Diplomatie, pièce de Cyril Gély - Théâtre de la Madeleine, Paris
Mise en scène de Stephan Meldegg

Affiche_DiplomatieCela aura été le grand mérite de Cyril Gély et Stephan Meldegg : avoir tiré de l'oubli un épisode historique méconnu - et romanesque en diable. Nous sommes en août 1944 : les nazis, qui  viennent d'essuyer un échec décisif lors de la bataille de Normandie, sont en pleine déroute ; le gouverneur militaire Dietrich von Choltitz (Niels Arestrup) reçoit l'ordre de détruire Paris, ordre qu'il s'apprête à exécuter depuis son quartier général situé dans le prestigieux hôtel Meurice, face aux Tuileries. Mais voilà, au petit matin, il reçoit la visite inopinée de Raoul Nordling, consul de Suède (André Dussollier), lequel se fait fort de l'en dissuader. Historiquement, cette séquence est avérée : on sait que les deux hommes se sont rencontrés à cinq reprises et qu'ils ont beaucoup échangé par téléphone. On sait aussi que l'un comme l'autre s'attribueront les mérites de la décision d'épargner Paris : Dietrich von Choltitz mettra en avant son souci des victimes et arguera qu'il refusait d'obéir à l'ordre de Hitler, dont il assurait, pour l'avoir vu personnellement quinze jours auparavant, qu'il était devenu absolument dément ; quant à Raoul Nordling, il détaillera son propos dans ses Mémoires (explicitement titrées Sauver Paris), écrites juste après la guerre et publiées seulement en 1995, soit plus de trente ans après sa mort, le manuscrit ayant été retrouvé dans un coffre de la société des pâtes à papier Nordling que créa son père. Louis-Ferdinand Céline, qu'il avait soutenu dans son exil au Danemark, confortera d'ailleurs les dires de Nordling dans une de ses lettres à Albert Paraz : "N'oublie pas bien sûr, surtout, que c'est grâce à lui, à son génial tact, courage, intrépidité que Paris n'a pas été brûlé et ses habitants combustionnés - tous ! Le bonhomme est vieux, vaniteux, mais roublard et de très bon coeur." L'idée, le sujet, l'ambition sont remarquables. Le reste appartient à Cyril Gély : le dialogue entre ces deux hommes.

La passage à la scène me laisse pourtant un peu partagé.  Et c'est dommage, car cela tenait sans doute à peu de choses. Les premiers instants de la pièce suffisent à mettre la puce à l'oreille : à peine levé le rideau, on comprend d'emblée l'intention du metteur en Dussolier_Arestrup_2scène : créer un effet de réel. Choix esthétique indiscutable, au sens où il est parfaitement revendiqué. Car tout est là : poste de radio, téléphone et bibelots d'époque, grondements de tonnerre et de mitraillettes, général allemand en uniforme martial et diplomate suédois en costume protestant. Autrement dit, c'est un théâtre qui ne cherche pas à mettre à distance, mais à représenter. En quelque sorte, un théâtre qui manque un peu de théâtre. On me dira que le sujet, un tel événement historique, ne permettait guère la fantaisie : je répondrai que Shakespeare aussi traitait d'événements historiques. Ce que je veux dire par là, c'est que le choix de mettre en scène au plus près de l'époque relève davantage d'une séquence documentaire que d'une œuvre théâtrale. Je crois qu'il eût été possible, sans altérer ce souci du réel, d'être moins insistant. Niels Arestrup n'avait pas besoin de prendre l'accent germanique - qu'il le fasse avec une authentique finesse ne change rien à l'affaire. André Dussollier n'était pas obligé d'épouser à ce point les atours les plus attendus de la diplomatie internationale. Les éléments du décor n'avaient pas besoin d'être à ce point contextualisés. Bref, je crois qu'il aurait été possible de donner à ce théâtre davantage de suggestivité, sans lui ôter pour autant sa puissance évocatrice, ni même affecter sa tentation édificatrice. Le choix qui est fait relève donc davantage d'un choix éthique qu'artistique : il est plus social que civilisationnel. Le public y trouve manifestement son compte, mais je ne crois pas me tromper en avançant que la pièce y perd un peu, en profondeur et en gravité.

Dussolier_ArestrupCe qui ne lui enlève pas tout mérite. Mais il faut bien dire que beaucoup repose sur les épaules de Niels Arestrup et André Dussollier : leur talent est indubitable, leur mérite évident. Ce qui ne constitue guère une surprise s'agissant d'Arestrup, abonné à l'excellence.  C'était, peut-être, moins attendu de Dussollier, dont la présence est moins immédiatement contaminante, et qui habite ici avec charisme et habileté un personnage pourtant voué à l'onctuosité, condamné à un certain carcan officiel. La magie opère avec d'autant plus d'éclat que ces deux-là sont tout de même, et à maints égards, très dissemblants. Tous deux, sur scène, et outre que la chose était assez peu prévisible, donnent l'impression de deux lions se disputant la même cage. Mais deux lions de force égale. Et il n'est pas douteux qu'ils éprouvent un semblable plaisir à se confronter ainsi, à jouer de la présence de l'autre, à jauger ses trucs, ses manières, à profiter de ses atouts, à situer son corps et sa voix dans le sillage de l'autre, un peu comme une voiture s'approche au plus près de celle qu'elle veut dépasser afin de profiter de la meilleure aérodynamique possible. Bref, Arestrup et Dussollier sont parfaits, par moments assez exceptionnels : ce n'est pas une surprise sans doute, mais il est important de le dire. Rien ne les décontenance, pas même les temps de la pièce qui me semblent un peu faibles, car plus convenus. Vient un moment en effet où le diplomate est confronté à une sorte d'aporie, face à ce général allemand qui n'a de cesse de répéter qu'il n'est qu'un soldat, et que l'unique devoir d'un soldat réside dans l'obéissance à l'ordre. La rhétorique morale tourne alors à vide, ou en rond, pendant un long moment, et le discours édifiant du diplomate à cours d'arguments devient vite infantile. On a le droit, ici, de s'ennuyer un peu. Au bout du compte, on sort de cette pièce avec la satisfaction de s'être imprégné d'un événement qui, s'il s'était produit, aurait été une tragédie dans l'histoire de l'humanité, mais en se disant aussi qu'il aurait pu être traité de manière un peu plus dramatique. Car c'est aussi un fait que, si le public rit parfois, il est fort à parier qu'il n'aurait pas ri de la sorte en lisant simplement le texte : c'est bien qu'on a aussi cherché à le faire au moins sourire. En cela, cette pièce court parfois le risque du divertissement, et, ce faisant, j'ai trouvé qu'elle estompait un peu la trace qu'elle aurait pu laisser - dans l'impression théâtrale comme dans les consciences historiques. Mais il est vrai, au fond, finalement, que Paris n'a pas brûlé.