513078Dans une librairie, deux femmes conversent. Elles semblent avoir autour de la quarantaine, mais une quarantaine qui tire vers le haut, qui aspire à mieux - qui aspire, déjà, et maintenant que l'héritage du petit est assuré, aux joies de la grand-maternité. Tandis que l'une, de sa main droite, remet en place un chignon très seizième (arrondissement), l'autre, de la gauche, désigne le dernier livre de Richard Millet. Elle le fait un peu à la manière d'un Nicolas Sarkozy évoquant ces jours-ci les “malheureux” cantonnés dans un gymnase à Cachan, c'est-à-dire en un égal mélange de commisération chrétienne et de mépris dégoûté. Mais voyez plutôt.

- Ma chère, vous ai-je parlé de cette horreur ?!
- Pensez-vous... figurez-vous que je l'ai lu, enfin du moins ai-je essayé.
- Ah, nous sommes donc bien d'accord ! Quel tissu de...
- Ah oui, comme vous dites...
- D'insanités. Quel mépris pour les femmes ! Non mais pour qui il se prend ? Et puis c'est qui, d'abord, ce Millet ? Jamais entendu parler. Passez-moi l'expression, mais y'en a vraiment qui pètent plus haut que leur cul...
- Christelle ! Non, mais tu t'entends... on pourrait t'entendre...
- Ecoutez, Mylène, c'est vrai, quoi, qu'est-ce qu'il connaît au plaisir des femmes celui-là ? Je trouve ça dégoûtant, tout ce qu'il raconte, et cette manière de séduire cette pauvre enfant, vraiment c'est pas joli joli...
- Vous  savez ce que je crois, moi... Je crois que c'est un pervers, ce Millet, un satyre...
- Ah ! vous ne croyez pas si bien dire... Moi je dirai même que c'est une espèce de vieux pédophile refoulé... Et comme par hasard, bien sûr, on ne connaît pas l'âge de la petite... Une adolescente, tout juste une adolescente, voilà ce qu'il avait en tête, en fait. Tous pareils.
- De toute façon, vous voulez que je vous dise ? Moi, je n'y ai rien compris à ce livre. Non mais c'est vrai, il pourrait faire des phrases plus courtes, ma chérie, vous n'êtes pas d'accord ?
- Oh, mais vous ne comprenez pas ? C'est très chic de faire des phrases longues, très chic. Non seulement il manipule notre sexe mais, en plus, il nous embrouille avec ses phrases qui n'ont ni queue, ni tête.
- Quand je pense, mais quand je pense, Christelle, qu'on a parlé de lui pour le Goncourt... Non mais où va-t-on, je vous le demande !
- Oui, c'est bien triste... Au moins, Christine Angot, elle, c'est du vécu.

Ici, la belle Mylène saisit la belle Christelle par le bras et s'approche de son oreille en jetant de troubles regards autour d'elle.

- Vous voulez que je vous dise ? J'en fais sa pub, à l'Angot. J'ai même écrit à quelques amis très haut placés... pour le Goncourt, voyez...
- Quelle bonne initiative vous avez eu là ! Elle, elle le mérite, depuis le temps qu'on entend parler d'elle...
- Quand même, qu'est-ce que ça vieillit mal, un homme...

Le reste se perd en considérations sur les hommes et les femmes :  je n'ai pas ici le coeur à les rapporter.

Le livre de Richard Millet, Dévorations, est paru aux éditions Gallimard. Il est peut-être le roman français contemporain le plus beau, le plus  juste  et le plus magnifiquement écrit que j'aie lu depuis longtemps. À lui, le Goncourt irait très bien.