samedi 3 décembre 2011

TOC 2 - De l'urbanité

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance, alors, de participer à cette création, chargé, dans les premiers temps, de m'occuper d'un divertissement que je baptisai Les Gullivériennes - page illustrée par Guillaume Duprat. Il s'agissait, selon la notule explicative, d'adresser chaque mois "à mon cousin Gulliver une lettre sur le fabuleux mélange de la grande ville." Voici la deuxième de ces chroniques.

Toc - Ticket métro - Gullivériennes

LETTRE 2 - De l'urbanité

Tu es décidément, de notre famille, l’être le plus remarquable. J’envie cette sorte de talent que tu as et qui, de ta campagne solitaire, te fait si bien comprendre ce qui nous meut, nous autres, urbains. Sans doute sommes-nous « des êtres de passage », et je reconnais bien là cette philosophie sans âge dont tu prends plaisir à être le messager zélé. Mais si nous sommes si nombreux à venir nous engloutir dans les villes, vois-tu, ce n’est pas seulement parce que là s’y trouveraient l’emploi salarié, l’amour ou la fortune. Ceux-là qui aspirent à de telles choses se promettent d’ailleurs à la déception, tant il ne suffit pas de monter à la capitale pour devenir capitaliste : encore faut-il avoir faim de société. Et, pour ce qui me concerne, mes pauvres rêves pour outil de travail, je pourrais tout aussi bien remplir mon office derrière un plexiglas newyorkais que sur une meule normande. Non, vois-tu, l’homme vient en ville pour y satisfaire son excitation. C’est à la ville, mon bon Gulliver, que naissent les passions de demain. C’est à la ville encore que les grandes luttes politiques du temps trouvent la plus puissante des chambres d’échos. C’est à la ville toujours que l’humanité entière se rejoint pour communier dans la lutte. C’est à la ville, oui, et nonobstant l’étrange altérité qui nous unit, que l’homme vient penser contre lui-même afin de se rendre plus accueillant à ses semblables.

Hier soir encore, je tiens à te narrer l’épisode, un homme marchait paisiblement à la tombée de la nuit. Vêtu d’une longue robe de couleur comme on en fait seulement là où le soleil se lève quand il se couche chez nous, je l’ai vu de mes yeux vu tomber en rencontre avec un autre homme, icelui parfaitement ajusté à nos climats. Je ne saurai jamais ce qu’ils se sont dit. Le mystère est d’autant plus épais pour moi que la scène ne dura étrangement qu’une poignée de minutes. Eh bien, crois-moi si tu le peux, les deux larrons repartirent ensemble, cochons comme pas deux, et investirent d’un pas enjoué la buvette qui sert d’angle à ma venelle. Je n’ai osé les suivre, et le regrette bien. Mais crois-tu vraiment qu’une telle scène d’espoir puisse se rencontrer ailleurs qu’à la ville ?

La passion de l’autre est une passion urbaine, cousin. L’urbanité seule est la perspective des hommes.

Mon bon cousin, je te porte en moi.

Toc 2 - Décembre 2003 / janvier 2004

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vendredi 25 novembre 2011

TOC 1

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance, alors, de participer à cette création, chargé, dans les premiers temps, de m'occuper d'un divertissement que je baptisai Les Gullivériennes - page illustrée par Guillaume Duprat. Il s'agissait, selon la notule explicative, d'adresser chaque mois "à mon cousin Gulliver une lettre sur le fabuleux mélange de la grande ville." À fins d'archivage, et non sans nostalgie, voici ce qui fut donc la première de ces chroniques.

Toc - Ticket métro - Gullivériennes

LETTRE 1

Ah ça, mon cousin, je ne te remercierai jamais assez de m’avoir remis sous les yeux les Lettres persanes de ce bon Montesquieu ! Non seulement elles m’arrachent à la torpeur maladive de notre littérature un peu souffreteuse, mais elles me permettent d’éperonner notre correspondance assoupie. Car enfin, mon bon Gulliver, mon cousin, n’est-ce pas toi qui, naguère, genoux crottés et jambes bouffies par les orties, m’ouvris au monde en m’enseignant ces jouissances que seule la littérature autorise ? Tu sais, mon bon Gulliver, comme ma constitution ne m’autorise que de faibles transports. Je ne suis pas dupe de moi-même, et je tiens lucidité pour vertu nécessaire. Je sais bien, autrement dit, que la littérature vient adoucir le désir à jamais insatisfait de ces voyages et autres mâles explorations du monde que je ne saurais entreprendre. Aujourd’hui le voyage est partout, n’est-ce pas ? L’aventure, dit-on, se niche au coin de la rue ? Dont acte. Dans le métropolitain, ce matin, les naseaux dorlotés au creux de l’aisselle aromatique d’une grosse dame adorable au fort accent corrézien, et alors que le train communautaire stationnait à la station Alésia (ah, Alésia… !), mon œil tomba sur l'insolente prose d’une affiche qui vendait « l’aventure pour tous, dans tous les sens » : il s’agissait d’une invitation, audacieuse, à changer de literie. L’aventure, n’est-il pas ? Or c’est le museau enfoui dans la chair écarlate de l’autre que je m’efforçai, mes perceptions tactiles hésitant entre effluences premier prix et secousses improbables, d’investir Montesquieu. Et c’est précisément ce moment que choisit ledit Montesquieu pour me rappeler, je cite, que « les voyageurs cherchent toujours les grandes villes, qui sont une espèce de patrie commune à tous les étrangers. » Je ne suis pas dépourvu d’un certain flegme, mais la vérité m’oblige à dire que commençait à poindre en moi la vague lassitude des odeurs corréziennes et des bringuebalements incessants. Bref, je prenais mon tour dans la bousculade des agacements contemporains, et Montesquieu me sauva : en faisant de moi un voyageur émérite, je méritai d’un coup mon statut de patriote inconfortable. À moi Bougainville et Diderot ! À moi Cook, Swift et La Pérouse ! Et Homère !

Les villes sont une odyssée, et les plus vastes d’entre elles sont toujours très petites. Tous les étrangers s’y retrouvent et, où que nous allions, nous nous retrouvons toujours étrangers au vaste monde.

Mon bon cousin, il me tarde de te lire.

Toc 1 - Octobre/novembre 2003


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jeudi 29 septembre 2011

Souvenir du banquet littéraire de Lieuran-Cabrières

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Samedi 17 septembre dernier, se tint à Lieuran-Cabrières (Hérault) le premier banquet littéraire de la commune. Conséquemment, il y fut question de bon manger et de bien lire - nobles questions déjà abordées la veille avec l'association piscénoise (de Pézenas, merci de suivre) "Aux livres, citoyens !"

Voici donc, témoignage de ma gratitude, ce que je peux en dire aujourd'hui.

*

L’on peut bien, exceptionnellement, faire un peu mentir le grand Montaigne et sa maxime d’intransigeant humanisme : « Ne fault pas tant regarder ce qu’on mange qu’avecques qui on mange. » C’est que, par la force des choses, notre homme n’eut pas IMG_0098le loisir d’être convié au premier banquet littéraire de Lieuran-Cabrières : j’eus, moi, quoique n’ayant ni l’aura ni le génie de ce gourmet de philosophe, le privilège d’en être l’hôte, et d’honneur avec ça ! Pour ce qui est de « ce qu’on mange », la chose prête davantage à sieste homérique qu’à oisive discussion : terrine de vairadèls, pathérèse et tourte aux épluchures de patates m’auront laissé un peu d’ardeur (et de panse) pour attaquer, et féroce avec ça, la chichoumeye de grand-mère, la sombre gardianne aux olives noires, la sauce de l’homme pauvre ou l’ineffable croustade de Clermont, fines gueules et autres picoreurs de bon goût ne ratant pas une miette des goloubtsys, chous farcis, oui, et à la russe, mais savamment concoctés par nos lettrés lieuranais.

Car on aime ici autant les mots que les mets, on se sustente d’autant d’esprit sain que de bonne chère, et c’est dans les livres IMG_0078de la littérature du monde que l’on s’en va puiser les recettes du jour. Car où Montaigne, après tout, ne pouvait avoir complètement tort, c’est qu’on ne saurait civilement apprécier la succulence dans la mauvaise compagnie de gnafrons sans esprit : comme il eût pu le dire : bombance sans conscience n’est que ruine de l’âme. Dame ! c’est que d’âme on ne manque point, à Lieuran-Cabrières, et s’il est vrai qu’au dessert on dévore les livres, fussent-ils de très proustienne mousse au chocolat, ce n’est pas tant la chair que l’on vient honorer que son esprit. Foin de brutales ripailles, donc : il faut être un peu artiste, sans doute, pour aux belles lettres prêter un tel estomac. Les vertus du Petit vin blanc et les gouleyances de L’âme des poètes méritaient bien que l’on chaloupât entre deux lectures et que l’on cédât aux chants de sirènes (où l’on retrouve Homère) d’une scie qui ne fut pas moins spiritueuse que musicale. Je maudis mon prochain – je veux dire : j’envie mon successeur. Qui enfin, à son tour, saura ce que manger veut dire.

*

mardi 20 septembre 2011

Le Magazine des Livres, n° 32

 

Le Magazine des Livres, 32Le Magazine des Livres, qui n'en finit pas de peaufiner et d'améliorer sa formule, vient de paraître.

J'y recense deux romans que l'on attendait beaucoup lors de cette rentrée littéraire : celui de David Vann, Désolations, paru chez Gallmeister, et celui d'Antoni Casas Ros, Chroniques de la dernière révolution, chez Gallimard.

Le numéro étant comme toujours très riche, il ne s'agit pas de s'intéresser à tout. Je recommanderai de prêter attention aux entretiens réalisés avec Stéphane Audeguy, Eric Bonnargent, Antoni Casas Ros et Georges Flipo. La carte blanche de Pierre Jourde attisera vraisemblablement quelques commentaires. Mention spéciale enfin aux articles de Jean-François Foulon sur Dostoïevski et de Frédéric Saenen sur Fritz Zorn.

 

 

 

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mardi 30 août 2011

Archives : Soir 3, 29/10/09 - "Les nègres des politiques"

A titre d'archive : Soir 3 - "Les nègres en politique" - Reportage de Sandrine Rigaud - Diffusion : 29 octobre 2009


Soir 3 - 29 octobre 2009

 

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vendredi 22 juillet 2011

Programme de l'été

Louis Janmot - Rayons de soleil

 

 

Sait-on jamais où nous mènent les errances estivales... Pour ceux que cela intéresserait ou qui auraient un peu de temps à perdre, je serai :

- le lundi 1er août dans l'Hérault, pour une causerie dans le cadre des Vagabondages littéraires en Haut-Languedoc.
Davantage d'informations ici.

- le samedi 13 août à Dinan (Côtes d'Armor), où je dédicacerai Le Pourceau, le Diable et la Putain à la librairie Le Grenier.
Davantage d'informations ici.

- le vendredi 16 septembre à Pézenas (Hérault), invité au salon qu'organise l'association Aux Livres, Citoyens !, puis, le lendemain, samedi 17, au banquet littéraire dont la table sera dressée par la bibliothèque municipale de Lieuran-Cabrières.
Davantage d'informations ici.

Iconographie : Louis Janmot, Rayons de soleil


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dimanche 10 juillet 2011

Vagabondages littéraires : 15ème

 

15ème Vagabondages littérairesSe tiendront du dimanche 31 juillet au vendredi 5 août les XVème Vagabondages littéraires du Haut-Languedoc, dans les vallées de l'Orb, de la Mare et du Jaur (Hérault).

C'est une des plus jolies initiatives estivales et littéraires qui soient, où se mêlent rencontres avec le public, dégustations de vins et découverte de la région.

Mon intervention est prévue le lundi 1er août à partir de 18h30, sur le parvis de la chapelle de Villecelle.

J'y retrouverai Eric Bonnargent, mon complice du blog L'Anagnoste, ainsi que Lionel-Edouard Martin - ceux qui me lisent un peu savent quelle importance j'accorde à oeuvre. Les autres auteurs programmés sont Annie Saumont et Marie Chartres ; enfin, point d'orgue de ce festival, Jacques Bonnet nous fera découvrir la forêt dite des écrivains combattants.

Le blog et le programme de ces quinzièmes Rencontres peuvent être consultés ici.

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samedi 28 mai 2011

Entretien avec Nicolas Vidal (BSC News Magazine)

BSC_NewsEntretien avec Nicolas Vidal lors de la parution de Et que morts s'ensuivent.

BSC NEWS MAGAZINE – Numéro 14 – Mars 2009

 

Nicolas Vidal. Marc, vous avez plusieurs casquettes : critique littéraire au Magazine des Livres et auteur. Quel est le fil conducteur qui relie entre eux ces deux rôles ? Ne sont-ils pas antagoniques ou du moins peu évidents à concilier ?

Marc Villemain. Ne le prenez pas mal : votre question est plus intéressante qu’il y paraît. C’est qu’elle a,d’emblée, quelque chose d’un peu saugrenu : quel antagonisme pourrait-il bien y avoir entre le fait d’écrire des livres et de s’exercer à un travail critique sur d’autres livres ? Que je sache, l’écrivain n’est pas nécessairement moins bon lecteur que n’importe quel autre lecteur ! Et, à cette aune, peut bien avoir quelque chose à écrire sur d’autres livres que les siens propres. Le fil conducteur dont vous parlez, c’est donc, simplement, la littérature, les mots. Cela étant, entre les lignes, votre question suggère une réflexion d’ordre, disons, plus déontologique. Il est vrai que chaque travail critique me place en quelque sorte devant un cas de conscience. D’abord, je ne suis pas un critique au sens estampillé de la chose, et mon oeuvre n’est sans doute pas à ce point exemplaire ou mémorable qu’elle me permette de faire état d’une quelconque autorité littéraire. Il est vrai aussi que je ne peux formuler de jugement, fût-il enthousiaste, sur un livre, sans chercher dans celui-ci quelque chose qui entre dans une sorte de résonance avec mon propre travail d’écriture ou mes propres recherches. Je veux dire par là que ce que j’aime, la littérature que je défends, dépend aussi, consciemment ou pas, de ce que je voudrais, pourrais ou ne pourrais pas écrire. En d’autres termes, il m’est difficile de lire le moindre livre sans chercher à en repérer la mécanique, les structures, les idiotismes, afin de les assimiler et d’en faire bénéficier mes propres livres. La vie (littéraire) est un perpétuel noviciat...

En tant qu'auteur publié, comment expliquez-vous toutes les difficultés que rencontrent les auteurs inconnus pour publier leurs livres ?

Peut-on dire que c’est à ce point difficile quand jamais il n’a été publié autant de livres et d’auteurs ? Je crois toutefois comprendre ce que vous voulez dire, mais il me sera difficile d’y répondre avec toute l’exhaustivité requise. Je vais me risquer à un poncif économique : l’offre est bien trop grande pour la demande. Trop de livres, pas assez de lecteurs. La mécanique qui régit l’économie du livre est absolument aberrante, vouée à de très profondes et sans doute douloureuses réformes. Ce mouvement n’est pas encore très net, mais je pense que nous entrons dans les premières années d’un certain reflux, qui expliquerait en partie que d’aucuns éprouvent quelque difficulté à trouver éditeur à leur pied. Ce à quoi je m’empresse d’ajouter que l’arrivée programmée du livre numérique et autres supports nomades ne changera pas grand-chose à cette situation : la sélectivité n’en sera que déplacée. Vous savez comme moi qu’on « pilonne » chaque année 100 millions de livres : aucun autre secteur économique, aucune autre entreprise ne supporteraient plus de quelques semaines une telle déperdition, un tel gaspillage. Alors la question, bien sûr, est de savoir pourquoi l’on publie bien plus que ce que les lecteurs peuvent humainement ingurgiter – ou que ce que le marché peut absorber. Outre les calculs économiques (erronés) des éditeurs, assis sur l’idée selon laquelle plus grande est l’offre, plus on diversifie le lectorat et plus on démultiplie la clientèle, je vois à cela une dimension plus souterraine, liée à un double phénomène de civilisation. Nous vivons un temps un peu égaré, dans une société qui échoue en partie à se comprendre et à se reconnaître elle-même. Il est possible que le livre apparaisse, ne serait-ce qu’en vertu de son ancienneté, comme une valeur refuge, un outil irremplaçable pour formuler une pensée apte à nous guider dans l’histoire du monde. Nous écrivons, nous publions, parce nous cherchons de manière effrénée à nous comprendre, à la fois comme ensemble social et comme monade disséminée dans cet ensemble. Enfin, je crois que nous vivons un temps de désacralisation progressive du livre, de l’écrit, de l’écrivain, désacralisation qui, en un apparent paradoxe, conduit un nombre croissant de personnes, non seulement à vouloir écrire (de cela il y aurait tout lieu de se réjouir), mais surtout à vouloir être lu – donc publié. Poussé aux confins de l’absurde, ce modèle conduirait à ce que chaque auteur n’ait plus en fin de course qu’un seul lecteur : lui-même. Si nous défendons une certaine idée de la littérature, si nous défendons, autrement dit, une certaine exigence éthique et esthétique, alors nous devons nous réjouir qu’il ne soit pas aussi simple que cela d’être publié. Je mets les pieds dans le plat : tout le monde ne peut pas être écrivain. Et il ne s’agit évidemment pas, ce disant, de réserver cette « activité » à je ne sais quelle élite, mais tout simplement d’admettre que se vouer à l’écriture ne convient pas à tout le monde et va de pair avec un certain tempérament, une certaine complexion personnelle. Donc, non seulement il n’est pas grave que tout le monde ne puisse pas être écrivain, mais c’est tant mieux.

Marc, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

Je ne suis pas sûr de le savoir et ne le saurai probablement jamais – ne serait-ce que parce que je ne cherche pas spécialement à le savoir. Les choses sont trop complexes, trop enchevêtrées. Aucune causalité n’est fondamentalement ni distinctement identifiable. J’ai écrit, j’écris, parce que l’écriture m’offre un espace, une circonstance et une consistance sur lesquelles je peux m’appuyer pour atteindre à une certaine forme de plénitude, d’introspection et d’intelligence. C’est ma façon à moi d’approcher au plus près d’une solitude désirée ou, pour renverser les termes de la proposition, de me maintenir le plus éloigné possible d’une solitude subie. J’écris parce que je ne me sens jamais autant ouvert aux possibilités existentielles et métaphysiques, cérébrales et physiques, que dans le temps de l’écriture. J’écris parce que je peux éprouver un plaisir un peu trouble à constater que ce que j’écris est en général plus intelligent que moi : c’est aussi ce franchissement, ce dédoublement qui est enivrant. Je constate, en écrivant, l’inadéquation, même relative, entre ce que j’écris et ce que je suis. Quand on écrit, on explore, presque sans le savoir, quelque chose de soi que l’on est
d’ordinaire incapable de localiser en soi.

Et que morts s'ensuivent est une satire sociale. Du cocasse à l'absurde et toujours porté par une élégance de style, la lecture est délicieuse. Etaient-ce les objectifs recherchés lorsque vous avez commencé à écrire ces nouvelles ?

Je ne suis pas certain qu’il s’agisse d’une satire sociale. En tout cas telle n’était pas mon intention. Il y a de la satire, oui, et sociale, pourquoi pas, mais je dirais qu’elle est plutôt ontologique. C’est une sorte d’exploration de ce qu’il y a de définitivement moyen en nous, en chacun d’entre nous. Une manière d’exposer les limites de nos grandes fiertés humanoïdes. De défier le sens commun, les acceptions communes, les valeurs indiscutables. De m’amuser de nos certitudes collectives autant que de nos passions singulières. De faire peur en racontant des histoires qui, pourtant, ne sauraient être plus humaines. On pourra y voir du cynisme, et il y en a peut-être. Mais je revendique aussi une forme de désolation et d’abattement. Ce pourrait être, finalement, le livre d’un humaniste que l’humanisme déçoit. Pour autant, je ne crois pas avoir eu d’intention particulière. Ces histoires m’ont entraîné et je me suis laissé prendre à leur jeu, à leur mouvement interne. Bien sûr, en les retravaillant, j’ai exercé sur elles un contrôle plus ou moins souverain, leur appliquant un ensemble de pensées, de volontés, de directives, mais le fait est qu’elles m’ont en grande partie échappé, et que là réside d’ailleurs le plaisir très intense que j’ai éprouvé à les écrire. Mais il est vrai que les ai voulues caustiques, cocasses, déchirantes, dramatiques, pathétiques. A l’image peut-être de ce que peut m’inspirer un certain pan de l’aventure humaine.

Les personnages sont liés entre eux et entre les nouvelles. C'est une sorte de roman travesti en recueil de nouvelles qui décrit l'accumulation de drames humains. Qu'est-ce qui vous intéresse dans cette façon de dépeindre une réalité sociale ?

Ces personnages ne sont pas liés, si ce n’est par l’intermédiaire de l’un d’entre eux, qui revient en permanence sous des traits toujours différents, et qui pourrait incarner quelque chose comme un dénominateur commun, un parangon ou un échantillon d’humanité. Mais ce n’est pas un roman. Ce sont des nouvelles, liées seulement par un esprit, un style, et, en effet, une dramaturgie. Encore une fois, je n’ai pas vraiment cherché à dépeindre une quelconque réalité sociale, même si je le fais incidemment afin d’épaissir les coulisses. En revanche, oui, le drame est là, la mort rôde. Partout, tout le temps. Pour quelle raison, je ne suis pas certain moi-même de pouvoir le dire… Elle est pour les vivants le seul objet réel de fascination, notre ultime demeure, notre seule projection possible. Elle est inscrite partout sur les murs de la vie, et partout nous l’esquivons, la contournons, la conjurons, et cela est vain et cela créé notre humanité. Il est possible aussi que j’éprouve un certain agacement au vitalisme contemporain, à cette objurgation permanente à la vie, aux innombrables slogans, politiques ou publicitaires, qui n’ont de cesse de vanter la rupture, le renouvellement, le changement, la régénération, la révolution : toutes choses possibles seulement si l’on s’assied sur les morts, ou sur ce qui est passé – autrement dit, pour l’ultra-contemporanéité dans laquelle nous vivons, sur ce qui est mort.

Pensez-vous que la folie peut nous surprendre d'un seul coup, comme cette fille qui crève subitement les yeux de son amie ?

Bien sûr, et depuis toujours ! Mes histoires sont terribles ? Mais elles ne le sont pas davantage que le moindre fait divers dans la vie réelle ! Ce que vous appelez la folie n’est que cette chose très commune que nous nous employons en permanence à tenir à distance respectable. C’est ce qui nous habite, ce morceau de nous-même qui n’est pas moins humain qu’un autre et que nous nous acharnons à endormir, à maintenir à l’état de veille, ou de larve. C’est la source à laquelle nous allons puiser l’énergie que nous mettons, non seulement à survivre, mais à vivre, à nous reproduire, à nous regrouper, à travailler, à organiser, à prévoir. La folie est notre pathologie commune, que nous savons presque instinctivement dominer. Le mystère, c’est lorsqu’elle n’y tient plus, quand la vague finit par dominer et submerger l’individu. C’est, je crois, une longue trajectoire, un très long processus, fait d’une inadéquation à la vie dont je ne suis pas loin de penser qu’elle nous est naturellement commune. Inadéquation à laquelle il faudra bien sûr adjoindre un indémêlable écheveau de souffrances familiales, sociales, intimes. Cette « folie », lorsqu’elle se manifeste, n’est rien d’autre qu’un aboutissement.

Pour finir, que diriez-vous aux lecteurs du BSC NEWS pour les inciter à lire votre dernier livre Et que morts s'ensuivent, paru au Seuil ?

Votre première question m’interdit presque de vous répondre : l’on ne saurait être à la fois écrivain, critique, et critique de ses propres écrits. Moralité : c’est à vous de leur dire !

 

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jeudi 20 janvier 2011

Soirée d'hommage à Frédéric Berthet

Retour de cocktail - une fois n'est pas coutume. A l'occasion de la parution de Correspondances 1973-2003 et de la réédition de Daimler s'en va, de Frédéric Berthet, ses amis, admirateurs et lecteurs, se sont  retrouvés ce soir à la galerie Zürcher, Paris 3ème.

Ralliement de toute une époque ou presque, de tout un style aussi, tels qu'on peut s'en pénétrer tout au long de ces magnifiques Correspondances. A commencer par Norbert Cassegrain, le maître d'œuvre, affable, enjoué. On croise Claude Durant, Éric Neuhoff, Jean Echenoz, Françoise de Maulde, Bernard Zürcher bien sûr, Marcelin Pleynet (Philippe Sollers suivra de peu), Dominique Noguez, Leo van Maris, son traducteur néerlandais, venu spécialement pour l'occasion, Huguette Berthet, mère de Frédéric ; enfin Michel Déon, gaillard, l'œil vif, scrutateur, et qui, il faut bien le dire, aura contribué, ô combien, à donner à cette correspondance sa tonalité fiévreuse et sa drôlerie pleine d'affection.

Norbert Cassegrain me dit que d'autres textes de Frédéric Berthet paraîtront sous peu. On les attend. D'ici là, précipitez-vous sur ces Correspondances 1973-2003, c'est un petit régal d'intelligence et de sensibilité (éditions La Table Ronde).

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Norbert Cassegrain, sa fille, Van ParisJean Echenoz - Michel Déon - Leo van Maris et Norbert Cassegrain

 

 

 

 

dimanche 9 janvier 2011

NAISSANCE DE L'ANAGNOSTE

Chers amis et lecteurs,

Le statut de ce blog change à compter de ce jour. Éric Bonnargent et moi-même lançons une nouvelle initiative baptisée L'ANAGNOSTE. C'est sur ce nouveau blog, exclusivement littéraire, que vous pourrez dorénavant suivre mes différents travaux critiques.

Je continuerai toutefois d'alimenter mon blog personnel, suivant les circonstances, mon bon plaisir ou mes lubies, éventuellement mon actualité éditoriale.

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Cliquer sur l'image pour découvrir L'Anagnoste.

 

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