mercredi 27 janvier 2016

Antoni Casas Ros - Enigma

 

Antoni Casas Ros - Enigma


Vila-Casas

Il est naturel que l’on puisse redouter d’avoir à écrire sur tel ou tel livre, fait d’une telle matière, nourri à un tel foisonnement organique que notre espace critique apparaîtra d’emblée exigu, riquiqui, comme si l’on pressentait, lors même qu’on est en train de le lire, que nous allions manquer de pénétration, d’ampleur, d’air : au bonheur d’une lecture ne fait pas nécessairement écho la possibilité ou le moyen de s’en saisir. Accepter, donc, pour soi-même déjà, l’idée qu’un travail critique puisse demeurer inabouti. Non qu’aucune analyse littéraire n’aurait sa place ou son mot à dire, mais que certains livres déploient une voix, et un horizon, qui, en partie au moins, rendent leurs effets indéchiffrables et leur secret de fabrication inexpugnable. Et puis, disons-le, parce qu’une certaine admiration peut acculer à une manière de paralysie, de contrainte, voire d’appréhension. Enigma fait donc partie de ces livres « privilégiés » – comme le fut déjà Mort au romantisme. On peut rester bien coi de ferveur autant que de stupeur.

Il faut dire que, chez Casas Ros, tout est ou semble toujours codé. Y compris son existence, donc, mais on l’a suffisamment dit ou écrit, et cela ne suffirait pas à faire œuvre. La vérité est qu’il est rare de trouver, dans sa génération, d’écrivain qui ait développé un complexe littéraire à ce point totalitaire (l’un des personnages d’Enigma, Joachim, parle d’ailleurs de « l’obsession morbide qui me liait à la littérature »), d’écrivain qui ait à ce point transformé l’histoire, les mobiles et l’arrière-scène de la littérature en terrain de jeu ; et il s’agit bien ici du jeu nécessaire de l’esthétique et de la pensée, non de la prétention exploratoire ou conceptualiste d’une certaine littérature contemporaine, ou dite d’avant-garde. Là est bien le cadet des soucis de Casas Ros qui, s’il ne cache rien de son admiration pour ces grands maîtres de la forme que sont Vila-Matas, Pessoa et autres Kawabata ou Bolaño, opte pour des principes narratifs et stylistiques qui ne sacrifient à aucune coquetterie formaliste. Pour dire les choses, et aussi surprenant que cela semblera peut-être, Antoni Casas Ros m’apparaît surtout s’inscrire dans la grande tradition des romantiques – et qu’il n’en suive ni n’en épouse sciemment la démarche ou l’ambition n’étiole en rien cette assertion, c’est même tout le contraire. D’où, sans doute, la sensation organique que ne manque jamais d’exciter la lecture de ses livres, lesquels nous conduisent toujours sur des terrains très sécrétoires ; et à ce caractère humoral nous puisons naturellement un plaisir à la fois ambigu et libératoire, intime et purificatoire. Beaucoup de romantisme, donc, chez cet auteur épris d’amour, de corps, de liberté, amateur de masques et de secrets, de fuites et de névroses. Sans parler de l’allergie (itérative) de ses personnages pour ces chutes de romans qui n’en sont pas, et qui va ici conduire l’auteur à mettre sur pied une petite intrigue pour ainsi dire idéale tant elle est littéraire.

Il y a bien des manières de définir le romantisme. Que celui-ci ait partie liée à une sensibilité ou à une perception particulièrement vive, ou à vif, de l’existence, ne fera toutefois de doute pour personne. L’objet est toujours ce moi, haïssable assurément mais ô combien souverain, un moi que sa perpétuelle confrontation avec la vie peut conduire à se fractionner, à se subdiviser. Et si la chose est revendiquée dans Enigma (quatre personnages, quatre narrateurs), on se surprendra à remarquer que ce type de polyphonie existe sous forme de latence dans chacun des livres de Casas Ros – d’où l’on conclura peut-être qu’elle est inhérente à son mode même d’écriture. C’est ce moi démultiplié, parce qu’insuffisant, ou trop clos, ou trop limitatif, qui conduit le romantique à cette stratégie, qui n’est pas d’évitement mais d’éclatement, et qui finalement n’est pas étrangère à l’infinie richesse de la prose d’Enigma. Un autre personnage, Ricardo, se demande : « Qu’est-ce qui nous fascine dans l’interhumain, si ce n’est cette qualité de débordement constant de la réalité qu’on retrouve chez les monstres ? » A certains égards, on se demande s’il n’est pas là, ce monstre insaisissable, indéfini, l’objet de l’écrivain Casas Ros. L’éloquence et la vigueur érectiles de sa phrase prendraient alors tout leur sens : le monstre est aussi celui qu’on ne peut s’empêcher de caresser dans le sens inverse du poil, et il faut bien l’exciter un peu afin de s’assurer qu’il est bel et bien monstrueux. A défaut, il sommeille, et nous ressemble alors par bien trop de traits. De même le jeu à connotation hitchcockienne qui consiste à apparaître à tel ou tel moment du roman, ou encore à remettre au goût du jour ou à moduler tel ou tel passage de ses précédents livres, est-il peut-être moins innocent ou ludique qu’il y paraît : on peut aussi y voir une continuation de l’éclatement par d’autres moyens. Si le clin d’œil identitaire au moi « véritable » est patent, le procédé permet surtout à l’auteur de poursuivre sa disjonction personnelle. Sa fonction narrative n’est en effet pas si évidente, mais il est certain qu’elle densifie et élargit encore le romanesque. Illustration par la chair du joli mot selon lequel « l’écriture est un fragment infime de l’errance. »

Suivant ma (détestable) habitude, je n’ai donc toujours pas dit un mot de l’intrigue – car intrigue il y a toujours chez Casas Ros. Je me contenterai de dire qu’elle est ambitieuse, pleine en chair déroutée, menée avec infiniment d’intelligence, et avec un brio qui laisse pantois – même si, après trois livres, l’on ne saurait en être davantage surpris. Et même si la chute n’est qu’une nouvelle illustration de la souveraine cruauté de l’auteur…t

Antoni Casas Ros, Enigma - Editions Gallimard
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°25, juillet/août 2010

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vendredi 22 janvier 2016

Antoni Casas Ros - Mort au romantisme


Antoni Casas Ros - Mort au romantisme


Sous les mots, la vague

Il y a bien, oui, un mystère Casas Ros. Pas spécialement celui qui s’attise aux rumeurs liées à l’identité de l’auteur – dont nul ne connaît le visage –, mais celui de cet espace de liberté très singulier, peut-être extensible, que semble lui procurer l’écriture. Car que cette appropriation de la liberté apparaisse comme une sorte d’évidence pour n’importe quel écrivain un peu respectueux de son art est une chose, qu’elle soit investie avec autant de sensibilité, d’amplitude, d’intériorité, n’est pas aussi fréquent. Tout n’est sans doute pas parfait dans ces trente-neuf très brefs récits – qu’il serait peut-être plus judicieux de qualifier de fusées que de nouvelles : la féconde contrainte du court peut entraîner, à tel ou tel moment, quelque trait un peu forcé, et l’on ne peut complètement se débarrasser de l’idée selon laquelle il y avait dans l’exercice quelque chose qui relevait, en partie du moins, du défi ou de la performance. Cette impression s’évanouit cependant très vite, tant on ne peut demeurer impassible devant la mélancolie souveraine où nous entraînent les visions de Casas Ros, devant cette oscillation permanente entre les facéties de l’existence et l’abattement de vivre. Comme s’il y avait une concrétude de l’imaginaire, un soubassement douloureux à tout onirisme. Cette jeune fille, croisée dans un train, dont on comprend que l’étui noir lui sert à autre chose qu’à trimballer tel ou tel instrument de musique, toute comme cette belle nageuse unijambiste, l’étrange sensation que procure l’observation de nos corps (et de nos oreilles), ce corps qui nous échappe et qui fuit devant le miroir, l’invention d’une langue pour l’écriture d’un livre infini, ce lecteur qui voudrait pouvoir réécrire la chute des livres qu’il aime, ce fantasme de « rendre à la forêt son bois sous forme de livres qui prendraient la forme d’arbres », ce ballon de football qui vole au-dessus de la terre et se laisse rebondir au gré des coups qu’on lui donne, tout ramène à cette certitude : « on peut écrire dans le vide, pendant la chute vertigineuse. » Aussi, sous son titre aux allures de manifeste, Mort au romantisme nous gifle autant qu’il nous caresse. La gifle, c’est ce regard porté en marge absolu du monde, la rudesse et la concision poétiques de ces visions où corps et esprits humains se trouvent déformés, distendus, redessinés, redéfinis, cette manière de nous rappeler à nous-mêmes. La caresse, c’est la tristesse lointaine et sans doute inapaisable qui inspire ces visions, cette ironie défaite dont Casas Ros teinte la peine d’un monde impraticable. « On ne peut pas toujours sourire à celui qui souffre », écrit-il dans la fusée qui ouvre le recueil, et qui me semble assez bien résumer ce à quoi l’écrivain va puiser.

Tout est finalement très beau dans ce livre, écrit d’une plume vive et grave à la fois, et si l’on ne peut être également sensible à l’ensemble des textes, tous rayonnent d’une urgence dont on peut espérer qu’elle soit, d’un certain point de vue, salvatrice. Lire Casas Ros, c’est en quelque sorte revenir aux points cardinaux de l’humain, retrouver ces idées que les minutes de l’existant nous invitent à chasser d’un mouvement plus ou moins conscient sous le seul prétexte qu’elles seraient trop insaisissables, ou trop dérobées, ou trop occultes, ces petites choses qui ne sont pas tout à fait des idées encore, seulement des fulgurances qu’il nous faut tenir à distance respectable si l’on veut supporter de vivre. Sans chercher dans ces textes un caractère souterrain ou psychologique que l’auteur n’a sans doute pas voulu lui donner, on se dit que pourrait y reposer une aspiration à découvrir ou à recouvrer une terre vierge, un de ces mondes perdus de nos enfances : « Il foule une herbe fraîche et se met à penser qu’aucun être humain avant lui n’a emprunté cet itinéraire, que personne n’y a laissé la trace de son pas. Un sentier est en train de naître. » Nous ne pouvons nous défaire de ce qui nous constitue comme humains, réceptacles inaboutis pour les vents contraires. Il nous faut reconnaître l’incomplétude de notre rapport au monde, vivre avec cette souffrance de ne pas pouvoir nous y mouvoir autant que la vie nous y inviterait, sauf à avoir l’impression de renier quelque chose de marmoréen en nous ; courir, finalement, après « ce lieu insituable où toutes les vagues de la conscience jaillissent sans début et sans fin » ; et constater qu’on ne peut s’accrocher au réel de la vie sans faire la part belle à un imaginaire fors lequel elle-même partirait en fumée. Comme nos rêves. t

Antoni Casas Ros, Mort au romantisme - Editions Gallimard
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°18, juillet/août 2009

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lundi 18 janvier 2016

Rolf Dieter Brinkmann - Romes, regards


Brinkmann - Rome regards

Les éclopés de l'Occident

De la vie de Rolf Dieter Brinkmann, il n’y a pas grand-chose à dire. Né en 1940 dans une petite ville de Basse-Saxe, il se consacre très tôt à la littérature après avoir occupé quelques emplois secondaires. De lui nous ne connaissons qu’un roman, Keiner Weiß Mehr, paru en 1968 et traduit en 1971 chez Gallimard sous le titre La lumière assombrit les feuilles. Il mourra à l’âge de trente-cinq, à Londres, fauché par un véhicule qui arrivait sur sa gauche… – à l’anglaise. Destin propre à fabriquer un mythe, comme l’écrit Arnaud de Ruyter dans la préface très complète qu’il donne à ce volume, d’autant que Brinkmann incarnait avec quelques autres (et à la suite d’Arno Schmidt), l’envie qu’avaient ces « enfants des ruines » de dynamiter la littérature allemande traditionnelle et de « transférer les expérimentations de la Beat Generation en Allemagne de l’Ouest ». La parution de Rom, Blicke sera donc posthume. Rédigé à l’occasion d’un séjour à la Villa Massimo, à Rome, entre octobre 1972 et janvier 1973, le livre est en fait le journal presque exhaustif de ce qu’il vit, à chaque instant du temps, du jour et de la nuit. Et ce qu’il vit, comme ce qu’il voit, de cette résidence d’écrivains qualifiée de « réserve-d’animaux-artistes de l’État », est à la fois terrible, et assez prophétique.

* * *

Vivre n’est simple pour personne. D’aucuns en trouvent l’envie ou l’énergie dans le plaisir immédiat que cela peut à l’occasion susciter, d’autres dans l’observance d’une morale supérieure induisant une forme de dépassement de soi, d’autres encore dans une sorte de courroux ininterrompu. C’est, en partie, le cas de Rolf Dieter Brinkmann, qui ne décolère pas devant la situation qui est faite à l’Individu confronté à la « Multitude » : tout, dans ce livre étrange, habité, volubile, lyrique, nous ramène à cette opposition, aussi impitoyable qu’insoluble, condamnant l’écrivain à se heurter sans fin au vieux rêve d’« enfin vivre tranquille, dans une région couverte de lande, de marais, la sauvage lumière d’octobre en Europe du Nord, sans grande trace d’une autre présence humaine. » Car l’autre, loin d’être un frère, est toujours celui qui nous fait face et incarne la foultitude honnie, toujours celui qui vient freiner nos élans, contrarier nos réalisations, embrouiller nos espérances. Moyennant quoi, Rome, regards pourrait passer pour un condensé assez remarquable de la misanthropie.

Le dessein, pourtant, est modeste – c’est un rêve d’écrivain : « Tout ce que je désire est juste un endroit où je pourrais vivre et travailler et où serait fixée la subsistance minimum nécessaire à la vie de chaque jour. » Il se trouve que ce rêve nous est interdit, sauf à prendre le risque de crever de faim. Peu compatissant à leur endroit et pâtissant de l’incessante gesticulation des humains, Brinkmann souffre de cette perpétuelle résistance du réel. Et ne peut donc en tirer qu’une morale qui vaille au moins pour lui : « L’Individu est sans cesse confronté au Nombre et ce conflit s’accentuera de plus en plus, d’année en année, et il est du devoir de l’Individu de parler au nom de l’Individu, au nom de sa conscience d’être unique, et de laisser tomber qui se trouve reconnu pour agir en banal automate. » Cette misanthropie trouve chez Brinkmann sa forme littéraire la plus incandescente, et nous ne pouvons manquer de nous inclure dans ce récit assombri de l’homme. Très vite pourtant elle nous submerge, distillant même quelque chose d’un peu écoeurant, de révoltant parfois, mais tout aussi vite il nous est possible aussi d’en rire, tant on peut se demander si l’écrivain n’y trouve pas pure matière à création – non un prétexte, au moins un biais par lequel regarder le monde et le raconter. Aussi ses humeurs, authentiques, lui laissent-elles pas mal de place au plaisir de s’en soulager. À propos des Italiens, dont il dit ne pas vouloir apprendre leur langue puisqu’il n’a « pas besoin de comprendre chaque connerie », il raille sans pitié « la grimacerie permanente du tempérament méditerranéen » et s’étend plaisamment sur ces « pouffiasses banales contaminées par les magazines de mode, fagotées à l’as de pique, et mochetés de Demi-Monde, répugnant, ce grattage éhonté des couilles sur la voie publique de messieurs qui ondulent du cul et ce mélange typique de requiem-pop-slumky des jeunes des grandes villes, ça les démange et ça se gratte et ça se réajuste les bijoux de famille dans les pantalons trop serrés. » L’on ne saurait pourtant résumer ce tempérament batailleur à ses seules saillies. Ou alors faut-il les comprendre aussi comme l’expression non négociable de sa mélancolie devant le cours du monde, d’un étonnamment permanent devant son étrangeté, et d’une certaine souffrance à ne jamais pouvoir se sentir en adéquation avec rien – et guère plus avec lui-même.

Mais sa vision du monde et de l’individu est aussi tourmentée qu’esthétique. Écoutons-le, à l’issue d’une mondanité littéraire quelconque : « Je gueulai quelques jurons de rage bien allemands à travers les buissons en direction de la route en contrebas, où des Italiens faisaient démarrer leurs voitures de merde – et cela a dû être un moment étrange, d’entendre brusquement dans la nuit une voix proférer des imprécations sauvages et étrangères, en provenance d’un fouillis végétal très haut par-dessus les têtes. » L’humeur ne parvient jamais à dissimuler complètement cette poésie de l’étrangeté du monde. Car c’est bien de cela, au fond, qu’il s’agit : de l’impuissance de l’individu à se rendre complètement maître de son destin dans un monde qui ne nous comprend pas plus qu’on ne le comprend, et de la beauté relative et poétique qu’induit cette mutuelle incompréhension. « T'es-tu déjà rendu une fois à l'évidence que les situations et les circonstances de chaque jour ne peuvent dans les règles que conduire à une automutilation forcée et qu'elles y mènent effectivement ? Et cette poussée est déjà bien terrifiante, puisqu'on ne peut plus s'en éloigner de beaucoup. Les sens sont mutilés, le goût est mutilé, la vue et l'émotion, toute stimulation douce ou délicate. Après la mutilation du paysage, la mutilation des individus, cela va de soi et c'est drôle, follement drôle. » Derrière la colère, derrière l’humour grinçant, derrière l’instinct de la révolte, on perçoit ici combien Brinkmann évolue sur le fil tendu de la dépression : le monde le rend tout aussi impuissant et désolé que rebelle et belliqueux ; il le laisse les bras ballants : « Il y a des moments où je frissonne purement d’horreur, et cela peut survenir au coeur du trafic le plus intense, quand toutes mes intentions et les buts qui font que je me trouve dans la rue s’effondrent brusquement et, qu’un bref laps de temps, j’éprouve le sentiment de voir vraiment, d’ouvrir les yeux et de saisir d’un seul regard chaque détail du décorum qui m’entoure, et je comprends dans quelles fonctions ridicules se cantonnent tous nos gestes, toutes les parties du corps. »

Rarement le monde des humains ne nous sera donc apparu aussi laid et pitoyable qu’en lisant Brinkmann. On pourrait presque se risquer à dire que rien de ce qui est humain ne lui est familier : « Laideur à verse, déchets en ribambelle où disparaît chaque individu, car la vue d’ensemble est on ne peut plus affreuse et se répercute sur l’individu, indépendamment du fait que la majorité est effectivement horrible. » Or c’est l’inverse : c’est quand la masse se fait plus compacte que l’humain disparaît, et c’est alors, et alors seulement, qu’il vient à manquer à Brinkmann, lequel trouve surtout à se désoler du mauvais goût généralisé, de la vulgarité en vogue, constatant simplement, et regrettant de devoir le constater, que l’on peut encore jouir de « coins étonnamment calmes » mais que « ce sont le plus souvent des endroits dont plus personne ne veut. » Prophète et visionnaire de la décadence, donc, de l’inexorable déclin de l’Occident, mais prophète attristé, et blessé : « Fulminations, épuisement, et la certitude : qu’il y aura de plus en plus de grèves, de plus en plus d’effondrements, de maladies, de courir à gauche et à droite absurde, de plus en plus à faire-le-pied-de-grue, plus de folie, de mélancolie, de sordide, plus de délire verbeux, de discours, de mutilations, plus d’idiotie, ouverte et cachée, plus de mal bouffe, plus de monotonie, tout en plus, plus de laisser-aller et de pris-à-la-gorge, plus de sueur, de devoir-dépendre de la connerie, plus de puanteur, de violence, d’anarchie, de plus en plus, uniquement du quantitatif, plus de police et de fouille-merde, simplement plus, pervers grimaçants, figures humaines monstrueuses qui se sont à moitié entredévorées, plus de boucan : c’est tout juste si l’on ose encore respirer dans la rue, on vit le souffle retenu, plus d’amochage, plus de déchéance, plus de ferraille – tout cela est clairement prévisible, car nulle part on ne voit de signes d’amélioration. »

Ce qu’il y a d’étrange, dans cette vaste litanie, c’est qu’il n’est pas si facile, au bout du compte, de cerner le personnage de Brinkmann. Il est à la fois tout feu tout flamme, volontaire engagé dans la lutte ontologique, et pourtant, presque démissionnaire par avance. Ce qui le renverse, le bouscule, le domine, l’excède, c’est l’ensauvagement, la renonciation de l’esprit : « Plus j’observe la vie dans les rues ici et plus je n’arrive plus à me sortir de la tête le fait que, dans des conditions zoologiques, les primates femelles tendent leur derrière aux primates mâles, pour apaiser des situations de colère, d’énervement. » Ce n’est pas que rien ne puisse trouver grâce à ses yeux, c’est que nulle part il n’entrevoie d’issue poétique : « Je hais les socialistes tout autant que leurs adversaires, leurs empoignades, leur détermination réciproque m’écoeure ! Tout comme me répugne leur insensibilité qui n’a rien à envier à la pensée utilitaire, globale et technique ! » Nulle part sauf en l’Individu, donc, le dernier pré carré : « Plus je comprends toutes les relations des choses entre elles, plus je les vis avec mes sens et plus radical devient le repli sur moi-même. Il n’y a plus à attendre. – Il n’y a plus que les prédicateurs professionnels de l’espoir pour échauffer encore les gens avec des paroles de maculature. » Et ce conflit ne peut jamais se dénouer en lui, puisque « même la conscience contemporaine de soi entraîne l’entropie. »

Il faut certes s’armer d’un peu de courage pour lire Rome, regards. C’est long, c’est lourd, parfois désespérant, mais porté par un style inimitable, incroyablement baroque, d’une liberté capable de rompre toutes les amarres. Il nous faut vivre avec Brinkmann, le suivre pas à pas, comme s’il se filmait lui-même, caméra à l’épaule, ne nous épargnant aucun détail, aucune description, aucune pensée, même fugace. Mais en effet, on comprend vite qu’il y a là quelque chose de l’événement. Événement littéraire, car nous sommes bien loin des clichés de la littérature allemande ; événement quasi-politique, en ce sens qu’il éclaire violemment, et de manière assez imparable, cette génération qui dut avancer « à tâtons à travers des ruines morales après avoir tâtonné à travers des ruines réelles, avoir grandi dans des bunkers, joué avec des éclats de bombe et reçu une éducation dispensée par des éclopés avec une échelle de valeurs pour une vie d’éclopé. » t

Rolf Dieter Brinkmann, Rome regards - Quidam Editeur
Traduit par Martine Rémond
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°14, février/mars 2009

 

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samedi 16 janvier 2016

André Bonmort - L'âge de cendre

 

André Bonmort - L'age de cendre

Humains, trop inhumains

Commençons par saluer la pugnacité et l’ambition de cette petite maison, Sulliver, qui poursuit depuis 1995 son travail d’analyse sociale et politique et s’obstine dans son attachement à une « langue insoumise ». Axée principalement sur les sciences humaines, la maison d’édition s’est récemment dotée d’une collection littéraire, dans la continuité naturelle de son optique critique.

André Bonmort, qui en est le responsable éditorial, nous donne donc à lire L’âge de cendre, à partir d’une idée originale : le narrateur en effet n’est autre que « l’humanité ». Celle-ci va se regarder au miroir des hommes, et ne s’y reconnaîtra évidemment pas. Un peu hâtivement qualifié de roman, L’âge de cendre s’apparente davantage à une sorte de poésie pamphlétaire. Une succession de textes très courts constitue donc cet ensemble dont on perçoit immédiatement la sainte colère, mais qui court le risque de desservir son propos en s’appuyant sur une artillerie parfois un peu lourde – et une ponctuation par trop démonstrative. L’auteur a tendance à asséner sans souci de convaincre, ce qui finit par transformer un texte au surmoi poétique en diatribe un peu accablée, nourrie à une bile qui contredit à certains égards l’appel à l’humanité qui constitue pourtant l’intention du propos. Le livre aurait pu être dérangeant, tant le miroir qui nous est présenté pourrait ou devrait nous faire honte ; mais la militance finit par irriter : arc-boutée sur une dynamique de la formule, elle devient au fil des pages anathématique, et par moments un peu facile.

La chose la plus universellement aisée à faire est de condamner le monde, et nous avons tous, en l’espèce, quelque suffisant motif de désolation à faire valoir. Le problème est qu’entre la condamnation unilatérale du monde et la stigmatisation des êtres humains, il n’y a qu’un pas. Aussi sommes-nous ici décrits comme des « assoupis » qui se contentent de pester « machinalement contre la nouvelle hausse des impôts, ou le changement de date de l’ouverture de la chasse », qui ne pensent qu’à bâfrer (« trop de mastication nuit à l’acuité ») ou à forniquer sans prévenance pour l’écosystème (« dans vos préservatifs en latex qui ont nécessité la mort d’un hévéa »), bref de bien pauvres esprits, tentés de surcroît par l’agglutinement en « foules agenouillées » devant des religions elles-mêmes dépeintes comme des « représentants de commerce achalandés en fois diverses. » Le sens de la formule se mue parfois en goût du bon mot (les « renvois humanitaires »), ce qui ne va pas sans risque.

Dommage, car certaines intuitions auraient pu aboutir à quelque chose de plus fécond. « S’encorder ou non, telle est la question » : c’est vrai, et excellemment dit ; mais ce livre n’en fournira pas la réponse. Pourquoi n’avoir pas prolongé l’idée ? Pourquoi ne pas l’avoir tirée tout du long, et amorcé une invite à une pensée libertaire mieux étayée ? De la même manière, pourquoi s’être satisfait de réponses un peu caricaturales à cette assertion forte et mystérieuse : « Le monde n’appartient plus aux justes. Mais au juste à temps. » ? Il faut dire que faire du sentiment d’humanité le procureur des humains constituait un pari audacieux. Et la réponse consistant à trouver un rab de sentiment dans « les mots bouleversants du poème d’un adolescent éperdu qui se languit de ne pouvoir être lui-même », dans « le regard insoutenable de pureté qu’une mère posera sur son enfant nouveau-né » ou dans le « sourire de commisération vraie d’un semblable pour son pareil », ne pourra que désarçonner le lecteur, tout ébaubi encore d’avoir été l’objet d’un verdict sans rémission possible.

André Bonmort, L'âge de cendre - Editions Sulliver
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°10, mai/juin 2008

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mardi 12 janvier 2016

André Blanchard - Entre chien et loup & Contrebande


André Blanchard - Entre chien et loup-down


Il faut vivre

Si vous tenez à lui plaire, n’allez pas dire à André Blanchard que vous aimez ses livres. Tiens, n’allez pas même les acheter, c’est plus sûr – vous ne pourriez faire autrement que de les aimer, il risquerait de s’en étouffer. à moins que le succès ne décuple sa rage, dans un de ces accès de haine de soi qu’on a parfois tendance à railler un peu rapidement, tant l’écrivain peut en faire son miel. Quoique Blanchard ait le cœur trop élégant pour y sombrer tout à fait. Mais c’est pire : car si la haine de soi peut être entendue comme un moment de la morale, ce dont souffre André Blanchard est autrement costaud. Évitons donc « la bourrade amicale », parce que « c’est parfait, sauf au bord du gouffre. » Et il s’y tient tout près, sur ledit bord, en équilibre et sans chiqué. Blanchard a une telle conception de la littérature à la vie à la mort, une idée si haute, et pourtant si prosaïque, si rude et si paysanne, qu’il ne faut rien de moins que s’appeler Balzac, Renard, Léautaud, Mauriac, Pascal ou Cioran pour parvenir à le désarmer. On appelle ça un tempérament, et le moins qu’on puisse dire est qu’il n’en manque pas. Mais le plus beau est qu’il n’en tirera jamais autant d’orgueil que de douleur. Il y a chez lui, comme chez Léautaud justement, un « refus de réussir » qui ne se rencontre plus guère, et qui fait plaisir à lire. « Que nos lecteurs, ce peuple de l’ombre, y restent. C’est leur rendre service de ne pas les rencontrer : nous serions au-dessous de ce que nous avons écrit, ou alors c’est que ça ne vaut pas grand-chose. »

Comment faire, alors, pour être gentil ou simplement aimable avec André Blanchard, sans craindre de se faire rembarrer ou sans se croire autorisé à user de son genre d’ironie ? – qu’il a vacharde, vous imaginez bien, et juste. De cette ironie, du moins de cette qualité, nous connaissons peu d’équivalents. En tout cas contemporains. C’est que Blanchard pare au plus pressé. Et vit au plus juste, dans les deux sens du mot. Tout au plus s’autorise-t-il à rêver deux mille lecteurs (mais des vrais.) « Notre lot ? En décrocher un de consolation. » C’est même à se demander si ce lot-là ne serait pas un peu indécent. Heureusement, la gloire est loin : « elle ne saurait vous élire si vous n’êtes pas candidat. » Car Blanchard ne postule qu’à la seule littérature : les mots, les phrases, les images, la grammaire, le style, tout est là. Tout au plus ne peut-il se retenir très longtemps de fulminer contre le monde, et c’est le plus souvent bienvenu, nonobstant la mauvaise foi inhérente au genre colérique. Ajoutez à cela deux chats, Nougat et Grelin, et vous aurez une idée du bonhomme.

Il n’est pas possible, quand on a comme moi la chance de pouvoir suggérer quelques lectures et d’être partiellement entendu, de ne pas chercher à rendre justice à Blanchard. Ou plutôt à le venger : de son enfance (« Qu’elle gise où elle est, mon enfance, ce hors-d’œuvre de cadavre »), du monde extérieur (« ce calice ») ou du manque d’argent (« Moi, un brin prétentieux, j’ai tenté de renverser le rapport : d’abord vivre, donc s’accommoder de vivre avec peu d’argent. Il m’en cuit encore. ». Ou encore de lui-même (« Ce que nous ne sommes pas nous aura mené par le bout du nez »), et de la vie (« Quand la vie nous pèse, c’est que nous ne faisons plus le poids »). Alors que la seule chose, au fond, qu’il attende de nous autres, humains, c’est qu’on lui fiche la paix. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit insensible aux compliments, mais qu’en faire ? Et qui est-il, d’abord, ce complimenteur ? Qu’est-ce qu’il cache ? M’a-t-il seulement compris ? Seul est pur le silence. Et Blanchard de rouspéter jusque contre ses lecteurs, dont le nombre est pourtant programmé pour croître. Mais qui l’agaceront toujours moins que d’autres : « Ainsi va la frime : on ne compte plus les écrivains qui, étant dans les petits papiers de la société, médaillent leur ego en s’autoproclamant subversifs. Le Rubicon, ils l’ont franchi à sec. » En même temps, c’était couru d’avance, puisque nous vivons dans « une civilisation qui ne sait plus quoi inventer pour rester compétitive dans le reniement. »

Sur le papier, Blanchard pourrait bien incarner le type même de l’écrivain maudit. Grand styliste et dépressif autarcique, colérique et résigné, bien content de ne pas ressembler à son temps mais désolé de le voir tomber en quenouille, Blanchard est toutefois un écrivain plus mélancolique que batailleur. Et l’on aurait grand tort de n’en retenir que les sentences, fussent-elles d’excellente littérature, tant c’est dans la désolation de la solitude qu’il excelle, et, surtout, nous touche. Car si tout revient à la littérature, tout passe par la mort. Celui qui, enfant, ne connut pour ainsi dire sa mère que recouverte de l’habit du deuil, ne peut, adulte, ni se taire, ni oublier, ni vivre autrement que dans le côtoiement intime, et quotidien, de la fin. « Ces jours où nous sommes lourds, où nous nous faisons l’effet d’être des bœufs, nous ne demandons pas mieux de mettre la charrue devant, ce qui revient à spéculer sur notre mort. » Et chaque jour mérite sa peine. L’écrivain glisse, ou mieux : force son stylo dans chaque anfractuosité, dans chaque instant que la vie lui laisse. C’est pourquoi le moraliste est exigeant – il peut se le permettre : « Si se souvenir, ce n’est pas souffrir, n’écrivez pas. Il y a une vie pour ça. » Dût son moral en souffrir, nous lui souhaitons le plus grand succès possible. Ce serait bien fait pour lui. t

André Blanchard, Entre chien et loup & Contrebande - Editions Le Dilettante
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°4, mai/juin 2007

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vendredi 8 janvier 2016

André Blanchard - Pélerinages

André Blanchard - Pèlerinages
Les indulgences de Blanchard

Ah, Blanchard… ! Ce monstre sacré, ce maître mésestimé. Je l’attendais, celui-là, depuis Contrebande et Entre chien et loup : impossible alors de résister aux griffes de ce tempétueux animal, styliste comme on n’en fait plus, gouailleur de première et goguenard en pagaille. Il nous revient, donc, avec sa manière bien à lui de pèleriner, usant gaillardement ses godillots et bousculant au passage toute la mauvaise poussière amassée par l’époque. Le pèlerinage, cette déambulation intime sur les chemins de la mémoire, n’induit certes pas chez Blanchard un quelconque apaisement, la chose serait presque outrageante, mais une tranquillité étrange. Ses griffes sont acérées, c’est certain, ses lames aiguisées, elles ne demandent pas mieux que de rayer une bonne fois pour toutes la carrosserie des morales communes – excepté celle des 2 CV... Mais voilà que les coups de pattes se font moins saignants, qu’ils effleurent davantage qu’ils n’entaillent, laissant planer au-dessus de tout ça une sorte de douceur de fin du monde. Cela étant, s’il y a de la déploration chez Blanchard, autant dire qu’elle est rudement combative ; foin de pacifisme bucolique ici : la nostalgie des mondes perdus ne transforme jamais aucun sale gosse en béni-oui-oui. L’humanité à vif ne saurait sans faillir se concilier les bonnes grâces du monde. On se dit, donc, qu’il a raison, que « boire un coup facilite la digestion quand les couleuvres sont au menu.»

La force de Blanchard, outre ce style inimitable, ce franc-parler de vieil anar qu’on dirait tout droit sorti de la grande époque des duels littéraires, c’est d’être aussi touchant dans la colère et le sarcasme que dans la gentillesse et la mélancolie. Ce n’est pas qu’il soit spécialement plus indulgent qu’hier, mais il a dans ce livre-ci une manière de revenir à lui qui, peu ou prou, l’écarte des combats perdus d’avance, l’encourage à grimper fissa vers les hauteurs ; ou plutôt à prendre la clé des champs, ceux de nos villages et de ces « gens de terre » dont il partage les intuitions, la simplicité de coeur, l’antique morale même. C’est une manière de s’émouvoir du grand vide dans les églises (« la pitié les sauva, la piété les abandonna »), ou du destin et de la vie des nouveaux paysans (« N’être jamais sorti de son trou et connaître le globe comme sa poche, c’est plié. Redisons-le : il n’y a plus de ploucs »), de flâner dans la grande ville ou entre les tombes, de pèleriner devant le porche de son ancien collège, à Besançon, là « où j’ai éreinté mon allant et, tête de Turc, désappris la confiance, lâché au beau milieu de la bourgeoisie, la grande plutôt que la petite, laquelle ne m’envoya pas dire, sinon en termes moins trouvés, que nous n’avions pas eu les mêmes matins de Noël, ni les mêmes lieux de vacances. » Il conserve tout de même une dent contre ceux-là, quoique moins mordante, même s’« il aura fallu rien de moins (…) qu’un Proust et un Mauriac pour que je me raccommode avec cette classe-là, ou plutôt avec son élite. C’est le fin du fin, quand les livres valent absolution. »

Pour peu que la formule revête quelque sens, il y a chez Blanchard une espèce un peu inédite de rude sentimentalité. Que le monde lui inspire des pensées en bras de chemise est davantage le signe d’une sensibilité à fleur de peau que d’une quelconque et insatiable bougonnerie. L’on n’est pince-sans-rire, c’est bien connu, que pour frayer un autre chemin à ses amertumes et détourner ses tristesses des voies du ressassement. Aussi le livre est-il hanté par l’enfance, et par ce père trop tôt disparu, à propos de quoi on peut lire, si joliment, que « si ce fichu catéchisme promet que nous retrouverons nos morts, il nous interdit d’anticiper l’appel. Voilà du cornélien qui dépassait le haut comme trois pommes. » Blanchard n’est pas du genre à faire des manières, il excave, déterre et décortique ; et constate sans doute que ce qu’il est n’est en rien différent de ce qu’il fut. Débusquant « cette précoce volonté de n’être rien », constatant qu’il s’agit d’« écrire non pour éterniser l’enfant que nous fûmes, mais pour l’enterrer », précisant comme dans un remords que « c’est jouable, sur le papier. »

Étrangement, je raffole chez Blanchard ce que je n’aime pas chez d’autres. Le goût de ce qui claque, de ce qui conclue, de ce qui achève, ce quelque chose de direct et de lapidaire que l’on ne peut entendre qu’à la condition, ô combien remplie chez lui, d’une humanité que l’on devine bouleversée, désolée, atteinte. Ces formules géniales, qu’il déverse pas seaux : « Sartre urinant sur la tombe de Chateaubriand. Ça ne pissait pas loin. Dire que toute une génération se réclama de cette gaminerie, la plébiscita comme un exploit, une manière de régicide. On a les 21 janvier qu’on mérite. » C’est que toute cette colère, toute cette agacerie, ne va pas sans une disposition naturelle à aimer et à admirer. Il y a ce passage au Père Lachaise bien sûr, ces visites à Balzac, à Proust, à Desproges. Mais plus encore cette célébration de Calaferte, qui, dit-il, l’a « sauvé », dont il écrit que la lecture des Carnets « l’a émancipé » naguère de ses « écrits romancés », et dans lesquels il trouve l’explication même de ce qui l’autorisa à écrire. « Résumons : la dévastation de soi par le sort qui vous est échu, c’est cela qui vous ferme le poing ; d’où la question : comment toujours cogner sans se salir ? Par le verbe. Que celui-ci transfigure la violence, et voilà Calaferte sauf. » C’est que si l’homme est las d’un certain monde, d’une certaine époque, d’une certaine légèreté, il sait de source sûre ce qu’est un écrivain : « Le nez en l’air, ça le connaît, comme si les phrases se planquaient au plafond. Il y a de ça. Ne dit-on pas, de l’inspiration, qu’elle descend, quand l’angoisse, elle, monte, enfin, pas plus haut que nous. » t

André Blanchard, Pélerinages - Editions Le Dilettante
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°17, juin 2009

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mercredi 6 janvier 2016

André Blanchard - Autres directions

André Blanchard - Autres directions


Sui
vez le guide

Quand un beau jour j’ai commencé à picorer dans les Carnets d’André Blanchard, autant dire que j’ai fissa pris goût à m’en prendre plein le bec. Non que je me fusse senti nécessairement visé par ses rugueuses rosseries, mais c’est la force de toute bonne littérature que de savoir nous exciter la raison sans négliger de nous chatouiller l’humeur. Donc, j’ai aimé, d’emblée, cette rudesse. Peut-être parce que je sentais bien, au fond, que Blanchard était un tendre qui se donnait pour règle de ne rien taire : l’agréable pouvait attendre. On peut dire qu’à cette aune il se tient bien en marge des lubies contemporaines, qui vous feraient passer les mièvreries du cœur pour des élégances de l’esprit et vous refilent en loucedé votre dose de bonne santé mentale. C’est que, comme Blanchard l’écrit à propos de Jack-Alain Léger (qu’on est d’ailleurs bien content de trouver ici), « la littérature [n’a] rien à fiche des gens bien portants. » Tant pis pour l’hygiène des activistes (non-fumeurs) : « si la peine de mort existait toujours, ils refuseraient au condamné sa dernière cigarette au prétexte de ne pas polluer les autorités présentes » (la question pour l’écrivain ne se posant d’ailleurs simplement pas : « si je ne peux plus fumer, je suis foutu. ») Et si « vieillir, c’est tout de même tâcher de liquider ce qu’on a en stock comme superstitions », on ne pourra que souhaiter à l’humanité de se hâter.

Pour le lecteur, la facilité serait toutefois de résumer Blanchard à ses démangeaisons. Et si de traits d’esprit, ses Carnets ne sont jamais dépourvus, leur prix n’en est que plus grand au fil des ans. Car il faut sans doute d’abord les considérer comme de fortes saillies inséparables du mouvement qui, d’une certaine manière, maintient en vie. Car s’il peut arriver que les Lettres n’y suffisent pas (« il y a des jours où la littérature ne nous transfigure pas. Elle partage alors ceci avec Dieu : c’est un credo à l’aveuglette »), elle n’en est pas moins ce qui fait qu’on peut résister à l’usure, ou à la dépression : « du fond de ce marasme, de ce désarroi vertigineux, je me serai toujours guidé sur cette lumière au loin, bien falote certes, lumière quand même, et qui est la littérature. » C’est la preuve qu’on aurait bien tort de chercher à s’amuser en lisant Blanchard, qui n’a rien d’un divertisseur et qui, si l’on peut bien trouver quelque plaisant caractère à ses bons mots, n’en reste pas moins en lutte perpétuelle avec l’existence. Ce pourquoi, le monde étant ce qu’il est, l’on pourra sans doute dire de lui ce qu’il écrit de Léautaud, à savoir qu’il « écrivit plus qu’il ne vécut, ce qui s’appelle vivre. » On le trouvera impitoyable, entendez injuste, lorsqu’il qu’il prolongera Mauriac traitant son époque de « parvenue du néant » pour dire de la nôtre qu’elle « en serait plutôt la traînée. » Encore une fois, pourtant, le courroux n’est jamais que la face sombre du chagrin devant l’existant, un refus d'ensevelir ce qui fut au prétexte de modernité – « l’heure de gloire qu’aime s’offrir une génération, c’est d’enterrer la précédente » écrit-il en pleurant Brassens.

Dans ce droit fil (et il faut bien confesser qu’on s’est quand même gondolé en le lisant), Blanchard a ce tranchant singulier qui achève de ridiculiser l’euphorie toute triomphante du culturel. Les institutions en prennent pour leur grade, c’est donc très amusant. à l’instar du Frac de Lorraine (Fonds Régional d’Art Contemporain), qui « roule pour le conceptuel, non sans, emporté par son élan, rouler le public. » Il faut dire que la « putasserie des publicitaires » domine assez largement l’époque, certains allant même jusqu’à jouir de l’estampille artistique ; ainsi celui-là, d’artiste, qui, sur le carton d’invitation d’une intervention-performance, use d’un charabia finalement peut-être plus incohérent que pontifiant, et dont on voit mal ce que l’on pourrait en dire d’autre que ce qu’en conclut Blanchard : « ce que c’est, de ne plus se sentir pisser. Au lieu du niveau, c’est la mousse, qui monte. » L’art contemporain n’a pas trouvé ici son meilleur avocat, qui de son côté ne ménage pas ses effets de manche. Et Blanchard, qui, on le sait, gagne sa vie comme gardien de musée, d’aller converser avec des visiteurs qui passent devant un aspirateur sans doute mal rangé : « je pouffe et les rassure, non l’aspirateur ne fait pas partie de l’expo. Comme quoi le recyclage des poubelles par l’art contemporain, c’est entré dans les têtes.»

N’empêche, la grande affaire, c’est la littérature. Comme tout un chacun, Blanchard y a ses élus, et tant pis pour les autres : « Il y a de ces plaintes, je ne vous dis pas ! ainsi Nourricier, type d’écrivain au-dessus de ses moyens, qui se penche sur son manque de chance d’être né dans une famille bourgeoise, parce que c’est un "milieu sans ciel ni folie.Il est bien connu que chez les prolos ces friandises-là, c’est à volonté. » C’est comme pour le reste, il peut bien balancer : puisqu’il sait admirer. Alors on lira dans ces Carnets d’admirables pages, sur Simone de Beauvoir (« comme quoi, cela arrive, de devoir reboulonner les idoles »), sur Barrès, Bernard Franck bien sûr, qui fut parmi les tout premiers à le saluer, Brenner, ou Kazimierz Brandys, dont la lecture met dans sa bouche des mots d’une grande tendresse.

Que ceux qui ont une dent contre le monde aillent donc rôder un peu du côté de chez Blanchard, histoire d’étayer leurs intuitions. Subsidiairement, ce sera l’occasion d’une jolie petite claque littéraire. Et si la modernité n’est assurément pas le fort du gardien de musée, n’empêche, on est bien contents, nous autres qui avons sombré dans les blogs, car oui, il doit bien reconnaître, quand même, que sur ceux-là on parle un peu de cet écrivain unique en son genre : « repêché par ce que j’ai débiné », avoue-t-il ; quitte à ne pas retenir sa pirouette : « Internet est le nouvel Évangile ; et moi, le mauvais larron. » On s’en fout. Blanchard, c’est de la salubrité ; et publique, avec ça. Bonne route. t

André Blanchard, Autres directions - Editions Le Dilettante
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 29, mars 2011

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lundi 4 janvier 2016

Benjamin Berton - Foudres de guerre

 

Benjamin Berton - Foudres de guerre

Sarkozysme et schtroumpfs rebelles

Le durcissement de la société française (qui ne date pas, loin s’en faut, du triomphe de Nicolas Sarkozy, mais que celui-ci incarne avec la morgue et l’audience que l’on sait) ne peut pas ne pas trouver écho dans la littérature contemporaine. Il sera d’ailleurs passionnant, demain, (un jour…), de scruter le paysage littéraire des années sécuritaires. Ce quatrième roman de Benjamin Berton, un peu déjanté derrière sa très respectable façade gallimardienne, permettra alors peut-être, à défaut de dresser un état des lieux scientifique de la France, de se faire une idée de ce qui se tramait dans la tête de la majorité silencieuse et de ce que tentait de lui opposer un underground parfois plus officiel qu’il y paraît. Écho plus ou moins direct mais parfaitement assumé des paysages mentaux de Quentin Tarantino, Luc Besson ou Enki Bilal, Foudres de guerre relate l’aventure, a priori très improbable, d’une sorte de Club des Cinq de la post-modernité, ou plutôt de schtroumpfs gavés aux comics et aux mangas, au hip hop et au rap, aux snuff movies et à la télé-réalité, à la fascination mortifère et à la Nike philosophy, à l’hindouisme de Prisu et à l’hédonisme pour pas cher. Inopinément, et au cours d’aventures dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles sont invraisemblables, nos schtroumpfs désœuvrés vont se retrouver à défier l’État au point d’incarner, spectacle oblige, un espoir quasi mystique pour un grand nombre de jeunes. Ainsi éclot la « gohsnmania », référence à celui qui se baptisa pour les besoins de la cause du nom ésotérique de Gohsn Frost – en réalité un grand ado tout aussi désoeuvré que les autres. La figure de ce Gohsn Frost avait « pour seule qualité d’être insondable et vierge de toute signification, ce qu’exigeaient des consciences revenues de tout », et apparaissait comme une « synthèse réjouissante entre le marxisme, les insurrections de banlieue et le situationnisme ». C’est peu dire si, dans la France des années 2010, quand sévit comme ministre de Nicolas Sarkozy le terrible Général Duval, leurs chances de succès étaient maigres. L’intelligence de Benjamin Berton permet tout à la fois de stigmatiser la France qui domine (capitaliste, frileuse et policière) sans omettre de railler (gentiment) quelques-unes des postures les plus cool du gauchisme quand celui-ci a perdu son armature intellectuelle. Car si le message n’est pas discutable (en gros, l’air du temps est devenu irrespirable), l’auteur, dont on perçoit la tendresse particulière pour une génération qui perd pied dans le monde sans savoir ou vouloir véritablement le changer, dresse aussi un tableau assez hilarant du tropisme contestataire, anti-pub et hyper marqué, écolo et technoïde, anarchiste et cynique, rebelle et dilettante.

Là où un Maurice G. Dantec décide que notre destin d’humain ne mérite plus même une pointe d’humour, Benjamin Berton se lance dans le défi de l’anticipation politique et sociale avec l’âme du cancre du fond de la classe, plus brillant qu’il y paraît, mais surtout plus mélancolique. Car on ne peut douter, à l’issue de cette rocambole tragique, que l’ironie très détachée dont il fait preuve sert aussi de paravent à une pensée du crépuscule. « À notre époque, rien ne se produit jamais pour la première fois. Tout a déjà été vécu, pensez pas ? », assène le narrateur dès les premières pages. On se saurait mieux dire, et résumer ce qui constitue sans doute une part du surmoi de ces jeune gens, hyperactifs du verbe et mollassons de la praxis. Gohsn Frost ne fait qu’incarner l’inconscient de sa génération : « Qu’est-ce que vous voulez faire pour que ça change ? Rien. Alors ne faites rien et tout cela changera selon vos vœux ». Leur slogan, devenu le mantra du temps, donne une idée de cette forme nouvelle et très dérangeante de rébellion : « J’aimerais autant pas. »

Autant dire qu’on ne s’ennuie pas un instant, nonobstant quelques surcharges et surenchères. Mais il faudra au préalable accepter de jouer le jeu de la farce : autrement dit, il serait vain et (sottement) académique de déplorer les (nombreux) défauts de crédibilité. Partir du réel pour lui faire dire ce qu’il ne dit pas (encore) n’est pas une mauvaise méthode pour explorer les bas-fonds de la conscience occidentale. Et si nous aurions parfois aimé davantage de littérature et un peu moins d’exploits caméra sur l’épaule, cette foutraque épopée a le mérite de dire l’extrême précarité du lien qui croit encore faire tenir nos sociétés. Non sans profondeur parfois : « Il en faut si peu pour quitter la normalité, un pas de côté, un regard qui traîne. Tant d’efforts sont nécessaires pour border la marge de précautions et d’habitudes et si peu pour tomber dedans » ; ni sans lucidité : « Au fond, nous n’étions rien de plus que tout ce pour quoi l’on nous prenait » – ce qui est au demeurant une excellente définition du grand barnum dans lequel nous vivons.

Benjamin Berton, Foudres de guerre - Editions Gallimard
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 5, juillet/août 2007

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