lundi 11 décembre 2006

L'hiver biologique

Zoran_Music___Poltrona_grigia
Les lassitudes hivernales, cette espèce de sas dans lequel nous nous laissons envelopper et où les couleurs de la nature semblent vouloir coïncider avec le temps de nos existences, pourraient être vécues comme une manière de régénération, comme l'occasion, rituelle, saisonnière, d'un changement de peau - un check up qui passerait au crible nos humeurs défaillantes : ainsi pourrions-nous en retirer quelques bienfaits pour l'avenir et pour le prochain hiver. Mais il faudrait à cette fin pouvoir embrasser la vie avec une ardeur hélas programmée pour s'émousser au fil de l'avancement dans l'âge - et nous n'attendons plus de l'hiver que sa promesse grise, que le châle blanc de sa réclusion. Nous courions jadis à travers les champs de poudre et nous escaladions les collines immaculées ; nous rentrions sur le tard, glissant et pirouettant sur le macadam engourdi, les joues écarlates, les extrémités gelées et le corps détrempé, avides déjà du lendemain ; nous contemplons dorénavant, de derrière les carreaux, non l'éclaircie qui viendra, mais les signes et les indices de ce qui se prépare et nous attend.

(En icône : Zoran Music, Poltrona grigia)

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lundi 4 décembre 2006

Le petit meccano

Meccano
Je  devais avoir une petite dizaine d'années lorsque je me fis mes premières réflexions politiques. Je m'en souviens car j'aimais consulter le grand Atlas du monde, ce grand Atlas où je découvris, un peu stupéfait et un tantinet défait, la petitesse physique de la France - dont je pensais évidemment que c'était elle qui menait la danse planétaire. Je ne sais plus en revanche à quelle exacte occasion je me suis formulé cette réflexion d'ordre plus concret, à savoir : comment faire pour que la société fonctionne ? Mon premier mouvement, quasi instinctif, fut, non seulement légaliste, mais systémiste. Je me disais, en gros, que si chaque individu adoptait un comportement qui fût à la fois responsable et moralement inattaquable, que si chacun y mettait un peu du sien (ne pas gaspiller de nourriture, aider les vieux à traverser sur les clous, respecter la loi, tendre la main aux pauvres et prêter ses jouets au voisin, donner à tous un frigidaire - garni - et un radiateur, bien travailler à l'école et bien se tenir à la messe), alors la société pourrait adopter son régime de croisière et entrer dans un mouvement de félicité continue. En fait, je regardais la société comme un jeu de meccano. Si j'avais vent, par la télévision, la radio, ou les discussions familiales, d'un problème quelconque, je me disais que toute solution résidait dans la mise à plat dudit problème : il fallait repartir de zéro, reconstruire brique après brique, pierre après pierre, pièce après pièce. Et j'éprouvais un plaisir assez exaltant à me savoir moi-même rouage parmi les rouages, petite main qui, par son comportement responsable et exemplaire, contribuait à ce que la grande roue continuât de tourner sans à-coups : si, à mon niveau, je mettais un peu de ma propre huile dans mon propre rouage, que je serrais convenablement les boulons (pas trop fort dans le cas où je sois conduit à les desserrer mais suffisamment tout de même pour que l'ensemble tienne), alors je ne voyais pas ce qui pourrait faire obstruction à la bonne marche du monde.

Naturellement, je découvrirai plus tard que ce systémisme-là était une charmante utopie - qui plus est aux fondements relativement bourgeois. Le systémisme est bien, pourtant, ce qui semble présider aux réflexions de nos dirigeants, actuels et futurs. Il part du principe que tout se tient, que le battement d'aile du papillon peut en effet faire éternuer un nourrisson allergique à l'autre bout du monde, que tout problème génère sa solution : que tout, finalement, est une question d'ordre. De la même manière qu'il faut ranger sa chambre et la nettoyer afin d'en éliminer les acariens, la société doit lutter contre ses propres scories, microbes et virus. L'hyper-hygiénisme contemporain, qui procède de cette vision du monde, ne postule pas autre chose : en éliminant la misère, nous éradiquons la violence ; en éliminant les différences, nous éradiquons les sources de conflit ; en remplissant les prisons, nous éradiquons les incivilités ; en éliminant les fumeurs, nous éradiquons le cancer ; en éradiquant le cancer, nous résolvons les problèmes de santé publique ; en résolvant les problèmes de santé publiqué, nous rebouchons le trou de la Sécu ; en rebouchant le trou de la Sécu, nous stimulons la machine économique ; en stimulant la machine économique, nous faisons le bonheur de tous ; etc... Ces vieilles croyances, nourries au biberon d'un scientisme mâtiné d'essentialisme et de progressisme, n'en finissent pas de conduire à l'échec : sans aller jusqu'à écrire (confesser ?) que c'était mieux hier, on ne peut décemment écrire que c'est mieux aujourd'hui. Finalement, il semble impossible que nous nous défassions de cette vision du monde : ce serait reconnaître que l'action des hommes est nulle et non avenue - parfois même contre-productive ou désastreuse. Et en effet, ce serait insupportable.

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jeudi 30 novembre 2006

Le pire d'entre nous

Solitude
Il 'y a rien à faire d'autre que de retomber sur l'intarissable poncif - que son mauvais air de certitude ne fait pas moins juste : l'écrivain est un être seul. Le pire d'entre nous, celui, cynique, qui ne regarde plus le monde et les hommes que comme une seule et même occasion d'en tirer une bonne histoire, celui qui s'assure de sa cote dans les pince-fesses où il s'incruste parfois avec l'allure de celui qui maugrée, celui qui ne disserte plus sur la vertu que pour mieux s'en émanciper lorsqu'il s'agit de faire les comptes, celui qui vise le sujet qui vendra le plus quand c'est celui qui lui ressemblera le moins, celui qui traque, fouille, pille les autres, en arguant de sa bonne foi et en s'offusquant de la suspiscion générale, celui dont le moteur intime ne s'allume et ne s'attise plus qu'au contact de l'épée, de la hargne jalouse ou de l'échec rédempteur, celui qui ne lit plus les siens que pour s'assurer qu'il est bien le meilleur d'entre eux, ou pour vérifier que l'autre est toujours décevant, celui-là, cet écrivain-là, aussi mort sera-t-il au miroir de l'humanité, n'en sera pas moins seul devant son écriture. Cette solitude, davantage que son dernier repère, est, sera, son dernier territoire, rabougri peut-être, pathétique si vous voulez, misérable et vain sans doute, mais son dernier territoire tout de même, là où il habitera en conscience les ultimes parcelles son humanité. Dans ce moment, ce monde qu'il voue aux gémonies et auquel il aspire pourtant avec la même et enthousiaste verdeur que le puceau devant l'objet le plus indécent et le plus incandescent de son désir, ce monde ne sera plus rien : il se résumera au micro-périmètre du bureau, du stylo et du cerveau. Et rien ne pourra l'en faire partir. Fors l'amour.

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mercredi 22 novembre 2006

Houellebecquisme sénégalais inversé


Proverbe sénégalais : Tous les soirs les singes s'endorment en rêvant qu'ils sont des hommes. Tous les matins les singes pleurent. Il se trouve que, parfois, je ne serais pas en total désaccord avec la proposition inverse -  m'endormir en rêvant que je suis un singe, et me marrer au réveil. t

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Journal du 1er juillet 2001


Mes vieux journaux n'ont ni style, ni pensée véritable ; mais un intérêt, toutefois : celui de confirmer l'ancrage, la pérennité de nos marottes. Ce trait, par exemple : Traversée du corps - comme on parle d'une traversée du désert.

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mardi 21 novembre 2006

Journal du 20 décembre 1997


Toujours à explorer ces vieux journaux que je destine au feu. Dans celui-ci je trouve cette note, qui me rappelle à quel point on change peu :

     Je me sens déjà vieux, à vingt-neuf ans, et si peu différent, pourtant, de ce que je fus.
 

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Aimer ?


C'est aimer
en pure perte.

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vendredi 17 novembre 2006

Journal du 6 février 1996


Je fouille et farfouille toujours dans mes vieux journaux, non sans quelque malaise. J'en conserve certains états, certains mots - à fins d'archivage, c'est certain, mais aussi parce que, pour certains d'entre eux, et sans nécessairement le partager, comme c'est le cas ci-dessous, j'en comprends encore l'esprit.

     On demande trop à la vie. Elle n'est qu'un processus. Nous nous agitons : en vain. Seule l'extase intérieure, seul le côtoiement passager de la folie, peuvent, à cette vie qui s'impose, ajouter quelque sens et beauté. Qu'importe de vivre s'il n'y a pas d'œuvre à la clé ? Vingt-sept ans, et pas l'ombre d'un commencement d'œuvre en vue.

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mercredi 15 novembre 2006

Journal du 22 juillet 1995


J'étais jeune encore ; immature, plutôt. Je n'allais pas facilement sur la tombe de mon père - je n'y allais que parce que je m'y sentais obligé, c'est ainsi. Cette fois-là, j'avais vraiment envie d'y aller. Y songeant, je notais alors ceci, cette phrase étrange, obstinément adolescente : J'ai dû réprimer un mouvement comme un relent que l'on retient en société, le signe de croix qui grondait en moi.

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mardi 14 novembre 2006

Journal du 27 juillet 1994


Je continue de feuilleter ces vieux journaux intimes - avant, donc, de les jeter les uns après les autres.
Cette note.

     Dans la nuit. Insomnie. J'écris. Il faut parvenir à habiter la solitude, l'habiter tout entière, dans sa totalité pleine ; se coller à ses parois. Imaginer une pièce carrée, vide, complètement vide et nue, sans autre matière que le vide et la pénombre - ou au contraire une clarté trop grande, trop lumineuse : elle est là, la solitude est là. Il faut s'y engouffrer, ne pas lui laisser, à elle, ce plaisir de nous engouffrer, elle ne demande que ça. Il ne faut pas se laisser habiter, mais l'habiter, elle. Et si possible avec joie.

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