dimanche 2 septembre 2012

Le Salon Littéraire / L'Anagnoste

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andis que l'Anagnoste fait peau neuve en ouvrant ses portes à l'écrivain Romain Verger, qui dès lors officiera aux côtés d'Eric Bonnargent et moi-même, Joseph Vebret, qui a donc mis fin à l'aventure du Magazine des Livres après six années d'existence, lance un nouveau magazine, en ligne cette fois-ci, mais tout aussi voire plus ambitieux encore : Le Salon Littéraire.

Encore largement en construction, son panier n'en est pas moins déjà joliment garni : allez donc y jeter un oeil...


- Ici, l'adresse du Salon.

- , celle du blog personnel de Romain Verger.

- enfin, mais vous la connaissez, celle de l'Anagnoste.

 

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vendredi 25 mai 2012

Claude Aufaure lit Anaïs ou les Gravières

 

Image 4Anaïs ou les Gravières, ce dixième roman de Lionel-Edouard Martin que j'ai l'honneur de pouvoir publier pour le compte des éditions du Sonneur, poursuit son bonhomme de chemin et conquiert chaque jour de nouveaux lecteurs.

Parmi eux, l'un des plus grands : Claude AUFAURE, qui a donc tenu à témoigner de son bonheur de lecture. C'était hier soir, à la librairie Gallimard, à Paris. L'assemblée fut conquise ; on comprend pourquoi en visionnant ce court extrait.


Claude Aufaure lit "Anaïs ou les Gravières", de Lionel-Edouard Martin

mardi 8 mai 2012

Go West !

Ma grand-mère cannibale, France Béquette - Editions Prisma

51dQwOVLnwLMon intérêt pour le cannibalisme est ancien déjà - et je vous garantis que j'en reparlerai, ailleurs, plus tard. Il n'en fallait donc pas davantage que ce titre, Ma grand-mère cannibale (d'ailleurs un peu tiré par les cheveux puisqu'il s'agit en réalité d'une arrière-grand-mère), pour me donner l'envie d'y goûter. Bien sûr, il ne s'agit là "que" d'un cannibalisme de survie, déjà très bien répertorié ; mais c'est surtout l'épisode historique relaté, peu connu en France mais fondateur et presque mythologique en Amérique, qui va s'avérer passionnant.

Nous sommes en 1846. Pas encore le temps, tout proche, de la ruée vers l'or, mais celui de la ruée vers l'Ouest - vers ce qu'on n'appelait pas encore tout à fait la Californie, mais dont la rumeur parlait comme d'une nouvelle frontière, d'un paradis terrestre, faune et flore généreuses, climat tempéré, animaux en nombre et grande variété, espace, promesses agricoles et industrielles. Ils sont nombreux à prendre le chemin de ce joyeux exode, ils partent avec leurs malles chargées à bloc comme d'autres la fleur au fusil, leurs économies planquées sous les chariots tirés par les boeufs. Avec un retard de quelques semaines, mais un retard dont on verra qu'il fut fatal, la famille Graves va se mettre en route, Franklin, Elizabeth et leur neuf enfants - parmi lesquels, donc, Mary Ann, cette aïeule dont France Béquette aura retrouvé la trace en faisant des recherches sur la branche américaine de sa famille. En Illinois, la vie des Graves est stable mais rude. Ils sont, comme beaucoup, travailleurs, durs à la peine, chrétiens, vivent sans peur du lendemain mais sans guère d'autre horizon que la continuation d'une existence toute entière consacrée au travail et à l'harmonie familiale. Comme tous les autres, c'est dans la joie et l'enthousiasme qu'ils vont se préparer au grand départ, qu'on célèbrera donc au village, entourés des amis et des voisins émus, chagrins de les voir partir mais vantant leur courage - celui d'affronter l'inconnu, bien sûr, mais plus encore celui de prendre la décision de partir, de quitter les habitudes, d'aller de l'avant : triomphe de l'esprit pionnier, de l'esprit américain. Les premiers temps, tout se passe comme prévu, chacun s'émerveille de cette nature généreuse que l'on croise à flancs de collines ou le long des chemins de terre, prend des notes dans son journal, regarde l'avenir, là, tout proche, Carte Donner Partyderrière ces montagnes. Il y a bien quelques aléas, quelques imprévus, quelques incidents sans autre importance que celle de retarder la marche, mais n'est-ce pas là le propre du voyage ? Finalement, la famille Graves rencontre un autre convoi, celui que l'histoire retiendra sous le nom du Donner Party, et va s'y agréger. Des dizaines de familles poursuivent le même rêve : une autre vie, pas nécessairement plus opulente, au moins plus tranquille, plus sereine, un peu moins pénible.

Les choses vont commencer à se gâter lorsqu'une partie du convoi va décider de prendre le raccourci Hastings, du nom de Lansford Hastings, qui, dans un livre servant de bible à ces migrants, recommandait une autre trajectoire. Les Graves suivent. Le convoi traverse des terres quasi vierges encore, habitées seulement par quelques Indiens dont on ne connaît pas les intentions ; l'expérience montrera que s'il y eut bien quelques échauffourées, quelques vols de boeufs ou de couvertures, la plupart d'entre eux se montreront discrets, pacifiques, allant parfois jusqu'à secourir les migrants et en sauver d'une mort certaine. Chaque nouvelle journée charrie son lot de mauvaises nouvelles et de souffrances. Les plus faibles s'effondrent. Les maladies se répandent, la faim tenaille, les animaux fuient ou commencent à mourir de soif : la promenade de santé prend le chemin d'une descente aux enfers. Ils pensaient gagner la Californie en quatre mois, à raison de trente kilomètres par jour : ceux qui arriveront à destination y mettront presque un an : le raccourci Hastings fut un piège mortel.

Donner Party WagonsCommence alors l'horrifique récit. Le désespoir qui se répand. L'hiver, qui par malchance arrive cette année un mois plus tôt que d'ordinaire. La neige, par couches de dix mètres, tellement épaisses que les Indiens eux-mêmes ne reconnaissent plus leur territoire et s'y perdent. Et la faim, bien sûr. On ne mange plus, plus rien. On fait bouillir le cuir des chaussures, les lacets, la couverture des livres, pour en tirer une sorte de glu que l'on espère un peu nourrissante. Mais ça ne suffit plus. On entreprend de manger les morts, qu'on congèle à même la neige. Et on finit par espérer que son voisin finisse par mourir à son tour. Si France Béquette a le bon goût de ne pas trop y insister, les scènes décrites n'en sont pas moins effroyables. Les sauveteurs, dont certains d'ailleurs périront, n'oublieront jamais ce qu'ils ont découvert le long des routes. Cette famille, qui du froid se protège comme elle le peut, au fond d'un grand trou : installés autour des restes de deux enfants de cinq ans et du corps de la mère, à laquelle on a retiré déjà le coeur, le foie et les seins pour les faire bouillir, et ce tout juste gamin, la main posée sur ce qui reste d'elle, l'oeil ahuri, n'ayant plus de force que pour ânonner "Ma ! Ma ! Ma !". C'est une scène parmi d'autres, bien sûr - et toutes se valent. Mais le plus terrible, peut-être, en lisant ce récit, c'est d'y sentir l'amenuisement constant de l'espoir. C'est la sensation, très présente, que le drame qui se joue aujourd'hui reste moins pire que celui qui se jouera demain. On imagine ce que coûte chaque geste, chaque effort, quelle désespérant courage ou envie de vivre il faut avoir pour, le matin, se remettre en route et gagner quelques centaines de mètres - pour, le soir, repartir de zéro, installer le campement, se protéger du froid et du vent, trouver de quoi se remplir le ventre, quoi que ce soit, calmer les pleurs des enfants, supporter la déréliction des jeunes qui ne se remettent pas de l'anéantissement qui vient. Sur les quatre-vingt émigrants du Convoi, quarante-et un trouveront la mort ; quant aux survivants, s'ils atteindront bien la Californie, il n'y trouveront (évidemment) pas l'éden espéré.

En sus du fait, bien sûr, qu'il ne s'agit pas d'un roman, il y a dans cet épidose quelque chose de plus tragique encore que dans La Route de MacCarthy, où, au moins, le monde entier ou presque était mort. Là, si les membres du Donner Party savent qu'ils vont mourir, s'il se savent et se voient mourir, ils savent aussi que la promesse est à quelques dizaines de kilomètres d'eux, que la Californie (la vie) est à deux pas et qu'ils ne font que tourner autour : ils sont juste complètement perdus, perdus et piégés par la neige. L'espoir résiste à tout, et c'est bien ce qui rend le malheur plus tragique encore, la douleur plus déchirante. Cet exode nous fera alors plutôt penser à la fin des Saisons de Maurice Pons, à cette population qui s'en va, unanime et silencieuse, pour un monde certes inconnu mais dont nul ne doute qu'il sera meilleur et plus doux - même si le lecteur sait bien que cela ressortit à une illusion très classique. A travers ce récit, récit personnel et quasi familial, c'est le substrat même de l'aventure américaine que France Béquette nous aide à toucher du doigt - démentant au passage l'idée reçue selon laquelle l'Amérique serait une société sans mythe ni histoire. Cette épopée, en tout cas, enseignée dans toutes les écoles, participe sans doute, et grandement, de l'habitus américain.

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mardi 24 avril 2012

Le Sonneur d'avril

Les éditions du Sonneur ayant pour (bonne) habitude de ne pas coller au rituel des rentrées littéraires à la française, les mois d'avril et mai constituent un moment important pour la maison et ses auteurs. Voici donc un aperçu des quatre ouvrages que Le Sonneur vient tout juste de publier.

Couverture Anais - 1re MOYENNE  Tabish Khair - A propos d'un thug  327111_10150481792401677_49503036676_9393727_1414826851_o  La nièce de Flaubert  Emile Zola - Comment on se marie

 

- L'on m'excusera peut-être de commencer en évoquant le 10ème roman de Lionel-Edouard Martin : Anaïs ou les Gravlères. C'est un bonheur, et un honneur, pour moi, que de pouvoir débuter mon activité dans l'édition en publiant ce texte-ci d'un écrivain que je lis depuis des années, sur lequel j'ai écrit quelques articles déjà (voir ici), et que je considère comme l'un de nos meilleurs auteurs contemporains. Anaïs ou les Gravières est un texte à tous égards hors norme, et d'ailleurs un peu à part, peut-être, dans l'oeuvre déjà abondante de Lionel-Edouard Martin - vingt livres en huit ans, rien de moins. Sans doute fallait-il un écrivain de cette trempe pour inventer quelque chose qui n'est pas loin d'être d'un genre encore innommé : fond et forme, Lionel-Edouard Martin montre qu'il était donc possible d'écrire une oeuvre au ressort policier sans jamais abdiquer son dessein poétique. D'une grande sensibilité et d'une écriture peut-être plus libre encore que ce à quoi l'auteur nous avait habitués, Anaïs ou les Gravières, avec ses personnages humbles, perdus au monde, à la parole rare et aux pensées dubitatives, apporte un éclairage un peu neuf sur une oeuvre qui, si elle est admirée par beaucoup, n'en demeure pas moins étrangement confidentielle.

   N.B. A lire aussi, l'entretien que Lionel-Edouard Martin m'avait accordé pour Le Magazine des Livres de janvier dernier (n° 34).

- Ce même 13 avril a paru également le nouveau roman de Tabish Khair, A propos d'un thug. Très remarqué lorsqu'il sortit en Angleterre en 2010, finaliste du très prestigieux Man Asian Literary Prize, voilà un roman surprenant, très composé, qui raconte la double et étrange histoire d'un descendant de la secte (cruelle) des Thugs, qui sévit en Inde des siècles durant, et d'une série de meurtres horribles dans le Londres moderne. Le vrai/faux prologue donne le ton de ce roman à tiroirs et en dit long sur l'esprit assez facétieux de l'auteur. Ce thriller d'un genre pour le moins original éclaire par ailleurs de belle manière la relation historique et psychologique entre Londres et le continent indien, dont les symboles sont ici manipulés sans la moindre concession aux poncifs ordinaires.

- En plus de redonner une actualité à un auteur que Faulkner tenait pour un des plus grands écrivains de son siècle (elle reçut d'ailleurs le prix Pulitzer en 1923 pour son roman L'un des nôtres), La nièce de Flaubert, de Willa Cather, est un texte aussi élégant qu'instructif. A l'été 1930, Willa Cather séjourne quelques jours en France, au Grand-Hôtel d'Aix-les-Bains, dans des conditions telles qu'on aurait aimé qu'un Visconti eût pu s'y intéresser. C'est là, donc, dans cet hôtel qui n'a "rien de chic, mais très confortable", qu'elle rencontre Caroline Franklin-Grout, qui n'est autre que la nièce (chérie) de Flaubert, d'ailleurs élevée par lui, et qui sera son exécutrice testamentaire. La nièce de Flaubert, préfacé et joliment traduit par Anne-Sylvie Homassel, est bien sûr le récit de cette rencontre et de leur amitié naissante, mais c'est bien plus que cela : portrait d'un temps, évocation d'une société cultivée, raffinée, légèrement à l'écart du monde, il est aussi l'occasion d'une réflexion au long cours sur la littérature et, en filigrane, un portrait très sensible de Gustave Flaubert - avec, en contrepoint, quelques développements plus dubitatifs sur Balzac. Willa Cather donne au passage une jolie leçon de style et d'esprit, rappelant "que les limites d'un artiste comptent pour autant que ses forces, qu'elles sont un atout manifeste et non pas une faiblesse, et que c'est l'alliage qui donne son goût à un créateur, sa personnalité, la chose qui fait que l'oreille reconnaît immédiatemment Flaubert, Stendhal, Mérimée, Thomas Hardy, Conrad, Brahms, César Franck." En nos temps assez binaires, voilà une réflexion que d'aucuns, éreinteurs professionnels et autres adeptes du bon mot définitif, trouveraient avantageusement à méditer. 

- Enfin, toujours dans la Petite collection du Sonneur, reparaît Comment on se marie, d'Emile Zola. Caustiques, très enlevées, ces quatre petites chroniques qui, en leur temps, n'ont donc pu être qualifiées de sociétales, montrent un Zola très pince-sans-rire, d'une modernité parfois féroce, et comme toujours très à l'affût des signifiants sociaux. La brève introduction qu'il donne à ces nouvelles se lit avec délectation, son amorce de théorisation du mariage ("Ainsi donc, l'amour théorique du XVIIe siècle, l'amour sensuel du XVIIIe, est devenu l'amour positif qu'on bâcle, comme un marché en Bourse"), drôle et assez fine, ne dissimulant rien de sa joyeuse cruauté. Plus abouti, plus enlevé que le précédent Comment on meurt : franchement, je ne pensais pas éprouver autant de plaisir à (re)lire Zola.

Vous avez un mois pour avaler tout ça : au Sonneur, le mois de mai est un autre temps fort...

 

vendredi 13 avril 2012

Entretien avec Lionel-Edouard Martin

A l'occasion de la parution de son 10ème roman, Anaïs ou les Gravières (aujourd'hui même, aux éditions du Sonneur), voici l'entretien que m'a accordé Lionel-Edouard Martin, tel qu'il parut dans Le Magazine des Livres n° 34 (février/avril 2012).

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LEM octobre 2011 5Styliste incomparable, auteur d’une œuvre romanesque et poétique à la fois classique et déroutante, résolument tournée vers la tradition et d’une liberté de forme et de ton où l’on entrevoit le meilleur de la modernité, Lionel-Édouard Martin peut se prévaloir, après une vingtaine d’ouvrages, de la fidélité d’un lectorat passionné qui, s’il grossit livre après livre, n’en reste pas moins constitué de happy few. Moyennant quoi, il est sans doute, de nos grands écrivains vivants, le plus méconnu.

Aussi, alors que les éditions du Vampire Actif (où parut déjà ce roman très beau et très singulier qu’est La Vieille au buisson de roses) viennent de publier un recueil de proses poétiques (Brueghel en mes domaines), ai-je voulu profiter de l’occasion pour le faire mieux connaître des lecteurs.

Je ne me souviens pas en vertu de quel détour ou aléa j’en suis arrivé à le lire, il y a de cela quelques années. Le fait est que j’ai commencé à en parler autour de moi, à offrir ses livres, à les recenser ici ou là, avant que la chance ne me soit donnée de le rencontrer. De cette première rencontre naquit une deuxième, laquelle en engendra d’autres, qui elles-mêmes aboutirent à l’envie de mêler nos pas. Ainsi, de lecteur à critique puis ami, j’ai dorénavant la chance de compter au nombre de ses éditeurs – Couverture Anais - 1re GRANDEau Sonneur, donc, où paraît le magistral Anaïs ou les Gravières. Je dis tout cela afin de lever toute ambiguïté quant au statut du texte qui suit, fruit d’un échange à bâtons rompus plutôt que classique entretien.

Du fait de sa réserve naturelle et d’une réticence à l’exposition, du fait aussi de la relative confidentialité où les grands médias littéraires le cantonnent, nous ne savions jusqu’alors que bien peu de chose de Lionel-Édouard Martin, de cette voix singulière et de cet esprit intempestif. Cela rend son propos ici plus précieux encore.

Entretien avec Lionel-Édouard Martin

Marc Villemain. Vous souvenez-vous, pas nécessairement de votre premier livre, ni même de vos premières lectures, mais de votre premier contact avec la chose écrite ?

Lionel-Édouard Martin. Un peu comme Charles Foster Kane, dans Citizen Kane, meurt avec à la bouche son fameux « Rosebud », peut-être passerai-je l’arme à gauche en murmurant dans mon ultime souffle « la pipe du papa de Pipo. » Cette phrase, mon premier contact avec la chose écrite ? Sans doute pas, j’avais dû, bien avant mes six ans, tâter du journal, déchiffrer vaille que vaille avec ma mère des enseignes d’épicerie, ânonner du papier d’emballage. Mais le véritable apprentissage de la lecture, il est passé, à l’école communale, par cette méthode syllabique où s’apprenait pas à pas la correspondance, complexe en français, des sons et des lettres. Il dut y en avoir bien d’autres avant – la découverte des voyelles, il me semble, avant celle des consonnes – mais encore aujourd’hui j’ai cette phrase qui « dans ma cervelle se promène / Ainsi qu’en son appartement », tel le chat de Baudelaire, et qui « Me remplit comme un vers nombreux. » C’est que, dans son principe, elle fonde ce que je crois être devenue mon écriture, à tout le moins mon écriture poétique : une scansion par les sonorités, une exploration des mondes possibles par les mots générés par les sons. Personne autour de moi ne s’appelait bien évidemment « Pipo », mon père ne fumait pas : cette espèce d’écholalie suggérait qu’il existait quelque part un Pipo dont le papa fumait la pipe, et dont je ne savais rien. C’était plonger dans un imaginaire d’autant plus fertile que, si j’ai bon souvenir, la phrase était illustrée de dessins : on nous montrait Pipo, on nous montrait son père, on nous montrait la pipe de ce dernier, et tout cela, parfaitement discontinu dans ses représentations graphiques, formait, uni par le langage, cette phrase où les « p » se déployaient comme autant de points de soutènement pour constituer ce pont, cette phrase presque octosyllabique, « la pipe du papa de Pipo », jetée comme une voûte sur l’espacement des êtres et des choses. De cette expérience, j’ai gardé cette conviction que la langue est ce qui relie, qu’elle est là pour mettre en rapports. Je n’ai certes pas le talent d’un Leiris pour tâcher de cerner au plus près toutes les implications de ce premier contact avec des éléments graphiques, mais j’ai la presque certitude qu’il a fondé mon engagement, très précoce, dans la littérature.

Marc Villemain. La langue est ce qui relie, dites-vous – question religieuse par étymologie, si ce n’est par excellence. Il n’est d’ailleurs pas un de vos romans qui ne fasse état de ce quasi impératif catégorique, pas un de vos personnages qui n’éprouve le besoin de se caractériser, de se singulariser par la langue : cette vision du monde requiert une diction du monde. Pourtant, ces personnages ne passent guère pour liants, ils sont plutôt bourrus, taiseux, peu ou prou asociaux. Ils se gardent d’une société qui les accable, en vertu peut-être d’une pudeur, d’une humilité, d’une éthique de l’effacement. Est-ce à dire qu’ils optent pour un lien détourné d’avec le monde ? que la langue leur permet de continuer à se sentir membres de la communauté des hommes sans avoir à en souffrir le commerce ?

Lionel-Édouard Martin. Mes personnages vivent en effet dans un autre monde que le nôtre – « le nôtre » au sens de celui d’aujourd’hui, j’aurais garde de nous inclure, vous et moi, dans ce collectif. D’une part, leurs histoires se déroulent assez souvent dans des époques antérieures où le « vivre ensemble » était peut-être plus facile ; d’autre part, quand leurs itinérances sont contemporaines, ils sont coupés, ou se sont volontairement coupés, d’un univers qui leur pèse et dans lequel ils ne se reconnaissent pas. C’est qu’ils sont tous, plutôt plus que moins, « conservateurs » – j’emploie le terme sans aucun dessein politique –, et qu’ils n’acceptent pas, ou qu’ils acceptent mal, les évolutions d’une société meurtrie par la modernité, voire par ce qu’on appelle « mondialisation », et dont les valeurs traditionnelles ont été battues en brèche. La plupart ont préféré se murer dans le silence et dans la solitude plutôt que d’affronter le fracas du monde et la foule qui le propage ; parce qu’aussi presque tous, si modestes soient-ils, se sentent investis d’une parole intérieure, essentielle, différente de celle du commun, et qui les marginalise pour les mener, sous des modalités diverses, à la littérature, soit qu’ils écrivent eux-mêmes, soit qu’ils confèrent à autrui la possibilité de transcrire littérairement leur destin – dans mes textes narratifs, il y a constamment, qui traîne, accroché à leurs basques, un écrivain dont ils sont les doubles et les métaphores. Cet écrivain, il s’exprime toujours à la première personne du singulier, au point qu’on pourrait assimiler, n’en déplaise à Proust, le narrateur à l’auteur : j’assume quant à moi pleinement cette identification, et je ne fais que consigner, en tant qu’auteur, ce que je ressens d’une société qui n’est plus celle de mon enfance et où je peine à trouver ma place. Ces propos – qu’on pourra juger pessimistes – n’ont toutefois rien de vraiment original : un Jean Clair, un Richard Millet, un Jack-Alain Léger pourraient aussi bien les tenir, comme les ont aussi tenus les romantiques de 1830 ou les pamphlétaires des années 1900.

DSC_0159Marc Villemain. Si vous prenez soin de prévenir que votre propos est « sans aucun dessein politique », vous n’en arrivez pas moins, non sans esprit de suite, à tancer la « modernité » et la « mondialisation », allant jusqu’à vous référer à une catégorie d’écrivains qui, même en usant d’un nuancier assez élastique, ont souvent donné une traduction explicitement politique à leur conservatisme. Mon intention n’est en aucun cas de vous acculer à une profession de foi d’un tel ordre, mais pensez-vous qu’il soit possible de se sentir aussi peu à l’aise dans son temps sans en tirer de conséquence politique ? Autrement dit : est-il possible, en littérature, de célébrer le passé sans charrier tout un panel d’attitudes ou de jugements politiques ?

Lionel-Édouard Martin. À dire vrai, je m’attendais à cette question – sans pour autant la souhaiter, le chemin risquant d’être d’autant plus ardu que j’éprouve une forte estime, dans leurs expressions littéraires, pour les auteurs cités. Conservatisme, oui, le maître-mot a été dit, mais sans doute convient-il de lui donner le sens que je lui prête. Permettez-moi, pour ce faire, de m’essayer à une pirouette : une des meilleures marques de rillettes qui soit, professant une honnêteté de recette « à l’ancienne », sans adjonction d’aucune matière étrangère à la brave race porcine, si ce n’est quelques épices, appuie son credo gastronomique sur ce slogan : « Nous n’avons pas les mêmes valeurs ». Cela revient à dire que le bon, voire l’excellent, relèverait d’autres temps où la fringale se régalait d’une authenticité de nos jours perdue, et frelatée par divers ingrédients dont la nécessité reste à prouver : une épaisse couche de graisse est un conservateur très efficace, et qui n’a rien d’artificiel. Que je me fasse bien comprendre au travers de cette image quelque peu tarabiscotée : je me sens, comme beaucoup d’autres, l’héritier d’une époque où, me semble-t-il, on ne nous faisait pas prendre des vessies pour des lanternes, et c’est cet héritage qui me garde l’œil ouvert et l’oreille attentive. Je vois, j’entends, je juge, avec mes valeurs, qu’il s’agisse d’expressions artistiques contemporaines ou d’évolutions de la société, et je me sens proche de ceux qui participent de ma vision des choses. Ces derniers, où sont-ils ? – puisque j’ai l’impression que vous m’attendez sur ce terrain : tantôt d’un bord, tantôt d’un autre, il n’y a rien d’absolu dans leur localisation. En ce qui me concerne, il ne serait pas inapproprié de parler d’éclectisme politique, d’où toutefois seraient exclues toutes formes d’extrémisme. Mais je n’ai garde, vous le savez, d’aborder dans mes livres ces questions sous l’angle d’un quelconque engagement de ma part, ne désirant pas empreindre mon esthétique de considérations polémiques qui, à mon sens, n’ont pas leur place dans des romans où c’est l’imaginaire qui doit primer.

Marc Villemain. Je confesse avoir été un peu fourbe, au moins facétieux, en vous entraînant sur un terrain disons plus social, voire politique, que celui auquel vous avez habitué vos lecteurs… Mais je ne pensais pas vous y voir entrer avec un tel entrain ! Comprenez que je ne m’intéresse pas tant à l’éventuelle traduction politique de votre écriture, en effet exempte d’une telle ambition, qu’à ses inévitables corollaires dans l’esprit du contemporain. Car l’ensemble de votre œuvre a quelque chose d’élégiaque : le temps que vous chantez est un temps mort, en tout cas moribond, et, sauf à considérer que la littérature n’aurait sur les esprits d’autres effets qu’abstraits ou esthétiques, on ne peut guère refermer vos livres sans qu’affleure une méditation sur ce que le monde perd en avançant (je ne dis pas en progressant), sur ce qu’il défait dans sa marche même. Je me demandais simplement si vous en aviez conscience, et jusqu’à quel point vous assumiez cette relative asocialité. Ce qui me conduit à interroger cet « imaginaire » que vous invoquez. Vos livres en effet sont de chair et de terre : on y éprouve les duretés de la vie et les injustices de l’existence, les caprices du corps, du vieillissement, du climat, on y souffre (toujours en silence), on y mange (beaucoup) et y boit (presque autant) dans une joie mêlée de solitude, on s’y émeut pour les vieilles pierres et le fragile immuable de la nature, on y commémore la terre ancestrale, celle des aïeux, celle du village ou de la petite communauté. Que pouvez-vous nous dire de cet imaginaire somme toute très tellurique, où ce que nous éprouvons surtout, c’est la densité d’une mémoire ? Bref : comment définiriez-vous l’imaginaire ?

Lionel-Édouard Martin. Je ferais d’abord un distinguo entre l’imaginaire et l’imagination. Si c’est, l’imagination, la capacité de créer des univers, des personnages, ex nihilo, sans la ressource d’un vécu personnel, alors je n’ai aucune imagination – ce que parfois je regrette, même si je doute qu’il y ait tant d’écrivains doués de cette faculté démiurgique : on puise pour écrire toujours un peu de soi-même, du moins me semble-t-il, sans doute à des degrés divers mais à des degrés bien réels. L’imaginaire, à mes yeux, relève d’une autre alchimie : c’est l’aptitude à susciter des souvenirs pour en tisser les fils, les combiner suivant des motifs dont la survenue m’échappe, mais qui ont trait sans doute à l’organisation neuronale de la mémoire. Une image surgit, tirée de je ne sais où, sollicitée par quel inconscient ? qui entraîne des mots qui entraînent des images et des mots, comme un fleuve se gonfle d’alluvions, et toute cette matière va se fondre dans un creuset de thèmes dont, vous avez raison, certains sont récurrents pour ne pas dire obsessionnels – vous les avez clairement identifiés. C’est peut-être cette façon d’en appeler à l’imaginaire, de le tramer, de le résoudre, qui rend aux yeux de mes lecteurs mon « œuvre » (permettez-moi les guillemets) si « cohérente » (de nouveau, oui, s’il vous plait), qu’il s’agisse de prose ou de poésie : on peut, pour les résumer, ramener ces constantes à une relation particulière de la langue au corps, puisque je n’établis guère de différence entre le plaisir des mots et le plaisir des chairs, la bouche étant sans doute, dans mes écrits, l’organe le plus (ré)actif, qu’il s’agisse de parler, de boire ou de manger – jamais d’aimer, vous l’aurez remarqué –, ces trois verbes se confondant, se fondant, dans un rapport charnel au monde, non exempt de volupté, même si mes personnages sont en effet des solitaires hantés par un mal-vivre ou un mal-être. Si tous, à leur manière, peuvent s’identifier à des jouisseurs, à des êtres de désir(s) quelle que soit la façon dont ils habitent leur univers, il n’est pas impossible qu’ils soient tous une projection de moi-même…

Marc Villemain. Je n’ai pas souvenir d’avoir croisé tant de jouisseurs dans vos livres. L’idée de jouissance induit aussi, je dis bien aussi, la recherche d’un plaisir ramassé sur lui-même, dont l’objet même serait d’être consommé, un plaisir pour ainsi dire « gratuit ». N’était la volupté sensuelle, beaucoup de vos personnages ont un mode de relation au vivant que je qualifierai assez aisément de rabelaisien. C’est vrai de leur rapport à la langue, celle qu’ils parlent et dont en effet ils donnent l’impression qu’ils la mâchonnent et la recrachent afin d’en éprouver le suc et d’en jauger les tanins ; et c’est vrai bien sûr de leur rapport aux nourritures terrestres, dont on pourrait presque dire qu’ils les investissent d’un caractère quasi sacré. Or, niché au cœur de leurs plaisirs, persiste un vieux fond de désespérance : si bien que leur plaisir ressemble parfois à un pis-aller. Aussi me suis-je souvent fait la remarque, en vous lisant, que quelque chose en eux se refusait à ce plaisir : qu’ils le prenaient, l’éprouvaient, éventuellement en jouissaient, mais qu’ils le faisaient sans se leurrer, sans se duper eux-mêmes : en s’en sentant vaguement, lointainement coupables. Arrêtez-moi si je me trompe…

LEM octobre 2011 4Lionel-Édouard Martin. Vous arrêter ? Certainement pas, vous dites mieux que je ne ferais, faute de distance critique, le ressenti de mes personnages. Permettez-moi toutefois de rebondir sur vos analyses : comme il y a, ou comme il y a eu, des gauchers contrariés, peut-être mes « êtres de mots » (j’aime bien les appeler de la sorte) sont-ils des « jouisseurs contrariés », de ces êtres qu’on n’a pas laissé jouir à leur guise et à leur aise de ce qu’ils aiment, au nom de je ne sais quelle nouvelle norme imposée par la société : aussi se sentent-ils gauches, maladroits dans leur vie, coupables (en effet) de leur a-normalité, au point de se révéler asociaux, de refuser de coexister avec leurs semblables. Ils fuient, chacun à leur manière, pour trouver refuge où ils subsisteront mieux. C’est le plus souvent loin du monde, dans une réclusion volontaire, à moins qu’ils ne s’engoncent dans un caractère bourru qui les rend peu perméables aux autres – c’est le cas du marquis de Cruid, dans La Vieille au buisson de roses ; d’autres fois, c’est en fin de compte la mort qu’ils iront habiter, comme Jeanlou dans Jeanlou dans l’arbre, ou comme l’Ernestine de Deuil à Chailly. Vous dites rabelaisiens ? Certains sans doute le sont, tel, dans Vers la Muette, Jean-Bernard Lhermite le bien nommé, ou Lucian, qui ne pensent guère qu’à faire ripaille, mais qui entretiennent avec les nourritures tant liquides que solides un rapport tout intellectuel, très codifié – un rapport de culture – bien loin de celui, plus immédiat, moins chichiteux, d’un Pantagruel ou d’un Gargantua : comme si boire et manger relevaient d’un écœurement si ces deux activités bien complémentaires ne respectaient le cérémonial de la table, et plus généralement ce que jadis on nommait politesse. Métaphore à lire, dans ces attitudes, d’une désespérance – vous n’avez pas tort – face à une société française en cours de déritualisation (alors qu’elle se caractérisait naguère encore par l’abondance de ses rites), où la vulgarité, le sans-gêne, prennent le pas sur l’attention portée à autrui ? Il n’est, au final, pourrait dire plus d’un de mes personnages, de plaisir que dans un certain raffinement, dans des façons d’être, dont la raréfaction contemporaine incite à l’échappée vers la thébaïde…

Marc Villemain. Précisément, j’allais relever chez vous ce que je nommerai, sans intention railleuse aucune, une sorte de ritualisme, à tout le moins un goût certain pour tout ce qui peut participer d’une forme de liturgie. Ce pourrait même être une marque symptomatique de vos personnages : leurs gestes, leurs actions, leurs intentions, sont toujours codifiés, soucieux d’honorer une appartenance, une affiliation, une transmission. Persiste dans le moindre recoin de leur existence une sorte de tentation de la gravité. Comme si chaque geste ou chaque parole les engageait. C’est d’ailleurs ce qui les rend si touchants, cet alliage d’émerveillement devant ce que la vie peut avoir de fragile ou de miraculeux, et de prescience de la vacuité de tout. Cette combinaison de gravité ontologique quasi spontanée et de relative nonchalance, voire d’apathie sociale, pourrait éclairer, en partie au moins, cette disposition au rituel, lequel permet d’enrober de sens nos moindres actions. Aussi, j’aimerais vous demander à quoi vous attribuez ce tropisme, à quelle origine, à quelle part de votre vie vous pourriez le rattacher.

Lionel-Édouard Martin. Vous avouerai-je que j’espérais que vous en viendriez à cette question ? – je vous ai certes un peu tendu la perche, mais je suis heureux que vous la saisissiez. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elle me paraît fondamentale – la question, pas la perche ! – pour tâcher de comprendre dans quel contexte ontologique, pour reprendre votre terme, j’écris, ou tâche d’écrire. Même si j’ai beaucoup bourlingué dans ma vie – mais pas autant que le cher Cendrars… –, je crois être, fondamentalement, viscéralement un provincial, comme ont pu l’être à leur manière un Mauriac ou un Giono, un provincial ancré dans sa terre, dans une ruralité qui de nos jours n’existe plus, balayée par le remembrement et l’agriculture intensive. Je suis né dans un « pays » très pauvre – il faut lire les descriptions géographiques et touristiques de Montmorillonnais du XIXe siècle, qui en font un désert couvert de brandes impénétrables où paissent au mieux quelques moutons. Dans un tel contexte, on n’a guère d’histoire, les envahisseurs passent – quand ils passent – en se gardant bien, pas folle la guêpe !, de s’arrêter. C’est ainsi qu’on devient, en 1956, usufruitier d’un patrimoine inaltéré, ou presque, sur lequel le temps n’a guère eu de prise. J’ai vécu toute mon enfance comme on devait vivre autour de l’an mil – quelques automobiles, bien sûr, dans le panorama, pour prendre le pas sur les attelages, mais j’ai connu les chars à bancs, à défaut des calèches, et les chevaux tirant l’araire dans les labours. Cette existence était, comme elle l’était au Moyen Âge, scandée par des rites païens autant que catholiques – des fêtes, des foires, des assemblées –, par une gestuelle de haute antiquité – on en trouve l’illustration dans les miniatures des Très Riches Heures du duc de Berry qui datent de 1410. C’était ainsi de toute éternité, il n’y avait pas lieu d’y rien changer. Les années 1960, 1970 sont venues bouleverser, à tort ou à raison, cet ordre invétéré où tout s’accomplissait suivant une routine fermement établie, mais j’ai vécu toute mon enfance, j’y insiste, dans cette continuité des âges qui rythmait les jours, les semaines, les mois et les saisons, où le dimanche on allait à la messe – à celle d’avant Vatican II – moins pour la messe elle-même que peut-être pour le faste qui l’entourait, balancements d’encensoirs, grandes orgues, flopées d’enfants de chœur en aube et de séminaristes. La messe en latin, langue de rituels s’il en est, où je m’égosillais parfois – mon arrière-grand-tante était choriste, et je l’accompagnais à la tribune pour piailler avec elle de ces chants auxquels personne ne comprenait rien sans doute, ou pas grand-chose, mais qui, venus du fond des siècles, travaillaient en profondeur cet imaginaire dont je vous ai parlé, et qui le travaillent encore aujourd’hui. Sans compter tout le reste, les travaux des champs, en particulier, où les paumes s’engageaient dans des techniques vieilles comme le monde, où les corps épousaient des attitudes immémoriales, où tout était conservé, et comme sacralisé par ce conservatisme. Ce sont là, je crois, les origines de ce tropisme que vous évoquez, dont je suis bien incapable actuellement de me défaire – et dont possiblement je ne souhaite pas non plus me défaire.

Marc Villemain. Vous mêlez dans votre littérature une mémoire propre, intime, celle de ce Haut-Poitou qui vous a vu grandir, celle de vos communautés d’appartenance, et celle, finalement, d’un humain sans âge, immémorial, un humain, si j’ose dire, prototypique. Ce qui, en effet, vous accointe à l’humanisme, au souci conjoint d’honorer la part immuable de l’homme et de saluer son irréductible particularité. De là sans doute découle que vous vous acharniez à dépeindre des mondes, si ce n’est perdus, du moins oubliés. Vous parapheriez, sans déplaisir je pense, ce mot d’André Blanchard : « Si se souvenir n’est pas souffrir, n’écrivez pas. Il y a la vie pour ça. » Sur un plan strictement littéraire, toutefois, et alors que vous avez écrit déjà une vingtaine de livres, vous arrive-t-il d’éprouver le besoin, l’envie, la curiosité, de lâcher un peu de lest ? de laisser au passé le soin de rejoindre l’histoire ? d’aller chercher ailleurs qu’en votre mémoire l’occasion ou le ferment d’une autre littérature ? Je le dis sans spécialement l’attendre ou l’espérer, mais en m’interrogeant sur ce que pourrait être l’œuvre à venir de Lionel-Édouard Martin : poursuivra-t-elle, par principe ou nécessité, ce travail d’excavation, de ressassement de la mémoire intime, ou prendra-t-elle la clé des champs, s’aventurera-t-elle sur des terres qui vous seraient moins familières, moins familiales, sur des terrains de jeux autres que ceux de votre enfance… ?

Lionel-Édouard Martin. Jacques Josse, dans un article qu’il a bien voulu consacrer à mon Dire migrateur, écrit en substance que si mes romans sont ancrés dans mon terrain natal, ma poésie vogue le plus souvent sous d’autres cieux : rien sans doute n’est plus vrai – même si quelques-uns de mes textes narratifs – Corps de pierre, Vers la Muette, sans parler bien sûr du Tremblement – mènent aussi le lecteur au Brésil et dans cette Caraïbe insulaire où j’ai pris mes quartiers depuis une grosse dizaine d’années. On pourrait s’interroger sur cette partition géographique – et j’ajouterai historique – des genres auxquels je me prête, et j’ai peut-être une piste : le poème, du fait de sa relative brièveté, n’a pas lieu de susciter autant que le roman cet imaginaire que j’ai tenté de définir plus haut – même si, d’évidence, il obéit aux mêmes principes d’écriture, fondés sur la dynamique de la scansion ; mais, le plus fréquemment, le poème s’arc-boute sur la chose vue, rencontrée, dans un mouvement de l’œil qui la saisit dans son instant, dans l’émotion du moment présent : ce qui compte alors, c’est le lieu, c’est le temps de la vision, de la captation sensorielle dont les mots vont jaillir : or je vis dix mois sur douze en Caraïbe, loin de ces lieux d’enfance où je ne retourne guère qu’en été. Dès lors : oui, cette (ré)partition s’explique et prend du sens

Maintenant : m’est-il possible de m’appuyer sur mon environnement actuel pour écrire non plus des poèmes mais des textes narratifs ? Comme je l’ai dit ci-dessus, je l’ai fait dans certains de mes romans, mais toujours, au final, dans le souci de relier par le langage mes deux mondes, l’ancien et le nouveau, de les abouter vaille que vaille par l’entremise d’un narrateur ressortissant aux deux rives, et dans un esprit de continuité spatio-temporelle. Dire, alors, « il », moi l’îlien, pour couper le cordon ombilical ? Mais suis-je assez étranglé, pendu, pour vouloir le faire ? Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui j’ai l’impression d’être parvenu au bout d’un système – le mien –, et qu’il me faut me renouveler sous peine de ne plus écrire. Aller vers quoi ? Peut-être des textes plus réflexifs, plus en prise avec notre époque, des sortes d’essais poétiques ou un journal au jour le jour – dont mon Brueghel en mes domaines pourrait bien se révéler la première déclinaison (rosa, rosa, rosam…).

Marc Villemain. Ce qui nous ramène à votre écriture, à votre style. Lequel parvient à résoudre une équation qui n’est pas loin, pour un écrivain, de représenter le Graal (j’en sais quelque chose.) Je m’explique. Par bien des aspects, l’on pourrait vous apparenter à un « classique. »  Votre écriture, très tenue, poncée, dont le moindre détail est poli, d’un lustre que l’on dirait presque maniaque, atteste un sérieux digne de la grande littérature, sans même parler, si vous me passez cette allitération, d’un luxuriant lexique, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il prend l’air du temps à rebrousse-poil. Qui plus est, vous êtes latiniste, ce qui ne gâche rien. Pourtant, il suffit de vous lire sur quelques lignes pour observer combien cette écriture se règle aussi sur une énergie très mobile, une syntaxe et une ponctuation rétives à toute linéarité, pour ne pas dire allergiques à un certain impératif de lisibilité, votre phrasé engageant un rythme interne qui pourrait évoquer le contretemps tel qu’on le pratique dans le jazz – je songe là un jazz écorché, accidenté, en partie imprévisible, à l’image d’un chorus de Coltrane, du jeu très ponctué d’un Ahmad Jamal ou, plus proche de nous, d’un Portal. Bref, pour le dire d’un mot, votre classicisme est travaillé, taraudé, sali par une construction bien plus moderne qu’il n’y paraît. Ce n’est pas par hasard que j’évoquais Rabelais, dont vous me semblez aussi être un lointain héritier – et j’ignore, disant cela, si la chose vous agrée. Pas seulement parce qu’on ripaille dans vos textes, et goulûment, c’est bien la moindre des choses, mais parce que, comme lui, vous mêlez, dans un même mouvement, l’érudition et le parler populaire, la révérence aux anciens et le plaisir potache au dialecte et à l’argot, enfin bien sûr parce que vous nous ramenez sans cesse à quelque chose d’organique.

Lionel-Édouard Martin. Classique ? Encore faudrait-il s’entendre sur le terme, qui se réfère à la petite bande du XVIIe – vous savez ? « la Corneille, perchée sur la Racine de La Bruyère, Boileau de la Fontaine Molière » – aussi bien qu’à son esthétique en rupture de baroque, et à l’accord des préceptes stylistiques de Malherbe. On a été sévère avec ce vieux bonhomme, au motif qu’il a voulu dégasconniser la langue française, la débarrasser de toutes les turbulences dialectales du XVIe siècle, et sans doute peut-on lui en vouloir, oui, de ces excès tracassant le lexique. Mais c’est oublier ses autres exigences, qui touchent à la musicalité du vers et de la phrase (entre autres la condamnation de l’hiatus et des cacophonies, l’interdiction dans la prose des structures rythmiques du vers) – qui concernent le dressage, donc, de l’oreille. Si mon écriture est « classique » pour partie, c’est bien, me semble-t-il et en toute humilité, parce qu’elle s’efforce d’appliquer ces règles d’harmonie qui sont de mise dans toutes les grandes œuvres françaises et qui traversent, jusqu’à une époque récente, le style de tous nos « meilleurs » écrivains – on ne lit plus guère (et on a bien tort car c’est un livre magistral), Le Travail du style, d’Antoine Albalat, qui le montre avec pertinence. Il y a donc ce parti pris, que je développe, à rebours de nombre de nos contemporains, dans des phrases plutôt longues, qui ne vont pas sans faire achopper le lecteur, vous avez raison – mais ce serait trop facile, aussi bien, de le faire gambader sur de la cendrée : le cross country se révèle plus spectaculaire et sollicite les muscles plus hasardeusement qu’une course bien lisse, bien nette, sur du plat. Si j’aime le propre du classicisme, j’aime aussi la boue soudaine, moi, la flaque intruse, l’obstacle imprévu, le mélange des genres – la salissure, oui, déboulant sur la page candide, l’inopinée maculation : ce qu’on appelle le burlesque, cet avatar littéraire du baroque, qui prend à contretemps l’attendu, qui botte en touche quand on se figure le voir tirer au but. À mon sens, l’agrément d’un style, c’est l’inouï, la surprise, qui stoppe la marche pépère, méduse l’œil, l’oreille, à un moment de leur parcours : en musique, l’appogiature, cette note fortement accentuée qui appuie, dissonante, narquoise, sur la tête de l’accord dont elle retarde l’émergence convenue, produisant un effet de syncope – comme si on était, d’un coup, à côté du rythme, comme si, d’un coup, le rythme suffoquait (ce rythme marqué, en écriture, par la ponctuation, qui joue, vous avez raison, dans ma prose un assez grand rôle en lui imposant une scansion particulière). Vous faites référence au jazz ; c’est une référence très à propos, même si je n’en écoute, à tort probablement, plus guère aujourd’hui : mais je me sens proche, sans vouloir pour autant les imiter, des écrivains qui s’en réclament, de Céline, de Christian Gailly, de Jean-Marie Dallet, d’Aziz Chouaki (dans son théâtre) – beaucoup plus proche de ces écharpilleurs de rythme que de ces auteurs à la prose sans relief, englués dans la seule narration quand à mes yeux – et à mes oreilles – la littérature, c’est une affaire, avant tout, de style, c'est-à-dire, pour en donner ma propre définition, d’irruptions de brisures dans une continuité.

Marc Villemain. Ce qui achève, n’est-ce pas, de vous installer dans le camp des classiques… Mais venons-en maintenant, si vous l’acceptez, à des considérations plus immédiates. Ceux qui vous croisent emportent avec eux une image de vous, pardonnez-moi l’expression, un peu vieille France. Je veux dire par là que ne sera guère surpris de vous rencontrer celui qui vous lit : en sus de vos inclinations littéraires et artistiques, vous avez les manières de vos personnages – une certaine façon de vivre à côté du temps, une certaine désuétude narquoise, ce même goût du travail bien fait, cette expression tout à la fois érudite et joviale, cette réserve aussi. Et pourtant. La réalité est aussi, vous l’avez rappelé, que vous avez voyagé, bourlingué, que le terroir, s’il est l’humus où s’irrigue votre œuvre, relève plus d’une mémoire sensorielle et spirituelle que d’une fréquentation quotidienne, enfin que, si vous connaissez le latin d’église, vous n’en êtes pas moins pratiquant de l’ultra-moderne solitude, comme dirait l’autre, je veux parler de l’Internet littéraire ou des réseaux sociaux de type Facebook. Il ne s’agit pas ici de discuter les commodités de la chose, les possibilités qu’elle offre à un écrivain (mais aussi à un éditeur, à un libraire, à tout autre acteur) de diffuser ses travaux ou de se faire connaître, mais d’en profiter pour interroger le fonctionnement, les us et coutumes, l’évolution du milieu littéraire. Tout cela constitue-t-il, selon vous et pour aller vite, un simple outil (de type promotionnel, par exemple), ou pensez-vous que s’y redéfinit l’antique répartition des forces, ou a contrario que de nouveaux académismes pourraient s’y faire jour et supplanter les anciens, bref que s’y élabore aussi, nolens volens, un certain avenir pour la critique, l’édition, la culture littéraire ?

Lionel-Édouard Martin. Moi, vieille France ? Allons donc, il m’arrive, l’été, de tomber le blazer et de porter des polos col déboutonné – c’est dire ! Et je vous certifie que je ne roule pas en Juvaquatre décapotable, comme le marquis de Cruid dans la Vieille au buisson de roses, vous confessant toutefois que je rêve depuis toujours de conduire une Traction avant – mon côté chef de gang, mettons. Mais rangeons-nous des voitures, puisque vous voulez me faire parler des TIC et spécifiquement de l’Internet. De ce dernier, j’ai l’usage de tout un chacun, banal, auquel s’ajoutent ceux des écrivains dont nous sommes, vous et moi, comme pas mal d’autres. Instrument de promotion, bien entendu – même si je laisse à mes éditeurs, pudiquement, le soin de ce travail : j’y répugne, je ne sais pas faire, j’ai l’impression d’embêter les autres comme on m’embête à m’appeler au téléphone dans l’alléchant dessein de me vendre des fenêtres à double vitrage ou des contrats d’assurance-vie. Et ils y réussissent, mes éditeurs – je pense en particulier à Tarabuste, à Soc & Foc, au Vampire Actif –, et à bon compte, commercialisant directement leurs titres, sans intermédiaire, et en retirant de suffisants profits ; ce qui leur permet de procéder à de tout petits tirages, mais fortement rémunérateurs, et de disposer d’assez de capitaux pour publier, non pas ce qui se vend beaucoup, mais ce qui leur plaît et qui relève de leur niveau d’exigence. C’est un point nodal, j’en suis convaincu : de même que l’avenir d’une certaine agriculture, extensive et de qualité, respectueuse du consommateur, passera par la vente en direct de sa production, de même l’avenir de la littérature, d’une certaine littérature, artisanale, longue en bouche, de haute graisse, passera-t-elle par les mêmes circuits de distribution que l’Internet favorise grandement.

Là, je parle des livres de papier, fleurant bon la cellulose, pesant leur poids de Centaure Ivoire ou d’Olin Smooth. Le livre électronique (tel que l’édite et le promeut publie.net, par exemple) relève quant à lui d’un tout autre sujet, puisqu’il touche au concept-même du livre, appelé à développer d’autres formes que celles actuelles, par le tissage de liens, de renvois à des sites, qui rendront peut-être un jour caduque la description – c’était, dès 1928, peu ou prou le projet de Nadja, par le recours à la photographie ; cela au profit d’autres choses encore à définir, qui, probablement, relativiseront la notion d’auteur en agrégeant à l’écrivain principal d’autres créateurs – en constituant des galaxies d’écriture, en aménageant des espaces de collaboration. Dans cet avenir tel que je le considère, la critique, quelle que soit la nature, réelle ou virtuelle, des livres recensés, jouera comme aujourd’hui le rôle déterminant du prescripteur, auquel s’ajoutera celui, de nos jours presque inexistant dans la presse « papier », dévolu au bouche à oreille et à l’interactivité.

Tout cela – édition, diffusion, critique… – me persuade que l’on avance à grands pas vers l’établissement de communautés littéraires d’un genre nouveau. Faut-il s’en plaindre ? Je pourrais mitiger ma réponse, du froid, du chaud, du oui, du non ; mais le système actuel a suffisamment dégradé, me semble-t-il, la littérature pour qu’on ne puisse espérer qu’en retirer du mieux.

Marc Villemain. Permettez que je termine sur une note un peu plus personnelle, libre à vous de la commenter : un soir que nous dînions, vous avez eu un mot pour regretter qu’aucun critique n’ait jamais relevé que vous, « enfant de Marie », étiez aussi un « écrivain catholique. »

Lionel-Édouard Martin. Quelle belle mule du pape vous faites ! Quelle mémoire, et quelle adresse à décocher le coup de pied traître ! – Il est vrai que, sauf respect, nous sommes, vous et moi, deux baudets du Poitou… Un « enfant de Marie », c’est un enfant qui, pour diverses raisons, a été consacré à la Vierge. Je l’ai été dès mes deux ans – et je le suis toujours, n’ayant pas abjuré : une vilaine primo-infection qui m’avait pris les poumons – « le poumon, le poumon, vous dis-je ! », possiblement à jouer parmi les crachats d’un vieux tuberculeux de nos voisins, c’est du moins ce qu’on suppose dans la mémoire de ma famille. Médecins, spécialistes de tout poil, bien sûr, appelés à mon chevet ; mais deux précautions valant mieux qu’une, un recours à la protection mariale ne risquait pas de nuire à mon rétablissement. Donc : consécration à la mère de Jésus, laquelle, dans ma sous-préfecture d’enfance, a censément accompli quelques jolis miracles, levant en particulier les crues de la Gartempe, notre cours d’eau local aussi capricieux que les biquettes de ma grand-mère. Intercession divine ? Efficacité du traitement ? Toujours est-il que je m’en suis sorti – sans doute pour avoir le plaisir, aujourd’hui, de gentiment converser avec vous…

« Écrivain catholique », me demandez-vous ? Cela mérite une mise au point, et j’ai peut-être été rapide, le bourgogne aidant lors de ce fameux dîner – et fameux –, dans la formulation de ma pensée. Dans aucun de mes livres je n’ai fait l’apologie de la religion, ni même n’en ai développé les aspects sous forme de théorie : sans doute n’en éprouvé-je pas la nécessité, eu égard à l’économie de mes « romans » (appelons-les comme ça),  même si je ne répugnerais pas à le faire, quitte à ce que les « bien pensants » crient haro sur le… baudet et à marginaliser encore un peu plus la vieille bête. Toutefois : mes textes sont imprégnés de ce que j’appelle la « mythologie christique », de références aux épisodes à mes yeux les plus saillants et les plus poignants des Évangiles, tels que celui de la Pentecôte – c’est très évident dans La Vieille au buisson de roses, dont une des scènes principales est directement inspirée par l’avènement du « don des langues » –, tel que celui du chemin de croix, tel que celui de la résurrection. Maintenant, je vous sens titillé par la question du « pourquoi ? » – à moins que ne me trompe ? Non ? Je m’en doutais bien ! Comme je vous l’ai dit plus haut, mon enfance a été corsetée par une éducation catholique – assez lâche, malgré tout, et tempérée dans ses resserrements par l’agnosticisme goguenard de mes deux grands-pères. Du côté de mes « femmes » – j’ai vécu toute ma prime jeunesse entouré de femmes, ma mère, mon arrière-grand-tante, ma grand-mère maternelle, une de mes tantes… –, il en allait différemment, et à demeurer dans leurs jupons – vous pensez, un enfant maladif et malade ! –, je me suis empreint de leur foi souvent naïve et de ces rituels évoqués ci-dessus – qui m’ont, dans leur magnificence, profondément marqué. Ceci – je dis : cette imprégnation lyrique de la chose religieuse – sans doute explique cela. Il paraît qu’ « on ne guérit pas de son enfance » : à cette aune, je dois être un souffreteux, un valétudinaire-né, traînant mon infirmité congénitale jusque dans mon âge adulte… Mais rassurez-vous, si jamais vous vous inquiétez : je me porte comme un charme, et la maladie qui m’affecte est cette « maladie d’amour » dont on sait, quoi que l’on pense de la chansonnette, qu’« elle court dans le cœur des enfants de sept à soixante-dix-sept ans. » Simplement, j’ai commencé plus jeune, comme enfant de Marie – et voilà bouclée la boucle…

Couverture Anais - 1re MOYENNE

Couverture Brueghel

Couverture_la-vieille

 

 

 

 

 

 


mardi 3 avril 2012

Jacques Josse - Terminus Rennes


Jacques Josse - Terminus Rennes

 

Je ne connais pas Rennes. Enfin, j'y suis passé. J'y ai passé, plutôt : un concours. Que j'ai raté. J'en garde un bon souvenir, cela dit - de la ville, pas du concours que j'ai raté. Les ruelles du centre-ville, les pavés, les terrasses baignées d'étudiants - et, ce jour-là, de soleil. Mais j'ai toujours aimé la Bretagne. Même un certain celtisme, un qui ferait rugir les purs, les puristes, celtisme de pacotille, même celui-là j'y suis sensible. Et puis Tri Yann, bien sûr. Souvenir d'une longue interview, conditions un peu rocambolesques, fin de concert, il y a vingt-cinq ans, âge d'or des radios libres. Mais Rennes, donc, non ; très peu, très mal. Enfin une fois qu'on a lu Jacques Josse, c'est autre chose : on se sent presque autorisé à dire qu'on connaît Rennes.

On suit son imaginaire de "promeneur désoeuvré" qu'il trimballe tout du long de sa ville, et de sa propre vie, puisque les deux ont partie liée. Josse a cette manière de raconter les choses un peu par en-dessous, un peu par les côtés, sans jamais leur tourner le dos mais comme en leur tournant légèrement autour : c'est le mode réservé aux pudiques, aux délicats, aux poètes. Peu à peu, l'écrivain se fait porte-voix des habitants, des travailleurs, des anciens, de ceux ici qui, comme lui, ont connu l'usine, les horaires, l'ordre machinal, le coup qu'on boit pour se libérer de tout ça, de la chape, et puis la promenade devient carnet de bord littéraire, hommage aux écrivains - qui, donc, Jacques Josse nous l'apprend, furent nombreux, et pas des moindres, à passer par là. Du coup la ville se met à renvoyer autre chose que ce que renvoie, un peu superficiellement, la notion de capitale régionale. D'un pas lent, avec ce regard dont on se dit qu'il se porte, en marchant, sur le sol ou vers le ciel plutôt que droit devant lui, Jacques Josse donne à la ville comme une pulsation tranquille, un pouls. L'allure est paisible, elle en devient presque enivrante, de ces enivrements légers qui impriment à la fois le sourire et cette mélancolie sans tristesse que font naître les choses de l'éternel. Voilà, c'est un peu cela : c'est une sorte de Rennes éternelle que nous livre Jacques Josse, avec les mots confiants de celui qui témoigne et les sensations pures de qui dit à sa ville son affection, ce qu'il lui doit.

Terminus Rennes, Jacques Josse - Editions Apogée

Du même auteur, je conseille également Cloués au port,
son précédent roman paru chez Quidam. J'en avais fait brève mention ici.

 

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samedi 31 mars 2012

Pierre Terzian - Crevasse

 

Pierre Terzian - CrevasseCrevasse met à l'épreuve ce qui détermine, ou devrait déterminer, mon jugement critique ; à tout le moins m'accule (et c'est une bonne chose) à me demander ce qui, de manière générale, me fait émettre tel ou tel jugement. Bien souvent, l'on met notre propos critique à l'abri derrière une sorte d'expertise, on se targue d'une certaine pénétration, d'une certaine expérience esthétique ou littéraire, mais, lorsqu'on est un peu honnête avec soi-même, on n'ignore pas non plus tout à fait qu'il y a derrière tout cela quelques mobiles peut-être moins "objectifs" : nous portons, fût-ce à notre corps défendant, un certain regard sur le monde et l'individu, regard tout à la fois politique, psychologique, inconscient, métaphysique ; nous avons nos tabous, nos gênes : nous ne sommes, en fin de compte, pas libres de tout. Si Crevasse me conduit à formuler, de façon très sommaire, on le voit, quelques interrogations de cet ordre, c'est que je me retrouve dans la position de vouloir défendre un livre sans être bien certain de l'avoir tout à fait aimé. En cela, me dira-t-on peut-être, c'est le signe qu'il s'agit d'un bon livre - ce qu'est Crevasse, en effet.

Je ne redirai pas ici ce que l'on trouve un peu partout, à savoir qu'il s'agit du récit de l'existence d'un homme, disons marginal, esseulé, inadapté, d'origine familiale et sociale assez misérable, qui va, une fois sorti de  sa rude enfance, se colleter avec l'existence comme elle se présentera à lui, laissant les choses se faire quand elles doivent se faire, dans un climat de violence permanente, sourde ou pas. Ce faisant, il va se livrer à quelque chose qui est de l'ordre de la vivisection, ou d'une entomologie du moi, lequel évolue en lui-même, sans que le monde autour (la "société") semble y avoir quelque prise : sans doute, le personnage s'y confronte, le plus souvent pour en souffrir, mais il ne cherche pas la guerre : lui et le monde sont, simplement, incompatibles. Monde qu'au demeurant il comprend très bien : il n'est pas fou, il a des yeux pour voir.

Cette histoire est assez remarquablement menée. Son rythme est parfait - parfait, je veux dire : les temps morts n'en sont pas, et l'action n'est pas que de l'action. Le matériau brut du monde et la psyché du personnage sont pour ainsi dire une seule et même chose. Et puis, bien sûr, il y a cette écriture. Acérée, précise, vindicative, brutale mais pas seulement, plutôt à fleur de peau ; c'est le miracle sans doute de cette alchimie, assez saisissante, que de permettre à des formes poétiques de s'y loger. Une écriture qui se déploie peu à peu : au début, elle donne l'impression d'un muscle froid, c'en est presque déplaisant ; au fil des pages, ce qu'elle peut avoir d'un peu mécanique s'atténue, alors elle devient la seule voie praticable pour juste dire les choses. Pierre Terzian a, c'est le moins qu'on puisse dire, le sens de la formule - cette arme à double tranchant. Il en use avec un peu de complaisance parfois, tel un sniper surarmé. Le propos est viscéral, parfois choc (ainsi qu'on pourrait le dire d'une photo), mais sans doute moins que la manière elle-même, et l'on se demande si l'auteur n'éprouverait pas aussi une sorte de plaisir scatologique à remuer la fange ou à choquer le bourgeois. Mine de rien, notre personnage passe son temps à se trimballer "la bite à l'air", genre de posture qui, parmi quelques autres, donne un tour étrangement viriliste à un livre dont je pense qu'il dénonce au contraire tous les mobiles et tous les effets du virilisme - violences paternelle, familiale, sexuelle, sociale, violence du monde. Bref, je ne parviens pas tout à fait à me défaire de l'idée, quoique la pensant probablement fausse, que nous demeurons dans cette ambiguïté ; ce que je ne sais pas, c'est jusqu'à quel point elle est voulue. Dans un registre très différent, et sous un certain angle, c'est le même type d'ambiguïté que charriait Fight Club : la complaisance apparente de la forme laissait le livre (mais plus encore le film) à la merci de tout et de son contraire : des humanistes de gauche  louaient le film en arguant qu'on soigne le mal par le mal et que c'est en montrant la violence de l'individu et du monde qu'on la combat, tandis que des petits fascistes de tous pays et horizons continuaient, et continuent encore, de porter le film comme un étendard. Les considérants sont, avec Crevasse, bien différents, mais la brutalité de la geste littéraire de Pierre Terzian oblige malgré tout à se poser la question de ce qui passe à travers les lignes. Est-ce à dire qu'il y a un message - et si oui, lequel ? Je n'en suis pas certain ; au fond, je ne crois pas. Je crois qu'il s'agit moins d'édifier que de témoigner (d'une expérience au monde et à soi), et que, globalement, les questions demeurent sans réponse. Ce qui, en l'espèce, me semble plutôt raisonnable. Entendons bien que je n'émets aucune réserve sur ce (premier) roman aussi courageux que singulier ; son rythme, son acuité, son phrasé, la force de persuasion de ses images, suffisent d'ailleurs à susciter nos applaudissements et justifient largement qu'il soit lu. Quant à sa relative incorrection, elle est une médaille dont on ne comprendrait pas qu'elle n'ait pas son propre revers : en l'espèce, cet état d'indécision esthétique et spirituelle dans lequel elle laissera le lecteur intrigué.

Crevasse, de Pierre Terzian, chez Quidam éditeur


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vendredi 23 mars 2012

Sébastien Giniaux au New Morning (+ extraits vidéos)

Sébastien Giniaux – New Morning – 25 janvier 2012

IMG_0076Vous, je ne sais pas : moi, rien ne m’agace davantage que l’appellation incontrôlée de musique du monde – encore que sa traduction dans la langue de Shakespeare et de David Beckam n’ait, pour ce qui est de son dessein mercantile, rien à lui envier. A-t-on d’ailleurs idée d’une musique qui ne fût pas du monde, fût-il celui qu’à la ville on qualifie de grand ? Et de quel autre monde pourrait-il bon Dieu s’agir, que ce corps céleste suffisamment bizarre pour que la vie y soit un jour apparue ? Non, décemment, sauf à tutoyer la musique des sphères, je n’y vois d’autres mobiles que ceux du caquètement décervelatoire (dit aussi « marketing »). D’autant que les musiques du monde n’ont finalement plus grand-chose de commun avec lui, puisqu’elles mettent le grand tout en fusion. Au moins, le folk lore, on savait ce que c’était : l’étymologie, ça donnait du sens. Bref, Internet a essoré l’exotisme comme Google Earth a sonné le tocsin des irréductibles. Autant de vénérables sujets de dissertation qui ne doivent guère troubler Sébastien Giniaux et son gang : ceux-là sont musiciens, et le musicien se moque de l’étiquetage de ses produits comme le cistercien de la Nintendo ds 3d. Le monde, ils le pratiquent à la manière des artistes : en tendant l’oreille. En tout cas, c’est dans leurs cordes. De guitare, s’entend. Qu’ils ont lestes, soit dit en passant, et manouches, et balkaniques, et maliennes. Car on ne peut pas nier que quelque chose de la secrète acoustique du monde habite ce petit groupe vibrant à une sorte de continuum dérobé au commun. Les musiciens ont ce secret, le secret de cette note qui taraude l’humain et, parfois, en rencontre le timbre.

Sébastien Giniaux est un grand gaillard dégingandé, légèrement voûté, le regard clair, facétieux, sa parole à peu près aussi maladroite que ses doigts sont agiles. Il ne se prend pas au sérieux car il prend son art très au sérieux. Surtout, j’en reviens à mon propos de départ, il réussit, à partir d’une tradition très affirmée, à façonner son monde. Car si sa musique est du monde, alors c’est d’abord du sien ; c’est-à-dire qu’on n’a un monde à soi que si l’on a préalablement su s’imbiber de la teinture d’autres mondes – je me comprends, je me comprends. Il n’est pas pour autant une synthèse : la synthèse vide les substances de leur moelle pour ne rendre des choses que leur aperçu. Or chez lui la tradition est vivace, on ne peut plus. Mais il lui donne comme un nouvel espace, la fait passer par d’autres circuits que ceux de l’hommage ou de la répétition : il la fait respirer. D’une ambiance typique il sait faire une atmosphère typée. Django n’est jamais loin, sans doute, mais nous sommes au vingt-et-unième siècle : les oreilles ouvertes comme des paraboles, Giniaux donne à ses couleurs manouches un spectre autrement plus large. Ça métisse à tire-larigot, univers dare-dare dilatés. C’est très écrit, luxueusement orchestré, tant et si bien que je me suis surpris à songer aux glissements colorés des premiers albums de Khalil Chahine – la cérémonieuse rutilance en moins, car Sébastien Giniaux conserve de la grande tradition une fraîcheur et un certain goût pour la sueur : il se garde la possibilité de l’accident heureux. Parce que, pour le reste, la partition n’est pas du luxe : les petites modulations ne se font pas toutes seuls, elles transitent par des brisures, rythme cassés, ponctuation inattendues. Ce n’est plus seulement le guitariste qui prête attention aux sonorités, c’est le peintre qui nous sort sa palette. Et de suivre le bon gré de ses humeurs, de ses perceptions, de ses voyages, ce qui ne va pas sans péril parfois. Ainsi des interludes en petites proses à visées poétiques : même agréablement déclamées par Anahita Gohari, elles me semblent, pour le coup, d’une tonalité un peu convenue (Reflet trop reflet escroc / cliché trop psyché Saleté / J’vais te casser) : le vrai-faux moderne, voilà bien ce qui tue la poésie. Enfin ce sera bien là ma seule réserve. Étant entendu qu’il faut savoir pardonner à l’incomplétude : un musicien, jeune par-dessus le marché, qui a le souci d’embrasser le monde et la mélodie des choses en en tirant, non seulement la musique, mais la fresque et les mots, ça suffit à justifier le coup de chapeau. Pour ce qui est de la parfaite harmonie de l’ensemble, c’est donc encore un peu incertain, mais insister là-dessus reviendrait à condamner l’ambition, alors non. Mieux vaut en revenir à l’hommage et derechef tirer notre chapeau à Joris Viquesnel (guitare), Jérémie Arranger (contrebasse), Cherif Soumano (kora), Mihaï Trestian (cymbalum), Mathias Levy (violon) et Maëva Le Berre (violoncelle) : cette petite troupe n’a pas son pareil, et son talent, pour donner au regard acéré de Sébastien Giniaux, et à sa guitare qui ne l’est pas moins, une souveraineté placide et très prometteuse. Et pour ce qui est de ce jeune guitariste virtuose, ceux qui l’ont applaudi, ce soir, sont bien certains d’une chose : on le retrouvera. Et je rappelle que Richard Galliano avait réussi, en son temps, à renouveler l’accordéon. Si vous voyez ce que je veux dire.

Extrait 1


Sébastien Giniaux au New Morning - 25 janvier 2012

Extrait 2


Sébastien Giniaux au New Morning

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mercredi 21 mars 2012

Maurice Pons - Les Saisons

 

Maurice Pons - Les saisons


Ne vous méprenez pas sur mes desseins qui sont périlleux. Ce que je dois écrire n'est pas beau en soi. Je puis bien vous l'avouer, ce sont des horreurs que je dois décrire, des horreurs et des souffrances surhumaines - comme par exemple la mort de ma soeur Enina - et c'est à travers cette horreur que je dois atteindre la beauté, une beauté qui purifiera le monde, qui en fera sortir tout le pus, mot à mot, goutte à goutte, comme d'une burette à huile. Après quoi le monde sera meilleur, et vous-mêmes vous serez meilleurs dans un monde plus heureux. Voilà quelle est ma science.

 

Je suis verni : je viens donc, coup sur coup, de lire deux authentiques chef-d'oeuvres de la littérature : après être tombé, avec vingt-cinq ans de retard, sur le livre de Baudouin de Baudinat, voilà que je découvre celui de Maurice Pons, Les Saisons - avec un "léger" décalage de bientôt cinquante années...

Siméon, "jeune encore, mais si laid, et d'une laideur si pathétique, qu'on ne lui donnait plus d'âge", débarque, après ce qui semble être un long et douloureux périple, dans une sorte de bourg si miséreux, si oublié de tout, qu'il nous semble à peine possible que des humains l'habitent. Il y en a, pourtant, et d'à peu près aussi délabrés ou mutilés que Siméon lui-même : des gueux, inhospitaliers, brutaux, alcooliques, qui n'en forment pas moins une communauté, avec ses histoires, ses coutumes, son vocabulaire et son bistrot de rien, bouge infâme où, comme dans tout le village d'ailleurs, on ne trouve guère pour mets que de la lentille, et, pour alcool, que de la lentille... Siméon vient d'un lointain si aride qu'il s'y est brûlé comme à des flammes : ici, pour seul climat, on ne connaît que des saisons de quarante mois, deux terribles saisons que se partagent les pluies, avec leur cortège de boues, de miasmes et de maladies, et la neige, qui pétrifie les corps, condamne à la réclusion, parfois à la mort - et on vient les déposer, ces morts, que l'on tire par les pieds, que l'on porte à même le dos ou dans des brouettes, au pied de la Croix de Sépia, sur les hauteurs du village, là où d'ordinaire les habitants aiment à venir déféquer. Ce n'est pas même un purgatoire, puisqu'au purgatoire les âmes peuvent au moins espérer se purifier : plutôt une sorte d'arrière-cuisine de l'enfer - à moins que cela soit précisément cela, l'enfer.

Siméon est l'étranger. Celui qui doit montrer patte blanche ; celui qui, de toute façon, quels que soient les efforts, quelle que soit la durée du séjour, ne sera jamais qu'un souffre-douleur. Il y a bien quelques moments de rémission - mais appelons plutôt cela des espérances déçues. Tout le monde n'est pas mauvais, non, il y a bien quelque chose à soutirer, à sauver, de ces âmes frustes. La veuve Ham, après tout, le nourrit, de temps à autres - comme, négligemment, on remplirait la gamelle d'un chien. Et puis il y a le Croll, borgne, "géant hirsute et dépenaillé", bonhomme à "forte haleine", rebouteux du village ; parfois, il éprouvera un peu d'affection pour Siméon. Il y a aussi Louana, une gamine rieuse et lubrique. Puis Clara, que par accident Siméon aura entraperçue, nue, de dehors, un soir à travers les fenêtres : de cette seule vision naîtra l'amour, car lui n'a pour seul souvenir de la nudité féminine que celui du corps de sa petite soeur, morte avec tant d'autres "cadavres décharnés que les prêtres tiraient par les pieds hors du camp et faisaient jeter dans les fosses." Bref, Siméon a tout pour être un des leurs : du moins a-t-il en partage avec eux d'être misérable et de n'avoir, de la vie, jamais connu que la part d'horreurs. Une chose pourtant le distingue : "... les épreuves et les souffrances abominables qu'il avait subies, il ne les avait assumées que comme une expérience enrichissante, comme une matière première à partir de laquelle il élaborerait un jour une oeuvre. C'est en quoi il s'était, dès l'enfance, singularisé d'entre toutes les victimes : c'est ce regard sur lui-même, et cet espoir, qui lui avaient permis de survivre. En toute conscience, il se reconnaissait le droit de se considérer comme un écrivain, et d'autant qu'il n'avait jamais envisagé d'exercer un autre métier.

Je ne saurais dire, pour trop mal connaître Maurice Pons, quelle furent ses intentions. S'il se lit avec une certaine aisance, ce roman, qu'il ne faut pas craindre de qualifier de sublime, n'en demeure pas moins assez complexe à interpréter. Peut-être d'ailleurs ne faut-il pas chercher midi à quatorze heures, s'imprégner seulement d'une langue évidemment très belle, d'un récit très singulier, et ne pas prêter à son auteur d'autre dessein que celui de raconter une certaine histoire, universelle et enracinée, troublante, avec des personnages qui sont à la fois hors du commun et terriblement humains, l'ensemble prenant les traits d'une sorte de conte noir, d'allégorie de la condition humaine.

Bien sûr, il y a cette question de l'écrivain, de son statut, de sa place dans le monde, la perspective, candide, d'une littérature envisagée comme une possible voie de rédemption, ou, plutôt, comme une voie que l'on jugerait praticable pour, à défaut de transformer le monde, en renvoyer une idée moins attendue - mais pas moins vraie : non que la littérature aurait pour mission de modifier le réel, loin s'en faut, mais qu'elle inciterait au contraire à le regarder d'un autre oeil, d'un oeil apte à en extirper la part peu ou moins visible, enténébrée, refoulée, la part, aussi, secrètement fantastique ou apocalyptique.

Bien sûr, mais c'est assez flagrant pour ne pas y insister, il y a la question de l'autre : l'autre, c'est-à-dire celui qui n'est pas né ici, sur ces terres, qui n'en est pas le fruit naturel, et qui, de ce fait, sera toujours inadapté, inadaptable, livré tout entier à ce qui, même physiquement, prend parfois ici les traits d'un véritable cannibalisme de la société majoritaire.

Il y aurait encore, peut-être, quelque chose qui pourrait avoir partie liée à un souci de rendre de l'humain une image aussi dénudée que possible : qu'est-ce que je suis lorsque je suis nu ? Lorsque je n'ai rien, ou quasi ? Que tout est contre moi, mes congénères autant que les éléments, et que je n'ai pas même de quoi me nourrir, me loger ou me vêtir décemment ? Qu'est-ce qui, alors, reste de moi, de ce qui me constitue comme individu, c'est-à-dire, aussi, comme être taraudé par l'espérance ? C'est à l'aune de l'animal, qu'ils dominent, que les hommes et les femmes qu'on l'on rencontre dans Les Saisons éprouvent parfois leur humanité : les bestioles ne servent à rien, elles ne sont rien - au mieux en trouve-t-on à en faire usage de manière pour le moins inattendue.

Enfin, et je serais assez tenté d'y voir un caractère décisif, ce livre porte un projet esthétique singulier, à lui seul très évocateur. L'horreur en effet cotoie un monde poétique à sa manière : la matérialité fangeuse semble parfois pouvoir épouser une sorte de projet onirique ; nous oscillons entre le réalisme le plus cru et un grotesque de foire du trône, rendus spectateurs de quelque chose qui pourrait être comme le renversement de la féérie ; il y a, autrement dit, quelque chose d'un rire énorme, un rire dont on ne sait trop s'il sort de la gorge du diable ou de celle d'une humanité au bord de son désespoir, donc de sa chute. Nous sommes à la fois devant des humains en loques et devant une humanité qui, fût-elle balbutiante ou malmenée, n'en est pas moins tenace. C'est pourquoi j'ai songé, parfois, et même si l'intention est autre, à l'esprit de La Route de McCarthy - cet autre chef-d'oeuvre que l'on ne peut refermer sans emmener avec soi, et durablement, la sensation de l'impasse où l'homme se trouve, en raison même de ce qu'il est, de ce qu'il ne peut éteindre en lui, et qui n'est pas loin de relever d'un instinct de survie - manière mécaniciste, s'il en est, de désigner la persistance de l'espérance. La dernière partie des Saisons en témoigne d'ailleurs d'une manière définitivement exemplaire, en plus d'être magnifique : le village s'ébroue, part, il a l'idée d'un ailleurs dont il ne sait rien mais qu'il investit des espoirs les plus nécessaires. Songeant à ceux qui ont la chance de ne pas encore avoir lu ce très grand livre, je ne dirai rien, toutefois, de la chute, presque toute entière contenue dans ce mot : "Jamais on ne vit dans l'Histoire l'exemple d'un si confiant exode.t

Les Saisons, Maurice Pons - Première édition : Julliard, 1965.
L'édition présentée est celle de Christian Bourgois, 1975.

 

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mardi 20 mars 2012

Thierry Péala au New Morning - 18 janvier 2012 (+ extraits vidéos)

Thierry Péala, Bruno Angelini & Francesco Bearzatti - Présentation de l’album Move is - New Morning, 18 janvier 2012

IMG_0008Il me faut confesser d’abord n’avoir jamais été un amateur échevelé de jazz vocal : grosso modo, j’en suis resté à Ella et Billie chez les filles, à Nat et Louis chez les garçons. Quoique je m’aventurasse parfois, appréciez l’audace, à écouter un vieil Al Jarreau ou un jeune David Linx : de ce dernier, l’album qu’il enregistra avec Maria Joao figure même en fort jolie place dans mon panthéon personnel ; c’est dire. Encore que (on ne peut être honnête à moitié) rien ne me rendra plus sentimental, romantique, langoureux, voluptueux (on se calme) qu’un whisky qu’une ballade avec Franck, Tony ou Dean. N’allez pas en conclure que je suis inaccessible à la modernité, cela serait injuste en plus d’être méchant ; je me défends encore. Mais bon voilà. Je ne me trouve guère qu’une excuse (de taille, il est vrai) : le maniérisme (je suis aimable) de certain(e)s vocalistes contemporain(e)s – en gros, c’est d’une voix dont j’ai besoin, pas d’une charmeuse de serpents. Bref.

Donc, à propos d’échevelé, lorsque je suis arrivé l’autre soir au New Morning pour y découvrir Thierry Péala, figurez-vous que je lui ai trouvé un faux air de Gonzague Saint Bris. Gonzague Saint Bris, voyons ! Chantre du nouveau romantisme, candidat rémanent à l’Académie (française), visage poupon et crinière à la d’Artagnan (mais sommes-nous bien certains, après tout, que le cadet de Gascogne portait crinière ?) Un faux air, soit dit en passant, voilà bien ce dont Thierry Péala est incapable : on peut regretter que son timbre manque un peu d’éraillement, que sa texture ne soit pas un peu plus grenée, pour ce qui est de la justesse, en revanche, rien à envier aux plus grands. Ce qui est heureux, vu la complexité de ce projet qui le taraudait depuis longtemps (depuis, nous dit-il, ce Noël béni de ses sept ans où il reçut en offrande un « minicinex ») : créer une musique qui fût entièrement inspirée par ses émotions cinématographiques.

Il est un point commun au jazz et au cinéma que l’on néglige parfois : ils ont le même âge. L’on pourrait y voir une heureuse coïncidence mais, quoique personnellement très sensible à la poétique beauté de tout hasard, c’est bien de nécessité qu’il faudra parler : l’un comme l’autre naissent au plus fort du mouvement d’urbanisation et d’industrialisation, à un moment où les peuples deviennent des sociétés et où les sciences (dures et un peu moins) tâchent de donner corps à une certaine idée, peut-être pas du bonheur, à tout le moins du progrès. On ne peut rester de marbre devant cette conjonction d’événements où s’esquissent l’envol du jazz et, donc, du cinéma. Car ces deux arts, à eux seuls allégories, pour ne pas dire emblèmes, de notre modernité, ont la liberté qui leur souffle au cul : quelque effort taxinomique que nous entreprenions, ils n’en finissent pas de s’esquiver. C’est la grande réussite de Péala que de savoir le dire au son d’une musique elle-même très personnelle, téméraire, exigeante, mais qui ne souffre jamais la moindre affectation. Personnelle ne signifiant pas sans généalogie : j’ai entendu ce soir des réminiscences du Jardin sous la pluie de Debussy ou du New York, N.Y. de George Russel, et de Ravel autant que de Bill Evans.

On pourrait d’ailleurs dire du travail de Thierry Péala qu’il est généalogique, presque archéologique : il s’agit bien pour lui d’aller (far)fouiller dans l’histoire de son propre goût et d’en exhausser les ultimes vestiges qui sauraient en témoigner. Car, incontestablement, c’est aussi par le cinéma que Péala s’est formé une image du monde. Et s’il a bien dû se résoudre à trier dans la masse des références, ce qu’il en a retenu constitue à soi seul une fiche d’identité : Scola, Risi, de Sica, Hitchcock, Lynch, Godard, Cassavetes, Zulawski, Spike Lee – ou quand l’audace moderne le dispute au lyrisme de l’histoire. Reste qu’il n’est pas toujours aisé d’entrer dans toutes les projections musicales de cet imaginaire volubile, quelle que fût son authentique sensibilité. Car, magistralement accompagné par le tempétueux piano de Bruno Angelini et le ténor farceur de Francesco Bearzatti, Péala fait un choix dont l’esthétique confine à l’éthique : ne conserver de son intuition musicale que sa seule substance ; ni contrebasse, ni percussions : le squelette, seul, la quintessence, seule. On swinguera, donc, mais par quasi inadvertance. Riant de bon cœur sur le Do the right thing de Spike Lee, et emportant avec nous, in fine, la sensibilité très gracieuse de Thierry Péala lorsqu’il évoque Une journée particulière d’Ettore Scola. L’on pensait, s’agissant du jazz et du cinéma, avoir à peu près fait le tour de la question : le trio Péala/Angelini/Bearzatti m’a rappelé, idiot que j’étais, combien la messe n’est jamais dite, l’histoire jamais finie, et le jazz toujours renaissant. t

Extrait 1


Thierry Péala - New Morning - 18 janvier 2012

Extrait 2


Thierry Péala - New Morning, 18 janvier 2012

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