samedi 28 février 2015

Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire (sur La Cause littéraire)


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C'est avec beaucoup de plaisir que je découvre cet article de Marie Du Crest à propos de mon deuxième roman, Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire, paru chez Maren Sell en 2006.

On ne trouve plus ce livre qu'avec difficulté, la maison d'édition ayant, depuis, cessé son activité. Autrement dit, ce roman est en attente d'un nouvel éditeur - à bon entendeur...

Lire l'article de Marie Du Crest dans son contexte original
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Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire

Un futur si proche
Par Marie Du Crest

Début janvier 2015, sortit en librairie, dans un climat polémique, le roman Soumission de Michel Houellebecq. En 2006, paraissait le premier roman de Marc Villemain, Et je dirai au monde toute la haine qu’il m’inspire. Deux politiques fictions d’anticipation, imaginant chacune le devenir de la France de 2020, dans l’ombre tutélaire de J.K. Huysmans, auteur du « sombre dix-neuvième siècle » selon Damien Sachs-Korli, l’un des deux narrateurs du texte de Villemain et sujet de recherche universitaire pour le héros de Houellebecq. D’une certaine manière, le roman de Villemain est inaugural à double titre, premier geste romanesque de son auteur et première méditation sur les destinées électorales du pays. La première, celle de Houellebecq, se rassurant elle-même, et la seconde, nocturne, vécue dans l’exil, la fuite.

Dans Soumission, Mohamed ben Abbes, candidat de la Fédération musulmane remporte les élections présidentielles grâce au vote des gens de gauche, voulant faire obstacle à la candidate FN, tandis que dans le roman de Marc Villemain, c’est la candidate d’extrême-droite, la Karlier (sosie romanesque de Marine le Pen) qui prend le pouvoir et qui entraîne le départ à l’étranger du Guépard (le chef du gouvernement de gauche, au surnom très viscontien) et celui dans la clandestinité de son jeune collaborateur, Damien. À la linéarité du récit de Houellebecq, Villemain choisit une architecture plus poétique et dont les enjeux sont autant matière politique que littéraire. En ouverture, le roman tient de la parole eschatologique, du temps d’après, de la nuit achevée :

               Quand le soleil sera levé, l’histoire, l’ambition, le bien commun, la France, tout sera derrière moi.

En quelques pages, le jeune Damien, à la première personne, évoque son parcours en politique, le destin de la France et celui réservé au Guépard, son mentor. Il est d’ailleurs une figure de lecteur, ayant entre les mains les carnets d’exil de l’homme politique de gauche désavoué, qui constituent le corps central du roman à partir de la page 33 jusqu’à la page 221. Une lettre du Guépard, datée du 19 décembre 2020, envoyée de Sarajevo, sert d’introduction intimiste dont l’ultime phrase donne son titre crépusculaire au roman (p.30). Les carnets tiennent à la fois de la forme journal, rapportant les évènements de son parcours, et de celle de la maxime d’un moraliste (la Rochefoucauld ou Cioran) dans sa forme fragmentée. En effet le texte est découpé selon des successions d’astérisques et de paragraphes plus ou moins amples. Ainsi :

          Il est étrange, le cheminement de l’apaisement. Cela fonctionne par éclairs, éclaircies, chutes et rechutes, puis quelque chose s’installe, s’étire, comme les sombres rideaux s’ouvrant sur un ciel d’été. (p.44).

La lecture dure une nuit entière : elle est solitude amère, repli et vocation de la lumière. Ce que raconte le Guépard, ce sont deux exils, le premier dans un village malien, et le second à Sarajevo. Les deux « épisodes » se répondent selon certaines symétries. Au personnage féminin de la toute jeune Hadiya, amante du narrateur, correspond celui de Gordana, femme mariée désirée et inaccessible. Écho sonore de ces deux prénoms. À elles deux, il écrit une lettre d’adieu (p.124-5-6-7) pour la première, insérée dans la narration, et p. 222 et 223, isolée et datée du 18 décembre 2020. Le personnage d’Amiless relie les deux moments puisque cet homme trouble, mercenaire à la double identité, apparaît à la fin du séjour malien et occupe une place centrale dans la partie bosniaque. Il justifie la fuite du narrateur du Mali en Bosnie et ensuite de Sarajevo au Cambodge.

Le roman se referme sur un retour, celui de la voix de Damien, refermant les carnets. Monologue intérieur appelant au renoncement mais aussi à l’échappée amoureuse, celle des retrouvailles avec la bien-aimée Marie.

Marc Villemain, dans son roman, a choisi, non pas de construire une société française d’anticipation complète, mais d’établir, à travers la perspective d’un personnage de premier plan et de second plan, les horizons lointains, inquiétants de la dictature dont la fureur lui parvient, ici et là, par bribes. Le Guépard reçoit de temps en temps des nouvelles de Paris : emprisonnement d’opposants politiques, mise en place de la censure. La population est placée sous surveillance et la délation se répand. La Karlier instaure « un cordon sanitaire ethnique » dans les banlieues (p.187). Toute la fiction politique « travaille » le passé réel et charrie notre futur si proche et possible. Le choc du second tour à la présidentielle de 2002 est la matrice à la fois de l’engagement de Damien mais aussi la réalisation aboutie de l’invention du romancier : cette fois-ci, le FN gagne. Il en va de même pour Sarajevo. Paix de Dayton, dans l’Histoire, certes, mais l’hostilité serbe reprend et le temps des snipers recommence dans l’ordre du roman. La littérature semble en vérité être le miroir du réel dont il inverserait l’image. La littérature est partout citée (Stendhal, Barbey d’Aurevilly, Lautréamont, Orwell, Molina ou encore Rilke…). Les deux narrateurs écrivent, tout comme Gordana. La vocation littéraire et la vocation politique se font face :

          Je ne rêvais que de littérature et décidais de me consacrer à la politique. (p.14).

Les mélancoliques que sont Damien et Pierre (identité de clandestinité du Guépard) ne peuvent se sauver que par les mots, que par leurs « autobiographies » respectives qui remontent jusqu’à l’enfance, celle de Damien, réfugié dans la maison familiale, à la fin du livre, et à celle du Guépard autour de la figure paternelle liée au Cambodge. Tout est lieu d’origine : le premier roman et la fin des récits.

Alors il faut lire, relire ce si beau premier roman et le rééditer de toute urgence car il a, en 2006, songé au pire, mais il nous a sauvés par la littérature.

* Pour un éclairage universitaire sur l’œuvre de Villemain, se reporter aux analyses comparées de Christian Guay-Poliquin : Au delà de la fin, Mémoire et survie du politique dans la fiction d’anticipation (plus d'informations en cliquant ici).


samedi 13 décembre 2014

Virginie Troussier - Envole-toi Octobre


Virginie Troussier - Envole-toi Octobre

À bien des égards, l'on pourrait considérer Envole-toi Octobre, le nouveau texte de Virginie Troussier, comme la suite, ou plutôt l'extension, de Folle d'Absinthe, paru il y a deux ans : mêmes leitmotivs, mêmes obsessions du temps, de la mort, de l'amour fou, du souvenir et des absolus. Qu'est-ce qui, alors, fait qu'Envole-toi Octobre se révèle infiniment plus dur, âpre et touchant ?

Passée l'expérience (toujours très singulière, parfois éprouvante) de la première publication, Virginie Troussier a, de toute évidence, beaucoup travaillé. On le constate dès les quelques pages d'ouverture, relues deux fois à la suite tant elles ont, et puissamment, réussi à m'arracher à la terrasse de bar où je me trouvais à les lire, et à me propulser aux côtés de Suzanne, la narratrice, au sommet de ces montagnes dont on sait par ailleurs qu'elles sont une des plus fortes passions de l'auteure (monitrice de ski dans le civil en plus d'être critique littéraire). J'ai su, donc, dès ces premières pages, que ce que j'allais lire là ne s'était pas autorisé la moindre concession, et que Troussier était bien décidée à nous écorcher. Ce qui, mais cela va sans dire, l'a probablement conduite à s'écorcher elle-même ; cela aussi, on le sent, et vivement, au point qu'il est tout de même difficile, en refermant le livre, d'en parler comme d'un "roman" : le "je" de Virginie Troussier est un je qui l'engage presque entièrement. On lui fera volontiers grâce de quelques inventions, raccords et autres mises en scène, nécessaires à la composition d'ensemble, mais c'est peu dire que Virginie, l'auteur, éprouve du mal à se dissimuler derrière Suzanne, le personnage. C'est, bien sûr, ce qui donne à ce texte, très intime, son ombre incessante et palpitante de mélancolie. Aussi bien, il s'agit là d'une écriture étrangement sèche et humide : ce qu'il y a de sec, c'est cette sorte de volonté, très forte, très intransigeante, non seulement de passer la vie au tamis de la littérature, mais de la mettre tout entière à l'épreuve même de l'écriture. D'où cette prose très précise dans son intention, très attachée à la justesse de ce qu'elle veut écrire ou décrire, et tout à la fois traversée de flottements, de méandres : il faut à Virginie Troussier plusieurs adjectifs pour tenter d'approcher au plus près des choses, il lui faut revenir, repréciser, ressasser, pour être bien certaine d'avoir capté ce qui vibrait (c'est d'ailleurs la réserve que j'émettrai, à savoir que la seule chose qui ait peut-être manqué à ce texte, c'est d'un éditeur un peu consciencieux, qui sache convaincre l'auteur de sabrer, de retrancher : la sensation du coup de poing eut été plus vive encore.) Humide, aussi, disais-je, car le personnage de Suzanne déborde de toutes les humeurs possibles : il y a des larmes, des cris, des souffrances, des solitudes, des soliloques, des dépressions, de la pulsion, de l'hystérie, de l'automutilation, de la colère et du mal-être - il y a du coeur : trop de coeur, même, et c'est bien ce qui fait exploser Suzanne, aimant et dévorant la vie au point de ne plus savoir vivre.

Tout aussi "symptomatique" me semble être la beauté profonde (et, ici, pleine de tendresse) des pages consacrées au père, et plus encore au grand-père - à ce qui vieillit, en somme. Suzanne voit en ces hommes durs, exigeants, farouchement individualistes, l'exemple à suivre. C'est parce qu'on est dur et exigeant envers soi-même, c'est parce qu'on ne se plaint pas, jamais, de rien, parce qu'on a conscience qu'il faut "brûler pour briller", parce qu'il faut accepter que l'amour soit "une lutte dans la boue et l'or", que l'on vivra, que l'on saura vivre, que l'on méritera du mieux que l'on peut de la vie et de ses trésors. Alors Suzanne aimera tout de la vie, mais à la condition de pouvoir y mettre le feu - ce qui, peut-être, explique ce goût de cendres qu'elle ne parvient jamais à recracher tout à fait. Elle se demande d'où elle vient, de quelle génération, de quel héritage, elle se demande ce qui l'a fait telle qu'elle est - et le regard du grand-père n'est jamais bien loin. "C'est à cela que sert la quête d'origine : elle nous aide à reconnaître ce qui nous a faits tels que la mort nous trouvera", écrit Virginie Troussier, dont on s'étonne en passant, que, si jeune encore, elle s'acharne à vouloir exhausser autant de souvenirs et de sensations. Car le malheur de Suzanne est le malheur de ceux qui ont, non pas trop de passé, mais déjà trop de mémoire. Cette mémoire qui entretient et décuple un romantisme qui confine au mysticisme, un romantisme dont elle ne fait que subir la puissance intrusive, l'envahissement, pour ainsi dire, totalitaire. Mais elle est jeune encore, elle a trente ans - l'âge de l'auteure -, alors, bien sûr, à la fin, on veut bien consentir à un dernier effort, et essayer d'y croire encore. Et puis après, ma foi... "Après on s'éteindra doucement. Les gens, ils prennent tout leur temps pour s'éteindre. Les gens s'éteignent. Ce n'est pas inutile de commencer par brûler."

La page Facebook consacrée à Envole-toi Octobre.
Les heures insulaires, blog de Virginie Troussier.

 

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mercredi 29 octobre 2014

Frédéric Berthet & Yvan Gradis

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Frédéric Berthet - Le retour de Bouvard et Pécuchet
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istoire de donner un petit écho, même sommaire, à deux lectures récentes - histoire, aussi, de lutter un peu contre une mémoire qui me joue des tours... Quelques mots, donc, de deux livres qui, quoique très disctints dans leurs manières, n'en partagent pas moins de semblables qualités : de la virtuosité, de l'esprit (beaucoup), et une belle causticité.

Du premier, Frédéric Berthet, nous avons dit déjà, ici et , ce qu'il fallait en penser. L'histoire commence d'ailleurs à lui rendre justice, ce que, pour beaucoup, l'on doit à l'acharnement (éditorial, mais pas seulement) de Norbert Cassegrain, lequel travaille actuellement à une "biographie de l'oeuvre" de Berthet. Le lancement, chez Belfond, de la collection Remake (intitulé dont je ne suis pas très friand, mais qui au moins dit bien de quoi il retourne) tombait à point pour ce texte-ci, Le retour de Bouvard et Pécuchet, écrit en 1996 et qui fut donc, de Berthet, le dernier livre. Un peu plus primesautier, peut-être plus joueur, aussi, que dans ses précédents ouvrages, Le retour de Bouvard et Pécuchet porte sur nos années quatre-vingt un regard d'une irrésistible drôlerie. Nos deux personnages, comiques malgré eux, purs produits de cette bêtise ordinaire qui est aussi le propre de chaque époque, avec ses enthousiasmes crédules, ses naïvetés positivistes et ses lubies infantiles, se moulent avec autant de gourmandise que de complaisance dans ce qui faisait alors le suc de cette décennie : il faut les voir se lancer dans la radio libre, la phynance ou l'amour par Minitel, découvrir le jogging et le culte du corps, consacrer la mort des idéologies et se lancer dans l'action locale, s'exercer pour un éventuel passage à la télévision afin de devenir écrivains... Il y a du Monsieur Homais chez Bouvard et Pécuchet, mais il y a aussi, chez ces Bouvard et Pécuchet-là, du Laurel et Hardy. Leur drôlerie très accidentelle permet à Berthet de porter sur le temps un discours dont l'ironie, qui après tout n'est peut-être pas dénuée d'une certaine tendresse, de ces tendresses que l'on peut éprouver au spectacle des vacuités de bonne volonté, rejoint les sarcasmes de Flaubert sur sa propre époque. La forme vive, facétieuse, légère du Retour de Bouvard et Pécuchet ne doit pourtant rien masquer de l'authentique travail de réappropriation entrepris par Berthet, ce que souligne l'excellence du travail éditorial - en fin de volume, on compulsera utilement les Notes & Documents regroupés et annotés, où l'on voit combien Berthet, l'oreille très aguerrie, s'est imprégné des rythmes et de la musicalité de l'écriture flaubertienne. Ce petit volume est donc un régal, et rappellera sans doute quelques souvenirs à ceux qui ont traversé les années quatre-vingt, qui ne manqueront pas alors d'y sourire - fût-ce jaune, comme, semble-t-il, on y sourit dans certains mllieux lorsque le livre parut.

Du second, Yvan Gradis, auteur de Détruire Notre-Dame, on sait bien sûr qu'il est un publiphobe déboulonneur et conséquent, fondateur de Résistance à l'Agression Publicitaire (RAP). Mais on ne doit surtout plus négliger qu'il est aussi un sacré bon écrivain. Comme à Frédéric Berthet, le monde, la société, son temps, lui semblent surtout objets de circonspection, laquelle, nécessairement, entraîne le rire et la gausserie. Et, chez Gradis, un goût prononcé de la potacherie, du pittoresque et de l'absurde. Mais ne nous laissons pas abuser : le rire, c'est connu, n'est que la forme civilisée que revêt l'hommage de la politesse au désespoir : il est ce petit sacrilège commis à l'endroit de nos valeurs les plus sûres et/ou les plus indiscutées. Moyennant quoi, la relative drôlerie de Détruire Notre-Dame n'amène pas tout à fait le même sourire que chez Berthet, car s'y glisse quelque chose de plus onirique, de plus abstrait ; il y a un ici un peu d'oulipisme, qui désarçonne le sens pour mieux ancrer l'image et la sensation. Voyez cet homme, donc, qui semble ne rien voir de ce que l'humain commun voit : sa réalité à lui est simplement autre, comme transfigurée par une sorte d'aptitude à dévoiler ce qui se cache derrière le visible immédiat. Mais attention, ce n'est pas un jeu, c'est on ne peut plus sérieux : ce n'est pas seulement qu'il voit autrement, c'est qu'il donne à voir ce que l'ordinaire dissimule (sciemment ou pas). Le monde alors prend une toute autre signification : exit le bon gros réel. Erudit, virtuose, écrit dans une langue irréprochable, Détruire Notre-Dame n'en est pas moins parfaitement roboratif : on le dévore davantage qu'on ne le lit, tant il demeure dans le quotidien de cet homme qui tient son journal quelque chose de l'entendement commun. Son univers, aussi absurde voire fantastique qu'il y paraisse, conserve un tour étrangement humain, terrien oserai-je dire, comme un écho lointain aux tribulations de de l'homme moderne. Cette fraîcheur, cette gourmandise à écrire, le plaisir évident que prend Gradis à jouer de la langue, toute cette vivacité, ça fait du bien.

             Frédéric Berthet sur le site des éditions Belfond            Yvan Gradis sur le site de Pascal Galodé éditeurs

jeudi 25 septembre 2014

Mousseline et ses doubles : la saga de Lionel-Edouard Martin

LEM - Mousseline - Gartempe, NB

C'est donc aujourd'hui que paraît, aux Editions du Sonneur, Mousseline et ses doubles, le nouveau roman de Lionel-Edouard Martin. Comme pour Anaïs ou les Gravières, j'ai eu l'honneur d'en diriger le travail d'édition : aussi serait-il assez mal venu que j'en fasse l'article. Je ne peux toutefois qu'instamment inviter les lecteurs (et les critiques) à s'emparer de cette nouvelle oeuvre, qui cette fois-ci revêt la forme d'une sorte de saga familiale et française.

L'histoire prend ses racines à la toute fin du XIXe siècle, sur des terres nécessairement poitevines et déjà profondément moissonnées par Lionel-Edouard Martin, pour s'achever dans le Paris d'aujourd'hui. Comme dans Anais, le fil rouge de cette histoire savamment composée est une jeune fille - surnommée, donc, Mousseline. S'échappant de la tutelle du père pour aller rendre visite à son frère qui s'en va combattre en Algérie, Mousseline, coeur simple, va "monter à Paris" ; elle s'y émerveillera de ce que jusqu'alors elle ne pouvait guère qu'imaginer : la foule, les magasins, le métro, les jardins publics, les lumières et les bruits de la ville. Surtout, elle y rencontrera les arts, la littérature et l'amour - la vie. Son coeur de petite provinciale bat la chamade - mais pour bien peu de temps, la vie étant ainsi faite que rien n'y est jamais garanti.

Dans le sillage de Mousseline, c'est un peu de l'histoire et de la mentalité françaises que nous revisitons, et il est fort à parier que bien des lecteurs y retrouveront quelques traces de leur propre roman familial. Mais, comme toujours chez Lionel-Edouard Martin, et même si la trame romanesque est ici un peu plus nette et limpide que d'ordinaire, l'histoire n'est jamais qu'un passage obligé pour l'écriture : une écriture à nulle autre pareille, où les à-coups de la respiration viennent se nicher dans une phrase de grande amplitude, où la justesse du mot et la suggestivité de la syntaxe donnent aux images tous leurs échos, toutes leurs résonnances, et où s'entend le rythme ténu mais obsédant d'une gorge qui palpite, d'une voix qui, pour énoncer précisément, n'est jamais loin de trembler. L'écriture romanesque de Lionel-Edouard Martin, dont on sait que la poésie occupe la moitié de l'oeuvre, n'aura peut-être jamais été aussi évocatrice ; populaire et savant, d'une composition dont la minutie n'altère jamais l'intensité de personnages très touchants, ce drame de l'amour en témoigne de manière aussi sensible que magistrale.

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Pour en savoir davantage,
feuilleter ou commander le livre, cliquer ici.

A visiter : le site de Lionel-Edouard Martin

lundi 31 mars 2014

Christian Guay-Poliquin - Le fil des kilomètres

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N'
allez pas vous figurer quelque copinage ou autre renvoi d'ascenseur : le nom de Christian Guay-Poliquin ne me disait rien jusqu'au jour où j'appris que celui-ci avait évoqué largement un de mes livres (Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire) dans un travail intitulé "Mémoire et survie du politique dans la fiction d'anticipation contemporaine" (université du Québec à Montréal), dont j'ai déjà fait état ici. Naturellement, suite à cette publication, je suis entré en contact avec lui, et c'est ainsi que j'ai pu lire Le fil des kilomètres, qui, autant le dire sans plus tarder, m'a littéralement bluffé : paru au mois de novembre dernier aux Editions La Peuplade (Québec), ce premier roman, d'une étonnante maturité, est tout à fait remarquable.

Je mesure mieux, désormais, ce qui avait conduit Christian Guay-Poliquin à entreprendre ce travail universitaire, tant il déploye dans ce roman les thèmes qui le sous-tendaient (le retour, la survie, la solitude) et dont je vois bien qu'ils sont chez lui taraudés par une forme latente, et poétique, de pessimisme. Le prétexte du roman est tout simple - et c'est pourquoi il est bon : une inexplicable panne d'électricité plonge une ville dans le noir, acculant les hommes à réinventer leur vie et à se passer de ce qui jusqu'alors semblait aller de soi (difficile, bien sûr, ne pas songer au Cormac Mc Carthy magistral de La Route, mais Guay-Poliquin suit ici sa propre voie.) L'usine est à l'arrêt ; un homme, ouvrier mécanicien, rentre chez lui ; il vit seul, chichement, ne possède rien, si ce n'est une vieille bagnole, un chat dont il n'a que faire et un frigidaire avec quelques bières. Il n'est pas vieux, mais usé déjà par le travail et la vie dure. Dehors, tout s'est arrêté : nous ne pouvons plus imaginer notre monde sans électricité. Son père habite à des milliers de kilomètres de là, ils n'ont plus guère de relations, presque plus de contact ; mais son père, cette nuit-là, lui téléphone, un appel un peu délirant, peut-être pathologique, on ne sait pas bien. L'homme est envahi par quelque chose qu'il ne mesure pas tout à fait, quelque chose qui, en lui, pèse et soupèse l'existence : il prend sa voiture, il s'en va retrouver son père. L'histoire se déroule presque intégralement sur la route, au fil des kilomètres on comprend que c'est le pays tout entier qui est plongé dans le noir. Une femme, puis un autre homme, feront irruption, mais sans que cela suffise à apaiser l'obsession de cet homme à retrouver son père, ni à modifier en quoi que ce soit sa sensation dévorante, toute-puissante, de solitude.

C'est un roman envoûtant, composé avec beaucoup de maîtrise, et il n'est pas facile de le lâcher - même si sa chute, celle-ci ou une autre, ne saurait vraiment surprendre. Pourtant Christian Guay-Poliquin n'use qu'avec la plus grande parcimonie des petites ficelles du suspens. Il prend son temps (la route est longue), montre la grisaille, le début de chaos dans lequel autour de lui tout finit par sombrer, s'attache à tout ce qui se trouble en l'homme qui bascule, l'homme acculé à arpenter ses propres labyrinthes. Il y a dans ce texte quelque chose qui rappelle le nature writing américain, avec ce lyrisme aux aguêts sous la sécheresse, cet arrière-plan mythique. Les images sont belles, marquantes, acérées, souvent originales. La tonalité est presque aussi obsédante que la quête du personnage, quelque chose d'ailleurs n'est pas loin de faire songer à une transe. On frôle le road movie. Mais on ne fait que le frôler, car c'est bien mieux que cela : c'est de la littérature.

Christian Guay-Poliquin, Le fil des kilomètres
Sur le site des éditions La Peuplade 
Le livre est paru en France, chez Phebus (mars 2015).


jeudi 20 mars 2014

François Blistène - Le passé imposé

François Blistène


Quelques nouvelles de François Blistène, dont paraît, ce jeudi 20 mars aux Editions du Sonneur, le deuxième roman : Le passé imposé - j'ai donc à nouveau la chance, comme cela fut le cas avec Moi, ma vie, son oeuvre, d'en être l'éditeur.

Ceux qui avaient lu ce premier texte retrouveront dans Le passé imposé ce que probablement ils avaient aimé : la verve, la causticité, cette manière un peu potache de mettre les pieds dans le plat et, bien sûr, ce talent qu'a François Blistène, en apparence fort simple mais qui n'est pas donné à tout le monde, de raconter une histoire.

Pour le reste, nous sommes assez loin des univers de Moi, ma vie, son oeuvre, qui faisait la part belle au petit monde de la peinture et à ses affres - et à certaines idées assez peu recommandables que cela faisait germer dans la tête de son protagoniste. La tonalité, quoique toujours parsemée de saillies facétieuses, voire fantasques, est ici un tantinet plus grave, puisqu'il est question d'éducation, de transmission, de paternité, de liberté individuelle, autrement dit, de valeurs. Que l'on ne se méprenne pas : François Blistène n'a pas viré sa cuti, il n'a pas plus retourné sa veste que changé de casquette : tout n'est jamais que prétexte à ausculter l'humaine engeance. Aussi bien, si l'on riait assez franchement en lisant son premier roman, l'on rit toujours, certes, mais un peu plus jaune tout de même. En montrant l'ineptie qui consiste à vouloir protéger à tout prix la jeunesse contre ce que le monde a de plus sot, François Blistène, s'il encourage l'individu à se libérer des innombrables carcans qui mettent la liberté à l'épreuve, n'en témoigne pas moins des limites d'une société acquise à toutes les futilités consuméristes possibles et imaginables, et très peu à ce qui pourrait l'embellir et la rendre un peu moins frivole. Moraliste, François Blistène ? N'exagérons pas. Car ce qu'il raconte ici (la découverte de la vie - et de Paris - par trois jeunes gens fuyant la geôle paternelle) n'induit aucune espèce de jugement de valeur : il se passe simplement ce qui doit se passer. De son écriture vive et accidentée, pleine de rebonds, d'images et de formules, d'excentricité aussi, Blistène jubile surtout à nous montrer de quoi nous sommes faits : de préjugés autant que d'inconscience, de peurs farouches autant que d'aspirations à la joie.

QUATRIEME DE COUVERTURE - Solitaire abhorrant le monde moderne, Philippe Pontagnier s’acharne à isoler ses enfants dans une maison où leur seul contact avec les humains est un certain Kuntz, homme étrange censé parfaire leur éducation. Lorsque les trois adolescents parviennent à s’échapper, ils ne connaissent guère du monde que ce que leur père et leur précepteur, ainsi que quelques livres bien choisis, leur en ont appris. Déambulant dans Paris, ils vont donc, chacun à leur manière, tâcher d’en déchiffrer les mœurs et de s’y faire une place. Une rencontre sera décisive : celle d’un certain Monsieur Mystère, magicien de son état, auprès duquel ils vont se prendre au jeu de la vie. Mais c’est sans compter sur la soif de vengeance du Père : l’ogre rôde, et le destin est tenace.

François Blistène - Le passé imposé

 

François Blistène - Le passé imposé
Editions du Sonneur - 20 mars 2013
ISBN : 978-2-916136-71-4

Infos et commande sur le site des
Editions du Sonneur

 

Que vous ayez ou pas un compte sur Facebook, vous pouvez aussi, en cliquant ici, consulter la page consacrée au roman.

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mardi 18 mars 2014

Jacques Josse - Liscorno

Jacques Josse - Liscorno
C'
est, encore une fois, un bien beau livre que nous donne à lire Jacques Josse, sans fard ni manières, à l'écriture tout à la fois discrète et évocatrice, précise, choisie : en somme, un livre d'authentique littérature - ô combien, la littérature étant tout ce à quoi se nourrit Liscorno, récit d'hommage, tombeau des grands inspirateurs. La littérature, donc, et tout autant la vie, puisque aussi bien les deux ont (doivent avoir) partie liée. On aime tel livre, tel auteur, aussi parce qu'on l'a lu à cet âge-là, en ce lieu-ci, et parce que les circonstances ne sont jamais étrangères à cette sorte d'effet de sidération qu'une lecture peut susciter.

Cette fois, Jacques Josse nous fait revenir aux origines. Nous ne sommes pas encore à Rennes ou à Saint-Brieuc, qu'il évoquera souvent dans ses textes. Nous sommes à Liscorno, en Bretagne certes, mais en Bretagne intérieure, rude et paysanne. Liscorno, donc, "village bâti en terrasses, à flanc de coteau, comptant trois à quatre dizaines de maisons et plusieurs bâtiments de ferme", où Josse débarque à l'âge de cinq ans, au beau milieu de l'été 1958. Alors il raconte cette arrivée, en quelques mots très purs, les souvenirs qu'il en a, les quelques images qui lui reviennent ; avant d'aller s'enfermer dans cette "mansarde qui allait peu à peu se muer en invisible (et minuscule) port d'attache", d'où il enprendra d'explorer le monde et les livres.

Il sera question, au fil des jours et des pages, de Tristan Corbière, de Raymond Carver, de London, de Kerouac, de Ginsberg, des fortes têtes de la Beat Generation et de quelques autres, poètes avant tout, les Yves Martin, Armand Robin, Gary Snyder... Illustres ou pas, peu importe à Jaques Josse qui, n'écoutant que son coeur et les recommandations de ceux qu'il lit, s'en va à la rencontre de ces écrivains qui sont autant de monstres ; auprès d'eux il va apprendre à se trouver, à trouver en lui la bonne manière d'être au monde, et déterminer à jamais son paysage, son esthétique littéraires. Ses lectures donnent d'ailleurs parfois l'impression qu'elles le sauvent - mais de quoi ? Il lit dans sa mansarde, quand il ne traîne pas au café du village à observer ces hommes durs à la peine, trimballant leurs vies laborieuses et leurs trognes esquintées. Il y a quelque chose chez ceux-là, d'ailleurs, qui m'a fait songer aux personnages de ce roman splendide, passé complètement inaperçu (peut-être du fait de la mort prématurée de son auteur) : Dernière station, d'Ollivier Curel - dont je parle ici. Ce sont les mêmes gueules cassées, inatteignables, recluses, ni désespérées, ni espérantes : indifférentes à toute projection de soi en dehors de cet ici et de ce maintenant - et sans doute faut-il, pour espérer comme pour désespérer, avoir ne serait-ce qu'une raison de penser qu'autre chose soit seulement concevable. Et si Jacques Josse évoque avec beaucoup de sensibilité ce qu'ont représenté pour lui (et représentent encore) ces lectures, je le trouve parfois plus juste encore, plus parfaitement juste, lorsque passe dans son récit un de ces hommes de peu, un de ces vieux marins à l'âme ravinée qui lèvent leur coude au zinc en noyant leur regard dans le miroir - avant d'aller pisser dehors contre un pommier.

    Jacques Josse - Liscorno

   J'avais déjà évoqué Jacques Josse sur ce blog :
   - à propos de Terminus Rennes (aux éditions Apogée)
   - et de Cloués au port (chez Quidam)
 

   Jacques Josse sur le site des Editions Apogée

mardi 4 mars 2014

Goncourt de la Nouvelle : Nicolas Cavaillès - Vie de monsieur Leguat

Le prix Goncourt de la Nouvelle 2014 vient d'être attribué, ce mardi 4 mars 2014, à Nicolas Cavaillès.
Retrouvez le livre sur le site des Editions du Sonneur

Nicolas Cavaillès - Vie de monsieur Leguat



Il y a chez Nicolas Cavaillès, dont cette Vie de monsieur Leguat est le premier roman, quelque chose qui n'est pas sans rappeler les humanistes de la Renaissance : une attention particulière à la nuance et à la précision - autrement dit une certaine éthique de la justesse -, la revendication de la liberté de l'esprit, un sens très assuré du Beau, une manière de donner de l'amplitude à la pensée et à la phrase, un refus de l'emphase et du tape-à-l'oeil, un certain détachement du monde aussi, modulé par une sensibilité particulière, pour ainsi dire pré-sociologique, au réel et aux manières de vivre des hommes. Bref, tout ce qui pourrait constituer le caractère de que l'on appelait naguère un gentilhomme, gentilhomme qu'à bien des titres incarne ce François Leguat, lequel ne connut donc jamais la postérité de ces grands explorateurs dont nous connaissons les aventures depuis l'école primaire, et qui pourtant vécut une vie comme on ne peut plus même imaginer qu'il fut possible d'en vivre. Je serai même presque enclin à voir dans ce prestigieux substrat humaniste ce qui, chez Cavaillès, le détourne de l'intention romanesque pure ; quelque chose qui pourrait dire, en substance : à quoi bon l'invention, quand la vie des hommes est toujours plus riche que toutes nos improbables chimères ? Il n'y a pas, ou peu, chez Cavaillès, l'envie de divertir, d'enchanter ou de faire rêver ; Vie de monsieur Leguat atteste plutôt d'un désir de témoignage, de transmission, presque d'édification. Mais, Cavaillès sachant ce qu'écrire veut dire, son écriture, imagée, évocatrice, ferme et délicate, à la fois ample et épurée, finit par conférer à ce texte une sorte de gravité légère et presque euphorisante. De là sourd une tension, un cheminement, aussi peut-on dire, oui, que, de roman il est tout de même question - d'ailleurs qu'est-ce que le roman, sinon, aussi, cette force assez mystérieuse qui confère à nos mots les plus simples et à nos intentions les plus nettes la puissance des vies réinventées ?

De ce François Leguat, on ne sait, encyclopédiquement, qu'assez peu de choses, si ce n'est, donc, qu'il naquit français vers 1637 pour mourir londonien à l'âge de 98 ans (ce qui est déjà assez remarquable), qu'il fut, avec tant d'autres, chassé de France par la révocation de l'Edit de Nantes, qu'avec dix autres de ses compagnons d'infortune il prit les mers sur une petite frégate baptisée L'Hirondelle et que, comme en écho anticipé à l'Oceano nox que Victor Hugo n'a pas encore écrit (Combien ont disparu, dure et triste fortune ! Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune, Sous l'aveugle océan à jamais enfouis !), la plupart n'en revinrent pas. Vivant de peu, de rien, inventant une vie sur des îles parfois à peine plus grandes qu'un gros rocher, Leguat connut les fers, les maladies et toutes les dérélictions possibles de la chair, la trahison et la brutalité de ses congénères, l'adversité conjuguée de la nature et des hommes, avant de mourir dans les bas-fonds de Londres, où Cavaillès, sans doute ici un peu romancier, l'imagine, racontant une vie d'aventures aux pauvres bougres qui, à des heures indues et le ventre plein de mauvais alcools, l'écoutent peut-être, non sans distraction, un peu comme on prend plaisir à entendre un oiseau chanter dans sa cage. Trois vies en une, c'est ce que nous dit Nicolas Cavaillès de ce François Leguat, dont le portrait tout de courage et d'humilité, d'abnégation et de constance, de sagesse et de curiosité pour le monde, ne pourra que toucher le lecteur. Pas un roman, donc, ou pas tout à fait, moins encore une de ces chroniques voyageuses qui rendent le lecteur impuissant à distinguer entre le vrai et le possible, entre l'imaginable et l'improbable, mais, plus humblement et sans affectation, le récit très sensible d'une vie à la fois exemplaire et dramatique, héroïque et retirée, taraudée par l'appétence à la vie et le côtoiement incessant de la mort, et où pointe la belle et enchanteresse nostalgie des mondes éteints. 

Mes recensions d'ouvrages des Editions du Sonneur, où j'officie comme éditeur,
ne sont publiées que sur ce seul blog personnel.

Lire la présentation de "Vie de monsieur Leguat" sur le site des Editions du Sonneur

lundi 10 février 2014

Jean-Claude Lalumière - Comme un karatéka belge qui fait du cinéma


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C
e qui, après tout, aurait pu constituer un bon filon (les élans nostalgiques et drôlatiques d'un auteur né à la fin des années soixante) se révèle, au fil de ses livres, comme le noyau de vérité où ne cesse de venir s'arrimer l'écriture de Jean-Claude Lalumière. L'auteur est bien connu depuis l'hilarant Front russe et le caustique Campagne de France, mais il y eut, avant tout cela, Blanche de Bordeaux, où l'on devinait sans peine que l'ironie, fût-elle revendiquée, n'était pas un but en soi ; cette sorte de polar d'inspiration plus ou moins ouvriériste n'était d'ailleurs pas si drôle que cela, et l'auteur y déambulait déjà à travers ce qui restait de sa jeunesse girondine. Moyennant quoi, si Lalumière n'a de cesse de revendiquer ses filiations humoristiques, il n'en demeure pas moins qu'il a toujours fait de l'humour un usage à visée sociologique ; aussi bien, ce qui s'affuble des atours de la cocasserie ne va jamais sans se teinter d'un sentiment assurément plus mitigé.

Comme un karatéka belge qui fait du cinéma (titre dont le burlesque ne recouvre qu'assez imparfaitement la sensation où nous laisse cette lecture), fera sourire, bien sûr : on sourira à la fluide légèreté des scènes, à la composition très minutieuse, aux innombrables petites observations, portraits, bons mots et formules, à cette façon qu'a le narrateur de regarder de haut sa propre vie - comme s'il s'agissait d'un film, donc, puisque de cinéma il est aussi question ; même, on s'esclaffera franchement au récit d'une improbable nuit en compagnie de Jean-Claude Van Damme dans une suite de l'hôtel Lutetia ; pourtant, cette fois-ci, le coeur n'y est pas : même en souriant, même en badinant, c'est une amertume un peu nouvelle que l'on sent chez Lalumière, amertume que l'on ne peut pas ne pas envisager comme celle d'un écrivain qui, ça y est, est passé à autre chose, qui non seulement comprend, mais éprouve, ce que le fait d'avancer dans la vie charrie comme inévitable sentiment d'imperfection, comme pensées désabusées, comme impressions d'avoir été un peu joué par l'existence et de n'avoir pas toujours su présider à ses propres destinées. L'histoire de ce garçon quittant son Médoc natal avec le sentiment d'être différent des siens, d'être fait pour autre chose que la vigne ou le bricolage mais plutôt pour le cinéma et les lumières de la ville, mal à l'aise avec ses racines mais découvrant à Paris l'insondable bêtise du jeu social, se retrouvant un beau matin employé d'une galerie d'art contemporain et y voyant défiler cette bourgeoisie jeune et coquette qui se fantasme en avant-garde, cette histoire n'est pas autre chose que le roman d'apprentissage d'un jeune homme de la classe moyenne française. Les rêves de l'enfance avortés, ne lui reste qu'à faire son trou et, nolens volens, à mettre ses pas, si possible sans trop de casse ni de déplaisir, dans les chemins improbables et trop souvent factices que lui désigne la société de son temps.

Nostalgie, donc, disais-je, mais nostalgie de quoi ? De ce qui, pourtant, ne semble guère pouvoir inspirer un tel sentiment : une jeunesse moyenne où l'ennui le dispute à la routine et où le seul attrait de l'avenir est d'être d'abord un mot pour littérateurs, des sensations un peu anodines, des remontées d'une mémoire où rien ne vaut vraiment la peine d'être exhumé, un vague sentiment de laisser-aller, d'échec plus ou moins bien digéré. Ce avec quoi Jean-Claude Lalumière nous fait sourire, d'autres en useraient largement, voire ad nauseam, pour faire pleuroter dans les chaumières : cette façon de se sentir étranger chez soi, dans sa propre famille, sur ses propres terres, l'indécrottable insistance d'un complexe social et culturel, cette impression de ne pas s'être vu grandir, puis vieillir, la culpabilité diffuse de s'être détourné des siens au point d'avoir raté le mariage et le premier enfant du frère ou les obsèques du père. Le narrateur ne rit guère de ce qu'il fut, de ce qu'il vécut, mais il en fait un objet de dérision relative, et si l'on sourit, c'est, comme lui, un peu jaune. Mais précisément, ce qui finalement est assez touchant dans ce roman, c'est qu'il n'assume complètement, ni sa part de rire, ni sa part de mélancolie. Autrement dit, tout y est retenu, délicat : si le narrateur met une certaine distance entre lui les choses, c'est pour n'avoir pas à s'épancher ; c'est pour parvenir à bâtir une existence et à se bâtir lui-même sur un socle dont il sait la matière friable. Il y a décidément, chez Lalumière, un côté Petit Chose qui le rapproche toujours davantage d'Alphonse Allais, dont on le sait lecteur.

Jean-Claude Lalumière aurait pu se complaire sur la voie qui lui vaut aujourd'hui d'être reconnu comme un spécialiste de l'humour en littérature. Or ce qu'il révèle ici, avec la simplicité et la modestie qu'on lui connait, avec cette façon d'avancer sans avoir l'air d'y toucher et ce refus pour ainsi dire naturel de toute affectation, c'est qu'il n'a peut-être véritablement jamais cherché à être drôle : si ses romans le sont malgré tout, c'est qu'ils sont d'abord un hommage de l'humour à la pudeur.

 

Jean-Claude Lalumière - Comme un karatéka belge qui fait du cinéma

 


Jean-Claude Lalumière
Comme un karatéka belge qui fait du cinéma


Lire mes précédents articles sur Jean-Claude Lalumière :
     - La Campagne de France
     - Le Front Russe
     - Blanche de Bordeaux


Jean-Claude Lalumière sur le site du Dilettante

lundi 13 janvier 2014

Mémoire et survie du politique dans la fiction d'anticipation

 

Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire

Suivre ce lien pour lire le travail dont il est ici question : http://www.archipel.uqam.ca/5662/

 

Au-delà de l'honneur qui m'est fait, c'est évidemment une (bonne) surprise pour moi que d'être tombé sur le mémoire de Maîtrise de Christian Guay-Poliquin, intitulé : Au-delà de la "fin" : mémoire et survie du politique dans la fiction d'anticipation contemporaine. Ce travail, mené au sein de l'université du Québec à Montréal, s'intéresse en effet à trois ouvrages : Dondog, d'Antoine Volodine, Warax, de Pavel Hak, enfin Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire, mon deuxième roman, publié en 2006 chez Maren Sell Editeurs - que l'on ne trouve plus guère aujourd'hui que d'occasion. C'est un texte que je n'ai pas relu depuis, et qui me renvoie à une période finalement assez lointaine, un temps pour moi révolu, celui où, peu ou prou, je me vivais encore comme une sorte de spectateur engagé. Disons, pour le dire d'un mot, que j'ai, depuis, assez fermement claqué derrière moi la porte de l'histoire et de la politique. Aussi m'a-t-il été un peu étrange, sans même réouvrir ce roman, de lire le travail qui lui consacre Christian Guay-Poliquin.

Et je dirai au monde la haine qu'il m'inspire raconte l'histoire d'un chef d'Etat (surnommé le Guépard) qui prend l'exil après que le peuple l'a virilement chassé du pouvoir afin de le remplacer par une femme, laquelle installe aussitôt une dictature. J'avais bien sûr en tête à l'époque la figure de Marine le Pen, qui ne jouissait pas encore de la popularité que les sondages (et certains scrutins) lui confèrent aujourd'hui, mais dont le populisme à peine relooké, c'est-à-dire affublé d'un certain vernis médiatique, approfondissait déjà le travail de destruction entamé par son père.

Le livre se présente sous la forme d'un journal intime, celui d'un président déchu, donc, que l'on va suivre sur les routes de l'exil, du Mali à la Bosnie-Herzégovine. Il entre assurément dans ce que Christian Guay-Poliquin qualifie joliment d'esthétique du crépuscule, expression qui dit bien, en effet, quelque chose qui a trait à la fois à une sorte d'angoisse liée à la dégradation du politique et à un désir plus ou moins assumé de se détourner du monde. C'est là un apparent paradoxe que Christian Guay-Poliquin souligne avec raison, mais en lui donnant un sens et une historicité littéraire. Ce qui pour moi est évidemment très intéressant, tant cela me ramène à ce qui, dans les arts et spécialement la littérature, m'a toujours beaucoup intéressé, à savoir cette part du texte qui, quelle que soit la volonté et la maîtrise de son auteur, n'en finit pas de lui échapper. Naturellement, rien de ce qu'écrit Christian Guay-Poliquin ne me surprend vraiment, mais c'est une chose de le sentir, et une autre que de le lire aussi nettement dans un texte à dimension aussi rigoureusement universitaire. Pour Guay-Poliquin en effet, il s'agit de "comprendre comment les textes de Volodine, Villemain et Hak, mettent en fiction la mutation contemporaine de la pensée politique et de son imaginaire historique", textes dont il dit qu'ils "se donnent à lire comme des fictions de « l'après » qui affirment la survivance des idéaux modernes d'émancipation" : c'est peu de dire que je n'avais pas cela à en tête en écrivant cette histoire. Ce qui ne signifie pas que je n'en avais pas conscience, simplement que je n'étais peut-être pas aussi conscient que lui de ce qui s'engageait ainsi par-devers moi. Si ce texte constituait une façon littéraire, romanesque, de refermer derrière moi la porte du politique, le travail de Christian Guay-Poliquin dit au contraire que cette manière même de faire lui confère une actualité politique : je n'ai, à cela, rien à rétorquer, car il a raison : tout discours de sortie du politique constitue évidemment un discours politique. Cela, je le sais et le savais ; il est simplement, pour moi, assez surprenant, et stimulant, de le lire d'une manière aussi nette à propos d'un de mes livres.


Lire ici l'intégralité du Mémoire - format pdf.

EXTRAITS :

L'aspect politique des textes de Hak, Villemain et Volodine émerge principalement d'un questionnement historique qui, en débouchant sur une impasse, tend à déconstruire les catégories militantes des décennies précédentes. (...) Si les textes de Hak, Villemain et Volodine peuvent être lus comme oeuvres racontant le monde au-delà de sa propre fin, c'est qu'elles impliquent inévitablement une certaine « fin du monde ». Ces mises en scène de la fin, que le récit historicise en leur assignant un avenir, entretiennent toutefois des rapports serrés avec les atrocités du XXe siècle dont l'humanité fut à la fois l'incrédule responsable et le témoin stupéfait. Comprises dans leur sens le plus large, les fins fabulées par les romans du corpus reprennent le sombre héritage du siècle dernier en mettant à nouveau en relief l'aspect aporétique des grandes espérances sociales. (...) Contrairement à la science-fiction qui échafaude des mondes possibles particulièrement éloignés dans le temps, les anticipations de Hak, Villemain et Volodine sont élaborées à partir de la reformulation d'éléments, d'événements et de thématiques propres à l'histoire contemporaine. En réduisant la distance entre l' univers fictionnel et la réalité, les romans du corpus peuvent être appréhendés comme une sorte de prolongement de notre présent, ou encore comme une possibilité de notre monde. (...) Les textes de Hak, Villemain et Volodine mettent en place une poétique de l'histoire qui convertit la « fin » en commencement. Ils sont d'un grand intérêt pour penser la mémoire et la survie du politique au-delà des représentations de la fin. (...) En définitive, ce travail de réflexion vise à reconnaître aux anticipations de Hak, Villemain et Volodine, une portée critique à l'égard de notre présent. En effet, en imaginant un avenir qui fait écho à l'époque actuelle, les oeuvres de notre corpus historicisent le présent tout en portant sur lui un regard inédit, projeté à partir d'un futur imaginé. Si, comme nous l'avons démontré, l'engagement littéraire contemporain se fonde sur un rapport médiatisé avec l'histoire, nos romans, en explorant « l'avenir de notre présent », se donnent à lire comme des oeuvres qui anticipent la rétroactivité d'un futur désarticulé de son passé. De cette façon, si les communautés de la survie que l'on retrouve dans notre corpus nous dévisagent depuis l'avenir, c'est qu'elles peinent, dans ces mondes futuristes, à donner une actualité aux espérances du passé et, par conséquent, un sens à leur présent. En interrogeant leur époque, les protagonistes des textes de Hak, Villemain et Volodine, dénoncent la faille dans l'histoire où s'est rompue la chaîne de la transmission de l'expérience commune. Ainsi dépourvues de l'expérience du passé, les anticipations de notre corpus livrent les conditions de possibilité des retours aveugles de. la violence historique, notamment celle du totalitarisme.