Recension par Jean-Baptiste Marongiu, dans le supplément littéraire de Libération, du Livre des hontes, publié au Seuil par Jean-Pierre Martin. Sujet éminemment littéraire s'il en est, et auquel il se trouve que je suis assez sensible. Il s'agit bien, en effet, de comprendre combien la déconsidération de soi peut entrer en résonance avec un travail d'écriture littéraire. Cette thématique de la honte comme fondement possible du geste d'écriture nous renvoie inexorablement à l'âge de l'adolescence qui, Jean-Baptiste Marongiu a raison de le souligner, constitue le moment de notre existence, moment particulièrement poétique ou romanesque, où l'on va chercher dans l'écriture ou la lecture les moyens de s'en sortir. Honte du corps, honte de soi, honte de son milieu, des siens ou de l'autre : ce sentiment est propice à la mise en mots. Pas nécessairement, d'ailleurs, afin d'exorciser un sentiment que nous nous sentons honteux d'éprouver, mais aussi parce que, l'écrivant, nous entreprenons sans doute de le combattre, de le camoufler peut-être, et plus sûrement de le sublimer en source ou origine d'un geste créateur.
Que faisons-nous toutefois de nos hontes, une fois sortis de l'adolescence ? - si tant est qu'on en sorte véritablement, ce dont je ne suis au fond pas si certain, les marottes de l'adolescence persistant à nous tarauder plus tard, l'avancée dans le temps nous permettant peut-être, et seulement, de les maîtriser, de les réorienter, de les mouler à d'autres fins et de les intégrer dans un projet de vie disons moins écorché. Aussi bien, guérir de nos hontes, projet intime et psychologique louable, pourrait bien se révéler destructeur pour celui dont la seule et absolue ambition est de faire oeuvre - non de lui-même, mais à partir de lui-même. Et l'on revient ici à ce vieux sujet, certes éculé mais éminemment fécond : la cure psychanalytique, dont j'ai toujours eu peur, même malgré moi, qu'elle ne vienne gripper la machine à écrire et étouffer le grand "Dict" où, de gré ou de force, je vais tremper ce qui constitue mon encre.
jeudi 19 octobre 2006
De la honte comme muse
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Commentaires sur De la honte comme muse
- Réponse à KatarJ'ignore si nous sommes condamnés à souffrir pour écrire. Au fond, je n'en suis pas convaincu - et nombre d'exemples dans l'histoire, et d'exemples de qualité, montrent qu'il n'en est pas toujours ainsi. Mais bien sûr, cela dépend de la personnalité de l'écrivant, de ce que celui-ci veut tenter de signifier au monde, et de ce qu'il va chercher en lui-même pour y parvenir.
De ma (très) modeste expérience, je ne peux pour le moment toujours pas tirer d'enseignement décisif... Oui, bien entendu, il faut, au bas mot, si ce n'est souffir, tout du moins accepter d'entrer en soi, pour écrire quoi que ce soit de véritablement authentique ; mais j'ai souvenir aussi de moments d'écriture plutôt très gais, non nécessairement euphoriques mais au moins stimulants (et ce que j'ai écrit jusqu'à présent n'a pas la réputation d'être particulièrement hilarant...).
Je crois que nous sommes aussi prisonniers d'un imaginaire romantique, et spécialement en France, dès qu'il s'agit de littérature. Nous avons raison de l'entretenir, d'ailleurs - sans doute parce que j'ai malgré tout du mal à la désacraliser... Mais l'écriture relève aussi, bien souvent, je ne dirai peut-être pas du bricolage, mais au moins d'une sorte d'artisanat. On essaie un truc, un autre, on remplace, on essaie de varier les tonalités, les couleurs, on vise une harmonie (fût-elle disharmonieuse), on colle tel passage ici, à la place de tel autre, on inverse tel agencement, on se garde de côté une bonne tirade parce qu'on attend le lieu et le moment stratégique pour la placer, etc...
Plutôt que d'une souffrance, je parlerais d'une très profonde solitude. Tout tient ensuite à la manière dont celle ou celui qui écrit vit cette solitude... Elle peut être infiniment gaie ou infiniment triste selon les moments. Mais au final, vous avez raison : c'est bien le vide qu'il faut combattre en soi. - Réponse à MurielJe crois comprendre ce que vous voulez dire. C'est un propos assez triste. En tout cas faut-il être doté d'une force d'âme assez peu commune pour l'exprimer ainsi.
Pour le reste, oui, bien sûr, cela ne vaut pas que pour les écrivains ! Mais je recensais ici un livre, qui plus est un livre évoquant la place de la honte dans le processus d'écriture. Enfin, l'écrivain, avant de l'être, est lui aussi un homme...
A vous. MV - Réponse à RoseJe ne sais pas si c'est idiot... Je précise d'ailleurs que, si je peux me défier, dans mon cas personnel, de la "psycha", c'est "malgré moi". Cela m'intéresse, ne serait-ce que comme domaine de recherche, et j'ai à son endroit un a priori excessivement favorable, mais je relève juste cette vieille angoisse classique des écrivains ou prétendus (et des artistes en règle générale), qui consiste à se demander ce qui restera après l'analyse. L'ambition de l'écriture est tellement forte, elle peut tellement tout recouvrir, qu'on peut aisément comprendre ce qui vient questionner l'artiste. Chacun connaît ses failles, et à force de les connaître on les apprivoise, on en joue, au point même où cela peut même, dans certains cas, devenir une forme (je dis bien une forme) de confort. Voilà tout.
Quant à la honte, bienheureuse soyez-vous de ne pas la connaître ! Et je ne prétends nullement qu'il faille la connaître pour écrire ; encore une fois, je ne fais que recenser un livre paru sur le sujet... En soulignant au passage, il est vrai, que ce thème résonne en moi.
De nouveau, merci de l'intérêt que vous portez à tout cela. - Vous avez absolument raison. Oui, on peut écrire heureux et il y a sans doute du fantasme à croire qu'il faut toujours souffrir pour écrire. Encore plus raison quand vous soulignez que ça doit dépendre de chacun.
Néanmoins, histoire de n'avoir tort qu'à 99% et non 100, pour ce qu'il concerne les romans, il faut un drame. Je n'ai pas une culture très étendue mais je crois bien n'avoir jamais lu un roman sans drame. Et, ce drame, j'imagine, doit être un minimum ressenti par l'auteur pour que la sauce prenne.
De toutes façons ma réflexion est idiote. Un écrivant est un humain comme les autres : il souffre parfois, il est heureux parfois, connaît des intermédiaires et il peut lui arriver d'écrire dans n'importe quel état (encore que cela aussi dépend...)
Add. Flûte, je m'aperçois que vous avez écrit "Enfin, l'écrivain, avant de l'être, est lui aussi un homme..." Voilà, comme ça il ne reste rien de ma réflexion qui n'ait déjà été mieux dit. - La honte, comme le reste, n'est qu'une question de relativité donc d'irréalité . Pourquoi un individu X a-t-il honte de ce qu'il est ou de ce qu'il a fait (ou pas fait, d'ailleurs), alors qu'un individu Y, dans des conditions absolument identiques n'éprouverait aucune honte ? Le sentiment qui accompagne la personne semble se surajouter aux circonstances quelles qu'elles soient . Comme si l'on avait décidé de se sentir honteux ou fier ou coupable ou rancunier ou envieux ou minable, etc...
Il faut arriver à séparer les événements des sentiments qui y sont indument mêlés . Lorsque vous l'aurez fait, vous vous apercevrez qu'il n'y avait vraiment pas de quoi fouetter un chat ; que tout le monde commet des erreurs ; que vous avez fait le maximum de ce que vous pouviez faire à une époque donnée, compte tenu de votre degré de conscience à ce moment-là ; et surtout que l'homme actuel est encore loin de posséder les ingrédients pour être parfait . La honte est le sentiment pénible de ne pas être parfait . Dans notre société occidentale, on veut nous faire croire qu'il faut être parfait afin de mieux nous rendre dépendants du bon vouloir de certains décideurs malins . Réfléchissez.. Qui, dans votre vie personnelle vous a reproché de ne pas être parfait, c'est-à-dire de ne pas correspondre à l'image qu'il (ou elle) attendait de vous ?
La dictature revêt beaucoup de formes, my compris celle du chantage affectif .
Amicalement . - Réponse à Christine.Je ne vois pas bien en quoi la "relativité" conduirait à une "irréalité" : ce qui est réel n'est pas seulement ce qui est absolu ; ce qui est relatif n'est pas forcément sans fondement de réel, ni faux. Par ailleurs, il me semble impossible à tout individu humain de "séparer les événements des sentiment qui y sont indûment mêlés" : à défaut, de tels individus n'auraient plus grand-chose... d'humain. Que les sentiments (tous les sentiments) aient quelque chose d'excessif par nature, sans doute ; et sans doute l'excès est-il même une des entrées possibles pour définir, de manière générique, le sentiment.
Pour le reste, je suis d'accord sur le "relatif" pragmatisme de votre propos, voire de programme... ; tout le problème réside dans le fait que le pragmatisme est rarement un composant cardinal du sentiment (pour ne pas dire qu'il me semble presque antithétique avec lui...). Bien entendu, nous exagérons souvent nos sentiments (nos hontes par exemple), sciemment ou inconsciemment ; et, en effet, il est rare qu'on nous reproche directement de ne pas être parfait (qui le pourrait, d'ailleurs, sans prêter à sourire... ?). La honte que j'évoquais était en fait plus profonde, sans lien direct de causalité avec une action particulière ou un événement donné ; mais plutôt constitutive d'un tempérament.
Enfin, je serais tout à fait enclin à penser avec vous que "notre société occidentale" (mais osez le mot de la fin, car j'entends en fait "notre société occidentale judéo-chrétienne...), a pu ou peut cultiver et charrier ce type de sentiment. Mais une fois qu'on a dit ça, une fois, même, disséquée cette histoire de la honte en Occident, n'en demeure pas que nous ne pouvons que constater sa persistance.
Enfin (bis...), la honte est sans doute un sentiment pénible à éprouver ; mais elle peut ausis, sans doute, être quelque chose de stimulant, dans le sens où on pourrait très bien considérer qu'un individu trouverait dans une sorte d'hyper-lucidité (nécessairement douloureuse) une source où puiser son énergie, sa volonté d'avancer, où trouver les armes pour se battre dans la vie.
Je vous remercie de votre intérêt pour le bref message que j'avais posté ; bien cordialement.
MV
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Mais je ne fais que répéter ce que vous dites, et en le réduisant. J'en ai honte – et risque bien d'en parler.
Bonne journée.
P.S. : Encore que. Le véritable ennemi de la machine à écrire, c'est le vide. Ne rien vivre, ne rien ressentir. Peut-être. Jamais aucune certitude.