jeudi 16 juin 2016

Jean-Luc Barré - Dominique Roux, le provocateur

Jean-Luc Barré - Dominique de Roux


L
e 29 mars 1977, Dominique de Roux s’éteignait dans une ambulance, victime d’un mal qui avait déjà emporté deux de ses jeunes frères, la maladie « de Marfan ». De Roux mourait, donc, à quarante et un ans, laissant sur le flanc sa génération, et inachevée une histoire littéraire, éditoriale et politique comme seule la France semble parfois capable de les susciter – et comme on n’en a plus guère vue depuis. Trente ans plus tard, un historien, qui est aussi écrivain, se lance dans la folle entreprise consistant à mettre en biographie l’existence de celui qui, parlant de lui-même, disait qu’il « ne faut pas avoir peur d’être un homme perdu de réputation », et vient exhumer, dans une somme magistrale, l’un des êtres les plus lyriques et les plus subversifs de la littérature française du vingtième siècle.

Qui, pourtant, se souvient encore de Dominique de Roux ? La jeune génération – en partie la mienne – a oublié combien il fut au cœur des affaires de son temps : c’est toute l’aventure humaine, bien plus encore que l’odyssée du monde, qui trouvait chez lui un réceptacle immédiat, réactif, à ses angoisses ; oublié aussi ce que la littérature doit au fondateur des Cahiers puis des Éditions de l’Herne, et à l’inlassable défenseur des grands réprouvés – à commencer par Céline, qui non seulement lui fut un choc, à une époque où la seule évocation publique de l’écrivain était peu ou prou interdite, mais qui ne fut pas pour rien dans sa venue à l’écriture ; oublié, encore, que Pound, Gombrowicz, Borges, Jouve et quelques autres, ne nous sont connus que parce qu’il l’aura voulu. D’une certaine manière, l’époque convenait parfaitement au tempérament de Dominique de Roux, pour lequel il n’était « d’écriture que d’agonie », et qui assignait à l’écrivain véritable de « jeter par-dessus bord les totems et les tabous de la tribu ». Mais d’une certaine manière seulement. Car peu d’écrivains ont semblé à ce point à l’étroit dans leur temps, et désespérés de devoir en être : « Un goéland sans pattes qui ne sait où se poser », écrira-t-il dans La Jeune Fille au ballon rouge. Aussi redoubla-t-il d’ardeur à ferrailler contre son monde, dans une geste que l’on peine à concevoir aujourd’hui tant elle semble transportée, outrancière, hénaurme.

Cela étant, tout devait l’y conduire : on ne naît pas impunément en 1935 dans une famille où l’aristocratie n’est pas seulement vécue comme un privilège légitime mais comme la seule voie possible à une existence qui méritât son titre, une famille où le grand-père, Marie de Roux, était l’avocat et l’ami de Charles Maurras, et où la mère, « l’abbesse », incarna sans doute l’idéal le plus cher au cœur du pétainisme. Or toute la vie de Dominique de Roux se passera à chérir cette généalogie autant qu’à s’en distinguer. Quelque chose en lui d’irrémédiablement altier et fêlé s’est sans doute fabriqué dans ces jeunes années vécues à l’ombre de ses contemporains immédiats et des grandes bâtisses saintongeaises que le soleil, les foins et les escapades en culotte courte viennent embraser. C’est donc dans cet « état d’inaction, d’attente et de disponibilité confinant au défi », tel que le décrit Jean-Luc Barré,  que de Roux passera sa jeunesse ; et le contraste avec l’activisme au bas mot forcené dont il fera preuve plus tard n’est saisissant que si l’on se contente de voir dans cette attente de jeunesse une indifférence au monde – attente qui, comme Malraux, comme Cocteau et d’autres, le conduira à échouer au baccalauréat. Car c’est tout le contraire : le temps de l’indolence apparente constitue le temps de latence nécessaire afin que s’installe une fois pour toute l’attitude devant la vie qui sied le mieux et le plus évidemment à un caractère, le temps où couvent les grandes colères. Ce qu’il y avait d’incontrôlable, de rebelle, d’ontologiquement rétif chez le jeune Dominique ne s’altérera d’ailleurs jamais – et tant pis pour les excès, les outrances, les amitiés discutables, les positions intenables, les haut-le-cœur du petit ou du grand monde. Jean-Luc Moreau a pourtant raison d’insister, dans sa préface à la réédition de L’Ouverture de la chasse, sur le fait qu’on ne saurait sans injustice réduire son talent à sa seule verve pamphlétaire, fût-elle exceptionnelle* : de Roux, c’est une tension irrésolue vers la littérature, insoluble dans aucune chimie du temps. Ses aventures dans le monde, souvent clandestines, toujours rocambolesques, en Angola aux côtés de Jonas Savimbi, en Guinée-Bissau, au Mozambique, dans le Portugal des Œillets, n’auront jamais été mus que par un insatiable désir littéraire. Tous ces exils extérieurs, aux confins des franges de la bouillante Afrique ou dans les dissidences de l’Est, tous mus officiellement par une passion révolutionnaire et internationaliste d’inspiration gaulliste – une étrangeté de plus dans sa trajectoire, lui pour qui De Gaulle incarna d’abord, en Algérie, la figure du traître – ne le mettront jamais dans un état très différent de ses exils intérieurs, lesquels demeurent son état normal. Pour lui, il ne s’agit jamais, ici ou là-bas, que de se mettre « à la disposition d’une façon de voir, d’écouter, d’écrire » : l’Afrique sera tout autant le « lieu de l’action » que l’occasion d’étirer plus encore le « temps intérieur ».

Dominique de Roux - Il faut partir

La densité de ce temps intérieur, conjuguée à une conscience obsédante de la mort, va forger une des œuvres littéraires parmi les plus singulières et les plus inclassables. Il n’est d’ailleurs peut-être pas absolument fortuit que cette biographie paraisse alors que la littérature française contemporaine, certes vivante, n’en semble pas moins traverser une sorte de trou d’air. Car coexiste chez de Roux tout ce qui semble nous avoir déserté : le lyrisme, la passion, l’excès, la rage, la revendication des contraires, le goût des paradoxes, la conscience fébrile de la vacuité des choses, le monde vaste et bruyant, la solitude inébranlable, l’amour des libertés. Rien chez lui ne peut supporter la classification, tout n’est qu’écheveaux indiscernables, entrelacements insolites, métaphores inactuelles. « Entier jusqu’à l’intransigeance et mobile jusqu’à l’ambiguïté », Dominique de Roux circulera librement entre un pompidolisme dont le chef éponyme « sait comment on encule une mouche, comment le 15 août présente ses respects à la Vierge Marie » et les « minets guévaristes des barricades sorbonnardes » qui aboutiront « passé la trentaine, aux échines des marchands », et se heurtera de plein fouet à une société française qui aura fait de l’idéal petit-bourgeois le parangon de la vertu autant que le modèle de son développement économique et social. Et, comme Jean-Luc Barré y insiste, c’est parce qu’il est « l’esprit à la fois le plus engagé et le moins systématique qui soit » qu’aucun différend politique ou idéologique ne sera jamais suffisant à ses yeux pour guider ses choix et ses relations. Aussi nouera-t-il d’invraisemblables amitiés, où se retrouveront sans paradoxe apparent Jean-Edern Hallier, Robert Vallery-Radot (maurassien de haut vol et soutien passionné du fascisme italien, il fut l’un des premiers, au début des années vingt, à remarquer le génie de Georges Bernanos, et entrera finalement dans les ordres après la guerre), Lucette Destouches, la femme de Céline, André Glucksmann, Raymond Abellio ou le sartrien François George, pour  ne glaner ici que quelques noms qui nous viennent immédiatement à l’esprit. Car au final, tout n’est jamais que littérature. « D’abord l’amitié, ensuite la liberté d’écrire ce que l’on pense », écrit-il dans une de ses innombrables lettres au fidèle Georges Londeix : « la reconquête de la parole », pour reprendre la juste expression de Jean-Luc Barré, sera toujours le combat transcendant. 

Je confesse n’avoir découvert Dominique de Roux que récemment, par ses lettres d’exil, magnifiques, publiées dans La Règle du Jeu**. Tout de Roux y est : c’est la même matière vivante, le même mélange euphorique d’amour, de désespérance, d’orgueil et de harassement que l’on retrouve dans ses œuvres. Peut-être fût-ce d’ailleurs une bonne manière d’y entrer. Car c’est là le de Roux qui a fini de faire le tour des choses, libéré dans son pressentiment paroxystique de la fin, le de Roux qui, si jeune encore, a tellement vécu que s’annonce déjà le temps des bilans, des épures finales, de l’affaissement des digues. Les polémiques s’éloignent, s’éteignent, se périment ; ne subsistent qu’une torrentielle ouverture à la vie, la disponibilité inlassable de cet homme qui ne souffrit jamais aucune mollesse et n’eut de cesse de faire de son existence une lutte acharnée pour sa liberté. « Suis-je si double que cela ou est-ce que je suis épris d’espace, d’une vie qui fasse nappe, de la vie tout simplement avec ses étincelles et ses aspérités quand tout nous est empêché sans cesse ? Je ne suis ambigu et obscur que pour ceux qui ne comprennent pas et qui me veulent collé à leurs problèmes », écrit-il à Christiane Mallet, à quelques semaines de la mort ; il lui dit aussi « rêver d’un monde sans heures, tournant le dos à toute l’énergie abjecte que l’on consacre à l’utilité », et ce mot résonne comme un leitmotiv, chez lui que le monde pourtant impliqua tant, qu’on affubla de tous les maux, qu’on regarda comme un maoïste de droite, un nostalgique de l’ordre colonial, un indécrottable royaliste, un maurrassien mal défroqué, et que l’on alla jusqu’à soupçonner d’être le chef de file d’un nouveau fascisme international – l’idée fait rétrospectivement sourire, mais, à la décharge de ses adversaires d’alors, son plaisir à cultiver la provocation fut tel, pour ne rien dire de ses positions et de ses amitiés, que le plus averti des observateurs pouvait légitimement, dans le feu de l’action, s’y laisser prendre. De Roux n’était qu’un passionné de la liberté, épris d’une sorte d’ordre et contempteur de toutes les censures, et c’était une passion inclassable, mortifère autant que vitale, intime autant que subversive. Écrire, c’est-à-dire « apprendre à vivre quotidiennement la tragédie profonde de sa propre disparition » aura été la seule aventure d’importance. Sur son écriture venaient se coller les miasmes du monde, ce monde trop vaste à l’écrivain du temps intérieur, trop exigu à l’esprit qu’empoigne la grande aventure, celle de l’humain, l’humain petit, pathétique et plein d’espoir. Définitivement, les cosmologies de de Roux étaient incompatibles avec les aspirations de la société raisonnable, lui que traversaient tant de fulgurances, ces ultimes miettes du festin adolescent qui se déposent du temps qu’on souffre de tout et qu’on ne s’apaise de rien. 

Si une biographie se donne pour objet de saisir un être dans le plus grand éventail de ses possibilités, de le serrer jusqu’en lui-même, alors celle de Jean-Luc Barré figure parmi les plus abouties. La masse de documents exhumés, ces centaines de lettres inouïes où de Roux invective, se désole, milite, espère, aime et déteste, ce souffle sans fard ni bornes que l’on se prend à rêver d’entendre de nouveau dans la littérature contemporaine, donnaient autant de matière au biographe qu’elle en compliquait la tâche : voilà un défi relevé avec élégance et finesse ; et ressuscité celui qui, finalement, aura peut-être été le dernier des grands romantiques de notre temps.

* Dominique de Roux, L’ouverture de la chasse, Éditions du Rocher.  
Livre paru pour la première fois aux Éditions de l’Age d’Homme en 1968.

** La Règle du Jeu, n° 27, 15ème année, janvier 2005, Grasset.

Article paru dans la Newsletter des Livres n° 57 – Fondation Jean-Jaurès – Juillet 2005

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mercredi 25 mai 2016

Icare au labyrinthe : le road trip de Lionel-Edouard Martin


Icare FB

© Frédéric Stucin

 

On sait ici tout le bien que je pense de Lionel-Edouard Martin, et l'admiration que j'ai pour son oeuvre - bien avant, donc, d'avoir le privilège d'en être l'un des éditeurs. Depuis une petite dizaine d'années (depuis, je crois, Deuil à Chailly), je n'ai de cesse de clamer ici ou là que cette oeuvre n'a rien à envier à celle de ceux que l'on reconnaît d'ordinaire comme nos plus grands prosateurs - quant à ce qui est de sa poésie, même s'il a pu m'arriver de la commenter, je laisse à des connaisseurs plus chevronnés le soin de l'évoquer.

C'est au romancier que je me suis donc surtout et toujours intéressé. Ce fut, d'abord, affaire d'écriture : j'avais découvert en le lisant quelque chose où j'entendais les grandes leçons de la littérature "classique", mais dans une forme et des modalités spécialement charnues, carnées, préhensibles pour ainsi dire, et qui me laissait entrevoir aussi une très enviable liberté de mouvement, de ton, de registre - quelque chose comme une autonomie propre ; enfin, j'admirais cette manière si sensible qu'il avait (qu'il a) d'évoquer ce que nous appelions naguère les "provinces françaises" sans jamais, au grand jamais, titiller la tentation régionaliste, et en parvenant même, gageure parmi les gageures, à tutoyer une sorte d'universel de la sensation et du sentiment. Mieux qu'un grand romancier, donc : un grand écrivain.

Icare au labyrinthe, qui paraît donc aux Éditions du Sonneur, constitue ce que lui-même appelle en privé le dernier volet de sa Trilogie des jeunes filles.

Dans Anaïs ou les gravières, où Lionel-Edouard Martin prolongeait, détournait, presque pastichait l'univers du roman policier, le narrateur faisait mine d'enquêter sur une jeune fille assassinée.
Dans Mousseline et ses doubles, avec ses allures de fresque ou de saga, notre jeune fille traversait le siècle français, montait à Paris et y découvrait la littérature et la passion amoureuse.
Enfin voici Palombine, héroïne d'Icare au labyrinthe, jeune femme tout ce qu'il y a de moderne, contemporaine même, facétieuse, enjôleuse, boudeuse, intuitive, frivole et spirituelle. Elle parle à la mode du jour, donne du mou aux manières, déleste les coeurs mélancoliques et cultive joliment l'esprit railleur. Le narrateur, littérateur vieillissant et nostalgique qui lui fait traverser la France en voiture, est d'évidence fort sensible à ces charmes qu'elle est assurément loin de méconnaître. Mais qui est-elle, finalement, cette Palombine ? Existe-t-elle au moins ? Rien n'est moins sûr, et c'est l'un des aspects les plus brillants de ce livre que de réussir à incarner un personnage tout en donnant à penser qu'il n'est que pur produit de l'imaginaire du romancier (“je n'oublie pas qu'elle est ma créature, je la perce avec facilité”).

L'auteur sculpte son personnage, sculpte Palombine, et c'est au travail de création de cette chair que le lecteur assiste :

   Je la désirais jeune, d’une jeunesse blonde et ferme, avantagée par la nature, désirable  – mon double opposé.
    Bientôt, la silhouette, d’esquisse, s’étoffa : je la voyais dans ma tête, mais sans pouvoir la dire.
   Je compris soudain ce qui lui manquait : l’épaisseur d’une histoire. Un corps est toujours une conséquence, il ne sort pas ex nihilo du moule. Comme le pain raconte le blé, des labours aux semailles, du germe à la moisson, de la meule au pétrissage, bras rouges de l’homme à la charrue, blancs au fournil, je me devais d’emporter Palombine dans un récit pour lui donner la consistance, le façonnage indispensable à sa vie parmi la mienne.

On le voit, dans le jeu de création se niche pas mal de mélancolie, laquelle est traitée avec cette forme de dérision qui est aussi une manière de poser le doigt sur ce qui éloigne des rives de la vie, et dont le narrateur souffre secrètement, intimement. L'enthousiasme de la jeunesse, la mélancolie de la vieillesse : ces deux caractères ne s'opposent pas tant qu'ils s'embrassent, se lient, se croisent, se nourrrissent l'un l'autre. D'où le jeu, d'où l'humour, d'où l'ironie, voies naturelle de cette mise en abyme.
Palombine, assise à la “place du mort”, étudie une carte Michelin en égrenant des noms de lieux-dits :

   – Comment tu fais pour te souvenir de trucs aussi bancroches, La Brequeille, Coubladour, des noms pareils?
   – Je me relis. C’est juste une trentaine de lignes plus haut.

Ce qu'il y a de très beau dans ce roman, c'est cela : tout ce qui persiste à lier, relier ces deux êtres qu'en apparence tout oppose. Que le vieil homme ait un faible pour la jeunesse, voilà qui ne surprendra personne ; il était moins évident que cette jeune fille aussi moderne trouvât autant d'agrément à la présence du vieil homme. Or, Lionel-Edouard Martin a su montrer que la chose était possible : que les générations ne s'opposent peut-être pas autant qu'on veut bien le dire, et qu'elles s'épient plutôt, se dévisagent, se jaugent dans un mouvement mutuel d'apprivoisement. D'où la grande beauté, la grande sensibilité de cette relation.

Cette Palombine est décidément un bonheur pour l'écriture de Lionel-Edouard Martin : elle lui apporte une fraîcheur, une énergie, un rythme qui lui permettent de jouer avec lui-même et ses propres marottes, elle l'accule même parfois à une forme de légèreté qui, loin d'affadir ou de normaliser ce que son écriture recèle traditionnellement de sensible et de délicat, lui donne ici tout son contraste. Sa nostalgie, du coup, perd un peu de la mélancolie qui y était enfermée, pour se muer en un sentiment nouveau, fait tantôt d'amusement, tantôt de curiosité, tantôt de sentimentalité. Et il faut bien le dire : parfois, Mousseline lui cloue le bec.

LEM - Icare au labyrinthe


  - Pour en savoir plus, feuilleter ou commander le livre, cliquer ici.
  - Visiter le site de Lionel-Edouard Martin

 

jeudi 12 mai 2016

Bernard Clesca - Sans adieu

 

Bernard Clesca - Sans adieu


Mourir de ne pas mourir

Vingt années pleines et entières sans publier un livre : vingt années que l’inconsolable de la perte seul est venu clore – par ce récit, donc, qui est peut-être l’exercice le plus difficile qui soit pour un homme : « dire à une mère défunte ce que l’on n’a pas su exprimer à temps. » Car il y a quelque chose de l’exorcisme dans cette parole qui reprend la plume  pour dire un amour qui semblera à certains dépasser toute mesure commune. Il faudrait d’ailleurs se demander pourquoi il existe tant de livres d’hommes sur les pères quand il en existe si peu sur les mères. D’autant que celui-ci ne s’autorise aucune distance, aucune fantaisie, aucune ironie, toutes techniques d’évitement dont les hommes ont coutume d’user, afin de se convaincre, peut-être, de leur aptitude particulière à demeurer maîtres d’eux-mêmes et de la situation. Ce n’est pas nécessairement machisme ou virilisme entêtés, mais plus souvent le signe d’une pudeur et d’une impuissance à rougir, qui plus est vis-à-vis d’une mère pour qui l’homme restera jusqu’à la fin un enfant et auprès de qui lui-même aura toujours l’indicible fantasme de tenir son rang. Bernard Clesca ne s’embarrasse d’aucun de ces prudents psychologismes. Et c’est une force de ce livre bâti sur une telle nécessité que de tenir tout pathos à distance sans jamais sacrifier une once de la parole que cet amour a fait naître. 

En refermant ce livre, on pressent qu’il s’agira du dernier : rien, dans cette parole, ne semble en relation directe avec ce qu’il convient d’appeler une démarche littéraire. Le souffle de l’amour, la nécessité de l’exorciser (et d’exorciser, au passage, « l’implacable cruauté de cet engin de terrassement qu’est la machine gériatrique ») semblent éloigner l’écriture de toute volonté de maîtrise et de toute ambition stylistique – toujours plus ou moins entachée du soupçon d’esthétisme. Sans doute est-ce le propre de tout écrivain que de nous le faire accroire. Mais c’est qu’ici chaque mot est comme une pièce arrachée au rocher d’amour où il a fallu la prélever. « Comme je suis né d’elle, je mourrai d’elle » : ce n’est pas là parole en l’air. Car c’est sa propre mort que Bernard Clesca préfigure, et, autant le dire, espère, en racontant celle de sa mère – cette mort « regardée, approchée, embrassée, accompagnée des mêmes paroles d’amour que de ton vivant ». 

Le travail critique oblige à dire que les saillies contre « l’horreur hospitalière », aussi viscérales, blessées, et sans doute salutaires soient-elles, affectent parfois un récit que l’on aurait peut-être préféré mû par la seule désolation d’un amour désormais sans partage possible. Mais on pensera aussi le contraire : que, précisément, la charge, rude, portée contre le système gériatrique, n’est que l’autre manière, la colérique, la révoltée, de dire toujours la même chose : le sentiment de l’injustice suscité, non par la mort en soi, mais par « l’égocentrisme des vivants », lequel « s’accompagne souvent d’indifférence envers leurs défunts et d’ironie pour ceux de leurs proches qui s’adonnent à un rituel de mémoire » ; et, au bout du bout, redire l’éternité d’un amour par-delà vie et mort, fût-il « face à notre tombe ».

Bernard Clesca, Sans adieu, éditions Fayard
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°2, février/mars 2007

 

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lundi 2 mai 2016

Nicolas Cavaillès - Les huit enfants Schumann

 

Nicolas Cavaillès - Les huit enfants Schumann


“... ces petits animaux hantés qui n'évoluèrent que dans les jeux d'ombre et de clarté d'une forêt clairsemée, à la lisière du noir et du blanc, reproduisant malgré eux le chaos d'aspirations et de névroses que leur père avait magnifiquement échoué à ordonner, ces enfants ne s'appartenaient pas plus que les autres, marionnettes dénaturées de leurs géniteurs et du destin, poupées déguisées enfermées dans une maison close, ne jouant qu'avec les bibelots qu'on leur avait mis entre les mains, ne s'exprimant qu'avec les clichés dont on avait gâté leur cervelle affamée ; mais ils purent très tôt pleurer la perte de ce fragile état de non-appartenance à soi qui dans leur cas ne mua jamais, comme il l'aurait dû, vers l'invention de soi ; il ne leur resta plus dans cette impasse qu'à pleurer la force invisible et superbe qui les y avait conduits.

Avec Les huit enfants Schumann, Nicolas Cavaillès (prix Goncourt de la Nouvelle pour Vie de monsieur Leguat, prix Gens de Mer 2015 pour Pourquoi le saut des baleines), récidive dans cette forme brève dont il devient, au fil des livres, l'un de nos prosateurs les plus accomplis. Il s'intéresse cette fois, non pas tant au compositeur Robert Schumann, ni même à son épouse Clara, à propos desquels bien des choses déjà ont été écrites, qu'à ses huit enfants, héritiers malgré eux d'une mère que l'on savait déjà intraitable et d'un homme pour qui la musique était la vie même.

L'ouverture de ce texte est un peu étonnante, et même étonnamment potache pour un livre aussi sensible : y est en effet dressé un parallèle avec l'autre Robert Schuman (un seul n), père fondateur, avec quelques autres, de notre moderne Europe ; cela dit, je ne saurai en juger plus avant, puisque l'on croit comprendre, entre les lignes, que l'auteur pourrait prochainement s'intéresser à ce presque parfait homonyme... À suivre, donc.
Mais, bien sûr, l'essentiel n'est pas là. Car je serai assez tenté de dire que, comme en contrepoint à ces huit portraits, à ces huit destins singuliers (et souvent douloureux), c'est aussi et d'une certaine manière la figure d'un absolu artististique qu'esquisse Nicolas Cavaillès. Ce que l'on comprend en effet, en lisant ce petit livre que l'on sent écrit à fleur de peau, c'est non seulement qu'aucun des enfants Schumann n'a pu vivre en dehors de l'ombre du grand homme, mais que cette ombre même a recouvert presque entièrement leur existence - la présence souveraine, et c'est peu dire, de Clara, y contribuant assez fortement. La question posée, fût-ce en filigranes, est donc aussi de savoir si, pour un artiste de cette envergure, il est possible de vivre sous l'empire, voire l'emprise de son art, tout en prêtant attention à la trivialité de la vie, au prosaïque de l'existence, en veillant aux états d'âme ou tout bonnement aux besoins de son entourage proche : de vivre, pour le dire d'un mot, en bonne intelligence avec le commun. La question, qui vaut bien sûr pour tout grand artiste, musicien ou pas, semble atteindre son apogée avec Schumann, incarnation d'un romantisme à dominante mélancolique. Nicolas Cavaillès ne répond certes pas à cette question, que d'ailleurs il ne pose pas expressément, mais le lecteur ne peut sortir de ce livre sans ressasser l'imposante fragilité de ce colosse aux pieds d'argile, ni sans s'interroger sur le prix à payer d'un tel génie - pour lui-même et les autres, donc.

En sus de la belle empathie que manifeste Nicolas Cavaillès à propos de ces huit enfants déchirés entre l'admiration dûe au père et l'impossible invention de leur propre existence, et auxquels il parvient à prêter en peu de pages corps, voix et âme, en sus même de l'élégance très ferme, très sereine de son écriture, c'est aussi dans cet entreligne-là que réside la beauté profonde de ce petit livre - dont il n'est d'ailleurs pas interdit de sortir avec un léger sentiment de frustration, tant on se dit que la destinée de chacun de ces enfants pourrait à soi seule justifier un roman. D'autant que le livre s'achève sur un très bel épilogue, lequel (nonobstant une saillie peut-être pas tout à fait nécessaire sur un certain usage moderne de la musique), achève de donner à ce texte une ampleur, une richesse, une hauteur de vue dignes de tous les éloges.

Les huits enfants Schuman, de Nicolas Cavaillès - Editions du Sonneur
Lire la présentation sur le site de l'éditeur

Mes recensions d'ouvrages des Editions du Sonneur, où j'officie comme éditeur, 
ne sont publiées que sur ce seul blog personnel.

vendredi 8 avril 2016

Claro - Cosmoz

Claro - Cosmoz


Le verbe des commencements

Autant accepter d’emblée l’échec d’une herméneutique traditionnelle pour un tel livre : il faut savoir modestie garder. Si la chose était même possible, cela nécessiterait un appareil critique et esthétique absolument incompatible avec le format ordinaire d’un journal ou d’un magazine – fût-il aussi libre que celui du Magazine des Livres. En écho à cette œuvre, donc, cette philologie impossible, maladroite, une philologie de fuite, de parcelle et d’esquive. Disant cela, je me protège très certainement des foudres diafoiresques, mais ce que je veux dire, surtout, à celui qui lira cet article, au lecteur qui aurait la chance de n’avoir pas encore pénétré dans CosmoZ, c’est qu’il peut se préparer à une aventure peu commune, probablement sans grand équivalent en France.

Aventure qui est d’ailleurs tout autant littéraire que poétique et métaphysique, ce qui achève de la rendre infiniment touchante et personnelle. Car je peux bien le dire : j’appréhendais l’excès de forme, l’implacable structure, l’excès de jeu et le génie froid ; je redoutais que la matière fût travaillée par une trop grande appétence conceptuelle, qu’elle fît entendre trop fort la petite musique, parfois exagérément cérébrale, des avant-gardes – ce moment où la sympathie réfléchie pour le moderne bascule dans l’affectation moderniste. Je commettais une erreur, et j’ai plaisir à la reconnaître. Aussi ai-je été en tous points ébloui, et touché, par CosmoZ, jusqu’à l’état, exsangue, où le livre m’a laissé, ce moment de vide terminal qui vient après les mille éruptions métaphoriques, les accumulations sonores et les rudes saillies, les éboulements successifs de sens que provoquent cette longue errance à travers l’histoire et le saisissement devant une langue qui ne résiste à aucune torsion.

Il faut, pour cela, se laisser aller un peu. Vouloir être débordé, bousculé, joué par l’écrivain, quitte à ne pas toujours bien comprendre ce qu’il fait de nous, à ne pas distinguer autant qu’on le voudrait sa panoplie et ses outils – comme, au fond, les humains sont le jouet de l’ombre qui appelle. L’intellection seule ne suffit pas à comprendre CosmoZ, du moins à en apprécier l’infini des recoins, sa poésie nourricière, le lointain noyau de folie intime où le livre s’en va presser, brasser les sensations. Alors seulement j’ai pu suivre Dorothy et les siens sur ces voies de brique jaune qui mènent aux extrémités du monde et de l’existence – ce monde qui n’est pas en crise, mais qui est la crise, la tornade même. Claro avait donc le génie nécessaire pour (ré)animer les personnages du Magicien d’Oz, leur donner une incarnation qui fût à la fois incroyablement fidèle et renouvelée ; recommencée, à l’instar de ce monde dont on ne saura donc jamais, précisément, comment il commence, mais dont on peut bien deviner ce qui le terminera. Même s’il est dit que « la légende ne sait pas comment finit le monde, tout comme elle ignore la façon dont il a commencé. La légende ne sait que relever la jupe et confier au caniveau l’image de ses plis intimes. » L’impression que me donne CosmoZ, s’il me fallait la résumer (chose impossible), ce serait d’enfoncer la tête dans une existence qui n’en est pas tout à fait une (puisqu’on ne saurait ainsi qualifier ce qui se révèle aussi incertain dans ses fondements qu’inepte dans sa trajectoire). Mais c’est notre existence. Notre existence d’hommes dans un monde où « la colère de Dieu n’est qu’une allumette. » On a parlé d’anti-utopie, d’anti-féerie, et il y a de cela bien sûr, même si le préfixe est un tantinet militant. Cosmoz m’apparaît plutôt comme une déambulation, joueuse mais atterrée, dans les décombres du réel. Moyennant quoi, ça grince, ça racle, ça frotte aux entournures, et le rire, carnassier, vibre au son d’une langue gourmande et cannibale ; enfin la dérision s’ajoute et se conjugue au malaise – car après tout, ce monde est un monde de mort. Mais il faut bien rêver – peut-on, d’ailleurs, seulement s’en empêcher – : « oui, il y avait un monde, un autre monde (dans lequel les gestes ne laissaient pas de trace appuyée, au sein duquel les pensées n’engendraient pas nécessairement des actes. »

Il est difficile de ne pas accoler le nom de Claro à ceux de Pynchon, Gass, Vollmann et quelques autres, à la gloire desquels le moins que l’on puisse est que ses travaux de traduction ont ardemment contribué. Moyennant quoi, il est naturel que ces lourdes références contaminent jusqu’à l’accueil fait à ses propres romans. Sans doute s’agit-il de suggérer qu’on ne traduit pas impunément la grande aventure américaine, ce qui va sans dire. Pourtant, l’image qui s’est spontanément imposée à moi fut d’abord celle d’une éprouvette où s'amoncelaient, s’accouplaient, tragiques et gais, le Jonathan Safran Foer de Tout est illuminé, le Swift des Voyages, le Rushdie des Versets, le Guimarães Rosa de Diadorim, pour ne rien dire d’un certain penchant shakespearien pour l’apocalypse, une certaine tentation cosmique. Autant de références dont certaines surprendront peut-être jusqu’à Claro lui-même, mais peu importe. Car Claro est un créateur d’univers. C’est autant plus remarquable qu’il part d’un univers existant, engendré du très libre cerveau de Frank Baum, en 1900, à l’embouchure du siècle donc – et dans ce seul fait on ne peut s’empêcher de voir, peut-être de chercher, un sens. Claro se montre aussi attentif aux grandes masses temporelles et spatiales où l’on résume d’ordinaire l’Histoire qu’il est précis dans ce qu’il dit de sa matière même, du périple chaque fois recommencé de l’humain. Il manie avec autant de lyrisme et de précision le gros réel pansu des faiseurs de monde que la misère charnue des tranchées de la Grande Guerre (« après ça elle ne vit plus que des hommes mâchés, régurgités, fracturés, calcinés, des visages aux reliefs aberrants, n’entendit plus que des voix fendues par le milieu, à peine retenues aux cordes vocales par des fibres de cri »), excellant à faire parler la petite voix des désanimés et à exhausser leurs murmures. Ceux d’Oscar Crow, par exemple, qui n’a seulement plus la mémoire de lui-même. Ainsi, tenant son journal (bouleversant), dans sa cellule d’hôpital psychiatrique, il a cette phrase, si belle, et qui, si elle n’est pas la plus symptomatique du style de Claro, n’en est pas moins, pour moi, comme un concentré du secret esprit qui anime cette invraisemblable et remarquable fresque : « Je vais aller m’asseoir sur ce banc et je verrai bien qui l’emportera, du vent ou de moi. »

Claro, Cosmoz - Editions Actes Sud
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 27, novembre/décembre 2010

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mercredi 23 mars 2016

John Cheever - Le ver dans la pomme


John Cheever - Le ver dans la pomme


Sublime ennui

Le vers dans la pomme 
est de ces livres dont il serait aisé, et peut-être opportun, de dire le plus grand bien. Nous nous inscririons alors sans trop de risques dans les pas de John Updike, Saul Bellow, Raymond Carver, Vladimir Nabokov ou Philip Roth, pour ne citer que les plus illustres de tous ceux qui ont encensé John Cheever – et que la quatrième de couverture répertorie avec obligeance... De fait, nous chercherions en vain quelque défaut que ce soit à ce recueil, et de manière générale à cet auteur, mort il y a vingt-cinq ans et objet d’un culte de son vivant même. Car voilà un écrivain qui a tout pour satisfaire un certain goût européen, ou disons une certaine esthétique européenne de la littérature. D’un genre d’élégance devenu plutôt rare, l’écriture de John Cheever s’attache à des univers un peu désuets, plutôt distingués, bourgeois, aristocratiques, volontiers romains, et les dissèque avec force détails et sans faute de goût, avec une distance et un humour aussi aérien que sardonique, d’esprit d’ailleurs bien plus britishque typiquement américain. Bref, Cheever est un écrivain qui, s’il était davantage traduit et mieux connu, se verrait assez vite honorer en Europe du statut de classique, et cela d’autant plus qu’il manifeste, et revendique, un goût prononcé pour les paysages, les atmosphères, les invariants familiaux et psychologiques, et qu’il n’use d’aucun gadget ni ne tombe dans aucune facilité narrative. « Pourquoi est-ce que je préfère décrire des cloches d’église et des nuées d’hirondelles ? Est-ce puéril, est-ce une mentalité de carte de vœux, un refus saugrenu et efféminé de regarder les choses en face ? », fait-il dire à son personnage dans Les Bijoux des Cabot, nouvelle qui clôt ce recueil et s’y distingue.

Il y a donc quelque chose de délicieusement irréprochable dans ces nouvelles, dont la profonde intelligence, qui plus est, pourrait désamorcer le plus ombrageux des critiques. Le seul problème, qui n’est pas secondaire, est que l’on s’y ennuie ferme. C’est un ennui assez sublime, qui ne dispense pas du plaisir à prendre une bonne leçon de style, mais le fait est qu’à la longue, on cherche un peu désespérément un ressort autre que l’amusement de l’auteur à décortiquer ces mêmes et sempiternels univers familiaux et quotidiens, fût-ce pour mieux faire apparaître l’irréductible solitude de ceux qui n’y adhèrent pas naturellement. Sous couvert de quelque petite intrigue sans importance, l’écrivain ne cesse en fait de polir et d’ajuster son style. Lequel est assez magistral, en effet, mais cette excellence-là ne suffit pas toujours à nous dissuader de bâiller. Écrites avec un goût prononcé pour la digression naturaliste et pour la circonvolution sociologique, excellemment traduites (mention spéciale à Dominique Mainard), ces nouvelles nous offrent donc un bon aperçu des univers et des visions de John Cheever, même si la compilation opérée ici relève parfois de l’insondable mosaïque. Enfin l’on ne peut pas ne pas évoquer cette manière, sans doute assez moderne, de laisser les histoires s’achever comme elles viennent, et cette façon un peu guindée de ne pas les clore. Certes cela désarçonne au début, mais cela finit aussi par devenir prévisible, et parfois un peu artificiel. Du coup l’on pensera à Raymond Carver, qui avait ce génie-là, mais chez qui on sentait que le souffle se brisait sur quelque chose d’époumoné, de viscéral et d’exténué qui, ici, finit par nous manquer.
John Cheever, Le ver dans la pomme - Editions Joëlle Losfeld
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Dominique Mainard
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 12, octobre/novembre 2008

mardi 15 mars 2016

Pierre Charras - Quelques ombres

 

Pierre Charras - Quelques ombres


Ça cache quoi, une ombre ? 

Sous ses airs un peu désinvoltes, le nouveau recueil de Pierre Charras se déguste aussi vite que son charme sensible distille ses effluves. Au départ un peu expectatif, voire chagriné que l’écriture, à force de concision, ne se mette pas davantage en danger, j’ai fini par m’apercevoir que j’avais bu ces huit textes comme du petit lait, et que leur doux clapot avait réussi à m’éloigner des embruns du monde. On pourrait d’abord se croire dans tel ou tel de ces petits fragments intimistes à la mode, où le lecteur étouffe à force de recroquevillement lacrymal. Mais non, il n’en est rien : Charras sait écorcher en profondeur tout en rendant les choses aériennes. 

Toutes les nouvelles ne sont pas d’égale valeur mais, de l’une à l’autre, l’ensemble installe un climat qui fige le petit rictus amusé du départ en une grimace lestée de mélancolie désoeuvrée. Jusqu’à ce dernier texte, Le Vent mauvais (allusion au discours du maréchal Pétain, le 12 août 1941 : « Je sens se lever depuis quelques semaines un vent mauvais »), dont on aura toutefois le droit de s’agacer du propos un tantinet édifiant. Mais le texte est sauvé par un sens de la dramaturgie, une naïveté de ton et un sentiment de délitement du monde qui sont autant de marques du travail littéraire de Pierre Charras.

On le préfèrera toutefois lorsqu’il assume cette forme de naïveté poétique qui, au fil des livres, identifie ou qualifie son œuvre. Ainsi dans la nouvelle intitulée À une passante, où un photographe découvre, en travaillant dans sa chambre noire, qu’une des jeunes filles du groupe dont il a réalisé un cliché était nue. Ou encore dans Pas d’école, peut-être la plus touchante de ces huit nouvelles : des parents, démolis par une vie qui n’offre aucun espoir, décident d’abandonner leur enfant dans les jouets d’un grande centre commercial. La simplicité et la sensibilité du récit lui donnent son évidence, son naturel, avant de se résoudre en une ellipse très bienvenue, et d’une manière qui ne fut pas sans me rappeler ce grand film de Michael Haneke qu’est Le septième continent. C’est ainsi que les quelques ombres qui traversent le recueil de Pierre Charras nous suivent plus longtemps que ce à quoi nous nous attendions.

Pierre Charras, Quelques ombres - Editions Le Dilettante
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°7, novembre/décembre 2007

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mardi 1 mars 2016

Antoni Casas Ros - Chroniques de la dernière révolution


Antoni Casas Ros - Chroniques de la dernière révolution


La morale du chaos

Si l'honneur d’un écrivain est aussi de savoir sortir des rails où il posa son écriture, alors, sans conteste, de cet honneur, Antoni Casas Ros est digne. Il n’est d’ailleurs pas un de ses livres où il ne manifeste le souci constant de se mettre en danger et de forer à la source de son texte : la prise de risque est consubstantielle, non seulement à son travail, mais probablement à l’idée même qu’il se fait d’une œuvre littéraire. Je n’ai donc guère été surpris que Chroniques de la dernière révolution témoigne, et comme jamais, de cette ambition, revendiquant à tours de bras ce que l’on pourrait appeler une esthétique, donc une morale, du chaos. Outre son style et son étonnante construction, dont je veux bien considérer qu’ils revendiquent le sceau du dit chaos, je m’interroge, toutefois, quant au sens à donner à cette fresque qui louvoie entre dénonciation du réel, révélation cosmique et prosélytisme révolutionnaire.

Chacun en conviendra, le monde part à vau-l’eau : nombreux, d’ailleurs, pensent qu’il court à sa perte. C’est précisément cette perte que les hérauts de Chroniques de la dernière révolution veulent accélérer, afin, disent-ils, de le sauver : « Il y aura de grands désastres, mais c’est la seule chance que nous voyons pour que la planète ait un futur à travers la fin d’une folie généralisée. Le chaos est la seule issue. » Les révolutionnaires se font une règle de faire passer « les émotions après l’action », ils tiennent des discours chauds mais leurs pratiques sont aussi froides que le marbre : à cette aune, ils se distinguent assez peu de leurs prédécesseurs dans la révolte. Mais qui sont donc ces nouveaux et preux chevaliers ? Des jeunes, de simples lycéens, enfants d’un capitalisme désormais mondialisé, de l’iPod, de la deep ecology et d’une liberté sexuelle enfin recouvrée depuis que l’on promet de terrasser le sida. Sans nullement en faire mystère, Antoni Casas Ros fonde et enfante sa vision sur ce qui taraude et obscurcit notre monde (crises financières à répétition, violences endémiques, délire sécuritaire, cataclysmes naturels) pour tenter d’en imaginer la sortie. Les religions, les idéologies et le progrès technique ayant tour à tour ou concomitamment échoué à réaliser leurs prophéties, c’est donc à la jeunesse du monde, apatride et hyper-connectée comme il se doit, qu’il revient de mener à bien l’authentique révolution – la dernière, s’entend. Tout cela est résumé à traits grossiers, mais c’est bien ce qui constitue le décor, voire la substance, de ces Chroniques.

Casas Ros a une vision du monde dont on peut dire qu’elle est à la fois cosmique, massive et cinématographique. J’ai pensé, par bien des traits, à ce que Maurice Dantec avait pu faire de mieux, ce quelque chose un peu froid et rageur qui teintait ses luxuriantes Racines du Mal. Mais on pourrait tout autant penser au Michel Houellebecq de La possibilité d’une île, et pas seulement parce que la narration s’organise autour des journaux intimes des différents acteurs du drame, mais parce que s’y manifestent la quête incessante d’un ailleurs enfin délesté de ses oripeaux civilisationnels et l’espérance d’un temps essentialiste, fût-il arc-bouté sur une geste technophile. On pourrait même lorgner du côté des Assoiffées de Bernard Quiriny qui, s’il se polarisait sur un futur féministe, n’en tirait pas moins prétexte des grands ratés de l’Occident pour esquisser un nouveau monde – sans que l’on soit tout à fait certain qu’il fût plus habitable. Tout cela pour souligner l’ultra-contemporanéité de ce qui se joue dans ce nouveau roman d’Antoni Casas Ros : si l’on y retrouve quelques fulgurances de l’onirisme poétique et un peu fantastique qu’on lui connaît, s’y lovent aussi, comme dans les ouvrages précités, une semblable impression de malaise dans la civilisation, un même type d’insatisfaction métaphysique, où puisera donc une pensée qui tendrait aussi vers le politique. Si l’on peut toujours prédire, et après tout pourquoi pas, qu’une révolution est à venir, terrassant les grandes infrastructures du monde occidental, invitant l’homme à se retrouver (« faire enfin un avec un être humain, les âmes mélangées à la chair »), voire posant les bases d’un nouveau mysticisme et d’un monde où « tout tente de communiquer en échappant à une règle arbitraire » au prétexte qu’« il n’y a pas de frontière entre les humains et la matière », nous avons ici moins à faire à la longue et patiente maturation d’un projet de gouvernance qu’à l’expression d’un trouble spirituel, même habilement maquillé en programme révolutionnaire.

Autrement dit, Casas Ros me paraît plus fantasmatique que prophétique, moins visionnaire que symptomatique. Quand le McCarthy de La Route témoignait, et avec quelle beauté sépulcrale, d’une désolation devant l’humanité finissante, Chroniques de la dernière révolution fait son beurre d’une certaine divagation post-humaniste, adepte d’un primitivisme rédempteur et romantique en diable. D’où, peut-être, cette perpétuation revendiquée de l’adolescence, son énergie clandestine, son attirance pour la quincaillerie souterraine, son naturalisme sexuel, son spontanéisme organique frisant la tentation scatologique, sa complaisance, non pas tant dans la mort en-soi que dans le mortifère. Le propos de Casas Ros, très politique, s’adosse à une métaphysique qu’un Artaud (d’ailleurs cité, et qu’on imagine assez bien proclamer, lui aussi : « La terre est mouillée, pénètre-la ! ») n’aurait pas renié, et dont il résulte une sorte d’éloge de l’immaturité politique. « Assez des demi-solutions, assez des discours moralisateurs, assez des idéalistes qui veulent sauver le monde du chaos. La perversité humaine, la vanité, l’orgueil, l’argent, le pouvoir sont les vrais moteurs du monde. Une solution : la dernière révolution ! Le chaos ! Ensuite, peut-être, l’homme pourra tirer parti de l’extrême destruction et renaître. » : voilà bien une dialectique mille fois rebattue dans l’histoire des dynamiques révolutionnaires. Qu’elle soit juste ou fausse, puissante ou répulsive, dangereuse ou salvatrice, bref que l’auteur y adhère ou pas n’est pas ce qui m’importe : l’important est que le roman se fasse le vecteur résolu, exclusif, de cette vision, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne s’embarrasse, ni de nuances, ni de vétilles. C’est à ce titre un roman presque militant, quasi partisan – grandeur et injustice comprises : s’il y a une évidente bêtise conservatrice, on prendra bien soin de taire toute forme de sottise révolutionnaire.

Chroniques de la dernière révolution continue cependant à déployer quelques images belles et fortes dont Casas Ros a le secret, à l’instar de ce « sein [qui] flotte dans l’eau du caniveau, emporté comme une barque fragile. » Tout comme j’aime sa manière de circuler à travers les vestiges d’un monde où l’« on peut échanger un iPhone contre un morceau de porc cru, une volaille, quelques légumes. » Ou de montrer en quoi aucun monde, pas même le plus immatériel ou le plus éloigné de la sensation tellurique, ne saurait être inaccessible au sentiment poétique : « Cette pose éternelle, le temps aboli, une main sur le pubis, l’autre dans la chevelure bouclée. Les respirations s’accordent et l’espace m’aspire tout entier. Je vois la terre de loin, comme sur Google. » Aussi, peut-être ai-je le tort de m’appesantir sur son versant disons plus politique, versant dont je suis à peu près persuadé qu’il ne constitue pas la priorité profonde de son auteur. Mais, en s’y frottant malgré tout, et pour des raisons assurément très nobles mais qui, je le répète, ne me semblent pas appartenir en propre à son univers, tant littéraire que philosophique, Casas Ros a pris le risque de nous ramener un peu maladroitement à la crudité du réel (fût-il à venir), quand l’onirisme très singulier de ses précédentes œuvres contribuait peut-être davantage, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, à préciser, approfondir et aiguiser la critique de ce même réel. Aussi, le tissu où il a tramé cette échappée libre dans ce qui travaille l’époque apparaît-il un peu rêche, trop peu resserré, sa fibre dualiste lui donnant parfois une texture un peu rugueuse. Là où Jésus sacrifiait sa vie pour racheter les péchés du monde, les nouveaux révolutionnaires sacrifient la leur pour racheter le monde qui est le péché même : si le vieux et beau thème de la corruption par la civilisation a de beaux jours devant lui, il fait ici l’objet d’un traitement dont on ne pourra évidemment pas nier la grande originalité, mais qui marquera peut-être moins les esprits par sa justesse littéraire que par son ambition panoptique. t

Antoni Casas Ros, Chroniques de la dernière révolution - Editions Gallimard
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°32, septembre/octobre 2011

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vendredi 19 février 2016

Marie Simon - Ce que j'appelle jaune

 

Marie Simon - Ce que j'appelle jaune

Jouer le jeu, prendre de l'importance, atteindre la délivrance, la sienne, et la lui offrir. Elle, elle ne se doute de rien. Elle n'imagine pas d'où l'on revient, elle ne se souvient plus qu'elle ne voulait pas d'enfant, elle pense seulement à tout ce qu'elle voudrait ne pas me transmettre.

La première pensée qui m'est venue, à mesure que j’avançais dans la lecture de Ce que j’appelle jaune, le nouveau et second roman de Marie Simon, n’est pas une pensée à proprement parler littéraire : je me suis dit d’abord que c’était assez beau, que ce serait assez beau, pour l’enfant à naître, pour l'enfant devenu grand, de lire, bien des années plus tard, les mots de sa propre mère, ces pensées, ces sensations, ces interrogations qui, alors, la taraudaient, tous ces mots consignés par elle alors qu'il n'était encore qu'en gestation. Mais on me dira peut-être que ce serait faire fi du pouvoir et de la souveraineté de l'invention, du romanesque, de la liberté de l'écrivain, ou encore que rien ne prouve qu'il s'agit là du récit intime, singulier, authentique, d'une vérité biographique. Et l'on aura raison. Du moins sur le principe. Car Ce que j'appelle jaune est-il vraiment un roman ? Sans doute s'en donne-t-il l'allure, les manières, cette forme de tension sourde, souterraine, le sens de la composition, du chapitrage, le jeu sur une temporalité que l'on tient, retient, étire ; toutefois il est difficile, voire impossible, en le lisant, de se défaire de la sensation, très forte, que l'on suit là le cheminement d'une intimité ébranlée. Et qu'importe, après tout, en effet, si Marie Simon a tout inventé, ou qu'au contraire elle a tout puisé dans sa chair et ses ressentis, puisqu'elle a décidé d'en faire le prétexte, la source et l'origine d'un texte littéraire, le vecteur de réinvention de son rapport au monde, et peut-être de sa propre langue.

Je me souviens d'un roman qui m'avait fait énormément rire (je me revois, même, littéralement pleurer de rire en le lisant) : Le Divin enfant, de Pascal Bruckner, que j'avais lu au moment de sa parution en 1992 (Bruckner n'est pas un immense romancier, mais son imagination, en l'espèce, m'avait réjoui au plus haut point.) L'auteur y racontait l'histoire de deux jumeaux, foetus gavés de connaissances dans le ventre de leur mère, doués des sciences les plus universelles, capables de se jouer des concepts philosophiques les plus élaborés, et même de rivaliser avec Dieu ; devant l'état et le spectacle du monde, l'un d'eux se résolvait à ne pas sortir de ce si confortable ventre, non tant pour se protéger des humains que pour mieux les instruire et les ridiculiser. Nous avions affaire ici à un roman de penseur, d'intellectuel, ce pourquoi il était facile de rire, tant le rire peut constituer une réponse valide au spectacle du monde.

Si l'on met de côté le fait que, dans le texte de Marie Simon, c'est aussi l'enfant à naître qui parle, raisonne, observe, témoigne, manipule, et que la mère n'est finalement pour lui que l'instrument de sa venue au monde, rien de tel dans ce roman qui ne se donne pas pour intention de faire rire (loin s'en faut), ni pour ambition de jouer avec l'aventure humaine, mais d'habiter l'intériorité d'une femme s'apprêtant à donner la vie, d'une femme éprouvant “seulement” la nécessité de repenser son existence à l'aune de ce qui s'apprête à lui arriver, et qui est un bouleversement biologique autant qu'un événement métaphysique. À cette aune, il est probable que bien des lectrices comprendront, partageront, à demi-mots ou pas, ce qu'elle décrit avec une minutie assez implacable, faisant alterner l'espérance et le découragement, la joie et l'amertume, les sensations heureuses du corps comme celles, troublées, résignées, de sa transformation. Où elle en fait toutefois un texte d'une autre ambition que le simple rapport de la femme à sa propre maternité, c'est que rien n'est tu, ici, de ce que, dans son cas propre, cet événement induit : une vie nouvelle, soit, mais, mieux ou plus que cela, une authentique seconde naissance. Ce qui peut-être paraîtra assez commun mais, dans le cas présent, la naissance de l'enfant va permettre à la mère de renaître à elle-même en redéfinissant sans concession les contours de sa vie, passée et future - et comment, ici, ne pas songer au mot fameux de William Wordsworth : “L'enfant est le père de l'homme.” Le passé, c'est l'humiliation : la maltraitance d'un père, l'indifférence d'une mère, la mort d'un aimé, la lâcheté d'un géniteur. C'est cette humiliation que, contre toute attente, la jeune femme enceinte va sentir s'évanouir, se dissiper ; et c'est sur cette terre de cendres, au beau milieu de ce paysage désolé, que va naître, non seulement avec l'enfant mais avec sa complicité active, la possibilité d'un avenir, la capacité recouvrée à se délester du poids de l'histoire, à poser (et imposer) les conditions d'une vie nouvelle - d'une renaissance.

Si je suis parfois resté un peu à côté de la stricte expression littéraire, s'il m'a semblé par moments que l'écriture était par trop fluide, trop immédiatement contemporaine, peut-être presque trop tangible, et quelle que soit par ailleurs la netteté, voire la belle crudité de certaines images ou sensations, il n'en demeure pas moins qu'on ne peut qu'être touché par l'obstination, la pugnacité, le soin apporté à la verbalisation de sensations et de sentiments aussi complexes, multiples et parfois contradictoires. S'il se dit parfois de l'accouchement qu'il est une délivrance, alors il me semble en effet que ce texte de Marie Simon n'est pas loin d'en constituer une ; c'est d'ailleurs assez courageux de sa part que de dire et d'écrire aussi nettement tout ce que le sentiment de maternité peut charrier, sans rien taire de ses doutes, de ses amertumes, parfois de ses rancoeurs.

L’on pourrait penser que tout cela est peut-être un peu nombriliste, et sans doute y a-t-il dans ce récit romancé quelque chose de l’ordre d’un ressassement individuel. Au demeurant, la singularité de cette parole est parfaitement revendiquée ; surtout, ce ne serait pas très juste, à tout le moins partiel, d'y insister : car au-delà de l'effort de mise à distance du fait biographique (dont témoignent par exemple un certain jeu sur les mots, un certain goût pour leur rythme), on a surtout l’impression de toucher ici à quelque chose de beaucoup plus vaste, en tout cas impropre à toute réduction testimoniale. De fait, ce qui, dans ce roman, prend en effet tous les traits d'une absolue singularité, se révèle-t-il comme une manière très sensible de penser l'universalité maternelle.

Marie Simon, Ce que j'appelle jaune
Sur le site des éditions Léo Scheer

jeudi 4 février 2016

Vincent Duluc - Un printemps 76

 

Vincent Duluc - Un printemps 76
La foule leur demandait d'être sales, avait en détestation les maillots immaculés des précieux, elle voulait voir la sueur et la peine, elle ne payait pas pour s'évader mais pour s'identifier, elle cherchait dans l'effort des autres la reconnaissance du sien, s'accrochait à ce miroir et envisageait une appartenance de l'ordre du travail et de la ville, un cousinage entre ceux qui extrayaient le charbon dans la nuit des entrailles de la terre, et ceux qui couraient sous la lumière.

Il ne va pas être aisé, rédigeant cet article, d'échapper au piège que Vincent Duluc a su déjouer dans son livre : la tentation d'exhausser quelques souvenirs intimes qui ne serviraient pas spécialement le propos mais mettraient seulement un peu de baume sur une certaine nostalgie. Car pour celui qui serait né au mitan des années 60 et à qui l'épopée des Verts, ce triomphe aux airs de tragédie, fit battre le coeur plus que de raison, c'est tout un pan (révolu) de l'histoire, celle de la France autant que la sienne propre, que cette lecture fera remonter à sa mémoire. Et si Vincent Duluc n'est pas avare en notations personnelles, sans doute est-ce pour éprouver un peu du plaisir de sentir ce qui persiste en lui de l'adolescence, mais surtout, et là est le charme profond de ce récit très sensible, pour nous rappeler d'où nous venons, ce que nous étions, et par là conserver et transmettre ce qui se jouait : “Ce que le football cachait le mieux, c'était le crépuscule d'une certaine culture du travail et du loisir ouvrier."
Car ne nous y trompons pas : Un printemps 76 n'est pas un livre sur le football. Bien sûr, on y croise nos (mes) idoles : Jean-Michel Larqué, Dominique Rocheteau, Christian Lopez, Dominique Bathenay, Gérard Janvion et les frères Revelli, Ivan Curkovic et les autres ; la rousse crinière du peu causant Robert Herbin, lequel mena le club à sa gloire ; ou, plus atypique encore, Roger Rocher, qui descendit dans les mines de charbon pendant dix ans avant de devenir le président de l'AS Saint-Etienne, de trébucher sur une “caisse noire” et de terminer sa carrière derrière les barreaux (François Mitterrand lui accordera la grâce présidentielle.) Mais la toile de fond d'Un printemps 76, c'est l'époque tout entière.

Epoque dans laquelle Vincent Duluc, qui dirige aujourd'hui la rubrique foot de L'Equipe, replonge d'un élan vif que viennent teinter parfois quelque langueur, quelque mélancolie, un peu de causticité ou d'humour sur soi, de nostalgie enfin, bien sûr, pour cette époque qui n'était pas d'or mais qui nous faisait sentir vivants ; l'espérance n'était pas close, on pouvait croire au mouvement, à une émancipation sociale, géographique, culturelle, et si l'avenir ne promettait plus guère d'être radieux, au moins le plein emploi avait-il encore ses chances ; on sent, à le lire, combien Vincent Duluc l'a aimé, ce temps nourricier, combien il a aimé en être, combien il résonne encore en lui, et tout ce que sa sensibilité lui doit.
Il n'est pas stéphanois alors, sa ville c'est Bourg-en-Bresse ; Lyon, plus proche, passait pour la capitale naturelle, mais l'Olympique lyonnais, obstinément coincé en milieu de classement, ne faisait pas vraiment rêver : la capitale, la vraie, où chacun portait ses yeux, c'était Saint-Etienne, la ville noire : dans le “chaudron” de Geoffroy-Guichard, s'incarnait rien moins qu'un certain “orgueil français”. Saint-Etienne, ville sombre, fuligineuse même, au sens premier du terme, célèbre pour son charbon, sa manufacture d'armes et de cycles (Manufrance, dont on voyait flotter les immenses calicots arrimés aux gradins du stade) ; sans compter que la ville avait vu naître un autre grand, Bernard Lavilliers, qui a toujours su en chanter l'âme. Vincent Duluc nous ramène au temps de la télévision en noir et blanc, quand on ne savait jamais quelle chaine allait diffuser les matchs, ni même s'ils seraient diffusés, si bien qu'on écoutait ça peinard au fond de son lit, le poste collé à l'oreille, Jacques Vendroux sur France Inter, Eugène Saccomano sur Europe 1 (juste avant le Wango Tango du père Zégut, sur RTL...) ; le temps où il fallait rembobiner nos cassettes audio avec un stylo Bic et beaucoup de soin pour remettre Hotel California au début, bref, l'époque où on trouait les pots d'échappement de nos 103 pour nous donner des frissons de motard et où, dans les boums, on donnait, parfois recevait, notre premier baiser en dansant un slow sur Sister Jane de Taï Phong. Nos rêves étaient ordinaires, modestes assurément, mais c'était des rêves concrets, et sans doute plus lyriques qu'il y paraît. Le football, là-dedans, n'aurait peut-être rien été sans les Verts. On s'y est mis pour eux, par amour d'eux, pour nous sentir à leur unisson, et, lyrisme pour lyrisme, nous nous vivions comme des acteurs de leur ascension, pas loin de penser que c'est en nous que ceux-là puisaient leur énergie et leur talent ; et comme Vincent Duluc, nous sommes nombreux sans doute à pouvoir dire : “J'ai dormi plusieurs nuits avec mon premier ballon de cuir, et même pour aller jouer quelques minutes sur la pelouse familiale, je mettais mes premières chaussures à crampons moulés, des Rivat noires à semelles blanches." Le football faisait rêver, mais pas seulement pour des raisons footballistiques ; et il était bien plus proche alors de ce que Jean-Jacques Annaud en montra dans Coup de tête, (1979, avec Patrick Dewaere) que des chimères clinquantes et autres inepties people qui dorénavant en font un sport parfois moins populaire que de masse - consommation comprise.

Car oui, le monde a changé : alors, L'Humanité s'affligeait du manque de conscience des supporters et dénonçait "une embuscade montée par tout un peuple, une incorrection inadmissible" envers les Soviétiques du Dynamo de Kiev venus jouer à Geoffroy-Guichard devant une foule qui, se moquant des rouges comme d'une guigne et n'en ayant que pour les Verts, trahissait effrontément sa classe. Il faut dire que, “en 1976, le foot était encore très seul, séparé de la partie cultivée du pays, qui laissait aux Stéphanois leurs fiertés du mois de mai, l'amour du foot et du jardin, l'AS Saint-Etienne et le catalogue Manufrance. Elle moquait les rêves de gloire des Verts et ne reviendrait que pour les funérailles de la grande maison : la république des intellectuels savait soulever son chapeau pour accompagner vers l'oubli un monde finissant." Ce monde qui finissait, c'était, bien sûr, celui des ouvriers, des mineurs, de tout ce petit peuple qui avait trouvé dans le football, mais plus encore chez les Verts, de quoi nourrir sa liesse et son sentiment d'appartenance, peut-être un peu de l'introuvable identité collective. "Au stade ils se retrouvaient, les ouvriers et les mineurs dans les populaires, les cadres dans les tribunes latérales, la géographie de Geoffroy-Guichard maintenait les frontières entre les territoires. Tribune populaire, c'était marqué sur la contremarque, c'était le nom officiel ; on n'oserait plus stigmatiser une classe ou officialiser l'idée de réunir le prolétariat au même endroit, mais on osait alors, peut-être en prétendant que ce qui était populaire était aimé, et puis c'était de là que partait la chaleur, c'était la flamme qui entretenait le mythe du chaudron cette carte postale d'un lieu où passe le souffle d'une ville de charbon et d'acier."

Saint-Etienne, tout de même, c'était pouvoir se payer le luxe, le 13 mai 1976, au lendemain de la défaite en finale européenne face au Bayern Munich, de fendre au volant de quelques Renault 5 vertes et décapotables la foule massée sur les Champs-Elysées - 100 000 personnes, dira-t-on, et des filles par milliers se jetant sur Dominique Rocheteau comme, naguère, leurs mères peut-être le firent avec Elvis ou Lennon : “Instantanément ils deviennent des vainqueurs moraux dans un pays qui a peu de considération pour la victoire, et au coeur même de la défaite ils renaissent en héros à jamais.” On accusera les poteaux carrés du Hampden Park de Glasgow, on s'en prendra au manque de réussite, Sarramagna dira avoir été gêné par le vent, Piazza se sentira viellir d'un coup, et Vincent Duluc s'en souvient : “le plus beau jour d'une vie devient la nuit où l'on a baissé la tête pour cacher ses larmes.
Saint-Etienne, c'était un bloc ; une somme agglomérée de caractères et de talents individuels tendus vers le seul dessein collectif. On admirait chaque joueur isolément, mais on aimait d'abord ce qui les soudait, leur cohésion, leur goût de la bagarre, cette sorte de rage qui, par contagion peut-être, donnait une nouvelle couleur à la France. L'épopée prit fin en 1982, caisse noire aidant. Procès, médias, humiliations, chacun fit comme il put, et aucune reconversion n'est jamais donnée. Il fallut bien passer à autre chose, mais "chaque fois qu'ils ont tenté de s'éloigner du souvenir qui les définissait, ils ont été ramenés dans le sillon commun, la mémoire collective est celle qu'ils sont contraints de partager, il ne leur est concédé aucun souvenir individuel, ou à peine."

C'est tout cela, Un printemps 76. Un récit à hauteur d'homme que parcourt un souffle presque épique et taraudé par un sentiment à vif : celui, assurément, du temps qui passe, mais celui aussi d'une appartenance à un monde dont la mémoire est très vive encore et qui, pourtant, est bel et bien enterré. Y revenir ne consiste pas à le ressusciter, mais au moins à transmettre ce qu'il recelait d'enthousiasmes, de possibles, d'amertumes aussi, autrement dit l'esprit d'une époque, et de reconnaître en soi la trace que les Verts, spécialement les Verts, ont su y déposer : "Ce qui manque quand tout s'arrête, c'est le bruit des crampons en alu sur le béton des couloirs du vestiaire, une solidarité de frères d'armes qui crépite."

Vincent Duluc, Un printemps 76 - Editions Stock