mardi 6 avril 2021

Virginie Barreteau - Ceux des marais

Virginie Barreteau - Ceux des marais


Les mystères de la chambre noire

J'ai acquis ce roman sans rien en savoir, seulement son titre, qui me ramenait confusément à ma jeunesse aunisienne et poitevine, sans doute séduit aussi par sa couverture, mélancolique mais assez lumineuse pour deviner que son autrice ne verserait pas dans la complaisance. Les quelques premières pages lues, j'ai eu peine à croire, comme indiqué sur la notice de l'éditeur, qu'il se soit véritablement agi d'un premier roman : tout était si pur, si juste, précis, maîtrisé. Et puis je me suis laissé embarquer au fond d'une barque sillonnant de sombres palus, songeant à Flaubert, à Maupassant, à une certaine manière, scrupuleuse, minutieuse, attendrie, de faire dire au réel bien plus qu'il ne croit avoir à dire. 

L'intrigue est mince, comme le requiert le précepte flaubertien, « le style étant à lui seul une manière absolue de voir les choses. » Elle tient ici à l'incessant labeur d'un docteur visitant ses patients éparpillés autour d'un pays de marais où chaque famille, chaque être a ses secrets, et où les misères sont incommensurables et nues mais toujours taciturnes. Détail qui a son importance : ledit docteur est féru de photographie, pratique qui pour ses congénères est au moins aussi mystérieuse que la médecine, pour ne pas dire une manière de sorcellerie.

La puissance d'évocation du roman de Virginie Barreteau, sa prose lente, déliée mais toujours nette et rythmée, cet éclat d'étrangeté merveilleuse dont elle imprègne cet univers clos et fini, confèrent à son naturalisme funèbre un je ne sais quoi de ferveur lyrique qui réussirait presque à nous projeter aux confins du fantastique. Peut-être est-ce lié à cette impression que j'ai eue parfois, dans certaines scènes, certains tableaux, de pouvoir contempler une nature morte ; certaines pages admirables constituent d'ailleurs authentiques études picturales. Virginie Barreteau n'a pas son pareil pour saisir le trouble des visages, révéler ce que taisent les corps, croquer ce qui détermine un geste, une parole, un lieu ; pas son pareil non plus pour dévoiler ce que cachent ces figures bourrues et ces parlers maraîchins où, à défaut peut-être d'autres nourritures, l'on mange volontiers les syllabes. Tout cela n'est guère moderne, dira-t-on peut-être. En effet, c'est mieux que cela : c'est digne de passer l'épreuve du temps.  

Virginie Barreteau, Ceux des marais - Éditions Inculte

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lundi 29 mars 2021

David Vann - Komodo

David Vann - Komodo


Femme en apnée

J'ai rarement autant l'impression de pouvoir entrer en intelligence et sensibilité instantanées avec un auteur qu'en ouvrant un roman de David Vann. On se demande souvent ce qu'est le style, ce qu'est un grand écrivain, à quoi peut bien tenir qu'un univers doté d'une syntaxe puisse à ce point faire office de carte d'identité, mais le fait est que, depuis la traduction en France de Sukkwan Island, en 2010, j'éprouve vraiment le sentiment que David Vann est entré dans ma vie. 

Komodo, son huitième roman, ne fait pas exception. On y retrouve d'emblée tout ce qui fait cette patte tendre et acérée, duveteuse et griffue, à savoir un univers d'une exceptionnelle densité (sous-marin, ici), un décorticage au scalpel du chaos existentiel et des liens familiaux, et cette façon qu'il a de nous maintenir sur un fil, dans l'omniprésence d'un danger que l'on ne peut discerner qu'entre les lignes. Car cette sensation se loge toujours dans le banal ou l'anodin ; l'inquiétude ne niche toujours au creux du moment le plus apparemment serein, et il n'est pas un instant de paix qui ne soit hanté — « Je me sens détendue, heureuse même, un sentiment si rare que je m'en méfie un peu, je ne le reconnais pas. » L'auteur a une manière bien à lui, presque indolente, impassible, de dire le drame ou le tragique, si bien que, quand la chose finit par advenir, on en reste abasourdi. Le mal est glissé à l'intérieur même de la banalité, comme quelque chose d'incident ou de négligeable. Ainsi apprend-on en passant, l'air de rien, que le père de Tracy, protagoniste principal du roman, jeune femme d'une quarantaine d'années éreintée par la vie de famille, le couple et le maternité, s'est suicidé lorsqu'elle avait huit ans — rappelons que le propre père de David Vann, alors âgé de treize ans, s'est lui-même suicidé. Or c'est un des miracles de sa littérature que de savoir à chaque fois nous saisir d'effroi, pas seulement en faisant grésiller la bande-son, nous ne sommes pas dans l'épouvante, mais à un moment où l'on ne peut pas même y songer, jamais loin du contretemps.

Partant d'une idée très simple (Tracy, accompagnée de sa mère, part retrouver son frère, Roy, dans l'île de Komodo, en Indonésie, pour une semaine de vacances qu'elle espère paradisiaques), David Vann va, page après page, tracer, préciser, circonstancier les contours des sentiments les plus âpres et les plus inavouables, ceux que l'on tient bien enfouis — « cette envie de mordre et de déchiqueter »  —, les profondeurs sous-marines se parant ici des vertus du luxe et de la quiétude. Mais rien de tout cela n'est gratuit, il n'y a pas de complaisance. Et l'on ne peut jamais, lisant Vann, ne pas éprouver quelque chose d'une souffrance profonde, d'une amertume, d'un regret, d'une « désolation ». Il pose trop crûment, trop durement, la question de la liberté. « Puis-je être libre ? » finit d'ailleurs, presque ingénument, par se demander Tracy. De la liberté, donc de tous les filets dans lesquels l'individu est pris dès sa naissance. Or c'est aussi la conscience de ces déterminismes qui rend la liberté douloureuse. Quand on comprend que la vie n'est jamais ce qu'on aurait rêvé qu'elle soit. Quand Tracy se demande pourquoi elle a tant voulu se marier, et pourquoi précisément à cet homme-ci. Et pourquoi elle a tant voulu avoir des enfants et fonder une famille. Vann ne cache rien des rancœurs et des pulsions de Tracy, qui ne sont que ce qu'il reste de l'humanité quand le vernis craque. Et il le fait à rebours d'une époque qui n'aime rien tant que désigner le geste du mal pour y plaquer le nom du coupable. Car Vann, d'une certaine manière, c'est l'anti-populisme pénal. Il ne montre pas du doigt le coupable : il décortique le mal, son histoire, son procès, et plus encore son caractère irréfrénable. Et ce qu'in fine nous en percevons, l'acte, n'est que la conclusion presque mécanique d'une machine folle lancée depuis les origines. L'enchaînement des causes est toujours premier chez Vann, c'est ce qui donne à son œuvre sa puissance destinale inouïe. Et que les choses tournent à la tragédie ou s'ouvrent soudainement sur un motif d'espérance ne tient que très marginalement à l'usage que nous faisons de notre libre arbitre. Là encore, nul besoin de hauts faits pour le vérifier, le trivial de la vie y suffit amplement — « Je retourne à la hutte pour enfiler mon maillot de bain humide, récupérer ma crème solaire, ma serviette et ma casquette, veste, chaussettes et cagoule, etc. Des routines, même en un ou deux jours. Nous sommes ainsi faits, à bâtir notre structure dans le néant. »

On est souvent, chez Vann, aux confins de plusieurs registres : d'autres mondes semblent toujours imaginables. Mais ça ne bascule jamais car la vie oblige à tenir ferme, condamne à garder les pieds sur terre. C'est une lutte, et c'est cette lutte, celle de Tracy, qu'il raconte dans un très puissant élan d'entendement ontologique et de compréhension intime. Éreintée par un sentiment impérial d'impuissance et de dépossession, Tracy s'approche douloureusement du moment où elle ne pourra plus, ne voudra plus lutter — « La proue en bois sombre passe trop vite et le capitaine renverse les gaz. Ce serait parfait d'être déchiquetée par l'hélice et de ne plus jamais avoir à réfléchir. » S'il est des femmes (et il en est...) qui pensent qu'aucun homme ne pourra jamais comprendre ce qu'elles vivent et sont, que celles-là lisent donc Komodo. Comme tressé à la peinture magistrale de fonds sous-marins eux aussi à couper le souffle, on n'a pas si souvent écrit le sentiment de perdition et de délabrement intérieur d'une femme et d'une mère avec autant d'empathie et de crudité.

David Vann, Komodo - Éditions Gallmeister
Traduit de l'anglais (américain) par Laura Derajinski

mardi 16 mars 2021

Alain Veinstein - La partition

Alain Veinstein - La partition


Surpris par le dit

Il faudrait pouvoir entrer dans un livre comme dans une forêt vierge. Ne s’y aventurer qu’à la machette, les mots pour seule boussole, les taches de ciel pour oxygène. Oublier ce que l’on sait de son auteur, mais pas seulement : oublier ce que l’on sait de tout ; n’avoir enfin pour soi que la langue, faire feu de toute émotion, fi de toute connaissance. Cette suggestion très onirique ne vaut pas seulement pour la poésie, dont on entend parfois qu’il faut la lire sans chercher à la comprendre – mais autant demander à l’homme de se défaire de ce qui le fait homme –, mais pour toute parole transmuée dans l’écrit. Ainsi le verbe nous apparaîtra-t-il dans son absolue et munificente candeur, déchargé de ses usages, débarqué de ses usures. Il n’empêche que la chose affecte particulièrement les poètes. Poètes auxquels, inexorablement, Alain Veinstein appartient. Le savoir n’est d’ailleurs pas absolument indispensable pour le lire : il suffit de le lire pour le savoir. Nous lirons donc le livre d’un poète qui a décidé d’écrire un roman. Et il faut bien dire que le producteur de « Surpris par la nuit », l’émission de France-Culture, nous a surpris par son dit, ou plutôt par la souveraineté de son dit – au sens du « Dict » ou du « dit poétique » de Heidegger : « Tout grand poète n’est poète qu’à partir de la dictée d’un Dict unique ». Car s’il ne s’agit pas ici d’un roman poétique mais bien d’un roman à part entière, il n’en persiste pas moins à prendre sa source dans un Dict impérial et primitif. Ce pour quoi l’on peut dire d’Alain Veinstein, grand Prix de poésie de l’Académie française, qu’il a une œuvre. Ce quatrième roman, pour les raisons que je viens d’indiquer, constitue donc un hybride particulier, par moments maladroit s’il on s’en tient à la crédibilité et à l’organisation narratives, mais toujours infiniment touchant, et, mais vous vous y attendez, magnifiquement écrit.

Au fond, l’enjeu est assez simple. Imaginez un homme qui ne vit plus que pour en tuer un autre, autre dont on comprend sans tarder qu’il lui est intimement lié. Abattre cet homme, qu’il considère comme un « tueur », lui est absolument nécessaire pour vivre enfin, et en finir avec « les silences et la noirceur » que lui reproche celle qu’il aime. Ce crime seul lui permettra, peut-être, de renouer avec la vie, son fil d’amour et ses horizons nettoyés. Ainsi prépare-t-il son terrain avec soin, échafaude mille plans après avoir fait les mille repérages de circonstance, puis traque, farfouille, fouille, fouine, fourre son nez là où les bonnes mœurs condamnent d’ordinaire toute immixtion, investit l’antre de l’ennemi et observe chacune des secondes de sa vie passant, du haut de son mirador de fortune, un pauvre grenier délabré où il se terre pour glisser l’œil entre les jointures du parquet, espionner son logeur et attendre son heure. Car pour le crime l’heure vient toujours : le métier de criminel consiste simplement à l’attendre. 

Dans cette mansarde sans lumière dont je ne peux m’empêcher de penser qu’elle est un peu comme une allégorie du surmoi, dans ces combles où s’amoncellent les souvenirs et les débris d’un autre, notre homme affronte les jours et les lunes, et le froid, et la faim, mais plus que tout encore, le doute. Il faut dire que celui dont il convoite l’anéantissement, constatons-le à notre tour en passant l’œil dans les interstices du plancher, n’est pas à proprement parler effrayant : petit, maigrelet, rabougri, souffreteux, grabataire, mort à sa manière, bref ce qu’il convient d’appeler un petit vieux. Or le petit vieux n’est pas n’importe qui : il s’appelle Samuel Wallaski, c’est un des pianistes les plus doués de son temps, il a connu le monde et la gloire internationale, goûté les plus grandes acoustiques, les plus grands lieux, et ces récitals où le public, debout comme un seul homme, applaudit à tout rompre en priant que le rideau ne se baissât pas. Wallaski partage sa vie avec une drôle de femme, « la Mauvaise », dont la passion quasi-exclusive consiste à élever des fleurs pour en faire des couronnes mortuaires. Observons-les. Après tout, nous ne sommes pas moins voyeurs que le pauvre malheureux qui ronge sa haine dans son grenier, acculé à consigner la misère, la solitude, l’extrême détresse de ceux qui vivent là, à deux embardées de ses prunelles. On se dit que ce n’est pas possible, que quels que soient les griefs qu’il ait à lui adresser, tuer ce géronte qui ne ferait pas même un bon grand-père, ce musicien prodigieux qui rompit avec les honneurs et écrit dans son journal intime – que nous compulsons complaisamment avec le narrateur – qu’il ne joue pas du piano mais qu’il ne fait que « ramper dans la boue », tuer cet homme, donc, déjà mort de s’être déjà suicidé aux yeux du monde et de son instrument, déchoir cette fragilité incarnée, cette carne à bout de sang, constituerait un crime parfaitement innommable – et surtout parfaitement vain. Le narrateur le sent bien, d’ailleurs : à son contact, l’image qu’il se faisait du tueur s’altère peu à peu et finit, bon an mal an, par restituer un peu de son âme à cette chair de misère qui traîne par loques et silences. L’ère du soupçon s’éloigne, le tueur de la mansarde s’emplit de compassion, son empathie l’emporte, le voilà qui flirte avec le cœur. Piètre professionnel : il est bien trop sentimental. Lui qui voulait écrire cette histoire « avec la pointe la plus aiguë de sa vie » se surprend à souffrir des souffrances du maître de maison, l’ancien maître de piano que la vie mit au rebut. Imperceptiblement le récit nomme l’adversaire, sa femme, leurs prénoms s’installent dans le texte. Samuel, Betty : le lecteur les aimait déjà, il ne manquait plus que le narrateur s’y mette. 

Celui qui a un peu vécu dans un grenier saura de quoi je parle. Il y fait froid, et puis la moisissure, la relégation, et les oiseaux qui se cognent à la lucarne, et on voudrait les attraper d’une main pour les dévorer tant il y a longtemps qu’on n’a pas mangé, et le jour qui n’entre plus, ou si peu, et si mal, et la poussière qui se dépose, partout, quoi qu’on fasse, comme les graines d’une existence envolée. Et ces souvenirs, ce fatras de petites immondices intimes qui s’entassent comme les restes d’anciens mets, exquis sans doute mais dont on ne veut plus. Et ce violon, peut-être le premier indice du retournement mental, du renversement des rôles, de l’abdication du tueur. Car il en joua, naguère, du violon, le narrateur tueur. Mal bien sûr, enfin pas aussi bien que l’autre tueur, en bas, le vrai, le pianiste des foules. Ce violon qu’il retrouve, ici, dans la poussière, mieux qu’un cordon ombilical, mieux qu’une transfusion sanguine, mieux qu’un passage de témoin, ce violon qu’il n’a pas même la liberté de faire sonner, juste faire mine, se contraindre à n’en caresser que le bois et les cordes, se contenter de n’en sentir que le frémissement au bout de son archet, par crainte d’éveiller l’ennemi qui rôde – l’ennemi rôde toujours, c’est sa définition, son attribut, tout rôdeur est un ennemi qui ne s’annonce pas. Elle est là, la « partition », à double foyer : celle dont on tourne les pages, celle qui disjoint deux êtres, comme deux territoires que l’on aurait scindés, frontières inviolables qui n’ont plus besoin de tracés. La musique est à la fois ce qui saute par-dessus les frontières et ce qui fait lien, ce qui rapproche et ce qui éloigne : révélation de l’humanité commune de l’instrumentiste comme de l’inatteignable altérité de son art, donc de son être. Rien en partage, la musique pour soi, en soi. Sauf dans les pages ultimes du texte, moment magnifique, poignant, quand deux âmes en viennent aux quatre mains pour livrer une dernière joute, qu’aucune des deux n’avaient prévue – mais, peut-être, secrètement espérée.

Il reste que le roman est au poète un continent douloureux. Écrit dans la plus belle et la plus élégante des langues, La partition ne donne aucun tournis. Oubliez l’énigme, il n’y en a pas, ou si peu. Et si maladroitement résolue. Elle n’est pas un sujet, ou disons qu’elle est un sujet sans intérêt. Elle n’est là que pour tenir en haleine la complexion sensible d’un homme bouffi d’angoisses, de peurs ancestrales, de sentiments d’abandon et d’irrésolutions fondatrices. Il y a quelque chose d’échenozien dans cette écriture qui se retire comme la marée au petit matin, mais sans le plaisir instantané, immédiat du thriller. Rien d’étonnant, alors, que le narrateur tourne autour de sa quête comme l’auteur autour de son texte. Le processus d’écriture en dit plus long que l’histoire. Ça hésite, ça obsède, ça va de l’avant, ça recule, ça peste, ça hésite, ça s’éteint et ça s’enflamme : écriture au diapason des belles contradictions du narrateur, qui s’esquinte, sur les cordes de son violon comme sur celles de son cœur, dans l’exploration de la bonne tonalité, du bon vibrato, de la bonne cadence. Il confesse d’ailleurs écrire « dans la maladresse d’un faux présent ». Est-ce confession du narrateur ? De l’auteur ? Aveu de la difficulté, en tout cas, de tenir les deux bouts du registre narratif qu’il s’est choisi : l’intrigue, et la poésie ; le souffle et le temps mort ; le récit et le dit. Nous nous échouerons sur un îlot d’amertumes, là où baignent les amours contrariées.

Alain Veinstein, La Partition - Éditions Grasset

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Article publié dans Esprit Critique,
revue de la Fondation Jean-Jaurès, janvier 2005.

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vendredi 5 février 2021

Isabelle Flaten - La folie de ma mère

Isabelle Flaten - La folie de ma mère


Une mère, un père et passe

De ce que j’en sais, la possibilité de ce récit taraudait Isabelle Flaten depuis longtemps. On peut le comprendre : le livre à la mère – au père – peut bien être le livre d’une vie. D’Isabelle Flaten, on a toujours connu l’écriture nerveuse, parfois à fleur de peau, sans grands effets, comme travaillée par en-dessous par un je-ne-sais-quoi de colérique et de farceur, d’où naît ce style volontiers rapide, turbulent, incisif, parfois sarcastique. L’humour, donc, n’est jamais bien loin, retourné contre soi ou à visée plus sociologique, et c’est un humour dont on sait très tôt qu'il n’est jamais gratuit : plutôt l’indice d’une certaine humeur, agacement, impertinence ou coup de sang. Ce qui fait des livres d’Isabelle Flaten des objets finalement assez singuliers, où l’on peut tout à la fois rire ou sourire et se sentir lesté d’une certaine gravité ; d’un mot, disons que la légèreté apparente peut bien être lue comme une façon polie d’appuyer là où ça fait mal.

L’étonnant est qu’elle ne perd rien de ces attributs dans ce livre-ci, qu’il est tout de même difficile de considérer comme un roman et qui, par son registre et dans sa nécessité même, aurait bien la pu conduire à atténuer ce que son mauvais esprit a généralement de réjouissant. Isabelle Flaten se raconte, et se raconte à travers une mère qui n’en finit plus de côtoyer la folie : cela seul aurait pu suffire à édulcorer le fiel gaillard qui fait l’ordinaire de sa prose. D’autant qu’à cette mère insaisissable fait écho un père littéralement insaisi, comme nous le découvrons dans la dernière partie du livre. Autrement dit, rien ou si peu de ce qu’Isabelle Flaten raconte ne prête véritablement à sourire, et l’on ne peut pas ne pas éprouver l’espèce de grisaille ou de rire jaune qui teinte jusqu’aux scènes les plus cocasses (le trait folâtre de sa peinture des années 70, quand certaines marottes valaient certitudes idéologiques, vaut son pesant). Pour autant, jamais elle ne nous enfonce dans les marécages de la sentimentalité : elle a compris depuis longtemps qu’aucune périphrase ne sera jamais aussi nette et dure que l’exposé des seuls faits et motifs, et sait que jugements et sentiments croupissent dans l’eau de rose davantage qu’ils n’y croissent.

Exit le pathos, donc, qui ne résiste pas à une écriture étonnamment assurée dans ce type de récit propice à l’indécision, aux contournements ou aux évitements. Et l’on se surprend à constater, lisant ce livre qui devait être au bas mot assez déroutant à écrire, combien son écriture a gagné en précision, en mobilité, en maîtrise, mue par un rythme, ou plutôt l’évidence d’un rythme que je ne crois pas avoir rencontré, du moins à ce point, dans ses précédents textes, et qui achève de nous laisser sur une impression de grande maturité. Aussi me demandé-je si Isabelle Flaten ne serait pas, ici, à son meilleur.

Isabelle Flaten, La folie de ma mère
Éditions Le Nouvel Attila

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jeudi 12 novembre 2020

Jean-Patrick Manchette - Journal 1966-1974

Jean-Patrick Manchette - Journal 1966-1974


Poigne de Manchette

Le jeune Jean-Patrick Manchette, celui que l’on découvre dans ce premier volume de son Journal, savait-il qu’il serait un jour objet d’un culte – lui qui les avait tant en horreur ? Savait-il que la doxa le décorerait du titre d’inventeur d’un très improbable « néo-polar » – lui qui jurait d’abord par ces inégalables vieux de la vieille que sont Hammett et Chandler ? Pouvait-il seulement imaginer qu’aucun auteur de polars, presque quinze après sa mort, ne pourrait se dispenser d’une lecture de La position du tueur allongé, de Ô dingos ! Ô châteaux ! ou de Que d’os ? Sans doute pas La publication de ce Journal nous montre toutefois, en plus d’une personnalité sans doute moins monolithique que ce que la postérité a pu propager, qu’il s’en donnait les moyens.

Aussi ce premier tome intéressera-t-il particulièrement les écrivains, au-delà bien sûr du cercle large des lecteurs du genre, ceux en tout cas que l’existence confronte à la littérature Car ce qui est intéressant ici, c’est que l’on assiste, presque en direct, non à la naissance mais à la fabrication d’un écrivain. Manchette n’a pas vingt ans lorsqu’il comprend n’être fait que pour l’écriture, qu’il ne saurait être apte à autre chose, et qu’elle seule lui fournira le ou les moyen(s) de subsister. Son Journal est très lucide sur ce point, comme il l’est d’ailleurs par principe sur tous les autres : ici, pas question d’Art, mais d’usinage, de besogne et de sueur. C’est le côté sympathique de Manchette, cette impression qu’il laisse de n’exercer qu’un métier comme les autres, lequel, certes, requiert bien quelque talent particulier, mais exige d’abord d’être doté d’un tempérament et de se soumettre au long cours à une discipline qui confine à l’obsession. Sans doute faut-il minorer un peu cette impression puisque, comme il l’écrit lui-même : « Ce journal, hélas, n’est pas un journal intime. J’y note les faits quotidiens et les réflexions intellectuelles. Je n’y note pas les sentiments. Ils sont pourtant très importants et vifs. J’éprouve par exemple une grande passion pour Mélissa, une grande fierté à son sujet, un grand enthousiasme pour la vie de ma famille et une grande satisfaction. Mais je suis incapable de noter tout cela qui est sentimental. À moitié parce que c’est trop intime, à moitié parce que je cohabite tout le temps avec mes sentiments au lieu que je cohabite passagèrement avec les faits et la réflexion (politique par exemple.) » Du fait de cette contrainte, disons de cette complexion, la lecture du Journal de Manchette s’avère par moment un peu fastidieuse : son appétit pour le réel, pour l’époque et ses frasques, sa curiosité pour ce qui se trouve là, à portée immédiate, le souci aussi de ne rien négliger, de ne rien manquer, l’attention portée au moindre fait qui pourrait lui donner de nouvelles idées pour ses travaux, tout cela le conduit à une énumération parfois éreintante des menus événements de la vie au jour le jour, entre problèmes d’argent, vie familiale, programmes télévisés, compilation d’articles de presse, affres de la vie matérielle et aléas de l’économie du livre – où l’on vérifiera au passage que tout écrivain doit toujours se battre contre la terre entière pour faire valoir sa littérature, et subsidiairement ses droits. Il n’empêche : la vie quotidienne de l’écrivain peut bien ressembler à celle de quiconque, sa boulimie de travail, son invraisemblable curiosité intellectuelle, cette manière qu’il a de mener de front les travaux les plus alimentaires et l’œuvre la plus personnelle, tout cela force le respect. 

Frappante aussi est l’acuité intellectuelle du jeune Manchette. Rien de ce qui relève de la pensée ou de la création ne lui est étranger, tout stimule son esprit critique – dont il peu de dire qu’il est acéré, comme en atteste la litanie des « merdeux » et autres « fascistes » dont affuble telle œuvre littéraire ou cinématographique. Il dévore tout, tous les genres, philosophie et cinéma, western et Nouvelle vague, et suis aussi bien l’actualité internationale que celle du Chasseur français ; il est impitoyable mais il cherche partout, s’alimente à toutes les sources, et il faut bien constater que le plus injuste du plus injuste de ses jugements, et il y en a, ô combien, reste dûment motivé. Tempérament soumis à la radicalité, allergique aux conventions, entraîné par un désir un peu maniaque d’intelligence et de perfection, Manchette tranche, distribue bien plus de mauvais points que de bons, s’impatiente de telle faute de construction dans tel film, de telle lourdeur dans un tel livre : en réalité, il veut qu’on le bouscule, qu’on l’ébahisse, il veut, finalement, prendre des leçons, or il ne voit trop souvent que concessions, filouteries et facilités. C’est d’ailleurs cette radicalité et cette allergie qui le conduiront à s’intéresser de très près au situationnisme et qui, nonobstant le dépit que cela suscitera chez certains, le conduiront à juger d’un œil terriblement narquois l’extrême gauche de sa génération. Aussi un certain gauchisme lui apparaît-il comme un autre moule, tout juste alternatif, où nombre de ceux qui y entrent le font de bien meilleure grâce qu’il ne l’admettent, ne serait-ce que pour pouvoir se ranger par la suite. Il écrit par exemple du « mythe de la libération sexuelle » qu’il est « seulement un éloge du dévergondage, la création d’une nouvelle couche de consommateurs pour une nouvelle marchandise, le sexe capitaliste pourrait-on dire. » Quant à mai 68, Manchette n’en dit quasiment rien ; tout juste se borne-t-il, le 23 mai, à constater un certain « bordel social et politique », même s’il s’attriste, le 14 juin, que la révolution soit « devenue triste », avant de se réjouir, le 16 du même mois, que « la télévision en grève passe un film chaque soir », et ce faisant lui permette d’assouvir sa passion de cinéphile averti.

Par excès de cérébralité, le jeune Manchette pourrait avoir quelque chose du petit présomptueux emporté par un cartésianisme qui ne promet guère que du dépit. Le jugement serait pour le moins hâtif. Si la combativité domine, avec son lot de partialité et d’iniquité, ce n’est qu’à l’aune d’une incroyable voracité littéraire, d’un irrépressible besoin d’écrire, de lire et de progresser. Ce qui se devine entre les lignes, ou au contraire s’y exprime explicitement, c’est un tempérament plus vulnérable qu’il y paraît, ouvert à la fatigue, attentif à l’échec, sensible à la mélancolie quoique se l’interdisant toujours. Le conformisme que l’on a pu déceler dans son Journal, cette aspiration à une vie calme et paisible, vouée à l’écriture et à sa famille, n’est pas le signe d’un esprit mesquin ou petit-bourgeois, mais la conséquence d’une existence qui ne lui laisse ni répit intellectuel, ni certitude social, de la même manière que la sévérité de ses jugements n’a d’égal que la tristesse qu’il éprouve devant le cours du monde, cours que, in petto, à vingt-cinq ans déjà, il sait inéluctable. Il y a du pessimisme historique chez le jeune Manchette, et c’est aussi ce pessimisme qui fonde sa littérature en rupture, celle dont on peut dire aujourd’hui qu’elle engendra un écrivain : il y a bien un avant et un après Manchette.

Jean-Patrick Manchette, Journal 1966-1974 – Éditions Gallimard
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n°11, juillet/août 2008

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dimanche 27 septembre 2020

Isabelle Floch - Quelques morts de mon père

Isabelle Floch - Quelques morts de mon père


Juge, père et passe

C'est un récit aussi intelligent que touchant, serein que sensible, et qui n'exige aucunement de son lecteur qu'il soit versé dans le droit ou l'histoire judiciaire, que publie Isabelle Floch, fille du juge Guy Floch, aux Éditions Le Bord de l'eau. Si la France des années 1970/80 lui sert naturellement de toile de fond et si quelques-unes des grandes affaires de la période y sont bien sûr évoquées, ce livre est d'abord celui d'une fille, puis d'une femme, qui aura passé maintes années de sa vie à courir après son père - lequel n'était finalement pas son géniteur. Crimes, barbouzeries, relents d'Algérie française, guerre des egos à la magistrature, compromissions policières, arrivée de la gauche au pouvoir et quête du père : toutes les grosses ficelles d'un thriller sentimental s'étalaient sur sa table, et il eut été facile à Isabelle Floch de manœuvrer sur la vague d'un certain pathos identitaire. Elle a fait tout le contraire : écrit un livre où, tout en faisant montre d'un jugement très sec et documenté sur l'histoire, elle  exprime, dans une langue de belle tenue, mordante, sensible, d'une sincérité parfois désarmante, tout ce qui pouvait tarauder la petite fille puis l'adolescente qu'elle était devant cet homme qui, revenant d'Algérie après y avoir perdu un frère, n'eut de cesse par la suite d'apprivoiser ses ombres et ses blessures.

Bien oublié aujourd'hui, Guy Floch, vice-président du tribunal de Paris après avoir été juge d'instruction puis président de cour d'assises, fut dans ces années-là, et assurément à son corps défendant, l'un de ces juges que l'on ne qualifiait pas encore de « médiatique ». Le récit d'Isabelle Floch nous ramène au temps d'une France qui, son récit nous le confirme, n'existe plus : celle des années Blier, Gabin ou Ventura — que l'on voit d'ailleurs brièvement passer dans ce récit. Floch eut aussi bien affaire au grand banditisme, entre enlèvements, prises d'otages et escroqueries meurtrières, qu'aux nostalgiques et autres barbouzes de l'Algérie française. Notamment à l'occasion du fameux procès de Bastien-Thiry, organisateur de l'attentat du Petit-Clamart, épisode qui ne sera pas exempt d'un certain pittoresque puisque l'avocat de Bastien-Thiry viendra le provoquer pour un duel au sabre qu'interdira in extremis le ministre de l'Intérieur de l'époque, Pierre Mesmer. 
Mais c'est l'assassinat du prince de Broglie, au soir de la Noël 1976, qui marquera sa carrière (rappelons que l'affaire est classée Défense et qu'il ne sera possible d'accéder aux informations demeurées secrètes qu'en 2025). Je me souviens encore, j'avais huit ans, du journal télévisé de cette soirée pour le moins particulière, de quelques bribes qui animaient les conversations d'alors et du soucieux sillon qui se dessinait sur le visage de mon propre père. Il faut dire que Jean de Broglie, arrière-petit-fils de Mme de Staël, acteur et cosignataire des accords d'Evian, secrétaire d'État dans les gouvernements de Michel Debré puis de Georges Pompidou, important contribueur financier de la campagne présidentielle de Valéry Giscard d'Estaing en 1974, était la première personnalité politique assassinée depuis 1944, lorsque des miliciens abattirent Georges Mandel. À l'occasion de cette affaire, le juge Floch sera mêlé à un imbroglio qui le poursuivra jusqu'au terme de sa vie et auquel il sera mis fin lors d'un procès qu'il intentera (et que sa fille gagnera en 1993, soit cinq années après sa mort) contre André Giresse, ancien président de la cour d'assises de Paris qui l'accusait dans un livre (Seule la vérité blesse : l'honneur de déplaire, Plon, 1987), de « dissimulation de documents ». Floch, qui mena l'instruction, en fut écarté, écrit Georges Kiejman dans sa préface par des dirigants politiques « soucieux de transformer en crime crapuleux ce [qu'il] était en train de faire émerger pour ce qu'il était, un crime d'État. » Floch avait en effet obtenu, « par des voies détournées », des rapports de police confirmant, trois mois avant son assassinat, que des menaces pesaient sur le prince de Broglie, ce que le Canard enchaîné révéla en 1980. Or, afin de tenir parole et ne pas mettre en danger les jours de son informateur, il avait décidé de ne pas verser ces pièces au dossier d'instruction. Je ne saurai affirmer, comme le fait Isabelle Floch, que toute cette affaire scella le sort politique de Valéry Giscard d'Estaing aux Présidentielles de 1981, car nous sommes alors tout de même à un an des élections — et un an, en politique, c'est long. Mais il est incontestable en effet qu'un coin est enfoncé dans la mécanique bien huilée du plus jeune président de la Vème, dont le ministre de l'Intérieur, Michel Poniatowski, s'était cru autorisé à violer le secret de l'instruction lors d'une conférence de presse restée fameuse, et qui d'ailleurs vaudra à la France une condamnation par la Cour européenne des droits de l'homme.

Mais l'intérêt, disons plutôt la grâce du récit d'Isabelle Floch, se situe bien au-delà de ces mic-macs politico-judiciaires.
Nous autres, profanes, ne nous faisons jamais des personnalités de notre temps qu'une idée très fabriquée, pour l'essentiel par l'entremise des médias ; c'est dire si la marge d'erreur est grande — pour m'être durablement installé dans la vie d'une avocate pénaliste de grand talent, j'en sais quelque chose. D'un juge, par exemple, nous aurons volontiers l'image d'un individu austère, raide pourquoi pas, en tout cas inaccessible, intraitable, jaloux de ses prérogatives, volontiers hautain, bref, incarnation majestueuse et souveraine de la Loi. La chose a un peu évolué avec le temps — et la tentation de la caméra —, mais dans des proportions somme toute relatives : d'une certaine manière, nous continuons à ne pas voir l'homme derrière l'homme de loi. Or c'est cet homme que nous donne à voir Isabelle Floch, dont la tendresse inconditionnelle qu'elle lui porte est bien loin de transformer ce livre en hagiographie. C'est au contraire un texte qu'on lit en se disant qu'il a commencé à s'écrire alors qu'elle n'était peut-être encore qu'une enfant, autrement dit un livre qui vient de loin, et qui avait besoin de toutes ces années pour qu'émerge une voix, une expression, presque une sublimation. Peu de choses sans doute sont plus difficiles à écrire qu'un livre sur le père, et peut-être fallait-il l'affection acquise de la fille et l'exigence bienveillante de la psychanalyste pour qu'affleure une parole qui, quoique délibérément subjective, n'en soit pas moins affranchie de toute complaisance ou de toute sentimentalité outrée. Voilà qui donne le ton de ce texte très sincère autant qu'il est subtil, et qui, ce faisant, permet surtout d'explorer les arcanes de l'amour filial. Amour inconditionnel, nous le disions, et pourtant truffé de regrets, de carences, de défauts d'incarnation, de silences. Car Guy Floch, et c'est cette image de lui que nous emportons en refermant ce livre, aussi droit et républicain et mû par le sens du devoir qu'il fut, était aussi taiseux, secret, taraudé par une profonde mélancolie, voire un goût de la solitude qu'on n'est jamais bien loin d'associer à une forme grise de misanthropie — même si on le disait volontiers chaleureux et attentionné —, taraudé aussi par ce que l'on ne s'attend pas forcément à trouver d'ordinaire chez un juge : une fragilité existentielle. Car il semble qu'autour de lui la mort n'ait jamais cessé de rôder. L'ordinaire d'un juge, dira-t-on, mais pas seulement : l'histoire des hommes montre qu'existent aussi d'authentiques fonctionnaires de la mort, puisque aussi bien, n'est-ce pas, on s'habitue à tout. Mais la mort, chez le juge Floch, venait de loin. C'est celle de son père, armurier, qui mourut en 1944 des suites des bombardements allemands et anglais sur Brest. Celle aussi, surtout, de son frère, dans des conditions particulièrement sordides, en pleine guerre d'Algérie dont il revint, lui, bien vivant. « Il n'aimait pas ceux qui réclamaient les années de peine, écrit Isabelle Floch, et je crois même qu'au fond de lui, il les détestait. Il les soupçonnait d'y prendre un certain plaisir, d'immiscer dans leur discours cette banalité de la haine, que les méfaits de l'accusé, dont ils récitaient la liste à coups d'effets de manches et de voix grondantes, autorisaient un peu trop souvent. Mon père souffrait toujours à ce moment. Cette jouissance prise sur l'homme tombé à terre, qu'il avait croisé en Algérie dans des conditions si tragiques, n'y était sans doute pas étrangère. » Le 10 mai 1981, on retrouvera le juge Floch dans la rue, applaudissant à la victoire de François Mitterrand et à sa promesse d'abolition de la peine capitale. 

Derrière ce texte qu'empreint aussi une rage dont on n'est pas tout à fait certain qu'elle soit éteinte, c'est presque un personnage de roman qui se profile. Certaines scènes, certains épisodes intimes témoignent d'une personnalité délicate, ombrageuse et libre ; un père à l'ancienne, complice et distant, aimant et désarmé devant l'adolescence de sa fille, fumeur invétéré jusque sur son lit d'hôpital, un homme qui, quoique juge, eut lui aussi à tenir un révolver entre ses mains, un homme enfin perclus par ce qui fut le grand secret de la famille et qu'Isabelle Floch découvrira sur le tard : qu'il n'était pas son père — entendez son géniteur. Ce secret si longtemps gardé achève de conférer à cette personnalité son destin romanesque, et fournit au passage le continuum discret de cette déclaration d'amour au père. Car père il est, malgré tout, comme sa fille l'écrit dans un trait d'une grande netteté : « Il n'y a pas de père dans le sperme. » 

Isabelle Floch, Quelques morts de mon père
Préface de Georges Kiejman - Éditions Le Bord de l'eau

mercredi 19 août 2020

Lou Darsan - L'Arrachée belle

Lou Darsan - L'arrachée belle


La route (se retrouver sur)

C'est ce qui rend exaltante toute lecture d'un premier livre : on y entre vierge de tout savoir et de toute référence - et pour peu que l'on se pique de critique, on ne peut guère s'appuyer sur les travaux d'aucun confrère... L'exaltation est d'autant plus forte lorsqu'elle se double, c'est le cas ici, d'une certaine appréhension à ne pouvoir cerner comme il le faudrait l'intention et la singularité de l'auteur - en l'occurrence de l'autrice. Car L'arrachée belle n'est pas un texte qui se donne facilement. D'ailleurs il n'est pas jusqu'à son statut qui ne soit difficile à caractériser : disons une sorte de roman, pas vraiment un récit, en tout cas ni conte, ni chronique ; peut-être une déambulation, une errance, une échappée. Une arrachée, est-il plus justement écrit : tout comme il faut à la jeune fille de cette histoire s'arracher au sentiment du désœuvrement, de la routine d'une vie de couple devenue brutale à force d'indifférence, à soi-même aussi et à certaines injonctions de la civilisation, il faut se défaire ici de la tentation du système et de la typologie - tentation que réduirait d'ailleurs à pas grand-chose la liberté d'écriture et de mouvement de Lou Darsan.

L'arrachée belle est le livre d'une fille. Pas seulement parce que les hommes n'y ont franchement pas le beau rôle, mais parce que maintes filles et femmes (mais je confesse ne pas pouvoir l'expliciter plus avant) devraient s'y reconnaître. À quoi cela tient, difficile à dire... Peut-être à une certaine manière, rude et délicate, franche et pudique, nette, précise, de décortiquer les sensations. Car c'est un texte dominé par les odeurs, les matières organiques ou végétales, taraudé par des images de proliférations, traversé par une nature souveraine qui donne le la de la psyché humaine - et lieu, au passage, à quelques pages somptueuses. Peut-être aussi cela tient-il à une certaine révolte, sourde, lancinante, comme une sorte de dépit amoureux contre le corps, ses épreuves, son empire. Enfin parce que sourd de ces lignes un impérieux désir de libération qui est sans doute, si ce n'est naturellement au moins historiquement, davantage le propre de la femme que de l'homme ; le personnage principal n'est d'ailleurs jamais nommé : son genre (« Elle ») tenant lieu d'universel.

Il y a dans les actes et les pensées de cette jeune nomade qui se voit comme une sorte de monstre d'asocialité, dans la fuite perpétuelle de ce « lapin domestiqué qui se rêve vanneau migrateur », comme un profond désir de ré-ensauvagement. Il n'est d'ailleurs pas interdit de penser que ce livre témoigne aussi, fût-ce entre les lignes et heureusement sans donner lieu à quelque intention dissertative ou édifiante que ce soit, de ce qui travaille notre temps : un certain sentiment de saturation devant les commodités modernes, les prouesses technologiques, la maîtrise des identités, le maillage social. Le texte n'entre pas dans ces considérations, du moins pas expressément, mais témoigne d'une lassitude mâtinée de rage devant un monde où tout un chacun se sent voire se sait prisonnier du grand filet sociologique. On a ainsi le sentiment que cette jeune fille vagabondant, faisant du stop, passant de lieu en lieu, allant de paysages en paysages et parcourant l'espace comme une exploratrice avide de sensations nouvelles, s'est lancée dans la quête un peu folle et probablement impossible à satisfaire de sa propre viscéralité, pour ainsi dire de son propre état de nature. Comme si le monde extérieur - la société -, à force de l'avoir déréalisée, la poussait à courir après une sorte de primitivité idéelle. D'où l'impression que l'on peut avoir de n'être pas toujours très éloigné de l'école du nature writing, voire survivaliste. D'où aussi ce vitalisme sombre, cette espèce de panthéisme païen, d'onirisme, de gestes confinant à l'ésotérisme - autant de motifs qui m'ont parfois fait songer aux romans et nouvelles de Romain Verger.
Reste qu'il serait erroné d'insister sur cette seule impression de noirceur : si je parle de vitalisme sombre, c'est bien aussi pour dire combien l'aspiration à la vie, au mouvement et à l'énergie inspire ce texte. Il faut donc tout autant insister sur la douceur extrême que dissimule une certaine forme de radicalité, laquelle, certes, ne laisse pas vraiment le choix au lecteur, mais ne recouvre pour autant jamais ces impressions plus délicates où l'intime se révèle fragile, friable, et dont une certaine nostalgie n'est jamais absente, non plus que quelques beaux élans bucoliques. Si tout semble extrême, ce n'en est pas moins toujours travaillé par une authentique douceur, exempte de tout glamour, presque animale, imprégnée d'une nature vue concurremment dans ses aspects les plus infimes et comme un tout souverain.

Sans doute serait-il loisible d'émettre quelques réserves : l'ensemble est peut-être un peu long, et j'aurais parfois voulu atténuer quelques raffinements un peu coquets, mais ce serait vraiment chercher la petite bête entre les lignes d'un premier livre. Non, vraiment, il y a de quoi être admiratif devant la puissante originalité des images et la redoutable précision d'une langue remuante, inventive, sachant exactement ce qu'elle veut et conférant à chaque phrase et à chaque évocation une grande et belle densité. Mais chacun fera sa propre lecture de ce texte, qu'il me semble non seulement illusoire mais inapproprié de chercher à circonscrire trop nettement : après tout, il faut bien que les choses échappent - comme sa destination échappe à celle qui va, errante, le long du chemin.

Lou Darsan, L'arrachée belle
Sur le site des Éditions la Contre Allée

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mercredi 12 août 2020

Laurine Roux - Le Sanctuaire

Le Sanctuaire Laurine Roux bandeau

La David Vann française ?

Depuis mars 2018 et la parution aux Éditions du Sonneur d'Une immense sensation de calme (prix Révélation de la Société des Gens De Lettres et désormais disponible en Folio), le nom de Laurine Roux ne cesse d'incarner celui d'une voix nouvelle, témoin d'un univers original, volontiers insolite, et aussi naturellement intimiste et feutré qu'il peut être sec et lyrique. Son deuxième roman, Le Sanctuaire, fait bien mieux que confirmer la beauté toute en tension, faussement contemplative de son écriture. On y retrouve d’ailleurs ce qui conférait déjà sa puissance à Une immense sensation…, à savoir une nature tellement impériale et sensible qu’elle en semble dotée d’une chair, et presque d’une psychologie. Mais de cette nature qui nous fait éprouver autant d’impressions organiques que de fulgurations mythologiques, les beautés ne se déploient jamais que sous le joug diffus mais croissant d’une menace. Peut-être faut-il y voir l’empreinte de l’homme, concurremment profonde et négligeable. D’où il est loisible de voir à travers Le Sanctuaire quelque chose qui, très subtilement, ressemble fort à une vision du monde. Sa lecture m'a d’ailleurs instantanément ramené à l'impression que j'avais eue en la découvrant il y a deux ans d'entrer dans le cercle privilégié des Vann, Volodine (à propos duquel le roman ménage quelques allusions codées) et autre McCarthy, sous la protection duquel Le Sanctuaire est placé – et dédicacé, ce n’est pas anodin, « au petit peuple de Walden junior », autrement dit à Henry David Thoreau.

Si l'on peut donc incontestablement faire des rapprochements avec son premier roman (un monde de l'après, en l'espèce une pandémie dont on tient les oiseaux pour responsables), Le Sanctuaire s'en distingue par une noirceur plus sèche voire brutale, mais aussi en ce qu'il sonde de manière plus assumée la dimension carcérale — derrière laquelle affleure, comme en passant, un féminisme tranquille, profond, presque olympien. Au-delà de cette manière délicate qu'a Laurine Roux de caractériser entre les lignes ses personnages, leurs contours psychologiques et leurs questionnements, c'est probablement son étude conjointe du sentiment d'enfermement et de l'irréfrénable progression de la violence (ici l'ascendant d'un homme sur sa femme et ses deux filles, auquel s'ajoute, tout du long, une certaine inquiétude libidineuse) qui fait à nouveau entrer le lecteur en résonance avec l'œuvre de David Vann. Et si son écriture est moins serrée, moins matérielle que la sienne, si son trait relève plus de la plume que du scalpel, j'aime que leur univers larvé de pessimisme cherche pareillement son antidote dans un certain goût pour l'étrange et la rêverie.

Laurine Roux - Le Sanctuaire

Autant dire que je suis infiniment heureux et fier de pouvoir continuer, comme éditeur, à accompagner Laurine Roux. Dont ce deuxième roman achève donc d'installer le nom et la voix.

Laurine Roux, Le Sanctuaire - Éditions du Sonneur
Sélection en cours pour le Prix littéraire « Le Monde » 

jeudi 2 juillet 2020

Edward Abbey - Désert solitaire

Edward Abbey - Désert solitaire


Une vie à prêcher 

On comprendra mieux ce qu’est le nature writing une fois qu’on aura lu Edward Abbey. Plus de vingt ans après sa disparition (et son inhumation dans le désert, en un lieu que seul connaît son ami et ci-devant préfacier Doug Peacock), plus de quarante années après la publication de Désert solitaire, et en un temps où les opinions occidentales n’ont jamais été autant sensibilisées à leur destin écologique, ce récit a ceci de remarquable qu’on pourra d’emblée comprendre, peut-être ressentir, un peu de l’ébranlement qu’éprouvèrent ses contemporains. Que cela tienne aux idéaux d’une époque ne fait pas de doute. Je suis né quand paraissait ce livre, en 1968 : ma génération, si tant est qu’on puisse ainsi la caractériser, est advenue après l’insatiable soif de révolte politique et métaphysique, après que le train du monde aura failli déraillé sous les coups de butoirs de l’insolence et du désir – ce pourquoi, soit dit en passant, la tonalité anti soixante-huitarde des discours du jour a quelque chose d’assez misérable : à trop vouloir convaincre de la bêtise intrinsèque d’un idéal, elle ne fait qu’exposer au grand jour l’indigence de ses vues civilisationnelles ; mais passons. Moyennant quoi, le lecteur peinera à reconnaître le monde qui nous est ici dépeint. L’impression ne tient pas seulement au mode de vie d’Edward Abbey, qui sa vie durant coura après « tout ce qui se trouve au-delà du bout des routes », mais aussi au fait que ce monde est, aujourd’hui, déjà, un monde mort. Ce qu’il pressentait, en 1967, avertissant que son livre était déjà « une élégie, un tombeau » ; et de préciser : « Ce que vous tenez entre vos mains est une stèle. Une foutue dalle de roc. Ne vous la faites pas tomber sur les pieds ; lancez-la contre quelque chose de grand, fait de verre et d’acier. Qu’avez-vous à perdre ? ». On mesure mieux, et la distance qui nous sépare, et le triomphe de ce qu’il avait en horreur – « un système économique qui ne peut que croître ou mourir est nécessairement traître à tout ce qui est humain. »

Nous sommes à la fin des années 50. Edward Abbey se fait Ranger saisonnier à Arches National Monument, près de Moab, dans le sud-est de l’Utah. Le désir d’Abbey, son grand dessein, est d’aller se « confronter de manière aussi immédiate et directe que possible au noyau nu de l’existence, à l’élémentaire et au fondamental, au socle de pierre qui nous soutient. » Il cherche la civilisation, fuit la culture ; c’est une dichotomie à laquelle il tient. Ce qu’il sait, outre que « la nature sauvage constitue une partie essentielle de la civilisation » (mais l’on parle ici d’une nature vraiment sauvage, où l’homme met sa peau en jeu et court le risque de cette beauté, comme Abbey le fait lui-même, à maintes reprises), ce qu’il sait, donc,  c’est que cette nature est non seulement ignorée, mais rejetée, et désavouée. Je vous épargne les noms d’oiseaux qu’il adresse à ceux (nous tous) qui lui préfèrent le confort moderne – et puis ce sera plus percutant à lire sous sa plume, qu’au demeurant il a très belle. Pas sûr, au passage, que nos modernes Verts, biberonnés à la démocratie participative et à l’élargissement des pistes cyclables, se retrouvent très à leur aise dans ce discours dont la radicalité écologique n’est au fond que l’expression d’un absolu, qui plus est partiellement réactionnaire et profondément pessimiste. Car il serait erroné de faire de Désert solitaire un traité politique ou idéologique : Abbey tient bien davantage du témoin que du bretteur ; du poète que du maître à penser.

Le livre, pour l’essentiel, se veut d’ailleurs et seulement un hommage au désert – qui « gît là comme le squelette nu de l’Etre, économe, frugal, austère, radicalement inutile, invitant non à l’amour mais à la contemplation. » Abbey connaît tout, vraiment tout, de la faune et de la flore des canyons, et sa chair a souffert la brûlure des vents, du soleil, du froid et de la soif. Les pages qui y sont consacrées s’enchaînent les unes après les autres, par dizaines, éblouissantes de précision, d’émerveillement et d’empathie. Il y a quelque chose d’un credo, qui est aussi un credo littéraire : « il existe une forme de poésie, et même une forme de vérité, dans la plus pure nudité des faits. » Tout se joue dans l’évocation, méticuleuse, assidue, inlassable, de la beauté, non pas tant celle qui naît de « cette valeureuse infirmité de l’âme que l’on appelle romantisme », mais entendue comme cela seul qui révèle l’épaisseur et l’ancienneté du monde et de ses civilisations. À l’instar des musiques, qu’il cite, de Berg, Schoenberg, Krenek, Webern ou Carter, « le désert est lui aussi atonal, cruel, clair, inhumain, ni romantique ni classique, immobile et perméable aux émotions, tout à la fois – encore un paradoxe – angoissé et profondément calme. » La suite vaut d’être citée, tant c’est aussi dans ces parages-là que l’on rôde, de bout en bout : « Comme la mort ? Peut-être. Et peut-être est-ce pour cela que la vie ne semble nulle part si brave, si brillante, si gorgée d’augures et de miracles que dans le désert. » Si Désert solitaire était un manifeste, et l’on comprend bien qu’il puisse en posséder quelques attributs, et que d’ailleurs il fut et demeure brandi par les plus conséquents des écologistes, il n’en demeure pas moins un manifeste très hautement poétique, et, à ce titre, politiquement irrécupérable. Abbey n’est pas seulement cette sorte d’ermite qu’on a pu décrire, il pourrait être aussi, si l’expression ne charriait son paradoxe, l’annonciateur des temps révolus – celui pour qui le monde aurait, finalement, peut-être déjà suffisamment vécu, nonobstant ce souci très humain de continuer à avancer vers l’avenir. Les visions d’Abbey sont simples au fond, elles sont celles que lui dictent sa solitude, son imaginaire, son regard, ou simplement le monde qu’il a, là, posé sous ses yeux, et où il puise cette mélancolie joyeuse, cette désolation allègre et vivace qui le rend aussi radicalement imperméable aux caprices des modernes. « Comme la fragrance de la sauge après la pluie, une simple bouffée de fumée de genévrier suffit à évoquer, par une sorte de catalyse magique comme en produit parfois la musique, l’espace, la lumière, la clarté et l’étrangeté poignante de l’Ouest américain. » : il y a de l’atemporel dans cette vision-là – qui n’est pas, bien sûr, sans aporie ni paradoxe. Et si Abbey nous disait, simplement, que nous avons (eu) tort de ne pas nous contenter de ce monde-là ? Aussi bien, ce « terréiste » n’en finit pas de prêcher (fût-ce, donc, dans le désert) que c’est sur Terre qu’est ancré notre Paradis : « Si l’imagination de l’homme n’était si faible, si aisément épuisée, si sa capacité à s’émerveiller n’était si limitée, il abandonnerait à jamais ce genre de rêverie sur le surnaturel. Il apprendrait à voir dans l’eau, les feuilles et le silence plus qu’il n’en faut d’absolu et de merveilleux, plus qu’il n’en faut de tout ça pour le consoler de la perte de ses anciens rêves. »

Edward Abbey, Désert solitaire - Éditions Gallmeister
Préface de Doug Peacock - Traduit de l’américain par Jacques Mailhos
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°28, janvier/février 2011

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lundi 11 mai 2020

Xavier Houssin - L'officier de fortune

Xavier Houssin - L'officier de fortune


La voix de son père

« Oui, c’était il y a longtemps. Comment ne pas penser à cette hâte qui nous saisissait alors. Mais Jeanne avait raison, on ne s’étreint pas dans le souvenir des étreintes. J’ai respiré profondément. Chassé le trop d’émotion. Nous étions fatigués. Dans la chambre nous nous sommes juste mis à l’aise. Allongés côte à côte. Jeanne m’a pris la main. Un baiser sur ma joue. Le bruit des autos dans la rue ronflait en berceuse sourde. J’ai songé à la mer. Je me suis endormi. »

Trouver les mots et la manière d’évoquer le père, ce peut être, pour un écrivain, le projet d’une vie. Certains n’y parviennent jamais : pas faute de talent, mais parce que certaines montagnes ne sont faites que pour être craintes ou contemplées, non gravies ; d’autres dissémineront la présence paternelle au fil de leur œuvre, charge au lecteur fureteur d’en trouver la trace ; d’autres encore marqueront leurs personnages de fiction de traits qu’eux seuls savent appartenir ou avoir appartenus au père. Mais, bien sûr, il est probablement autant de façons de témoigner du père qu’il est d’écrivains… Dans L’officier de fortune, c’est d’ailleurs une autre voie qui s’est imposée à Xavier Houssin – car à l’évidence elle s’est imposée à lui, il n’est pas écrivain à astuces ou à trucs – et c’est dans la voix même du père qu’il s’est glissé, telle du moins qu’il peut se la représenter, lui qui ne l’aura que si tardivement et brièvement connu. François – le père, donc – parle, mais c’est le fils, devenu ici « le garçon » qui écrit, et il y a dans ce « je » qui est celui de l’autre une manière spécialement tendre et vibrante de prononcer l’hommage, et cette union malgré tout.

La toile de fond, bien connue, est celle d’une France impériale qui, malmenée, n’en continue pas moins d’être sûre de sa position et de son rôle dans le concert des nations (voir, ci-après, l’extrait de la présentation qu’en fait l’éditeur, qui suffit amplement). Mais c’est à hauteur d’homme, ou faudrait-il dire de femme, que le vieux soldat désabusé, résigné, plus guère en âge de faire des projets mais pas hostile à un petit rabiot de bonheur, rapporte son histoire : mal marié à une Yvonne aux « rêves étroits » qui le disputait « pour des queues de cerise » mais qui, comme disait l’autre, lui « donnera » deux enfants, c’est une autre femme, Jeanne, rencontrée à Saigon, qui va nantir son existence du petit peu d’espérance et de félicité auquel il aura droit. La présence longtemps clandestine de Jeanne, amour secret, choyé, qui « transformait la vie, effaçait les chagrins », et qui plus tard donnera naissance au « garçon », illumine l’arrière-plan du récit et suffirait à le pourvoir en romanesque.

Houssin fait partie des écrivains les plus justes et pudiques de notre littérature. Peut-être parce qu’en plus de se sentir plus proche du monde d’avant que du présent, à tout le moins peinant à trouver aujourd’hui ce qui pourrait le consoler d’hier, il n’a de cesse d’écrire pour conserver ce qui est déjà passé de mode – de monde – ou qui ne perd rien pour attendre. Avec peut-être cette illusion consciente, courante chez les écrivains, de songer qu’en consignant le temps, on contribue à lui conférer un peu d’éternité. C’est ainsi qu’il exhume dans tous ses textes une histoire intime et familiale qui les empreint presque mécaniquement d’un parfum de mélancolie. Aussi pourrait-on y voir je ne sais quelle obsession des origines ou marotte généalogique : je crois plutôt qu’il faut d’abord y lire le souci, simple et beau, d’empêcher que les choses ne meurent tout à fait. De la même manière, il serait loisible d’y voir l’expression d’un passéisme un peu dérisoire ; là encore il serait plus juste de considérer qu’il s’agit avant tout de donner une histoire au présent – et, ce faisant, de le rendre moins âpre à habiter. Cette mélancolie me semble toutefois constitutive de l’écriture, du style même de Houssin. Un test en ce sens est presque infaillible : la lecture des chutes de chacun des (brefs) chapitres qui composent le livre. Il a en effet ce talent de savoir ménager des résolutions qui n’en sont jamais tout à fait, des chutes parfaites autrement dit, troublantes, démissionnaires, résignées, sèches et tendres – quelque chose qui, étrangement, ne va pas sans m’évoquer parfois les manières ou l'esprit d’un Raymond Carver.

houssin 4eme

À l’issue de ce texte aussi bref qu’il est attendrissant, et puisque tout écrit se destine fantasmatiquement à l’immortalité, on se dit que l’auteur éprouve sans doute la satisfaction, même le soulagement, d’avoir réussi à donner vie littéraire à ce père méconnu mais dont on ne peut s’empêcher de se dire, à telle observation, telle façon d’être ou de faire, que quelque chose fut bien transmis au fils. L’on notera d’ailleurs que l’exergue de Restif de la Bretonne, où il est question d’honneur et de perpétuation du nom, est déplacé à la toute fin du volume, n’en éclairant que mieux et plus humblement encore ce texte de toute beauté.

Xavier Houssin, L’officier de fortune – Éditions Grasset

Lire ou découvrir : 
Les Allers simples, le blog de Xavier Houssin

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