vendredi 28 février 2014

Un train, des rails : Chronique moratoire, 2


Roland Devolder - Représentation


Un train, des rails : c'est le titre de ma deuxième chronique moratoire publiée ce jour sur Le Salon Littéraire - et ce sera comme ça un vendredi sur deux.

Il y est question d'un désir très puissant de s’installer peinard en bordure de champ et de regarder les trains passer... A lire ici.

 

 

 

 

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vendredi 14 février 2014

Chroniques moratoires sur le Salon littéraire


Mes très magnanimes lecteurs apprécieront peut-être d'apprendre que Le Salon Littéraire, qu'anime l'écrivain Joseph Vebret, m'a convié à y tenir chronique.

La chose se produira donc tous les quinze jours, un vendredi sur deux, sous le titre de Chroniques moratoires.

Lesquelles chroniques j'inaugure aujourd'hui même avec un texte intitulé La bataille de Solferino et le temps du monde fini.

Pour y accéder : cliquer sur l'image

Tableau : Roland Devolder

 

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lundi 10 février 2014

Jean-Claude Lalumière - Comme un karatéka belge qui fait du cinéma


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C
e qui, après tout, aurait pu constituer un bon filon (les élans nostalgiques et drôlatiques d'un auteur né à la fin des années soixante) se révèle, au fil de ses livres, comme le noyau de vérité où ne cesse de venir s'arrimer l'écriture de Jean-Claude Lalumière. L'auteur est bien connu depuis l'hilarant Front russe et le caustique Campagne de France, mais il y eut, avant tout cela, Blanche de Bordeaux, où l'on devinait sans peine que l'ironie, fût-elle revendiquée, n'était pas un but en soi ; cette sorte de polar d'inspiration plus ou moins ouvriériste n'était d'ailleurs pas si drôle que cela, et l'auteur y déambulait déjà à travers ce qui restait de sa jeunesse girondine. Moyennant quoi, si Lalumière n'a de cesse de revendiquer ses filiations humoristiques, il n'en demeure pas moins qu'il a toujours fait de l'humour un usage à visée sociologique ; aussi bien, ce qui s'affuble des atours de la cocasserie ne va jamais sans se teinter d'un sentiment assurément plus mitigé.

Comme un karatéka belge qui fait du cinéma (titre dont le burlesque ne recouvre qu'assez imparfaitement la sensation où nous laisse cette lecture), fera sourire, bien sûr : on sourira à la fluide légèreté des scènes, à la composition très minutieuse, aux innombrables petites observations, portraits, bons mots et formules, à cette façon qu'a le narrateur de regarder de haut sa propre vie - comme s'il s'agissait d'un film, donc, puisque de cinéma il est aussi question ; même, on s'esclaffera franchement au récit d'une improbable nuit en compagnie de Jean-Claude Van Damme dans une suite de l'hôtel Lutetia ; pourtant, cette fois-ci, le coeur n'y est pas : même en souriant, même en badinant, c'est une amertume un peu nouvelle que l'on sent chez Lalumière, amertume que l'on ne peut pas ne pas envisager comme celle d'un écrivain qui, ça y est, est passé à autre chose, qui non seulement comprend, mais éprouve, ce que le fait d'avancer dans la vie charrie comme inévitable sentiment d'imperfection, comme pensées désabusées, comme impressions d'avoir été un peu joué par l'existence et de n'avoir pas toujours su présider à ses propres destinées. L'histoire de ce garçon quittant son Médoc natal avec le sentiment d'être différent des siens, d'être fait pour autre chose que la vigne ou le bricolage mais plutôt pour le cinéma et les lumières de la ville, mal à l'aise avec ses racines mais découvrant à Paris l'insondable bêtise du jeu social, se retrouvant un beau matin employé d'une galerie d'art contemporain et y voyant défiler cette bourgeoisie jeune et coquette qui se fantasme en avant-garde, cette histoire n'est pas autre chose que le roman d'apprentissage d'un jeune homme de la classe moyenne française. Les rêves de l'enfance avortés, ne lui reste qu'à faire son trou et, nolens volens, à mettre ses pas, si possible sans trop de casse ni de déplaisir, dans les chemins improbables et trop souvent factices que lui désigne la société de son temps.

Nostalgie, donc, disais-je, mais nostalgie de quoi ? De ce qui, pourtant, ne semble guère pouvoir inspirer un tel sentiment : une jeunesse moyenne où l'ennui le dispute à la routine et où le seul attrait de l'avenir est d'être d'abord un mot pour littérateurs, des sensations un peu anodines, des remontées d'une mémoire où rien ne vaut vraiment la peine d'être exhumé, un vague sentiment de laisser-aller, d'échec plus ou moins bien digéré. Ce avec quoi Jean-Claude Lalumière nous fait sourire, d'autres en useraient largement, voire ad nauseam, pour faire pleuroter dans les chaumières : cette façon de se sentir étranger chez soi, dans sa propre famille, sur ses propres terres, l'indécrottable insistance d'un complexe social et culturel, cette impression de ne pas s'être vu grandir, puis vieillir, la culpabilité diffuse de s'être détourné des siens au point d'avoir raté le mariage et le premier enfant du frère ou les obsèques du père. Le narrateur ne rit guère de ce qu'il fut, de ce qu'il vécut, mais il en fait un objet de dérision relative, et si l'on sourit, c'est, comme lui, un peu jaune. Mais précisément, ce qui finalement est assez touchant dans ce roman, c'est qu'il n'assume complètement, ni sa part de rire, ni sa part de mélancolie. Autrement dit, tout y est retenu, délicat : si le narrateur met une certaine distance entre lui les choses, c'est pour n'avoir pas à s'épancher ; c'est pour parvenir à bâtir une existence et à se bâtir lui-même sur un socle dont il sait la matière friable. Il y a décidément, chez Lalumière, un côté Petit Chose qui le rapproche toujours davantage d'Alphonse Allais, dont on le sait lecteur.

Jean-Claude Lalumière aurait pu se complaire sur la voie qui lui vaut aujourd'hui d'être reconnu comme un spécialiste de l'humour en littérature. Or ce qu'il révèle ici, avec la simplicité et la modestie qu'on lui connait, avec cette façon d'avancer sans avoir l'air d'y toucher et ce refus pour ainsi dire naturel de toute affectation, c'est qu'il n'a peut-être véritablement jamais cherché à être drôle : si ses romans le sont malgré tout, c'est qu'ils sont d'abord un hommage de l'humour à la pudeur.

 

Jean-Claude Lalumière - Comme un karatéka belge qui fait du cinéma

 


Jean-Claude Lalumière
Comme un karatéka belge qui fait du cinéma


Lire mes précédents articles sur Jean-Claude Lalumière :
     - La Campagne de France
     - Le Front Russe
     - Blanche de Bordeaux


Jean-Claude Lalumière sur le site du Dilettante

lundi 20 janvier 2014

Anne Sylvestre à la Cigale - 60 ans de carrière


1524967_10152124627584507_405701698_nContrairement une bonne partie de son public, je n'ai vraiment connu Anne Sylvestre qu'en devenant adulte. J'avais bien dans l'oreille, enfant, les accords que ma grande soeur, dans sa chambre, égrenait, et je connaissais le visage de cette dame qui, sur les pochettes des 33 tours, avait déjà l'âge de ma mère, mais voilà, je n'ai pas été élevé dans ses fabulettes. Plus tard, parce qu'on tirait peut-être un peu trop son nom du côté de l'engagement féministe, je m'en suis détourné : non que le combat féministe me posât le moindre problème, cela va sans dire, simplement, et à quelques exceptions près, n'ai-je jamais vraiment été attiré par la chanson dite engagée ; chez Ferrat, chez Ferré, j'aime, bien sûr, Potemkine et Allende, j'aime Le Bilan et lls ont voté et puis après ?, mais j'aime surto

ut ce qui, chez eux, contourne la tentation d'un engagement par trop littéral, ou explicite. Je les préfère lorsque les choses sont plus enfouies, plus tenues, car alors la distance, la poésie et l'humour (y compris l'humour sur soi) peuvent advenir. J'aime lorsque Barbara chante Regarde, mais je sais que je l'aime alors pour des raisons qui ne sont pas expressément liées à son génie propre. Il est indiscutable, en musique comme dans tout autre art, qu'une oeuvre engagée peut donner lieu au plus grand chef-d'oeuvre ; simplement, je peux parfois regretter que ce caractère recouvre un parcours qui, le plus souvent, déborde amplement du politique. Je suis d'ailleurs à peu près certain que la plupart des artistes qui, à un moment donné, ont usé de leur art pour prendre parti, et quelle que soit la justesse de leur cause, souffrent parfois eux-mêmes de cette relative réduction de leur art, car c'est d'abord l'amour de la musique et des mots qui les a conduits à la chanson, qui donne à leur oeuvre un caractère atemporel et lui fait traverser les générations, non les combats auxquels ils ont pu se rallier. Il ne s'agit pas, bien sûr, de trancher entre l'artiste engagé et l'artiste poète, puisque aussi bien leur oeuvre forme un tout, mais de souligner que si certains artistes traversent le temps et restent dans l'oreille collective en raison de leurs textes les plus militants, ce n'est alors par définition pas pour la qualité de leur art mais pour ce que, à un moment précis, ils ont pensé et dit. Hier, à la Cigale, tandis que dans les rues de Paris défilaient ceux qui soutiennent le gouvernement espagnol dans sa volonté de limiter sévèrement l'interruption volontaire de grossesse, une spectatrice a demandé à Anne Sylvestre de chanter Non tu n'as pas de nom (A supposer que tu vives / Tu n'es rien sans ta captive / Mais as-tu plus d´importance / Plus de poids qu'une semence ? / Oh, ce n'est pas une fête / C'est plutôt une défaite / Mais c'est la mienne et j'estime / Qu'il y a bien deux victimes) : à quoi la chanteuse, admettant que c'était d'actualité, répondit pourtant que non, justement, et qu'elle ne chantait pas "à la carte". Manière de dire qu'elle est d'abord une chanteuse, que son oeuvre est d'abord poétique, et que si elle mêle parfois sa voix aux batailles, elle chante d'abord ce qui, de la vie, est le plus fragile. Le concert débute d'ailleurs avec Sur un fil : Je suis le funambule et j´aborde mon fil / Je le connais par cœur mais ce n´est pas facile / Je suis toujours fragile et puis la terre est basse / Je pense que mon fil, se pourrait bien qu´il casse / Que j´ai peut-être peur ou bien peut-être pas / Et puis que je vous aime, vous qui êtes en bas / Que vous m´aimez peut-être, ou que je veux y croire / Qu´il me reste mon cœur et toute ma mémoire.

La chanson donne le ton de ce concert lors duquel Anne Sylvestre va jouer l'intégralité de son nouvel album (Juste une femme), auquel s'adjoignent des chansons aujourd'hui presque hors d'âge, et d'autres qui, peu ou prou, sont devenues des classiques de la chanson française. Mais ce qui frappe n'est pas tant son répertoire qu'Anne Sylvestre elle-même, capable de toutes les émotions, et de les susciter toutes. Tout le monde rit de bon coeur lorsqu'elle chante Les grandes ballades, Langue de pute, La vaisselle ou Des calamars à l'harmonica, mais dans la seconde qui suit les peaux sont à fleur dès qu'elle entonne Le lac Saint-Sébastien, Pour un portrait de moi ou Ecrire pour ne pas mourir, tandis que quelque chose d'un peu plus orageux (et engagé, pour le coup) sourd avec Juste une femme. Ce qui frappe, c'est que cette dame qui s'apprête à passer les quatre-vingt ans (ce qui ne se voit guère) demeure aussi joueuse et alerte, que la facétie lui aille toujours aussi bien que la tristesse ou la gravité. Il y a bien quelques trous de mémoire, mais on pourrait presque les croire délibérés tant elle sait s'en amuser, les contourner, décider dans un sourire de tout reprendre depuis le début ou d'improviser quelque onomatopée pour retomber sur ses pattes, tandis que derrière, trois musiciennes de très haut vol (Nathalie Miravette au piano, Isabelle Vuarnesson au violoncelle, Chloé Hammond aux clarinettes) la suivent à la perfection dans ses méandres, comme elle imperturbables et se jouant de tous les aléas. C'est d'autant plus remarquable que les mélodies chez Anne Sylvestre sont toujours très difficiles à accrocher, qu'elles ne se donnent jamais facilement, en plus d'être assises sur une composition et une orchestration autrement complexes que ce que recouvre en général l'expression chanson française : c'est un authentique trio classique qui se met ici au service de la chanteuse et de ses textes, avec tout ce que cela induit de jeu, de nuances, d'emportements et de précision.

Bref, Les rescapés des fabulettes, conquis à l'avance, sont venus en nombre pour applaudir une Anne Sylvestre inaltérable, égale à même, toute en humeur, douceur et espièglerie ; et certainement ont-ils été heureux d'apprendre que ce concert était enregistré et qu'il donnera prochainement lieu à un disque "vivant". Public nombreux, donc, mais plus très jeune, il faut bien dire, le plus novice des spectateurs étant probablement mon fils de onze ans - qui lui non plus ne connaît pas les fabulettes, et regretta seulement qu'elle n'ait pas chanté Les gens qui doutent. Quant à moi, il m'aura donc fallu grandir, voire vieillir un peu, pour comprendre et épouser ce qui causait tant d'émotions à ma femme, et écouter enfin ce à côté de quoi j'étais passé.

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lundi 13 janvier 2014

Mémoire et survie du politique dans la fiction d'anticipation

 

Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire

Suivre ce lien pour lire le travail dont il est ici question : http://www.archipel.uqam.ca/5662/

 

Au-delà de l'honneur qui m'est fait, c'est évidemment une (bonne) surprise pour moi que d'être tombé sur le mémoire de Maîtrise de Christian Guay-Poliquin, intitulé : Au-delà de la "fin" : mémoire et survie du politique dans la fiction d'anticipation contemporaine. Ce travail, mené au sein de l'université du Québec à Montréal, s'intéresse en effet à trois ouvrages : Dondog, d'Antoine Volodine, Warax, de Pavel Hak, enfin Et je dirai au monde toute la haine qu'il m'inspire, mon deuxième roman, publié en 2006 chez Maren Sell Editeurs - que l'on ne trouve plus guère aujourd'hui que d'occasion. C'est un texte que je n'ai pas relu depuis, et qui me renvoie à une période finalement assez lointaine, un temps pour moi révolu, celui où, peu ou prou, je me vivais encore comme une sorte de spectateur engagé. Disons, pour le dire d'un mot, que j'ai, depuis, assez fermement claqué derrière moi la porte de l'histoire et de la politique. Aussi m'a-t-il été un peu étrange, sans même réouvrir ce roman, de lire le travail qui lui consacre Christian Guay-Poliquin.

Et je dirai au monde la haine qu'il m'inspire raconte l'histoire d'un chef d'Etat (surnommé le Guépard) qui prend l'exil après que le peuple l'a virilement chassé du pouvoir afin de le remplacer par une femme, laquelle installe aussitôt une dictature. J'avais bien sûr en tête à l'époque la figure de Marine le Pen, qui ne jouissait pas encore de la popularité que les sondages (et certains scrutins) lui confèrent aujourd'hui, mais dont le populisme à peine relooké, c'est-à-dire affublé d'un certain vernis médiatique, approfondissait déjà le travail de destruction entamé par son père.

Le livre se présente sous la forme d'un journal intime, celui d'un président déchu, donc, que l'on va suivre sur les routes de l'exil, du Mali à la Bosnie-Herzégovine. Il entre assurément dans ce que Christian Guay-Poliquin qualifie joliment d'esthétique du crépuscule, expression qui dit bien, en effet, quelque chose qui a trait à la fois à une sorte d'angoisse liée à la dégradation du politique et à un désir plus ou moins assumé de se détourner du monde. C'est là un apparent paradoxe que Christian Guay-Poliquin souligne avec raison, mais en lui donnant un sens et une historicité littéraire. Ce qui pour moi est évidemment très intéressant, tant cela me ramène à ce qui, dans les arts et spécialement la littérature, m'a toujours beaucoup intéressé, à savoir cette part du texte qui, quelle que soit la volonté et la maîtrise de son auteur, n'en finit pas de lui échapper. Naturellement, rien de ce qu'écrit Christian Guay-Poliquin ne me surprend vraiment, mais c'est une chose de le sentir, et une autre que de le lire aussi nettement dans un texte à dimension aussi rigoureusement universitaire. Pour Guay-Poliquin en effet, il s'agit de "comprendre comment les textes de Volodine, Villemain et Hak, mettent en fiction la mutation contemporaine de la pensée politique et de son imaginaire historique", textes dont il dit qu'ils "se donnent à lire comme des fictions de « l'après » qui affirment la survivance des idéaux modernes d'émancipation" : c'est peu de dire que je n'avais pas cela à en tête en écrivant cette histoire. Ce qui ne signifie pas que je n'en avais pas conscience, simplement que je n'étais peut-être pas aussi conscient que lui de ce qui s'engageait ainsi par-devers moi. Si ce texte constituait une façon littéraire, romanesque, de refermer derrière moi la porte du politique, le travail de Christian Guay-Poliquin dit au contraire que cette manière même de faire lui confère une actualité politique : je n'ai, à cela, rien à rétorquer, car il a raison : tout discours de sortie du politique constitue évidemment un discours politique. Cela, je le sais et le savais ; il est simplement, pour moi, assez surprenant, et stimulant, de le lire d'une manière aussi nette à propos d'un de mes livres.


Lire ici l'intégralité du Mémoire - format pdf.

EXTRAITS :

L'aspect politique des textes de Hak, Villemain et Volodine émerge principalement d'un questionnement historique qui, en débouchant sur une impasse, tend à déconstruire les catégories militantes des décennies précédentes. (...) Si les textes de Hak, Villemain et Volodine peuvent être lus comme oeuvres racontant le monde au-delà de sa propre fin, c'est qu'elles impliquent inévitablement une certaine « fin du monde ». Ces mises en scène de la fin, que le récit historicise en leur assignant un avenir, entretiennent toutefois des rapports serrés avec les atrocités du XXe siècle dont l'humanité fut à la fois l'incrédule responsable et le témoin stupéfait. Comprises dans leur sens le plus large, les fins fabulées par les romans du corpus reprennent le sombre héritage du siècle dernier en mettant à nouveau en relief l'aspect aporétique des grandes espérances sociales. (...) Contrairement à la science-fiction qui échafaude des mondes possibles particulièrement éloignés dans le temps, les anticipations de Hak, Villemain et Volodine sont élaborées à partir de la reformulation d'éléments, d'événements et de thématiques propres à l'histoire contemporaine. En réduisant la distance entre l' univers fictionnel et la réalité, les romans du corpus peuvent être appréhendés comme une sorte de prolongement de notre présent, ou encore comme une possibilité de notre monde. (...) Les textes de Hak, Villemain et Volodine mettent en place une poétique de l'histoire qui convertit la « fin » en commencement. Ils sont d'un grand intérêt pour penser la mémoire et la survie du politique au-delà des représentations de la fin. (...) En définitive, ce travail de réflexion vise à reconnaître aux anticipations de Hak, Villemain et Volodine, une portée critique à l'égard de notre présent. En effet, en imaginant un avenir qui fait écho à l'époque actuelle, les oeuvres de notre corpus historicisent le présent tout en portant sur lui un regard inédit, projeté à partir d'un futur imaginé. Si, comme nous l'avons démontré, l'engagement littéraire contemporain se fonde sur un rapport médiatisé avec l'histoire, nos romans, en explorant « l'avenir de notre présent », se donnent à lire comme des oeuvres qui anticipent la rétroactivité d'un futur désarticulé de son passé. De cette façon, si les communautés de la survie que l'on retrouve dans notre corpus nous dévisagent depuis l'avenir, c'est qu'elles peinent, dans ces mondes futuristes, à donner une actualité aux espérances du passé et, par conséquent, un sens à leur présent. En interrogeant leur époque, les protagonistes des textes de Hak, Villemain et Volodine, dénoncent la faille dans l'histoire où s'est rompue la chaîne de la transmission de l'expérience commune. Ainsi dépourvues de l'expérience du passé, les anticipations de notre corpus livrent les conditions de possibilité des retours aveugles de. la violence historique, notamment celle du totalitarisme.

 


mercredi 8 janvier 2014

Lecture à La Rochelle

 

Sans titre

 

Le comédien René-Claude Girault lira de larges extraits de Ils marchent le regard fier, mon dernier roman paru aux Editions du Sonneur, le mercredi 15 janvier à 17h30 à la Médiathèque Michel-Crépeau de La Rochelle.


Avis aux amateurs et aux curieux... pour peu qu'ils soient de La Rochelle ou de ses alentours.

La prose limpide de Marc Villemain
jette une lumière crue
sur nos secrets,
décortique
les pulsions et les remords
dont on ne se sépare jamais.


René-Claude Girault

mardi 7 janvier 2014

THEATRE : Antigone, de Jean Anouilh


Antigone - Anouilh - PaquienComédie française, salle Richelieu

Texte : Jean Anouilh
Mise en scène : Marc Paquien

Avec : Françoise Gillard (Antigone), Bruno Raffaeli (Créon), Véronique Vella (la Nourrice), Clotilde de Bayser (le Choeur), Nicolas Lormeau (le Garde), Benjamin Jungers (le Messager), Stéphane Varupenne (le Garde), Nâzim Boudjenah (Hémon - en alternance), Marion Malenfant (Ismène - en alternance), Pierre Hancisse (Hémon - en alternance), Claire de la Rüe du Can (Ismène - en alternance), Laurent Cogez (Troisième garde), Carine Goron (le Page), Lucas Hérault (Deuxième garde)


Tout le suc du Tragique est là, n'est-ce pas : il est atemporel. Mais s'il n'a pas d'époque, il est d'un lieu : la Terre. Car il faut être un humain pour la fomenter, cette vision d'un monde sans rémission, et pour l'inventer, cette âme condamnée à des forces supérieures. Le Tragique justifie tout : on ne s'y livre pas, c'est lui qui nous livre. Aux vivants, et d'abord à nous-mêmes. Ce pourquoi sans doute il est à la fois une espèce de cosmogonie et de terreau pour le plus farouche des individualismes.

Lorsque Anouilh reprend et s'approprie le texte de Sophocle, c'est avec, en bruit de fond, le pas des bottes nazies : Antigone incarnera, que cela soit ou pas compris de ses contemporains, une figure possible pour la Résistance. Or, à chaque époque ses résonances : je ne saurai dire ici ce dont Marc Paquien voulait témoigner en mettant en scène la pièce d'Anouilh, mais force est de constater que celle-ci n'a rien perdu de son actualité, tandis que l'Etat moderne, architecte des libertés publiques, prend parfois, dans le prolongement du XXe siècle et le sillage de l'hyper-puissante économie, les traits d'un fossoyeur des libertés individuelles.

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La profonde aspiration poétique qui se niche en tout individu est étranglée par les intérêts supérieurs spirituels ou temporels, le caractère implacablement singulier du destin est nié par les gros bras de l'autorité : voilà ce que hurlent toutes les Antigone du monde, voilà ce que clame l'individu sur-intégré des sociétés développées du XXIe siècle. La poésie s'est dégradée en slam, la musique en jingles, la littérature en best-seller, la polis en politique et le sentiment de transcendance en cléricalisme : ainsi pourrait-on schématiser le mal-être de ceux qui vivent consciemment dans l'époque. Le minimalisme de la mise en scène de Marc Paquien constitue peut-être un écho à ce monde devenu froid et fonctionnel, tout comme la scène (rude, saisissante) sur laquelle s'ouvre et se conclut identiquement la pièce : ces personnages figés, tétanisés dans leur image, sorte de musée Grévin des vivants - où l'on songe aussi à tel ou tel tableau d'Edward Hopper. Reste que cette épure m'aura laissé un peu... froid. Si elle dit bien le caractère immuable des choses, elle condamne aussi la pièce à une sorte de linéarité, comme si cela empêchait d'entrer en résonance avec ce qui, chez les personnages, dans leurs sensations comme dans leurs intentions, change, évolue, progresse. Il en va de même des costumes : s'il est entendu que les personnages de la tragédie sont toujours, peu ou prou, des prototypes, presque des stéréotypes, cela manque tout de même d'un peu de liberté (le roi Créon en costard cravate, bon, soit...). Disons que c'est peut-être un peu mécanique, et que la distribution des rôles et des fonctions aurait pu être traitée avec un peu moins de rigorisme : la tragédie des hommes ne fait pas plus le vêtement que celui-ci ne fait le moine. Aussi me suis-je demandé si Marc Paquien n'avait pas parfois un peu hésité entre deux registres, comme s'il n'avait pas tout à fait réussi à trancher entre le respect de la tradition et le dérèglement des usages. Il en va de même du jeu des comédiens - qui tous, inutile d'y insister, font preuve de talent. Certains gestes, certaines attitudes corroborent ce que je crois donc percevoir comme une hésitation de la mise en scène ; c'est à la fois empreint de classicisme et de fulgurance, de didactisme et de débordement, de fidélité à une tradition et de velléité de s'en émanciper. Cela ne tient certes qu'à des détails, mais ils infusent, et, comme par volutes, renvoient de la pièce une idée ou une image peut-être un peu incertaine, ou tremblante. Ce qui n'interdit pas les moments de grâce, bien sûr, au nombre desquels la confrontation entre Antigone (Florence Gillard) et Créon (Bruno Raffaeli), fermes et fragiles à leur manière, intraitables et délicats, inaccessibles l'un à l'autre mais complices dans ce qui les désunit.

Il ne s'agit évidemment pas d'entrer dans le détail du jeu des comédiens, tous très impliqués, même s'il est naturel que chacun ait ses préférences. Je résumerai mon sentiment en disant que s'il est délibéré que nous soyons d'emblée pris à partie, nous le sommes peut-être trop vite, trop tôt, trop durement. Moyennant quoi, je n'ai guère changé de disposition, tout du long de la pièce : les choses en moi étaient tout de suite déjà jouées, nouées, tranchées. J'admire l'énergie et la radicalité du jeu de Florence Gillard, mais je me dis qu'en partant de si haut, de si fort, il a manqué une progression, parfois peut-être d'un peu d'ambiguïté ; j'admire les accès d'autoritarisme de Bruno Raffaeli et la tension qu'il imprime à son regard dans ses moments d'esseulement, mais parfois il m'a semblé comme empêtré avec lui-même, comme si son costume l'engonçait ou bridait son corps ; j'admire cette manière très forte, caustique et débraillée, grave et sarcastique, qu'a Clotilde de Bayser d'incarner, seule, le Choeur, mais je n'ai pas pu non plus ne pas éprouver une sorte de décalage, quelque chose d'un peu à contre-temps. Ce sont là, très certainement, des choix de mise en scène, et je peux bien les comprendre ; mais disons que, si je reste avec cette belle et forte image de Thèbes endeuillée, de ce groupe pétrifié dans l'histoire et par l'accomplissement du destin, il m'a parfois manqué, donc, un certain saisissement.

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Visiter ici le site de la Comédie française

mardi 26 novembre 2013

Nativité cinquante et quelques - Lionel-Edouard Martin

 

Lionel-Edouard Martin - Nativité cinquante et quelques

Parce qu'on n'est pas des chiens, non, mais des hommes et des femmes qui connaissent la terre et le travail des corps pour en tirer la nourriture. Et il vient de très loin, ce savoir, d'époques où se pencher pour cueillir la racine vrillait dans les lombes l'effroi d'un surgissement possible, rival, bête débouchant par derrière, brisant les vertèbres : et on gisait mort plus tôt qu'à son tour, on engraissait l'humus, se muait plante, pierre ; et ce qu'on mange, viande, légumes, poissons, pain, c'est à la fois cette peur et ce devenir et c'est pour ça que l'on respecte les aliments, qui sont un bout de soi-même dans l'éternel branle de l'univers : naissance, trépas, renaissances, toujours, infiniment, recommencés...

Depuis le temps que je le lis, je ne m'étonne plus guère d'entrer dans un nouveau texte de Lionel-Edouard Martin avec cette même envie opiniâtre, sans cesse renouvelée, de me laisser porter par ce qu'il me semble assez bien connaître déjà. C'est le grand plaisir des lecteurs qui lisent assidûment un écrivain et qui, à tort ou à raison, ont acquis l'intime conviction qu'ils n'ont, de lui, plus grand-chose à découvrir, que de toujours vouloir remettre leurs sensations sur le métier, observer ce qui, en lui, bouge, respire, continue de s'ouvrir. Lire comme pour perpétuer l'étonnement, en quelque sorte ; pour poursuivre la conversation ; pour jauger son humeur, aussi, s'assurer que le fluide ne s'arrête pas d'irriguer, d'abonder, de nourrir ce que, de toute façon, nous aimons déjà. C'est, en l'espèce, un exercice un peu subtil, tant Lionel-Edouard Martin se moque bien de surprendre, tant il s'acharne à exhausser et à transmettre ces choses vues qui, un jour, le conduisirent à écrire. Si bien qu'on se surprend à le lire comme lui-même, peut-être, écrit : avec cette joie un peu triste qu'inspire la visitation des mondes originels.

Rien n'est plus difficile - et ne serait plus idiot - que de clamer sa préférence pour tel ou tel roman de Lionel-Edouard Martin. Autant affirmer que ce Saint-Joseph-ci est meilleur que ce Saint-Julien-là : ça veut dire quoi, "meilleur" ? A un certain niveau, ce qui pourrait les distiguer n'est guère que leur âge : celui-ci, qu'on aurait bu un peu trop tôt, et cet autre, qu'on aurait laissé s'envieillir un peu - et dont la pâte y a gagné en matière et en rondeur. C'est un peu l'impression, au fil des livres - au fil des ans - que me laissent les romans de Martin : quelque chose me semble s'y assouplir et s'y affermir de concert : plus ferme et plus sec, le trait décisif ; plus souple et plus moelleuse, cette façon de cheminer, d'accueillir les sensations, de parcourir le temps et les paysages. Ce qu'on aurait volontiers désigné comme la "patte" de Lionel-Edouard Martin a simplement fini par devenir l'expression, comme qui dirait naturelle, de l'auteur. On pouvait bien décortiquer Martin, on pouvait bien se demander à quelle occulte science il confiait ses phrases, on n'a plus guère envie que de se mouler dans son pas, de suivre la marche tranquille d'un écrivain qui ne pourrait simplement pas montrer les choses autrement qu'il ne nous les montre. C'est à la fois virtuose et épuré, fluide et syncopé : désuétude de ton et modernité d'approche - façon alambiquée de dire la grande liberté d'un langage.

       C'est un jour mou comme de la mie de pain saucée dans du civet.
      Mait' Louis a murmuré ça, comme ça : le jour est mou, sans parler à personne. Il n'y a personne à qui parler.

Mait' Louis : le guérisseur, le rebouteux, un comme on en faisait dans ces années-là, les cinquante et quelques, dans les campagnes de France. Celui qui se fait tant de mal à prendre celui des autres. Encore un de ces personnages authentiquement martiniens, comme d'ailleurs le sont Jean Dieu, le boulanger (et le pain, un presque personnage, lui aussi), et puis la tante, celle qu'on appelle "la vache" tant elle est grosse et impotente ; et ces deux-là, dont il se dit qu'elle serait la marraine, à la progéniture si faible. L'univers de Martin a toujours à voir avec le silence, c'est un monde d'économies, économie de mots, de sous, de tout - mais riche en ressenti, qu'on n'exprime pas pourtant, ou mal, ou qu'on tait, parce que la pudeur, parce que le bruit, parce que c'est comme ça, pas autrement. C'est par leur physiologie que Martin témoigne de ses personnages, de leurs pauvres gestes d'esseulés, en grattant l'os du sentiment, en ne lui laissant rien d'autre sur le dessus que le blanc de l'entaille, la morsure de la vie. Il témoigne d'eux, disais-je, mais tout autant pour eux, comme toujours : c'est toujours cette voix-là qu'il emprunte, cette voix des gens d'hier, bien souvent des gens de peu, des gens de corps, qui de la vie, peu ou prou, ne connaissent  que ce qu'elle donne, c'est-à-dire pas grand-chose en dehors de la fatigue, de la sueur, du ventre. Pourtant, tous, et peut-être est-ce aussi à cela que tient la beauté de cette écriture, tous ont un rapport tellement immédiat, tellement physique au monde, qu'en sourd une sorte d'énergie lointaine, souterraine, pas secrète mais simplement enfouie, intérieure. Une certaine part du monde reste source d'émerveillement : il y a du franciscain en Lionel-Edouard Martin, qu'émeut ces petites choses qu'on ne voit plus, ce léger frisonnement de la nature, cette lointaine et ancestrale odeur de terre, de pain et de vin. L'espèce d'incursion médiévale qu'est Nativité cinquante et quelques en apporte une preuve nouvelle : des choses les plus simples on peut écrire la plus grande littérature.

                        Liens :
                        -
Nativité cinquante et quelques sur le site des éditions du Vampire Actif.
                        - Le site de Lionel-Edouard Martin.

N.B. A l'automne 2014 paraîtra le nouveau roman de Lionel-Edouard Martin, Mousseline et ses doubles, dont j'ai l'honneur, pour le compte des Editions du Sonneur, d'assumer la direction éditoriale.

 

mardi 12 novembre 2013

Ils marchent le regard fier... jusqu'à Bourg-en-Bresse

 

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, Burgiennes, autrement dit habitants de Bourg-en Bresse, je serai chez vous le vendredi 15 et le samedi 16 novembre prochains, invité par la librairie du théâtre Lydie Zannini.

- Au programme du vendredi : rencontre, au théâtre Artphonème de 19 h à 21 h, pour évoquer mon activité d'éditeur aux Editions du Sonneur et pour parler de mon dernier roman, Ils marchent le regard fier.

- Au programme du samedi : signature à la librairie du Théâtre pendant une bonne partie de la journée.

A bon entendeur...!

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samedi 19 octobre 2013

Une critique de Stéphane Beau

 

Stéphane Beau, blog

  Il était une fois la révolution

Drôle de livre que ce Ils marchent le regard fier de Marc Villemain. Du genre Objet Littéraire Non identifié qu’on a du mal à rattacher aux habituelles catégories littéraires.

C’est un roman, certes, mais sa lecture laisse après coup une impression de perplexité assez difficilement explicable. Peut-être parce qu’on pressent dès les premières pages que tout ce qu’on lit ne trouvera son sens véritable que dans les dernières lignes. Un roman écrit comme une nouvelle, autrement dit, tendu vers sa chute, d’une certaine manière.
 
Comme c’est souvent le cas chez Marc Villemain, on a parfois l’impression, au début, que les histoires qu’il nous narre sont un peu artificielles, vaguement anecdotiques et qu’elles lui servent surtout à déployer l’élégance de son style, la précision de ses phrases. Et puis soudain l’affaire s’emballe, la nature humaine reprend les rênes, le sang afflue dans les artères, le cœur se remet à battre. L’exercice de style se mue en tragédie. Plus de chichis, plus de fioritures ; les mots laissent choir d'un coup leurs masques esthétiques et nous dévoilent brutalement la froide réalité de la fragile condition humaine. Et l’on se retrouve bientôt avec un livre refermé entre les mains et, au cœur, une douleur qu’on n’a pas vu venir et qui n’en est que plus forte, plus douloureuse... et plus belle.
 
Je remarque tout à coup que je ne vous ai rien dévoilé de l’intrigue du livre. Peut-être parce qu'elle est secondaire, en fait, à mes yeux. Certains critiques plus talentueux que moi sauront certainement y déceler une subtile allégorie sur l'opposition entre les anciens et les modernes, une réflexion sur l'amour, sur le temps qui passe, sur les relations compliquées entre les générations, entre les parents et les enfants. Disons néanmoins, pour résumer, qu’un vieil homme se remémore le temps où, avec quelques autres anciens, Donatien, Marie, Marcel, Michel, ils sont partis en guerre contre les jeunes qui les traitaient comme des moins que rien. Disons également que ça aurait pu bien finir, bien sûr… Mais ça n’aurait plus été du Marc Villemain !

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                                                                                                                       Stéphane Beau

 
  Lire ici l'article dans son contexte original