Alors que Le Pourceau, le Diable et la Putain arrive aujourd'hui même dans les librairies, l'écrivain Romain Verger s'en fait déjà l'écho sur son blog, Membrane.

Heureuse coïncidence, j'en profite pour vous signaler que L'Anagnoste se consacrera, toute la semaine prochaine, à l'oeuvre de Romain Verger.

Voici, donc, l'article qu'il a fait paraître, en intégralité.

 

CouvPourceauDans son dernier roman, Marc Villemain prête sa voix à Léandre, ancien professeur d’université, octogénaire et moribond. Nous suivons les derniers jours de ce « vieux con » alité dans un service gériatrique. L’imminence de sa fin le pousse à revisiter quelques épisodes de son existence, une introspection suscitée par le spectacle d’un cloporte qui, renversé sur le dos de sa table de chevet, se débat comme un beau diable pour se retourner et échapper à la mort. Le narrateur fera-t-il preuve d’autant de combativité que la bestiole ?  

Léandre ne fuit pas la mort, il y trouve même son compte. Mais avant de tirer sa révérence, il compte vivre ses derniers instants en incorrigible misanthrope qu’il n’a cessé d’être. Et en ce sens, il n’a rien à envier au répugnant arthropode. S’il est grabataire, son esprit est plus acéré et fielleux que jamais.  

Tout misanthrope qu’il soit (il est d’ailleurs l’auteur d’un essai intitulé Le misanthropisme est un humanisme), Léandre n’a rien de son lointain cousin Alceste. Il n’est pas de l’espèce des « résignés » mais de celle des « voluptueux ». Il ne fuit pas l’humanité parce qu’il l’exècrerait, il la recherche et s’y frotte pour se réjouir et se repaître jusqu’à son dernier souffle de la bêtise des hommes et en nourrir sa « détestation radicale » : « Carpe diem, carpe horam : cueille le jour, cueille l’heure : telle est bien l’injonction que s’adresse à lui-même le misanthrope austère et vertueux, qui s’en voudrait de laisser tomber une seule miette du pathétique festin des hommes ». Et ces dernières miettes, il les ramasse et les savoure dans l’enceinte même de cet hôpital, qu’il s’agisse des autres patients (« une vaste manufacture de prophylaxie de corps déféquant et urinant sur eux-mêmes, charriant une haleine de bouc après une bacchanale de charognards, geignant nuit et jour à s’en assécher les mirettes ») comme de Géraldine Bouvier, son infirmière attitrée, à la fois « chaperonne des moribonds et femelle en chef », « nounou » et surtout « jolie cruche », une gourde appétissante que le vieillard prend plaisir à reluquer. Mais c’est aussi pour lui l’occasion de retraverser son « odyssée personnelle », par le versant féminin que la présence de Géraldine ravive en lui quotidiennement. Expérience infantile de la scène primitive dans un hôtel madrilène, découverte de la sexualité auprès de Doucette, une vache charolaise, premiers émois en compagnie de Maria et de Sonia. Puis ce seront ses liaisons avec Béatrice, Marina (la « misanthrope de charme ») et la désastreuse paternité… Partant de sa propre expérience, en quelques jours et en une petite centaine de pages, Léandre se révèle être un féroce entomologiste de la société.  

Marc Villemain nous livre la pensée de cet odieux personnage d’une plume précise et cinglante qui mêle avec un raffinement dont il a le talent outrance, cruauté et crudité. Un pamphlet d’un humour vitriolé qui n’hésite pas à brocarder ce que d’aucuns estiment relever de territoires intouchables.

Romain Verger