En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance de participer à cette création, chargé, dans les premiers temps, de m'occuper d'un divertissement que je baptisai Les Gullivériennes - page illustrée par Guillaume Duprat. Il s'agissait, selon la notule explicative, d'adresser chaque mois "à mon cousin Gulliver une lettre sur le fabuleux mélange de la grande ville." Voici la troisième de ces chroniques.

Toc 3

 LETTRE 3 - D'un dîner d'esprit

Mon cousin, j’écris dans la hâte et nuitamment, tant il me tarde de rapporter ce qui, à des yeux blasés, paraîtrait fantaisie et qui, aux miens, fait figure d’allégorie.

L’un de mes bons amis, juif véritable par sa mère séfarade, fut tout à l’heure confronté à une certaine bêtise familière. Apprends pour commencer que l’homme est juste et bon, et que nul ne le peut tenir pour poltron, quelconque ou vaniteux. Sa table fut ouverte à gens de toutes sortes : tu aurais pu y voir un athée dubitatif trinquer avec un protestant longiligne d’extraction capitaliste, démocratique et helvétique, un catholique bavarois lever son verre à la santé d’un Batave adepte du tantrisme hygiénique, un membre bien français du Mouvement solaire pour la réflexion cognitive autodéterminée sur soi s’enivrer avec un musulman irakien de la lignée d’Ali naturalisé californien, un compagnon du Droit humain affidé à l’Ordre de la bonne vertu boire tapageusement avec un orthodoxe très orthodoxe membre de l’Église autocéphale de Slovaquie, pendant que ton serviteur se la faisait bonne et fumait la chibouk avec cet ami juif dont j’ai déjà vanté auprès de toi l’ardeur à rire et à vivre. Cet instant de grâce a conduit chacun de ces hommes bons et généreux à enfreindre un précepte au moins de leurs dogmes respectifs, celui du plaisir injustifié de la chère. En cette occurrence, et au vu de la rapidité des flux absorbés, j’étais gêné surtout pour les chrétiens de l’affaire, tant il me plaît de considérer le rituel de l’eucharistie comme le symbole d’une stricte anthropophagie, celui qui s’y adonne cherchant dans l’azyme la force et la grandeur de l’Autre Puissant. Mais après tout, chacune des confessions citées peut bien se targuer de quelque étrangeté, et de cela je ne leur tiens nulle rigueur : c’est aussi dans l’étrange que la raison parfois chemine. Nous eûmes bien quelque échange tumultueux sur l’importance relative des différents prophètes, les mystères, fort peu raisonnables, de l’Incarnation, de la Rédemption, du Purgatoire ou de la Trinité, mais enfin chacun se tint, non seulement dans le respect des convenances, mais, je le crois, dans le droit fil de l’amour du prochain.

C’est à ce moment précis que mon infortuné compagnon crut bon devoir lever un dernier verre à la politique française. De ce moment, tous se levèrent et quittèrent la table, maugréant contre cet hôte qui s’abaissait. Moralité : pour réussir une soirée, mieux vaut invoquer le Très Haut que disserter sur le très bas.

A toi, bien démocratiquement.