mercredi 15 novembre 2006

Le premier homme

Ce mot de Camus, parmi les plus beaux - c'est dans Le premier homme.

- Il y a des êtres qui justifient le monde, qui aident à vivre par leur seule présence.
- Oui, et ils meurent.

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mardi 14 novembre 2006

Sensuel Stendhal

Très joli, ce trait, au chapitre VII du Rouge et le Noir : Comme il faisait chaud, son bras était tout à fait nu sous son châle, et le mouvement de Julien, en portant la main à ses lèvres, l'avait entièrement découvert. Au bout de quelques instants, elle se gronda elle-même, il lui sembla qu'elle n'avait pas été assez rapidement indignée.

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vendredi 10 novembre 2006

Douleur visionnaire

KafkaFragments du Journal de Kafka, que j'avais naguère recopiés tels quel.

Nous sommes en 1911, Kafka a vingt-huit ans. Il est persuadé qu'il n'atteindra pas la quarantaine - et ne se sera trompé que d'un an. Il ressent une tension dans la partie gauche de son crâne. Voici ce qu'il en dit : "Cela me donne la sensation d'une dissection presque indolore pratiquée sur le corps vivant où le scalpel, qui apporte un peu de fraîcheur, s'arrête souvent et repart ou reste parfois tranquillement posé à plat, continue à disséquer prudemment des membranes minces comme des feuilles, tout près des parties cervicales en plein travail".

Plus loin encore, cette vision qui m'a très longtemps poursuivi, qui parfois a nourri mes rêves et, je crois, un peu de mon inspiration : "Sans cesse l'image d'un large couteau de charcutier qui, me prenant de côté, entre promptement en moi avec une régularité mécanique et détache de très minces tranches qui s'envolent, en s'enroulant presque sur elles-mêmes tant le travail est rapide".

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lundi 6 novembre 2006

Je ne lirai pas le Journal


Jacques_Brenner


Fût-il merveilleusement écrit (ce qu'à ce jour on ne sait toujours pas), je ne lirai pas les 750 pages de La cuisine des Prix, le tome V du Journal de Jacques Brenner, très opportunément annoncé quarante-huit heures avant l'attribution du Prix Goncourt. Non que je sois indifférent à la "vie littéraire" : il peut m'arriver de la trouver romanesque. Mais je me moque de pouvoir vérifier par la bande ce que chacun sait depuis 104 ans, quand fut décerné le premier Goncourt (à un certain John-Antoine Nau
). Je conçois l'amusement - ou l'agacement, selon le sort qui nous y est réservé - que peut susciter ce livre et les "révélations" qu'il est censé contenir - en gros que Jacques Brenner nourrit un amour sans os pour les chiens et que, Angelo Rinaldi ayant très envie, mais vraiment très envie, de faire plaisir à Jacques Brenner, il se met en quatre (ou disons à quatre pattes, ce sera plus drôle en la circonstance) pour lui en offrir un. Il est utile, même très utile, de connaître les arcanes de la vie littéraire, et je suis le premier à me réjouir que la France comptât en cette matière quelques incontestables spécialistes et praticiens - de véritables entomologistes, en vérité. Mais voilà, je ne suis pas convaincu que, de tout cela, la littérature sorte confortée - ni surtout que le but ait été de la conforter.

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jeudi 26 octobre 2006

La phrase existe-t-elle ?

J'entendais l'autre jour ce cabotin de Jean d'O(rmesson) expliquer que son mot préféré, ou plutôt ses deux mots préférés ("mais ce sont les mêmes") étaient "Dieu et (ou est) amour". Je ne suis en vérité pas convaincu qu'il le pensât réellement, mais enfin disons qu'on ne pouvait pas s'attendre à autre chose de sa part.

L'anecdote eut pourtant ceci d'intéressant pour moi qu'elle m'inspira une réflexion dont je sens bien qu'elle irradie depuis longtemps, mais que je ne m'étais finalement jamais faite avec une telle acuité : si j'exerce mon métier d'écrivain, c'est que je cherche la phrase qui dira l'existence - toute l'existence ; qui saura en dire la seule chose qu'il faut en savoir. La phrase, car bien sûr il n'y en a qu'une - puisqu'elle dira tout. Comment expliquer qu'une telle chimère, que l'on pourrait assez facilement apparenter à la quête du Graal, puisse prendre corps ? et comment expliquer qu'elle se pose sans doute à tous les écrivains ?

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jeudi 19 octobre 2006

De la honte comme muse

Le_livre_des_hontesRecension par Jean-Baptiste Marongiu, dans le supplément littéraire de Libération, du Livre des hontes, publié au Seuil par Jean-Pierre Martin. Sujet éminemment littéraire s'il en est, et auquel il se trouve que je suis assez sensible. Il s'agit bien, en effet, de comprendre combien la déconsidération de soi peut entrer en résonance avec un travail d'écriture littéraire. Cette thématique de la honte comme fondement possible du geste d'écriture nous renvoie inexorablement à l'âge de l'adolescence qui, Jean-Baptiste Marongiu a raison de le souligner, constitue le moment de notre existence, moment particulièrement poétique ou romanesque, où l'on va chercher dans l'écriture ou la lecture les moyens de s'en sortir. Honte du corps, honte de soi, honte de son milieu, des siens ou de l'autre : ce sentiment est propice à la mise en mots. Pas nécessairement, d'ailleurs, afin d'exorciser un sentiment que nous nous sentons honteux d'éprouver, mais aussi parce que, l'écrivant, nous entreprenons sans doute de le combattre, de le camoufler peut-être, et plus sûrement de le sublimer en source ou origine d'un geste créateur.

Que faisons-nous toutefois de nos hontes, une fois sortis de l'adolescence ? - si tant est qu'on en sorte véritablement, ce dont je ne suis au fond pas si certain, les marottes de l'adolescence persistant à nous tarauder plus tard, l'avancée dans le temps nous permettant peut-être, et seulement, de les maîtriser, de les réorienter, de les mouler à d'autres fins et de les intégrer dans un projet de vie disons moins écorché. Aussi bien, guérir de nos hontes, projet intime et psychologique louable, pourrait bien se révéler  destructeur pour celui dont la seule et absolue ambition est de faire oeuvre - non de lui-même, mais à partir de lui-même. Et l'on revient ici à ce vieux sujet, certes éculé mais éminemment fécond : la cure psychanalitique, dont j'ai toujours eu peur, même malgré moi, qu'elle ne vienne gripper la machine à écrire et étouffer le grand "Dict" (Heidegger) où,
de gré ou de force, je vais tremper ce qui constitue mon encre.

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vendredi 29 septembre 2006

Jan Zabrana

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Bref aperçu de la vie de Jan Zabrana, pour une meilleure compréhension :

Jan Zábrana est né en 1931 dans une petite ville de Moravie. Après l’arrivée au pouvoir des communistes en 1948, sa mère est condamnée à dix-huit ans de prison et lui-même est exclu de l’université en 1952, tandis que son père est à son tour condamné à dix ans de réclusion. Jan Zabrana travaillera comme ajusteur-mécanicien dans une usine de construction de wagons, puis comme traducteur du russe et de l’anglais. La libéralisation culturelle des années 1960 lui permet de publier quelques romans policiers, ainsi que de la poésie. Son journal, Toute une vie, est retrouvé après sa mort et publié en 1992 ; il contient finalement tout ce qu'on lui interdisait de publier. L'édition 2005, chez Allia, constitue une infime partie de ce journal.

La profonde et angoissante nécessité de certains livres interdit toute ébauche de critique littéraire - au sens formel du terme. C'est naturellement le cas de tout journal, mais plus encore, sans doute, de tout journal clandestin. Aussi celui de Jan Zabrana n'appelle-t-il aucune exégèse (étant entendu, de toute façon, qu'il est assez sublimement écrit) : on ne le lit que pour prendre connaissance d'un être, d'un monde, d'une époque, et afin que ne meure pas tout à fait la mémoire de ce qu'une société humaine a pu faire aux hommes. La machine communiste totalitaire est connue de tous : à la description de cette machine, Zabrana n'apporte sans doute pas grand-chose de factuel ; il n'apporte que l'essentiel : cette manière à la fois unique et universelle de témoigner - comme si sa seule souffrance englobait et incarnait toutes les autres, comme si, de ce témoignage par définition unique, nous pouvions entrevoir les témoignages de tous ceux dont nous ne saurons rien. Seul au milieu de tous les autres qui virent eux aussi leur vie brisée, Zabrana nous livre des pensées qui se révèlent comme des armes de résistance aux hypocrisies du temps et aux emballements idéologiques intemporels - et, au passage, sans le savoir, ridiculise nos renoncements et nos aveuglements présents. Ici la colère emporte toujours la plainte, et seule la mort, la mort naturelle, y mettra un terme. C'est sa victoire - ultime et posthume : en dépit de tout, en dépit, même, de son désespoir et de ses écoeurements, il ne se sera pas lui-même donné la mort, contrariant ainsi le secret désir de l'appareil communiste de l'époque.

Nous reste donc ce journal, ou plutôt ce que lui-même appelle son diagnostic.
Florilège :

  • On peut se demander ce que l'on regrettera le plus face à la mort : ce qu'on n'aura pas vécu ou ce qu'on n'aura pas fait.
  • L'homme, passé la quarantaine, commence-t-il à économiser son sperme parce qu'il a enfin compris que c'est son seul argument et son unique contribution au débat sur l'avenir du monde ?
  • Des générations de cons versifiants s'adonnaient à la divination de l'avenir.
  • Quand j'en aurai assez de marcher sur les bords, j'irai me balader au fond de l'étang.
  • La sanction du courage est la mort. Idem pour la lâcheté.
  • Les maladies dont nous combe la vieillesse sont une grâce. Dans la vieillesse, la nature nous fait don de l'oubli, de la surdité et d'une mauvaise vue, et aussi d'un peu de confusion juste avant la mort. Les ombres qu'elle projette à l'avance sont froides et salutaires.
  • Et le soleil a cuit les pendus du matin. Au soir, ils pendaient hâlés bruns à leurs potences.

Jan Zabrana, Toute une vie - Éditions Allia.

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jeudi 28 septembre 2006

Les 3 P de Moix

Partouz, Podium, Panthéon : il a fallu le succès pour que Yann Moix déserte, non la littérature, mais son ambition introspective et visionnaire. Tout le bien que je pensais de cet auteur lorsqu'il publia ses premiers romans (Jubilation vers le ciel, Les cimetières sont des champs de fleurs) se heurte désormais au personnage qu'il s'est construit. Sans doute y a-t-il du marketing là-dedans (l'icône de l'écrivain houspillant, râleur, asocial et arrogant), mais je regrette surtout que la société ait triomphé de lui au point de vampiriser son écriture et sa vision du monde. Retournement somme toute assez classique : le tenant de la rébellion individuelle devenu simple miroir de son temps - grossier, prévisible, clinquant.

Moyennant quoi, il suffit de feuilleter distraitement Panthéon pour voir à l'œuvre un étrange processus : un écrivain qui désapprend à écrire en écrivant.


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La bonne méthode de Franz Kafka

J'écris autrement que je ne parle, je parle autrement que je ne pense, je pense autrement que je ne devrais penser, et ainsi jusqu'au plus profond de l'obscurité.

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