Le Magazine Littéraire

Bréviaire atrabilaire

Quand vous serez un octogénaire grabataire et incontinent, n'ayant plus guère pour vous distraire que les déhanchements d'une infirmière et le trot des cloportes aux murs de votre hospice, comment tromperez-vous l'ennui ? Sans doute rejoindrez-vous l'une des deux catégories d'agonisants : celle des "infatigables postulants au podium de la chochotterie universelle", ou celle, peut-être plus pitoyable encore, des "John Wayne de la condition souffreteuse." A moins qu'à la manière de Léandre d'Arleboist vous n'attendiez patiemment la Faucheuse en raillant les uns et les autres, et avec le genre humain.

Du fond de ses draps poissés, le vieux narrateur acariâtre du Pourceau, le Diable et la Putain entend bien faire contre mauvaise fortune bonne chère et se repaître jusqu'à ce que mort s'ensuive du "pathétique festin" des vanités terrestres. Un festin dont les convives pourraient bien se nommer Alceste, Léon Bloy et Pierres Desproges, tant il est vrai que l'écriture de Marc Villemain conjugue avec bonheur l'ardeur misanthropique de l'un, la verve mordante de l'autre et la causticité fleurie du dernier. Troquant la nostalgie contre la goguenardise, le moribond dissèque souvenirs initiatiques et rencontres navrantes pour les convertir en autant de chroniques de la haine salutaire. Point de rescapés sous le geyser de son fiel : ni la "cohorte d'avariés" partageant son couloir d'hôpital, ni ses "benêts bêlants" de collègues universitaires, ni ses étudiants suintant le crétinisme et le sébum, ni les coquettes quadragénaires, "affolées à l'idée de récupérer en cellulite ce qu'elles avaient depuis longtemps perdu en séduction."

De ce cortège grotesque de "bipèdes criards et psychotiques" se détachent pourtant deux parangons, plus consternants d'ineptie que tous les autres : le fils-pourceau - faiblard mélancolique - et l'infirmière-putain - jolie bécasse inculte qui porte sans hasard aucun le nom de Géraldine Bouvier, figure récurrente et protéiforme de l'oeuvre de Marc Villemain. Quant au "diable" du titre, qui n'apparaît plus guère après la couverture, force est d'y reconnaître le narrateur lui-même : calomniateur en chef, comme le veut l'étymologie ("diable" vient du grec diabolos, qui signifie "calomniateur"), mais aussi puissance d'inversion, séduisant chambardeur des convictions et conventions. Car tel est bien aussi ce qu'incarne ce vieux conteur désabusé : par-delà le lynchage exutoire et (faussement) facile, la tentation brûlante et communicative d'envoyer au diable l'esprit de sérieux, les bons sentiments, l'humanisme complaisant et le prétendu volontarisme contemporains. A l'horizon de ce vade-mecum cynique qu'est Le Pourceau, le Diable et la Putain, il vous vient des envies de clamer haut et fort : vivons haineux en attendant la mort !

Camille Thomine

Le Magazine Littéraire - N° 510, juillet/août 2011