lundi 14 janvier 2013

Lettre à ma mer

A_vous_de_lireTexte rédigé dans le cadre de l'opération À vous de lireédition 2011, consacrée au thème de "la Correspondance".


 

Lettre à ma mer

Tu ne t’en souviens pas, tu avais sur tes bords bien trop à faire déjà : trop de fruits à materner, trop de rouleaux à étendre jusqu’à l’étale, trop de trompettes, tritons et autres buccins à surveiller, taquineurs de modernes Néréides et autres nymphes qui, les beaux jours venus, courent d’un rire unanime s’ébrouer dans ta fraîche naïade. Tu ne te souviens pas de mes cercueils de sable, de mes peurs engluées au genou, de mes pieds écorchés à l’écorce de tes roches ou à l’entaille de tes moules, des larmes sèches sur ma chair à méduses, des radeaux que j’improvisais dans le carton du caprice des dieux ou des boîtes à lait, de mes paniers de vase où s’étranglaient tes crevettes, tes bigorneaux, tes palourdes, mes premiers animaux. Tu ne te souviens pas de tes soles qui sanctifiaient mes vendredis. Tu ne t’es sans doute pas même aperçue de l’ombrageux baiser que je reçus à l’abri de tes volets buissonneux. Ni de mes langueurs, à ton ponant, lorsqu’au jour mort enfin tu te décidais à coucher le soleil dans ton lit. Pas plus que tu ne sais le nom de ces hommes de l’aube qui s’en vont mariner dans ton orbe à s’en faire craquer le cœur, et la désespérante énergie où ils sont tenus d’endeuiller l’abysse : ils rentreront leurs crevasses au port et s’en iront apaiser le sel de leur colère auprès de quelques chimères infidèles, rêvant d’arracher à Poséidon son empire ; au cireux silence de leur fatigue seul répond le piaffement de la chair qui s’obstine et barbote, les branchies asphyxiées, l’écaille violette et sautillante sur la maille des grands filets ou le caoutchouc des bottes posées là. Tu n’as pas idée, Mer, de l’aigreur de tes bouchots, où l’air vient recharger sa puanteur douce et mélancolique. Tu n’as pas idée de ce que tu fais aux hommes parce que tu n’as d’égards que pour toi-même : tu te crois souveraine. Si j’osais. Si j’osais, Mer, je te dirais que n’est pas aimée celle qui force à l’amour. Que le cœur des hommes est comme la rose des vents, qu’il n’est de directions qu’ils ne sauraient prendre. Tu te crois galonnée des millénaires, eh, quoi ! nous sommes, nous autres, capitaines, amiraux ou simples matelots, d’une épopée autrement vaillante. Je te dirais que ton empire t’a été donné quand il nous faut, à nous, en faire conquête : tu n’es qu’une fille à Papa.

Suis-je à te contempler sur tes flancs ? N’est-ce pas toi, plutôt, qui frémis de me prendre et geins de ne le pouvoir ? Car fière-à-bras avec ça, qui fait donner la houle et la contre-houle, et fend la vase à coups de lames comme on le ferait d’un brouillard au couteau ! Tu bombes le torse comme une petite jeune, bouffie d’orgueil et griffes dehors : déluge de pacotille – pauvre gadoue. Oui, Mer, c’est moi, là, qui te contemple : on contemple ce que l’on domine, ce à quoi l'on peut toujours dire non. À quand, Mer, remonte notre dernier colloque ? À quelle enfance ? Mais peut-être n’avons-nous jamais cessé, toi, moi, de nous épier, d’épier nos valves respectives, toi et ton clapot mécanique, toi contre le clapet des hommes que tu n’auras donc pas le pouvoir de fermer et qui continuera de te dire, qualifier, nommer – par notre indifférence, te faisant plus indistincte. Tu n’es qu’une vaste baignoire où trempent nos orteils joueurs et nos pieds las de tant d’arpents ; un pauvre baquet d’eaux mortes où s’asperge le vivant.

Ma vie est ce modeste rafiot que tu soulèves et chavires aux orages de tes hystéries. Mais, vois-tu, là est ma force : je sais me glisser dans ton sillage et le lit du vent, je sais manœuvrer les rames qui te prendront à contresens et crocheter l’ancre et choisir de guerroyer ou de virer de bord – ce qui est toujours décider. Tu fus belle autrefois, lorsqu’en toi je jetais mes bouées et lançais mes filets, lorsque tu permettais que je m’endorme au sable de tes flancs, à mes oreilles susurrant tes comptines et déposant sur mes blondes tempes tes baisers salés, ta caressante écume. Tu fus belle, oui, Mer, quand je pouvais jouer encore de tes nœuds sans crainte de me voir entraîné dans tes chevelures : en toi encore j’avais pied. Maintenant, de toi je ne vois plus que les rides – et de tes soubresauts je n’infère plus que folie. À tes abords je me sentais pirate : il fallut bien me saborder, et c’est à d’autres abordages que je me consacre désormais, auxquels tu n’entends rien.

Console-toi, pourtant. Il y a, là-bas, dans ces parages où tu endors ton indolence et viens chaque soir te reclure sur tes ombrages, un petit village où l’on songe à toi comme à une vieille femme que l’on aima jadis, une vieille à peau grise et lèvres humides que, par tradition sans doute, l’on persiste à choyer, à servir, et où l’on continue, nous autres, à s’endormir contre toi, tout contre.

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dimanche 28 octobre 2012

L'écrivain, la peintre et le comédien : un soir au Sonneur

 

Toile de Michelle Auboiron


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es Editions du Sonneur affichaient complet, jeudi dernier, lors de la soirée organisée autour du premier roman de François Blistène, Moi, ma vie son oeuvre.

Tandis que Michelle Auboiron donnait en peinture son écho personnel au livre (avant de mettre la toile en jeu lors d'une tombola), Claude Aufaure, avec la verve qu'on lui connaît, en lisait quelques extraits.

Vous pouvez ci-dessous visionner le bref mais ingénieux montage réalisé par Charles Guy en souvenir de cette soirée.

     Liens :

     - François Blistène aux Editions du Sonneur ;

     - Le site de Michelle Auboiron et Charles Guy.

 

 

dimanche 2 septembre 2012

Le Salon Littéraire / L'Anagnoste

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T
andis que l'Anagnoste fait peau neuve en ouvrant ses portes à l'écrivain Romain Verger, qui dès lors officiera aux côtés d'Eric Bonnargent et moi-même, Joseph Vebret, qui a donc mis fin à l'aventure du Magazine des Livres après six années d'existence, lance un nouveau magazine, en ligne cette fois-ci, mais tout aussi voire plus ambitieux encore : Le Salon Littéraire.

Encore largement en construction, son panier n'en est pas moins déjà joliment garni : allez donc y jeter un oeil...


- Ici, l'adresse du Salon.

- , celle du blog personnel de Romain Verger.

- enfin, mais vous la connaissez, celle de l'Anagnoste.

 

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vendredi 25 mai 2012

Claude Aufaure lit Anaïs ou les Gravières

 

Image 4Anaïs ou les Gravières, ce dixième roman de Lionel-Edouard Martin que j'ai l'honneur de pouvoir publier pour le compte des éditions du Sonneur, poursuit son bonhomme de chemin et conquiert chaque jour de nouveaux lecteurs.

Parmi eux, l'un des plus grands : Claude AUFAURE, qui a donc tenu à témoigner de son bonheur de lecture. C'était hier soir, à la librairie Gallimard, à Paris. L'assemblée fut conquise ; on comprend pourquoi en visionnant ce court extrait.


Claude Aufaure lit "Anaïs ou les Gravières", de Lionel-Edouard Martin

mardi 21 février 2012

A bâtons rompus avec Eric Bonnargent - Cid Errant Production -

L'été dernier, au tout début du mois d'août, se tenait le festival littéraire organisé par l'association Lectures vagabondes, sise dans l'Hérault, dans les vallées de l'Orb, de la Mare et du Jaur, du côté de Lamalou-les-Bains et Villemagne-l'Argentière.

Franck-Olivier Laferrère et Virginie Vaylet, à la tête de Cid Errant Prod, ont profité de cette bucolique occasion pour susciter un échange entre Eric Bonnargent, mon coreligionnaire du blog L'Anagnoste, et moi-même.

Voici donc la trace filmée de cette rencontre. Cela vaut ce que cela vaut : c'est l'été, les esprits papillonnent, à côté de nous un producteur de vin installe son stand... Paroles impromptues, donc, mais excellent souvenir.


Entretien croisé Marc Villemain-Eric Bonnargent


samedi 18 février 2012

A quoi sert l'art ? Dossier du Magazine des Arts, n° 1

LE MAGAZINE DES ARTS - Dossier : A quoi sert l'art ?
N°1, janvier/février 2012 - Marc Villemain

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Dans son livre Le singe en nous, Frans de Waal établit que « depuis le jour où nos ancêtres se balancèrent de branche en branche, la vie en petit groupe est devenue notre obsession. » Je me demande parfois s’il ne faut pas chercher dans la primatologie, au moins autant que dans la métaphysique ou la psychanalyse, ce qui pourrait, à l’art, conférer une semblable nécessité. L’idée, en tout cas, m’amuse : on s’en pincerait le nez tant elle tord la bouche d’ombre du grand Hugo.

Un jour, un hominidé s’étonna qu’une boule de feu luisît dans le ciel (ou que de celui-ci l’eau se déversât), et qu’il puisse en jouir ou en souffrir ; il s’étonna

que cette boule disparaisse à intervalles de temps réguliers pour laisser sa place à une autre, constellée de millions de minuscules cousines ; il s’aperçut aussi que l’eau et la chaleur du ciel étaient l’une et l’autre profitables aux fruits qui poussaient sur les arbres comme aux légumes dans le sol, et que la terre produirait ses biens avec davantage de munificence si l’on pouvait se retenir d’en dévorer promptement les vivants trésors ; et que tremper son corps dans la grande étendue ou dans ce petit cours en contrebas des collines pouvait être source de joie sensuelle et pléthorique ; et qu’il était doux, parfois, dans les matins du monde ou les langueurs du soir, d’éprouver ce silence en soi. L’art est peut-être le fruit de cet étonnement. Car alors notre hominidé connut la contemplation – ce pays frontalier d’avec tous les autres, cet intervalle où notre homme trouva à se glisser pour éprouver, et dire (plus tard), son vœu d’incorporation au monde et la concomitante impossibilité où il se trouvait d’y parvenir.

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Que l’on me permette, à moi qui n’ai pas fait Normale, d’écrire comme un Normalien : l’art n’a d’utilité que son inutilité – ou, dit autrement : l’utilité de l’art est précisément de ne pas en avoir. Car c’est utile, de n’être pas utile : cela permet au moins à l’homme de se sentir inutile. Impayable 

sensation, s’il en est, quand on pourrait tout aussi bien résumer le processus de l’hominisation, certes infiniment complexe mais parfaitement linéaire, en un mouvement vers ce que les économistes pourraient appeler l’utilité maximale. Ce qui, donc, n’en confère pas moins une utilité à l’art – idée que les amateurs (d’art) honniront (n’est-ce pas) : sa beauté toute entière tiendrait dans l’absolu de sa geste – l’index divin désignant l’humain, l’homme tenant sa paume grand-ouverte au destin. L’art, au moins, pourrait servir à cela : à défaut d’être franchement nourricier, il peut combler l’existence des humains qui ne trouvent pas leur place dans l’existence. Rien de thérapeutique là-dedans (que nul sourcil ne se fronce) : l’art ne guérit de rien. Au mieux, il permettra de témoigner – non forcément du monde, quelle idée, mais déjà un peu de soi, ce qui peut être un bon début ; et témoigner de soi, n’est-ce pas déjà témoigner du monde ? Car, bien sûr (on en revient à notre mouvement de balancier incorporation / inadaptation), il ne s’agit pas de témoigner de soi pour soi, mais de témoigner comme pour interroger un mystère. Un Mystère, devrais-je dire. Eh oui, car on n’en sait rien, après tout : Big Bang, Big Crunch, Big Rip, Doigt de Dieu, Côte d’Adam, Darwinisme Intégral ? Nous serons tous morts avant de le savoir. Ce qui n’interdit pas de se poser la question. D’ailleurs, c’est un peu ce que font les artistes. Tiens...
Enfin ce ne sont là que des hypothèses – assez romanesques finalement, à défaut d’être artistiques.

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samedi 28 janvier 2012

Toc 11 - Homard m'a tuer

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance de participer à cette création, puis d'y oeuvrer comme chroniqueur. La chronique était intitulée : "Vrai ou faux".

TOC 11
J
e prends soin d’avertir les âmes sensibles qui pourraient me lire que ce billet contient, hélas, de bien funestes visions. Car voyez-vous, je fais ces temps-ci un mauvais rêve qui m’ampute de ma légendaire hilarité. Perdu dans une forêt bavaroise (mais pourquoi bavaroise ?), une ribambelle de bestioles, plus caustiques les unes que les autres, s’acharnent sur mon corps, d’un nu intégral au demeurant très inesthétique, et me dépècent de tout attribut dont je pourrais avoir l’usage (bras, yeux, oreilles, j’en passe et des meilleurs.)

Ces blousons noirs du règne animal se composent pour l’essentiel de homards – c’est un étripage de luxe. Or leur chair rose jaspée d’orange est si tendre que le martyre n’empêche nullement d’affluer en moi quelques très ripailleuses scénettes. Quoique l’infâme gang s’obstine à me décortiquer, je parviens néanmoins toujours à arracher quelques pinces au tronc des exquis crustacés et à en sucer la substantifique moelle, ce qui ne manque pas de les faire s’esclaffer. Car comme l’ont démontré de vigoureux chercheurs norvégiens (mais pourquoi vigoureux ?), le homard, dont le système nerveux n’est pas plus évolué que celui d’un insecte et qui par-dessus le marché s’est affranchi de tout cerveau, ne saurait connaître la douleur. Naturellement, cela fait bisquer les amis des bêtes, la caléfaction fatale d’une chair rose jaspée d’orange équivalant pour eux au massacre d’un Tutsi au plus haut du génocide. Voilà en tout cas de quoi altérer notre plaisir à tremper l’auguste fruit de mer dans l’eau bouillonnante, laquelle n’affecte en rien ce stoïque animal – au pire le chatouille-t-elle sous les pinces. Tant et si bien qu’au regard de ce que l’homme fait parfois de son cerveau, on se dit qu’il ne perdrait pas forcément grand-chose à en être démuni.

Toc n° 11, avril 2005

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samedi 14 janvier 2012

Toc 9 - Et l'on mura Duras

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance de participer à cette création, puis d'y oeuvrer comme chroniqueur. La chronique était intitulée : "Vrai ou faux".

TOC 9Et l’on mura Duras

Que je vous explique. Marguerite Donnadieu, dite Duras, eut un enfant, Jean, dit Outa, avec Dyonis Mascolo, gallimardien émérite et compaing de la rue Saint-Benoît. Mais Marguerite Donnadieu, dite Duras, eut également un amant, Yann Andréa, jeune dameret tombé en amour avec l’auteur des Petits chevaux de Tarquinia – à moins que cela fût seulement avec le livre, arguent les mauvaises langues. Nonobstant les perfidies ordinaires qui courent encore sur cette idylle qui le fut si peu, il n’est point de mon ressort de sonder les reins et les coeurs, et j’aime, pour ma part, l’aura de cet amour-là.

Que ceux d’entre vous qui redouteraient que nous gagnions là de trop chevaleresques cimes se rassurent : la vraie vie, querelles de voisinage et merles moqueurs inclus, reprend vite le dessus. Aussi la 13ème Chambre du Tribunal correctionnel de Paris vient-elle de relaxer Andréa l’amant, accusé par Jean, dit Outa, le fils de Marguerite Donnadieu, dite Duras, d’avoir obtenu d’elle et de son âme intempestive et passionnée qu’elle rédigeât un codicille à son testament, de manière à lui accorder jouissance de sa bénédictine demeure. Jouissance fort indûe, dit-on, la Duras n’ayant plus toute sa tête au moment de la rédaction dudit codicille. Le tribunal accordera à cette démonstration tout le crédit nécessaire, mais, une fois n’est pas coutume, fut davantage sensible à l’amour. Alors : vrai testament ? faux coddicile ? À ce qu’on dit en tout cas, l’appartement est fort joli.

Toc 9, février 2005

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samedi 7 janvier 2012

Toc 8 - A vot' bon coeur !

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance de participer à cette création, puis d'y oeuvrer comme chroniqueur.

Toc 8A vot' bon coeur !

Elle a toujours son petit quelque chose de générationnel dans la démarche : quelque chose de jeune (prononcez djeune) dans sa courtoise insolence et de très stylisé (mais dites plutôt staïle) dans le déhanchement. Pour ceux qui ne verraient pas ce que je veux dire, imaginez un individu femelle à l’air conquérant, n’ayant guère de scrupules à vivre et ne redoutant visiblement rien de son propre avenir. Avec son air de rouge à lèvres frétillant et son sourire de téléthonne, elle glisse une enveloppe dans une boîte jaune à l’angle de la rue Térésa. Je peux déjà vous dire qu’il y a un chèque dans ladite enveloppe (je le sais, ne me demandez pas comment). Pour votre gouverne, sachez aussi que la frétillante glisse chaque mois un chèque dans une boite jaune à l’angle de la rue Térésa. Le mois dernier, ce fut au profit d’une association de défense d’autruches victimes d’un mystérieux virus d’origine humaine (quand elle a su que la moitié des dons de ses compatriotes tombait dans l’escarcelle de la SPA, elle s’est empressée de monter dans le train de la compassion animalière : surtout, rester dans le mouv’). Le mois prochain, elle a déjà confié à sa meilleure amie qu’elle soutiendrait l’existence brisée d’une femme qui faillit expirer suite à une erreur médicale (survenue lors d’une greffe d’implants mamaires, à ce que j’en sais). Mais quant au chèque qu’elle vient de glisser dans la boîte jaune à l’angle de la rue Térésa, alors là, mystère. D’ordinaire, pourtant, je sais tout. Elle nous a repérés, moi et mon manège, c’est sûr. Point de cause urgente à défendre ce mois-ci (quand on pense à tous ces chiens qui crèvent dans les rues de l’hiver), alors elle fait semblant. Ses scrupules sont infiniment touchants.

Toc n° 8, janvier 2005

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samedi 31 décembre 2011

Toc 7 - Ô, mon pays !

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance de participer à cette création, puis d'y oeuvrer comme chroniqueur.

ô, mon pays !

Toc 7
N
ul n’est sommé à l’amour de son pays, et je connais pour ma part mille raisons de songer à s’en éloigner. D’où je vous parle, sourdait comme une dépression post-caniculaire, un dérèglement des écosystèmes sociétaux : les vieux se fanaient comme des tulipes dans leur vieille eau, les taulards s’ouvraient les veines, des cadres sup’ décravatés mendiaient leur obole, Lara Fabian remportait le prix Léo Ferré / Danone de la « poésie créative », Houellebecq votait social-démocrate. La publicité se vendait comme subversion, le marché surfait sur l’abolition des classes, l’ultra-gauche se gavait au coca (light), Sulitzer écrivait ses livres et Mozart entrait dans les grandes surfaces. La France ressemblait à une extension armoricaine sponsorisée par Google. Guy Debord, vainqueur par K.O. Sans doute quelques réactionnaires gaéliques résistaient-ils au progrès : ils ne s’attiraient que les sarcasmes, à défaut d’affidés. La victoire du cool était sans appel : enfin, la société était devenue sympa.

J’ai lu d’ailleurs que le pays allait mieux. L’enquête, dite d’opinion, arguait de référents incontestables du progrès civilisationnel : 1) Croyez-vous en Dieu ? 2) Prendriez-vous un crédit à la consommation ? 3) Mettriez-vous votre enfant dans une école publique ? 4) Le nom de Sartre vous dit-il quelque chose ? 5) Etes-vous Mac ou PC ? 6) Vous rendriez-vous plutôt à la technoparade ou au festival de piano de la Roque d’Anthéron ?

Les résultats de l’enquête sont formels, et mon attitude explicitement réactionnaire. Qu’à cela ne tienne : je m’en vais.

Toc 7, décembre 2004

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