vendredi 6 juillet 2018

IMPROJAZZ N°245 - Entretien avec Franck Médioni

Improjazz 245

 

IMPROJAZZ n° 245
Rencontre avec un écrivain amateur de jazz, Marc Villemain

Merci à Franck Médioni d'avoir souhaité interroger mon lien avec le jazz. On peut bien sûr lire l'entretien directement sur le site d'IMPROJAZZ, en suivant ce lien.
On pourra également, dans ce même numéro, lire les réponses de l'écrivain Jean-Claude Lalumière.

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La rencontre avec la musique, le jazz ?

La musique ? Ou le jazz ? Je ne dis certes pas que les deux choses soient absolument distinctes, mais… Ce qui, à un moment donné, nous pousse vers le jazz, et nous y pousse presque physiquement, ne coïncide pas exactement, ou pas nécessairement, avec ce qui peut nous conduire vers « la musique ». La singularité du jazz induit la singularité d’une rencontre : non seulement il charrie autre chose que de la musique (pas plus, pas mieux : autre chose), mais il a toujours à voir avec une sorte de choc. C’est ce qui m’est arrivé vers dix-sept ou dix-huit ans. J’étais à l’époque un « metalleux » passionné, pur et mieux encore : zélé. Et puis un jour, chez un copain tout aussi metalleux que moi, j’ai entendu (la radio a l’étage était-elle allumée ? sa mère écoutait-elle un disque ?) le concert à Cologne de Keith Jarrett. Je précise que ce nom ne me disait absolument rien. Était-ce du jazz, je n’en savais et n’en sais toujours rien. Ce que je sais, c’est que je me suis retrouvé à écouter ce truc un peu dément (pour moi en tout cas, ça l’était), puis j’ai pris mon Ciao, emprunté la rocade et suis allé acheté deux cassettes chez mon disquaire – oui, c’était encore des cassettes… Le Köln Concert donc, et surtout, en trio avec Gary Peacock et Jack DeJohnetteStill Live, qui je crois venait de paraître. Tout est parti de là. Du concert à Cologne et de cette version inouïe de My Funny Valentine qui ouvre l’album Still Live – son introduction à mourir, sa conclusion arrache-larmes.

Pratique d’un instrument ?

Un peu de piano classique, enfant. Mon père m’emmenait le mercredi matin chez une dame dans un petit appartement HLM situé dans le quartier de Mireuil, en banlieue de La Rochelle. Je me souviens encore de son nom, madame Boutroux, une vieille fille encore jeune, disons. Du moins dans mon souvenir de môme. Une demi-heure de solfège, une demi-heure de pratique : la vieille école. Sinon je jouais beaucoup, seul, mais sans vraiment travailler. Avant même d’avoir la moindre notion d’harmonie, ni même la moindre connaissance en jazz, je passais mon temps à improviser ou plutôt, soyons honnête, à jouer ce qui me passait par la tête au mieux, au pire ce qui m’arrivait dans les doigts… Mais advenait toujours un moment où j’approchais une espèce de sensation de transe. Je transpirais, je ne m’arrêtais plus de jouer, ma clope se consumait sur le cadre en bois du piano, ma perception du temps était absolument dilatée, et surtout, vanitas vanitatum, j’avais l’impression que ce que je faisais n’était pas loin d’être absolument génial ! Je me souviens aussi que j’aimais beaucoup jouer les valses de Chopin, du moins les deux ou trois au bout desquelles je parvenais péniblement, ainsi qu’une petite pièce de Haydn que je n’arrive malheureusement pas à retrouver.

Parallèlement, j’essayais de faire du hard-rock… J’étais censé écrire, chanter et composer – au piano ! J’avais monté deux groupes, pompeusement baptisés Excalibur et Nemesis, dont ma mère est assurément la seule à avoir le souvenir (à cause du vacarme dans le garage).

Un peu plus tard, quand j’ai eu vingt ans, j’ai rejoint à La Rochelle une école de jazz fondée par le pianiste Régis Mayoux. Un grand big-bang un peu foutraque mais tenu par de sacrés bon musiciens, enthousiastes et soucieux de transmission. Je me souviens du prof de sax, passionné, fougueux, Alexis Dombrovsky, et du contrebassiste, Patrick Manet, dont je retrouve aujourd’hui le type de présence, d’énergie, d’entièreté, chez un Pierre Boussaguet par exemple. Il officiait à cette époque dans un groupe rochelais fameux, « Oiseau Rare » (avec le regretté Nobby Clarke aux saxophones et, autre disparu de ma jeunesse, le batteur André Lesgouarre chez qui le groupe répétait et qui, par bonheur, habitait le même village que moi.) Je me souviens, pure anecdote mais qui avait eu son petit effet sur moi, qu’un jour où Patrick Manet nous trouvait un peu trop appliqués, scolaires, il nous avait sorti, agacé : « Arrêtez de vouloir faire jazz, écoutez Eddie Van Halen, ça vous fera du bien ! ». Je crois que ça m’avait libéré, je me sentais enfin autorisé. Bref, dans cette école au moins on jouait, ça permettait de travailler la mise en place, de nous mettre à l’épreuve en formation, et aussi de tendre l’oreille à des instruments autres que le sien propre.

Plus tard, vers la trentaine, j’ai repris quelques cours d’harmonie. Puis quelques leçons qui n’en étaient pas vraiment avec un ami, Ahmet Gülbay, pianiste caméléon, autodidacte et swingueur devant l’éternel, celui qu’un temps on baptisa « le petit prince de Saint-Germain-des-Prés ».

Plus récemment, passé mes quarante ans, j’ai changé mon fusil d’épaule et me suis mis à la guitare classique. J’avais très envie de jouer comme Jimi Hendrix ou Paco de Lucia, de m’épancher avec Bob Dylan ou Simon and Garfunkel, mais j’ai pensé qu’à mon âge il devenait urgent de devenir sérieux. Et je l’ai fait, du moins j’ai commencé à le faire, en usant et abusant de la bienveillance et de la patience de Pierre Lelièvre, du renommé Quatuor Éclisses. J’ai un peu souffert au début et puis, au fil des mois, j’ai commencé à me régaler avec des petites pièces sans prétention, mais très gracieuses, de Robert de Visée, John Dowland, Ferdinando Carulli, Matteo Carcassi, Fernando Sor. Je n’en demandais pas beaucoup plus : de Gaulle avait refusé de se lancer dans une carrière de dictateur à soixante-sept ans, je n’allais pas, moi, endosser la panoplie du guitar-hero à quarante… Bref, j’ai pratiqué la chose avec un peu de sérieux, quotidiennement, pendant deux ans. Et puis le temps a fini par me manquer, l’écriture a imposé son tempo. Elle vient chez moi par vagues un peu obsessionnelles, et quand je suis dans une telle période il m’est impossible d’exercer mon oreille à une autre grammaire, une autre musicalité que celle des mots. Moyennant quoi, voilà plus de deux ans que je n’ai pas touché l’instrument. Ça reviendra. J’espère.

Souvenirs forts de concert de jazz ?

Keith Jarrett, sans surprise. Vu plusieurs fois donc, en solo comme en trio. Et chaque fois, une leçon de musique. De musique je dis bien, pas seulement de piano. Il se passe toujours quelque chose dans un concert de Keith Jarrett, pour peu qu’on tende l’oreille et aussi qu’on soit, comment dire, sentimentalement disposé. Ses phrases incroyablement ciselées, ce modèle de touché, de netteté, de sensibilité. Et cette énergie si particulière, à la fois mystique et romantique qui émane de lui. Ajoutez à cela cette complicité merveilleuse, espiègle, presque adolescente, cette considération profondément amicale entre Peacock, DeJohnette et lui, et vous obtenez une des formations les plus universelles de toute la musique. 

Pour rester dans le jazz, je pourrai évoquer un concert assez récent d’Avishai Cohen. Ce type est un phénomène, en plus d’être un prodigieux musicien et un insatiable inventeur de formes. Mais je pourrais citer tant d’autres grands moments, lesquels, pour l’essentiel, remontent d’ailleurs à la fin des années 80 ou au début des années 90 – pour cette seule raison que je suis moins informé aujourd’hui de ce qui se passe dans le jazz. Je pense à Michel Portal avec le trio Kühn/Jenny-Clark/Humair à La Rochelle ; à un concert d’Uzeb à Bordeaux ; de Sonny Rollins à Poitiers ; ou, dans la même salle, de John McLaughlin en trio avec Trilok Gurtu et Kai Eckhardt ; sans oublier Pat Metheny au Cirque d’Hiver, Brad Mehldau il y a une vingtaine d’années au Sunset, ou encore le trio de Michel Petrucciani, je ne sais plus où, dont le concert fut alors ouvert par un tout jeune garçon, un certain Jacky Terrasson. J’avais été aussi très enthousiaste lorsque Ahmad Jahmal fêta ses quatre-vingt ans à l’Olympia (avec cette cinglée d’Hiromi…). Tant d’autres encore et, à chaque fois, tant de motifs d’admiration. Et je n’évoque que le jazz – le reste nous mènerait trop loin… 

Quels sont vos musiciens de jazz et albums de jazz préférés ?

Bon, mettons de côté Keith Jarrett : j’en ai assez dit, n’est-ce pas…

C’est difficile, parce qu’il me faut distinguer entre l’absolu et le sentimental. Je veux dire par là le moment, disons autour de mes vingt ans, où je me suis passionné pour l’histoire du jazz, mais aussi pour son actualité. C’est l’époque par exemple où Chick Corea jouait avec Miroslav Vitous et Roy Haynes et où sortirait peu de temps après le premier album de son Akoustic Band, qui m’infligea une jolie claque ; l’époque aussi de l’inspiration « latine » de Pat Metheny (Still Life, par exemple) qui excitait tellement mon imaginaire ; le Tirami Su d’Al Di Meola, album un peu méconnu que j’adorais ; ou le premier album de Michel Camilo, même si je me suis un peu fatigué, à la longue, de sa virtuosité un peu roublarde ; Stan Getz, ses concerts notamment, comme Anniversary, puis Serenity, albums où j’admire beaucoup l’élégance de son pianiste, Kenny Barron. Du même, je recommande d’ailleurs volontiers l’album At Large, de 1964 et récemment réédité, avec le très beau piano de Jan Johansson. Des choses plus expérimentales aussi, tournées vers une esthétique plus immédiatement contemporaine ou urbaine, qui m’avaient frappées et qui tournaient sans cesse sur ma platine : le trio Kühn/Jenny-Clarke/Humair du Time To Time Free ou encore l’albumAn Indian Week, d’Henri Texier ; j’étais aussi très impressionné, très admiratif, devant la prise de risque, c’est-à-dire la liberté des albums Chine, de Louis Sclavis, et Turbulence de Michel Portal. Après, franchement, je ne sais pas… Les maîtres, les légendes, bien sûr. Basie, Peterson, Jamal, Parker et les autres. Bill Evans, nécessairement. Coltrane, qui continue de m’inspirer un certain sentiment de sidération. Mais avec tout de même quelques hérésies honteuses, sinon ce ne serait pas amusant : je continue, en partie au moins, à passer à côté de Monk et de Miles Davis. Je sais leur apport, je sais les inventeurs qu’ils sont, ce que la musique et même le vingtième siècle leur doivent, je sais la bascule dont ils ont été les maîtres d’œuvre mais, si je veux être parfaitement honnête avec moi-même, force est d’admettre que je ne les écoute pas tant que cela. Après, j’ai des périodes, je suis du genre à me polariser un peu. Ces derniers temps par exemple, j’ai pas mal écouté les premiers albums de Gary Burton, à la fin des années 1960 - Duster par exemple, ou Lofty Fake Anagram. Et même George Shearing, un peu oublié. Mon rapport au jazz évolue finalement beaucoup, et d’ailleurs pas toujours dans des directions complémentaires, ni même très cohérentes. Ça suit mes humeurs, c’est toujours un peu en mouvement.

La place de la musique, du jazz, dans votre vie ?

De la musique, fondamentale, cardinale. Du jazz, je dirai intermittente. Musicien, faisons simple, c’est ce que j’aurais rêvé d’être. Je ne dis évidemment pas que je suis devenu écrivain par défaut, je ne pourrai plus vivre sans cela, mais j’ai ce fantasme persistant de penser que la musique aurait pu être ma vie. Elle l’est en partie, mais je dois me résoudre à ne jamais connaître l’émotion de l’authentique musicien, ni sa joie, ni sa douleur, ni sa rage, ni son euphorie. Toutes choses que je peux certes éprouver comme écrivain, mais disons qu’il me manque peut-être parfois les modalités physiques, sensuelles, cathartiques de leur expression. On a beau transpirer à sa table de travail, connaître certains moments d’exultation ou d’abattement, d’euphorie ou de découragement, il n’en demeure pas moins qu’écrire est une activité qui, dans sa mise en œuvre très prosaïque, demeure assez largement cérébrale (et je ne parle pas de la rencontre avec le public, qui achève de distinguer parfaitement les deux arts.) Disons qu’entre la littérature et la musique, il y a concurrence.

Que représente la musique, le jazz pour vous ?

Ma réponse sera décevante tant elle frise le lieu commun : la liberté. Liberté consacrée pas bien d’autres genres, à commencer par cette musique que l’on dit un peu machinalement, voire stupidement « classique », mais qui dans le jazz prend selon moi une dimension plus viscérale, voire spirituelle. La notion d’improvisation, bien sûr, mais pas seulement. Le jazz, que l’on me pardonne ce poncif, est un état d’esprit qui se nourrit presque exclusivement d’une aspiration à la liberté (de forme, d’attitude, de vocabulaire, de ton, d’emprunts, d’expression dans le rapport au temps), et peu d’arts, finalement, font à ce point écho à cette aspiration. Pour moi, d’avoir senti  et découvert cela à une certaine époque, c’est quelque chose qui m’a aidé à grandir. Pour aller vite, je dirai que la liberté que charrient le jazz et les musiciens a beaucoup alimenté la vision que je me faisais de ma propre vie ; comme si j’y avais trouvé certains traits ou caractères d’une éthique personnelle.

Quels musiciens de jazz actuels suivez-vous tout particulièrement ?

Comme je le disais, je confesse avoir un peu délaissé l’actualité – et pas seulement celle du jazz… Je souffre en effet d’une maladie un peu honteuse, disons une sorte de propension à la nostalgie, à laquelle s’ajoute avec l’âge un plaisir certain à choyer mes prédilections. Cela dit, je n’aime rien tant qu’être surpris et bousculé, tant je me demande comment il est encore possible (en musique comme en littérature, d’ailleurs) d’inventer ou de renouveler. Ceux qui y parviennent, et il y en a, ont toute mon admiration.

Ma découverte la plus ancrée ces dernières années est peut-être celle d’une chanteuse devenue célébrissime depuis, Youn Sun Nah. Est-ce encore du jazz, je ne sais pas. L’esprit, l’historicité, la matrice, oui, appartiennent sans aucun doute à la sphère du jazz, mais c’est aussi tellement autre chose. J’hésite à citer Joey Alexander, tant il faut se méfier de notre fascination, bien compréhensible, pour la précocité d’un tel petit génie. Mais force est d’admettre que sa maturité force l’admiration. Je m’explique d’ailleurs assez mal comment un enfant de cet âge peut rendre compte avec autant de sensibilité et de plasticité d’une palette d’émotions qu’il ne peut avoir lui-même vécu. C’est assez déroutant. Enfin j’écoute aussi, dans un genre bien différent, celui du « nouveau » flamenco, quelqu’un comme Vicente Amigo – que je ne vais d’ailleurs plus tarder à retourner applaudir en concert. Même si je ne suis pas sûr qu’il soit, comme on le dit parfois, l’enfant de Paco de Lucia. Pas sur un plan technique, il n’a assurément rien à lui envier, mais il ne charrie pas les mêmes choses, la même douleur, la même joie, la même poésie. Disons que s’il en est l’enfant, cela ne signifie pas qu’il en soit le fils spirituel. Cela dit, il m’accompagne beaucoup, ces derniers mois.

La place du jazz dans vos livres ? La musique, le jazz a-t-il un impact, une influence sur votre écriture ? Si oui, laquelle ? Comment voyez-vous la relation entre jazz et littérature ? 

Comme objet littéraire, je n’ai jamais vraiment évoqué le jazz, ni d’ailleurs la musique. Du moins pas autrement que dans un souci d’ornementation ou de décor. C’est quelque chose d’éminemment complexe. L’envie est là, toujours, de dire avec des mots ce que la musique éveille en moi mais, quel que soit le talent de leurs auteurs, je n’ai jamais été convaincu par les livres qui cherchent à « sonner jazz ». En réalité, je crois que c’est impossible, du moins je ne suis pas loin de penser qu’il y a pour cela trop d’antagonismes, d’empêchements. Sauf à partir d’un postulat, voire d’une définition selon laquelle le jazz serait en lui-même doté d’une armature-type, d’une couleur-type, d’un lexique-type, bref qu’il serait possible de le modéliser. Ce qui serait trahir son intention, qui précisément est d’échapper à la tentation du carcan et de privilégier l’expérience, l’instant et le renouvellement. Il va sans dire qu’il y a de très beaux romans autour du jazz, et de très beaux livres qui se sont acharnés à en saisir la blue note (autrement dit, le secret), mais la revendication d’une quelconque « écriture jazz » relève tout de même d’une certaine coquetterie. Ce n’est pas parce qu’on aligne trois phrases verbales entre deux tirades plus ou moins longues incluant trois subordonnées relatives, ou parce qu’on sature sa prose d’interruptions ou de ponctuations, à la Céline disons, que l’écriture en devient « jazz ». Bien sûr on pourrait aller lorgner du côté de l’Oulipo, des onomatopées, des palindromes, des contrepèteries, mais hormis le plaisir du jeu, hormis le résultat possiblement brillant, quelle est la substance littéraire, quelle est l’intention, quel est le mobile intime d’une telle démarche ? Le jazz relève plus d’un certain esprit, voire d’une vision du monde, que d’une technique, ne craignons pas d’y insister. Autrement dit, n’importe quel sujet peut servir une écriture dont le souffle, disons l’élan vital, pourrait faire écho à ce qui, dans le jazz, est incessamment à fleur de peau, toujours en quête de la bascule, de la rupture, de l’hésitation. Il y a un écrivain, trop tôt disparu hélas, dont je dirai qu’il est peut-être celui dont l’écriture était presque tout entière habitée par ce type de rythme et de souffle (il pratiquait d’ailleurs le saxophone, ce qui ne peut pas être anodin), je veux parler de Christian Gailly. Je pourrais invoquer aussi Alessandro Baricco, pour rester chez les contemporains, mais je ne connais de lui que (l’excellentissime) Novecento. On pourrait aussi lorgner, pourquoi pas, du côté de Beckett ou de Ionesco. Mais, bref, les quelques romans et nouvelles de Gailly m’ont beaucoup marqué, même si mon écriture n’a finalement pas grand-chose à voir avec la sienne. Et même s’il m’est arrivé de penser que sa façon de progresser dans la phrase (son phrasé, autrement dit), courait toujours le risque, à la longue, de tourner au « truc », il n’en reste pas moins vrai qu’il épousait très authentiquement, et avec quelle puissance évocatrice, l’esprit du jazz. Ses personnages hoquetant, timides, décalés, syncopés, jamais en phase, éprouvant toujours un mal fou à terminer une phrase ou même à aller au bout d’une pensée, ceux-là, oui, me semblaient très proches de la flammèche d’humanité à laquelle le jazz va puiser. Reste que c’est selon moi surtout dans ce qui conduit un auteur à écrire que l’on pourrait trouver de quoi l’acoquiner à l’univers du jazz. Je veux dire par là que, groupe ou pas groupe, big band ou pas, le jazz est constitué de musiciens ontologiquement individualistes, qui ne font pas autre chose que chercher leur « petite musique intérieure » ; or c’est aussi cette petite musique-là que cherche l’écrivain. Là réside je crois, en partie au moins, la fascination que le jazz exerce sur la littérature – et donc, a-t-on parfois envie de supposer, de son énergie si caractéristique sur le travail d’écriture.

Écoutez-vous de la musique en écrivant ?

Plutôt non. Peu ou prou, le silence est impératif – on n’imagine d’ailleurs pas un musicien travailler tout en lisant un livre, et pas seulement pour des questions de commodité. Ce que je dis ne vaut que pour moi, mais il m’est impossible de tendre concurremment l’oreille à une musique et aux sonorités de mon propre texte. Mais je m’empresse de tempérer : je commence souvent à travailler en écoutant de la musique. Pour me créer un univers, me glisser dans une bulle, me chauffer. Toutes les musiques sont disponibles, mais je vais toujours chercher celle qu’il me faut en fonction de ce que je veux ou vais écrire. De la sensation que j’ai besoin de faire monter en moi. Du climat que je cherche à habiter, et qui bien sûr préexiste à toute illustration musicale. Dans ma préparation à la phase d’écriture, je peux parfois avoir envie ou besoin de quelque chose qui déplace mon regard, nourrisse voire excède ma sensation, qui en quelque sorte me transporte là où, de manière confuse mais tangible, sensorielle, j’ai décidé que cela devait me transporter. J’ai conscience d’être un peu obscur, mais c’est vraiment une question d’état d’esprit et d’énergie. En revanche, une fois que je suis installé dans mon texte, dans un monde qui n’est plus tout à fait le réel et qui finalement possède tous les traits d’une d’utopie, puisqu’il s’agit bien de faire émerger une forme inédite qui se créé en même temps que j’écris, alors j’éprouve aussitôt le besoin du plus grand silence. Et même du plus tyrannique des silences. t

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dimanche 6 mars 2016

Pierre Lelièvre - D'un continent, l'autre

 

Pierre Lelièvre - D'un continent, l'autreAncien élève de Roland Dyens et de Judicaël Perroy, auréolé de nombreux prix internationaux, enseignant au conservatoire Claude Debussy de Paris, Pierre Lelièvre est surtout connu, désormais, pour être l'un des membres du fameux Quatuor Eclisses, dont on sait l'audience qu'il rencontre de par le monde - leurs récentes tournées au Mexique, en Jordanie, aux Etats-Unis ou en Indonésie en témoignent.

Très soutenu, à l'instar du quatuor, par le label Ad Vitam Records, Pierre Lelièvre signe donc là son premier album en solo, joliment baptisé D'un continent, l'autre ; et autant dire que c'est une réussite.
Que l'excellence instrumentale et technique soit de mise ne constitue certes pas une surprise, toutefois c'est une tout autre qualité qui, je crois, fait la valeur de cet album. Car si la maturité du musicien semble aller de soi, elle ne serait pas grand-chose sans la sensibilité de l'amoureux de la musique. Or c'est cet amour de la musique, presque palpable, qui donne ici le la d'une interprétation qui ne sacrifie jamais à l'épate ou à la tentation de la performance (quand il serait, au fond, si compréhensible qu'un musicien jeune encore tombe dans les séductions de la démonstration.) Rien de tout cela ici, donc, et la maturité de Pierre Lelièvre en dit long sur sa sensibilité. À l'image de la prise de son, très pure, ample, jamais sèche, Lelièvre va chercher (et trouve) une sensation, une émotion, une matière dans chaque note. Si bien que son jeu, à la fois précis et chaleureux, constitue le plus beau des hommages aux trois compositeurs d'exception dont il se fait ici le traducteur et le passeur. Même dans les pièces ou les moments virtuoses, Pierre Lelièvre n'abdique rien de cette sensibilité - confer, par exemple, son interprétation du Capriccio diabolico, hommage de Mario Castelnuovo-Tedesco aux fameux Caprices de Paganini. Car ce n'est pas tant le musicien que l'on croit parfois entendre respirer que la musique elle-même : entraînante ou mélancolique, plus sombre ou parfois facétieuse, elle rencontre toujours la sensibilité toute en pudeur et retenue de Pierre Lelièvre. Si bien que de chacune des pièces exposées émane une sensation très boisée, chatoyante, carnée, qui résume ici, à mes yeux, toute la grâce et l'élégance de ce très beau disque.

Le choix des oeuvres ne saurait d'ailleurs être innocent : à mi-chemin entre musique savante et populaire, toutes, elles ménagent en elles-mêmes une sorte de tendresse, voire de fragilité. À la joliesse un peu nostalgique et chaloupante des Tre canciones populares mexicanas de Maria Manuel Ponce fait écho la douceur de la Suite populaire brésilienne d'Heitor Villa-Lobos, non exempte d'une certaine mélancolie romantique ; seule la Tarantella de Castelnuovo-Tedesco insuffle à l'ensemble une tonalité plus ambiguë, un type d'énergie à la fois roboratif et mystérieux, quoique sans jamais se départir d'un caractère légèrement farceur ou iconoclaste - ultime occasion de vérifier combien Pierre Lelièvre sait se jouer de la diversité des inspirations sans jamais cesser de cultiver ce qui lui est propre.

Pierre Lelièvre - D'un continent, l'autre
À retrouver sur le site de Ad Vitam Records.

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Pierre Lelièvre et le Quatuor Eclisses : Gabriel Bianco, Arkaïtz Chambonnet, Pierre Lelièvre, Benjamin Valette

vendredi 4 décembre 2015

Nightwish - Bercy, 25 novembre 2015

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C'est les godillots largement crottés qu'enfin nous parvenons jusqu'à la fosse, après quarante-cinq minutes à patauger dans la boue du parc attenant au Palais Omnisport de Bercy - vilainement rebaptisé AccorHotel Arena en septembre dernier : filtrage et sécurité ont été largement revus à la hausse depuis ce 13 novembre qui a ensangloté la France (suivant le joli lapsus du Président de la République), et le circuit, que dis-je l'expédition pour accéder à la scène est ce soir un tantinet plus compliquée que d'ordinaire - ce que chacun admet sans rechigner, est-ce bien utile de le préciser. Bon, pas de quoi décourager un authentique metalleux, lequel, par définition, en a vu d'autres. Et puis Nightwish, ça se mérite : monstre sacré du metal symphonique, monument national finlandais, le groupe a, au fil des ans, réussi à séduire deux générations de hardos aguerris de par le monde. À quoi il faut ajouter un huitième album, Endless Forms Most Beautiful (formule dénichée dans L'Origine des Espèces, de Darwin), assez joliment réussi.


Je ne dirai rien de la prestation d'Amorphis, manquée pour cause de barbotage dans la gadoue (cf. supra), et très peu de la prestation d'Arch Enemy, largement entamée au moment où nous entrons dans l'arène. Si ce n'est pour dire que le groupe est gaillardement emmené par une Alissa White-Gluz qui, outre sa belle et quasi turquoise chevelure, a pour elle d'être canadienne et de s'exprimer en français. Pour ce qui est de la musique, c'est musclé, ça joue vite, lourd et sauvagement binaire - j'avais d'ailleurs été un peu surpris d'apprendre qu'Arch Enemy ouvrait le set de Nightwish. Mais s'il s'agit en effet de death mélodique, la qualité du son, passable, nous aura surtout donné à profiter des aptitudes gutturales de la belle - dont tout le monde saluera au passage la présence scénique. Pas un truc à écouter pour se détendre dans son bain en lisant Julien Gracq (par exemple), mais ce n'était pas désagréable ; et puis, précisément, ça permet de nous y plonger, dans le bain - mais d'eau froide.

En ouverture de leur set, et c'est heureux, Nightwish joue la rupture en délaissant les sempiternelles intros pré-enregistrées, grincements sordides, nappes frénétiques, rires carnassiers et autres choeurs à la Verdi dont sont friands nombre de ses confrères, et, ô joie sans partage, démarre sur les chapeaux de roue avec avec l'excellent(issime) Shudder Before the Beautiful, entame hypnotique du dernier album. Lequel y passera d'ailleurs dans sa presque totalité - je regretterai seulement l'absence du charmant(issime) Edema Ruth, sur le refrain duquel la foule aurait assurément gazouillé et headbangé à l'unisson.

J'aime chez Nighwish deux registres distincts, la sombreur metallesque autant que l'entrain tubesque. On est content d'ailleurs de constater que les deux conviennent parfaitement à Floor Jansen, laquelle m'aura agréablement surpris : non seulement elle parvient, nonobstant une carrure de costaude et un mètre quatre-vingt-trois (sans talons) à faire preuve d'une certaine grâce dans le sourire et l'attitude corporelle, mais c'est une vraie bonne chanteuse de metal - peut-être pas le charisme et la profondeur de voix d'une Tarja, sans doute, mais enfin il faut savoir tourner la page. Une idée, pour la Floor : peut-être user un peu plus des graves, qui, je trouve, lui vont très bien.
Pour ce qui est du show lui-même, il n'y a pas grand-chose à en dire, si ce n'est qu'il ne diffère guère des centaines de vidéos du groupe en concert que l'on trouve sur Internet. Marco Hietala, qui a tout pour lui et passe pour un excellent frontman m'a semblé un peu en retrait ; de même que l'esthétique globale, ce soir un peu éloignée de leur registre peu ou prou celtique, n'aura laissé que peu de latitude à la cornemuse et à la flûte irlandaise de Troy Donockley. Pas de regrets pour autant, non, mais j'aurais espéré quelque chose d'un peu moins millimétré, un peu plus ouvert à l'aléa - à l'ancienne dirai-je, du temps que l'on pouvait humer la fumette, la barbaque et la sueur. Mais il est vrai que c'est là une tendance générale, spécialement dans ce type de très grande salle : la profusion de technologies, artifices, lasers et autres fumigènes, si elle donne un tour peu ou prou féérique au spectacle, limite aussi la prise de risque. Et puis il y a le son qui, à Bercy, depuis deux ou trois ans, ne me semble plus tout à fait aussi abouti qu'avant : cela sature un peu de tous les côtés, et la balance est tout de même un peu approximative, la section rythmique - notamment la batterie - étant souvent bien trop poussée.
Nightwish conclue le concert comme sur l'album, avec The Greatest Show on Earth. Un peu longuet en studio, heureusement un peu raccourci pour la scène, ce n'est quand même pas le meilleur de Nightwish, qui s'emberlificote dans des plages symphoniques orchestrales un peu vaines - sans parler d'un visuel parfois un peu abstrait. Mais je m'en fiche : juste avant, j'ai eu droit à The Last Ride of the Day, et rien que pour cela je serais allé les voir - et les applaudir.

Peut-être pas la folie des grands jours, donc, mais je ne ferai pas la fine bouche. Et puis, derrière le lyrisme toujours majestueux de leur musique, il y a toujours chez Nightwish quelque chose de festif et de très bon enfant. Et si c'est parfois un peu répétitif, parfois un peu propret, cela n'enlève rien au fait que je possède tous leurs albums, que je les écoute régulièrement, et que j'étais surtout bien heureux de pouvoir leur témoigner ma fidélité - leur excellence seule, depuis bientôt vingt ans, attisant mes attentes... t

IMG_2993       SETLIST

  • Shudder Before the Beautiful
  • Your Is an Empty Hope
  • Ever Dream
  • Whismaster
  • My Walden
  • While Your Lips Are Still Red
  • Elan
  • Weak Fantasy
  • 7 Days to the Wolves
  • Alpenglow
  • Storytime
  • Nemo
  • Stargazers
  • Sleeping Sun
  • Ghost Love Score
  • The Last Ride of the Day
  • The Greatest Show on Earth

 

jeudi 2 avril 2015

Avishai Cohen - Olympia, 1er avril 2015 (+ audio)

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D'Avishai Cohen, on a tout dit, tout écrit depuis longtemps : une star internationale, un enfant chéri du jazz, dont ce grand découvreur de Chick Corea mit le pied à l'étrier au milieu des années 90 (notamment en co-produisant son premier album, Adama). Depuis, connaisseurs et commentateurs avisés n'ont de cesse de louer l'inventivité de ce musicien hors-pair, la puissance et la vélocité de son jeu, le lyrisme et la rigueur de ses compositions, son énergie scénique ou la variété de ses sources d'inspiration, et qui a su, avec quelques autres (citons très arbitrairement Brad Mehldau, Tigran Hamasyan ou le regretté Esbjörn Svensson), donner un coup de jeune à l'art du trio. Aussi serai-je aussi bref que possible.

Plein à craquer, l'Olympia était assurément conquis d'avance. Mais Avishai Cohen, Nitai Hershkovits et Daniel Dor ont l'habitude d'être acclamés avant même d'avoir joué la moindre note : il en faudrait bien plus pour entamer leur concentration et leur plaisir, assez éclatant. La presque intégralité de From Darkness est déroulée, ce nouvel album qui d'ailleurs porte assez imparfaitement son nom, tant, même dans ses thèmes les plus élégiaques ou les plus nostalgiques, repose toujours une grande joie, quelque chose de continument énergique et lumineux. Aucun doute : sur scène, l'album est magnifié : les compositions studio, assez brèves pour du jazz, trouvent ici leur prolongement attendu. Des morceaux tels que Abie ou Lost Tribe, roboratifs, obsédants, frôlant la transe, sont évidemment taillés pour le live ; d'autres, plus retenus, plus intérieurs, y trouvent une fraîcheur autre : le très doux Ballad For an Unborn, sa très belle reprise de Nature boy, ou encore Smile, le thème que Charlie Chaplin écrivit pour Les Temps modernes, et dont Cohen nous dit qu'il est “la plus belle mélodie qu'il ait jamais entendue.” Succès assuré enfin sur le déjà ancien Seven Seas, gonflé d'énergie ; c'est qu'il y a aussi chez Cohen quelque chose (que l'on me IMG_2168pardonne...) de lointainement hard-rockeux, au point que parfois il semble presque headbanger (n'a t-il pas osé, d'ailleurs, une corne du diable en guise de ponctuation à un chorus de Daniel Dor ?) Tel est bien, d'ailleurs, l'esprit de tout power trio, qualification qui ne vient pas sans raison du rock : s'ils sont, cela va sans dire, au service de la musique, les musiciens le sont tout autant à l'égard du groupe. C'est, pour aller vite, une dimension orchestrale que ne cultivaient pas forcément les anciens trios de jazz, pour une majorité largement structurés autour d'un leader. Chez Cohen, les chorus sont incorporés, comme glissés dans la composition, chaque musicien en préparent le terrain ; ce sont presque des ponts ou des structures à part entière dans le morceau.

Une fois entre ses mains, la contrebasse d'Avishai Cohen n'est plus qu'un jouet. Il la soulève comme une vulgaire fourchette, la retourne, la saisit à bout de bras, la couche, s'emmêle autour d'elle : il en fait ce qu'il veut. Tout cela en parfaite entente avec Nitai Hershkovits et Daniel Dor, qui eux-mêmes rivalisent d'inventivité et déployent, chacun à sa manière, autant d'esprit et d'espièglerie qu'Avishai Cohen. Leur musique, finalement, se défie assez largement des genres et des registres ; l'éclectisme règne, les frontières semblent évaporées, pour ne pas dire inexistantes, ce qui les autorise à bien des facéties - et même un petit passage techno dans le chorus de Daniel Dor, grosse caisse marquée sur chaque temps. Il y a de l'humour partout, de la citation, une aptitude à jouer comme des gamins et, quelques instants plus tard, à rentrer en soi et à se laisser manoeuvrer par l'émotion. Bref, ceux-là n'oublient jamais que la musique est langage du corps autant que de l'âme, du moins qu'elle s'adresse d'abord aux sens ; si bien qu'entre eux l'on parlera moins de complicité que d'osmose.

Bien sûr, il y aura un rappel. Mais ce n'en sera pas un : il sera aussi long que chacune des deux premières parties. Avec l'autorisation, ici, de lâcher un peu les choses. Avishai se met au piano et bluese (joliment) like a mother's child. On enchaîne avec une sorte de rumba du diable, improvisée, cathartique ; Cohen plus hilare qu'un gosse, renversant un tabouret de scène et jouant au percussionniste. Et puis cette version, très belle, d'Alfonsina y El Mar (hommage à la poétesse argentine Alfonsina Storni, retrouvée suicidée dans sa chambre de l'hôtel Mar del Plata), tant de fois chantée et reprise, dans tous les genres possible et imaginables - et ici magnifiquement interprétée par un Avishai Cohen dont la tessiture et la voix, toujours légèrement feutrée, tamisée, me fait parfois songer à celle de Sting. Enfin oui, quoi : c'était un concert exceptionnel. t

Mea culpa, mea culpa maxima - j'ai conscience que ce n'est pas bien régulier, mais c'était plus fort que moi : la captation d'Alfonsina y El Mar...

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Site officiel d'Avishai Cohen.

Et puis, pour le plaisir, une version de Seven Seas, enregistrée à Marciac en 2014.

vendredi 27 mars 2015

Vicente Amigo à La Cigale - 26 mars 2015 (+ extraits vidéos)

Photo personnelle

Vicente Amigo : guitare
Paquito Gonzalez : percussions
Añil Fernandez : deuxième guitare
Rafael de Utrera : chant

Vicente Amigo, qui fut l'élève de Manolo Sanlúcar et qui passe aujourd'hui pour le successeur quasi naturel de Paco de Lucia, donnait hier un unique récital à Paris, dans une formation épurée. Fort du récent Tierra,sans doute son album le plus accessible aux oreilles peu habituées au flamenco (et pour lequel il s'est d'ailleurs entouré des musiciens de Mark Knopfler - Dire Straits - et des folkleux écossais de Capercaillie), Vicente Amigo est toutefois venu se faire entendre tel qu'il est, délaissant la joliesse orchestrale de l'album studio pour déployer une belle authenticité.

Photo personnelle

 

Dire de Vicente Amigo qu'il est un virtuose, ce serait, au fond, ne pas dire grand-chose : à un certain niveau de virtuosité, ce qui fait la différence est ailleurs. C'est ici qu'Amigo est intéressant, tant il donne de l'air au flamenco “traditionnel”. Qu'il ne s'agit d'ailleurs pas de “renouveler” (il n'a aucun besoin de cela) mais, en tirant parti de son génie propre, d'utiliser afin de lui conférer de nouvelles couleurs, d'autres résonnances. Amigo est le musicien tout indiqué pour cela, tant son esprit est large et ses oreilles ouvertes (on l'a même vu, en 2013, jouer aux côtés de Steve Morse, successeur de Richie Blackmore au sein de Deep Purple) ; et cela s'entend : si du jeu de la guitare flamenca il conserve (et magnifie) toutes les caractéristiques, c'est pour mieux s'adosser à la tradition et se créer un espace, une dimension qui lui soient propres. C'est, disons, une vision émancipatrice de la tradition. Vision très ancrée dans son temps, comme en témoignent son ouverture, mais aussi son sens très aigu des petits motifs mélodiques entêtants, l'évidence avec laquelle il assume certaines modulations flatteuses, ou encore son plaisir manifeste à créer des atmosphères que j'appellerai de passerelle - comme pour servir de jonction, de pont entre différents univers. C'est ainsi que l'on pourra entendre, au beau milieu d'un morceau appartenant indiscutablement au plus pur registre flamenco, quelque chose qui le tirera du côté d'un Pat Metheny, avec lequel il partage donc ce même goût de la suggestion, de l'évasion et de la rêverie. Or il faut, pour cela, avoir développé un rapport décomplexé, pour tout dire un rapport de liberté, à la musique et à ce qu'elle charrie. Amigo assume tout - au point d'ailleurs que je ne serai pas surpris qu'un jour tel ou tel de ses thèmes finisse par servir de fond sonore à une marque de shampooing ou de chewing-gum... (pour vous en convaincre, jetez ne serait-ce qu'une oreille aux très grâcieux mais jamais mièvres Tres Notas Para Decir Te Quiero, Demipati ou Paseo de Gracia). Car voilà : c'est qu'ils sont beaux, ces thèmes. Et dans ces mélodies imparables, j'entends souvent comme une attitude devant la vie : une sorte de nonchalance, d'élégance aérienne ou de sensualité océane - ou simplement de romantisme.

En tout cas, à ceux qui ont pu juger que Tierra constituait un tournant, qu'il franchissait un cap vers une musique à dimension, voire à vocation plus commerciale (osons le gros mot), Vicente Amigo prouve sur scène qu'une carrière n'est jamais que dialectique ; c'est à force de dériver, de s'écarter, d'avancer et de revenir pour mieux repartir, que le musicien peut espérer conserver à sa musique un tour vivant (vivant puisque mouvant), et montrer combien la matrice originelle (le flamenco) est riche de libertés. Là, ce soir, il se montre tel qu'en lui-même, c'est-à-dire en musicien d'excellence, mais, plus encore peut-être, en une sensibilité qui est toute entière musique. Pour le coup, l'aisance technique lui offre toutes les possibilités - à commencer par celle de l'oublier : il y a de la percussion dans chaque note jouée, mais la même percussion charriera tour à tour la rage ou caresse, au gré d'un lyrisme à a fois très pur et très maîtrisé.
Enfin je m'en voudrais de ne pas mentionner Rafael de Utrera, dont le chant m'a beaucoup impressionné. Sa puissance, son ampleur, sa manière de se fondre dans le volume et de servir la musique, d'être aussi juste dans la gravité ou la douceur, dans la violence ou dans la plainte, sa présence enfin, méritent tous les éloges. On comprend mieux pourquoi les plus grands (à commencer par Paco de Lucia) ont toujours fait appel à ce cantaor de grande classe. t

EXTRAITS

 

Vicente Amigo


lundi 7 avril 2014

Christophe - Intime au théâtre Antoine (4 extraits)

Christophe - Théâtre Antoine - 6 avril 2014 - 28

 

Ma femme me faisait récemment remarquer que je paraissais enclin, au fil des ans, à des formes de minimalisme que j'aurais volontiers, jusqu'à présent, plutôt négligées, voire rejetées. J'ai naturellement pris avec force humour cette observation - très affectueuse - relative à ce qui m'arrive et qui, en effet, est assez inexorable (à savoir, que, oui, je vieillis - un peu). Puis j'ai volontiers reconnu que, tombant jusqu'alors et plutôt facilement dans les pièges du symphonisme le plus tonitruant, j'avais, ces derniers temps, fini par en rabattre un peu. Il n'y pas si longtemps, je suis d'ailleurs allé applaudir Vincent Delerm, chose qui, il y a quelques années à peine, m'eût probablement conduit à me planquer dans une grotte pour ne plus en sortir (et puis finalement, bien sûr, ce fut très bien, et même mieux que ça.)
Avec Christophe, c'est encore autre chose : là, j'ai clairement franchi un palier. De l'accusation de bobo, voilà que j'encoure désormais celle de ringard (tendance rococo). Car Christophe, pour ceux de ma génération, ce n'était tout au plus qu'Aline - ce truc vieux comme le monde dont se servaient quelques grisonnants à tempes lustrées pour, au soir du 14 juillet, taquiner la jeunesse – et les jeunettes. Mais il faut être juste : le problème n'était pas Aline. Le problème, c'était la forme que prenait l'engouement suscité par Aline, on n’en pouvait plus, d'elle, elle était ici, elle était là, elle était partout, et toujours cette façon un peu allumeuse de nous ramener du côté des surprise-parties. Non, Aline n'y est pour rien, la pauvre, Aline est belle, toutes les chansons d’ailleurs le sont, ou toutes peuvent l'être : ce n'est, le plus souvent, qu'une question d'implication et d'interprétation. Et puis Christophe a changé : lui aussi, c'est heureux, a vieilli. On a fini par comprendre que le faiseur de tubes n'en était pas un, qu'il valait bien mieux que cela. Du reste, je ne connais pas d'autres exemples de blondinet à midinettes qui ait, de son vivant, fini par devenir un artiste culte, une de nos grandes figures parallèles.

Christophe - Théâtre Antoine - 6 avril 2014 - 23

 
C'est peu dire, donc, qu’on ne va plus écouter Christophe de la même manière. Naguère, on y allait avec l'envie de donner un peu de corps à ces airs qui nous taraudaient l'oreille (Aline, justement, mais aussi Les marionnettes, Les mots bleus, Le paradis perdu, Petite fille du soleil, La dolce vita, autant de chansons que Christophe a radicalement revisitées, épurées, leur trame harmonique ne tenant plus guère qu'à cette manière si particulière qu'il a de les chanter, de les ralentir, de les sussurer en dehors du temps - je pense parfois, en l'écoutant, en écoutant le Christophe d'aujourd'hui, aux figures molles d'un Salvador Dali.) Bref, dorénavant, on va le voir parce que l'histoire a montré un autre personnage, un être à part, fragile, décalé, d'une grande liberté d'attitude, évoluant dans des univers qui n'appartiennent guère qu'à lui, nébuleux, en partie inaccessibles - d'où, sans doute, et au-delà de leur relation personnelle, le lien avec Bashung. Tout, visuellement, est déjà inscrit : dans un décor qui pourrait faire penser à celui d'une discothèque des années 80 autant qu'à une scène de jazz d'avant-garde, Christophe, verres teintés, bas du jean's enfoncé dans les santiags, tignasse de chanteur de glam-rock suédois et veste de représentant de commerce, lève son verre de whisky et trinque à la santé du public - on l'imagine bien, tiens, poser sa voix sur tel ou tel vers de Houellebecq : ce faisant, je n'ai pas le moindre doute quant à la leçon d'esthétique qu'il donnerait à un Jean-Louis Aubert. Ses gestes, comme son débit, sont secs, brisés, hachés, intempestifs - son petit côté Françoise Sagan. Il ressemble autant à un pilier de comptoir de nos dancings d'antan qu'à un de ces vieux bluesmen qui écument les routes. Un côté roots, c'est ça ; mais tout en douceur et sentiments. Car c'est un sentimental, Christophe, ça oui, pas collectionneur pour rien. Il parle de lui, souvent, dans ses chansons, dans ce qu'il dit entre ses chansons, mais c'est toujours avec une espèce d'ironie fatiguée, mélange d'orgueil et de dépréciation de soi, d'àquoibonisme et d'humour potache. On sent chez lui quelque chose qui a toujours trait à la maladresse, et c'est cette fragilité, dont certainement il est le premier conscient, qui lui fait chanter si bien ces ritournelles que tant d'autres gâcheraient à trop vouloir en tirer le suint. Christophe n'est pas un instrumentiste (même s'il touche à tout : piano, synthés, guitare, harmonica...), c'est un artiste. Autrement dit et d'abord, une personnalité sensible au timbre et à la sonorité des choses, et d'abord à celles qu'il porte en lui, qui le tirent vers une espèce de bonheur gris ; c'est de là qu'il tire le caractère atmosphérique, presque psychédélique par moments, qui prédomine aujourd'hui dans sa musique.

Je ne crois pas que l'on puisse dire de Christophe qu'il est un nostalgique : pour l'être, il faut avoir enterrer le passé. Or il paraît tout vivre au présent, ce qui fut hier ne lui semblant pas moins actuel - il parle d'ailleurs du blues des années trente comme de quelque chose qui lui est extrêmement contemporain. Et comme il n'a pas d'oeillères, comme il sait qu'être un homme de goût consiste à s'ouvrir à tous les goûts, les ambiances en lui s'empilent et se chevauchent ; il procède par collages et lignes directrices - lignes rouges même, lignes d'obsession, si bien que la transe n'est jamais bien loin : ce ne sont jamais que diverses manières d'aller puiser et dire les mêmes choses. Ambiance synthétiseur, réverbérations et lumières roses ; ambiance guitare électrique années 60 (sur laquelle il donne une interprétation de La non-demande en mariage - Brassens - qui cesse d'être déroutante dès lors qu'on perçoit combien elle lui est propre) ; ambiance piano enfin, bien sûr, où il me semble trouver son équilibre le plus touchant, son entière harmonie ; où il montre que c'est précisément sa fragilité qui lui donne toute sa puissance.

La terre a donc penché, ce soir au théâtre Antoine - dommage, soit dit en passant, que les lumières aient été sitôt rallumées, que les spectateurs eux-mêmes, la musique se dispersant comme par volutes, aient considéré que c'était fini puisque Christophe n'était plus là, abandonnant la scène aux synthétiseurs et la laissant dans une ambiance de fin du monde. Enfin, rien de grave, puisque le dernier des Bevilacqua l'a annoncé hier soir : en janvier 2015, chez Capitol, paraîtront quinze nouvelles chansons - ce sera une chouette manière de lever le coude et de trinquer à ses soixante-dix ans.

EXTRAITS

 

 

 

 

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samedi 29 mars 2014

Bernard Lavilliers à l'Olympia (extraits)

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ien sûr, je me souviens de mon premier concert de Lavilliers : 1986, la deuxième édition des Francofolies, à La Rochelle ; l'album Voleur de Feu venait à peine de paraître. Outre le tubesque Noir et Blanc, il y avait un morceau que j'adorais : Gentilhommes de fortune, que Lavilliers et ses musiciens jouaient sur scène pour la première fois ce soir-là ; ils avaient un peu cafouillé ; Lavilliers avait regardé ses musiciens, s'était marré, puis avait décidé de tout reprendre à zéro. Et c'était très bien comme ça. On le trouvait trop ceci, trop cela ; on moquait son latinisme à bagouses, sa musculature, son ouvriérisme, ses histoires de marins solitaires et de pirates au grand coeur - sa grande gueule, quoi. Moi je m'en foutais, j'y voyais autre chose. Une histoire, une sensibilité en marche, traversée de joie vivante et d'une forme de vague à l'âme à la fois mâle et poétique. J'aimais cette énergie assez viscérale à vivre, à s'exhiber, cette implication mêlée de gravité. Je me souviens aussi qu'il avait chambré les policiers qui, sur les remparts du port, place Saint-Jean-d'Acre, paraissaient un peu à cran. Ca nous avait fait rire, il y avait encore dans l'air un parfum de provocation joueuse, de liberté potache, on levait nos canettes de bière à la santé des forces de l'ordre. Je me souviens que j'avais fait du stop pour aller l'écouter ; je reconnaissais en lui quelque chose qui m'appartenait, au moins un peu - disons que j'en étais à cet âge où on s'identifie.

Bernard Lavilliers - Olympia - 28 mars 2014 - 06 - Version 2

Ce soir, trente ans plus tard ou presque, à l'Olympia, nous sommes loin de tout ça. D'abord, c'est l'Olympia : une salle assez sage, régulée, surveillée, et puis nous avons tous vieilli. Ce qui n'empêchera pas Lavilliers de mettre tout le monde debout, en bas dans la fosse, en haut dans les gradins, entre les travées, et de faire danser son monde. Lavilliers va puiser un peu partout, le dernier album bien sûr est plutôt à l'honneur - le très efficace Scorpion ; Vivre encore, un peu plus grave ; Baron Samedi, Jack, Y a pas qu'à New York, Tête chargée, le joli et langoureux Rest' Là Mayola. D'autres titres, pas bien vieux encore : Je cours, Solitaire, L'exilé ; ça chaloupe sur Marin, sur Voyageur. Et puis Les mains d'or, hymne ouvrier s'il en est, dédié aux salariés de Florange, réunit tout le monde ; Lavilliers égratigne Mittal, les socialistes ont les oreilles qui sifflent : "Ils ont essayé ; ils essayent beaucoup, les socialistes..." Pas de jaloux, Sarkozy en prendra pour son grade : Les aventures extraordinaire d'un billet de banque, qui date de 1974, s'y prête à merveille.

Car oui, que voulez-vous, on ne se refait pas, un public reste un public : il a à l'oreille ce qui l'a accompagné jusque-là. Lavilliers ressort Stand the ghetto, le presque hard-rockeux Traffic, qui m'a rappelé quelques souvenirs (Que veux-tu que je sois / dans cette société-là / Un ange ou un cobra / Un tueur ou un rat), et Pigalle la Blanche, et La salsa, et Noir et Blanc. Et même, non sans humour, Idée noire, ce tube un peu racoleur qu'il concéda, en 1983, avec Nicoletta. Le public est à contribution sur On the road again, Lavilliers seul à la guitare, rend hommage à Paco de Lucia. Et Betty, bien sûr, une de ses plus belles chansons ; et puis, Lavilliers seul à la guitare, le Lavilliers qui prend son temps, qui retrouve ses accents intimes, c'est aussi comme ça qu'on l'aime, et tel qu'on se souviendra de lui.

Bien sûr, ce n'est pas le Lavilliers de la grande époque - mais que regrettons-nous, disant cela : un certain Lavilliers, ou une certaine époque ? Le Lavilliers un peu crâneur, anar en cuir ne détestant pas cabotiner, ou ce temps où la musique portait une sensibilité brute, indomptable, rétive aux formats, aux attentes, charriant, de loin en loin, une sorte de rébellion instinctive ? Car lui au fond ne semble guère avoir vieilli, il a même bellement mûri, il est beau, élégant, dominateur, et toujours dans ce regard cette part un peu diabolique de rire et de tragique, de sagesse et de malice. Formidablement entouré par ses musiciens du "conservatoire marginal supérieur" (...), et de sa voix inchangée, il continue de fonctionner à l'instinct, à la sueur, il va tranquillement chercher son public, mais sans rien forcer, amorçant quelques pas sur une salsa ou se retirant un peu en lui-même pour chanter Betty : bref, il n'a pas changé, lui. 

Bernard Lavilliers - Olympia, 28/03/14 - Quelques extraits

 

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mercredi 12 mars 2014

Vincent Delerm au théâtre Dejazet


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Il ne faut pas mentir : quand Vincent Delerm a sorti son premier album, il y a douze ou treize ans de cela, j'ai détesté. Je m'étais, de toute façon fabriqué d'une telle manière que je ne pouvais que détester. Au point de ne pas l'écouter - ce que ça peut-être bête, un homme, quand ça se met à décider de quelque chose. Sans doute, je me cherchais trop dans les musiques que j'écoutais, y guettant une complicité d'univers, une communauté d'émotions, que sais-je encore. Or ici je ne reconnaissais rien ou si peu de moi - et puis, Alain Souchon m'a souvent ennuyé. Enfin il arrive ce qui doit arriver, et qui s'appelle la vie. Et Marie : toute férue de Brahms qu'elle était, elle ne l'en connaissait pas moins, ce Delerm, elle qui pourtant n'a rien connu de ce qu'il raconte, pas même pu l'imaginer, elle qui n'a rien d'autre à projeter quand elle l'écoute que l'envie fantasmatique qu'elle pourrait en avoir. Mes marqueurs à moi, c'étaient la rage du hard, la liberté foutraque du jazz, le sombre romantisme du classique, le tout vaguement saupoudré de chanson française (pour peu qu'elle soit au moins un peu rebelle) : tout ce qui pouvait sentir la sueur et qui travaille autour des tripes : le reste n'était que décoratif, tout juste bon à faire danser dans les soirées de monsieur Durand (sic).

La vie, donc. La vie à partir de ce moment où on se dit qu'il serait peut-être temps de baisser la garde, d'arrêter de se voir comme un porte-drapeau, de ranger ses oripeaux. De démissionner d'une certaine forme de présence au monde. D'arrêter de se laisser phagocyter par ce qui se dit ici, par ce qu'on entend là. D'accepter, aussi simplement qu'il est possible de le faire, de se laisser envahir par un autre flux, ces images qui ne cessent de se rappeler à nous, celles de notre enfance, de notre jeunesse, de ce à quoi nous retournons toujours, bon gré ou pas. D'aimer ce qui nous touche, en somme, sans plus éprouver le besoin de n'en rien justifier. Je ne sais plus comment, alors, j'en suis venu à Delerm. Comme souvent chez moi, cela vient dans le temps solitaire, intempestif. Une chanson passe, je tends l'oreille : un mot, une phrase, une intonation - alors je vais y voir d'un peu plus près, et me retrouve à tout écouter : je deviens quasi-militant, je vire ma cuti. Ca m'a fait ça récemment pour Christophe ; ça me l'a fait aussi, donc, il y a un peu plus longtemps, pour Vincent Delerm. J'ai envié ce garçon chez qui tout semble légèreté, dérision, nostalgie heureuse, grâce.

Vincent Delerm au théâtre Dejazet

Il y a des milieux dans lesquels écouter Delerm, ça ne se fait pas. Je sais. Tans pis. Nous vivons des temps durs qui appellent des mots durs. C'est ainsi que les hommes vivent, comme dirait l'autre, qui d'ailleurs n'a peut-être pas tort. Mais nous ne sommes que des hommes, ou plutôt : nous sommes aussi des hommes ; et pour peu que la vie nous fasse la grâce de nous en laisser le loisir, on peut bien vouloir aussi se laisser aller, prendre d'elle ce qu'elle peut aussi avoir d'innocent, de doux et de pacifique, une certaine part de lenteur, d'inaptitude, d'enfance prolongée : pour quelques instants, rejeter du monde ses accents d'autorité, ses arguments mâles.
Delerm assume tout : sous ses airs tranquilles et imperturbables, derrière cette façon qu'il a de rire comme un gosse lorsque son doigt ripe sur une mauvaise touche, de faire sonner et résonner les petits riens de la vie, derrière cette manière de ne pas y toucher, de mettre tout ça à distance et de se retirer de tout, de faire de la vie une suite d'anecdotes marquantes, de se remémorer les sensations modestes et imprévisibles où se fonde aussi l'individu - le souvenir d'un arôme, d'un regard, d'une texture, d'une couleur, d'un toucher, d'un nom, d'un amour -, il y a chez Delerm un lyrisme, non tant du monde que de ses instants, lyrisme qu'un Roland Barthes aurait très certainement su aimer - le Barthes qui se défiait de ce qui tirait la langue vers le pouvoir, ce Barthes paternel qui d'un coup d'oeil sut distinguer le talent d'un Frédéric Berthet. Delerm se moque bien d'être universel : en cela, il n'est plus vraiment un enfant, plutôt un adulte qui refuse de tuer ce dont il est fait, et qui vient d'hier. Alors il parle de lui, et même de plus en plus, et cette façon qu'il a de le faire, de laisser tout passer de lui mais entre les lignes, d'en finir avec les histoires pour n'en exhausser que ce qu'elles ont laissé derrière elles comme sensations, cette façon délicate et désinvolte qu'il a de chanter la nostalgie dans un sourire, d'aller partout chercher ses madeleines, sans doute est-ce cela qui est le plus touchant chez lui.

Ce soir, il est seul à son piano - mais avec, dans la salle, son grand-père, et le fidèle Nicolas Mathuriau. Delerm est entièrement ce qu'il chante, il n'y a pas de tromperie : c'est, de toute évidence, un homme affable et bienveillant, précieux et doux, un vrai chic type. Et je crois que s'il s'amuse lui-même du caractère délibérément dérisoire de ce qu'il chante - et son amusement est manifeste -, il n'en a pas moins conscience d'être porteur d'une certaine gravité générale. On ne chante pas impunément la nostalgie : elle aussi a un coût, lequel ne se mesure qu'au fil des ans. Ce que je pris naguère pour une posture n'en était pas une : Delerm fait ce qu'il aime et ce qu'il est, la caravane passe les chiens aboient, et comme il y aura toujours des ricaneurs alors il faut bien se résoudre à les laisser ricaner. Ce que je pris naguère pour du creux, du superficiel ou de l'écervelé, ne l'était pas : mais pour le mesurer, il fallait juste faire le deuil d'un discours sur le monde, accepter de se regarder comme une poussière parmi les autres - comme une de ces graines de pissenlit sur lesquelles j'aimais souffler, enfant, avant de la regarder s'éparpiller dans l'air, le grand air.

Vincent Delerm, au théâtre Dejazet jusqu'au 29 mars 2014.

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lundi 20 janvier 2014

Anne Sylvestre à la Cigale - 60 ans de carrière


1524967_10152124627584507_405701698_nContrairement une bonne partie de son public, je n'ai vraiment connu Anne Sylvestre qu'en devenant adulte. J'avais bien dans l'oreille, enfant, les accords que ma grande soeur, dans sa chambre, égrenait, et je connaissais le visage de cette dame qui, sur les pochettes des 33 tours, avait déjà l'âge de ma mère, mais voilà, je n'ai pas été élevé dans ses fabulettes. Plus tard, parce qu'on tirait peut-être un peu trop son nom du côté de l'engagement féministe, je m'en suis détourné : non que le combat féministe me posât le moindre problème, cela va sans dire, simplement, et à quelques exceptions près, n'ai-je jamais vraiment été attiré par la chanson dite engagée ; chez Ferrat, chez Ferré, j'aime, bien sûr, Potemkine et Allende, j'aime Le Bilan et lls ont voté et puis après ?, mais j'aime surto

ut ce qui, chez eux, contourne la tentation d'un engagement par trop littéral, ou explicite. Je les préfère lorsque les choses sont plus enfouies, plus tenues, car alors la distance, la poésie et l'humour (y compris l'humour sur soi) peuvent advenir. J'aime lorsque Barbara chante Regarde, mais je sais que je l'aime alors pour des raisons qui ne sont pas expressément liées à son génie propre. Il est indiscutable, en musique comme dans tout autre art, qu'une oeuvre engagée peut donner lieu au plus grand chef-d'oeuvre ; simplement, je peux parfois regretter que ce caractère recouvre un parcours qui, le plus souvent, déborde amplement du politique. Je suis d'ailleurs à peu près certain que la plupart des artistes qui, à un moment donné, ont usé de leur art pour prendre parti, et quelle que soit la justesse de leur cause, souffrent parfois eux-mêmes de cette relative réduction de leur art, car c'est d'abord l'amour de la musique et des mots qui les a conduits à la chanson, qui donne à leur oeuvre un caractère atemporel et lui fait traverser les générations, non les combats auxquels ils ont pu se rallier. Il ne s'agit pas, bien sûr, de trancher entre l'artiste engagé et l'artiste poète, puisque aussi bien leur oeuvre forme un tout, mais de souligner que si certains artistes traversent le temps et restent dans l'oreille collective en raison de leurs textes les plus militants, ce n'est alors par définition pas pour la qualité de leur art mais pour ce que, à un moment précis, ils ont pensé et dit. Hier, à la Cigale, tandis que dans les rues de Paris défilaient ceux qui soutiennent le gouvernement espagnol dans sa volonté de limiter sévèrement l'interruption volontaire de grossesse, une spectatrice a demandé à Anne Sylvestre de chanter Non tu n'as pas de nom (A supposer que tu vives / Tu n'es rien sans ta captive / Mais as-tu plus d´importance / Plus de poids qu'une semence ? / Oh, ce n'est pas une fête / C'est plutôt une défaite / Mais c'est la mienne et j'estime / Qu'il y a bien deux victimes) : à quoi la chanteuse, admettant que c'était d'actualité, répondit pourtant que non, justement, et qu'elle ne chantait pas "à la carte". Manière de dire qu'elle est d'abord une chanteuse, que son oeuvre est d'abord poétique, et que si elle mêle parfois sa voix aux batailles, elle chante d'abord ce qui, de la vie, est le plus fragile. Le concert débute d'ailleurs avec Sur un fil : Je suis le funambule et j´aborde mon fil / Je le connais par cœur mais ce n´est pas facile / Je suis toujours fragile et puis la terre est basse / Je pense que mon fil, se pourrait bien qu´il casse / Que j´ai peut-être peur ou bien peut-être pas / Et puis que je vous aime, vous qui êtes en bas / Que vous m´aimez peut-être, ou que je veux y croire / Qu´il me reste mon cœur et toute ma mémoire.

La chanson donne le ton de ce concert lors duquel Anne Sylvestre va jouer l'intégralité de son nouvel album (Juste une femme), auquel s'adjoignent des chansons aujourd'hui presque hors d'âge, et d'autres qui, peu ou prou, sont devenues des classiques de la chanson française. Mais ce qui frappe n'est pas tant son répertoire qu'Anne Sylvestre elle-même, capable de toutes les émotions, et de les susciter toutes. Tout le monde rit de bon coeur lorsqu'elle chante Les grandes ballades, Langue de pute, La vaisselle ou Des calamars à l'harmonica, mais dans la seconde qui suit les peaux sont à fleur dès qu'elle entonne Le lac Saint-Sébastien, Pour un portrait de moi ou Ecrire pour ne pas mourir, tandis que quelque chose d'un peu plus orageux (et engagé, pour le coup) sourd avec Juste une femme. Ce qui frappe, c'est que cette dame qui s'apprête à passer les quatre-vingt ans (ce qui ne se voit guère) demeure aussi joueuse et alerte, que la facétie lui aille toujours aussi bien que la tristesse ou la gravité. Il y a bien quelques trous de mémoire, mais on pourrait presque les croire délibérés tant elle sait s'en amuser, les contourner, décider dans un sourire de tout reprendre depuis le début ou d'improviser quelque onomatopée pour retomber sur ses pattes, tandis que derrière, trois musiciennes de très haut vol (Nathalie Miravette au piano, Isabelle Vuarnesson au violoncelle, Chloé Hammond aux clarinettes) la suivent à la perfection dans ses méandres, comme elle imperturbables et se jouant de tous les aléas. C'est d'autant plus remarquable que les mélodies chez Anne Sylvestre sont toujours très difficiles à accrocher, qu'elles ne se donnent jamais facilement, en plus d'être assises sur une composition et une orchestration autrement complexes que ce que recouvre en général l'expression chanson française : c'est un authentique trio classique qui se met ici au service de la chanteuse et de ses textes, avec tout ce que cela induit de jeu, de nuances, d'emportements et de précision.

Bref, Les rescapés des fabulettes, conquis à l'avance, sont venus en nombre pour applaudir une Anne Sylvestre inaltérable, égale à même, toute en humeur, douceur et espièglerie ; et certainement ont-ils été heureux d'apprendre que ce concert était enregistré et qu'il donnera prochainement lieu à un disque "vivant". Public nombreux, donc, mais plus très jeune, il faut bien dire, le plus novice des spectateurs étant probablement mon fils de onze ans - qui lui non plus ne connaît pas les fabulettes, et regretta seulement qu'elle n'ait pas chanté Les gens qui doutent. Quant à moi, il m'aura donc fallu grandir, voire vieillir un peu, pour comprendre et épouser ce qui causait tant d'émotions à ma femme, et écouter enfin ce à côté de quoi j'étais passé.

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dimanche 29 septembre 2013

Un soir au club : Ahmet Gülbay au New Morning

1272123_10201363915532483_1616028941_oC'était, l'autre soir au New Morning, 19 septembre, un moment un peu particulier : le pianiste Ahmet Gülbay, enfant prodige de Saint-Germain des Prés, avait réuni tous ses amis (du beau monde, et nombreux), à l'occasion notamment de la parution de ses deux nouveaux albums : Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux ? (enregistré en trio avec Christophe et Philippe Le Van) et Paris Cuban Project, à l'honneur ce soir.

Ce qui ne laisse de surprendre, chez Ahmet Gülbay, et après des années passées à écumer les scènes, c'est la joie, au sens strict éclatante, qu'il éprouve à jouer (quelle que soit l'heure, du jour ou de la nuit.) Aussi est-ce une chose assez singulière que de voir évoluer un tel musicien, rompu à tous les genres, passant plus de la moitié de sa vie à donner des concerts à droite et à gauche, en France et à l'étranger, tant il y prend un plaisir que rien ne semble devoir émousser. Le musicien Gülbay n'a pas d'humeurs, il est toujours égal à lui-même, et c'est en cela un authentique musicien : pour peu qu'il puisse s'installer devant un clavier, pour une poignée d'amis ou une salle pleine à craquer, il le fait toujours avec une incroyable gourmandise. Bien davantage que de l'énergie, c'est, je crois, cette joie (le mot devant être ici entendu au sens fort, presque spirituel) qui, sous des dehors volontiers légers, joueurs, voire farceurs, confère toute sa nécessité à sa musique. On se dit parfois qu'il ne joue que pour approcher la transe ; indécrottable romantique, il va chercher dans la musique, et dans son instrument, tout ce qu'ils peuvent lui procurer de sensations ; du rythme et de la mélodie : voilà ce qu'est pour lui la musique, voilà l'éthique de ce musicien qui, sans se soucier des modes ou des postures, sait donner une touche assez unique au moindre standard comme à la moindre ritournelle, et qui n'en finit pas de donner à sa musique une fraîcheur qui, tout bien pesé, n'est pas si fréquente.

Voici donc deux témoignages filmés de cette soirée (je ne suis guère équipé, pardonnez la qualité des enregistrements, pas mauvaise mais tout de même relative...) :

- dans le premier, l'excellente et très prometteuse flûtiste Amina Mezaache donne sa version d'Armando's Rhumba (de Chick Corea) - qu'Ahmet a eu la grande gentillesse de me dédier. Ahmet Gülbay est au piano, François Barnoud à la contrebasse, et Lukmil Perez à la batterie.

- dans le suivant, le Paris Cuban Quintet interprète Da norte a sur, composition de ce saxophoniste assez époustouflant qu'est Irving Acao.
Ahmet est bien sûr au piano, accompagné, donc, d'Irving Acao au saxophone, José Caparros à la trompette, Felipe Cabrera à la contrebasse, et toujours Lukmil Perez à la batterie.

Photo : Olivier Camax

 

Posté par Villemain à 18:07 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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