Lionel-Edouard Martin - Le chant noir des maïs


Où s'ensemence la langue

Une demi-heure : c'est le temps, peu ou prou, que requerra de vous la lecture du Chant noir des maïs, dernière petite merveille de Lionel-Édouard Martin — donc guère plus d'une heure si, comme moi, vous remettez aussitôt le couvert. L'auteur qui, on le sait, s'est toujours défié des formes longues, démontre une nouvelle fois à quel point deux ou trois dizaines de pages peuvent suffire à créer un monde plein, un monde en soi, pour peu bien sûr que ledit monde soit arrimé, accroché, suspendu à un verbe, une musique — une langue faite pour le traduire.

Avec Le chant noir des maïs, l'écrivain poursuit sa déambulation lente et tranquille à travers le temps humain, en observateur instinctif, presque compulsif, de ce qui, du monde, échappe d'ordinaire au regard commun, inattentif ou blasé. Il n'est pour lui de manifestation de la matière, qu'elle fût humaine, animale, végétale, minérale, qui ne lui serve de prétexte à instituer son regard. Il le fait toujours d'un élan d'égale mélancolie, mélancolie à laquelle cependant il ne prête jamais la moindre complaisance : il aime trop, de la langue, les pièges, les caprices, les chausse-trapes étymologiques, tout ce qui ne se prête pas au réductionnisme ambiant, il est bien trop averti aussi du caractère éphémère de tout pour que, en dernier lieu, ne s'esquisse un rictus qui a souvent des airs de sourire. Ici pourtant, le tableau qu'il tend à notre regard trouve son origine dans un motif bien sombre, celui du deuil, un deuil ancien certes, mais vivace - ce qui sans doute justifie l'écriture de ces pages.

On demande souvent qui est l'interlocuteur privilégié d'un écrivain, à qui il parle. LEM, je crois, parle à la langue. Il y a entre eux une connivence, une complicité, une amitié qu'il n'a de cesse de cultiver, et c'est dans cette amitié qu'il trouve de quoi occuper et fonder l'existence. Il donne toujours l'impression, dans ses livres, d'évoluer en léger surplomb ; il voit tout, note tout, décrit tout. Et si son écriture est faite d'une chair qu'infatigablement il travaille au couteau, sa manière de montrer apparaît toujours comme celle d'un observateur légèrement en retrait du cercle, placé non à côté mais juste derrière, dans un retrait  pudique, silencieux et léger de l'assemblée des vivants. Sans doute est-ce en raison de ce phénomène un peu étrange que sa prose toujours imprévisible, mouvante, accidentée, volontiers lyrique aussi, paraît tout à la fois distanciée, d'une précision trop subjective sans doute pour être clinique mais suffisamment nette pour l'exempter de toute lourdeur pathologique — ce piège tendu à tout écrivain. Aussi n'a-t-il pas son pareil pour montrer, seulement montrer, la quotidienneté de nos petits gestes impensés, ce que trahissent nos attitudes les plus visiblement anodines, involontaires ou inconscientes, ce qui s'y cache, ce que nous disons de nous lorsque nous pensons ne rien vouloir dire.

On dit parfois de Lionel-Édouard Martin qu'il ne parle pas, qu'il ne raconte rien, qu'il ne se délecte que de l'excellence d'un style, ne se pâme que devant la plus belle phrase du monde. Or la première fois que je l'ai lu, si c'est bien en effet la beauté de sa prose qui d'emblée me subjugua, je me souviens avoir saisi, quasi concomittamment, qu'elle n'était pas réductible à une seule émotion esthétique. Depuis toujours, il me semble que LEM est un écrivain de l'entre-deux-mondes, touché au plus profond par ce qui fait de nous des mortels, je veux dire par cet état qu'il observe en chacun des hommes comme en lui-même, qui fait de nous des morts vivants, des vivants toujours en suspens, des morts annoncés, des morts en puissance. Il voit dans celui qui vit le mort qui sera, et dans le mort qui est le vivant qui fut. Cela, cette fragilité constitutive de tout vivant, est sans doute cela même qui le touche — et l'inspire.

Lionel-Édouard Martin, Le chant noir des maïs - Éditions le Réalgar


EXTRAIT

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