samedi 28 mai 2011

Entretien avec Nicolas Vidal (BSC News Magazine)

BSC_NewsEntretien avec Nicolas Vidal lors de la parution de Et que morts s'ensuivent.

BSC NEWS MAGAZINE – Numéro 14 – Mars 2009

 

Nicolas Vidal. Marc, vous avez plusieurs casquettes : critique littéraire au Magazine des Livres et auteur. Quel est le fil conducteur qui relie entre eux ces deux rôles ? Ne sont-ils pas antagoniques ou du moins peu évidents à concilier ?

Marc Villemain. Ne le prenez pas mal : votre question est plus intéressante qu’il y paraît. C’est qu’elle a,d’emblée, quelque chose d’un peu saugrenu : quel antagonisme pourrait-il bien y avoir entre le fait d’écrire des livres et de s’exercer à un travail critique sur d’autres livres ? Que je sache, l’écrivain n’est pas nécessairement moins bon lecteur que n’importe quel autre lecteur ! Et, à cette aune, peut bien avoir quelque chose à écrire sur d’autres livres que les siens propres. Le fil conducteur dont vous parlez, c’est donc, simplement, la littérature, les mots. Cela étant, entre les lignes, votre question suggère une réflexion d’ordre, disons, plus déontologique. Il est vrai que chaque travail critique me place en quelque sorte devant un cas de conscience. D’abord, je ne suis pas un critique au sens estampillé de la chose, et mon oeuvre n’est sans doute pas à ce point exemplaire ou mémorable qu’elle me permette de faire état d’une quelconque autorité littéraire. Il est vrai aussi que je ne peux formuler de jugement, fût-il enthousiaste, sur un livre, sans chercher dans celui-ci quelque chose qui entre dans une sorte de résonance avec mon propre travail d’écriture ou mes propres recherches. Je veux dire par là que ce que j’aime, la littérature que je défends, dépend aussi, consciemment ou pas, de ce que je voudrais, pourrais ou ne pourrais pas écrire. En d’autres termes, il m’est difficile de lire le moindre livre sans chercher à en repérer la mécanique, les structures, les idiotismes, afin de les assimiler et d’en faire bénéficier mes propres livres. La vie (littéraire) est un perpétuel noviciat...

En tant qu'auteur publié, comment expliquez-vous toutes les difficultés que rencontrent les auteurs inconnus pour publier leurs livres ?

Peut-on dire que c’est à ce point difficile quand jamais il n’a été publié autant de livres et d’auteurs ? Je crois toutefois comprendre ce que vous voulez dire, mais il me sera difficile d’y répondre avec toute l’exhaustivité requise. Je vais me risquer à un poncif économique : l’offre est bien trop grande pour la demande. Trop de livres, pas assez de lecteurs. La mécanique qui régit l’économie du livre est absolument aberrante, vouée à de très profondes et sans doute douloureuses réformes. Ce mouvement n’est pas encore très net, mais je pense que nous entrons dans les premières années d’un certain reflux, qui expliquerait en partie que d’aucuns éprouvent quelque difficulté à trouver éditeur à leur pied. Ce à quoi je m’empresse d’ajouter que l’arrivée programmée du livre numérique et autres supports nomades ne changera pas grand-chose à cette situation : la sélectivité n’en sera que déplacée. Vous savez comme moi qu’on « pilonne » chaque année 100 millions de livres : aucun autre secteur économique, aucune autre entreprise ne supporteraient plus de quelques semaines une telle déperdition, un tel gaspillage. Alors la question, bien sûr, est de savoir pourquoi l’on publie bien plus que ce que les lecteurs peuvent humainement ingurgiter – ou que ce que le marché peut absorber. Outre les calculs économiques (erronés) des éditeurs, assis sur l’idée selon laquelle plus grande est l’offre, plus on diversifie le lectorat et plus on démultiplie la clientèle, je vois à cela une dimension plus souterraine, liée à un double phénomène de civilisation. Nous vivons un temps un peu égaré, dans une société qui échoue en partie à se comprendre et à se reconnaître elle-même. Il est possible que le livre apparaisse, ne serait-ce qu’en vertu de son ancienneté, comme une valeur refuge, un outil irremplaçable pour formuler une pensée apte à nous guider dans l’histoire du monde. Nous écrivons, nous publions, parce nous cherchons de manière effrénée à nous comprendre, à la fois comme ensemble social et comme monade disséminée dans cet ensemble. Enfin, je crois que nous vivons un temps de désacralisation progressive du livre, de l’écrit, de l’écrivain, désacralisation qui, en un apparent paradoxe, conduit un nombre croissant de personnes, non seulement à vouloir écrire (de cela il y aurait tout lieu de se réjouir), mais surtout à vouloir être lu – donc publié. Poussé aux confins de l’absurde, ce modèle conduirait à ce que chaque auteur n’ait plus en fin de course qu’un seul lecteur : lui-même. Si nous défendons une certaine idée de la littérature, si nous défendons, autrement dit, une certaine exigence éthique et esthétique, alors nous devons nous réjouir qu’il ne soit pas aussi simple que cela d’être publié. Je mets les pieds dans le plat : tout le monde ne peut pas être écrivain. Et il ne s’agit évidemment pas, ce disant, de réserver cette « activité » à je ne sais quelle élite, mais tout simplement d’admettre que se vouer à l’écriture ne convient pas à tout le monde et va de pair avec un certain tempérament, une certaine complexion personnelle. Donc, non seulement il n’est pas grave que tout le monde ne puisse pas être écrivain, mais c’est tant mieux.

Marc, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

Je ne suis pas sûr de le savoir et ne le saurai probablement jamais – ne serait-ce que parce que je ne cherche pas spécialement à le savoir. Les choses sont trop complexes, trop enchevêtrées. Aucune causalité n’est fondamentalement ni distinctement identifiable. J’ai écrit, j’écris, parce que l’écriture m’offre un espace, une circonstance et une consistance sur lesquelles je peux m’appuyer pour atteindre à une certaine forme de plénitude, d’introspection et d’intelligence. C’est ma façon à moi d’approcher au plus près d’une solitude désirée ou, pour renverser les termes de la proposition, de me maintenir le plus éloigné possible d’une solitude subie. J’écris parce que je ne me sens jamais autant ouvert aux possibilités existentielles et métaphysiques, cérébrales et physiques, que dans le temps de l’écriture. J’écris parce que je peux éprouver un plaisir un peu trouble à constater que ce que j’écris est en général plus intelligent que moi : c’est aussi ce franchissement, ce dédoublement qui est enivrant. Je constate, en écrivant, l’inadéquation, même relative, entre ce que j’écris et ce que je suis. Quand on écrit, on explore, presque sans le savoir, quelque chose de soi que l’on est
d’ordinaire incapable de localiser en soi.

Et que morts s'ensuivent est une satire sociale. Du cocasse à l'absurde et toujours porté par une élégance de style, la lecture est délicieuse. Etaient-ce les objectifs recherchés lorsque vous avez commencé à écrire ces nouvelles ?

Je ne suis pas certain qu’il s’agisse d’une satire sociale. En tout cas telle n’était pas mon intention. Il y a de la satire, oui, et sociale, pourquoi pas, mais je dirais qu’elle est plutôt ontologique. C’est une sorte d’exploration de ce qu’il y a de définitivement moyen en nous, en chacun d’entre nous. Une manière d’exposer les limites de nos grandes fiertés humanoïdes. De défier le sens commun, les acceptions communes, les valeurs indiscutables. De m’amuser de nos certitudes collectives autant que de nos passions singulières. De faire peur en racontant des histoires qui, pourtant, ne sauraient être plus humaines. On pourra y voir du cynisme, et il y en a peut-être. Mais je revendique aussi une forme de désolation et d’abattement. Ce pourrait être, finalement, le livre d’un humaniste que l’humanisme déçoit. Pour autant, je ne crois pas avoir eu d’intention particulière. Ces histoires m’ont entraîné et je me suis laissé prendre à leur jeu, à leur mouvement interne. Bien sûr, en les retravaillant, j’ai exercé sur elles un contrôle plus ou moins souverain, leur appliquant un ensemble de pensées, de volontés, de directives, mais le fait est qu’elles m’ont en grande partie échappé, et que là réside d’ailleurs le plaisir très intense que j’ai éprouvé à les écrire. Mais il est vrai que les ai voulues caustiques, cocasses, déchirantes, dramatiques, pathétiques. A l’image peut-être de ce que peut m’inspirer un certain pan de l’aventure humaine.

Les personnages sont liés entre eux et entre les nouvelles. C'est une sorte de roman travesti en recueil de nouvelles qui décrit l'accumulation de drames humains. Qu'est-ce qui vous intéresse dans cette façon de dépeindre une réalité sociale ?

Ces personnages ne sont pas liés, si ce n’est par l’intermédiaire de l’un d’entre eux, qui revient en permanence sous des traits toujours différents, et qui pourrait incarner quelque chose comme un dénominateur commun, un parangon ou un échantillon d’humanité. Mais ce n’est pas un roman. Ce sont des nouvelles, liées seulement par un esprit, un style, et, en effet, une dramaturgie. Encore une fois, je n’ai pas vraiment cherché à dépeindre une quelconque réalité sociale, même si je le fais incidemment afin d’épaissir les coulisses. En revanche, oui, le drame est là, la mort rôde. Partout, tout le temps. Pour quelle raison, je ne suis pas certain moi-même de pouvoir le dire… Elle est pour les vivants le seul objet réel de fascination, notre ultime demeure, notre seule projection possible. Elle est inscrite partout sur les murs de la vie, et partout nous l’esquivons, la contournons, la conjurons, et cela est vain et cela créé notre humanité. Il est possible aussi que j’éprouve un certain agacement au vitalisme contemporain, à cette objurgation permanente à la vie, aux innombrables slogans, politiques ou publicitaires, qui n’ont de cesse de vanter la rupture, le renouvellement, le changement, la régénération, la révolution : toutes choses possibles seulement si l’on s’assied sur les morts, ou sur ce qui est passé – autrement dit, pour l’ultra-contemporanéité dans laquelle nous vivons, sur ce qui est mort.

Pensez-vous que la folie peut nous surprendre d'un seul coup, comme cette fille qui crève subitement les yeux de son amie ?

Bien sûr, et depuis toujours ! Mes histoires sont terribles ? Mais elles ne le sont pas davantage que le moindre fait divers dans la vie réelle ! Ce que vous appelez la folie n’est que cette chose très commune que nous nous employons en permanence à tenir à distance respectable. C’est ce qui nous habite, ce morceau de nous-même qui n’est pas moins humain qu’un autre et que nous nous acharnons à endormir, à maintenir à l’état de veille, ou de larve. C’est la source à laquelle nous allons puiser l’énergie que nous mettons, non seulement à survivre, mais à vivre, à nous reproduire, à nous regrouper, à travailler, à organiser, à prévoir. La folie est notre pathologie commune, que nous savons presque instinctivement dominer. Le mystère, c’est lorsqu’elle n’y tient plus, quand la vague finit par dominer et submerger l’individu. C’est, je crois, une longue trajectoire, un très long processus, fait d’une inadéquation à la vie dont je ne suis pas loin de penser qu’elle nous est naturellement commune. Inadéquation à laquelle il faudra bien sûr adjoindre un indémêlable écheveau de souffrances familiales, sociales, intimes. Cette « folie », lorsqu’elle se manifeste, n’est rien d’autre qu’un aboutissement.

Pour finir, que diriez-vous aux lecteurs du BSC NEWS pour les inciter à lire votre dernier livre Et que morts s'ensuivent, paru au Seuil ?

Votre première question m’interdit presque de vous répondre : l’on ne saurait être à la fois écrivain, critique, et critique de ses propres écrits. Moralité : c’est à vous de leur dire !

 

Posté par marc_villemain à 17:02 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,


vendredi 27 mai 2011

Une critique de Nunzio Casalaspro

Le regard de Nunzio Casaspro, auteur d'un joli blog, Un caniche dans l'escalier, sur Le Pourceau, le Diable et la Putain.

"Je suis seul maintenant et tout laisse à penser qu'il en ira ainsi jusqu'à la fin. Laquelle ne saurait tarder, je le sens. Mais je ne m'en plains pas. D'ailleurs, quel motif aurais-je de me plaindre ? Pour peu enviable qu'il m'apparaisse, mon sort est-il des moins partagés ? Je dois bien l'avouer, les comparaisons dans ce domaine ont toujours tourné à ma confusion. Et j'en connais quelques-uns - et jusque chez les humains - qui s'accommoderaient fort de ma situation.

L'endroit que j'occupe suffit à mes besoins comme à la satisfaction de mes désirs. Je ne saurais dire si la longueur du local l'emporte sur la largeur, ou vice versa. Mais il me plaît d'imaginer que la largeur ne le cède en rien à la longueur. Je ne sais pourquoi, l'idée d'exercer ma liberté à l'intérieur d'un carré m'est d'un précieux  réconfort."

Stratégie pour deux jambons, Raymond Cousse

 

CouvPourceauFut-ce à cause de ce pourceau, dont la mention paraît en couverture, le premier livre auquel j’ai songé, en lisant le dernier opus de Marc Villemain, paru chez l’excellent éditeur Quidam, le voici : Stratégie pour deux jambons, de Raymond Cousse, cet écrivain atypique, aujourd’hui suicidé, il faut bien le dire et dans lequel, jadis, Samuel Beckett avait su reconnaître un talent, authentique. Talent qui engagea une amitié ; et quand on connaît un peu Beckett, ce n’était pas gagné… Mais le pourceau, seul, ne suffit pas à la comparaison. Il y a autre chose, il y a : il y a par exemple que le livre de Cousse est un monologue, comme celui de Villemain ; il y a que dans les deux cas il s’agit d’un être sur le point de mourir et qui, il semble, avance en confession, ou si on préfère tient son dernier discours, expulse ses dernières paroles. Le cochon de Cousse n’a plus que huit jours à vivre, avant l’abattage ; le vieil atrabilaire de Villemain, lui, s’étiole avec force discours, avant le tout prochain trépas. Il y a encore que dans les deux cas, nous avons affaire au comique le plus sûr, celui qui pince sans rire, celui que le style tient, impeccable, comme disent les critiques, celui qui, comme chez Ionesco ou chez Beckett, est voué à masquer la tragédie. Ici et là, en somme, on rit, on rit beaucoup même, mais il semble qu’il faudrait crier.

Cette tragédie, on peut en dire deux mots : c’est que les deux protagonistes – celui de Cousse et celui de Villemain – non seulement vont mourir, mais, je crois,  ils sont mis à mort. C’est évident pour ce jambon sur pattes qu’est le porc de Cousse ; ça l’est moins, certainement, pour  le diable de Villemain. Et pourtant la chose est là, peut-être, si on veut bien. Si le cochon coussien prétend avancer vers nous tel un philanthrope – sa mort, il la veut comme une offrande faite aux hommes, qui vont se délecter de ses maigres et ses gras – le protagoniste de Villemain affiche au contraire sa misanthropie, prétend en avoir fait un livre, une théorie.  Dans les deux cas, il semble d’abord que l’on accepte sa mort, qu’on lui trouve une destination pour l’un, un soulagement pour l’autre et comme une dernière tentative, réussie, pour expulser cette misère humaine qu’on a toute sa vie observée, conspuée, dont on a ri. Mais quoi qu’en dise ce misanthrope, il se pourrait au contraire que c’est lui qu’on expulse, (comme le cochon de Cousse, on s’en doute bien, sa mort, au fond, ne choisit pas). Cette présence que signifie notre misanthrope est devenue insupportable et cette infirmière, cette Géraldine Bouvier qui lui tient compagnie tout au long du livre, semble finalement ne rien faire quand on veut le débrancher, écourter sa vie, ou bien même de ce débranchement être la main.

Mais cette présence, quelle est-elle, qu’est-ce donc qu’on cherche à expulser ?

« Eh, pépé, on est plus au dix-neuvième… » tonne, lasse, notre Géraldine, à la page 89 de ce Pourceau qu'on vient de lire. Dix-neuvième siècle ou pas, ce qui semble se dessiner ici, se jouer dans ces pages impeccables, comme disent les critiques, c’est que notre monde contemporain, dont le « vieux schnock » ne cesse de dénoncer la vulgarité – tourisme, humanisme facile, mépris de la langue – n’ayant plus que faire de cette misanthropie nécessaire, indispensable, non pas parce qu’il s’agit de ne pas aimer les hommes, son prochain, mais parce que d’abord, ce prochain, on ne peut pas l’aimer tel qu’il est, tel qu’il se présente, avec toute cette vulgarité dont il est en plus, aujourd’hui, fier, qu’il revendique, qu’il assume, cette misanthropie, eh bien, notre monde s’en débarrasse. Tuer notre misanthrope, c’est donc avec lui expulser une bonne fois le vieux monde, celui qui songeait encore par exemple que la pensée, fût-elle la plus négative, la plus acerbe, devait se dire, ne pouvait que se dire dans cet usage ciselé de la langue.

Et donc nous voici, comme je le disais, devant une mise à mort. Et c’est à d’autres livres alors, que j’ai songé, en lisant Villemain.

Je ne sais pas si je tombe juste, il me le dira lui-même ou bien, il faudra que je le lui demande, mais j’ai bien sûr songé à Kafka, en lisant ce Pourceau. Le Kafka de la Lettre au père, mais davantage encore celui de La Métamorphose. Comment ne pas y songer, d’ailleurs, face à ce cloporte qui ouvre le récit, auquel notre misanthrope est confronté et qui est impuissant à se retourner, à retomber sur ses sales petites pattes. Chez Kafka, le protagoniste se transforme en insecte, répugnant, exécrable, qu’il faut absolument expulser ; chez Villemain, le vieux schnock le regarde en face, et c’est devant lui qu’il se retrouve à nouveau, dans les toutes dernières pages, « ce copain » dans lequel il semble se regarder comme dans un miroir, dans lequel donc il voit sa toute prochaine mort, tandis que le cloporte, pour le moment, semble y échapper.

Une des clés pour lire ce livre de Marc Villemain, finalement pourrait nous être donnée par le passage d’un autre récit. Celui de Goran Petrovic, qui écrit ceci, dans Lexique nomade : « Dans la Grèce antique, notamment à Athènes, existait la coutume de choisir une fois l’an deux hommes qui devaient prendre sur eux les péchés de tous et de les mettre cruellement à mort. Ces victimes expiatoires étaient appelées pharmakoi. Le fait étrange, c’est que ces pharmakoi riaient pendant qu’on les menait à la mort. (…) Je me dis que, dans notre civilisation contemporaine, c’est la littérature qui, « au nom de tous », a accepté de mourir. Je me dis aussi que ce rite sacrificiel doit s’accomplir avec force rire et humour. Cela afin de nous détourner de l’idée qu’il s’agit en fait de meurtre ou, mieux encore, de suicide collectif. Et c’est peut-être bien ce que nous avons de mieux à faire : rire, puisqu’il semble qu’il nous ayons là de quoi rire. »

Oui, il me semble qu’on trouve beaucoup de ce qui se dit dans notre Pourceau, dans les lignes qui précèdent : peut-être en effet notre vieux schnock est-il une forme de pharmakoi, qu’on expulse, dont il faut absolument se débarrasser. Et avec lui, c’est notre propre mort qu’on cherche à ne pas voir ; mais c’est aussi cette littérature qui ne peut se faire que dans le travail de la langue ; c’est encore cet amour de l’autre, qu’il faudrait rechercher et dont le chemin de la misanthropie, nécessaire, pourrait ne constituer qu’une première étape : retournée, dépassée, traversée, elle est bien ce véritable humanisme que Villemain, à travers son personnage, évoque plusieurs fois, tandis que notre époque se contente d’un humanisme béat, hypocrite, larmoyant, qui n’est que le masque de l’indifférence ou de la cruauté.

Et voici,  on s’en débarrasse donc, de notre atrabilaire ; les humanistes indifférents ou cruels, ceux qui croient « être du côté des belles âmes »  le jettent à la fosse, dans cet hôpital :

« Ah oui, parce qu’on est chez les humanistes, là, service public, parcours de santé, accompagnement vers la mort, malade au centre des soins et tout le toutim. Moyennant quoi, on m’isole dans un couloir où même la mort doit se boucher le nez, couvre-feu à dix-neuf heures, bouillie pour chat au dîner et voisine de chambre qui ferait passer Thérèse d’Avila pour un précurseur du cartésianisme. »

Pendant ce temps-là, nous, lecteurs, nous aurons ri ; mais ri de ce rire évoqué par Pétrovic, qui est le masque d’une impuissance devant le déferlement vulgaire du monde. Pendant ce temps-là, notre misanthrope rit encore, pendant qu'on le mène à la mort, tel le cochon de Cousse.

Mais j'y songe tout à coup, et je l'ajoute ici : expulsion, disais-je ; Bernanos ne disait-il pas quelque part à peu près ceci : Le diable, c'est celui qui ne reste pas jusqu'au bout....

Nunzio Casalaspro


vendredi 20 mai 2011

Joël Roussiez - Un paquebot magnifique

Il suffit de passer sur le site des éditions La rumeur libre pour entrevoir combien est grande leur ambition. Ambition littéraire, c'est entendu, mais pas seulement : s'y lit aussi une exigence, une volonté de prendre place dans tout ce qui pourrait contribuer à éclairer (pardonnez l'emphase) le destin de l'humanité, à tout le moins la situation des humains dans ce qu'elle a, au fond, de plus immémorial, peut-être de moins évolutif, en dépit de ce que la profusion d'images, d'informations et de jugements de valeur peut parfois laisser penser.

Joe_l_Roussiez___Un_paquebot_magnifiqueLire Joël Roussiez constitue peut-être la plus belle illustration qui soit d'une telle ambition. Le paquebot magnifique, son dernier livre, que l'on ne saurait ranger de manière trop hâtive dans tel registre trop précis, sauf à en escamoter l'amplitude, témoigne de façon grâcieuse et singulière d'une vertu dont on peut se dire qu'elle se raréfie, cette vertu qui permet d'observer les choses de près tout en les mettant à une distance qui en exhausse la poésie interne. Mise à distance d'autant plus lyrique, et touchante, que s'y conjugue ce que l'on pourrait décrire comme une science de l'observation, en tout cas un goût et un talent assez peu communs pour la minutie, le détail, la fragilité. Celle des êtres, de leurs corps, de leurs pensées, de leurs enracinements physiologiques, intimes, de ce qui les cloisonne ou au contraire les pousse à sortir d'eux-mêmes, et cette fragilité dense, massive des choses, de cette matière même qui les constitue - humains, fleurs, oiseaux, poissons. L'écriture de Joël Roussiez, forme et style, est à la fois délicate, pudique, légère, nourrie sans doute à ce que l'on perçoit comme une sensibilité très profonde à l'extériorité, mais dotée d'un caractère parfois presque enjoué, malicieux aussi, où l'on pourra entendre, derrière la petite mélancolie qu'induit la mise à distance, un chant qui n'est pas dénué de vitalisme ; une écriture qui s'approche des choses sans jamais les briser.

Je ne peux qu'inviter à monter à bord de ce paquebot, moderne arche de Noé où vont vivre et dériver quelques humains comme nous autres, fascinés par le chant des sirènes, le mystère maritime et l'étendue du monde. Un très beau livre.

Posté par marc_villemain à 12:05 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

dimanche 15 mai 2011

Une critique de Juan "Stalker" Asensio

Juan Asensio est un enfant terrible. Râleur, provocateur, délicieusement contestataire, on redoute autant sa méchanceté jubilatoire que l'on respecte, voire admire, son talent critique et pamphlétaire. Il semble que Le Pourceau, le Diable et la Putain soit passé au travers de ses orages ; pour preuve, ce très bel article, aussi bellement écrit que profondément intelligent.

Raoul_AL'histoire de la misanthropie, que l'on peut ironiquement mais fort logiquement définir comme un humanisme radical (1), est pour le moins ancienne puisqu'elle se confond avec celle du premier homme, Adam, lorsqu'il comprit mais un peu tard qu'il allait être chassé de son jardin miraculeux, à cause de la faute commise par la faillible, et labile, et elle-même au fond franchement misanthrope c'est certain pour avoir joué pareil coup à l'humanité tout entière, Ève.
Tout proche de la mort devenue, par une magie médicalisée, lente agonie de suintements et de décomposition, un vieil atrabilaire, Léandre d'Arleboist, moque notre contemporain qui conjugue « en lui sans schizophrénie apparente l'individualisme démocratique, l'efficacité capitalistique et la compassion œcuménique » (p. 68), évoque sans aucune nostalgie ses premiers émois sexuels, la confondante stupidité de son pourceau de rejeton fort heureusement suicidé, la touchante sollicitude de sa garce d'infirmière, Géraldine Bouvier, son expérience de l'enseignement et celui, en compagnie de ses parents, du camping en Espagne, ou plutôt, en « Bien Zoné Naturel Réaménagé » ou «BiZAR» (cf. p. 21).
Il y a d'abord une certaine crânerie, fort réjouissante, à moquer, sous couvert de sénescence avancée commodément désignée par les termes, désormais synonymes, de vieux con et de réactionnaire, les travers de notre époque elle-même à bout de souffle et qui hélas crèvera beaucoup moins rapidement, et avec moins d'aplomb que d'Arleboist. Il y a ensuite une tension d'écriture bien perceptible qui, dans la brièveté même de ce petit livre fort plaisant qui pourrait être lu comme la narration d'une journée de Des Esseintes devenu vieux et débarrassé de toutes ses breloques esthétisantes, condense utilement plusieurs volumes de Michel Houellebecq, le strabisme vers la science-fiction et la grosse caisse des facilités romanesques en moins.
Ainsi pouvons-nous goûter le style de Villemain, mélange, du moins dans ce livre, d'assassine décontraction (2), de verbe châtié, précis, fleuri (3) et de drôlerie qui à sa façon paraphe telle remarque fort juste de notre misanthrope, qui alarmera les prudes par ses sous-entendus prophylactiques : « Et après tout, il n'est plus tellement fréquent de pouvoir identifier une nation [l'Italie en l'occurrence] au seul usage qu'elle fait de sa langue, fût-il excentrique » (p. 30). Au moins sent-on dans ce livre réjouissant et plus profond qu'il n'y paraît une écriture qui nous permet d'identifier un auteur connaissant ses gammes et ne commettant point de couac, pressé d'en finir après nous avoir joué sa ritournelle aigre, se moquant de recevoir quelques pièces puisque, de toute façon, il nous répète qu'il se contrefiche de notre charitable attention.
Un peu trop pressé, d'ailleurs, d'en finir et c'est dans cette rapidité, cette fluidité, cette légèreté du style de Villemain que réside le danger qui guette ce type de texte.
Demeure ainsi une interrogation, légitimée dès le titre et auquel celui-ci ne répondra pas car, s'il est assez facile d'identifier deux des personnages de notre parodique trinité, le troisième, le diable, n'est pas aisément réductible à la figure du narrateur misanthrope. Certes, telle définition de sa complexion ne connaissant « ni l’enthousiasme ni la colère » (p. 70) qui écarte notre contempteur de la figure, encore noble, d'Alceste, pourrait nous faire croire qu'en ce vieillard perclus qui ne craint pas la camarde réside un démon de petite envergure, minable à vrai dire, lâche avant de crever quelques-unes de ses plus vieilles et solides rancunes. Certes encore, l'une des dernières scènes, qui rejoue à sa façon le célèbre dialogue entre un prêtre ridicule et notre si peu commode moribond, ajouterait, à notre portrait-robot établi... à la diable, une ressemblance supplémentaire.
Mais nous sommes loin, avec le texte de Villemain, des aperçus vertigineux de métaphysique, même inversée, qu'elle soit de Sade ou, beaucoup plus consistante à nos yeux que celle du Divin Marquis, de l'homme du sous-sol de Dostoïevski, le discours assez platement consensuel du prêtre étant chez Villemain moqué par de constants rappels à une humanité hélas faite de bruits et d'humeurs plutôt que d'aspirations vers l'Idéal que l'on sait, rejeté de toutes ses forces par notre diable de vieillard.
Mais peut-être ne faut-il pas demander au récit de Marc Villemain de nous donner autre chose qu'une illustration cruelle et banale, en creux, douce-amère plutôt que franchement dérangeante, un aperçu en somme, comme par un de ces soupiraux aurevilliens, d'un Enfer pathétiquement médiocre où le fils est un raté qui finit au bout d'une corde (4), la mère une harpie (et non plus la vierge des mystères du Moyen Âge combattant contre le démon) et le père un semi-cadavre détestant et se détestant cordialement, en misanthrope professionnel.
Peut-être ne faut-il voir dans Le pourceau, le diable et la putain qu'un conte drolatique et désenchanté qui ne désire pas, puisque notre époque ne veut que légèreté, plonger dans l'énorme chaudron de sorcières du génial Russe mais se contente, discrètement, méchamment, désespérément, en esquissant un sourire timide et acide qui est celui de l'auteur, de nous tendre un miroir cruel et d'entrebâiller la porte de chambre d'hôpital derrière laquelle nous nous trouverons peut-être un jour, redevenu petit enfant et débarrassé de la vieille peau trouée de l'exécrateur, attendant de dire à l'animal psychopompe et non au cloporte, «vas-y galope ! galope, galope !» (p. 95).

Juan Asensio

Notes
(1) «[...] le misanthropisme est, dans son principe et en ce qui le meut, la pensée la plus proche de l'essence et de l'existence humaines (p. 46), à condition de poser le fait que l'humanisme dans son acception la plus littérale [soit] la préservation, par tous les moyens possibles, autorisés ou pas, de notre liberté ontologique» (p. 47).
(2) Y compris, et c'est dommage, dans la relecture du manuscrit, cf. pp. 4, 33, 53 et 65.
(3) Pour preuve, cette défense de la littérature contre son enseignement même dans l'université : «Les lettres incarnent aux yeux des oisifs la discipline mère de toute félicité : ils s'imaginent que le déchiffrage linéaire d'une suite de phonèmes consiste en la lecture, et que tout commentaire retourne sans relâche au verbiage. Aux sciences imbécilement qualifiées d'exactes l'apanage de l'aridité, aux lettres les subjectivités mielleuses de la logorrhée : de quoi en précipiter plus d'un dans les bras d'une filière qui leur apparaît surtout comme un bon filon» (p. 60).
(4) C'est finalement peut-être dans ce personnage du fils, qui n'est pas sans raison surnommé par son père pourceau, que réside la plus claire figure du démoniaque enfermé en lui-même, et dont l'enfermement maximal sera représenté par le suicide.

Lire ici l'article dans son contexte original, sur Stalker, le blog de Juan Asensio.

Crédits photographies : Raoul A. Mosley

Posté par marc_villemain à 00:24 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

samedi 14 mai 2011

Une critique de Pierre-Vincent Guitard (Exigence Littérature)

Pierre-Vincent Guitard vient d'écrire sur Le Pourceau, le Diable et la Putain un article dont le moins que l'on puisse dire est qu'il me fait immensément plaisir. Bien sûr, il y a l'éloge. Mais, et cela compte aussi, il y a le plaisir de lire un critique qui s'engage et court le risque de disséquer ce qui se dissimule entre les lignes et derrière le livre.

On peut lire l'article dans son contexte originel sur le site e-litterature.net


CouvPourceauRoman du misanthropisme pourrait-on croire, c’est en tout cas ainsi qu’il se présente. Léandre le vieillard-narrateur serait aussi l’auteur d’un ouvrage intitulé : Le misanthropisme est un humanisme  ; en écho à Atopia, l’ouvrage de son compère Eric Bonnargent, Marc Villemain produit ici un livre dont le héros se veut à l’écart des hommes, et se définit comme tel. Mais ce qui est frappant dans ce livre, ce qui vous accompagne dans votre lecture, c’est la déchéance du corps, Léandre est un vieillard qui fait sous lui, loin, très loin du héros auquel on s’identifie ! et bien sûr tout près de ce qui nous menace tous. Comme Flaubert disait Mme Bovary, c’est moi Marc Villemain pourrait énoncer « Léandre c’est moi, c’est vous » en ce sens le misanthropisme de son héros, sa réaction à la déchéance, est évidemment symptomatique de la condition humaine. Le misanthrope en effet ne juge pas, il jauge ; il ne jouit pas de la déchéance de l’autre, il vérifie qu’elle est notre lieu commun.

L’intérêt du livre est sans doute là, dans cette jouissance de la déchéance, le fait qu’elle soit niée la rend bien sûr d’autant plus suspecte. Parce que le personnage principal du roman, plus que Léandre, le père, c’est celui qui est désigné comme le pourceau, le fils, un fils qui s’est attaché au père : Mais ma veine fut que le pourceau était affublé d’un caractère à ce point mélancolique qu’il devint doloriste jusqu’à s’attacher à moi avec sincérité et que le père ne cesse de dévaluer parce qu’il n’a pas su être misanthrope, mais a au contraire sombré dans la lâcheté, l’irrésolution, l’esprit de sérieux, la complaisance à soi-même.

Bien sûr, Marc Villemain semble désigner ici la jeunesse contemporaine, mais est-ce si certain ? Il faut toujours être attentif aux textes empreints d’humour, l’humour étant souvent une façon de se cacher. On notera au passage l’insistance avec laquelle reviennent les scènes initiatrices dont cette pseudo scène primitive curieusement vécue par le Père ce qui en dit assez sur le peu de considération que le fils a de lui-même.

Si Léandre semble bien être celui que le titre appelle le Diable, reste un troisième personnage, Géraldine Bouvier, celle qui est appelée la Putain. La putain c’est aussi celle qui a couché avec le père et l’on n’est pas étonné de lire après que le Pourceau s’est suicidé une phrase évoquant le nouveau mari dont on ne sait s’il est celui de Géraldine ou de la mère du petit comme si l’une et l’autre se confondaient. De la même manière c’est sous les traits de Géraldine que Léandre imagine sa mère priant ses voisins de tente d’organiser leur tournoi de pétanque un peu plus loin.

On a ainsi un roman qui paraît être un roman philosophique sur la misanthropie et qui se révèle être un vrai roman familial, dont Marthe Robert* disait qu’il fallait y rechercher l’origine du roman moderne. Mais alors que dans le roman familial le héros trouve un moyen de s’affranchir du père soit en se prétendant enfant trouvé, soit en se prétendant bâtard, le Pourceau est une sorte de héros négatif, un héros qui plutôt que de prendre la place du père se suicidera. Curieux dénouement qui verra mourir le père sans que le fils puisse profiter de sa disparition ! Les relations entre les trois personnages de ce roman Le Diable – le Père-, le Pourceau – le Fils -, et la Putain – la mère/infirmière - en font un roman tout à fait moderne où le fils n’ose plus s’assumer et où la culpabilité prend le pas sur l’action qu’elle soit idéaliste ou pragmatique. A rapprocher d’une génération d’après-guerre qui n’ose plus s’emparer de la culture, ce que Marc Villemain lui reproche assez, et d’une civilisation qui se sent coupable d’avoir pollué la terre-mère et n’ose plus entreprendre.

Au total un roman à l’écriture légère et humoristique qui détourne les codes habituels du genre reflétant ainsi une époque décadente où ce n’est plus le fils qui tue le père mais l’inverse !

Sans avoir l’air d’y toucher, Marc Villemain dans un style assez classique bouleverse le paysage romanesque.

Pierre-Vincent Guitard

* Marthe Robert, Roman des origines et origines du roman - Grasset, 1972



lundi 9 mai 2011

Alceste meurt : Eric Bonnargent présente Le Pourceau

Eric Bonnargent, mon complice du blog L'Anagnoste, présente Le Pourceau, le Diable et la Putain. En vertu d'un certain souci déontologique, il ne s'agit donc pas d'une critique au sens traditionnel du terme, mais d'une présentation du livre.

Freud__1922___Naked_Man_on_BedDans sa chambre d’hôpital, abandonné de tous, Léandre d’Arleboist, l’auteur du célèbre Le Misanthropisme est un humanisme se meurt. Immobilisé sur son lit, M. Léandre, comme l’appelle Géraldine Bouvier, son infirmière, contemple l’agonie d’un cloporte. Tout en méditant sur l’inutilité de toute résistance contre l’inéluctable, Léandre d’Arleboist se remémore sa vie, tout entière consacrée à la détestation du genre humain. Et comme misanthropie bien ordonnée commence par soi-même, il n’échappe pas à son propre courroux : « Il faut toutefois se bien faire comprendre, quitte à se répéter : le misanthrope conséquent ne connaît de détestation qu’envers lui-même. […] Et je ne parle pas ici de la pauvre haine de soi dont s’accablent tant de bonnes âmes socialistes ou libérales. Non, je parle d’une détestation radicale, celle qui nous accule à pleurer sans fin sur la monumentale erreur d’aiguillage qui, un jour, fit sortir du sol ce que l’on peine à désigner sans rire par le substantif : humain. »

Misanthrope, le moribond l’a toujours été, l’est encore et veut surtout le rester jusqu’à la fin. Sa haine du genre humain est telle que rien ni personne n’est épargné par sa colère : les autres en général (« l’autre est toujours un agresseur »), ses collègues universitaires (« ces benêts bêlants »), ses étudiants (« le passage de l’âge post-acnéique à celui de préprostaté constitue toujours une fâcheuse injure au bon goût »), les femmes, surtout celle de quarante ans, « affolées à l’idée de récupérer en cellulite ce qu’elles avaient depuis longtemps perdu en séduction », etc. Il s’emporte parfois au point de se livrer à de grotesques analyses « anthropo-morphologiques » concernant les Espagnols, les Italiens, les Portugais… M. Léandre oublie alors son langage soutenu, voire désuet pour sombrer dans la vulgarité. Lucide ou pathétique, il éructe, se calme, éructe de nouveau… Sur son lit de mort, le démoniaque vieillard n’éprouve plus aucune affection, ni pour son pourceau de fils, ni pour cette putain d’infirmière à l’insupportable gentillesse qu’il tente, par ses provocations et ses insultes, de faire craquer...

Le Pourceau, le diable et la putain est un roman extrêmement plaisant, tantôt  badin, tantôt grave, et le lecteur n'aura certainement qu'un regret : que l'agonie du misanthrope ne se soit pas quelque peu prolongée.

Eric Bonnargent

dimanche 8 mai 2011

Géraldine Bouvier : le retour (Jean-Pierre Longre)

Article de Jean-Pierre Longre, paru sur son blog.

 

CouvPourceauElle était là dans Et que morts s’ensuivent, elle revient ici, au chevet du narrateur, un octogénaire grabataire qui, à la merci de sa « vipère aux yeux de jade », ne semble se faire d’illusions ni sur cette infirmière « dotée d’un tempérament qui ferait passer l’incendiaire intransigeance de Néron pour une contrariété de mioche privé de chocolatine », ni sur son propre passé de misanthrope sarcastique et invétéré, ni sur le genre humain, ni sur « l’existence profondément débile de son pourceau de fils. »

On l’aura compris, Marc Villemain laisse s’épanouir, dans son nouveau livre, l’humour (noir à souhait) et la satire (cynique à volonté). Les pages sur le monde universitaire, par exemple, que « Monsieur Léandre » a visiblement bien connu, sont un bel échantillon de réalisme critique – et la verve acérée du vieillard (enfin, de l’auteur) n’épargne pas non plus la famille, les enfants, l’école, les femmes, les malades, la société en général, disons l’univers dans son ensemble…

Il n’est pas innocent que le livre s’ouvre et se ferme sur l’image du cloporte, qui elle-même (pré)figure celle de la mort ; et Géraldine Bouvier, silhouette attirante et obsédante à la fois, n’en finit pas d’allonger son ombre diabolique d’un bout à l’autre du récit.

 

vendredi 6 mai 2011

Une première critique : celle de Romain Verger

Alors que Le Pourceau, le Diable et la Putain arrive aujourd'hui même dans les librairies, l'écrivain Romain Verger s'en fait déjà l'écho sur son blog, Membrane.

Heureuse coïncidence, j'en profite pour vous signaler que L'Anagnoste se consacrera, toute la semaine prochaine, à l'oeuvre de Romain Verger.

Voici, donc, l'article qu'il a fait paraître, en intégralité.


CouvPourceauDans son dernier roman, Marc Villemain prête sa voix à Léandre, ancien professeur d’université, octogénaire et moribond. Nous suivons les derniers jours de ce « vieux con » alité dans un service gériatrique. L’imminence de sa fin le pousse à revisiter quelques épisodes de son existence, une introspection suscitée par le spectacle d’un cloporte qui, renversé sur le dos de sa table de chevet, se débat comme un beau diable pour se retourner et échapper à la mort. Le narrateur fera-t-il preuve d’autant de combativité que la bestiole ?  

Léandre ne fuit pas la mort, il y trouve même son compte. Mais avant de tirer sa révérence, il compte vivre ses derniers instants en incorrigible misanthrope qu’il n’a cessé d’être. Et en ce sens, il n’a rien à envier au répugnant arthropode. S’il est grabataire, son esprit est plus acéré et fielleux que jamais.  

Tout misanthrope qu’il soit (il est d’ailleurs l’auteur d’un essai intitulé Le misanthropisme est un humanisme), Léandre n’a rien de son lointain cousin Alceste. Il n’est pas de l’espèce des « résignés » mais de celle des « voluptueux ». Il ne fuit pas l’humanité parce qu’il l’exècrerait, il la recherche et s’y frotte pour se réjouir et se repaître jusqu’à son dernier souffle de la bêtise des hommes et en nourrir sa « détestation radicale » : « Carpe diem, carpe horam : cueille le jour, cueille l’heure : telle est bien l’injonction que s’adresse à lui-même le misanthrope austère et vertueux, qui s’en voudrait de laisser tomber une seule miette du pathétique festin des hommes ». Et ces dernières miettes, il les ramasse et les savoure dans l’enceinte même de cet hôpital, qu’il s’agisse des autres patients (« une vaste manufacture de prophylaxie de corps déféquant et urinant sur eux-mêmes, charriant une haleine de bouc après une bacchanale de charognards, geignant nuit et jour à s’en assécher les mirettes ») comme de Géraldine Bouvier, son infirmière attitrée, à la fois « chaperonne des moribonds et femelle en chef », « nounou » et surtout « jolie cruche », une gourde appétissante que le vieillard prend plaisir à reluquer. Mais c’est aussi pour lui l’occasion de retraverser son « odyssée personnelle », par le versant féminin que la présence de Géraldine ravive en lui quotidiennement. Expérience infantile de la scène primitive dans un hôtel madrilène, découverte de la sexualité auprès de Doucette, une vache charolaise, premiers émois en compagnie de Maria et de Sonia. Puis ce seront ses liaisons avec Béatrice, Marina (la « misanthrope de charme ») et la désastreuse paternité… Partant de sa propre expérience, en quelques jours et en une petite centaine de pages, Léandre se révèle être un féroce entomologiste de la société.  

Marc Villemain nous livre la pensée de cet odieux personnage d’une plume précise et cinglante qui mêle avec un raffinement dont il a le talent outrance, cruauté et crudité. Un pamphlet d’un humour vitriolé qui n’hésite pas à brocarder ce que d’aucuns estiment relever de territoires intouchables.

Romain Verger

 

Posté par marc_villemain à 15:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

Le Pourceau, le Diable et la Putain

Quidam Editeur - Mai 2011
Plus d'information - revue de presse et autres ici

Le Pourceau le Diable et la Putain

 

 

 

Posté par marc_villemain à 15:27 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

Clap 43 : THE END - Un jour dans la (petite) histoire

Le Pourceau, le Diable et la Putain - Quidam Editeur, 6 mai 2011


Posté par marc_villemain à 10:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :



  1  2    Fin »