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Marc Villemain
6 juin 2007

Naissance de Keith Jarrett - et du jazz

Ratt-Invasion_Of_Your_Privacy-Frontal


J
e suis venu au jazz il y a assez longtemps. J'avais dix-sept ou dix-huit ans, et je commençais à être un assez bon spécialiste du heavy metal : j'animais des émissions dans les radios locales, je fréquentais les musiciens du cru, je collectionnais les maquettes de petits groupes français qui, pour la plupart, n'enregistreraient jamais rien d'autre, je montais mes propres groupes (pompeusement baptisés Excalibur ou Nemesis, et tous condamnés, dès leurs débuts, à ne jouer que pour deux copains dans un garage où nos petits amplis Peavey peinaient à faire entendre autre chose que du bruit), je peignais sur mon sac U.S. les logos de mes groupes préférés, j'ai vu la naissance du premier magazine spécialisé, Enfer Magazine (juste avant Metal Attack), je volais des trente-trois tours chez le seul bon disquaire de la ville, et quand je le pouvais je commandais des imports en Belgique. Nous étions en bas, dans la chambre de Cyril, sans doute vautrés sur la moquette, éclusant bières sur bières ; je ne sais plus ce que nous écoutions, peut-être bien le dernier Ratt, Invasion in your privacy. Pour je ne sais plus quelle raison, je suis monté à l'étage, peut-être pour chercher un pack supplémentaire, et sa mère, Nelly, qui faisait le ménage, écoutait en même temps une musique dont j'ignorais tout. Elle ressemblait à de la musique classique et je sentais spontanément qu'elle n'en était pas, c'était autre chose. Je ne pouvais me le formuler ainsi, mais je sais, aujourd'hui, que ce qui me frappa le plus, au-delà de la beauté intrinsèque de ce chant, au-delà du sentiment de transe que quiconque peut éprouver en l'entendant, c'est l'incroyable sentiment de liberté, musicale et spirituelle, qui en émanait. Je ne sais plus bien comment cela s'est produit. Je me suis retrouvé assis sur le canapé, et j'ai écouté (pas longtemps, Cyril s'impatientait, j'avais un peu honte.) Sur la pochette, un type chevelu avec une petite moustache était penché sur son piano, concentré, yeux fermés. Je suis redescendu headbanger avec Cyril, l'air de rien. Puis j'ai pris ma mob, un Ciao ou un 103, je ne sais plus, et suis allé au Mamouth du coin, celui qui longeait la rocade menant à La Rochelle. J'ai acheté la cassette, et des piles pour mon Walkman. C'est comme cela que je suis venu au jazz, avec le Köln Concert de Keith Jarrett.

Keith-Jarrett-The-Köln-Concert-1975

Depuis, jamais mon admiration pour ce musicien n'a faibli. Pas forcément d'ailleurs pour le Köln Concert, même si, bien sûr, j'ai conscience de ce qu'il représente, même si je connais les circonstances et les conséquences de cet enregistrement, même si c'est un disque remarquable, à bien des égards fondateurs. Mais Keith Jarrett a fait tellement mieux depuis, il a pénétré si loin dans d'autres profondeurs, qu'on n'écoute plus aujourd'hui le concert de Cologne que pour se remémorer une naissance, que pour recouvrer le goût de nos origines, un peu comme on retrouve un vieux document d'archives ou le témoignage d'une époque - fût-elle formidablement prometteuse. Car je n'ai jamais entendu un musicien dont la moindre seconde d'improvisation, dont la moindre phrase, la moindre note, soient à ce point chantantes, à ce point évidentes et cristallines. C'est ce qui est frappant chez cet artiste, outre son touché que, là encore, je n'ai jamais retrouvé chez aucun autre pianiste. Jamais aucune graisse, jamais d'enrobage. Tout s'impose en pureté, avec une science de l'harmonie dont on pourrait croire qu'elle est instinctive, et on se retrouve, l'écoutant, à chanter avec lui jusqu'aux micros-notes où ses longues phrases le conduisent. 

still-live

Un disque incarne tout à la fois le summum de son art et l'apogée du jazz tel qu'il me touche : Still Live, enregistré en 1986 avec ces deux accompagnateurs et complices hors-pair que sont Jack DeJohnette et Gary Peacock. L'évidence de leur union et de leur musique est telle que tous trois ne se sont plus quittés depuis trente ans. C'est mon entrée véritable, et naturelle, dans le jazz, il y a vingt ans. Le premier morceau y aura suffi, My Funny Valentine, tellement éculé, tellement chanté, repris par tous, dans tous les genres, et ici magnifié, sublimé dès les premiers accords, longs, introspectifs, patients, jusqu'aux dernières notes, celles qui s'épuisent en un décrescendo sublime, inconsolable, et finalement silencieux. Cette interprétation à elle seule justifie tout. Il n'est pas si fréquent de rencontrer des musiciens auxquels on doit bien davantage qu'un plaisir d'esthète ou de mélomane, ils se comptent le plus souvent sur les doigts de la main. Notre panthéon personnel s'épure au fil du temps : ce disque-là, cet artiste-là, y sont à demeure.

Commentaires
K
Je ne le connais absolument pas, si ce n'est de nom, et vous m'avez donné envie de le découvrir. Un conseil, pour commencer ? Le "Still Live" ?<br /> <br /> Ce mélange de chronique et souvenirs – que j'apprécie et dont pendant longtemps je souhaitais que le modèle soit calqué parfois pour les chroniques littéraires – me fait penser aux "Autodiscobiographies" de ce blog : http://www.po-l.com/belogue/
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F
Keith Jarrett est avant tout un pianiste exceptionnel; qu'il soit vu tel un homme de studio ou de scène ne me semble pas trop important. Ce qui pourrait "fatiguer" c'est sa relation extrême avec l'instrument. Quand il joue, il vit.<br /> Il tire bien entendu ses compositions de la musique classique et de jazz mais le résultat est une nouvelle originalité. Ses deux "maîtres" sont Debussy et Bill Evans et ca ne peut que me plaire.<br /> Il serait intéressant d'écouter son interprétation (au clavecin) des variations Goldberg (JS Bach) puis d'écouter celle de G Gould (au piano et c'est une merveille)<br /> <br /> La passerelle entre heavy et classique existe bien. Entre heavy et rock : oui et de manière plus cachée heavy et blues...
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A
J'ignorais les passerelles entre heavy et classique ou jazz... Comme quoi!
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M
C'est qu'il existe entre brutalité et délicatesse lyrique quelques passerelles qu'un certain genre de heavy metal a toujours cultivées. Ce pourquoi, assez naturellement, ce genre tourne sans cesse autour de la musique classique, et parfois, et même de plus en plus, autour du jazz.<br /> <br /> Pour le reste, pas d'accord ! Sans doute suis-je un inconditionnel. Mais chaque fois que j'ai vu Jarrett en concert (quatre ou cinq), ce fut inoubliable. En solo, comme en trio. Par ailleurs, il est difficile de dire que c'est un homme de studio, quand l'immense majorité de ses enregistrements sont en live, et qu'ils sont nettement supérieurs aux quelques disques enregistrés en studio.
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A
Et vous un bien beau panthéon personnel.<br /> <br /> Amusant ce contraste entre la brutalité heavy et la délicatesse de Jarrett.<br /> <br /> Mieux vaut écouter Jarrett sur CD que d'aller le voir en concert. Sa conception extrême de la musique le rend assommant en live. C'est un homme de petites salles ou de studio.
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