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Marc Villemain
27 décembre 2012

La Campagne de France - Jean-Claude Lalumière

 

 

Jean-Claude Lalumière et moi n'avons pas tout à fait les mêmes petits vieux. Phrase d'introduction un peu sybilline, penserez-vous, et pour cause, puisque j'adresse là un simple clin d'oeil au roman que je publie moi-même en mars prochain, et dans lequel il est aussi question (est-ce un symptôme ?) de petits vieux. Toutefois je ne suis pas là pour parler de moi, mais bien de ce troisième roman de Lalumière qui, comme on le sait maintenant et plus encore depuis le succès du Front Russe, n'en est pas une, suivant cette bonne blague parfaitement indémodable. Jean-Claude étant un ami très proche, j'ai eu le loisir déjà de lui dire tout le bien que je pensais de cette très épique et folklorique Campagne de France : je vais enfin pouvoir entrer un peu dans le détail de cet enthousiasme...

 

Comme je n'aime pas raconter les histoires, et moins encore suppléer aux quatrièmes de couverture, il vous suffira de savoir qu'est ici retracé le périple d'une douzaine de personnes âgées, emmenées par deux jeunes gens très diplômés mais à l'avenir tout aussi incertain, qui se sont mis en tête de proposer des circuits culturels en bus à travers la France. La sorte d'agence qu'ils ont montée étant loin de pouvoir être considérée comme florissante, les deux compères sont bien obligés d'en rabattre, de mettre pas mal d'eau tiède dans leur nectar, de faire le deuil d'un tourisme culturel (antinomie ?) à peu près digne de ce nom et de sacrifier à l'écume télévisuelle des jours. "Le voyage avait pourtant bien commencé", comme il est écrit en ouverture du roman.

 

Ceux qui ont lu Le Front russe le constateront d'emblée avec moi : l'amateur (très) éclairé est devenu un authentique professionnel. La chose frappe dès les premières pages : le fil est tendu bien raide, la potacherie n'est plus seulement utilisée pour elle-même mais pour les besoins propres au récit, les transitions passent pour naturelles ; quant à l'écriture, elle a énormément gagné en maturité, ce qui, du coup, donne au propos une distance nouvelle, quelque chose qui pourrait nous faire dire que le romancier est devenu écrivain. Bref, on s'esclaffe moins mais on sourit davantage, et c'est très bien ainsi. Et si les années soixante-dix constituent toujours le paysage de prédilection de Jean-Claude Lalumière, paysage un peu kitsch, comme de bien entendu, à cheval entre l'instinct libertaire et la pécadille publicitaire (à la fin du livre, je me disais qu'il serait amusant d'illustrer le texte de quelques ritournelles de Michel Fugain), il en déborde parfois pour atteindre plus directement le contemporain. C'est toujours très amusant ("ne faites pas votre Bégaudeau", fait-il dire à un de ses personnages à propos d'une blague de salle des profs ; ou encore celui-là, déclarant à soixante-dix ans que "celui qui n'avait jamais conduit de Solex avait raté sa vie"), même si, bien sûr, cela fait courir à la tension drolatique, qui comme toujours chez Lalumière est permanente, le risque de l'éphémère. Sur le fond pourtant, Jean-Claude n'a pas beaucoup changé : il demeure l'observateur espiègle, narquois, pince-sans-rire que l'on connaît. Ici, pourtant, il semble plus entier, plus complet, ne cherche pas à faire mouche à tous les coups, comme s'il assumait mieux sa part spécifiquement littéraire. En attestent certains traits plus retenus, certaines atmosphères plus étoffées, quelques digressions un peu nouvelles pour lui, plus tendres, plus posées : c'est moins immédiatement hilarant, mais on y gagne en acuité, en justesse, en empathie. Une écriture plus mûre, un propos plus serein, un humour plus diffus, une narration plus serrée : non content de confirmer que nous avons bien affaire à un maître du genre, ce nouveau roman réunit tous les ingrédients pour faire un très joli succès populaire.

 

Mais. L'ours en moi grogne un peu... Car ce que, à certains moments, j'avais pu trouver par trop léger, ou gratuit, dans Le Front russe, était aussi ce qui m'y attachait. Il y avait, dans la succession un peu loufoque de ces scénettes où le cocasse le disputait à l'absurde, quelque chose d'artisanal et de frais : ici, plus rien n'est maladroit. J'ai conscience, bien sûr, du caractère un poil paradoxal de cette réserve, mais c'est peut-être le revers de la médaille : ce petit objet, assez parfait dans son genre, qu'est La Campagne de France, nous étonne ou nous bouscule peut-être un peu moins, la provocation y étant moins drue, l'humour plus intégré - ce qui, je suis tout prêt à le parier, n'échappera pas à nos cinéastes. Mais l'on peut aussi faire fi de mes grognements et se laisser aller au plaisir de ce road-movie pas comme les autres, attendrissant, déluré, parodique autant que sociologique - et, après tout, c'est ce que j'ai fait. 

 

Jean-Claude Lalumière sur le site des éditions du Dilettante

20 décembre 2012

Valery Larbaud - Allen

Valery Larbaud - Allen


« 
Eh
oui : nous sommes, aujourd'hui, au nombre des heureux de ce monde ; l'ami qui nous conduit est un des jeunes hommes les plus riches de Paris, et nous avons des pardessus épatants et des tas de trucs et d'accessoires de grand lusque, et mieux encore : en large et en long, toute la France. » Voilà qui reflète bien l'état d'esprit de ces cinq amis traversant la France pour s'en aller rejoindre ce que l'un d'entre eux nomme son « Duché » , périmètre bien français situé en plein coeur du Bourbonnais - dont est originaire, on le sait, Valery Larbaud ; le livre est d'ailleurs dédié à sa mère et « à notre Pays natal. »  

Hommage au Bourbonnais autant qu'éloge du voyage et conversation sur nos « provinces françaises », Allen est un petit bijou d'esprit, de vivacité, de profondeur dandyesque autant que de légèreté grand-bourgeoises. Champêtre et parisien, Larbaud livre en peu de pages (et commente remarquablement, en fin d'ouvrage) une sorte de condensé de l'esprit français, traversant l'histoire et la géographie comme autant d'expressions possibles de notre entendement et de nos moeurs.

Ces cinq-là conversent donc en voiture, cheveu au vent et verbe batailleur, se risquant à quelques pointes pour mieux ralentir et s'extasier devant l'antique beauté des choses, souriant d'eux-mêmes, de ce qu'il y a en eux de provincial lorsqu'ils sont à Paris et de parisien lorsqu'ils sont dans « les provinces ». Il y a dans ce périple enchanteur quelque chose d'extraordinairement libre, et précurseur, peut-être, d'un certain esprit libertaire. L'on s'émeut du baiser qu'une jeune fille d'un quelconque pensionnat lance en catimini sur le passage de la voiture (« un de ces jeunes lis français, haut sur tige et bien blanc, avec un air un peu sainte Jeanne d'Arc, un peu sainte Nitouche »), et l'on se prend à rêver, en précurseurs du tag, de réveiller ces petite villes endormies : « et quand je suis dans une de ces villes, je me sens tout disposé à la taquiner, à lui faire des farces telles que : redorer les pointes des grilles de la sous-préfecture, mettre des poissons rouges dans les bassins des jardins publics, peindre sur les rideaux de fer des boutiques des emblèmes appropriés au commerce qu'on y fait ou des paysages ou des combinaisons et des rayurdes de couleurs vives ou tendres, pour que les rues des dimanches et des jours fériés soient moins tristes. » Audacieux (qu'on en juge par les dialogues) et remarquablement composé, ce petit texte de Larbaud, mine de rien, manifeste de manière incroyablement érudite et vivante tout un pan de ce que l'on pourrait désigner comme un idéal civilisationnel. L'on y passe d'un entrain presque potache à une douce et tendre mélancolie, celle qui met dans la bouche de Valery Larbaud ce beau mot de retirance, lequel, mieux qu'une retraite, dit bien ce à quoi, de tous temps, aspire l'homme d'art et de pensée.

Allen, Valery Larbaud - Éditions Sillage
Première édition : Gallimard, 1929

18 décembre 2012

Joseph Roth - Job, roman d'un homme simple

Joseph Roth - Job, roman d'un homme simple
C
ontrairement à mes habitudes, je suis entré dans ce livre sans rien en souligner ni prendre la moindre note : sans doute parce que, d'instinct, j'avais senti que je ne saurais rien en dire de bien marquant. Je m'en mords les doigts, maintenant que je l'ai refermé, car alors j'aurais peut-être mieux su faire part de mon enthousiasme et en conseiller la lecture de quelques arguments bien nets. Bref.

Paru en 1930, soit deux ans plus tôt, ce texte, probablement l'un des plus importants dans l'oeuvre de Joseph Roth, n'aura toutefois jamais eu le succès universel que connut La marche de Radetzky. L'universalité, voilà bien pourtant ce dont peut se targuer cet authentique chef-d'oeuvre qu'est Job, le roman d'un homme simple. Explicitement inspiré par le personnage biblique, Joseph Roth adopte à son tour les contours du conte, pour ne pas dire de la parabole, et rapporte le destin d'un homme quelconque, religieux et miséreux ; le livre s'ouvre ainsi : « Il y a bien des années vivait à Zuchnow un homme nommé Mendel Singer. Il était pieux, craignant Dieu et ordinaire, un Juif comme on en voit tous les jours. » (Pour mémoire, voici comment, dans la Bible, s'ouvre Le livre de Job : « Il y avait dans le pays d'Uts un homme qui s'appelait Job. Et cet homme était intègre et droit ; il craignait Dieu et se détournait du mal. ») À travers Mendel Singer, ce n'est pourtant pas seulement la destinée errante du Juif que Joseph Roth prend pour sujet. Bien sûr, nombre des traits qui donnent au roman son incroyable palpitation trouvent écho dans sa vie, et plus encore dans le paysage culturel, mental, de cette époque, qui vit l'exil de nombreux Juifs de Russie ou d'Europe centrale vers les promesses du monde américain. Ce que Roth montre de la vie dans les shtetls, de l'organisation sociale, familiale, des conditions d'existence, de la foi et des rêves d'alors, tout cela est pain béni, si j'ose ainsi parler, pour qui voudrait en éprouver l'atmosphère. Roth est assez inclassable, son oeuvre a traversé bien des périodes, mais il est tout de même enfant, à sa manière, de ce que l'on appelait la Nouvelle Objectivité, et il doit bien en rester quelque chose dans cette manière assez formidable qu'il a de conférer aux faits une telle puissance d'évocation. Cela tient, probablement, à ce mystère persistant que l'on nomme le style ; lequel constitue ici, on l'a compris, une leçon tout bonnement splendide : il y a, dans la simplicité et la profondeur du trait, dans le bannissement de toute affectation, dans la sensation d'évidence à laquelle renvoie chaque mot, chaque idée ou pensée, dans cette façon assez physiologique de faire de chaque scène un pendant du réel, il y a, donc, dans cette économie de l'écriture, de quoi se figurer à quelle intimité, à quelle source atemporelle et singulière Joseph Roth est allé puiser pour écrire ce chant d'humanité.

Je n'ai jamais considéré qu'il était nécessaire aux grands livres d'être pourvoyeurs d'une morale ou dotés de caractères aimables ; pour tout dire, je suis même assez indifférent à cette question. Ici, il faut toutefois convenir que des principaux personnages (Mendel Singer, bien sûr, mais aussi sa femme et ses enfants, dont le fameux Menouchim) émanent une force de sentiment, une dignité profonde, je n'ose dire une humanité, à laquelle il est difficile de rester insensible. Et qui, donc, fait aussi la grâce de ce grand livre. Que l'on n'aille pas toutefois se figurer qu'il s'agirait là d'un texte à connotation mystique ou exégétique. C'est un authentique roman, et la fable ménage à sa manière un suspense digne, lui, du roman américain - et je mesure bien ce que cette assertion peut avoir d'étrange. Joseph Roth a réussi quelque chose qui pourrait bien passer pour une sorte d'idéal, parvenant à mêler le conte millénariste avec la grande tradition du roman russe et européen, à camper, non seulement des personnages, mais une trame qui soit à la fois, et à ce point, universelle et enracinée ; pourtant l'on continue d'y entendre sa voix propre, celle que l'on connaît, le Joseph Roth ressassant la nostalgie de la patrie et la mélancolie du père. Il y a quelque chose d'infiniment touchant dans ce perpétuel fil rouge, dans cette manière qu'il a de le suivre et d'y revenir sans cesse ; de sorte que l'on peut bien lire aussi Job, le roman d'un homme simple comme une espèce d'allégorie de la condition humaine dans la modernité naissante.

Traduit de l'allemand par Jean-Pierre Boyer et Silke Hass
Editions Panoptikum

7 décembre 2012

Jules Verne - Trop de fleurs !

Jules Verne - Trop de fleurs !


D
isons-le sans fausse pudeur : ce petit volume est un régal ; et même une relative surprise pour moi, qui, comme la plupart d'entre nous sans doute, n'avais plus guère de Jules Verne que de très enfantins (quoique tenaces, et enthousiastes) souvenirs de lecture.

Le propos, ici, on le devine, nous éloigne tout à fait des univers familiers de l'écrivain. Quoiqu'on en retrouve, et c'est bien là aussi ce que ce recueil a d'exaltant, l'esprit incroyablement curieux, novateur, décalé, rigolard parfois. La scène se déroule en 1891. M. Decaix-Matifas, adjoint au maire d'Amiens, et spécialement président de la Société d'horticulture de Picardie, vient trouver notre Verne, amiénois et lui-même conseiller municipal, afin qu'il prononçât sur les fleurs une allocution de trente minutes, devant un parterre constitué d'amateurs de haut vol, de spécialistes dûment reconnus, de dames du monde, ainsi que du maire et du préfet. Déroute (prévisible) de Jules Verne, dont les compétences et spécialités propres le prédisposent davantage aux confins de l'univers et à la topographie des abysses qu'aux insondables mystères de la flore, fût-elle amiénoise.

Moi qui, longtemps, ai eu pour fonction d'écrire les discours de personnalités peu ou prou politiques, inaugurant à tours de bras tronçons routiers, cantines scolaires et extensions de pistes cyclables, consacrant dignement la rénovation d'un local à vélos ou la mise en conformité d'un échangeur urbain, je puis bien dire ici mon admiration devant ce que Jules Verne est parvenu à faire en une telle circonstance. Il va sans dire qu'il est, dans cette allocution, assez peu question de fleurs, quoique que celles-ci ne s'envolent jamais bien loin et que le langage y soit toujours joliment... fleuri. Trente minutes, cela dit, c'est long. Le tour de force n'en est que plus saisissant, et l'on ne s'ennuie pas une seconde durant cette représentation à laquelle on se sent tout bonnement assister, décelant d'emblée le sourire amusé de Verne, ses simagrées, ses petites manières galantes et gentiment racoleuses, ses accents de gentilhomme, son plaisir, évident, qu'il a de pouvoir parler pour ne rien dire, comme il le confesse lui-même, et de parler avec autant de brio devant une assemblée qui, sans doute, n'en espérait pas tant. Où l'on constate qu'il n'est, pour un tel écrivain, pas de sujet qui vaille : tout est suffisamment digne et bon pour hisser la parole à l'étalon de ses seules lois. Saluons enfin, et au passage, la préface de François Angelier, remarquable de verve, d'érudition et d'enjouement, achevant de donner tout son suc à ce petit recueil débordant d'éloquence et de malice.

Jules Verne - Trop de fleurs ! - Sur le site des Editions du Sonneur

Mes recensions d'ouvrages des Editions du Sonneur, où je travaille comme éditeur, ne sont publiées que sur ce seul blog personnel.

 

15 octobre 2012

Ollivier Curel - Dernière station

Ollivier Curel - Dernière station


J
e l'attendais, ce livre. Ollivier Curel avait adressé son manuscrit aux Éditions du Sonneur : je n'avais pas terminé de le lire que je savais déjà que je le voulais. Mais, pour des raisons qui n'ont pas ici le moindre intérêt, le temps avait passé, et lorsque enfin je réussis à mettre la main sur son adresse postale pour lui exprimer mon enthousiasme et le prier d'entrer en contact avec moi, les Éditions de l'Amandier avaient déjà fait le nécessaire. Et puis, surtout, entre temps, Ollivier Curel était mort. Je l'ignorais. Ce texte, qu'il n'aura donc jamais vu autrement qu'imprimé sur des feuilles A4, vient donc enfin de paraître. J'en suis très heureux, et si l'éditeur que je suis se désole de n'avoir pu y prendre part, le lecteur en moi s'en moque bien.

Un village abandonné, dans le sud de la France. Sans doute n'apparaît-il déjà plus sur aucune carte. Le temps y a anéanti tout confort, toute raison pratique. Cinq vieillards pourtant sont restés, démunis de tout, presques nus, et ont choisi d'y finir leur vie. Il n'y a plus rien, plus de maisons, plus d'électricité, plus d'enfants, seulement des restes de civilisation que la nature colonise, elle finira bien par les recouvrir. Les cinq chient à même la terre et croient que Chaban est encore au pouvoir. On comprend que naguère il s'est ici produit quelque chose, quelque chose de grave, trois jeunes auraient péri. Les circonstances resteront floues, elles n'ont pas d'importance. Plus rien d'ailleurs n'a d'importance. Sauf, tout de même, qu'il faut bien vivre, et bien vivre ensemble. Il y a Marie, la seule femme ; un peu bigote, mère d'un gamin qui est parti depuis longtemps ; une seule et unique fois elle connut l'amour, quelques heures durant, au pied d'un arbre. Il y a Le Muet, qui du temps même où le village existait encore, passait de toute façon pour un demeuré. Il y a Edmond, Edmond Censini. Lui, avant, c'était le chef du village, l'héritier d'une grande lignée : il en a gardé le sentiment, un certain instinct de domination. Et puis il y a Jean, l'ancien instituteur : c'est l'intellectuel, qui tente de tout consigner, tout noter, même si l'arrêt du temps rend les choses difficiles ; et puis il ennuie tout le monde, avec ses discours. Enfin il y a Javier, l'étranger, celui que le village avait accueilli, qui ressasse son Espagne originelle, les franquistes et les anti-franquistes, et cette fille qu'il n'aura pas même eu le temps d'aimer puisque la guerre la fera mourir. Cinq, donc, il ne sont plus que cinq, à s'épier, à se défier, à se voler et se violenter, à se sourire en coin et se regarder en chien de faïence ; à prolonger l'esprit de la communauté, à s'imaginer que l'idée même de communauté a encore un sens. Car ces cinq-là n'ont plus guère qu'une chose en partage : leur acharnement à se cacher du monde. Le monde pourtant n'est pas loin, on finira bien par l'entendre tonner.  Alors c'en sera fini, c'en sera fini de tout.

En découvrant Dernière station, je me souviens m'être fait la réflexion que peu de textes contemporains atteignaient à une expression aussi pure de la sensation de délitement des choses et d'extinction d'un monde. J'avais en tête le livre culte de Maurice Pons, Les Saisons, lu peu de temps auparavant, et dont l'esprit de Dernière station n'est finalement pas si éloigné. Quoique le lyrisme ici soit beaucoup plus sec, travaillé comme en creux, porté par une écriture qui cache ses éclats comme pour mieux figurer que la vie ne vaut peut-être guère mieux qu'un os qu'on s'acharnerait à ronger. Dans Les Saisons subsistait l'espérance, vague et un peu sotte, de l'exode ; ici, il n'en reste pas même l'idée ; on ne songe guère à se sauver de ses racines, pas plus que de soi-même : on veut juste faire ce qu'il y a à faire, vivre ce qu'il y a à vivre, et mourir chez soi.

Tout éditeur soucieux de littérature aurait été honoré de publier ce petit joyau. Et si l'épilogue, très bref, a pu me sembler un peu maladroit, ou superflu, ce n'est rien. Ce n'est rien en regard de ce qui se joue dans cet obsédant récit d'une humanité qui, fût-ce dans le dénuement le plus complet et le délabrement le plus douloureux, n'en a jamais fini avec la chair et les passions. L'air de rien, sans avoir l'air d'y toucher, Ollivier Curel, étranger aux mimiques du temps et à la blancheur feinte de ces littératures qui se voudraient de psychologie ou de sentiment, a su toucher à quelque chose de grave et d'universel. D'où il est, et si tant est que puisse lui parvenir ce qu'on en dit sur Terre, j'ai pensé qu'il serait content de savoir que son oeuvre désormais existait dans le monde, et qu'elle méritait de recevoir un tel écho.

8

10 octobre 2012

Willa Cather - Le pont d'Alexander

Cather-Alexander


D'
un mot je voudrais attirer l'attention sur la sortie ces tout prochains jours en France du premier roman de Willa Cather, Le pont d'Alexander ; paru en 1912, il n'y avait encore jamais été traduit.

De Willa Cather, prix Pulitzer 1923, et que William Faulkner admirait beaucoup, on a pu lire il y a peu, également aux Editions du Sonneur, le récit très vif, très spirituel, qu'elle avait consacré à sa rencontre avec la nièce de Flaubert. C'est ce même ton d'élégance et de pétulance que l'on retrouve dans ce premier roman, romantique en diable et non dénué de tonalités parfois très fitzgeraldiennes. Assez classiquement, il y est question d'un bel homme fortuné qui, quoique épris de sa femme, souffre les affres du déchirement après qu'il a retrouvé par hasard son grand amour de jeunesse, devenue comédienne à succès. Tout se passe donc sous les dorures, dans une atmosphère de sensualité discrète, entre Londres et New-York, représentations théâtrales et traversées des mers. N'allez pas pour autant vous figurer qu'il s'agit là d'un roman à l'eau de rose, nous en sommes bien loin. Il y a dans cette atmosphère post-victorienne quelque chose d'éminemment tenu, fragile, et pour tout dire assez dramatique. Par ailleurs, on est assez subjugué devant la maîtrise littéraire de Willa Cather (n'oublions pas qu'il s'agit d'un premier roman), qui excelle tout à la fois au jeu des descriptions, des portraits, et dans cette manière qu'elle a de tirer un fil rouge entre les pensées intimes des uns et des autres, et de dire la part d'irréductibilité de chacun dans un monde où la représentation sociale occupe une assez grande place. Tous ces personnages nous apparaissent finalement très seuls, mais, surtout, ils semblent à la fois chérir et redouter cette solitude. Ce sont, peut-être, des solitudes amoureuses, de celles qui n'ont besoin pour vivre et s'épanouir que de la présence de l'être aimé. Ce qui donne par contraste au jeu social brillant dont ils sont capables une charge lointainement mélancolique et, donc, souterrainement dramatique.

Le pont d'Alexander n'est assurément pas un roman révolutionnaire, et la littérature mondiale ne s'en est pas trouvée changée lors de sa parution. Mais il possède ce style, cette grâce et cette profondeur d'âme qui m'ont conduit à le lire d'une quasi traite, me ramenant, sans que j'y prenne gare, au souvenir de telle ou telle lecture d'adolescent, ou à mes émotions d'enfant lorsque je lisais, par exemple, la Comtesse de Ségur. Mais ce qui en fait la qualité, c'est que tout y est maîtrisé tout en étant passionné. Douée d'un regard très conscient, et même pénétrant, sur le monde alentour, Willa Cather fait montre en même temps d'un instinct qui, en effet, approche parfois quelque chose que l'on pourrait qualifier de sentimental : c'est aussi dans ce contraste-là que réside la beauté à la fois naïve et complète de ce très joli roman.

Willa Cather

 

Le pont d'Alexander, de Willa Cather - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel.

Mes recensions d'ouvrages des Editions du Sonneur, où je travaille comme éditeur, ne sont publiées que sur ce seul blog personnel.

 

 

Willa Cather (1873-1947)

 

 

24 septembre 2012

Vie et mort des moines de La Trappe - Abbé de Rancé

Abbe__de_Rance____Vie_et_mort_des_moines_de_La_Trappe


Il y a bien longtemps de cela, alors que je n'étais encore qu'un tout jeune adolescent, j'ai été conduit, à deux reprises, à faire ce que communément l'on appelle une "retraite". Initiatique, certes, puisque cela ne durait guère que quinze jours, mais, pour un adolescent du début des années quatre-vingt, passer quinze jours au sein d'une communauté de moines, et dans une assez grande rigueur, ce n'est pas tout à fait rien ; d'autant qu'il ne s'agissait pas seulement de vivre avec les moines, mais bien de vivre comme eux. L'expérience a beau être un peu lointaine, son souvenir n'en est pas moins vif.

Le livre dont il est ici question constitue une sorte de bréviaire de la vie monastique portée à sa plus pure incandescence. Publié en 1678 sous le titre Relations de la mort de quelques religieux de l'abbaye de la Trappe, il rencontre un succès immédiat et connaît quatre éditions du vivant de son auteur, l'abbé de Rancé. Abbé régulier et réformateur du monastère de la Trappe, de l'Etroite Observance de Cîteaux, il est le filleul de Richelieu et le fils du secrétaire privé de Marie de Médicis, un homme du monde ,brillant, estimé, dont Bossuet fut le condisciple lors de ses études.

Avant d'aller plus loin, il est important de rappeler que le régime qui prévalait alors était celui de la commende, qui permet au roi de concéder un bénéfice ecclésiastique à un clerc ou un laïc ; c'est ainsi, comme le signale Jean-Maurice de Montméry dans la préface qu'il donne au présent volume, que Mazarin percevait les rentes de vingt-cinq abbayes ; et c'est suivant la même loi que le jeune Rancé se retrouve à l'âge de onze ans chanoine de la cathédrale Notre-Dame de Paris et abbé commendataire de cinq abbayes - dont celle de La Trappe.

L'on peut faire remonter l'origine de sa vocation au 28 avril 1657, lorsque disparaît sa maîtresse, Marie de Bretagne, duchesse de Montbazon. S'ensuivent pour le jeune Rancé, de quatorze ans son cadet, trois années lors desquelles il se retire de toute vie mondaine, et qu'il consacre pour l'essentiel à la lecture des Pères de l'Eglise. C'est aller un peu vite en besogne sans doute mais, dès lors, on peut dire que Rancé ne pensera plus jamais qu'à une seule chose : la mort. Toutefois, à ce moment encore, la condition de moine n'a rien pour plaire à une personnalité façonnée par les us et coutumes de la noblesse de robe ; elle constitue même un objet d'absolue répugnance. Ses nouvelles dispositions religieuses aidant, Rancé va toutefois se trouver de plus en plus taraudé par la mauvaise conscience : celle d'avoir, comme abbé commendataire, et fût-ce malgré lui, participé à la corruption de la vie religieuse et monastique. Désireux de se mettre en ordre avec lui-même, il échouera, dans le bras de fer qui l'oppose à sa famille et à Louis XIV en personne, à revendre ses biens et à résigner ses commendes. Il résoudra donc cette question de la manière la plus radicale : en se faisant moine - qui plus est au sein de la plus désastrée de « ses » abbayes, celle de La Trappe. Commence alors une réforme qui, quoique approuvée par le Saint-Siège, fera l'objet de très vives controverses, et dont on ne saurait douter qu'elle marque profondément, aujourd'hui encore, toute vocation monastique.

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Abbe_RanceChateaubriand, dont la Vie de Rancé ne fut pas pour rien dans la postérité de l'abbé, aimait à considérer les moines de la Trappe comme de « pieux suicidés ». Si l'on en juge par les chiffres, la chose est assez probante : sous le règne de Louis XIV, on estime que l'espérance de vie d'un homme tournait autour de la quarantaine d'années ; or, à la Trappe, sur 427 mointes, l'on dénombre pas moins de 367 morts de moins de quarante ans. Alban John Krailseimer, biographe de Rancé, considère lui-même que « c'est un grave sujet de réflexion de penser qu'un entrant sur quatre n'avait que deux ans pour se préparer à la mort et que plus de la moitié ne survivrait pas cinq ans. » Reste que la motivation par le suicide, toute séduisante qu'elle soit, est une explication sans doute un peu courte - outre qu'on peut tout de même user de moyens plus sûrs et plus expéditifs, lorsqu'on souhaite en finir, que de s'engager dans la condition monastique, fût-elle spécialement austère. Car les moines dont l'abbé de Rancé nous relate ici l'agonie, s'ils ne sont en effet pas exempts du dégoût d'eux-mêmes et du monde, n'en sont pas moins, avant tout, de fervents religieux. Autrement dit, la honte que leur inspire leur existence, passée ou pas, et l'adoration qu'ils ont pour Jésus-Christ et son calvaire rédempteur, ne les incite pas tant à vouloir mourir qu'à espérer endurer des souffrances dont ils savent ou se convainquent qu'elles n'égaleront de toute façon jamais les siennes : leur calvaire ne fera jamais qu'approcher la. Passion de Jésus, il ne sera jamais, au mieux, que la voie la moins indigne pour témoigner de leur incroyable, et à certains égards effroyable, désir de pénitence. Rancé lui-même, que l'on regarderait aujourd'hui peut-être comme un gourou ou quelque chose d'approchant, est le premier à réfréner le désir d'auto-punition de ses frères, arguant que Dieu seul peut décider du moment de la mort : chercher à en hâter la survenue reviendrait à commettre un lourd péché. Auto-punition qu'en revanche l'on pourrait, à la lecture de ces relations de la mort, considérer comme une forme de masochisme, la souffrance imitative du calvaire christique semblant, chez nombre de moines, n'être pas sans lien avec une forme éprouvée du plaisir. Lequel plaisir n'a évidemment rien de sensuel : ce n'est pas tant la douleur qui est vécue comme plaisir que son endurance ; elle devient plaisir en tant qu'elle rapproche de Dieu et, en effet, de l'instant du passage à l'autre monde. L'indifférence avec laquelle tous accueillent le froid, la faim, les privations ou la maladie - beaucoup sont atteints de fluxions poitrinaires, de tumeurs, d'abcès « gros comme le poing » ou parfois « comme la forme d'un chapeau » - est une chose, la jouissance mystique qu'ils en tirent en est encore une autre. L'ouvrage est à cet égard truffé d'observations assez inimaginables. Prenons l'exemple de ce moine, Dom Abraham, « nommé dans le monde Nicolas Beugnier ». Il a déjà été incisé à plusieurs reprises, mais on doit lui faire une nouvelle incision (« de plus d'un demi-pied ») qu'il « souffrit cependant avec tant de constance qu'il n'en interrompit pas même sa conversation avec dom Prieur, et on ne lui remarqua pas sur le visage ni dans les yeux aucune signe qui fit croire qu'il souffrait quelque chose. (...) Il se jeta ensuite aux pieds du Père Abbé pour le prier qu'il ne lui accordât aucun soulagement. » Quinze jours plus tard, il faut lui ouvrir un nouvel abcès, ce qui nécessitera « plusieurs incisions avec différents instruments » ; après l'opération, il demande seulement au Père Abbé « si tout ce qu'on venait de lui faire souffrir avancerait son bonheur », s'écriant ensuite : « Je n'ai encore que deux plaies, et mon Seigneur en avait cinq ; je ne mourrai point que je n'en aie autant, non je ne serai point content que sa main ne m'en ait couvert depuis la tête jusqu'aux pieds » - ce qui est précisément l'état dans lequel il se trouvera au moment de mourir, « le dos écorché depuis le cou jusqu'aux reins ». Au fil du récit de ces agonies exemplaires, chaque témoignage devient plus édifiant que le précédent ; la souffrance est espérée pour elle-même, elle seule semble pouvoir ramasser, résumer la foi intense et véridique.

Vie et mort des moines de la Trappe est sans doute pour nous un livre assez effarant. Il fait peu de doute que la survivance, aujourd'hui, d'une telle pratique monastique, conduirait ipso facto à l'intervention des plus musclés représentants de l'État. Quoique l'on ne puisse jamais et d'aucune manière rapprocher La Trappe de l'époque de Rancé d'une quelconque pratique sectaire. Rancé n'avait aucune espèce d'ambition prosélyte, et jamais l'Ordre cistercien n'a souhaité se mêler à quoi que ce soit des affaires du monde - il n'aura même souhaité que l'exact contraire : ne plus rien à voir avec lui. Par ailleurs, nous sommes ici en présence de volontés individuelles - si tant est que l'on puisse encore parler d'individualité lorsque, précisément, celle-ci n'a de cesse de vouloir s'abolir au profit exclusif de la volonté divine. Ceux qui rejoignent la Trappe sont alors, dans leur immense majorité, déjà des religieux, le plus souvent des moines appartenant à un autre Ordre, auquel ils reprochent un trop grand laxisme ; ils  sont donc les premiers à réclamer un durcissement de leurs conditions de vie (et de survie), durcissement auquel Rancé ne souscrit qu'à la condition qu'il ne soit pas motivé par un désir de mourir, qu'il ne mette pas impunément le corps en péril, et qu'il obéisse à une justification exclusivement religieuse et pénitentielle. Les rumeurs qui circulent sur la Trappe et le caractère de Rancé, qui n'aspire qu'à un retour à la règle originelle de Saint-Benoît, attirent donc de plus en plus de religieux pleins de ce désir de pénitence qu'aucun autre Ordre ne peut satisfaire - pour ne rien dire de la fascination que ces manifestations de foi exercent sur les élites de son temps.

J'ignore ce que notre époque peut entendre de cette facette étymologiquement fondamentaliste du croire : sans doute plus grand-chose, tant la destruction désirée du moi nous est devenue étrangère, et tant notre philosophie de la liberté s'adosse au principe actif de la raison et de l'autonomie individuelles. La vérité est que, sur ce point comme sur d'autres peut-être, le mieux que nous ayons à faire reste peut-être de nous abstenir de tout jugement, en tout cas de nous défier de cette tentation, par trop contemporaine, d'une opinion à dominante psychique ou psychologique ; et d'accepter de recevoir la parole de ces hommes qui ne rêvent que de s'abolir en Dieu et d'agoniser sur une paillasse de cendre comme le témoignage d'un type d'humanité, quand bien même il passerait pour exorbitant de l'humanité commune. 

Vie et mort des moines de la Trappe - Abbé de Rancé - Édtions du Mercure de France

8 mai 2012

France Béquette - Ma grand-mère cannibale

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Go West !

Mon intérêt pour le cannibalisme est ancien déjà - et je vous garantis que j'en reparlerai, ailleurs, plus tard. Il n'en fallait donc pas davantage que ce titre, Ma grand-mère cannibale (d'ailleurs un peu tiré par les cheveux puisqu'il s'agit en réalité d'une arrière-grand-mère), pour me donner l'envie d'y goûter. Bien sûr, il ne s'agit là "que" d'un cannibalisme de survie, déjà très bien répertorié ; mais c'est surtout l'épisode historique relaté, peu connu en France mais fondateur et presque mythologique en Amérique, qui va s'avérer passionnant.

Nous sommes en 1846. Pas encore le temps, tout proche, de la ruée vers l'or, mais celui de la ruée vers l'Ouest - vers ce qu'on n'appelait pas encore tout à fait la Californie, mais dont la rumeur parlait comme d'une nouvelle frontière, d'un paradis terrestre, faune et flore généreuses, climat tempéré, animaux en nombre et grande variété, espace, promesses agricoles et industrielles. Ils sont nombreux à prendre le chemin de ce joyeux exode, ils partent avec leurs malles chargées à bloc comme d'autres la fleur au fusil, leurs économies planquées sous les chariots tirés par les boeufs. Avec un retard de quelques semaines, mais un retard dont on verra qu'il fut fatal, la famille Graves va se mettre en route, Franklin, Elizabeth et leur neuf enfants - parmi lesquels, donc, Mary Ann, cette aïeule dont France Béquette aura retrouvé la trace en faisant des recherches sur la branche américaine de sa famille. En Illinois, la vie des Graves est stable mais rude. Ils sont, comme beaucoup, travailleurs, durs à la peine, chrétiens, vivent sans peur du lendemain mais sans guère d'autre horizon que la continuation d'une existence toute entière consacrée au travail et à l'harmonie familiale. Comme tous les autres, c'est dans la joie et l'enthousiasme qu'ils vont se préparer au grand départ, qu'on célèbrera donc au village, entourés des amis et des voisins émus, chagrins de les voir partir mais vantant leur courage - celui d'affronter l'inconnu, bien sûr, mais plus encore celui de prendre la décision de partir, de quitter les habitudes, d'aller de l'avant : triomphe de l'esprit pionnier, de l'esprit américain. Les premiers temps, tout se passe comme prévu, chacun s'émerveille de cette nature généreuse que l'on croise à flancs de collines ou le long des chemins de terre, prend des notes dans son journal, regarde l'avenir, là, tout proche, Carte Donner Partyderrière ces montagnes. Il y a bien quelques aléas, quelques imprévus, quelques incidents sans autre importance que celle de retarder la marche, mais n'est-ce pas là le propre du voyage ? Finalement, la famille Graves rencontre un autre convoi, celui que l'histoire retiendra sous le nom du Donner Party, et va s'y agréger. Des dizaines de familles poursuivent le même rêve : une autre vie, pas nécessairement plus opulente, au moins plus tranquille, plus sereine, un peu moins pénible.

Les choses vont commencer à se gâter lorsqu'une partie du convoi va décider de prendre le raccourci Hastings, du nom de Lansford Hastings, qui, dans un livre servant de bible à ces migrants, recommandait une autre trajectoire. Les Graves suivent. Le convoi traverse des terres quasi vierges encore, habitées seulement par quelques Indiens dont on ne connaît pas les intentions ; l'expérience montrera que s'il y eut bien quelques échauffourées, quelques vols de boeufs ou de couvertures, la plupart d'entre eux se montreront discrets, pacifiques, allant parfois jusqu'à secourir les migrants et en sauver d'une mort certaine. Chaque nouvelle journée charrie son lot de mauvaises nouvelles et de souffrances. Les plus faibles s'effondrent. Les maladies se répandent, la faim tenaille, les animaux fuient ou commencent à mourir de soif : la promenade de santé prend le chemin d'une descente aux enfers. Ils pensaient gagner la Californie en quatre mois, à raison de trente kilomètres par jour : ceux qui arriveront à destination y mettront presque un an : le raccourci Hastings fut un piège mortel.

Donner Party WagonsCommence alors l'horrifique récit. Le désespoir qui se répand. L'hiver, qui par malchance arrive cette année un mois plus tôt que d'ordinaire. La neige, par couches de dix mètres, tellement épaisses que les Indiens eux-mêmes ne reconnaissent plus leur territoire et s'y perdent. Et la faim, bien sûr. On ne mange plus, plus rien. On fait bouillir le cuir des chaussures, les lacets, la couverture des livres, pour en tirer une sorte de glu que l'on espère un peu nourrissante. Mais ça ne suffit plus. On entreprend de manger les morts, qu'on congèle à même la neige. Et on finit par espérer que son voisin finisse par mourir à son tour. Si France Béquette a le bon goût de ne pas trop y insister, les scènes décrites n'en sont pas moins effroyables. Les sauveteurs, dont certains d'ailleurs périront, n'oublieront jamais ce qu'ils ont découvert le long des routes. Cette famille, qui du froid se protège comme elle le peut, au fond d'un grand trou : installés autour des restes de deux enfants de cinq ans et du corps de la mère, à laquelle on a retiré déjà le coeur, le foie et les seins pour les faire bouillir, et ce tout juste gamin, la main posée sur ce qui reste d'elle, l'oeil ahuri, n'ayant plus de force que pour ânonner "Ma ! Ma ! Ma !". C'est une scène parmi d'autres, bien sûr - et toutes se valent. Mais le plus terrible, peut-être, en lisant ce récit, c'est d'y sentir l'amenuisement constant de l'espoir. C'est la sensation, très présente, que le drame qui se joue aujourd'hui reste moins pire que celui qui se jouera demain. On imagine ce que coûte chaque geste, chaque effort, quelle désespérant courage ou envie de vivre il faut avoir pour, le matin, se remettre en route et gagner quelques centaines de mètres - pour, le soir, repartir de zéro, installer le campement, se protéger du froid et du vent, trouver de quoi se remplir le ventre, quoi que ce soit, calmer les pleurs des enfants, supporter la déréliction des jeunes qui ne se remettent pas de l'anéantissement qui vient. Sur les quatre-vingt émigrants du Convoi, quarante-et un trouveront la mort ; quant aux survivants, s'ils atteindront bien la Californie, il n'y trouveront (évidemment) pas l'éden espéré.

En sus du fait, bien sûr, qu'il ne s'agit pas d'un roman, il y a dans cet épidose quelque chose de plus tragique encore que dans La Route de MacCarthy, où, au moins, le monde entier ou presque était mort. Là, si les membres du Donner Party savent qu'ils vont mourir, s'il se savent et se voient mourir, ils savent aussi que la promesse est à quelques dizaines de kilomètres d'eux, que la Californie (la vie) est à deux pas et qu'ils ne font que tourner autour : ils sont juste complètement perdus, perdus et piégés par la neige. L'espoir résiste à tout, et c'est bien ce qui rend le malheur plus tragique encore, la douleur plus déchirante. Cet exode nous fera alors plutôt penser à la fin des Saisons de Maurice Pons, à cette population qui s'en va, unanime et silencieuse, pour un monde certes inconnu mais dont nul ne doute qu'il sera meilleur et plus doux - même si le lecteur sait bien que cela ressortit à une illusion très classique. A travers ce récit, récit personnel et quasi familial, c'est le substrat même de l'aventure américaine que France Béquette nous aide à toucher du doigt - démentant au passage l'idée reçue selon laquelle l'Amérique serait une société sans mythe ni histoire. Cette épopée, en tout cas, enseignée dans toutes les écoles, participe sans doute, et grandement, de l'habitus américain.

 

James F. and Margaret (Keyes) Reed, who were members of the Donner Party

 

13 avril 2012

Entretien avec Lionel-Edouard Martin

A l'occasion de la parution de son 10ème roman, Anaïs ou les Gravières (aujourd'hui même, aux éditions du Sonneur), voici l'entretien que m'a accordé Lionel-Edouard Martin, tel qu'il parut dans Le Magazine des Livres n° 34 (février/avril 2012).

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LEM octobre 2011 5Styliste incomparable, auteur d’une œuvre romanesque et poétique à la fois classique et déroutante, résolument tournée vers la tradition et d’une liberté de forme et de ton où l’on entrevoit le meilleur de la modernité, Lionel-Édouard Martin peut se prévaloir, après une vingtaine d’ouvrages, de la fidélité d’un lectorat passionné qui, s’il grossit livre après livre, n’en reste pas moins constitué de happy few. Moyennant quoi, il est sans doute, de nos grands écrivains vivants, le plus méconnu.

Aussi, alors que les éditions du Vampire Actif (où parut déjà ce roman très beau et très singulier qu’est La Vieille au buisson de roses) viennent de publier un recueil de proses poétiques (Brueghel en mes domaines), ai-je voulu profiter de l’occasion pour le faire mieux connaître des lecteurs.

Je ne me souviens pas en vertu de quel détour ou aléa j’en suis arrivé à le lire, il y a de cela quelques années. Le fait est que j’ai commencé à en parler autour de moi, à offrir ses livres, à les recenser ici ou là, avant que la chance ne me soit donnée de le rencontrer. De cette première rencontre naquit une deuxième, laquelle en engendra d’autres, qui elles-mêmes aboutirent à l’envie de mêler nos pas. Ainsi, de lecteur à critique puis ami, j’ai dorénavant la chance de compter au nombre de ses éditeurs – Couverture Anais - 1re GRANDEau Sonneur, donc, où paraît le magistral Anaïs ou les Gravières. Je dis tout cela afin de lever toute ambiguïté quant au statut du texte qui suit, fruit d’un échange à bâtons rompus plutôt que classique entretien.

Du fait de sa réserve naturelle et d’une réticence à l’exposition, du fait aussi de la relative confidentialité où les grands médias littéraires le cantonnent, nous ne savions jusqu’alors que bien peu de chose de Lionel-Édouard Martin, de cette voix singulière et de cet esprit intempestif. Cela rend son propos ici plus précieux encore.

Entretien avec Lionel-Édouard Martin

Marc Villemain. Vous souvenez-vous, pas nécessairement de votre premier livre, ni même de vos premières lectures, mais de votre premier contact avec la chose écrite ?

Lionel-Édouard Martin. Un peu comme Charles Foster Kane, dans Citizen Kane, meurt avec à la bouche son fameux « Rosebud », peut-être passerai-je l’arme à gauche en murmurant dans mon ultime souffle « la pipe du papa de Pipo. » Cette phrase, mon premier contact avec la chose écrite ? Sans doute pas, j’avais dû, bien avant mes six ans, tâter du journal, déchiffrer vaille que vaille avec ma mère des enseignes d’épicerie, ânonner du papier d’emballage. Mais le véritable apprentissage de la lecture, il est passé, à l’école communale, par cette méthode syllabique où s’apprenait pas à pas la correspondance, complexe en français, des sons et des lettres. Il dut y en avoir bien d’autres avant – la découverte des voyelles, il me semble, avant celle des consonnes – mais encore aujourd’hui j’ai cette phrase qui « dans ma cervelle se promène / Ainsi qu’en son appartement », tel le chat de Baudelaire, et qui « Me remplit comme un vers nombreux. » C’est que, dans son principe, elle fonde ce que je crois être devenue mon écriture, à tout le moins mon écriture poétique : une scansion par les sonorités, une exploration des mondes possibles par les mots générés par les sons. Personne autour de moi ne s’appelait bien évidemment « Pipo », mon père ne fumait pas : cette espèce d’écholalie suggérait qu’il existait quelque part un Pipo dont le papa fumait la pipe, et dont je ne savais rien. C’était plonger dans un imaginaire d’autant plus fertile que, si j’ai bon souvenir, la phrase était illustrée de dessins : on nous montrait Pipo, on nous montrait son père, on nous montrait la pipe de ce dernier, et tout cela, parfaitement discontinu dans ses représentations graphiques, formait, uni par le langage, cette phrase où les « p » se déployaient comme autant de points de soutènement pour constituer ce pont, cette phrase presque octosyllabique, « la pipe du papa de Pipo », jetée comme une voûte sur l’espacement des êtres et des choses. De cette expérience, j’ai gardé cette conviction que la langue est ce qui relie, qu’elle est là pour mettre en rapports. Je n’ai certes pas le talent d’un Leiris pour tâcher de cerner au plus près toutes les implications de ce premier contact avec des éléments graphiques, mais j’ai la presque certitude qu’il a fondé mon engagement, très précoce, dans la littérature.

Marc Villemain. La langue est ce qui relie, dites-vous – question religieuse par étymologie, si ce n’est par excellence. Il n’est d’ailleurs pas un de vos romans qui ne fasse état de ce quasi impératif catégorique, pas un de vos personnages qui n’éprouve le besoin de se caractériser, de se singulariser par la langue : cette vision du monde requiert une diction du monde. Pourtant, ces personnages ne passent guère pour liants, ils sont plutôt bourrus, taiseux, peu ou prou asociaux. Ils se gardent d’une société qui les accable, en vertu peut-être d’une pudeur, d’une humilité, d’une éthique de l’effacement. Est-ce à dire qu’ils optent pour un lien détourné d’avec le monde ? que la langue leur permet de continuer à se sentir membres de la communauté des hommes sans avoir à en souffrir le commerce ?

Lionel-Édouard Martin. Mes personnages vivent en effet dans un autre monde que le nôtre – « le nôtre » au sens de celui d’aujourd’hui, j’aurais garde de nous inclure, vous et moi, dans ce collectif. D’une part, leurs histoires se déroulent assez souvent dans des époques antérieures où le « vivre ensemble » était peut-être plus facile ; d’autre part, quand leurs itinérances sont contemporaines, ils sont coupés, ou se sont volontairement coupés, d’un univers qui leur pèse et dans lequel ils ne se reconnaissent pas. C’est qu’ils sont tous, plutôt plus que moins, « conservateurs » – j’emploie le terme sans aucun dessein politique –, et qu’ils n’acceptent pas, ou qu’ils acceptent mal, les évolutions d’une société meurtrie par la modernité, voire par ce qu’on appelle « mondialisation », et dont les valeurs traditionnelles ont été battues en brèche. La plupart ont préféré se murer dans le silence et dans la solitude plutôt que d’affronter le fracas du monde et la foule qui le propage ; parce qu’aussi presque tous, si modestes soient-ils, se sentent investis d’une parole intérieure, essentielle, différente de celle du commun, et qui les marginalise pour les mener, sous des modalités diverses, à la littérature, soit qu’ils écrivent eux-mêmes, soit qu’ils confèrent à autrui la possibilité de transcrire littérairement leur destin – dans mes textes narratifs, il y a constamment, qui traîne, accroché à leurs basques, un écrivain dont ils sont les doubles et les métaphores. Cet écrivain, il s’exprime toujours à la première personne du singulier, au point qu’on pourrait assimiler, n’en déplaise à Proust, le narrateur à l’auteur : j’assume quant à moi pleinement cette identification, et je ne fais que consigner, en tant qu’auteur, ce que je ressens d’une société qui n’est plus celle de mon enfance et où je peine à trouver ma place. Ces propos – qu’on pourra juger pessimistes – n’ont toutefois rien de vraiment original : un Jean Clair, un Richard Millet, un Jack-Alain Léger pourraient aussi bien les tenir, comme les ont aussi tenus les romantiques de 1830 ou les pamphlétaires des années 1900.

DSC_0159Marc Villemain. Si vous prenez soin de prévenir que votre propos est « sans aucun dessein politique », vous n’en arrivez pas moins, non sans esprit de suite, à tancer la « modernité » et la « mondialisation », allant jusqu’à vous référer à une catégorie d’écrivains qui, même en usant d’un nuancier assez élastique, ont souvent donné une traduction explicitement politique à leur conservatisme. Mon intention n’est en aucun cas de vous acculer à une profession de foi d’un tel ordre, mais pensez-vous qu’il soit possible de se sentir aussi peu à l’aise dans son temps sans en tirer de conséquence politique ? Autrement dit : est-il possible, en littérature, de célébrer le passé sans charrier tout un panel d’attitudes ou de jugements politiques ?

Lionel-Édouard Martin. À dire vrai, je m’attendais à cette question – sans pour autant la souhaiter, le chemin risquant d’être d’autant plus ardu que j’éprouve une forte estime, dans leurs expressions littéraires, pour les auteurs cités. Conservatisme, oui, le maître-mot a été dit, mais sans doute convient-il de lui donner le sens que je lui prête. Permettez-moi, pour ce faire, de m’essayer à une pirouette : une des meilleures marques de rillettes qui soit, professant une honnêteté de recette « à l’ancienne », sans adjonction d’aucune matière étrangère à la brave race porcine, si ce n’est quelques épices, appuie son credo gastronomique sur ce slogan : « Nous n’avons pas les mêmes valeurs ». Cela revient à dire que le bon, voire l’excellent, relèverait d’autres temps où la fringale se régalait d’une authenticité de nos jours perdue, et frelatée par divers ingrédients dont la nécessité reste à prouver : une épaisse couche de graisse est un conservateur très efficace, et qui n’a rien d’artificiel. Que je me fasse bien comprendre au travers de cette image quelque peu tarabiscotée : je me sens, comme beaucoup d’autres, l’héritier d’une époque où, me semble-t-il, on ne nous faisait pas prendre des vessies pour des lanternes, et c’est cet héritage qui me garde l’œil ouvert et l’oreille attentive. Je vois, j’entends, je juge, avec mes valeurs, qu’il s’agisse d’expressions artistiques contemporaines ou d’évolutions de la société, et je me sens proche de ceux qui participent de ma vision des choses. Ces derniers, où sont-ils ? – puisque j’ai l’impression que vous m’attendez sur ce terrain : tantôt d’un bord, tantôt d’un autre, il n’y a rien d’absolu dans leur localisation. En ce qui me concerne, il ne serait pas inapproprié de parler d’éclectisme politique, d’où toutefois seraient exclues toutes formes d’extrémisme. Mais je n’ai garde, vous le savez, d’aborder dans mes livres ces questions sous l’angle d’un quelconque engagement de ma part, ne désirant pas empreindre mon esthétique de considérations polémiques qui, à mon sens, n’ont pas leur place dans des romans où c’est l’imaginaire qui doit primer.

Marc Villemain. Je confesse avoir été un peu fourbe, au moins facétieux, en vous entraînant sur un terrain disons plus social, voire politique, que celui auquel vous avez habitué vos lecteurs… Mais je ne pensais pas vous y voir entrer avec un tel entrain ! Comprenez que je ne m’intéresse pas tant à l’éventuelle traduction politique de votre écriture, en effet exempte d’une telle ambition, qu’à ses inévitables corollaires dans l’esprit du contemporain. Car l’ensemble de votre œuvre a quelque chose d’élégiaque : le temps que vous chantez est un temps mort, en tout cas moribond, et, sauf à considérer que la littérature n’aurait sur les esprits d’autres effets qu’abstraits ou esthétiques, on ne peut guère refermer vos livres sans qu’affleure une méditation sur ce que le monde perd en avançant (je ne dis pas en progressant), sur ce qu’il défait dans sa marche même. Je me demandais simplement si vous en aviez conscience, et jusqu’à quel point vous assumiez cette relative asocialité. Ce qui me conduit à interroger cet « imaginaire » que vous invoquez. Vos livres en effet sont de chair et de terre : on y éprouve les duretés de la vie et les injustices de l’existence, les caprices du corps, du vieillissement, du climat, on y souffre (toujours en silence), on y mange (beaucoup) et y boit (presque autant) dans une joie mêlée de solitude, on s’y émeut pour les vieilles pierres et le fragile immuable de la nature, on y commémore la terre ancestrale, celle des aïeux, celle du village ou de la petite communauté. Que pouvez-vous nous dire de cet imaginaire somme toute très tellurique, où ce que nous éprouvons surtout, c’est la densité d’une mémoire ? Bref : comment définiriez-vous l’imaginaire ?

Lionel-Édouard Martin. Je ferais d’abord un distinguo entre l’imaginaire et l’imagination. Si c’est, l’imagination, la capacité de créer des univers, des personnages, ex nihilo, sans la ressource d’un vécu personnel, alors je n’ai aucune imagination – ce que parfois je regrette, même si je doute qu’il y ait tant d’écrivains doués de cette faculté démiurgique : on puise pour écrire toujours un peu de soi-même, du moins me semble-t-il, sans doute à des degrés divers mais à des degrés bien réels. L’imaginaire, à mes yeux, relève d’une autre alchimie : c’est l’aptitude à susciter des souvenirs pour en tisser les fils, les combiner suivant des motifs dont la survenue m’échappe, mais qui ont trait sans doute à l’organisation neuronale de la mémoire. Une image surgit, tirée de je ne sais où, sollicitée par quel inconscient ? qui entraîne des mots qui entraînent des images et des mots, comme un fleuve se gonfle d’alluvions, et toute cette matière va se fondre dans un creuset de thèmes dont, vous avez raison, certains sont récurrents pour ne pas dire obsessionnels – vous les avez clairement identifiés. C’est peut-être cette façon d’en appeler à l’imaginaire, de le tramer, de le résoudre, qui rend aux yeux de mes lecteurs mon « œuvre » (permettez-moi les guillemets) si « cohérente » (de nouveau, oui, s’il vous plait), qu’il s’agisse de prose ou de poésie : on peut, pour les résumer, ramener ces constantes à une relation particulière de la langue au corps, puisque je n’établis guère de différence entre le plaisir des mots et le plaisir des chairs, la bouche étant sans doute, dans mes écrits, l’organe le plus (ré)actif, qu’il s’agisse de parler, de boire ou de manger – jamais d’aimer, vous l’aurez remarqué –, ces trois verbes se confondant, se fondant, dans un rapport charnel au monde, non exempt de volupté, même si mes personnages sont en effet des solitaires hantés par un mal-vivre ou un mal-être. Si tous, à leur manière, peuvent s’identifier à des jouisseurs, à des êtres de désir(s) quelle que soit la façon dont ils habitent leur univers, il n’est pas impossible qu’ils soient tous une projection de moi-même…

Marc Villemain. Je n’ai pas souvenir d’avoir croisé tant de jouisseurs dans vos livres. L’idée de jouissance induit aussi, je dis bien aussi, la recherche d’un plaisir ramassé sur lui-même, dont l’objet même serait d’être consommé, un plaisir pour ainsi dire « gratuit ». N’était la volupté sensuelle, beaucoup de vos personnages ont un mode de relation au vivant que je qualifierai assez aisément de rabelaisien. C’est vrai de leur rapport à la langue, celle qu’ils parlent et dont en effet ils donnent l’impression qu’ils la mâchonnent et la recrachent afin d’en éprouver le suc et d’en jauger les tanins ; et c’est vrai bien sûr de leur rapport aux nourritures terrestres, dont on pourrait presque dire qu’ils les investissent d’un caractère quasi sacré. Or, niché au cœur de leurs plaisirs, persiste un vieux fond de désespérance : si bien que leur plaisir ressemble parfois à un pis-aller. Aussi me suis-je souvent fait la remarque, en vous lisant, que quelque chose en eux se refusait à ce plaisir : qu’ils le prenaient, l’éprouvaient, éventuellement en jouissaient, mais qu’ils le faisaient sans se leurrer, sans se duper eux-mêmes : en s’en sentant vaguement, lointainement coupables. Arrêtez-moi si je me trompe…

LEM octobre 2011 4Lionel-Édouard Martin. Vous arrêter ? Certainement pas, vous dites mieux que je ne ferais, faute de distance critique, le ressenti de mes personnages. Permettez-moi toutefois de rebondir sur vos analyses : comme il y a, ou comme il y a eu, des gauchers contrariés, peut-être mes « êtres de mots » (j’aime bien les appeler de la sorte) sont-ils des « jouisseurs contrariés », de ces êtres qu’on n’a pas laissé jouir à leur guise et à leur aise de ce qu’ils aiment, au nom de je ne sais quelle nouvelle norme imposée par la société : aussi se sentent-ils gauches, maladroits dans leur vie, coupables (en effet) de leur a-normalité, au point de se révéler asociaux, de refuser de coexister avec leurs semblables. Ils fuient, chacun à leur manière, pour trouver refuge où ils subsisteront mieux. C’est le plus souvent loin du monde, dans une réclusion volontaire, à moins qu’ils ne s’engoncent dans un caractère bourru qui les rend peu perméables aux autres – c’est le cas du marquis de Cruid, dans La Vieille au buisson de roses ; d’autres fois, c’est en fin de compte la mort qu’ils iront habiter, comme Jeanlou dans Jeanlou dans l’arbre, ou comme l’Ernestine de Deuil à Chailly. Vous dites rabelaisiens ? Certains sans doute le sont, tel, dans Vers la Muette, Jean-Bernard Lhermite le bien nommé, ou Lucian, qui ne pensent guère qu’à faire ripaille, mais qui entretiennent avec les nourritures tant liquides que solides un rapport tout intellectuel, très codifié – un rapport de culture – bien loin de celui, plus immédiat, moins chichiteux, d’un Pantagruel ou d’un Gargantua : comme si boire et manger relevaient d’un écœurement si ces deux activités bien complémentaires ne respectaient le cérémonial de la table, et plus généralement ce que jadis on nommait politesse. Métaphore à lire, dans ces attitudes, d’une désespérance – vous n’avez pas tort – face à une société française en cours de déritualisation (alors qu’elle se caractérisait naguère encore par l’abondance de ses rites), où la vulgarité, le sans-gêne, prennent le pas sur l’attention portée à autrui ? Il n’est, au final, pourrait dire plus d’un de mes personnages, de plaisir que dans un certain raffinement, dans des façons d’être, dont la raréfaction contemporaine incite à l’échappée vers la thébaïde…

Marc Villemain. Précisément, j’allais relever chez vous ce que je nommerai, sans intention railleuse aucune, une sorte de ritualisme, à tout le moins un goût certain pour tout ce qui peut participer d’une forme de liturgie. Ce pourrait même être une marque symptomatique de vos personnages : leurs gestes, leurs actions, leurs intentions, sont toujours codifiés, soucieux d’honorer une appartenance, une affiliation, une transmission. Persiste dans le moindre recoin de leur existence une sorte de tentation de la gravité. Comme si chaque geste ou chaque parole les engageait. C’est d’ailleurs ce qui les rend si touchants, cet alliage d’émerveillement devant ce que la vie peut avoir de fragile ou de miraculeux, et de prescience de la vacuité de tout. Cette combinaison de gravité ontologique quasi spontanée et de relative nonchalance, voire d’apathie sociale, pourrait éclairer, en partie au moins, cette disposition au rituel, lequel permet d’enrober de sens nos moindres actions. Aussi, j’aimerais vous demander à quoi vous attribuez ce tropisme, à quelle origine, à quelle part de votre vie vous pourriez le rattacher.

Lionel-Édouard Martin. Vous avouerai-je que j’espérais que vous en viendriez à cette question ? – je vous ai certes un peu tendu la perche, mais je suis heureux que vous la saisissiez. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elle me paraît fondamentale – la question, pas la perche ! – pour tâcher de comprendre dans quel contexte ontologique, pour reprendre votre terme, j’écris, ou tâche d’écrire. Même si j’ai beaucoup bourlingué dans ma vie – mais pas autant que le cher Cendrars… –, je crois être, fondamentalement, viscéralement un provincial, comme ont pu l’être à leur manière un Mauriac ou un Giono, un provincial ancré dans sa terre, dans une ruralité qui de nos jours n’existe plus, balayée par le remembrement et l’agriculture intensive. Je suis né dans un « pays » très pauvre – il faut lire les descriptions géographiques et touristiques de Montmorillonnais du XIXe siècle, qui en font un désert couvert de brandes impénétrables où paissent au mieux quelques moutons. Dans un tel contexte, on n’a guère d’histoire, les envahisseurs passent – quand ils passent – en se gardant bien, pas folle la guêpe !, de s’arrêter. C’est ainsi qu’on devient, en 1956, usufruitier d’un patrimoine inaltéré, ou presque, sur lequel le temps n’a guère eu de prise. J’ai vécu toute mon enfance comme on devait vivre autour de l’an mil – quelques automobiles, bien sûr, dans le panorama, pour prendre le pas sur les attelages, mais j’ai connu les chars à bancs, à défaut des calèches, et les chevaux tirant l’araire dans les labours. Cette existence était, comme elle l’était au Moyen Âge, scandée par des rites païens autant que catholiques – des fêtes, des foires, des assemblées –, par une gestuelle de haute antiquité – on en trouve l’illustration dans les miniatures des Très Riches Heures du duc de Berry qui datent de 1410. C’était ainsi de toute éternité, il n’y avait pas lieu d’y rien changer. Les années 1960, 1970 sont venues bouleverser, à tort ou à raison, cet ordre invétéré où tout s’accomplissait suivant une routine fermement établie, mais j’ai vécu toute mon enfance, j’y insiste, dans cette continuité des âges qui rythmait les jours, les semaines, les mois et les saisons, où le dimanche on allait à la messe – à celle d’avant Vatican II – moins pour la messe elle-même que peut-être pour le faste qui l’entourait, balancements d’encensoirs, grandes orgues, flopées d’enfants de chœur en aube et de séminaristes. La messe en latin, langue de rituels s’il en est, où je m’égosillais parfois – mon arrière-grand-tante était choriste, et je l’accompagnais à la tribune pour piailler avec elle de ces chants auxquels personne ne comprenait rien sans doute, ou pas grand-chose, mais qui, venus du fond des siècles, travaillaient en profondeur cet imaginaire dont je vous ai parlé, et qui le travaillent encore aujourd’hui. Sans compter tout le reste, les travaux des champs, en particulier, où les paumes s’engageaient dans des techniques vieilles comme le monde, où les corps épousaient des attitudes immémoriales, où tout était conservé, et comme sacralisé par ce conservatisme. Ce sont là, je crois, les origines de ce tropisme que vous évoquez, dont je suis bien incapable actuellement de me défaire – et dont possiblement je ne souhaite pas non plus me défaire.

Marc Villemain. Vous mêlez dans votre littérature une mémoire propre, intime, celle de ce Haut-Poitou qui vous a vu grandir, celle de vos communautés d’appartenance, et celle, finalement, d’un humain sans âge, immémorial, un humain, si j’ose dire, prototypique. Ce qui, en effet, vous accointe à l’humanisme, au souci conjoint d’honorer la part immuable de l’homme et de saluer son irréductible particularité. De là sans doute découle que vous vous acharniez à dépeindre des mondes, si ce n’est perdus, du moins oubliés. Vous parapheriez, sans déplaisir je pense, ce mot d’André Blanchard : « Si se souvenir n’est pas souffrir, n’écrivez pas. Il y a la vie pour ça. » Sur un plan strictement littéraire, toutefois, et alors que vous avez écrit déjà une vingtaine de livres, vous arrive-t-il d’éprouver le besoin, l’envie, la curiosité, de lâcher un peu de lest ? de laisser au passé le soin de rejoindre l’histoire ? d’aller chercher ailleurs qu’en votre mémoire l’occasion ou le ferment d’une autre littérature ? Je le dis sans spécialement l’attendre ou l’espérer, mais en m’interrogeant sur ce que pourrait être l’œuvre à venir de Lionel-Édouard Martin : poursuivra-t-elle, par principe ou nécessité, ce travail d’excavation, de ressassement de la mémoire intime, ou prendra-t-elle la clé des champs, s’aventurera-t-elle sur des terres qui vous seraient moins familières, moins familiales, sur des terrains de jeux autres que ceux de votre enfance… ?

Lionel-Édouard Martin. Jacques Josse, dans un article qu’il a bien voulu consacrer à mon Dire migrateur, écrit en substance que si mes romans sont ancrés dans mon terrain natal, ma poésie vogue le plus souvent sous d’autres cieux : rien sans doute n’est plus vrai – même si quelques-uns de mes textes narratifs – Corps de pierre, Vers la Muette, sans parler bien sûr du Tremblement – mènent aussi le lecteur au Brésil et dans cette Caraïbe insulaire où j’ai pris mes quartiers depuis une grosse dizaine d’années. On pourrait s’interroger sur cette partition géographique – et j’ajouterai historique – des genres auxquels je me prête, et j’ai peut-être une piste : le poème, du fait de sa relative brièveté, n’a pas lieu de susciter autant que le roman cet imaginaire que j’ai tenté de définir plus haut – même si, d’évidence, il obéit aux mêmes principes d’écriture, fondés sur la dynamique de la scansion ; mais, le plus fréquemment, le poème s’arc-boute sur la chose vue, rencontrée, dans un mouvement de l’œil qui la saisit dans son instant, dans l’émotion du moment présent : ce qui compte alors, c’est le lieu, c’est le temps de la vision, de la captation sensorielle dont les mots vont jaillir : or je vis dix mois sur douze en Caraïbe, loin de ces lieux d’enfance où je ne retourne guère qu’en été. Dès lors : oui, cette (ré)partition s’explique et prend du sens

Maintenant : m’est-il possible de m’appuyer sur mon environnement actuel pour écrire non plus des poèmes mais des textes narratifs ? Comme je l’ai dit ci-dessus, je l’ai fait dans certains de mes romans, mais toujours, au final, dans le souci de relier par le langage mes deux mondes, l’ancien et le nouveau, de les abouter vaille que vaille par l’entremise d’un narrateur ressortissant aux deux rives, et dans un esprit de continuité spatio-temporelle. Dire, alors, « il », moi l’îlien, pour couper le cordon ombilical ? Mais suis-je assez étranglé, pendu, pour vouloir le faire ? Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui j’ai l’impression d’être parvenu au bout d’un système – le mien –, et qu’il me faut me renouveler sous peine de ne plus écrire. Aller vers quoi ? Peut-être des textes plus réflexifs, plus en prise avec notre époque, des sortes d’essais poétiques ou un journal au jour le jour – dont mon Brueghel en mes domaines pourrait bien se révéler la première déclinaison (rosa, rosa, rosam…).

Marc Villemain. Ce qui nous ramène à votre écriture, à votre style. Lequel parvient à résoudre une équation qui n’est pas loin, pour un écrivain, de représenter le Graal (j’en sais quelque chose.) Je m’explique. Par bien des aspects, l’on pourrait vous apparenter à un « classique. »  Votre écriture, très tenue, poncée, dont le moindre détail est poli, d’un lustre que l’on dirait presque maniaque, atteste un sérieux digne de la grande littérature, sans même parler, si vous me passez cette allitération, d’un luxuriant lexique, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il prend l’air du temps à rebrousse-poil. Qui plus est, vous êtes latiniste, ce qui ne gâche rien. Pourtant, il suffit de vous lire sur quelques lignes pour observer combien cette écriture se règle aussi sur une énergie très mobile, une syntaxe et une ponctuation rétives à toute linéarité, pour ne pas dire allergiques à un certain impératif de lisibilité, votre phrasé engageant un rythme interne qui pourrait évoquer le contretemps tel qu’on le pratique dans le jazz – je songe là un jazz écorché, accidenté, en partie imprévisible, à l’image d’un chorus de Coltrane, du jeu très ponctué d’un Ahmad Jamal ou, plus proche de nous, d’un Portal. Bref, pour le dire d’un mot, votre classicisme est travaillé, taraudé, sali par une construction bien plus moderne qu’il n’y paraît. Ce n’est pas par hasard que j’évoquais Rabelais, dont vous me semblez aussi être un lointain héritier – et j’ignore, disant cela, si la chose vous agrée. Pas seulement parce qu’on ripaille dans vos textes, et goulûment, c’est bien la moindre des choses, mais parce que, comme lui, vous mêlez, dans un même mouvement, l’érudition et le parler populaire, la révérence aux anciens et le plaisir potache au dialecte et à l’argot, enfin bien sûr parce que vous nous ramenez sans cesse à quelque chose d’organique.

Lionel-Édouard Martin. Classique ? Encore faudrait-il s’entendre sur le terme, qui se réfère à la petite bande du XVIIe – vous savez ? « la Corneille, perchée sur la Racine de La Bruyère, Boileau de la Fontaine Molière » – aussi bien qu’à son esthétique en rupture de baroque, et à l’accord des préceptes stylistiques de Malherbe. On a été sévère avec ce vieux bonhomme, au motif qu’il a voulu dégasconniser la langue française, la débarrasser de toutes les turbulences dialectales du XVIe siècle, et sans doute peut-on lui en vouloir, oui, de ces excès tracassant le lexique. Mais c’est oublier ses autres exigences, qui touchent à la musicalité du vers et de la phrase (entre autres la condamnation de l’hiatus et des cacophonies, l’interdiction dans la prose des structures rythmiques du vers) – qui concernent le dressage, donc, de l’oreille. Si mon écriture est « classique » pour partie, c’est bien, me semble-t-il et en toute humilité, parce qu’elle s’efforce d’appliquer ces règles d’harmonie qui sont de mise dans toutes les grandes œuvres françaises et qui traversent, jusqu’à une époque récente, le style de tous nos « meilleurs » écrivains – on ne lit plus guère (et on a bien tort car c’est un livre magistral), Le Travail du style, d’Antoine Albalat, qui le montre avec pertinence. Il y a donc ce parti pris, que je développe, à rebours de nombre de nos contemporains, dans des phrases plutôt longues, qui ne vont pas sans faire achopper le lecteur, vous avez raison – mais ce serait trop facile, aussi bien, de le faire gambader sur de la cendrée : le cross country se révèle plus spectaculaire et sollicite les muscles plus hasardeusement qu’une course bien lisse, bien nette, sur du plat. Si j’aime le propre du classicisme, j’aime aussi la boue soudaine, moi, la flaque intruse, l’obstacle imprévu, le mélange des genres – la salissure, oui, déboulant sur la page candide, l’inopinée maculation : ce qu’on appelle le burlesque, cet avatar littéraire du baroque, qui prend à contretemps l’attendu, qui botte en touche quand on se figure le voir tirer au but. À mon sens, l’agrément d’un style, c’est l’inouï, la surprise, qui stoppe la marche pépère, méduse l’œil, l’oreille, à un moment de leur parcours : en musique, l’appogiature, cette note fortement accentuée qui appuie, dissonante, narquoise, sur la tête de l’accord dont elle retarde l’émergence convenue, produisant un effet de syncope – comme si on était, d’un coup, à côté du rythme, comme si, d’un coup, le rythme suffoquait (ce rythme marqué, en écriture, par la ponctuation, qui joue, vous avez raison, dans ma prose un assez grand rôle en lui imposant une scansion particulière). Vous faites référence au jazz ; c’est une référence très à propos, même si je n’en écoute, à tort probablement, plus guère aujourd’hui : mais je me sens proche, sans vouloir pour autant les imiter, des écrivains qui s’en réclament, de Céline, de Christian Gailly, de Jean-Marie Dallet, d’Aziz Chouaki (dans son théâtre) – beaucoup plus proche de ces écharpilleurs de rythme que de ces auteurs à la prose sans relief, englués dans la seule narration quand à mes yeux – et à mes oreilles – la littérature, c’est une affaire, avant tout, de style, c'est-à-dire, pour en donner ma propre définition, d’irruptions de brisures dans une continuité.

Marc Villemain. Ce qui achève, n’est-ce pas, de vous installer dans le camp des classiques… Mais venons-en maintenant, si vous l’acceptez, à des considérations plus immédiates. Ceux qui vous croisent emportent avec eux une image de vous, pardonnez-moi l’expression, un peu vieille France. Je veux dire par là que ne sera guère surpris de vous rencontrer celui qui vous lit : en sus de vos inclinations littéraires et artistiques, vous avez les manières de vos personnages – une certaine façon de vivre à côté du temps, une certaine désuétude narquoise, ce même goût du travail bien fait, cette expression tout à la fois érudite et joviale, cette réserve aussi. Et pourtant. La réalité est aussi, vous l’avez rappelé, que vous avez voyagé, bourlingué, que le terroir, s’il est l’humus où s’irrigue votre œuvre, relève plus d’une mémoire sensorielle et spirituelle que d’une fréquentation quotidienne, enfin que, si vous connaissez le latin d’église, vous n’en êtes pas moins pratiquant de l’ultra-moderne solitude, comme dirait l’autre, je veux parler de l’Internet littéraire ou des réseaux sociaux de type Facebook. Il ne s’agit pas ici de discuter les commodités de la chose, les possibilités qu’elle offre à un écrivain (mais aussi à un éditeur, à un libraire, à tout autre acteur) de diffuser ses travaux ou de se faire connaître, mais d’en profiter pour interroger le fonctionnement, les us et coutumes, l’évolution du milieu littéraire. Tout cela constitue-t-il, selon vous et pour aller vite, un simple outil (de type promotionnel, par exemple), ou pensez-vous que s’y redéfinit l’antique répartition des forces, ou a contrario que de nouveaux académismes pourraient s’y faire jour et supplanter les anciens, bref que s’y élabore aussi, nolens volens, un certain avenir pour la critique, l’édition, la culture littéraire ?

Lionel-Édouard Martin. Moi, vieille France ? Allons donc, il m’arrive, l’été, de tomber le blazer et de porter des polos col déboutonné – c’est dire ! Et je vous certifie que je ne roule pas en Juvaquatre décapotable, comme le marquis de Cruid dans la Vieille au buisson de roses, vous confessant toutefois que je rêve depuis toujours de conduire une Traction avant – mon côté chef de gang, mettons. Mais rangeons-nous des voitures, puisque vous voulez me faire parler des TIC et spécifiquement de l’Internet. De ce dernier, j’ai l’usage de tout un chacun, banal, auquel s’ajoutent ceux des écrivains dont nous sommes, vous et moi, comme pas mal d’autres. Instrument de promotion, bien entendu – même si je laisse à mes éditeurs, pudiquement, le soin de ce travail : j’y répugne, je ne sais pas faire, j’ai l’impression d’embêter les autres comme on m’embête à m’appeler au téléphone dans l’alléchant dessein de me vendre des fenêtres à double vitrage ou des contrats d’assurance-vie. Et ils y réussissent, mes éditeurs – je pense en particulier à Tarabuste, à Soc & Foc, au Vampire Actif –, et à bon compte, commercialisant directement leurs titres, sans intermédiaire, et en retirant de suffisants profits ; ce qui leur permet de procéder à de tout petits tirages, mais fortement rémunérateurs, et de disposer d’assez de capitaux pour publier, non pas ce qui se vend beaucoup, mais ce qui leur plaît et qui relève de leur niveau d’exigence. C’est un point nodal, j’en suis convaincu : de même que l’avenir d’une certaine agriculture, extensive et de qualité, respectueuse du consommateur, passera par la vente en direct de sa production, de même l’avenir de la littérature, d’une certaine littérature, artisanale, longue en bouche, de haute graisse, passera-t-elle par les mêmes circuits de distribution que l’Internet favorise grandement.

Là, je parle des livres de papier, fleurant bon la cellulose, pesant leur poids de Centaure Ivoire ou d’Olin Smooth. Le livre électronique (tel que l’édite et le promeut publie.net, par exemple) relève quant à lui d’un tout autre sujet, puisqu’il touche au concept-même du livre, appelé à développer d’autres formes que celles actuelles, par le tissage de liens, de renvois à des sites, qui rendront peut-être un jour caduque la description – c’était, dès 1928, peu ou prou le projet de Nadja, par le recours à la photographie ; cela au profit d’autres choses encore à définir, qui, probablement, relativiseront la notion d’auteur en agrégeant à l’écrivain principal d’autres créateurs – en constituant des galaxies d’écriture, en aménageant des espaces de collaboration. Dans cet avenir tel que je le considère, la critique, quelle que soit la nature, réelle ou virtuelle, des livres recensés, jouera comme aujourd’hui le rôle déterminant du prescripteur, auquel s’ajoutera celui, de nos jours presque inexistant dans la presse « papier », dévolu au bouche à oreille et à l’interactivité.

Tout cela – édition, diffusion, critique… – me persuade que l’on avance à grands pas vers l’établissement de communautés littéraires d’un genre nouveau. Faut-il s’en plaindre ? Je pourrais mitiger ma réponse, du froid, du chaud, du oui, du non ; mais le système actuel a suffisamment dégradé, me semble-t-il, la littérature pour qu’on ne puisse espérer qu’en retirer du mieux.

Marc Villemain. Permettez que je termine sur une note un peu plus personnelle, libre à vous de la commenter : un soir que nous dînions, vous avez eu un mot pour regretter qu’aucun critique n’ait jamais relevé que vous, « enfant de Marie », étiez aussi un « écrivain catholique. »

Lionel-Édouard Martin. Quelle belle mule du pape vous faites ! Quelle mémoire, et quelle adresse à décocher le coup de pied traître ! – Il est vrai que, sauf respect, nous sommes, vous et moi, deux baudets du Poitou… Un « enfant de Marie », c’est un enfant qui, pour diverses raisons, a été consacré à la Vierge. Je l’ai été dès mes deux ans – et je le suis toujours, n’ayant pas abjuré : une vilaine primo-infection qui m’avait pris les poumons – « le poumon, le poumon, vous dis-je ! », possiblement à jouer parmi les crachats d’un vieux tuberculeux de nos voisins, c’est du moins ce qu’on suppose dans la mémoire de ma famille. Médecins, spécialistes de tout poil, bien sûr, appelés à mon chevet ; mais deux précautions valant mieux qu’une, un recours à la protection mariale ne risquait pas de nuire à mon rétablissement. Donc : consécration à la mère de Jésus, laquelle, dans ma sous-préfecture d’enfance, a censément accompli quelques jolis miracles, levant en particulier les crues de la Gartempe, notre cours d’eau local aussi capricieux que les biquettes de ma grand-mère. Intercession divine ? Efficacité du traitement ? Toujours est-il que je m’en suis sorti – sans doute pour avoir le plaisir, aujourd’hui, de gentiment converser avec vous…

« Écrivain catholique », me demandez-vous ? Cela mérite une mise au point, et j’ai peut-être été rapide, le bourgogne aidant lors de ce fameux dîner – et fameux –, dans la formulation de ma pensée. Dans aucun de mes livres je n’ai fait l’apologie de la religion, ni même n’en ai développé les aspects sous forme de théorie : sans doute n’en éprouvé-je pas la nécessité, eu égard à l’économie de mes « romans » (appelons-les comme ça),  même si je ne répugnerais pas à le faire, quitte à ce que les « bien pensants » crient haro sur le… baudet et à marginaliser encore un peu plus la vieille bête. Toutefois : mes textes sont imprégnés de ce que j’appelle la « mythologie christique », de références aux épisodes à mes yeux les plus saillants et les plus poignants des Évangiles, tels que celui de la Pentecôte – c’est très évident dans La Vieille au buisson de roses, dont une des scènes principales est directement inspirée par l’avènement du « don des langues » –, tel que celui du chemin de croix, tel que celui de la résurrection. Maintenant, je vous sens titillé par la question du « pourquoi ? » – à moins que ne me trompe ? Non ? Je m’en doutais bien ! Comme je vous l’ai dit plus haut, mon enfance a été corsetée par une éducation catholique – assez lâche, malgré tout, et tempérée dans ses resserrements par l’agnosticisme goguenard de mes deux grands-pères. Du côté de mes « femmes » – j’ai vécu toute ma prime jeunesse entouré de femmes, ma mère, mon arrière-grand-tante, ma grand-mère maternelle, une de mes tantes… –, il en allait différemment, et à demeurer dans leurs jupons – vous pensez, un enfant maladif et malade ! –, je me suis empreint de leur foi souvent naïve et de ces rituels évoqués ci-dessus – qui m’ont, dans leur magnificence, profondément marqué. Ceci – je dis : cette imprégnation lyrique de la chose religieuse – sans doute explique cela. Il paraît qu’ « on ne guérit pas de son enfance » : à cette aune, je dois être un souffreteux, un valétudinaire-né, traînant mon infirmité congénitale jusque dans mon âge adulte… Mais rassurez-vous, si jamais vous vous inquiétez : je me porte comme un charme, et la maladie qui m’affecte est cette « maladie d’amour » dont on sait, quoi que l’on pense de la chansonnette, qu’« elle court dans le cœur des enfants de sept à soixante-dix-sept ans. » Simplement, j’ai commencé plus jeune, comme enfant de Marie – et voilà bouclée la boucle…

Couverture Anais - 1re MOYENNE

Couverture Brueghel

Couverture_la-vieille

 

 

 

 

 

 

3 avril 2012

Jacques Josse - Terminus Rennes

Jacques Josse - Terminus Rennes

 

Je ne connais pas Rennes. Enfin, j'y suis passé. J'y ai passé, plutôt : un concours. Que j'ai raté. J'en garde un bon souvenir, cela dit - de la ville, pas du concours que j'ai raté. Les ruelles du centre-ville, les pavés, les terrasses baignées d'étudiants - et, ce jour-là, de soleil. Mais j'ai toujours aimé la Bretagne. Même un certain celtisme, un qui ferait rugir les purs, les puristes, celtisme de pacotille, même celui-là j'y suis sensible. Et puis Tri Yann, bien sûr. Souvenir d'une longue interview, conditions un peu rocambolesques, fin de concert, il y a vingt-cinq ans, âge d'or des radios libres. Mais Rennes, donc, non ; très peu, très mal. Enfin une fois qu'on a lu Jacques Josse, c'est autre chose : on se sent presque autorisé à dire qu'on connaît Rennes.

On suit son imaginaire de "promeneur désoeuvré" qu'il trimballe tout du long de sa ville, et de sa propre vie, puisque les deux ont partie liée. Josse a cette manière de raconter les choses un peu par en-dessous, un peu par les côtés, sans jamais leur tourner le dos mais comme en leur tournant légèrement autour : c'est le mode réservé aux pudiques, aux délicats, aux poètes. Peu à peu, l'écrivain se fait porte-voix des habitants, des travailleurs, des anciens, de ceux ici qui, comme lui, ont connu l'usine, les horaires, l'ordre machinal, le coup qu'on boit pour se libérer de tout ça, de la chape, et puis la promenade devient carnet de bord littéraire, hommage aux écrivains - qui, donc, Jacques Josse nous l'apprend, furent nombreux, et pas des moindres, à passer par là. Du coup la ville se met à renvoyer autre chose que ce que renvoie, un peu superficiellement, la notion de capitale régionale. D'un pas lent, avec ce regard dont on se dit qu'il se porte, en marchant, sur le sol ou vers le ciel plutôt que droit devant lui, Jacques Josse donne à la ville comme une pulsation tranquille, un pouls. L'allure est paisible, elle en devient presque enivrante, de ces enivrements légers qui impriment à la fois le sourire et cette mélancolie sans tristesse que font naître les choses de l'éternel. Voilà, c'est un peu cela : c'est une sorte de Rennes éternelle que nous livre Jacques Josse, avec les mots confiants de celui qui témoigne et les sensations pures de qui dit à sa ville son affection, ce qu'il lui doit.

Terminus Rennes, Jacques Josse - Editions Apogée

Du même auteur, je conseille également Cloués au port,
son précédent roman paru chez Quidam. J'en avais fait brève mention ici.

 

31 mars 2012

Pierre Terzian - Crevasse

Pierre Terzian - Crevasse


C
revasse met à l'épreuve ce qui détermine, ou devrait déterminer, mon jugement critique ; à tout le moins m'accule (et c'est une bonne chose) à me demander ce qui, de manière générale, me fait émettre tel ou tel jugement. Bien souvent, l'on met notre propos critique à l'abri derrière une sorte d'expertise, on se targue d'une certaine pénétration, d'une certaine expérience esthétique ou littéraire, mais, lorsqu'on est un peu honnête avec soi-même, on n'ignore pas non plus tout à fait qu'il y a derrière tout cela quelques mobiles peut-être moins "objectifs" : nous portons, fût-ce à notre corps défendant, un certain regard sur le monde et l'individu, regard tout à la fois politique, psychologique, inconscient, métaphysique ; nous avons nos tabous, nos gênes : nous ne sommes, en fin de compte, pas libres de tout. Si Crevasse me conduit à formuler, de façon très sommaire, on le voit, quelques interrogations de cet ordre, c'est que je me retrouve dans la position de vouloir défendre un livre sans être bien certain de l'avoir tout à fait aimé. En cela, me dira-t-on peut-être, c'est le signe qu'il s'agit d'un bon livre - ce qu'est Crevasse, en effet.

Je ne redirai pas ici ce que l'on trouve un peu partout, à savoir qu'il s'agit du récit de l'existence d'un homme, disons marginal, esseulé, inadapté, d'origine familiale et sociale assez misérable, qui va, une fois sorti de  sa rude enfance, se colleter avec l'existence comme elle se présentera à lui, laissant les choses se faire quand elles doivent se faire, dans un climat de violence permanente, sourde ou pas. Ce faisant, il va se livrer à quelque chose qui est de l'ordre de la vivisection, ou d'une entomologie du moi, lequel évolue en lui-même, sans que le monde autour (la "société") semble y avoir quelque prise : sans doute, le personnage s'y confronte, le plus souvent pour en souffrir, mais il ne cherche pas la guerre : lui et le monde sont, simplement, incompatibles. Monde qu'au demeurant il comprend très bien : il n'est pas fou, il a des yeux pour voir.

Cette histoire est assez remarquablement menée. Son rythme est parfait - parfait, je veux dire : les temps morts n'en sont pas, et l'action n'est pas que de l'action. Le matériau brut du monde et la psyché du personnage sont pour ainsi dire une seule et même chose. Et puis, bien sûr, il y a cette écriture. Acérée, précise, vindicative, brutale mais pas seulement, plutôt à fleur de peau ; c'est le miracle sans doute de cette alchimie, assez saisissante, que de permettre à des formes poétiques de s'y loger. Une écriture qui se déploie peu à peu : au début, elle donne l'impression d'un muscle froid, c'en est presque déplaisant ; au fil des pages, ce qu'elle peut avoir d'un peu mécanique s'atténue, alors elle devient la seule voie praticable pour juste dire les choses. Pierre Terzian a, c'est le moins qu'on puisse dire, le sens de la formule - cette arme à double tranchant. Il en use avec un peu de complaisance parfois, tel un sniper surarmé. Le propos est viscéral, parfois choc (ainsi qu'on pourrait le dire d'une photo), mais sans doute moins que la manière elle-même, et l'on se demande si l'auteur n'éprouverait pas aussi une sorte de plaisir scatologique à remuer la fange ou à choquer le bourgeois. Mine de rien, notre personnage passe son temps à se trimballer "la bite à l'air", genre de posture qui, parmi quelques autres, donne un tour étrangement viriliste à un livre dont je pense qu'il dénonce au contraire tous les mobiles et tous les effets du virilisme - violences paternelle, familiale, sexuelle, sociale, violence du monde. Bref, je ne parviens pas tout à fait à me défaire de l'idée, quoique la pensant probablement fausse, que nous demeurons dans cette ambiguïté ; ce que je ne sais pas, c'est jusqu'à quel point elle est voulue. Dans un registre très différent, et sous un certain angle, c'est le même type d'ambiguïté que charriait Fight Club : la complaisance apparente de la forme laissait le livre (mais plus encore le film) à la merci de tout et de son contraire : des humanistes de gauche  louaient le film en arguant qu'on soigne le mal par le mal et que c'est en montrant la violence de l'individu et du monde qu'on la combat, tandis que des petits fascistes de tous pays et horizons continuaient, et continuent encore, de porter le film comme un étendard. Les considérants sont, avec Crevasse, bien différents, mais la brutalité de la geste littéraire de Pierre Terzian oblige malgré tout à se poser la question de ce qui passe à travers les lignes. Est-ce à dire qu'il y a un message - et si oui, lequel ? Je n'en suis pas certain ; au fond, je ne crois pas. Je crois qu'il s'agit moins d'édifier que de témoigner (d'une expérience au monde et à soi), et que, globalement, les questions demeurent sans réponse. Ce qui, en l'espèce, me semble plutôt raisonnable. Entendons bien que je n'émets aucune réserve sur ce (premier) roman aussi courageux que singulier ; son rythme, son acuité, son phrasé, la force de persuasion de ses images, suffisent d'ailleurs à susciter nos applaudissements et justifient largement qu'il soit lu. Quant à sa relative incorrection, elle est une médaille dont on ne comprendrait pas qu'elle n'ait pas son propre revers : en l'espèce, cet état d'indécision esthétique et spirituelle dans lequel elle laissera le lecteur intrigué.

Crevasse, de Pierre Terzian, chez Quidam éditeur

21 mars 2012

Maurice Pons - Les Saisons

Maurice Pons - Les saisons


Ne vous méprenez pas sur mes desseins qui sont périlleux. Ce que je dois écrire n'est pas beau en soi. Je puis bien vous l'avouer, ce sont des horreurs que je dois décrire, des horreurs et des souffrances surhumaines - comme par exemple la mort de ma soeur Enina - et c'est à travers cette horreur que je dois atteindre la beauté, une beauté qui purifiera le monde, qui en fera sortir tout le pus, mot à mot, goutte à goutte, comme d'une burette à huile. Après quoi le monde sera meilleur, et vous-mêmes vous serez meilleurs dans un monde plus heureux. Voilà quelle est ma science.
 — Maurice Pons

Je suis verni : je viens donc, coup sur coup, de lire deux authentiques chef-d'oeuvres de la littérature : après être tombé, avec vingt-cinq ans de retard, sur le livre de Baudouin de Baudinat, voilà que je découvre celui de Maurice Pons, Les Saisons - avec un "léger" décalage de bientôt cinquante années...

Siméon, "jeune encore, mais si laid, et d'une laideur si pathétique, qu'on ne lui donnait plus d'âge", débarque, après ce qui semble être un long et douloureux périple, dans une sorte de bourg si miséreux, si oublié de tout, qu'il nous semble à peine possible que des humains l'habitent. Il y en a, pourtant, et d'à peu près aussi délabrés ou mutilés que Siméon lui-même : des gueux, inhospitaliers, brutaux, alcooliques, qui n'en forment pas moins une communauté, avec ses histoires, ses coutumes, son vocabulaire et son bistrot de rien, bouge infâme où, comme dans tout le village d'ailleurs, on ne trouve guère pour mets que de la lentille, et, pour alcool, que de la lentille... Siméon vient d'un lointain si aride qu'il s'y est brûlé comme à des flammes : ici, pour seul climat, on ne connaît que des saisons de quarante mois, deux terribles saisons que se partagent les pluies, avec leur cortège de boues, de miasmes et de maladies, et la neige, qui pétrifie les corps, condamne à la réclusion, parfois à la mort - et on vient les déposer, ces morts, que l'on tire par les pieds, que l'on porte à même le dos ou dans des brouettes, au pied de la Croix de Sépia, sur les hauteurs du village, là où d'ordinaire les habitants aiment à venir déféquer. Ce n'est pas même un purgatoire, puisqu'au purgatoire les âmes peuvent au moins espérer se purifier : plutôt une sorte d'arrière-cuisine de l'enfer - à moins que cela soit précisément cela, l'enfer.

Siméon est l'étranger. Celui qui doit montrer patte blanche ; celui qui, de toute façon, quels que soient les efforts, quelle que soit la durée du séjour, ne sera jamais qu'un souffre-douleur. Il y a bien quelques moments de rémission - mais appelons plutôt cela des espérances déçues. Tout le monde n'est pas mauvais, non, il y a bien quelque chose à soutirer, à sauver, de ces âmes frustes. La veuve Ham, après tout, le nourrit, de temps à autres - comme, négligemment, on remplirait la gamelle d'un chien. Et puis il y a le Croll, borgne, "géant hirsute et dépenaillé", bonhomme à "forte haleine", rebouteux du village ; parfois, il éprouvera un peu d'affection pour Siméon. Il y a aussi Louana, une gamine rieuse et lubrique. Puis Clara, que par accident Siméon aura entraperçue, nue, de dehors, un soir à travers les fenêtres : de cette seule vision naîtra l'amour, car lui n'a pour seul souvenir de la nudité féminine que celui du corps de sa petite soeur, morte avec tant d'autres "cadavres décharnés que les prêtres tiraient par les pieds hors du camp et faisaient jeter dans les fosses." Bref, Siméon a tout pour être un des leurs : du moins a-t-il en partage avec eux d'être misérable et de n'avoir, de la vie, jamais connu que la part d'horreurs. Une chose pourtant le distingue : "... les épreuves et les souffrances abominables qu'il avait subies, il ne les avait assumées que comme une expérience enrichissante, comme une matière première à partir de laquelle il élaborerait un jour une oeuvre. C'est en quoi il s'était, dès l'enfance, singularisé d'entre toutes les victimes : c'est ce regard sur lui-même, et cet espoir, qui lui avaient permis de survivre. En toute conscience, il se reconnaissait le droit de se considérer comme un écrivain, et d'autant qu'il n'avait jamais envisagé d'exercer un autre métier.

Je ne saurais dire, pour trop mal connaître Maurice Pons, quelle furent ses intentions. S'il se lit avec une certaine aisance, ce roman, qu'il ne faut pas craindre de qualifier de sublime, n'en demeure pas moins assez complexe à interpréter. Peut-être d'ailleurs ne faut-il pas chercher midi à quatorze heures, s'imprégner seulement d'une langue évidemment très belle, d'un récit très singulier, et ne pas prêter à son auteur d'autre dessein que celui de raconter une certaine histoire, universelle et enracinée, troublante, avec des personnages qui sont à la fois hors du commun et terriblement humains, l'ensemble prenant les traits d'une sorte de conte noir, d'allégorie de la condition humaine.

Bien sûr, il y a cette question de l'écrivain, de son statut, de sa place dans le monde, la perspective, candide, d'une littérature envisagée comme une possible voie de rédemption, ou, plutôt, comme une voie que l'on jugerait praticable pour, à défaut de transformer le monde, en renvoyer une idée moins attendue - mais pas moins vraie : non que la littérature aurait pour mission de modifier le réel, loin s'en faut, mais qu'elle inciterait au contraire à le regarder d'un autre oeil, d'un oeil apte à en extirper la part peu ou moins visible, enténébrée, refoulée, la part, aussi, secrètement fantastique ou apocalyptique.

Bien sûr, mais c'est assez flagrant pour ne pas y insister, il y a la question de l'autre : l'autre, c'est-à-dire celui qui n'est pas né ici, sur ces terres, qui n'en est pas le fruit naturel, et qui, de ce fait, sera toujours inadapté, inadaptable, livré tout entier à ce qui, même physiquement, prend parfois ici les traits d'un véritable cannibalisme de la société majoritaire.

Il y aurait encore, peut-être, quelque chose qui pourrait avoir partie liée à un souci de rendre de l'humain une image aussi dénudée que possible : qu'est-ce que je suis lorsque je suis nu ? Lorsque je n'ai rien, ou quasi ? Que tout est contre moi, mes congénères autant que les éléments, et que je n'ai pas même de quoi me nourrir, me loger ou me vêtir décemment ? Qu'est-ce qui, alors, reste de moi, de ce qui me constitue comme individu, c'est-à-dire, aussi, comme être taraudé par l'espérance ? C'est à l'aune de l'animal, qu'ils dominent, que les hommes et les femmes qu'on l'on rencontre dans Les Saisons éprouvent parfois leur humanité : les bestioles ne servent à rien, elles ne sont rien - au mieux en trouve-t-on à en faire usage de manière pour le moins inattendue.

Enfin, et je serais assez tenté d'y voir un caractère décisif, ce livre porte un projet esthétique singulier, à lui seul très évocateur. L'horreur en effet cotoie un monde poétique à sa manière : la matérialité fangeuse semble parfois pouvoir épouser une sorte de projet onirique ; nous oscillons entre le réalisme le plus cru et un grotesque de foire du trône, rendus spectateurs de quelque chose qui pourrait être comme le renversement de la féérie ; il y a, autrement dit, quelque chose d'un rire énorme, un rire dont on ne sait trop s'il sort de la gorge du diable ou de celle d'une humanité au bord de son désespoir, donc de sa chute. Nous sommes à la fois devant des humains en loques et devant une humanité qui, fût-elle balbutiante ou malmenée, n'en est pas moins tenace. C'est pourquoi j'ai songé, parfois, et même si l'intention est autre, à l'esprit de La Route de McCarthy - cet autre chef-d'oeuvre que l'on ne peut refermer sans emmener avec soi, et durablement, la sensation de l'impasse où l'homme se trouve, en raison même de ce qu'il est, de ce qu'il ne peut éteindre en lui, et qui n'est pas loin de relever d'un instinct de survie - manière mécaniciste, s'il en est, de désigner la persistance de l'espérance. La dernière partie des Saisons en témoigne d'ailleurs d'une manière définitivement exemplaire, en plus d'être magnifique : le village s'ébroue, part, il a l'idée d'un ailleurs dont il ne sait rien mais qu'il investit des espoirs les plus nécessaires. Songeant à ceux qui ont la chance de ne pas encore avoir lu ce très grand livre, je ne dirai rien, toutefois, de la chute, presque toute entière contenue dans ce mot : "Jamais on ne vit dans l'Histoire l'exemple d'un si confiant exode."

Les Saisons, Maurice Pons - Première édition : Julliard, 1965.
L'édition présentée est celle paru chez Christian Bourgois, 1975.

16 mars 2012

Lire élire - Tribune pour Le Monde.fr

Voici le texte d'une Tribune parue ce jour sur Le Monde.fr, et que je signe donc aux côtés de Philippe Annocque, Claro, Nathalie Lacroix, Laure Limongi, Lionel-Edouard Martin, Vincent Monadé et Romain Verger.

 

Lire élire

lemonde-fr-miniLe Salon du Livre de Paris ouvre ses portes. Depuis 2007, date de son accession à la présidence de la République, Nicolas Sarkozy, contrairement à tous ses prédécesseurs, n’y a encore jamais mis les pieds. Adepte des marathons au Salon de l’Agriculture, familier du Bourget où règne l’ami Dassault, coutumier du Mondial de l’Automobile du camarade Carlos Goshn, il n’aura donc pas trouvé, en cinq ans, une demi-journée, pas même une heure ou deux, à consacrer au livre.

Quoi que les Français décident en mai prochain, l’histoire retiendra que jamais un président de la République ne s’en sera autant pris à la culture – il aura d’ailleurs été le seul à ne jamais en faire aucun cas. Nous gardons en mémoire son offensive idiote contre La Princesse de Clèves (œuvre dont les amateurs de littérature considèrent qu’elle fonde, rien de moins, le roman moderne), offensive qui sonnait aussi comme un lapsus : celui d’une certaine haine de la culture et d’une forme assumée de mépris de classe : comment voulez-vous qu’un(e) guichetièr(e) puisse lire, encore moins aimer, le texte de Madame de La Fayette ? De même que nous gardons en mémoire le déshonneur des attaques du camp présidentiel contre Marie N’Diaye, prix Goncourt, sans que jamais le président de la République ou son ministre de la Culture n’y trouvent à redire. Comme nous gardons en mémoire, encore, la farce avortée du transfert des cendres d’Albert Camus au Panthéon. Chacun complètera la liste à loisir. 

Nicolas Sarkozy a donc attenté à la culture. 

Il a remis en cause l’exception culturelle qui, pour partie, fonde la République. Non content de s’être engagé dans la dérisoire pantalonnade que fut le Conseil de la Création artistique (lequel, en dépit des talents individuels qui le constituaient, se révéla aussi budgétivore qu’inutile), le président-candidat aura mis toute son application à saper l’idée même d’un ministère de la Culture digne de ce nom : le livre, relégué au rang de simple service, ne dispose plus d’une Direction à part entière, tandis que les Directions régionales des Affaires culturelles voient leurs crédits fondre, que les nominations n’ont jamais été aussi discrétionnaires, que les subventions n’en finissent pas de baisser (quand elles ne sont pas supprimées), et que les établissements publics se contentent de souffler dans le sens du vent en singeant les agences anglo-saxonnes. 

En imposant une hausse de la tva (désormais fixée à 7 %), le président-candidat prouve qu’il n’a ni compris, ni même perçu, la fragilité du secteur : après avoir guerroyé contre l’Union européenne pour imposer une baisse du taux dans la restauration, Nicolas Sarkozy aura fait la sourde oreille avec les auteurs, éditeurs et libraires qui, unanimes, continuent de tirer la sonnette d’alarme. Ici aussi, ici encore, le ministre de la Culture, mis devant le fait accompli, n’aura pesé pour rien : inaudible, invisible, impotent, il aura sans doute préféré conserver son poste et continuer d’affaiblir une fonction ministérielle qui n’en demandait pas tant. Depuis, il ne cesse d’ailleurs d’apporter de nouvelles preuves de sa méconnaissance des enjeux, répétant à qui mieux mieux que la hausse de la tva ne représentera guère que 30 centimes d’euros d’augmentation sur le prix de vente d’un livre. Mais qui chiffrera les heures de travail des libraires ? Qui compensera les pertes sèches sur les livres de fonds (l’âme de la librairie) ? Pour la librairie indépendante, pour la petite et moyenne édition, pour les écrivains eux-mêmes, la mesure a des répercussions d’autant plus dramatiques que le secteur souffre déjà des mille effets conjoints de la crise et d’une surconcentration capitalistique qui n’en finit pas de saper l’ambition proclamée de la diversité. 

Ce qui fut à l’œuvre, en vérité, durant les cinq années de ce triste mandat présidentiel, c’est donc un mépris permanent, inégalé, pour la culture, le livre et la connaissance : pour tout ce qui, en fait, ne se consomme pas sur place. Ce qui fut à l’œuvre, c’est l’affaissement d’une République dont les figures tutélaires eurent pour noms Voltaire, Hugo, Jaurès, Blum, Péguy, Bernanos, de Gaulle, Mauriac, Malraux, Sartre ou Lindon : c’était avant que la mystique se dégrade en spectacle et finisse par arborer le rictus de Jean-Marie Bigard ou de Doc Gynéco. 

Le livre n’existe pas en dehors de la Cité. écrire n’est pas un acte éthéré dont le monde serait absent : sans l’être expressément, l’acte charrie aussi sa part d’engagement. Nous ne sommes pas nécessairement d’accord sur tout, nous ne sommes pas pareillement militants, mais nous avons en commun cette conviction : en méprisant la culture, c’est la République elle-même que Nicolas Sarkozy expose ; c’est une certaine idée, non seulement de la France, mais de ce qui fait vivre et tenir les hommes ensemble, qu’il décide de passer sous les fourches caudines de la « profitabilité » financière et de la raison « managériale ». Au moment où il brigue un second mandat présidentiel, qu’a-t-il donc à proposer aux artistes, écrivains, éditeurs et libraires, qui soit de nature à les soutenir et qui ne relèverait pas de promesses seulement destinées à recueillir leur onction (électorale) ?

Il lit, dit-il. Devrions-nous l’élire ?

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Philippe Annocque, écrivain - Claro, écrivain - Nathalie Lacroix, libraire - Lionel-Édouard Martin, écrivain - Vincent Monadé, directeur du MOTif - Romain Verger, écrivain - Marc Villemain, écrivain et éditeur

13 mars 2012

Roberto Bolaño - Un petit roman lumpen

 

Roberto Bolano - Un petit roman lumpen

Bolaño pasolinien

Je ne ferai pas semblant d'être un spécialiste de Roberto Bolaño (1953/2003) : je connais très mal son oeuvre. Aussi ne m'aventurerai-je qu'assez succinctement dans la recension de ce bref roman, le dernier qui fut publié de son vivant.

Son prétexte romanesque est assez simple : Bianca, la narratrice, et son jeune frère, tous deux adolescents, tentent d'organiser leur vie après la mort accidentelle de leurs parents. Contraints par la nécessité de subvenir à leurs besoins, nécessité à laquelle s'annexe sans doute une sorte de trauma, d'accablement plus ou moins latent, ils vont rapidement décrocher de leurs études et se heurter aux impasses d'une existence désormais largement sous hypothèque. Bolaño excelle dans la peinture de ce décrochage social et des errements propres à cet âge incertain, entre indifférence au monde et sentiment de puissance. L'instinct libertaire de l'adolescent ne s'en heurte pas moins aux déterminismes les plus classiques : "J'en suis arrivée à penser que nous allions mourir. Mais notre vie a suivi les paramètres établis avant la mort de nos parents.

Avec son air de rien, avec cette manière d'écriture désossée, sans éclat ni tonitruance, cette façon étrange que le récit a de progresser, façon empathique et distante, tendre et lointaine, Un petit roman lumpen s'avère être un texte assez magique. Pour une large part, cela repose sur cette impression que les choses sont dites de manière un peu accidentelle, en passant, en donnant peu ou prou le sentiment qu'à peu près tous les faits se valent, qu'aucun, finalement, quelles qu'en soient la teneur, l'importance ou la conséquence, ne mérite d'être davantage souligné qu'un autre. Et, en effet, s'il se produit une chose grave, ou un peu décisive, l'on peut se dire qu'il suffit de le mentionner : le lecteur, lui, saura faire la part des choses. C'est bien ce que fait Bolaño, qui s'appuie sur le personnage de Bianca pour porter les choses et leur donner leur profonde résonance. Bianca est un très beau personnage, direct, simple, franc, efficace, très pur finalement, qu'habite une force secrète, intime, puissante et d'une belle densité. Sa manière de vivre, de se projeter dans l'avenir comme de prendre ses décisions au jour le jour, est mûe par un instinct de survie que l'on dirait à toute épreuve. Cette façon qu'elle a de se faire faire l'amour par les deux copains de son frère, la nuit, par alternance, au fil des semaines, sans même que, dans la pénombre et la confusion, elle sache toujours de quel copain exactement il s'agit, cette manière absente qu'elle a de se livrer (est-ce par compassion, est-ce en vertu d'un certain goût ritualiste, de ce plaisir qu'elle peut prendre à faire plaisir, à soulager ces deux hommes que l'on devine à la fois durs et troublés, ou, justement, en raison de cette sorte d'instinct de survie ?), tout cela, disais-je, témoigne d'une intelligence viscérale, instinctive, du monde, d'une compréhension immédiate de ses arcanes - "Alors je me suis regardée dans une glace et j'ai vu mes cernes, ma peau blanche, comme si la lune, qui pour moi brillait autant que le soleil, était en train de me contaminer. Alors j'ai décidé que je n'avais pas à faire l'amour toutes les nuits et j'ai fermé ma porte à clé. La vie, contrairement à ce que j'attendais, a continué toute pareille."

Ce qui va advenir, un peu plus tard, lorsqu'il lui faudra user de ses atours auprès d'une gloire déchue du péplum et du culturisme, séquence digne de Pasolini, elle le vivra dans ce semblable état, avec cette semblable conviction que ce qui doit advenir advient toujours, et que pour cette raison même rien ne saurait être fondamentalement malsain ou condamnable ; c'est là aussi la beauté résignée de ce livre, et le charme final de ce personnage dont on ne saurait dire s'il flotte dans l'existence comme pour se protéger du monde, ou si ce flottement serait la seule manière praticable de s'y mouvoir - et, peut-être, mais sans guère d'illusions, continuer à en espérer quelque chose. Tout le talent de Bolaño est de réussir à donner à cette jeune fille très singulière, dure dans ses choix comme avec elle-même, quelque chose d'une aura de sentimentalité ; une grâce, dira-t-on.

Roberto Bolaño, Un petit roman lumpen - Christian Bourgois Editeur

1 mars 2012

Baudouin de Bodinat - La Vie sur Terre

Baudouin de Bodinat - La Vie sur Terre / Réflexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous sommes - Editions de l'Encyclopédie des Nuisances

Requiem du Terrien

Baudouin de Bodinat


Admettons que le regret exagère la saveur des tomates d'alors, encore fallait-il qu'elles en aient quelque peu ; qui se souviendra, plus tard, s'il reste des habitants, de celles d'aujourd'hui ?

Baudouin de Bodinat

Lorsque nous lisons un livre de réflexions, de pensées, de contemplations - un livre d'esprit -, bien souvent l'on peut, avec plus ou moins de netteté ou de facilité, entre les lignes, en déceler la petite musique, la mécanique profonde ; pressentir la trajectoire qui conduisit son auteur à donner à ses pensées cette forme-ci, cette organisation-là, et non telle autre. Ici, dans cet ouvrage assez époustouflant, ce qui, d'emblée, m'a frappé, c'est le sentiment d'évidence. C'est là une impression très forte, massive, torrentielle. L'auteur nous parle, nous rend témoins de ce qu'il pense, de ce qui le fait penser ainsi, de ce qui se produit en lui pour que cela pense ainsi. N'était une parfaite et exemplaire précision, l'on pourrait croire à une longue (et sublime) improvisation, se vivre nous-mêmes comme les spectateurs d'une pensée qui, quoique éminemment savante et littéraire, jouirait de ce luxe qui consiste à savoir laisser libre cours. C'est d'autant plus remarquable, pour ne pas dire exceptionnel, que ce livre, La Vie sur Terre, chant du crépuscule ou requiem d'un Terrien dévasté par l'épopée moderne, est arc-bouté à l'amour de la langue, chose devenue plutôt inhabituelle en ces contrées réflexives. 

Je ne dirai probablement pas grand-chose de très important sur ce livre qui, lui, l'est incontestablement. Livre à coté duquel je suis donc passé pendant près de quinze ans, puisque le premier tome parut en 1996, la présente édition y ajoutant un second tome, paru en 1999, ainsi que deux notes additionnelles, qui datent probablement de 2008. A ma décharge, il est vrai que cet ouvrage sans guère d'équivalent demeure encore très confidentiel ; et il a tout, en effet, de ces textes que l'on se refile sous le manteau, auquel on accède par hasard, ouï-dire ou aléa. Je saurai moins dire encore, et sans doute cela participe-t-il de ma fascination, si Baudouin de Bodinat a tort ou raison. Il est d'ailleurs singulier d'aller au bout d'un tel ouvrage sans savoir soi-même que penser, sans éprouver soi-même un début de petite certitude, tout juste quelque écho rendu à ses convictions. Mon avis fluctue comme fluctue ma capacité, devrais-je dire plutôt mon appétence, à prendre partie en politique ou à professer sur tel ou tel fait une opinion qui fût suffisamment nette pour que je puisse, non seulement m'en prévaloir, mais m'y tenir. Je ne sais pas, autrement dit, si Baudouin de Bodinat a raison de ne plus pouvoir regarder le genre humain que comme ce "bétail mâchonnant les granulés qu'on lui prépare", s'il ne cède pas à la voluptueuse mais sourde beauté de l'élégie en pleurant les mondes qu'il nous a fallu nier et tuer pour parfaire cette "société totale (qui) ne laisse aucune issue" ; pas plus que je ne sais si l'on peut, à sa suite, regarder la Terre et se dire "qu'il est devenu impossible de distinguer entre le monde objectif et le contenu du cerveau d'un paranoïaque" ; ou que je ne peux moi-même être parfaitement certain de ce qui se passe - ce qui se passe : "ce crépuscule où le monde historique s'achève confusément sans aucun témoin pour en faire le commentaire au micro." Que Baudouin de Bodinat pense bien, et bellement, avec puissance et profondeur, cela, nul ne pourra décemment le contester ; qu'il pense juste, je n'en sais rien. Aussi conservé-je d'abord de ce livre l'impression d'une pensée incroyablement active, mobile, pensée à laquelle la lassitude de l'auteur, qui est d'abord lassitude de ce monde-ci, apporte un heureux contraste de mélancolie rageuse et poétique. 

Je me demande, justement, si, ce que j'aime, ce n'est pas aussi que ce livre vienne flatter quelques-unes de ces vertus réactionnaires dont il est sans doute presque naturel, humain, qu'elle viennent à se déposer en quiconque - dans des proportions et à des degrès divers, sans doute, mais suivant un principe que chacun, je crois, pourrait à moindres frais reconnaître. Réactionnaire ne signifiant pas ici ce qu'un esprit par trop politisé (et non politique) entendrait par là - l'étiquette de l'infâmie, la fixette obscurantiste, le sceau de la bêtise bornée : réactionnaire, donc, renvoyant plutôt de l'esprit humain sa part de lumière voilée, désolée, enténébrée - d'ailleurs, comment le nier : "le monde s'assombrit." Le réactionnaire craint ou abhorre le changement ; pas celui qui démissionne du présent : "Je ne parle pas de ce que les choses ont changé, mais de ce qu'elles ont disparu ; de ce que la raison marchande a détruit entièrement notre monde pour s'installer à sa place. Je ne regrette pas le passé. Non seulement que ce soit vain, mais que c'était aimable à lui d'être un passé ; de laisser ainsi le temps ouvert devant nous et d'offrir à notre curiosité, nos réflexions et nos rêveries, de nobles ruines rencontrées au hasard d'une promenade, tant de belles maisons, de beaux meubles, de Mémoires, d'Historiettes, de méditations, de Vies des hommes illlustres, etc. Je ne regrette pas le passé, c'est ce présent que je trouve regrettable, qui n'aura été que le misérable antécédent des jours synthétiques où nous serons bientôt pour n'en plus sortir." Je vois bien ce qu'à La Vie sur Terre, pourraient objecter le prométhéen, le chef d'entreprise, l'idéologue, le progressiste ou le croyant ; quelque chose que l'on pourrait résumer ainsi : à quoi bon dérouler ces horreurs ? à quoi bon consacrer tant de pages, éventuellement d'intelligence et de lyrisme, à nous dire que l'ancien monde est mort et que le nouveau se meurt ? à quoi bon précher la désespérance ? souffler sur une flamme éteinte ? à quoi bon nous humilier, nous autres qui nous débattons, comme nous le pouvons, avec ce que nous sommes, et sourire au prétexte que "nous reniflons les combustions d'un monde parti en fumées et nous croyons penser." C'est que, cette fois, il n'y a pas de solution. Pour Baudouin de Bodinat, ce que nous vivons n'est pas de l'ordre de la conjoncture - de la réforme gouvernementale ou de la promesse de nouveaux changements. Il n'y aura pas, il n'y aura plus, de temps nouveaux : il y aura ce qui doit advenir, c'est-à-dire ce qui est déjà là, à l'aboutissement de quoi nous travaillons. Quelque chose de superbement spenglerien taraude La Vie sur Terre, mais ce n'est pas tant l'Occident dont il serait ici question que de la métaphysique et de la société des hommes dans leur ensemble, achevant de donner à ce livre un tour plus ou moins cosmologique, exhaussant peu à peu ce qui pourrait ressembler à une doctrine fondamentale de notre nature. 

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Le moins que l'on puisse dire, donc,  est que La Vie sur Terre n'est pas un nouveau Que faire ? Sans doute parce qu'il y aurait, désormais, trop à faire. Et je trouve, en vérité, assez bienvenu que l'on vienne simplement nous dépeindre, nous montrer, nous aider à nous voir nous-mêmes, nous autres qui aimons tant nous extasier devant le miroir de notre génie, à mettre de la perspective, du champ, de l'horizon derrière le plat profil que nous présentons, sans chercher à nous faire croire à l'espérance, regrettant simplement que nous ne sachions pas contourner "ces rues de l'Age de masse en mouvement" et admettre que "la domination produit les hommes dont elle a besoin, c'est-à-dire qui aient besoin d'elle." Nous traversons les siècles en nous échinant à les maîtriser, à leur donner les contours que nous espérons, à tirer de la nature le plus grand profit en croisant les doigts pour le lendemain, et c'est peut-être bien pourquoi on rêverait de le faire lire, ce livre, à nos dirigeants et aspirants politiques : dans l'ordinaire frénésie du temps électoral, "dans le volume sonore général de ces jours si collectifs", on rêverait qu'ils soient sensibles à ce qu'une pensée humaine peut fomenter de plus profondément, viscéralement, passionnément désespérant - puisque s'y profile un avenir d'autant plus impossible que ce sont les hommes mêmes qui l'ont ainsi voulu. Même s'il est vrai que, pour désespérer du lendemain, encore eût-il fallu que nous sussions conserver la faculté de nous y projeter : "sans doute l'avenir est-il une dimension du temps qui nous est complètement sortie de l'esprit : il ne s'étend pas plus loin que les actualités télévisées du lendemain soir et nous attendons qu'on nous en montre les images."

On pense, en lisant La Vie sur Terre, à bien des choses. On se sent, d'abord, montré du doigt. Car même le plus méritant d'entre nous, le plus sensible à la marche des millénaires, le plus résolu à s'extraire de la "raison marchande", ne peut pas, à un moment donné, ne pas se reconnaître dans ce portrait infiniment sombre et défaitiste d'un monde qui a jeté son dévolu sur les promesses du confort matériel et moral au prix, donc, peut-être, de son âme : "Le progrès industriel a confisqué aux hommes le monde sensible et la société du genre humain. Et qu'avons-nous reçu en échange ? Des lanternes magiques animées à distance, de petites autos à conduire soi-même en tournant le volant, des croquettes de poisson faciles à manger, des vêtements doux et confortables avec des élastiques." Mais qu'y pouvons-nous, nous autres individus ? Peut-on décemment reprocher à quiconque de ne pouvoir, seul, porter, assumer, l'histoire des hommes ? Peut-on, sauf à nous ériger en quasi divinités, négliger ce qui nous constitue aussi comme humains : la faiblesse, la fatigue, l'indétermination ? Oui, nous sommes soumis à "l'autoritarisme du changement qui s'étonne de nous voir encore attachés à la nouveauté qu'il recommandait hier" ; oui, "on ne s'accomode de ce que ce présent factice et empoisonné nous offre qu'à la condition d'oublier les agréments auxquels nous goûtions le plus naturellement par le passé" ; et il est vrai aussi que "si nous nous souvenions de ce que nous sommes, notre vaste passé plein d'aventures et l'imprévu que c'est d'être dans l'univers, ces belles fins de journées aux lumières glorieuses nous pousseraient à des actes de désespoir ; soit à nous réunir en d'intraitables conspirations. Mais rien, nous baissons le regard et chacun rentre chez soi." Pourtant, l'intention de Baudouin de Bodinat n'est certainement pas de stigmatiser ce qui en nous est condamné à demeurer veule, inepte ou complaisant : là aussi repose notre part d'humanité. C'est en quoi le propos de Bodinat est touchant : c'est qu'au fond sa rage n'atteint personne en particulier, elle n'est que la rage, triste, dépitée, d'un témoin qui n'a pas plus que nous la musculature de Sisyphe ou l'omnipotence de Zeus. Il persiste, pourtant, à nous observer ; à traquer dans notre existence et dans notre quotidien ce qui, à l'ultime seconde, pourrait encore le porter à modifier son jugement. Le terrible est que cela n'aboutit jamais, que tout au contraire vient le conforter, que rien, semble-t-il, et sûrement pas en nous, ne soit plus apte à nous sauver. Il faut donc se résigner à vivre dans "un monde où il faut construire des toilettes publiques sur les pentes de l'Everest à cause de l'affluence des promeneurs, qui peuvent là comme ailleurs utiliser leur portatif grâce aux réseaux de satellites déployés en orbite basse : "il fait très beau, la vue est superbe !" ; observer avec lui "que les six milliards qu'on est à piétiner ce globe en sont réduits à fouiller partout pour trouver à se sustenter sur-le-champ, comme des affamés à la recherche de racines ou de n'importe quoi et bientôt toute la suite des siècles futurs est mangée et dans l'affolement les Etats en viennent à se disputer à l'arme lourde les derniers gisements de temps fossile, les quelques décennies avariées qui restent" ; à déplorer le temps où "dans la pénombre fraîche du vestibule et les reflets d'eau calme de sa bibliothèque vitrée d'autres mains ouvriraient à leur tour ce volume annoté au crayon dans l'autre siècle ; tel était, dans la vie profonde de l'oubli, l'aimable commerce des morts avec les vivants ; et notre existence touchait par là à une manière d'éternité."

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Keun Chul

Livre de déploration, donc. Ce qui, convenons-en, est assez vain. Car "maintenant que même les Chinois ont des escalators, des digicodes, des cartes de crédit, des gratte-ciel et des maladies pulmonaires ; que même les Papous ont des boissons gazeuses, des parkings, des T-shirts et des radio-cassettes ; que les Eskimaux ont des scooters, des statistiques de suicide et du diabète de type 2", qu'y pouvons-nous ? Mais c'est, précisément, ce caractère vain qui donne à cette prose splendide, à cette pensée souillée au contact du monde, sa beauté presque créatrice. Car vain ne signifie pas que les choses, les mots, soient sans effet. Le fonctionnalisme du temps nous a habitués à ne rien faire, à ne rien écrire, qui n'ait sa projection dans le réel, qui ne conduise à une certaine modification, même infime, du réel. Quitte à lui faire courir le risque de l'incessant mouvement, de la perpétuelle agitation, et alors nous ne sommes plus bien sûrs de ce que nous avons sous les yeux. Sans doute avons-nous nous-mêmes, par désir de faire et d'avoir, interdit qu'on ne puisse plus désormais fixer le réel, témoigner de lui, et "ce nervosisme augmente et contamine l'ambiance sociale d'une complète indifférence quant à la circonstance où se trouve l'humanité." A vouloir à tout prix vivre dans un monde un, régenter les choses de manière à ce qu'elles lui offrent tout ce dont il a le caprice, l'homme a sans doute éteint "tout ce qui faisait aimer cette vie pour ce qu'elle était périssable", et s'est condamné à "la claustrophobie de la société intégrale" dont même l'évasion touristique est devenue un leurre : "et roulerait-on des heures et des jours par des routes ensuite de plus en plus étroites et cahoteuses, ce serait toujours pour arriver en fin de compte chez des téléspectateurs assis à regarder Amour, gloire et beauté en traduction automatique dans leur idiome."

De tout cela, conscient ou pas, l'homme de la rue est malade, ou fatigué. Baudouin de Bodinat s'étonne, s'alarme, de constater sur les figures et dans les comportements humains autour de lui autant d'"altérations de la conduite" de "bizarreries", de "courtes aberrations", d' "appauvrissement du vocabulaire", d' "anomalies syntaxiques et sémantiques", "un je ne sais quoi d'indigence dans le tour que prend la conversation enfermée dans un cercle de notions de plus en plus restreintes", de "rabâchages à chaque fois très convaincus", d' "irritabilités subites, sans raison apparente, peut-être endogène", de "discrètes manies", de "bafouillements" de "susceptibilités vraiment inouïes", de "soupçons compliqués", d "euphories manifestement irréalistes suivies d'abattement" ou d' "indignations morales fatigantes." Ce sont là les maladies du temps, sans doute, mais plus encore les maladies du temps industriel et marchand, "de cette époque qui trouve normal de disposer d'un réacteur nucléaire pour se raser le matin et faire le café ; qui n'imagine pas d'inconvénient à ce qu'on ravage l'univers de fond en comble afin de lui procurer du salami sous blister, de l'antitranspirant et des chemises infroissables ; qui ne s'étonne pas qu'on lui ajoute des rires enregistrés dans sa radiovision, qu'on défriche au bulldozer les derniers restes équatoriaux pour lui fabriquer des meubles de jardin qu'on peut laisser sous la pluie, qu'on lui offre des bases de données en ligne pour faire les mots croisés et des satellites de téléphonie portative pour demander ce qu'il y a au dîner." Au fil des siècles, nous nous sommes peut-être décalés de nous-mêmes, au point d'y installer le siège des nouvelles pathologies - et nous apprendrons, "si l'on ne se sent pas bien, à gérer cette tension sous le nom de stress positif avec une thérapeute behavioriste recommandée par la directrice des ressources humaines."

J'ai aussi pensé, bien sûr, à Melancholia, le film de Lars von Trier. Qui, quelque réserve que sa première partie ait pu m'inspirer, n'est pas loin d'être l'illustration cinématographique, picturale, dramaturgique, de ce qui se joue, se trame dans La Vie sur Terre. La fin du monde, bien sûr. Mais pas seulement. C'est, d'abord, en amont, tout ce qui a pu conduire Baudouin de Bodinat et/ou Lars von Trier, à vouloir penser cette fin du monde ; à essayer d'entrer dans ses raisons, ses raisons autres que matérielles, physiques ou géologiques. Affleurent, dans ce livre comme dans ce film, une espèce de nostalgie sans souvenir pour "un ciel de vieille civilisation dirait-on, lent, mobile, délicat et varié" ; un certain ahurissement devant l'apparent paradoxe de ces "trois milliards d'hommes dessous les barèmes de la "pauvreté absolue" durant que les autres avalent des vitamines pour suivre le rythme des innovations" ; d'étonnement devant ces humains qui, de manière manifeste, revendiquée peut-être, éprouvent "d'abord le soulagement, l'euphorie que c'est d'avoir renoncé complètement à tout et répudié ce moi craintif trituré d'angoisses, de vouer sa vie à la dépossession, d'avoir enfin abjuré toute idée d'en être contrarié."

Le lecteur ne trouvera donc dans La Vie sur Terre, ni recette, ni remède - à ses maux propres comme à ceux du monde. Si toutefois il accepte d'entendre cette sorte de cri, hautement littéraire, hautement civilisé, et de le considérer, certes comme un manifeste contre la raison marchande et l'ornière où elle a mis la civilisation humaine, mais bien davantage encore comme le témoignage d'un état de l'homme et de son âme dans l'histoire, il saura à coup sûr quoi en faire - même, donc, si cela est vain : "Et j'ai pensé à ce sujet qu'en voyant dans les magazines les portraits de ceux-là qu'on estime considérables en toutes activités et qu'on donne en référence à l'émulation (...), qui sont en vainqueurs dans la compétition sociale ; qu'à une époque où ces gens-là sont quelque chose, on se dit, avec un véritable soulagement, que c'est une légitime satisfaction d'amour-propre, un motif d'orgueil, une sorte de grandeur, de n'être absolument rien."

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14 février 2012

Jack-Alain Légèrement survolté

Dashiell Hedayat - Jack-Alain Léger

 

L'est pas de bien bonne humeur, Jack-Alain Léger. L'agaçant génial foutraque trublion des lettres françaises nous revient avec ce que, faute de mieux, on appellera un essai autobiographique - premier volet d'une saga qui, nous dit-il, devrait en compter sept. Que l'on ne s'attende pas à un parcours de santé : J.-A.L retrouve ici la fougue hallucinogène de sa jeunesse plus ou moins rock, plus ou moins free, quand il enregistra en 1969, sous le pseudo de Melmoth et avec les musiciens du groupe Gong, l'album Devanture des ivresses, ce même album qui, cette même année, excusez du peu, obtint le Grand prix de l'Académie Charles Cros, rien que ça, et que CBS ("CBS SS !") retira de la vente au bout de trois jours, réalisant soudain que ce garçon déjà largement possédé par la dépression et la hantise du suicide ne ferait rien comme les autres. Je réécoute, en écrivant ceci, une drôle de chanson, une parmi d'autres, Vous direz que je suis tombé : on dirait du Thiéfaine. Et celle-ci, Le blues interminable de la préposée au chalet d'aisance du bureau d'émigration, qu'on n'aurait pas été plus surpris que ça d'entendre dans la bouche de Boris Vian, de Brigitte Fontaine ou d'Higelin le Jeune. Puis vint Chrysler, deux ans plus tard, le presque tube, enregistré cette fois sous le nom de Dashiell Hedayat - hommage à qui vous voyez. Enfin bref. C'est cette énergie contestatrice, provocatrice et désespérée que retrouve Jack-Alain Léger dans Zanzaro Circus, brillant, touchant, et (nécessairement) inégal.

Jack-Alain Léger - Zanzaro CircusNécessairement, car l'objet de Jack-Alain Léger n'est pas seulement littéraire. Il gueule, fulmine, enrage, règle des comptes (nombreux), s'épanche, s'attendrit, (se) déplore, se nostalgise, se reprend, repart de plus belle : la phrase est chaotique comme ses affects sont sinueux. Reste que c'est brillant, toujours. Et méchant, donc. Derrida et Lacan ne sont heureusement plus là pour entendre. Ni Françoise Verny, la virago de chez Grasset, jamais citée, mais enfin comment ne pas la reconnaître, "la Grosse, vous voyez qui je veux dire, la méchante grosse vache qui prétend régenter à elle toute seule les éditions Grasset" ; et J.-A.L de nous rapporter par le menu cette scène où "saoule comme une vache, de la bave aux lèvres" elle entreprend de pisser, "debout, quoique titubante" sur les chaussures de Christian Bourgois. On peut ne pas toujours sourire à autant de rustique aigreur ; mais ladite aigreur est surtout la marque d'une constitution, d'une sensibilité blessée à vif, débordée, dominante, et douloureuse donc. Pétrie d'un sentiment de culpabilité, d'amertume devant le cours du monde, de révolte devant l'inculture de(s) masse(s). De haine de soi, aussi. De haine de sa maladie, cette maniaco-dépression dont les premières lances le font saigner dès les premiers bourgeons de l'adolescence, et qui emportera tout sur son passage, faisant de l'existence de Jack-Alain Léger une chose dont désormais seule disposera la maladie, qui va décider, jusqu'à aujourd'hui, de son sort, de ses humeurs, de sa capacité à écrire ou pas, de sa capacité à se supporter - ou pas. La vérité pour Jack-Alain Léger est crue, ou n'est pas. Dire tout, ou se taire. Raconter par le détail les fantasmes masochistes de l'adolescence, sa fascination pour les machos en uniformes, "les portraits des beaux Bérets verts, tout pectoraux et maxillaires, parus dans Paris Match" ; raconter l'excitation que lui procure alors "des hommes, des vrais (...), des qui matraquent les crouilles à coups de pèlerine en caoutchouc noir roulée serrée, des qui se font des colliers d'oreilles tranchées au coutelas sur les cadavres ennemis" ; et nous l'écrire, nous le dire, à nous, sur le ton de de la confession faite à sa mère suicidée ; parce qu'il y a bien de cela aussi, dans ce livre, quelque chose d'une confession d'un enfant débordé par son temps - le temps commun, bien sûr, mais plus sûrement encore son temps à lui, ce qui lui demeure inextricable dans ce qu'il vécut et eut à vivre, ce qui, dans son existence, continue de l'entailler. C'est lorsqu'il s'en saisit que les accents de vérité de Jack-Alain Léger ne souffrent plus aucune discussion, tant la mise à nu est intégrale : "Jouissance et mépris de soi. Indissolublement liés.

Zanzaro Circus n'est certainement pas le plus grand livre de Jack-Alain Léger : pour cela, je renverrai plutôt à cet article, où j'évoquais quelques-uns de ses romans (Jacob Jacobi, Le Roman, Le Siècles des Ténèbres). Le roman familial dont il est ici question, sous une forme qui, donc, n'a plus grand-chose de romanesque, constitue pourtant une lecture vigoureuse, impétueuse, viscérale, et, il faut bien le dire, aux antipodes de ce que l'époque adule, J.-A.L., verbe haut et parole franche, réfutant "ce ton compassionnel qui poisse la littérature contemporaine quand elle ne se veut pas trash, hard, crade nihilisme pipicaca, mais mol humanisme à la mie de pain, gnangnan préchiprécha culcul mouliné dans une prose minimale à l'eau de rose." Il faut, pour le comprendre, entrer dans l'urgence de Jack-Alain Léger, urgence qui, sans doute, n'appartient qu'à lui, mais qui le conduit à exercer son art dans un genre auquel il donne là, à sa manière, ses lettres de noblesse.

Jack-Alain Léger, Zanzaro Circus, L'Éditeur

7 février 2012

Brèves de lecture : Christian Gailly & Bertrand Redonnet

Christian Gailly, La Roue et autres nouvelles (éditions de Minuit) / Bertrand Redonnet, Géographiques (éditions Le temps qu'il fait)

Au prétexte de lever le pied critique, je m'en voudrais de ne pas mentionner, fût-ce brièvement, deux lectures récentes.

Bertrand Redonnet - GéographiquesLoin de l'actualité, commençons par Bertrand Redonnet, auteur de Géographiques, petit livre très charmant paru aux éditions le temps qu'il fait. Charmant : l'emploi de ce qualificatif délicat, presque désuet, pourra surprendre. C'est qu'il y a bien quelque chose de cet ordre dans ce récit à la fois drolatique, taciturne et formidablement vivace. L'on peut même, par moments,  y goûter une lointaine délectation dix-huitiémiste ; comme Jacques le Fataliste, qui ne niait pas être "une espèce de philosophe", les personnages de Redonnet, très humbles de tempérament et fort civilisés, sont de bienheureux gaillards que soudent l'amour de l'esprit, un authentique bon sens et un insatiable goût pour la tablée. C'est autour d'elle d'ailleurs qu'ils vont ce soir se quereller, mais comme on ne se querelle plus guère, c'est-à-dire avec estime, considération et franche camaraderie. L'objet de la querelle, si objet il y a, car au fond tous ces hommes font de beaux et grands humanistes, soucieux de l'autre autant que de raisonner avec une certaine hauteur d'âme, serait donc un certain rapport, scientifique ou poétique, à la terre. A l'instar de ce Poitou que Redonnet et moi-même avons en commun, et dont il parle avec de beaux accents de vérité, ces hommes forment "un monde franc où l'embuscade n'est pas permise. Tout le contraire d'un pays de chicane. Seul un pommier de plein-vent, parfois de ses bras noirs, pleure sa désolation sur une plaine immobile." Cette considération géographique, choisie parmi tant d'autres, résume assez bien ce qui anime ces bons vivants qui clament en banquetant l'amour des terres où ils vécurent et font mine de se gourmander au prétexte de désaccords spirituels ou étymologiques. Ce huis clos sans affèterie parvient, comme le recommandait le siècle des Lumières, à nous entraîner dans son élan vital et malicieux, sa bonhommie de façade et son mouvement très enjoué, mais sans que jamais ne se desserre l'impératif d'une pensée qui fût de haute précision. Aussi avons-nous l'impression d'être nous-mêmes attablés, goûtant le vin de Hongrie autant que l'émotion des convives, et de participer à cette sorte de joute qui n'est pas seulement oratoire, mais bel et bien physique, traversée d'éclats, de sourires entendus et de nostalgie. Car, au fond de tout cela, revient toujours chez Redonnet, incessante, obsédante, cette question de l'exil, qui comme on sait constitue le principal sujet de son blog, L'exil des mots. Tout cela passe par la littérature : c'est bien de la langue dont il est ici question. Voilà pourquoi, sans doute, Bertrand Redonnet n'avait, selon moi, jamais aussi bien écrit.

N.B. : Plus récemment, Bertrand Redonnet a fait paraître Le théâtre des choses, évoqué ici.

 

Christian Gailly - La roue et autres nouvellesVenons-en, donc, à Christian Gailly, dont vient de paraître, chez Minuit bien sûr, La Roue et autres nouvelles. Le moins que l'on puisse dire est que les quelques livres que j'ai publiés jusqu'ici ne portent guère de traces de l'admiration que je porte à cet écrivain - preuve, s'il en était besoin, que nos influences passent par de bien insondables tamis. Ecrivain dont il devient d'ailleurs difficile de parler, tant est forte l'impression que tout a été dit déjà - son minimalisme, son écriture en butées et soubresauts, sa filiation d'avec l'absurde, son amour du jazz, sa personnalité effacée, casanière... D'autant qu'aucun livre de Christian Gailly ne nous surprend jamais vraiment. Au fil du temps, on ne le lit d'ailleurs plus pour cela, mais simplement pour le retrouver, lui, son personnage, ses personnages, pour prolonger et perpétuer le joli miracle de nos premières lectures. Pour retrouver sa voix, et, par là, un peu de notre chez-soi. Pour savoir où il en est, pour vérifier. On peut, pour le découvrir, commencer par n'importe lequel de ses livres, tout s'y trouvera déjà. Ce ne sont jamais, dira-t-on, que des petits livres sans histoire, des petites histoires balbutiantes, sans queue ni tête. C'est comme cette histoire de roue qui ouvre le recueil, et que je tiens pour une des plus belles pièces qu'il ait jamais écrites. Pour elle seule il convient d'acquérir tout le recueil - non qu'elle fasse de l'ombre aux autres d'ailleurs, enfin un tout petit peu quand même, parce qu'il y a là concentrée toute la matière et toute la moelle de Gailly, mais ce petit objet est tellement parfait, tellement pénétrant. Gailly a cette manière absolument unique de nous faire entendre la mélodie du temps, l'aléa perpétuel, cet accident incessant où les choses trouvent toujours à se produire, cette insoluble tension que constitue le seul fait d'être mis en relation avec d'autres humains, ou, même, simplement, avec le dehors. Il m'a toujours donné l'impression d'écrire avec les yeux écarquillés dans le vide. De ne pouvoir faire autrement que de regarder passer les choses qui lui passent sous le nez, tout en s'en découvrant parfois l'acteur. Au fond, pour lui, on dirait que les choses vont toujours trop vite. A peine le temps de les voir, de les saisir dans leur mouvement, moins encore de les penser, que, hop, une nouvelle chose chasse l'autre. Gailly passe son temps à éponger ce qui, de l'extérieur, parvient jusqu'à lui ; il est, à sa manière, le réceptacle le plus juste et le plus précis du monde ; et comme cette infinie précision vient d'un grand maître de l'ellipse, le contraste n'en est que plus étonnant, et merveilleux. Il est un des rares à savoir écrire avec cette apparente légèreté, cette grâce un peu vaporeuse, à savoir mettre un peu d'amusement et de facétie dans les choses graves et profondes dont ses personnages nous parlent, et à pouvoir laisser derrière lui autant de traces aussi indélébiles.

24 janvier 2012

Le Magazine des Livres, n° 34 - Janvier/février 2012

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Autant vous le dire, je suis tout spécialement attaché au trente-quatrième numéro du Magazine des Livres, qui paraît aujourd'hui.

- Tout d'abord, je m'y entretiens longuement avec Lionel-Edouard Martin, alors que son nouveau roman, Anaïs ou les Gravières, dont j'ai donc l'honneur d'être l'éditeur, paraît le 14 avril prochain aux éditions du Sonneur. Ceux qui me lisent savent l'admiration que je porte à son oeuvre, et, ce faisant, peuvent imaginer la joie que j'ai de pouvoir contribuer à faire connaître cet écrivain encore si méconnu. Si Lionel-Edouard Martin parle avec la pudeur et l'humour qu'on lui connaît, la conversation très libre que lui et moi avons eue donne une idée assez complète, et en vérité assez inédite, de son rapport au monde et à l'écriture.

- Ensuite, je suis très heureux que Carte blanche ait été donnée à Valérie Millet, fondatrice et directrice des éditions du Sonneur - où j'officie donc depuis quelques mois. Revenant sur la création de cette maison il y a un peu plus de six ans, elle revient, dans un article intitulé Ceux qui passent, ce qui passe, sur un certain nombre d'idées reçues, et interroge utilement quelques-uns des poncifs de la modernité éditoriale. Du Sonneur, j'aurai naturellement bien des occasions de reparler sur ce blog.

Les lecteurs trouveront enfin mes recensions des ouvrages de Tibor Déry (Derrière le mur de briques, éditions de La Dernière Goutte), de Joseph Vebret (Menteries, éditions Jean Picollec), et de Fabrice Lardreau (Un certain Pétrovitch, éditions Léo Scheer).

Je vous laisse découvrir ici le reste du sommaire, particulièrement riche.

8 décembre 2011

Francis Carco - Rien qu'une femme

Francis Carco - Rien qu'une femme
C'est à un nom bien oublié que les Éditions du Sonneur tentent aujourd'hui de redonner un peu d'actualité. On ne compte plus, pourtant, ses innombrables romans, recueils de poésies, pièces de théâtres ou chansons - dont certaines eurent pour interprètes pas moins que Fréhel ou Edith Piaf. Sa trajectoire lui fit croiser les pas d'Apollinaire, de Raymond Dorgelès, Paul Bourget, Jean Paulhan, de tant d'autres encore, et de bien des peintres (Vlaminck, Valadon, Derain...). Enfin, Colette, à laquelle le lia une profonde amitié. Il recevra le Grand Prix de l'Académie Française pour son roman L'homme traqué, avant d'intégrer l'académie Goncourt, deux ans avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale.

L'existence de Francis Carco, puisque c'est de lui qu'il s'agit, fut pourtant moins linéaire et tranquille que ne pourraient le laisser croire ces quelques allusions biographiques. Ballotté au gré des mutations d'un père autoritaire et violent, le jeune Carco n'aura guère eu de domicile fixe avant longtemps. Parti vers ses dix ans de Nouméa, où il naquit en 1886, il aura aussi bien vécu à Châtillon-sur-Seine qu'à Villefranche-de-Rouergue, Nice, Agen, Lyon ou Grenoble - sans parler de Montmartre, où il connut la bohème et arpenta le Lapin Agile de la grande époque. Les bas-fonds n'avaient guère de mystère pour lui, et il n'est certainement pas abusif de considérer que toute son oeuvre en témoigne.

Un personnage, donc, qui pourrait avoir tous les traits de son époque, n'était une sensibilité que l'autoritarisme paternel contribua, et pas que peu, à écorcher. La poésie, très tôt, lui fut d'un incontestable secours, mais l'ensemble de son oeuvre romanesque en porte les traces - ou les stigmates. Y compris, donc, ce roman-ci, Rien qu'une femme, où il est question d'un jeune adolescent qui vit avec sa mère depuis que son père prit la tangente avant même qu'il soit en âge de s'en apercevoir. Mère qui, au demeurant, ne semble nullement chercher à consoler, pas même à compenser, la solitude affective de son fils. Toujours est-il que c'est dans l'hôtel dont elle est la "Patronne" et dans les bras de Mariette, une domestique, qu'il apprendra les rudiments de l'amour, et (davantage encore peut-être), du plaisir sexuel. Car sous ses apparences de parfaite correction littéraire, et dans une langue qui, si elle n'a rien d'exceptionnel, n'en est pas moins rigoureuse et toujours très soignée, Rien qu'une femme n'hésite pas à éplucher la toute-puissance de l'élan sexuel et à faire la lumière sur des pans à tout le moins ombrageux de la psyché d'un jeune homme naïf et tourmenté. Ce fut d'ailleurs une des ambitions (et le plaisir ?) de Francis Carco que de donner à lire des livres qui, sous une apparence convenable, sonnaient gaillardement la charge contre les morales dominantes de son temps. Cela donne un livre assez touchant, où d'implacables considérations sociales viennent s'ajouter aux affres de la détresse intime. Tout cela a un peu vieilli, c'est sûr, et la rumination sentimentale tombe parfois dans un ressassement un peu édifiant. Il n'empêche. Pour peu que l'on soit curieux de l'esprit qui prévalait alors, pour peu aussi que l'on veuille bien entendre ce qui conduisit Francis Carco à sans cesse tourner autour de ces questions parfois scabreuses (la place et la fonction, ici, notamment, de la violence dans l'amour), ce roman laisse traîner un charme qui ne manque ni de soufre, ni de tenue, ni d'authenticité.

Travaillant comme éditeur aux éditions du Sonneur, mes recensions d'ouvrages émanant de cette maison ne seront publiées que sur ce seul blog personnel.

 

3 décembre 2011

Du roman, du vrai

Roland Devolder


On lit depuis quelques temps, un peu partout, dans la presse ou sur Internet, des prises de position, dont beaucoup émanent d'écrivains, sur le roman et son statut, brouillé à force de dilution : le roman serait moribond, à tout le moins, nous dit Philippe Forest, en 
« coma dépassé » ; son appellation même serait devenue trompeuse, et cynique : la mention « roman » en couverture d'un livre permettrait surtout d'en espérer un certain gain - ce que je n'ai jamais pu vérifier par moi-même, mais sans doute cela ne concerne-t-il que les auteurs de grand talent. Et Philippe Forest de s'émerveiller de la volonté (auto)proclamée du roman contemporain de « se tourner vers le vrai », et de louer sa méfiance à l'égard de ceux qui refourguent « au lecteur de façon très peu imaginative les mêmes intrigues stéréotypées avec des personnages de papier-mâché dans des décors en trompe-l’œil. » Cri du coeur, donc : "on veut du vrai !". Et Forest de distinguer enfin, à la lueur des dernières remises de prix et dans une formule qui emprunte aussi bien à la malice journalistique qu'à la souveraineté professorale, mais au demeurant sans doute destinée à faire florès, le roman vrai du vrai roman. Philippe Forest est par ailleurs un excellent littérateur, là n'est pas la question, mais je distingue davantage dans ce type d'assertion une justification de sa propre littérature (échafaudée, le concernant, « sur l'expérience personnelle ») qu'un souci d'étayer une pensée du roman qui fût un peu neuve (qu'importe, d'ailleurs), et surtout fondée. Je sais bien que l'intention n'est pas celle-là, et que le bon mot cherche davantage à marquer les esprits qu'à faire oeuvre de lumière, mais il faut tout de même se méfier un peu d'un mouvement, d'un geste, d'une parole lancée à la cantonade qui, sans en être l'objectif, pourraient inciter à l'érection de nouveaux carcans, d'un nouvel idéal-type, là où s'engouffrent toujours tous les académismes. Bref, d'aucuns semblent s'étonner que le roman n'ait (plus) guère de définition universelle et unilatérale, à quoi je serais bien marri qu'ils se donnassent (eh oui) pour mission de lui en (re)donner une.

J'ai l'air, comme ça, de me moquer un peu. Pas tant que ça. Pour la simple raison que je n'ai sur ces questions pas le moindre début d'opinion, et que je n'aspire sûrement pas à en avoir. À cet instant précis, je ne suis donc pas un « intellectuel » - si tant est que la chose me soit déjà arrivée, mais c'est sans importance. Autrement dit, si j'admets et perçois l'intérêt théorique, historique, sociologique, voire métaphysique de cette disputatio moins neuve qu'il y paraît sur la notion de roman, la vérité est que cela ne m'intéresse pas beaucoup - rien, en tout cas, qui justifiât que mes pensées débordassent (eh oui) du cadre de cette notule. J'aurais même, pour tout dire, tendance à y voir, qu'on me pardonne, une sorte de propos de salon, de divertissement mondain. J'éprouve toujours un peu de circonspection devant ce genre de débat, je me demande toujours quel en est, au fond, le mobile - car il y a toujours un mobile : si vous lisez des romans avec des personnages de papier-mâché dans des décors en trompe-l’œil, vous en savez quelque chose.

Je ne déteste rien tant que tout ce qui vient à verser dans l'anti-intellectualisme : ce pourquoi je mesure aussi les limites de ce que je viens d'écrire. C'est qu'une part de moi, une part disons instinctive, demeure toujours un peu dubitative quand un écrivain se met en tête de fournir une explication à portée générale de ce qu'est ou doit être l'écriture - ou, donc, quand un romancier fomente une comparable ambition à l'égard du roman. La chose pourra surprendre, étant entendu qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même. Mais aucun débat sur ce qu'est le roman ne peut échapper aux scories de l'académisme, fût-il rampant. Je ne crois pas qu'il existe de bonnes définitions du roman, et je ne crois pas que les écrivains aient à se poser la question ; je crois même tout le contraire : que les bons écrivains sont précisément ceux qui ne prêtent pas l'oreille à la rumeur théoricienne, ceux qui par nature pressentent ce que l'ambition théorétique doit aux circonstances ou au goût du jour, ceux pour qui la création d'une forme requiert précisément l'oubli (sans doute relatif, certes) des formes. J'ai donc un propos spontanément, essentiellement, positivement individualiste. J'ai de l'intérêt et de la curiosité pour bien des choses, pour bien des formes, pour bien des genres (et j'ai ma part de mauvais goût), aussi m'attristé-je toujours de tout ce qui pourrait chercher à faire école. La vérité de la littérature, s'il en est une, se passe de toute vérité particulière, grégaire ou corporatiste. L'on ne peut pas défendre l'absolu du geste littéraire en en cadenassant les formes aimables ou estimables, en dressant un catalogue des bonnes et mauvaises manières du roman. Le roman est un mot qu'il est absurde et vain de vouloir définir, c'est un ensemble auquel il ne faut pas chercher à donner des contours. Dans le quant-à-soi de nos lectures, nous savons bien, nous autres, ce qui relève ou pas du roman, nous savons bien, surtout, ce qui appartient en propre à la littérature ou se contente d'en singer les atours. Du mot, donc, je préfère entendre ce qu'il contient et conserve d'incertain - tenant à cette incertitude : elle est le gage même de l'incessant renouvellement du roman, et des heureuses vicissitudes du goût. Écrivains, laissons à d'autres le soin d'élaborer les classifications et les typologies de la littérature : ceux-là, je les lirai, car j'aime qu'on m'aide à comprendre les faits humains. Mais prenons garde, nous-mêmes, pour nous-mêmes, de ne jamais édicter de prescriptions (qui d'ailleurs pourraient nous revenir à la figure), ni de proscrire quelques formes que ce soient : cela, la société, le temps, l'écume, s'en chargent déjà.

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