lundi 21 janvier 2013

Maurice Blanchot - Chroniques littéraires 1941/1944

 

Journal des Débats

Si j'avais eu un doute encore quant au bien-fondé de ma résolution de mettre un terme à mon activité de critique, la lecture des Chroniques littéraires que Maurice Blanchot donna au Journal des Débats entre avril 1941 et août 1944 me l'aura donc totalement ôté - et après tout, peut-être ne l'ai-je lu que pour y trouver cette confirmation, je ne sais. Dans le contexte d'un domaine critique devenu assez fuyant (contrecoup sans doute assez mécanique de l'individualisation enthousiaste des subjectivités et de l'effet de dissémination qu'Internet charrie), et d'ailleurs à ce point fuyant qu'il ne trouve parfois plus pour se justifier dans son être et ses prérogatives que le seul critère de la prescriptibilité, l'exercice aura donc fini par venir à bout de mon désir initial de mieux comprendre mes propres lectures en écrivant à leur propos. Au fil du temps, j'ai fini par m'apercevoir que je finissais toujours par tirer mes critiques vers là où je ne voulais pas forcément qu'elles aillent, c'est-à-dire vers moi-même ; je finissais, pour le dire d'un mot, par tourner en rond : quel que soit le livre dont j'entreprenais la critique, le résultat ne faisait plus que me refléter, alors que je ne désirais rien tant que sortir de moi pour mieux entrer dans les mots des autres. Je me satisfais donc dorénavant de quelques recensions qui n'ont d'autre motif, en plus que de donner un éventuel et très modeste écho à tel ou tel ouvrage, que celui de conserver une trace de ce qui a pu m'intéresser ou me toucher.

C'est en quoi aussi ce recueil est venu me conforter. Par sa quasi-nature de miscellanées, il est naturellement très difficile d'en parler ; aussi, il ne s'agit pas tant de chercher une quelconque cohérence dans le jugement que Blanchot porte sur ses lectures que dans la méthode, presque la déontologie, qu'il se donne afin d'en rendre compte. Et c'est là qu'il devient exemplaire (spécialement quand on sait que ces chroniques furent écrites à un rythme hebdomadaire.) Ce qui me marque surtout, c'est cette manière qu'il a, sans jamais y déroger, d'entrer dans les raisons, fussent-elles voilées, de l'ouvrage dont il fait la critique. Chaque article de Blanchot, finalement, vient témoigner de sa considération, non seulement pour tout écrivain, mais pour toute personne qui aurait fait de l'écriture le motif dominant de son existence. A cette aune, et à une exception particulière près, je pense à François Mauriac, il fait montre d'une délicatesse d'âme que l'on aimerait retrouver plus souvent aujourd'hui, tant un vaste pan de la critique, officielle ou pas, nous semble parfois surtout désireuse de se distinguer - quelles que soient ses armes : l'abattage ou le panégyrique, le jeu de massacre ou la flatterie (maintes exceptions, bien sûr, mais le mouvement général seul ici m'intéresse.) Et si Blanchot écrit avec la même précision, la même exigence selon qu'il entreprend la lecture d'un classique, d'un contemporain fameux ou d'un illustre inconnu, c'est bien parce qu'il juge que tout acte d'écriture mérite qu'on l'appréhende avec la plus grande prudence et la plus grande sympathie. En cela aussi, Blanchot est un immense lecteur, qui voit toujours quelque chose à sauver dans une oeuvre inaboutie : il sait la sensation de désillusion qu'éprouve tout auteur à l'endroit de ses propres mots ; il sait combien est illusoire la croyance qui consiste à transcrire en parole ce qui nous meut ; il sait qu'écrire, c'est toujours, aussi, un peu, échouer à écrire, à tout le moins éprouver la frustration, la colère d'un certain échec. Ce faisant, Blanchot ne cherche pas à entrer dans les bonnes grâces de l'auteur, cela va sans dire, mais bien à exercer son esprit d'analyse envers lui-même, comme s'il interrogeait en permanence les motifs et les mobiles de son propre travail critique. Voici ce qu'il écrit le 6 janvier 1944:  "Autrefois, pendant les fêtes populaires, il arrivait qu'on sacrifiât en effigie les rois ou les chefs pour racheter, par un sacrifice au moins idéal (quelque fois sanglant), l'abus que représente toute la souveraineté. Le critique habituel est un souverain qui échappe à l'immolation, prétend exercer l'autorité sans l'expier et se veut maître d'un royaume dont il dispose sans risque. Aussi n'y a-t-il guère de souverain plus misérable et, pour n'avoir pas refusé d'être quelque chose, plus près de n'être rien." Je ne vois pas que l'assertion ait rien perdu de sa justesse.

Toute personne qui se pique de littérature s'intéressera à ces chroniques. Leur lecture est parfois éreintante, c'est vrai, mais toujours revigorante, pour peu que la chose soit possible. En lire deux ou trois chaque jour, c'est assurément se ménager un moment de belle pénétration littéraire : il ne s'agit pas, je le répète, d'adhérer à tout, mais d'entrer nous-mêmes dans les raisons du critique, dans l'univers intérieur qui s'étaie et se déploie au fil des lignes, et de suivre au plus près son impeccable ambition. On en sort avec un sentiment d'admiration pour cet esprit tellement érudit mais si curieux de tout, et pour la constance de l'hommage que, finalement, il n'a de cesse de rendre à cette grande affaire qu'est la littérature - et d'autant plus grande qu'elle est, le plus souvent, vouée à l'échec ou à l'oubli.

Maurice Blanchot - Chroniques littéraires du Journal des Débats (avril 1941 - août 1944)
Editions Gallimard

Pour ceux de mes lecteurs qui en éprouveraient la curiosité,
la quasi-totalité de mes propres recensions littéraires figure sur
le site de L'Anagnoste.

Maurice Blanchot - Chroniques littéraires

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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jeudi 27 décembre 2012

La Campagne de France - Jean-Claude Lalumière

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Jean-Claude Lalumière et moi n'avons pas tout à fait les mêmes petits vieux. Phrase d'introduction un peu sybilline, penserez-vous, et pour cause, puisque j'adresse là un simple clin d'oeil au roman que je publie moi-même en mars prochain, et dans lequel il est aussi question (est-ce un symptôme ?) de petits vieux. Toutefois je ne suis pas là pour parler de moi, mais bien de ce troisième roman de Lalumière qui, comme on le sait maintenant et plus encore depuis le succès du Front Russe, n'en est pas une, suivant cette bonne blague parfaitement indémodable. Jean-Claude étant un ami très proche, j'ai eu le loisir déjà de lui dire tout le bien que je pensais de cette très épique et folklorique Campagne de France : je vais enfin pouvoir entrer un peu dans le détail de cet enthousiasme...

Comme je n'aime pas raconter les histoires, et moins encore suppléer aux quatrièmes de couverture, il vous suffira de savoir qu'est ici retracé le périple d'une douzaine de personnes âgées, emmenées par deux jeunes gens très diplômés mais à l'avenir tout aussi incertain, qui se sont mis en tête de proposer des circuits culturels en bus à travers la France. La sorte d'agence qu'ils ont montée étant loin de pouvoir être considérée comme florissante, les deux compères sont bien obligés d'en rabattre, de mettre pas mal d'eau tiède dans leur nectar, de faire le deuil d'un tourisme culturel (antinomie ?) à peu près digne de ce nom et de sacrifier à l'écume télévisuelle des jours. "Le voyage avait pourtant bien commencé", comme il est écrit en ouverture du roman.

Ceux qui ont lu Le Front russe le constateront d'emblée avec moi : l'amateur (très) éclairé est devenu un authentique professionnel. La chose frappe dès les premières pages : le fil est tendu bien raide, la potacherie n'est plus seulement utilisée pour elle-même mais pour les besoins propres au récit, les transitions passent pour naturelles ; quant à l'écriture, elle a énormément gagné en maturité, ce qui, du coup, donne au propos une distance nouvelle, quelque chose qui pourrait nous faire dire que le romancier est devenu écrivain. Bref, on s'esclaffe moins mais on sourit davantage, et c'est très bien ainsi. Et si les années soixante-dix constituent toujours le paysage de prédilection de Jean-Claude Lalumière, paysage un peu kitsch, comme de bien entendu, à cheval entre l'instinct libertaire et la pécadille publicitaire (à la fin du livre, je me disais qu'il serait amusant d'illustrer le texte de quelques ritournelles de Michel Fugain), il en déborde parfois pour atteindre plus directement le contemporain. C'est toujours très amusant ("ne faites pas votre Bégaudeau", fait-il dire à un de ses personnages à propos d'une blague de salle des profs ; ou encore celui-là, déclarant à soixante-dix ans que "celui qui n'avait jamais conduit de Solex avait raté sa vie"), même si, bien sûr, cela fait courir à la tension drolatique, qui comme toujours chez Lalumière est permanente, le risque de l'éphémère. Sur le fond pourtant, Jean-Claude n'a pas beaucoup changé : il demeure l'observateur espiègle, narquois, pince-sans-rire que l'on connaît. Ici, pourtant, il semble plus entier, plus complet, ne cherche pas à faire mouche à tous les coups, comme s'il assumait mieux sa part spécifiquement littéraire. En attestent certains traits plus retenus, certaines atmosphères plus étoffées, quelques digressions un peu nouvelles pour lui, plus tendres, plus posées : c'est moins immédiatement hilarant, mais on y gagne en acuité, en justesse, en empathie. Une écriture plus mûre, un propos plus serein, un humour plus diffus, une narration plus serrée : non content de confirmer que nous avons bien affaire à un maître du genre, ce nouveau roman réunit tous les ingrédients pour faire un très joli succès populaire.

Mais. L'ours en moi grogne un peu... Car ce que, à certains moments, j'avais pu trouver par trop léger, ou gratuit, dans Le Front russe, était aussi ce qui m'y attachait. Il y avait, dans la succession un peu loufoque de ces scénettes où le cocasse le disputait à l'absurde, quelque chose d'artisanal et de frais : ici, plus rien n'est maladroit. J'ai conscience, bien sûr, du caractère un poil paradoxal de cette réserve, mais c'est peut-être le revers de la médaille : ce petit objet, assez parfait dans son genre, qu'est La Campagne de France, nous étonne ou nous bouscule peut-être un peu moins, la provocation y étant moins drue, l'humour plus intégré - ce qui, je suis tout prêt à le parier, n'échappera pas à nos cinéastes. Mais l'on peut aussi faire fi de mes grognements et se laisser aller au plaisir de ce road-movie pas comme les autres, attendrissant, déluré, parodique autant que sociologique - et, après tout, c'est ce que j'ai fait. 

Lien : Jean-Claude Lalumière sur le site des éditions du Dilettante
En librairie le 2 janvier 2013

Jean-Claude Lalumière - La Campagne de France

 

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jeudi 20 décembre 2012

Valery Larbaud - Allen

Valery Larbaud - Allen


« 
Eh
oui : nous sommes, aujourd'hui, au nombre des heureux de ce monde ; l'ami qui nous conduit est un des jeunes hommes les plus riches de Paris, et nous avons des pardessus épatants et des tas de trucs et d'accessoires de grand lusque, et mieux encore : en large et en long, toute la France. » Voilà qui reflète bien l'état d'esprit de ces cinq amis traversant la France pour s'en aller rejoindre ce que l'un d'entre eux nomme son « Duché » , périmètre bien français situé en plein coeur du Bourbonnais - dont est originaire, on le sait, Valery Larbaud ; le livre est d'ailleurs dédié à sa mère et « à notre Pays natal. »  

Hommage au Bourbonnais autant qu'éloge du voyage et conversation sur nos « provinces françaises », Allen est un petit bijou d'esprit, de vivacité, de profondeur dandyesque autant que de légèreté grand-bourgeoises. Champêtre et parisien, Larbaud livre en peu de pages (et commente remarquablement, en fin d'ouvrage) une sorte de condensé de l'esprit français, traversant l'histoire et la géographie comme autant d'expressions possibles de notre entendement et de nos moeurs.

Ces cinq-là conversent donc en voiture, cheveu au vent et verbe batailleur, se risquant à quelques pointes pour mieux ralentir et s'extasier devant l'antique beauté des choses, souriant d'eux-mêmes, de ce qu'il y a en eux de provincial lorsqu'ils sont à Paris et de parisien lorsqu'ils sont dans « les provinces ». Il y a dans ce périple enchanteur quelque chose d'extraordinairement libre, et précurseur, peut-être, d'un certain esprit libertaire. L'on s'émeut du baiser qu'une jeune fille d'un quelconque pensionnat lance en catimini sur le passage de la voiture (« un de ces jeunes lis français, haut sur tige et bien blanc, avec un air un peu sainte Jeanne d'Arc, un peu sainte Nitouche »), et l'on se prend à rêver, en précurseurs du tag, de réveiller ces petite villes endormies : « et quand je suis dans une de ces villes, je me sens tout disposé à la taquiner, à lui faire des farces telles que : redorer les pointes des grilles de la sous-préfecture, mettre des poissons rouges dans les bassins des jardins publics, peindre sur les rideaux de fer des boutiques des emblèmes appropriés au commerce qu'on y fait ou des paysages ou des combinaisons et des rayurdes de couleurs vives ou tendres, pour que les rues des dimanches et des jours fériés soient moins tristes. » Audacieux (qu'on en juge par les dialogues) et remarquablement composé, ce petit texte de Larbaud, mine de rien, manifeste de manière incroyablement érudite et vivante tout un pan de ce que l'on pourrait désigner comme un idéal civilisationnel. L'on y passe d'un entrain presque potache à une douce et tendre mélancolie, celle qui met dans la bouche de Valery Larbaud ce beau mot de retirance, lequel, mieux qu'une retraite, dit bien ce à quoi, de tous temps, aspire l'homme d'art et de pensée.

Allen, Valery Larbaud - Éditions Sillage
Première édition : Gallimard, 1929

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mardi 18 décembre 2012

Joseph Roth - Job, roman d'un homme simple

Joseph Roth - Job, roman d'un homme simple
C
ontrairement à mes habitudes, je suis entré dans ce livre sans rien en souligner ni prendre la moindre note : sans doute parce que, d'instinct, j'avais senti que je ne saurais rien en dire de bien marquant. Je m'en mords les doigts, maintenant que je l'ai refermé, car alors j'aurais peut-être mieux su faire part de mon enthousiasme et en conseiller la lecture de quelques arguments bien nets. Bref.

Paru en 1930, soit deux ans plus tôt, ce texte, probablement l'un des plus importants dans l'oeuvre de Joseph Roth, n'aura toutefois jamais eu le succès universel que connut La marche de Radetzky. L'universalité, voilà bien pourtant ce dont peut se targuer cet authentique chef-d'oeuvre qu'est Job, le roman d'un homme simple. Explicitement inspiré par le personnage biblique, Joseph Roth adopte à son tour les contours du conte, pour ne pas dire de la parabole, et rapporte le destin d'un homme quelconque, religieux et miséreux ; le livre s'ouvre ainsi : "Il y a bien des années vivait à Zuchnow un homme nommé Mendel Singer. Il était pieux, craignant Dieu et ordinaire, un Juif comme on en voit tous les jours." (Pour mémoire, voici comment, dans la Bible, s'ouvre Le livre de Job : "Il y avait dans le pays d'Uts un homme qui s'appelait Job. Et cet homme était intègre et droit ; il craignait Dieu et se détournait du mal.") A travers Mendel Singer, ce n'est pourtant pas seulement la destinée errante du Juif que Joseph Roth prend pour sujet. Bien sûr, nombre des traits qui donnent au roman son incroyable palpitation trouvent écho dans sa vie, et plus encore dans le paysage culturel, mental, de cette époque, qui vit l'exil de nombreux Juifs de Russie ou d'Europe centrale vers les promesses du monde américain. Ce que Roth montre de la vie dans les shtetls, de l'organisation sociale, familiale, des conditions d'existence, de la foi et des rêves d'alors, tout cela est pain béni, si j'ose ainsi parler, pour qui voudrait en éprouver l'atmosphère. Roth est assez inclassable, son oeuvre a traversé bien des périodes, mais il est tout de même enfant, à sa manière, de ce que l'on appelait la Nouvelle Objectivité, et il doit bien en rester quelque chose dans cette manière assez formidable qu'il a de conférer aux faits une telle puissance d'évocation. Cela tient, probablement, à ce mystère persistant que l'on nomme le style ; lequel constitue ici, on l'a compris, une leçon tout bonnement splendide : il y a, dans la simplicité et la profondeur du trait, dans le bannissement de toute affectation, dans la sensation d'évidence à laquelle renvoie chaque mot, chaque idée ou pensée, dans cette façon assez physiologique de faire de chaque scène un pendant du réel, il y a, donc, dans cette économie de l'écriture, de quoi se figurer à quelle intimité, à quelle source atemporelle et singulière Joseph Roth est allé puiser pour écrire ce chant d'humanité.

Je n'ai jamais considéré qu'il était nécessaire aux grands livres d'être pourvoyeurs d'une morale ou dotés de caractères aimables ; pour tout dire, je suis même assez indifférent à cette question. Ici, il faut toutefois convenir que des principaux personnages (Mendel Singer, bien sûr, mais aussi sa femme et ses enfants, dont le fameux Menouchim) émanent une force de sentiment, une dignité profonde, je n'ose dire une humanité, à laquelle il est difficile de rester insensible. Et qui, donc, fait aussi la grâce de ce grand livre. Que l'on n'aille pas toutefois se figurer qu'il s'agirait là d'un texte à connotation mystique ou exégétique. C'est un authentique roman, et la fable ménage à sa manière un suspense digne, lui, du roman américain - et je mesure bien ce que cette assertion peut avoir d'étrange. Joseph Roth a réussi quelque chose qui pourrait bien passer pour une sorte d'idéal, parvenant à mêler le conte millénariste avec la grande tradition du roman russe et européen, à camper, non seulement des personnages, mais une trame qui soit à la fois, et à ce point, universelle et enracinée ; pourtant l'on continue d'y entendre sa voix propre, celle que l'on connaît, le Joseph Roth ressassant la nostalgie de la patrie et la mélancolie du père. Il y a quelque chose d'infiniment touchant dans ce perpétuel fil rouge, dans cette manière qu'il a de le suivre et d'y revenir sans cesse ; de sorte que l'on peut bien lire aussi Job, le roman d'un homme simple comme une espèce d'allégorie de la condition humaine dans la modernité naissante.

Traduit de l'allemand par Jean-Pierre Boyer et Silke Hass
Editions Panoptikum

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vendredi 7 décembre 2012

Jules Verne - Trop de fleurs !

Jules Verne - Trop de fleurs !


D
isons-le sans fausse pudeur : ce petit volume est un régal ; et même une relative surprise pour moi, qui, comme la plupart d'entre nous sans doute, n'avais plus guère de Jules Verne que de très enfantins (quoique tenaces, et enthousiastes) souvenirs de lecture.

Le propos, ici, on le devine, nous éloigne tout à fait des univers familiers de l'écrivain. Quoiqu'on en retrouve, et c'est bien là aussi ce que ce recueil a d'exaltant, l'esprit incroyablement curieux, novateur, décalé, rigolard parfois. La scène se déroule en 1891. M. Decaix-Matifas, adjoint au maire d'Amiens, et spécialement président de la Société d'horticulture de Picardie, vient trouver notre Verne, amiénois et lui-même conseiller municipal, afin qu'il prononçât sur les fleurs une allocution de trente minutes, devant un parterre constitué d'amateurs de haut vol, de spécialistes dûment reconnus, de dames du monde, ainsi que du maire et du préfet. Déroute (prévisible) de Jules Verne, dont les compétences et spécialités propres le prédisposent davantage aux confins de l'univers et à la topographie des abysses qu'aux insondables mystères de la flore, fût-elle amiénoise.

Moi qui, longtemps, ai eu pour fonction d'écrire les discours de personnalités peu ou prou politiques, inaugurant à tours de bras tronçons routiers, cantines scolaires et extensions de pistes cyclables, consacrant dignement la rénovation d'un local à vélos ou la mise en conformité d'un échangeur urbain, je puis bien dire ici mon admiration devant ce que Jules Verne est parvenu à faire en une telle circonstance. Il va sans dire qu'il est, dans cette allocution, assez peu question de fleurs, quoique que celles-ci ne s'envolent jamais bien loin et que le langage y soit toujours joliment... fleuri. Trente minutes, cela dit, c'est long. Le tour de force n'en est que plus saisissant, et l'on ne s'ennuie pas une seconde durant cette représentation à laquelle on se sent tout bonnement assister, décelant d'emblée le sourire amusé de Verne, ses simagrées, ses petites manières galantes et gentiment racoleuses, ses accents de gentilhomme, son plaisir, évident, qu'il a de pouvoir parler pour ne rien dire, comme il le confesse lui-même, et de parler avec autant de brio devant une assemblée qui, sans doute, n'en espérait pas tant. Où l'on constate qu'il n'est, pour un tel écrivain, pas de sujet qui vaille : tout est suffisamment digne et bon pour hisser la parole à l'étalon de ses seules lois. Saluons enfin, et au passage, la préface de François Angelier, remarquable de verve, d'érudition et d'enjouement, achevant de donner tout son suc à ce petit recueil débordant d'éloquence et de malice.

Jules Verne - Trop de fleurs ! - Sur le site des Editions du Sonneur

Mes recensions d'ouvrages des Editions du Sonneur, où je travaille comme éditeur, ne sont publiées que sur ce seul blog personnel.

 


lundi 15 octobre 2012

Ollivier Curel - Dernière station

Ollivier Curel - Dernière station


J
e l'attendais, ce livre. Ollivier Curel avait adressé son manuscrit aux Éditions du Sonneur : je n'avais pas terminé de le lire que je savais déjà que je le voulais. Mais, pour des raisons qui n'ont pas ici le moindre intérêt, le temps avait passé, et lorsque enfin je réussis à mettre la main sur son adresse postale pour lui exprimer mon enthousiasme et le prier d'entrer en contact avec moi, l'Amandier avait déjà fait le nécessaire. Et puis, surtout, entre temps, Ollivier Curel était mort. Je l'ignorais. Ce texte, qu'il n'aura donc jamais vu autrement qu'imprimé sur des feuilles A4, vient donc enfin de paraître. J'en suis très heureux, et si l'éditeur que je suis se désole de n'avoir pu y prendre part, le lecteur en moi s'en moque bien.

Un village abandonné, dans le sud de la France. Sans doute n'apparaît-il déjà plus sur aucune carte. Le temps y a anéanti tout confort, toute raison pratique. Cinq vieillards pourtant sont restés, démunis de tout, presques nus, et ont choisi d'y finir leur vie. Il n'y a plus rien, plus de maisons, plus d'électricité, plus d'enfants, seulement des restes de civilisation que la nature colonise, elle finira bien par les recouvrir. Les cinq chient à même la terre et croient que Chaban est encore au pouvoir. On comprend que naguère il s'est ici produit quelque chose, quelque chose de grave, trois jeunes auraient péri. Les circonstances resteront floues, elles n'ont pas d'importance. Plus rien d'ailleurs n'a d'importance. Sauf, tout de même, qu'il faut bien vivre, et bien vivre ensemble. Il y a Marie, la seule femme ; un peu bigote, mère d'un gamin qui est parti depuis longtemps ; une seule et unique fois elle connut l'amour, quelques heures durant, au pied d'un arbre. Il y a Le Muet, qui du temps même où le village existait encore, passait de toute façon pour un demeuré. Il y a Edmond, Edmond Censini. Lui, avant, c'était le chef du village, l'héritier d'une grande lignée : il en a gardé le sentiment, un certain instinct de domination. Et puis il y a Jean, l'ancien instituteur : c'est l'intellectuel, qui tente de tout consigner, tout noter, même si l'arrêt du temps rend les choses difficiles ; et puis il ennuie tout le monde, avec ses discours. Enfin il y a Javier, l'étranger, celui que le village avait accueilli, qui ressasse son Espagne originelle, les franquistes et les anti-franquistes, et cette fille qu'il n'aura pas même eu le temps d'aimer puisque la guerre la fera mourir. Cinq, donc, il ne sont plus que cinq, à s'épier, à se défier, à se voler et se violenter, à se sourire en coin et se regarder en chien de faïence ; à prolonger l'esprit de la communauté, à s'imaginer que l'idée même de communauté a encore un sens. Car ces cinq-là n'ont plus guère qu'une chose en partage : leur acharnement à se cacher du monde. Le monde pourtant n'est pas loin, on finira bien par l'entendre tonner.  Alors c'en sera fini, c'en sera fini de tout.

En découvrant Dernière station, je me souviens m'être fait la réflexion que peu de textes contemporains atteignaient à une expression aussi pure de la sensation de délitement des choses et d'extinction d'un monde. J'avais en tête le livre culte de Maurice Pons, Les Saisons, lu peu de temps auparavant, et dont l'esprit de Dernière station n'est finalement pas si éloigné. Quoique le lyrisme ici soit beaucoup plus sec, travaillé comme en creux, porté par une écriture qui cache ses éclats comme pour mieux figurer que la vie ne vaut peut-être guère mieux qu'un os qu'on s'acharnerait à ronger. Dans Les Saisons subsistait l'espérance, vague et un peu sotte, de l'exode ; ici, il n'en reste pas même l'idée ; on ne songe guère à se sauver de ses racines, pas plus que de soi-même : on veut juste faire ce qu'il y a à faire, vivre ce qu'il y a à vivre, et mourir chez soi.

Tout éditeur soucieux de littérature aurait été honoré de publier ce petit joyau. Et si l'épilogue, très bref, a pu me sembler un peu maladroit, ou superflu, ce n'est rien. Ce n'est rien en regard de ce qui se joue dans cet obsédant récit d'une humanité qui, fût-ce dans le dénuement le plus complet et le délabrement le plus douloureux, n'en a jamais fini avec la chair et les passions. L'air de rien, sans avoir l'air d'y toucher, Ollivier Curel, étranger aux mimiques du temps et à la blancheur feinte de ces littératures qui se voudraient de psychologie ou de sentiment, a su toucher à quelque chose de grave et d'universel. D'où il est, et si tant est que puisse lui parvenir ce qu'on en dit sur Terre, j'ai pensé qu'il serait content de savoir que son oeuvre désormais existait dans le monde, et qu'elle méritait de recevoir un tel écho.

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mercredi 10 octobre 2012

Willa Cather - Le pont d'Alexander

 

Cather-AlexanderD'un mot je voudrais attirer l'attention sur la sortie ces tout prochains jours en France du premier roman de Willa Cather, Le pont d'Alexander ; paru en 1912, il n'y avait encore jamais été traduit.

De Willa Cather, prix Pulitzer 1923, et que William Faulkner admirait beaucoup, on a pu lire il y a peu, également aux Editions du Sonneur, le récit très vif, très spirituel, qu'elle avait consacré à sa rencontre avec la nièce de Flaubert. C'est ce même ton d'élégance et de pétulance que l'on retrouve dans ce premier roman, romantique en diable et non dénué de tonalités parfois très fitzgeraldiennes. Assez classiquement, il y est question d'un bel homme fortuné qui, quoique épris de sa femme, souffre les affres du déchirement après qu'il a retrouvé par hasard son grand amour de jeunesse, devenue comédienne à succès. Tout se passe donc sous les dorures, dans une atmosphère de sensualité discrète, entre Londres et New-York, représentations théâtrales et traversées des mers. N'allez pas pour autant vous figurer qu'il s'agit là d'un roman à l'eau de rose, nous en sommes bien loin. Il y a dans cette atmosphère post-victorienne quelque chose d'éminemment tenu, fragile, et pour tout dire assez dramatique. Par ailleurs, on est assez subjugué devant la maîtrise littéraire de Willa Cather (n'oublions pas qu'il s'agit d'un premier roman), qui excelle tout à la fois au jeu des descriptions, des portraits, et dans cette manière qu'elle a de tirer un fil rouge entre les pensées intimes des uns et des autres, et de dire la part d'irréductibilité de chacun dans un monde où la représentation sociale occupe une assez grande place. Tous ces personnages nous apparaissent finalement très seuls, mais, surtout, ils semblent à la fois chérir et redouter cette solitude. Ce sont, peut-être, des solitudes amoureuses, de celles qui n'ont besoin pour vivre et s'épanouir que de la présence de l'être aimé. Ce qui donne par contraste au jeu social brillant dont ils sont capables une charge lointainement mélancolique et, donc, souterrainement dramatique.

Le pont d'Alexander n'est assurément pas un roman révolutionnaire, et la littérature mondiale ne s'en est pas trouvée changée lors de sa parution. Mais il possède ce style, cette grâce et cette profondeur d'âme qui m'ont conduit à le lire d'une quasi traite, me ramenant, sans que j'y prenne gare, au souvenir de telle ou telle lecture d'adolescent, ou à mes émotions d'enfant lorsque je lisais, par exemple, la Comtesse de Ségur. Mais ce qui en fait la qualité, c'est que tout y est maîtrisé tout en étant passionné. Douée d'un regard très conscient, et même pénétrant, sur le monde alentour, Willa Cather fait montre en même temps d'un instinct qui, en effet, approche parfois quelque chose que l'on pourrait qualifier de sentimental : c'est aussi dans ce contraste-là que réside la beauté à la fois naïve et complète de ce très joli roman.

 

Willa Cather

 

Le pont d'Alexander, de Willa Cather - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel.

Ici, la page du roman, sur le site des Editions du Sonneur.

 

Mes recensions d'ouvrages des Editions du Sonneur, où je travaille comme éditeur, ne sont publiées que sur ce seul blog personnel.

 

 

 

Willa Cather (1873-1947)

 

 

lundi 24 septembre 2012

Vie et mort des moines de La Trappe - Abbé de Rancé

Abbe__de_Rance____Vie_et_mort_des_moines_de_La_Trappe


Il y a bien longtemps de cela, alors que je n'étais encore qu'un tout jeune adolescent, j'ai été conduit, à deux reprises, à faire ce que communément l'on appelle une "retraite". Initiatique, certes, puisque cela ne durait guère que quinze jours, mais, pour un adolescent du début des années quatre-vingt, passer quinze jours au sein d'une communauté de moines, et dans une assez grande rigueur, ce n'est pas tout à fait rien ; d'autant qu'il ne s'agissait pas seulement de vivre avec les moines, mais bien de vivre comme eux, ou presque. L'expérience a beau être un peu lointaine pour moi, son souvenir n'en est pas moins vif.
Le livre dont il est ici question constitue une sorte de bréviaire de la vie monastique portée à sa plus pure incandescence. Publié en 1678 sous le titre Relations de la mort de quelques religieux de l'abbaye de la Trappe, il rencontre un succès immédiat et connaît quatre éditions du vivant de son auteur, l'abbé de Rancé. Abbé régulier et réformateur du monastère de la Trappe, de l'Etroite Observance de Cîteaux, il est le filleul de Richelieu et le fils du secrétaire privé de Marie de Médicis, un homme du monde brillant, estimé, dont Bossuet fut le condisciple lors de ses études.

Avant d'aller plus loin, il est important de rappeler que le régime qui prévalait alors était celui de la commende, qui permet au roi de concéder un bénéfice ecclésiastique à un clerc ou un laïc ; c'est ainsi, comme le signale Jean-Maurice de Montméry dans la préface qu'il donne au présent volume, que Mazarin percevait les rentes de vingt-cinq abbayes ; et c'est suivant la même loi que le jeune Rancé se retrouve à l'âge de onze ans chanoine de la cathédrale Notre-Dame de Paris et abbé commendataire de cinq abbayes - dont celle de La Trappe.

L'on peut faire remonter l'origine de sa vocation au 28 avril 1657, lorsque disparaît sa maîtresse, Marie de Bretagne, duchesse de Montbazon. S'ensuivent pour le jeune Rancé, de quatorze ans son cadet, trois années lors desquelles il se retire de toute vie mondaine, et qu'il consacre pour l'essentiel à la lecture des Pères de l'Eglise. C'est aller un peu vite en besogne sans doute mais, dès lors, on peut dire que Rancé ne pensera plus jamais qu'à une seule chose : la mort. Toutefois, à ce moment encore, la condition de moine n'a rien pour plaire à une personnalité façonnée par les us et coutumes de la noblesse de robe ; elle constitue même un objet d'absolue répugnance. Ses nouvelles dispositions religieuses aidant, Rancé va toutefois se trouver de plus en plus taraudé par la mauvaise conscience : celle d'avoir, comme abbé commendataire, et fût-ce malgré lui, participé à la corruption de la vie religieuse et monastique. Désireux de se mettre en ordre avec lui-même, il échouera, dans le bras de fer qui l'oppose à sa famille et à Louis XIV lui-même, à revendre ses biens et résigner ses commendes. Il résoudra donc cette question de la manière la plus radicale : en se faisant moine - qui plus est au sein de la plus désastrée de "ses" abbayes, celle de La Trappe. Commence alors une réforme qui, quoique approuvée par le Saint-Siège, fera l'objet de très vives controverses, et dont on ne saurait douter qu'elle marque profondément, aujourd'hui encore, toute vocation monastique.

*

Abbe_Rance  Chateaubriand, dont la Vie de Rancé ne fut pas pour rien dans la postérité de l'abbé, aimait à considérer les moines de la Trappe comme de "pieux suicidés". Si l'on en juge par les chiffres, la chose est assez probante : sous le règne de Louis XIV, on estime que l'espérance de vie d'un homme tournait autour de la quarantaine d'années ; or, à la Trappe, on dénombre 367 morts de moins de quarante ans sur 427. Alban John Krailseimer, biographe de Rancé, considère lui-même que "c'est un grave sujet de réflexion de penser qu'un entrant sur quatre n'avait que deux ans pour se préparer à la mort et que plus de la moitié ne survivrait pas cinq ans." Reste que la motivation par le suicide, toute séduisante qu'elle soit, est une explication sans doute un peu courte - outre qu'on peut tout de même user de moyens plus sûrs et plus expéditifs, lorsqu'on souhaite en finir, que de s'engager dans la condition monastique, fût-elle très austère - austère étant ici un moindre mot. Car les moines dont l'abbé de Rancé nous relate ici l'agonie, s'ils ne sont en effet pas exempts du dégoût d'eux-mêmes et du monde, n'en sont pas moins, avant tout, de fervents religieux. Autrement dit, la honte que leur inspirent leur existence, passée ou pas, et l'adoration qu'ils ont pour Jésus-Christ et son calvaire rédempteur, ne les incite pas tant à vouloir mourir qu'à espérer endurer des souffrances dont ils savent ou se convainquent qu'elles n'égaleront de toute façon jamais les siennes : leur calvaire ne fera jamais qu'approcher celui de Jésus, il ne sera jamais, au mieux, que la voie la moins indigne pour témoigner de leur incroyable, et à certains égards effroyable, désir de pénitence. Rancé lui-même, que l'on regarderait aujourd'hui peut-être comme un gourou ou quelque chose d'approchant, est le premier à réfréner le désir d'autopunition de ses frères, arguant que Dieu seul peut décider du moment de la mort : chercher à en hâter la survenue reviendrait à commettre un lourd péché. Autopunition qu'en revanche l'on pourrait, à la lecture de ces relations de la mort, considérer comme une forme de masochisme, la souffrance imitative du calvaire christique semblant, chez nombre de moines, n'être pas sans lien avec une forme éprouvée du plaisir. Lequel plaisir n'est bien sûr pas sensuel en soi : ce n'est pas tant la douleur qui est vécue comme plaisir que son endurance : elle devient plaisir en tant qu'elle rapproche de Dieu et, en effet, de l'instant du passage à l'autre monde. L'indifférence avec laquelle tous accueillent le froid, la faim, les privations ou la maladie - beaucoup sont atteints de fluxions poitrinaires, de tumeurs, d'abcès "gros comme le poing" ou parfois "comme la forme d'un chapeau" - est une chose ; la jouissance mystique qu'ils en tirent en est encore une autre. L'ouvrage est à cet égard truffé d'observations assez inimaginables. Prenons l'exemple de ce moine, Dom Abraham, "nommé dans le monde Nicolas Beugnier", exemple choisi au hasard et parmi tant d'autres. Ce moine a déjà été incisé à plusieurs reprises, mais on doit lui faire une nouvelle incision ("de plus d'un demi-pied") qu'il "souffrit cependant avec tant de constance qu'il n'en interrompit pas même sa conversation avec dom Prieur, et on ne lui remarqua pas sur le visage ni dans les yeux aucune signe qui fit croire qu'il souffrait quelque chose. (...) Il se jeta ensuite aux pieds du Père Abbé pour le prier qu'il ne lui accordât aucun soulagement." Quinze jours plus tard, il faut lui ouvrir un nouvel abcès, ce qui nécessitera "plusieurs incisions avec différents instruments" ; après l'opération, il demande seulement au Père Abbé "si tout ce qu'on venait de lui faire souffrir avancerait son bonheur", s'écriant ensuite : "Je n'ai encore que deux plaies, et mon Seigneur en avait cinq ; je ne mourrai point que je n'en aie autant, non je ne serai point content que sa main ne m'en ait couvert depuis la tête jusqu'aux pieds" - ce qui est précisément l'état dans lequel il se trouvera au moment de mourir, "le dos écorché depuis le cou jusqu'aux reins." Au fil du récit de ces agonies exemplaires, chaque témoignage devient plus édifiant que le précédent ; la souffrance est espérée pour elle-même, elle seule semble pouvoir ramasser, condenser la foi intense et véridique.

Vie et mort des moines de la Trappe est pour nous, sans doute, un livre assez effarant. Il fait peu de doute que la survivance, aujourd'hui, d'une telle pratique monastique, conduirait ipso facto à l'intervention des plus musclés représentants de l'État. Quoique l'on ne puisse jamais et d'aucune manière rapprocher La Trappe de l'époque Rancé d'une quelconque pratique sectaire. Rancé n'avait aucune espèce d'ambition prosélyte, et jamais l'Ordre cistercien n'a souhaité se mêler à quoi que ce soit des affaires du monde - il n'aura même souhaité que l'exact contraire : ne plus rien à voir avec lui. Par ailleurs, nous sommes ici en présence de volontés individuelles - si tant est que l'on puisse encore parler d'individualité lorsque, précisément, celle-ci n'a de cesse de vouloir s'abolir au profit exclusif de la volonté divine. Ceux qui rejoignent la Trappe sont alors, dans leur immense majorité, déjà des religieux, le plus souvent des moines appartenant à un autre Ordre, auquel ils reprochent un trop grand laxisme ; ils  sont donc les premiers à réclamer un durcissement de leurs conditions de vie (et de survie), durcissement auquel Rancé ne souscrit qu'à la condition qu'il ne soit pas motivé par un désir de mourir, qu'il ne mette pas impunément le corps en péril, et qu'il obéisse à une justification exclusivement religieuse et pénitentielle. Les rumeurs qui circulent sur la Trappe et le caractère de Rancé, qui n'aspire qu'à un retour à la règle originelle de Saint-Benoît, attirent donc de plus en plus de religieux pleins de ce désir de pénitence qu'aucun autre Ordre ne peut satisfaire - pour ne rien dire de la fascination que ces manifestations de foi exercent sur les élites de son temps.

J'ignore ce que notre époque peut entendre de cette facette étymologiquement fondamentaliste du croire : sans doute plus grand-chose, tant la destruction désirée du moi nous est devenue étrangère, et tant notre philosophie de la liberté s'adosse au principe actif de la raison et de l'autonomie individuelles. La vérité est que, sur ce point comme sur d'autres peut-être, le mieux que nous ayons à faire reste peut-être de nous abstenir de tout jugement, en tout cas de nous défier de cette tentation, par trop contemporaine, d'une opinion à dominante psychique ou psychologique ; et d'accepter de recevoir la parole de ces hommes qui ne rêvent que de s'abolir en Dieu et d'agoniser sur une paillasse de cendre comme le témoignage d'un type d'humanité, quand bien même il passerait pour exorbitant de l'humanité commune. 

Vie et mort des moines de la Trappe - Abbé de Rancé - Édtions du Mercure de France

mardi 8 mai 2012

France Béquette - Ma grand-mère cannibale

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Go West !

Mon intérêt pour le cannibalisme est ancien déjà - et je vous garantis que j'en reparlerai, ailleurs, plus tard. Il n'en fallait donc pas davantage que ce titre, Ma grand-mère cannibale (d'ailleurs un peu tiré par les cheveux puisqu'il s'agit en réalité d'une arrière-grand-mère), pour me donner l'envie d'y goûter. Bien sûr, il ne s'agit là "que" d'un cannibalisme de survie, déjà très bien répertorié ; mais c'est surtout l'épisode historique relaté, peu connu en France mais fondateur et presque mythologique en Amérique, qui va s'avérer passionnant.

Nous sommes en 1846. Pas encore le temps, tout proche, de la ruée vers l'or, mais celui de la ruée vers l'Ouest - vers ce qu'on n'appelait pas encore tout à fait la Californie, mais dont la rumeur parlait comme d'une nouvelle frontière, d'un paradis terrestre, faune et flore généreuses, climat tempéré, animaux en nombre et grande variété, espace, promesses agricoles et industrielles. Ils sont nombreux à prendre le chemin de ce joyeux exode, ils partent avec leurs malles chargées à bloc comme d'autres la fleur au fusil, leurs économies planquées sous les chariots tirés par les boeufs. Avec un retard de quelques semaines, mais un retard dont on verra qu'il fut fatal, la famille Graves va se mettre en route, Franklin, Elizabeth et leur neuf enfants - parmi lesquels, donc, Mary Ann, cette aïeule dont France Béquette aura retrouvé la trace en faisant des recherches sur la branche américaine de sa famille. En Illinois, la vie des Graves est stable mais rude. Ils sont, comme beaucoup, travailleurs, durs à la peine, chrétiens, vivent sans peur du lendemain mais sans guère d'autre horizon que la continuation d'une existence toute entière consacrée au travail et à l'harmonie familiale. Comme tous les autres, c'est dans la joie et l'enthousiasme qu'ils vont se préparer au grand départ, qu'on célèbrera donc au village, entourés des amis et des voisins émus, chagrins de les voir partir mais vantant leur courage - celui d'affronter l'inconnu, bien sûr, mais plus encore celui de prendre la décision de partir, de quitter les habitudes, d'aller de l'avant : triomphe de l'esprit pionnier, de l'esprit américain. Les premiers temps, tout se passe comme prévu, chacun s'émerveille de cette nature généreuse que l'on croise à flancs de collines ou le long des chemins de terre, prend des notes dans son journal, regarde l'avenir, là, tout proche, Carte Donner Partyderrière ces montagnes. Il y a bien quelques aléas, quelques imprévus, quelques incidents sans autre importance que celle de retarder la marche, mais n'est-ce pas là le propre du voyage ? Finalement, la famille Graves rencontre un autre convoi, celui que l'histoire retiendra sous le nom du Donner Party, et va s'y agréger. Des dizaines de familles poursuivent le même rêve : une autre vie, pas nécessairement plus opulente, au moins plus tranquille, plus sereine, un peu moins pénible.

Les choses vont commencer à se gâter lorsqu'une partie du convoi va décider de prendre le raccourci Hastings, du nom de Lansford Hastings, qui, dans un livre servant de bible à ces migrants, recommandait une autre trajectoire. Les Graves suivent. Le convoi traverse des terres quasi vierges encore, habitées seulement par quelques Indiens dont on ne connaît pas les intentions ; l'expérience montrera que s'il y eut bien quelques échauffourées, quelques vols de boeufs ou de couvertures, la plupart d'entre eux se montreront discrets, pacifiques, allant parfois jusqu'à secourir les migrants et en sauver d'une mort certaine. Chaque nouvelle journée charrie son lot de mauvaises nouvelles et de souffrances. Les plus faibles s'effondrent. Les maladies se répandent, la faim tenaille, les animaux fuient ou commencent à mourir de soif : la promenade de santé prend le chemin d'une descente aux enfers. Ils pensaient gagner la Californie en quatre mois, à raison de trente kilomètres par jour : ceux qui arriveront à destination y mettront presque un an : le raccourci Hastings fut un piège mortel.

Donner Party WagonsCommence alors l'horrifique récit. Le désespoir qui se répand. L'hiver, qui par malchance arrive cette année un mois plus tôt que d'ordinaire. La neige, par couches de dix mètres, tellement épaisses que les Indiens eux-mêmes ne reconnaissent plus leur territoire et s'y perdent. Et la faim, bien sûr. On ne mange plus, plus rien. On fait bouillir le cuir des chaussures, les lacets, la couverture des livres, pour en tirer une sorte de glu que l'on espère un peu nourrissante. Mais ça ne suffit plus. On entreprend de manger les morts, qu'on congèle à même la neige. Et on finit par espérer que son voisin finisse par mourir à son tour. Si France Béquette a le bon goût de ne pas trop y insister, les scènes décrites n'en sont pas moins effroyables. Les sauveteurs, dont certains d'ailleurs périront, n'oublieront jamais ce qu'ils ont découvert le long des routes. Cette famille, qui du froid se protège comme elle le peut, au fond d'un grand trou : installés autour des restes de deux enfants de cinq ans et du corps de la mère, à laquelle on a retiré déjà le coeur, le foie et les seins pour les faire bouillir, et ce tout juste gamin, la main posée sur ce qui reste d'elle, l'oeil ahuri, n'ayant plus de force que pour ânonner "Ma ! Ma ! Ma !". C'est une scène parmi d'autres, bien sûr - et toutes se valent. Mais le plus terrible, peut-être, en lisant ce récit, c'est d'y sentir l'amenuisement constant de l'espoir. C'est la sensation, très présente, que le drame qui se joue aujourd'hui reste moins pire que celui qui se jouera demain. On imagine ce que coûte chaque geste, chaque effort, quelle désespérant courage ou envie de vivre il faut avoir pour, le matin, se remettre en route et gagner quelques centaines de mètres - pour, le soir, repartir de zéro, installer le campement, se protéger du froid et du vent, trouver de quoi se remplir le ventre, quoi que ce soit, calmer les pleurs des enfants, supporter la déréliction des jeunes qui ne se remettent pas de l'anéantissement qui vient. Sur les quatre-vingt émigrants du Convoi, quarante-et un trouveront la mort ; quant aux survivants, s'ils atteindront bien la Californie, il n'y trouveront (évidemment) pas l'éden espéré.

En sus du fait, bien sûr, qu'il ne s'agit pas d'un roman, il y a dans cet épidose quelque chose de plus tragique encore que dans La Route de MacCarthy, où, au moins, le monde entier ou presque était mort. Là, si les membres du Donner Party savent qu'ils vont mourir, s'il se savent et se voient mourir, ils savent aussi que la promesse est à quelques dizaines de kilomètres d'eux, que la Californie (la vie) est à deux pas et qu'ils ne font que tourner autour : ils sont juste complètement perdus, perdus et piégés par la neige. L'espoir résiste à tout, et c'est bien ce qui rend le malheur plus tragique encore, la douleur plus déchirante. Cet exode nous fera alors plutôt penser à la fin des Saisons de Maurice Pons, à cette population qui s'en va, unanime et silencieuse, pour un monde certes inconnu mais dont nul ne doute qu'il sera meilleur et plus doux - même si le lecteur sait bien que cela ressortit à une illusion très classique. A travers ce récit, récit personnel et quasi familial, c'est le substrat même de l'aventure américaine que France Béquette nous aide à toucher du doigt - démentant au passage l'idée reçue selon laquelle l'Amérique serait une société sans mythe ni histoire. Cette épopée, en tout cas, enseignée dans toutes les écoles, participe sans doute, et grandement, de l'habitus américain.

 

James F. and Margaret (Keyes) Reed, who were members of the Donner Party

 

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mardi 24 avril 2012

Le Sonneur d'avril

Les éditions du Sonneur ayant pour (bonne) habitude de ne pas coller au rituel des rentrées littéraires à la française, les mois d'avril et mai constituent un moment important pour la maison et ses auteurs. Voici donc un aperçu des quatre ouvrages que Le Sonneur vient tout juste de publier.

Couverture Anais - 1re MOYENNE  Tabish Khair - A propos d'un thug  327111_10150481792401677_49503036676_9393727_1414826851_o  La nièce de Flaubert  Emile Zola - Comment on se marie

 

- L'on m'excusera peut-être de commencer en évoquant le 10ème roman de Lionel-Edouard Martin : Anaïs ou les Gravlères. C'est un bonheur, et un honneur, pour moi, que de pouvoir débuter mon activité dans l'édition en publiant ce texte-ci d'un écrivain que je lis depuis des années, sur lequel j'ai écrit quelques articles déjà (voir ici), et que je considère comme l'un de nos meilleurs auteurs contemporains. Anaïs ou les Gravières est un texte à tous égards hors norme, et d'ailleurs un peu à part, peut-être, dans l'oeuvre déjà abondante de Lionel-Edouard Martin - vingt livres en huit ans, rien de moins. Sans doute fallait-il un écrivain de cette trempe pour inventer quelque chose qui n'est pas loin d'être d'un genre encore innommé : fond et forme, Lionel-Edouard Martin montre qu'il était donc possible d'écrire une oeuvre au ressort policier sans jamais abdiquer son dessein poétique. D'une grande sensibilité et d'une écriture peut-être plus libre encore que ce à quoi l'auteur nous avait habitués, Anaïs ou les Gravières, avec ses personnages humbles, perdus au monde, à la parole rare et aux pensées dubitatives, apporte un éclairage un peu neuf sur une oeuvre qui, si elle est admirée par beaucoup, n'en demeure pas moins étrangement confidentielle.

   N.B. A lire aussi, l'entretien que Lionel-Edouard Martin m'avait accordé pour Le Magazine des Livres de janvier dernier (n° 34).

- Ce même 13 avril a paru également le nouveau roman de Tabish Khair, A propos d'un thug. Très remarqué lorsqu'il sortit en Angleterre en 2010, finaliste du très prestigieux Man Asian Literary Prize, voilà un roman surprenant, très composé, qui raconte la double et étrange histoire d'un descendant de la secte (cruelle) des Thugs, qui sévit en Inde des siècles durant, et d'une série de meurtres horribles dans le Londres moderne. Le vrai/faux prologue donne le ton de ce roman à tiroirs et en dit long sur l'esprit assez facétieux de l'auteur. Ce thriller d'un genre pour le moins original éclaire par ailleurs de belle manière la relation historique et psychologique entre Londres et le continent indien, dont les symboles sont ici manipulés sans la moindre concession aux poncifs ordinaires.

- En plus de redonner une actualité à un auteur que Faulkner tenait pour un des plus grands écrivains de son siècle (elle reçut d'ailleurs le prix Pulitzer en 1923 pour son roman L'un des nôtres), La nièce de Flaubert, de Willa Cather, est un texte aussi élégant qu'instructif. A l'été 1930, Willa Cather séjourne quelques jours en France, au Grand-Hôtel d'Aix-les-Bains, dans des conditions telles qu'on aurait aimé qu'un Visconti eût pu s'y intéresser. C'est là, donc, dans cet hôtel qui n'a "rien de chic, mais très confortable", qu'elle rencontre Caroline Franklin-Grout, qui n'est autre que la nièce (chérie) de Flaubert, d'ailleurs élevée par lui, et qui sera son exécutrice testamentaire. La nièce de Flaubert, préfacé et joliment traduit par Anne-Sylvie Homassel, est bien sûr le récit de cette rencontre et de leur amitié naissante, mais c'est bien plus que cela : portrait d'un temps, évocation d'une société cultivée, raffinée, légèrement à l'écart du monde, il est aussi l'occasion d'une réflexion au long cours sur la littérature et, en filigrane, un portrait très sensible de Gustave Flaubert - avec, en contrepoint, quelques développements plus dubitatifs sur Balzac. Willa Cather donne au passage une jolie leçon de style et d'esprit, rappelant "que les limites d'un artiste comptent pour autant que ses forces, qu'elles sont un atout manifeste et non pas une faiblesse, et que c'est l'alliage qui donne son goût à un créateur, sa personnalité, la chose qui fait que l'oreille reconnaît immédiatemment Flaubert, Stendhal, Mérimée, Thomas Hardy, Conrad, Brahms, César Franck." En nos temps assez binaires, voilà une réflexion que d'aucuns, éreinteurs professionnels et autres adeptes du bon mot définitif, trouveraient avantageusement à méditer. 

- Enfin, toujours dans la Petite collection du Sonneur, reparaît Comment on se marie, d'Emile Zola. Caustiques, très enlevées, ces quatre petites chroniques qui, en leur temps, n'ont donc pu être qualifiées de sociétales, montrent un Zola très pince-sans-rire, d'une modernité parfois féroce, et comme toujours très à l'affût des signifiants sociaux. La brève introduction qu'il donne à ces nouvelles se lit avec délectation, son amorce de théorisation du mariage ("Ainsi donc, l'amour théorique du XVIIe siècle, l'amour sensuel du XVIIIe, est devenu l'amour positif qu'on bâcle, comme un marché en Bourse"), drôle et assez fine, ne dissimulant rien de sa joyeuse cruauté. Plus abouti, plus enlevé que le précédent Comment on meurt : franchement, je ne pensais pas éprouver autant de plaisir à (re)lire Zola.

Vous avez un mois pour avaler tout ça : au Sonneur, le mois de mai est un autre temps fort...