mercredi 16 octobre 2013

Une critique de Thierry Germain - Esprit critique n°110

 
Directeur de la publication : Gilles Finchelstein / Rédacteurs en chef : Thierry Germain - Laurent Cohen

Esprit critique 110 - Thierry GermainUne double lecture de Thierry Germain : celle de Kinderzimmer, le roman de Valentine Goby, et celle de mon dernier roman, Ils marchent le regard fier.

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C'est parfois par la fiction que l’on juge le mieux des ressorts du monde.
Tapie dans les recoins les plus banals de nos vies, prête à gagner davantage à chaque soubresaut de nos sociétés, la noirceur des êtres est, autant que leur lumière, une part insondable du mystère humain.
Deux livres nous le rappellent aujourd’hui avec un rare talent.

En mettant en scène une femme déportée et son enfant, le roman de Valentine Goby inquiète. Avec La vie est belle, Roberto Benigni avait échoué à tenter le même diable. Comment croire une romance filmée à l’ombre des crématoires lorsque tant et tant d’enfants n’ont vu des camps que les chambres à gaz ?
La shoah est une réalité traumatisante. Chaque invention qui s’y rattache effraie, tant elle est une atteinte possible à la plus essentielle des mémoires. Romancer, est-ce trahir le souvenir ou, en recomposant par la fiction un univers profondément indicible, redonner une force neuve, une actualité utile à ce souvenir ?

L’auteure ici fait oeuvre romanesque, et son récit tient en haleine autant que son style, souvent, impressionne. Pourtant, derrière l’aventure vécue, se noue un accord profond entre histoire et Histoire. Scène après scène, imperceptiblement, le roman de Valentine Goby sait redonner une vie, fut-elle de papier et d’encre, à ceux qui n’ont pas pu, ou pas su, dire leur calvaire.
Hormis survivre, le plus grand défi des déportées fut en effet le regard des autres. Broyée par l’enfer quotidien, portée aussi par l’impensable concentré d’actes et sentiments humains au coeur duquel elle évolue, Mila, son personnage, exprime cette autre indépassable réalité : le camp l’a rendue autre. De retour en France, elle comprend vite que désormais deux êtres vivront en elle. Cette mémoire qui avec tant de force s’impose au présent, ce témoignage qui soudain devient menace autant que devoir, il faut les porter, absolument.
De ces quelques rescapées, « chacune est la mémoire des autres » et, si la fatigue ou le découragement l’emportaient, l’ignorance, définitivement, « serait l’endroit où se tenir ensemble ». Roman dédié à la mémoire concentrationnaire, l’ouvrage de Valentine Goby en porte la question récurrente : quel lien secret existe entre la banale inhumanité des bourreaux et la douleur de dire des victimes ?
Dans un remarquable ouvrage, Virginie Linhart* est allée à la rencontre de quelques-uns des 2 500 juifs français rescapés des camps (76 000 furent déportés). Récit après récit, elle interroge le mutisme des victimes (« A mon retour, il n’y avait personne, à part un autobus. Peut-être le même que celui qui nous avait amenés à Drancy, peut-être le même chauffeur qui sait ? ») autant que les actes des bourreaux (« Personne n’est mort dans les camps, tout le monde y a été tué »).

A la fin de son exceptionnel journal, Hélène Berr** nous glisse elle aussi le poids du silence (« Notre souffrance particulière même crée entre les autres et nous une barrière, qui fait que notre expérience demeure incommunicable ») et la banalité, chaque jour, de ses tortionnaires (« Jamais ne s’effacera ce sentiment du mal qui est en l’homme, de la force énorme que peut acquérir le principe mauvais dès qu’il est éveillé »).

ImageComment témoigner du pire lorsque les bourreaux tellement nous ressemblent, et nous apparaissent aussi définitivement lointains qu’irrémédiablement proches ? Cette banale inhumanité de l’homme est également au coeur du roman de Marc Villemain. Dans un texte splendide, il entreprend de nous faire revivre une véritable guerre des générations, la révolte vingt ans auparavant des vieux contre leurs jeunes oppresseurs.

Toute l’histoire nous est soufflée à hauteur d’homme. Donatien et Marie sont les personnages au travers desquels nous allons vivre cette improbable aventure. Leur grande humanité, que l’auteur exprime avec une rare sensibilité, va littéralement éclairer de l’intérieur ces quelques semaines de folie et d’effroi.

Pour habiller tour à tour ces ombres émouvantes de drame, de fantaisie ou de mélancolie, Marc Villemain se sert d’un narrateur charismatique en diable, ravagé par le remord mais animé aussi par un amour aussi ancien que tu. Par la voix de cet homme vieillissant qui parcoure à l’envi tous les accents de sa mémoire, il tient la chronique sensible d’une épopée politique et humaine qui n’en finit pas de disséquer nos obscurités les mieux ancrées, et de les confronter à ce que nous savons exprimer de plus beau.

Lorsque l’auteur décrit « les commerçants qui refusent de servir, les banquiers qui ne font plus crédit, les larcins dans le bus, les violences dans le métro, au bistro, au square, et les quotas d’anciens dans les restaurants et la double rangée au cinéma, dans les administrations, partout », comment ne pas transposer cela à telle ou telle catégorie, un jour ou l’autre persécutée de même façon, ici ou là ?

Et les récits de lutte aux accents céliniens, les portraits comme taillés dans la vie, les scènes quasi cinématographiques tant les sons mêmes nous en sont perceptibles, la folle tension de la séquence finale, tous ces gestes profondément littéraires nous apparaissent également comme au service d’une autre histoire, écrite dans l’autre.

Cette oeuvre rare, Marc Villemain l’a pensée comme une transmission, un message adressé à son fils avec ce qu’il sait encore le mieux faire : de la littérature. J’aime à imaginer qu’en écrivant ces oeuvres de filiation, Valentine Goby et Marc Villemain ont eu la même ambition secrète, d’autant plus belle qu’elle ne s’exprime pas : par la littérature et la maîtrise qu’ils en ont, redire avec force que vivre sera toujours une oeuvre collective.

* Virginie Linhart, La vie après (Seuil ; 2012)
** Hélène Berr, Journal (Tallandier ; 2008)

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dimanche 29 septembre 2013

Un soir au club : Ahmet Gülbay au New Morning

1272123_10201363915532483_1616028941_oC'était, l'autre soir au New Morning, 19 septembre, un moment un peu particulier : le pianiste Ahmet Gülbay, enfant prodige de Saint-Germain des Prés, avait réuni tous ses amis (du beau monde, et nombreux), à l'occasion notamment de la parution de ses deux nouveaux albums : Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux ? (enregistré en trio avec Christophe et Philippe Le Van) et Paris Cuban Project, à l'honneur ce soir.

Ce qui ne laisse de surprendre, chez Ahmet Gülbay, et après des années passées à écumer les scènes, c'est la joie, au sens strict éclatante, qu'il éprouve à jouer (quelle que soit l'heure, du jour ou de la nuit.) Aussi est-ce une chose assez singulière que de voir évoluer un tel musicien, rompu à tous les genres, passant plus de la moitié de sa vie à donner des concerts à droite et à gauche, en France et à l'étranger, tant il y prend un plaisir que rien ne semble devoir émousser. Le musicien Gülbay n'a pas d'humeurs, il est toujours égal à lui-même, et c'est en cela un authentique musicien : pour peu qu'il puisse s'installer devant un clavier, pour une poignée d'amis ou une salle pleine à craquer, il le fait toujours avec une incroyable gourmandise. Bien davantage que de l'énergie, c'est, je crois, cette joie (le mot devant être ici entendu au sens fort, presque spirituel) qui, sous des dehors volontiers légers, joueurs, voire farceurs, confère toute sa nécessité à sa musique. On se dit parfois qu'il ne joue que pour approcher la transe ; indécrottable romantique, il va chercher dans la musique, et dans son instrument, tout ce qu'ils peuvent lui procurer de sensations ; du rythme et de la mélodie : voilà ce qu'est pour lui la musique, voilà l'éthique de ce musicien qui, sans se soucier des modes ou des postures, sait donner une touche assez unique au moindre standard comme à la moindre ritournelle, et qui n'en finit pas de donner à sa musique une fraîcheur qui, tout bien pesé, n'est pas si fréquente.

Voici donc deux témoignages filmés de cette soirée (je ne suis guère équipé, pardonnez la qualité des enregistrements, pas mauvaise mais tout de même relative...) :

- dans le premier, l'excellente et très prometteuse flûtiste Amina Mezaache donne sa version d'Armando's Rhumba (de Chick Corea) - qu'Ahmet a eu la grande gentillesse de me dédier. Ahmet Gülbay est au piano, François Barnoud à la contrebasse, et Lukmil Perez à la batterie.

- dans le suivant, le Paris Cuban Quintet interprète Da norte a sur, composition de ce saxophoniste assez époustouflant qu'est Irving Acao.
Ahmet est bien sûr au piano, accompagné, donc, d'Irving Acao au saxophone, José Caparros à la trompette, Felipe Cabrera à la contrebasse, et toujours Lukmil Perez à la batterie.

Photo : Olivier Camax

 

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vendredi 20 septembre 2013

Radio Libertaire - "Bibliomanie" - 19/09/13


Valère-Marie Marchand a eu la gentillesse de m'inviter, ainsi que Cécile A. Holdban (Un nid dans les ronces, aux éditions de La part commune), dans l'émission qu'elle anime sur Radio Libertaire, Bibliomanie. A fins d'archives, et pour les curieux, voici l'intégralité de cette émission.

Liste des plages musicales :
- Leonard Cohen, Last year's man
- Anne Sylvestre, Les gens qui doutent
- Chilly Gonzales, Othello
- Quatuor Eclisses, Remanso

 

mardi 10 septembre 2013

France Info - Coup de coeur de Lydie Zannini


Ils marchent le regard fier : coup de coeur de Lydie Zannini
sur FRANCE INFO
Emission A Livre Ouvert - Samedi 7 septembre 2013

vendredi 6 septembre 2013

Bruce Holbert - Animaux solitaires

 

Clint Eastwood Pale RiderClint Eastwood - Pale Rider le cavalier solitaire (1985)

Nos sociétés ont beau chercher à constamment sophistiquer et justifier leur degré de civilisation, à décréter de nouveaux paliers dans l'identification de l'humanité et dans sa distinction d'avec l'animalité, les humains (ces lecteurs) n'en continuent pas moins, quels que soient le continent, l'époque ou le milieu, de cultiver le goût des hommes solitaires, rudes et endurants, récalcitrants, seuls contre tous et guerriers d'eux-mêmes, doués d'une sorte d'ancestrale sagesse animale. C'est un axe fort du roman noir et du polar, de l'épopée comme de la saga, que de faire de ce genre d'homme une sorte d'anti-modèle - un anti-modèle qui finit donc par devenir modèle, fût-ce, peut-être, malgré lui. On colporte la vie des hommes, on se la transmet, de génération en génération - et on en fait des légendes que parfois l'on écrit.

Dans ce premier roman, Bruce Holbert, à cinquante ans passés, donne toutefois au genre une touche un peu plus complexe. Sans doute, le lecteur de roman noir n'aura guère de peine à y retrouver quelques-uns de ses codes favoris - le shériff à la retraite qu'on vient chercher pour régler une peu ragoûtante affaire de sang, l'anti-héros asocial et violent, la sophistication froide des fantasmes criminels, bref tout ce qui constitue l'ordinaire du genre. Ce ne serait que cela qu'Animaux solitaires serait déjà une assez jolie réussite. Mais Holbert va plus loin : d'abord, il écrit. S'il est couramment admis - voire pardonné - qu'un auteur de roman de genre n'est pas contraint de consacrer l'entièreté de son talent à l'écriture, Holbert montre qu'un grand roman noir est d'abord un grand roman de littérature. Il faut savoir gré, d'ailleurs, aux éditions Gallmeister, de cultiver sans faiblir ce souci de consacrer des auteurs pour lesquels l'écriture n'a pas la tonitruance pour seule vocation, ni le coup de batte pour ultime arme fatale. Certaines pages sont ici de toute beauté : on songera - mais on s'y attendait - à cette manière qu'il a de nous montrer, de nous dire la nature, la nature vivante, une manière qui ne s'annonce pas, qui s'enchâsse dans la trame et en constitue un élément qui n'est pas moins important que tel ou tel fait ou événement. Mais on songera aussi à ces moments de méditation, d'introspection de Russel Strawl, le personnage principal : le monde se montre à nous par ses yeux, par toute l'épaisseur de sa vie, et, comme lui, on s'y sent englué, taraudé par la pensée permanente d'une mort qui libère. Strawl, l'ex-shériff qui reprend du service, ne se vit pas comme un héros, loin s'en faut, mais bien comme un type parmi d'autres, un qui accepte sans rechigner ce hasard étrange qui nous fait naître au monde, un qui ne fait guère qu'y chercher son chemin de vie, une voie à peu près praticable - une voie qui lui ressemble.

Nous vivons un moment de notre civilisation - je parle de la civilisation occidentale - où la notion de bien et de mal structure - et parfois excuse - notre pensée. Il faut voir là, sans doute, une des causes de son relatif appauvrissement, autant que de son affaiblissement géopolitique - mais c'est là un autre sujet. Or, cela a toujours été, pour moi qui ne me suis jamais risqué à en écrire, ce qui fait la beauté profonde et légitime du roman noir : ce mouvement, parfaitement conscient, même revendiqué, qui consiste à brouiller la donne, à l'emmêler, à transformer le noir dont on le qualifie en un gris protéiforme, incertain comme la brume, fuyant comme un petit matin. Cette question, très morale, est traitée ici avec autant de justesse que d'intelligence, l'autre personnage principal du livre, Elijah, fils peu ou prou bâtard du shériff Strawl, trouvant dans la Bible les ressorts et les mobiles de son être-au-monde. Tous deux font du bien et du mal une modalité mouvante, quasi interchangeble, non tant d'ailleurs de la morale que de la possibilité qu'est laissée à un homme de vivre. Il est vrai que vivre, pour ceux-là, n'est pas grand-chose, et que mourir n'est rien d'autre que faire de ce pas grand-chose une absence - pour eux, au premier sens du terme, c'est égal.

Animaux solitaires progresse comme un roman noir assez classique, Holbert cherchant sans doute moins à innover qu'à honorer une certaine tradition ; mais il le fait avec un juste souci de la littérature, c'est-à-dire en ne sacrifiant rien ou si peu aux grands artifices de l'adrénaline - moyennant quoi, avec un peu de sagacité, la résolution de l'affaire ne surprendra pas beaucoup le lecteur. C'est, encore une fois, que l'ambition de l'écrivain n'est pas seulement divertissante : il s'agit aussi d'utiliser la matière romanesque et criminelle pour décrire une quête que l'on pourrait aisément qualifier de spirituelle. Quête qui n'est pas seulement celle d'Elijah, chrétien vaguement illuminé, mais de Strawl lui-même, qui se sait habité par plus grand, plus fort, plus souverain que soi. Le fait qu'il vieillisse n'y est peut-être pas étranger, mais il semble évident qu'il en a toujours été ainsi, qu'il a toujours été cet être en rupture de ban, non seulement un homme de loi qui trouve bien des vertus à ceux qu'il pourchasse et tue parfois, mais un homme intérieurement fêlé, pour qui le seul fait de vivre ne s'impose pas d'évidence, pas plus qu'il n'offre de garantie ou de légitimité, et qui, ne négligeant rien de sa part instinctuelle propre, fait aussi montre d'aspiration à l'esprit.

Je ne suis pas loin de penser que l'écriture d'un roman (très) noir constitue pour tout écrivain un fantasme aussi fort que celui de la poésie. Dans les deux cas, il s'agit aussi d'arracher au monde ce qu'il ne montre ou ne dit pas spontanément de lui, de le tirer vers ses extériorités propres, de conduire le lecteur à entrevoir ce qui, si les hommes et les choses avaient été autres, aurait pu constituer un monde imaginable. Celui de Bruce Holbert n'a rien de franchement aimable, il n'est pas de ces utopies dont on aime à raviver le flambeau dans la grisaille des temps, il n'est pas à proprement parler beau, ni meilleur, ni moins bon, et son dénuement nous serait assurément assez insupportable, mais il vibre aux ultimes murmures d'une force tellurique et d'une nostalgie des hommes qui, elles, sont décidément très belles.

Bruce Holbert - Animaux solitaires

 

     Animaux solitaires, de Bruce Holbert
     Traduit de l'américain par Jean-Paul Gratias

     Bruce Holbert sur le site des Editions Gallmeister

 

 

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jeudi 5 septembre 2013

Ahmet Gülbay / Notice du CD trio + New Morning

 

Ahmet Trio

Je l'ai annoncé ici déjà, Ahmet Gülbay sera le 19 septembre prochain au New Morning, pour présenter son nouveau quintet, le Paris Cuban Project.


Parallèlement, il vient d'enregistrer un nouvel album en trio avec de déjà vieux complices : les frères Le Van, Christophe et Philippe, à la basse et à la batterie, auxquels viennent parfois s'adjoindre Jean-Yves Moka à la guitare et le fameux Hervé Meschinet à la flûte.

Pour cet album comme pour celui enregistré avec le quintet, Ahmet Gülbay a eu la gentillesse de faire appel à mes services pour rédiger la notice du CD ; c'est cette notice que l'on peut lire ci-dessous.

AHMET GÜLBAY TRIO
Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux ?
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Ce n’est pas faire injure au musicien, lui dont la trajectoire doit si peu à l’ordre académique, que d’avoir longtemps souri au pittoresque de cette crayeuse ardoise posée à même le trottoir de la rue Saint-Benoît, sur laquelle on put lire, pendant des années : ce soir – ahmet gülbay. Je vais être franc : pour ce qui est de l’actualité, ma tournure d’esprit était assez joliment inactuelle, aussi ce nom, Ahmet Gülbay, ne me disait-il rien. Bon, mais je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne pourront plus connaître : depuis, Saint-Germain semble triste et les lilas sont morts. Donc, c’est là, derrière l’humble ardoise, un certain soir de printemps, que m’entraîna celle que je ne pouvais pas (encore) me permettre de considérer comme ma femme. Le club s’appelait « Chez Papa » et nous y fûmes sitôt chez nous, deux fois plutôt qu’une arpentant les terroirs de Saint-Estèphe qui alors avaient notre prédilection – on ne dira jamais assez combien la langue du jazz est propice aux révolutions de palais. Quoique spontanément fringante, l’ambiance était encore bien tempérée, il fallait attendre que le clavier de l’Ahmet la mette. Et l’Ahmet en question, foin de fado, la mit facile, assis là, dos raide oscilla solo – il y avait là-dedans un peu de rumba d’Armando où je ne m’y connais pas.

Ahmet Gülbay tient à la fois du feu et de l’eau, du cancre et du romantique ; d’Alexandre (le Monty, pas le grand) et de Michel (Legrand, oui). C’est dire, puisqu’on parle d’ardoises, s’il en a une idée davantage bistrotière que scolaire. Son jazz d’ailleurs est assez buissonnier : c’est celui des chemins traversiers et autres flûtes du même acabit. Alors, son vieux copain Meschinet s’est échiné à souffler le vers pour qu’il puisse faire sa coquette gainsbourienne sur Une nuit – mais, admettons : chacun fait c’qui lui plaît, ainsi que l’enseigne la ritournelle. La liberté est une règle. Mais la liberté, qu’est-ce que c’est ? Une valse bien sûr, à commencer par celle des étiquettes. Là où d’autres s’échauffent à la conformité, Ahmet Gülbay s’enflamme à son bon plaisir. Qu’il prend partout, soit dit en passant et comme pour aggraver son cas : il n’y a pas de genres, il n’y a que de la musique : on en swinguerait sur l’air des lampions tant tout est bon pour l’amphion. D’ailleurs son Little boat a des réminiscences de Love boat : alors vogue la galère et que la croisière s’amuse. C’est son petit côté ricain, à Gülbay ; Gülbay qui s’emballe, qui s’en bat l’œil et sambalove à en devenir aussi rutilant que du Lalo Schifrin. Comme lui d’ailleurs (tiens tiens), il a au cinéma payé son bel écot – je les entends déjà, sur son petit bateau, vos chabadabada.

S’il y a du jazz dans ce que joue Ahmet Gülbay, c’est parce que le jazz lui donne la liberté de ne pas chercher à en jouer. On est ici comme dans la vraie vie : ce qui compte, c’est l’intention. La sienne est de trouver sa ligne mélodique comme d’autres pourchassent leur ligne de vie au creux de la main. C’est plus fort que lui, tous ceux qui l’ont vu sur scène le savent : il attendrit l’existence. Témoins, ces orchestrations solaires (Sambalova) et ces airs fluets (Adeos) qui, soyez-en sûr, auraient reçu l’agrément d’un Jobim ou d’un Petrucciani. L’aérien le dispute au matériel, le volage au sentimental, le désir au souvenir : Ahmet Gülbay met le doigt sur sa part sensible. Le bougre est véloce mais c’est avec le cœur et à l’oreille qu’il joue, question d’hygiène autant que d’éthique : des travées de l’existence, il s’agit toujours de rapporter la part tendre, facétieuse, éphémère aussi, puisque, décemment, on ne peut être heureux continument. Tout au plus peut-on s’y efforcer, et c’est bien ce qui s’entend chez lui : les petites modulations espiègles, les phrases appuyées comme des clins d’œil, les moments de langueur feinte, les explosions de joie, tout ce maelström dont il fait l’ordinaire de son discours ne va pas sans que l’histoire n’ait sa morale. Ray Ventura ne se retrouve pas par hasard allongé au beau milieu des plages. Et Gülbay qui rigole et racole comme un ado hard bopper, avec l’air de nous dire : alors, qu’est-ce qu’on attend ?

Ahmet Trio - Double

- La page Facebook du concert au New Morning
- La page du concert sur le site du New Morning

 

mercredi 4 septembre 2013

Ahmet Gülbay et le Paris Cuban Project au New Morning

 

Ahmet Cuban

 

Le NEW MORNING accueillera le jeudi 19 septembre prochain, et pour la première fois, le pianiste Ahmet Gülbay.

Occasion pour lui de présenter Paris Cuban Project, l'un de ses deux nouveaux albums - le second, Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux, vient d'être enregistré en trio.

Ahmet Gülbay m'a fait l'amitié de me demander d'écrire les textes de présentation inclus dans ces deux nouveaux cds. Aujourd'hui : le Paris Cuban Project.

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AHMET GÜLBAY QUINTET
Paris Cuban Project

Quand j’étais petit, il y avait chez mes parents un disque qui me mettait en joie. C’était une compilation, et je suis contre les compilations. Mais comme j’étais petit, vous me pardonnerez de ne m’être pas spontanément posé les sourcilleuses questions afférentes à la notion d’œuvre. Toujours est-il que, ce disque, mes parents ne l’écoutaient jamais (je me demande d’ailleurs toujours ce qu’il faisait là). Ma mémoire étant ce qu’elle est, je ne saurais vous en dresser la playlist intégrale, mais je me souviens qu’on y trouvait Patachou, Marcel Amont, Sacha Distel, Joe Dassin l’audacieux et autres drilles drolatiques (et même du Ivan Rebroff). Mais il y avait aussi, force m’est de l’admettre, ce qui aura constitué mon premier contact avec ces musiques qu’alors on qualifiait, c’est selon, d’exotiques, de tropicales, du Sud ou des îles – en tout cas était-ce torride : Si tu vas à Rio, de Dario Moreno. Son hâle allait à l’aise à son allure, sa margoulette dégoulinait sous la gomina, et il portait une chemise très cubaine quoiqu’étant né turc. Comme Ahmet Gülbay, vous le croyez ça ? Vous me direz que l’information n’est que de bien peu d’intérêt, et je suis tout prêt à l’admettre, mais il fallait bien que je trouve un truc pour introduire mon texte.

N’empêche. Allez savoir si je ne tiens pas ce goût des grosses sections cuivrées et du groove à grosses cylindrées de cette expérience (carrément) fondatrice. Quoique pour ce qui est des cuivres, je tiens aussi mes influences d’une copine qui faisait la majorette à la fin des matchs, mais bon, c’est une autre histoire. Cela dit, cette expérience fondatrice (carrément) ne fut pas celle d’Ahmet Gülbay – mais lui est musicien, ça ne compte pas. Car j’entends bien sa manière de s’immiscer dans un ostinato de trompette, de tromper les cadences infernales et de distiller ses gimmicks de conguero. Bon, mais qu’est-ce que c’est que cette musique ? Je vais vous le dire, vous en donner une définition bien définitive : c’est le blues des latins. Parce qu’il faudrait vraiment être un indécrottable occidental pour s’imaginer que la misère serait moins pénible au soleil. C’est ce que Gülbay a bien compris : ça rutile, ça brille ça pétille et ça scintille, mais le riff cuivré ne fait pas plus le bonheur que le ternaire fait le jazz ou l’habit le moine. C’est qu’il y a dans cette musique quelque chose de bien trop lancinant pour en faire un jingle publicitaire pour soda désaltérant. Il suffit d’entendre ce qu’Irving Acao fait de son saxophone pour en attraper la chair de poule et pour flairer tout ce que les musiques du soleil doivent aux inclinations de la lune (on comprend pourquoi il est réclamé par tous les grands de ce monde).

Bernard Maury, son maître, avait pris pour habitude de le surnommer Ahmet Jaimal. C’est que si Ahmet Gülbay passe pour le plus rayonnant des animateurs de soirées, s’il est, par excellence, l’homme à tout faire de la scène, il n’en trimballe pas moins toutes nos humaines fêlures avec lui. Il a d’ailleurs réussi à donner un caractère sentimental à l’une des rares compositions un peu guillerettes de Keith Jarrett (Lucky southern), au point qu’on se croirait à Cologne un soir de janvier 75. Preuve qu’on ne rigole sous les tropiques qu’à la condition de savoir pourquoi – d’ailleurs j’ai toujours rêvé de pouvoir glisser une peau de banane sous le pied des fanfares. Mais les fanfares, quand elles sonnent et résonnent comme celle-là, c’est autre chose : exit les destins de vahinés, le café équitable et Dario Moreno : c’est pas que du bonheur, c’est du lyrisme.

Ahmet Gülbay - New Morning

 

- Ici, la page Facebook de l'événement


- Et là, sur le site du New Morning

 

 

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vendredi 30 août 2013

Une critique de Marianne Loing

sens critique

Couv-Ils-marchent-le-regard-fier1re

Même quand on l’appelait « Le débris », Donatien était fier, vieux héros, grand modèle. Pas un géant physique mais on se retournait sur lui, pour approcher sa flamme. Dès sa petite enfance, il avait toujours été dans ses livres, devenu « un tribun derrière le taiseux ». Avec Marie, la frêle, la conscience de Donatien, ils étaient comme un bloc, nés pour se rencontrer.

Le narrateur est un paysan, un homme simple et franc, qui connaît Donatien depuis sa petite enfance, une amitié soudée et que se rassemble toujours, après des décennies, autour de verres de prune.

Alors, quand Donatien se révolte contre un nouveau de jeu de société, poussé à son extrême - laisser crever les vieux -, il l’emmène avec lui, pour la révolution, mouvement porteur d’espoir dans un parfum de fleurs de printemps.

« Mais quand j’ai vu Donatien, planté là devant moi, dans le petit soir qui bâillait, et toute cette ondée qui faisait dégorger la terre que ça en excitait les fumets, on ne peut pas dire que j’ai pensé à ça. J’ai pensé à Marie d’abord, qu’on se demande bien comment Donatien ferait pour vivre sans elle. Ou qu’il avait de l’inondation chez lui, ou que sa voiture avait culbuté, qu’une de ses bêtes avait fait des siennes, un drame je sais pas. Mais pas ça. Pour sûr que je n’oublierai jamais ses premiers mots : mon vieux, je t’emmène faire la révolution. »

Et maintenant, plus tard, les fleurs embaument toujours, mais la révolte est morte. Ils marchent le regard fier est l’histoire d’une maladie moderne dans une langue du passé, légèrement accentuée en sombre dystopie : et l’équilibre fonctionne, miracle de l’écriture ; récit très ramassé dans cette langue paysanne, chemin de révolte et de chute, histoire d’une avancée qui se fige, dans une issue tragique.

« Il était comme raidi sur son banc, retiré de tout, lançant aux bestioles du canal ou de la contre-allée des bouts de miche du matin, chaque jour reprenant les mêmes clichés de ce qui pourtant jamais ne s’en irait, les campanules, les jonquilles, les hortensias, toutes ces foutues générations de pigeons, de moineaux et de passereaux, et des fois quand la chance lui souriait il tombait sur un bouvreuil, une mésange, la trogne d’un bruant ou le ventre blanc d’un pouillot. C’est ainsi que j’ai toujours connu Donatien. Sans qu’il éprouve jamais le besoin de se lever. À quoi bon. »

                                                                                                                        Marianne Loing
                                                                                                                   Esprit critique
                                                                                                                        Lire l'article dans son contexte original

mardi 20 août 2013

Une critique de Grégory Mion

 

critiqueslibres
Les lacunes des Anciens et des Modernes

 

Couv-Ils-marchent-le-regard-fier1re

Une société pas beaucoup plus âgée que la nôtre a décidé de vider la vieillesse de son monde, mettons. Dans cette société, « les jeunes chiméraient une vieillesse sans rides » (p. 41). Cette société, c’est la France des prochains lendemains, peut-être celle de la décennie qui vient, on ne sait pas – on ne veut pas le savoir. Marc Villemain nous livre un exercice d’anticipation à la J.G. Ballard où l’âge de la retraite est devenu l’objet de toutes les humiliations. Le résultat, c’est qu’il faut réussir à composer avec cette espèce de purification étrange, cette sorte de politique du déridage régie par les lois de l’éphébie, avec toutes les conséquences que de tels systèmes charrient, les pires comme les moins pires, jusqu’à fonder l’absurdité d’un gouvernement qui frise la Néocratie en traquant dans ses chaumières les moindres formes de l’ancienneté. Qu’on imagine des recensements de population qui sourcilleraient devant des têtes trop blanches et on aura compris le potentiel du malaise.
Autant qu’on le dise immédiatement après cette brève entrée en matière : le roman est octogénaire par le nombre de ses pages, mais il n’a pas besoin de vieillir davantage ; c’est une histoire qui tient admirablement la corde de son sujet, transcrite sous la forme d’une remémoration pénible au cours de laquelle un vieillard raconte l’époque improbable où les aînés se sont levés contre une jeunesse gavée de sa verdeur. Quand une situation atteint un seuil intolérable, il y a logiquement un retournement de situation. Ce qui s’est passé ici, c’est que la soumission des vieux aux dogmes de la juvénilité n’a pu se contenir. Les limites du supportable ont été dépassées, donc une opposition s’est arrangée. Pas tout à fait grandiose l’opposition, du moins pas directement. Disons qu’elle s’est fomentée dans la révolte subjective en juxtaposant de petits sursauts, puis les sursauts ont engendré des groupuscules, et ces grappes révoltées ont consolidé la possibilité même d’un mouvement révolutionnaire, c’est-à-dire, au sens strict, une action décidée à transformer concrètement l’état du monde. Ce qui s’est véritablement passé, c’est que le narrateur, un gars rustique, un « gosse de gens de ferme » (p. 12), s’est rallié à la cause défendue par un vieil ami, Donatien, une cause qui part du principe que les retraités, les croulants, les cacochymes, voire les super-centenaires (ceux qui ont plus de cent dix ans), bref tous ces ravinés de la figure, eh bien eux comme les autres, eux comme les jeunes, ils ont des droits de cité sur l’espace public et le temps est venu de le faire savoir aux autorités anti-séniles. Quand on acquiesce à la cause révoltée alors que le gâteau d’anniversaire a de la peine à héberger les bougies de notre âge, on prend le risque de participer à pas mal de choses, dont celui de faire une entrée fracassante dans les statistiques de la délinquance sénile. Car c’est quand même de cela qu’il s’agit : d’une bande de vieux contestataires qui va donner au thème du conflit générationnel une épaisseur réelle, quelque chose qui ne se dit plus dans un cours de géographie humaine mais carrément dans la rue.

Que Donatien soit le point de départ de cette révolte des travailleurs émérites, ce n’est pas franchement étonnant puisque l’homme, apprend-on, a été un lecteur attentif de Camus (p. 11). S’il a étudié L’homme révolté, et on doit le supposer, alors il a compris que le monde est un gros machin que l’on doit assumer, un gros truc silencieux qui se moque de nous, que ce monde indifférent peut éventuellement nous ficher des envies de suicide, mais qu’il vaut mieux surmonter le désespoir afin de mieux profiter de nos cogitations, lesquelles pourraient, pourquoi pas, finir par nous instruire sur la richesse de notre condition. En quoi l’homme qui se révolte a des chances d’avoir compris quantité de vraisemblances sur la vie, parce qu’il se révolte surtout contre son rendez-vous manqué avec le monde, ce qui n’est pas pareil que l’indigné qui persiste dans la révolte circonspecte, souvent gueulard et peu volontaire pour s’engager. Donatien, qui plus est, possède une conscience aguerrie. Il voit plus loin que le bout de son nez. Sa femme Marie a vécu toute une vie de manigances livresques. C’est elle qui lui a complété l’intelligence (p. 26).
Elle et lui, Marie et Donatien, ils ont été comme Théorie et Pratique, ils ont fait comme la Tête et les Jambes, ils se sont encanaillés et ils ont entamé une démarche dans la carrière de la vie. Dans l’intervalle de ce syncrétisme tranquille, ils ont eu un fils, Julien, en l’occurrence le jeune le plus identifiable de ce roman, le seul jeune affublé d’un prénom, tous les autres étant solubles dans le programme de la meute, de la horde ou de la masse hostile. Julien, c’est celui qui rapatrie les révoltés dans le miroir de leur enfance. Julien personnifie ce qu’il y a de meilleur dans les Modernes tandis que les Anciens ont jeté l’éponge des valeurs contemporaines. S’il n’y avait pas eu Julien au milieu de cette discorde, il n’y aurait eu qu’une guerre interminable de positions, il n’y aurait eu que des pions d’échecs timides qui avancent à reculons, qui roquent en petit et en grand. Julien est peut-être aussi maigre que son âge, cependant il aura le dernier mot, que l’on doit évidemment taire, d’autant que c’est un mot sans prononciation possible. Au fond, Julien est un Candide qui fait contrepoids ; il ne professe rien, contrairement à ses parents qui vont jusqu’au bout de leurs « panglosseries » quand la morale de leur révolution bat de l’aile. Julien est économe de sa présence, pourtant il inspire des avertissements qui rivaliseraient de profondeur si on prenait une heure de peine pour les discuter (pp. 62-66). Tant pis, on les discutera ultérieurement, on parlera une fois que le calme sera revenu, tel qu’on a interprété à satiété la parole de Candide, celle qui parlait de ce jardin qu’il fallait soi-disant cultiver malgré les calamités du vivant. Dès le début du livre, à vrai dire, on tremble pour ce Julien. On l’aurait ainsi prénommé en référence à Julien L’Hospitalier, celui-là même qui se raconte dans la martyrologie de La Légende Dorée. Ce sera au lecteur de révérer ce sain comme il l’entend, et il le fera tôt ou tard, façon de dire qu’à n’importe quelle époque du roman, on peut déjà inventer les reliques de Julien et soigner nos interprétations.

Donatien, pour en revenir à lui, on le connaît aussi sous le nom de « Débris ». Voilà un surnom paradoxal car ce Débris est fonction du Premier Moteur, nous l’avons déjà mentionné. Il est l’homme par qui l’esprit révolutionnaire s’infiltre dans les poches révoltées, secondé par les guidances décisives de Marie. C’est lui qui vient tirer le narrateur de son quotidien « bouseux » ; c’est lui, encore, qui ressent l’urgence de ralentir la « société de l’humiliation » qui ne prend pas soin de ses aînés (p. 17). Bien des événements licencieux ont justifié un réveil de ces sommeils dogmatiques, bien des saloperies envers les vieillards ont échaudé les esprits, mais c’est comme partout, on a beau critiquer la teneur intenable du monde, on attend toujours que ce soit un autre qui s’en charge à notre place, on attend que ce soit un autre qui aille plus loin que le simple commentaire des journaux ou des bulletins de la radio. Donatien cristallise dans son personnage la somme des humiliations – d’abord des pitbulls dressés contre les vieux, semblables à ceux que Romain Gary a autrefois décrits, quand il a rapporté le dressage des « chiens blancs », élevés pour semer la terreur dans toutes les Négrovilles des États-Unis ; ensuite la tombe d’un centenaire qu’on a éventrée et qu’on a recouverte de graffitis, manière de protester contre la persévérance des corps, contre l’ignominie des varices et des héritages qui tardent à tomber ; et puis il y aussi cette vieille bique qu’on a expulsée de l’hôpital, jetée dehors soudainement, comme si l'on s’était aperçu d’une subite incompatibilité entre le serment d’Hippocrate et l’âge d’un patient.
Ces retraités qui ont eu le tort de ne pas mourir, aux yeux de la jeunesse surpuissante, ils sont comme des « monstres » (p. 29). Ce sont les faces décrépites d’un train fantôme qu’on ne veut plus emprunter. L’État garantit apparemment de nouvelles valeurs et parmi ces valeurs, les vieux font office de quantités nuisibles. L’État a entériné l’usage de la violence à l’encontre de ces monstres. Les hospices, les mouroirs, les reposoirs, toutes ces antichambres de la mort n’existent vraisemblablement plus. Il faut soit rester à domicile et mourir vite, soit prendre le risque de sortir et d’affronter la liberté à laquelle on nous a demandé de renoncer. Ce n’est plus exactement « Les vieux dehors ! » que l’on hurle à la face des anciens, mais « Les vieux dedans ! », chez eux, plus jamais ailleurs, pas même au cimetière où l’on apercevrait encore la roue traînante du corbillard le jour de l’enterrement, si lente qu’elle nous évoquerait ces affreux déambulateurs aux poignées desquels des mains nonagénaires ont tendance à s’agripper. En définitive, une telle société qui conjure sa vieillesse, c’est une société qui prescrit le suicide une fois que la vie active s’est achevée. C’est le Grotesque qui triomphe de l’Absurde, donc l’insoutenable qui triomphe de Camus. Heureusement que Donatien est là pour inverser la donne.
Du reste, que Donatien prenne la mesure d’une société malade de sa législation, c’est le début d’une conscience individuelle qui accepte un devoir bien plus grand : celui qui consiste à évaluer en groupe la déficience d’une politique discriminatoire et cependant plébiscitée. C’est que pour contester des droits bien établis, il convient d’être nombreux, sinon les autorités pourraient étouffer le contre-discours dans l’œuf, en affirmant simplement le non-sens d’une posture qui chercherait à remplacer des droits auxquels une majorité adhère. On le sait, mieux vaut encore une injustice discrète plutôt qu’un grand désordre suscité par une vérité indiscrète. En ce sens, il n’est pas facile de grimper à l’échelle de l’habileté politique, laquelle commence dans le peuple et se termine dans la philosophie si l’on suit la pensée de Blaise Pascal. Donatien, sur cette échelle, c’est le demi-habile qui est juché sur les épaules de sa femme. Il sort le narrateur du peuple en lui faisant des plans sur la comète. Et vaille que vaille, les vieux s’agrègent, les quartiers généraux se multiplient, les ordinateurs crépitent et la communication des actions prend tournure (pp. 46-49). C’est le commencement d’une philosophie morale et politique. On est au cœur d’une allégorie de la querelle des Anciens et des Modernes, jusqu’à ce que la grande manifestation dans la rue arrive, lorsque le moment est venu de tester les hypothèses sur le terrain. D’où l’on déduit en fait que la révolte est une histoire de passage : on démarre dans la mise en évidence d’un déficit moral, ce qui s’effectue plus ou moins dans la discrétion des quartiers généraux, puis l’on se déporte graduellement vers l’exportation de ces conclusions morales sur l’espace public, à l’endroit même où se joue la politique.

Tous ces aspects subtils, Marc Villemain les a intégrés dans son texte fabuleux, sans la volonté didactique qui est la nôtre dans cette critique. L’auteur a réalisé la révolte des aînés pour ainsi dire en toute intimité narrative, s’adonnant avec brio à l’épreuve de la dystopie, en quoi il a soulevé d’éminents problèmes en plus d’avoir distillé de nombreuses nuances. On le voit parfaitement lorsque Donatien réveille le tribun qui dort en lui (pp. 53-55). C’est le moment concret du passage de la révolte à la révolution, lorsque l’orateur doit persuader son auditoire du bien-fondé des actions à venir (pensons aux discours qui ont pu motiver les Croisades, entre autres). À ce stade, Donatien se fait sophiste. Il ressemble au Gorgias qui écrit L’Éloge d’Hélène et qui insiste sur la puissance des images, multipliant les occurrences et les variations sur le verbe « voir ». Le narrateur le sent : Donatien est en plein dans l’usage discursif de la force des images ; il intègre une optique retentissante dans la sémantique du discours séditieux, n’ayons pas peur de l’exprimer de la sorte. Le lecteur, bien sûr, est en droit de douter de cette méthode oratoire. Est-ce qu’on est en présence d’un révolutionnaire qui argumente ? Est-ce qu’on est aux prises avec un révolutionnaire qui cherche seulement à museler son auditoire, à balancer un discours monolithique sans réplique possible ? En plein milieu du récit du narrateur, à l’aube de la révolution tangible de ces têtes blanches, on a vraiment le droit d’être sceptique sur le fond de leurs motivations. De ce point de vue. M. Villemain suscite des questions qui dépassent le cadre d’un propos manichéen où l’on verrait uniquement des personnes âgées faire la morale à une bande de jeunes morveux.
On terminera presque sans surprise en évoquant le texte de Benjamin Constant, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, parce qu’il fait écho au propos de ce petit roman immense. B. Constant nous montre que la liberté des anciens Grecs était fondée sur le collectif de la Cité, le seul capable d’organiser l’activité politique. Autrement dit les Grecs ignoraient tout des libertés individuelles, et même ils ne pouvaient avoir aucune représentation d’une telle liberté en pareille situation. La liberté des Modernes souhaite quant à elle mettre en exergue la sphère de l’individu. Puisque la liberté individuelle apparaît d’abord au fronton des consciences modernes, c’est qu’elle doit être un principe antérieur à beaucoup de choses, si bien qu’elle devrait pouvoir se dire supérieure au politique. Pour les Modernes, le pouvoir doit garantir la liberté individuelle, il ne doit pas la produire. Travailler sa liberté à l’intérieur de ce nouveau périmètre politique, c’est se mettre en position de gagner un statut d’indépendance. Par conséquent, la politique ne peut plus être le centre de gravité de la société. Le glissement des collectifs civils de la Grèce ancienne aux politiques libérales de la Modernité a été occasionné par le développement du commerce, parallèlement à l’extension des forces économiques. Avec le commerce (qu’il soit celui des marchandises ou celui de la communication entre les hommes), on remarque une dynamique d’extension assez illimitée, et cette extension suppose que les nouvelles libertés politiques puissent à leur manière limiter l’exercice du politique en tant que tel. C’est de cette manière qu’on va aller d’un pouvoir circonscrit et relativement intransitif (celui des Grecs) à un pouvoir qui s’auto-constitue grâce à la relation des citoyens entre eux. Dans cette perspective, l’espace politique devient une source de tensions positives, notamment vis-à-vis des notions d’égalité et de liberté. Machiavel a tout anticipé de ce point de vue en faisant de l’espace démocratique un lieu éminemment conflictuel.

En marge de ces réflexions, le roman de M. Villemain redéfinit à travers un contexte révolutionnaire la tension propre à tout espace politique, sauf qu’il s’agit là d’une tension qui déborde ses membres parce que les citoyens, les jeunes aussi bien que les vieux, se comportent démesurément, du moins vers la fin de leurs échauffourées. À certains égards, on peut se demander si c’est la politique qui a explicitement voulu l’éviction des vieux ou bien si ce sont les jeunes, par l’intermédiaire de milices plus ou moins localisées, qui n’ont pas contourné le pouvoir en s’arrogeant des droits inconstitutionnels, chavirant dans des violences ineptes qui ne sont en définitive pas différentes de celles que l’on observe actuellement. Le texte du roman plaide visiblement pour une faute politique générale et originairement légitimée. Toutefois, plus on avance dans cette histoire, plus on découvre que les camps ne sont pas si dissemblables. La vieillesse, peut-être, n’est que l’ombre chinoise d’une jeunesse qui aimerait qu’on lui montre un exemple davantage abouti, quitte à recommencer une révolution, une révolution qu’on adresserait cette fois non plus à telle ou telle frange de la société civile, mais véritablement aux discours théoriquement falsifiables du politique.

                                                                                            Grégory Mion - Critiques Libres
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samedi 13 juillet 2013

Une critique parue sur Blanc-Seing

 

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Ils marchent le regard fier - Marc Villemain - Editions du Sonneur

La preuve de l'amour par l'absurde

L'amour. Qu'il conviendrait, du reste, d'écrire avec une Majuscule. Que n'a-t-on dit de l'amour depuis les romans courtois jusqu'à notre époque contemporaine en passant par Roméo et Juliette; Tristan et Yseut ? Combien de déclinaisons tantôt romantiques, lyriques, épiques ou bien simplement versant dans le prosaïque le plus déconcertant. Quant à l'amour filial célébré par Madame de Sévigné dans ses Lettres, rien ne pourrait en égaler  l'écriture hantée par un "être en fuite" dont elle n'aperçoit guère que les contours de l'absence. L'amour, cet absolu que, toujours l'on relativise, afin de le rendre mieux visible. Sans doute, eu égard à la teneur des sentiments qu'il est censé mettre en exergue, s'attend-on à une prose des plus sages, à des thèmes épurés, à des considérations émollientes. Sans doute !

Et pourtant l'on peut, comme Donatien et ses acolytes porter la narration sur d'autres fonts baptismaux. Certes plus verticaux, certes plus arides mais non moins utiles à une compréhension du-dedans de ce qui se joue entre les êtres, dans le labyrinthe de leur naturelle complexité. L'amour, on peut l'écrire en gris, ou bien lui préférer le blanc ou le noir. Question d'inclination aux couleurs, de pente personnelle, de façon dont on s'y prend afin d'avoir une explication avec les choses. Ce que semble avoir retenu Marc Villemain, avec un certain bonheur et une promesse d'efficacité, c'est l'ajointement des deux tonalités, leur urticante ligne de fracture. Car, si l'on peut dire dans une gamme monochrome, l'on peut aussi bien l'exprimer par l'exercice du contraste. De la dialectique. Nous suggérions, en titre, le recours à l'absurde comme moyen de démonstration. Certes, préférer les coups et blessures aux caresses paraît, de prime abord, relever d'un genre d'inconvenance ou peut-être même, d'irrespect du lecteur. Cependant, parfois, les choses n'apparaissent qu'à être chamboulées, les sentiments à être mis au pied du mur, les effusions du cœur à être soumises à une saignée comme les pratiquaient les médecins selon Molière.

Si Marie et Donatien paraissent ne plus être en phase avec les us et coutumes de la jeunesse, s'ils semblent désespérer de la capacité de l'homme à s'amender, à faire preuve de générosité, d'altruisme, de don de soi, ceci s'inscrit en eux comme un moindre mal, une simple tendance du siècle à s'enliser dans la première immanence venue. Non, ce qui les taraude jusqu'au tréfonds de l'âme, c'est qu'ils estiment avoir perdu l'amour de leur fils Julien, porte-parole malgré lui d'une bien piètre idéologie en fonction de laquelle le reniement des "Anciens" semble être la seule voie de salut s'offrant à une génération perdue dans ses contradictions. Le constat est sans appel. Certes il eût été plus facile de renoncer. Mais lorsqu'on s'appelle Marie, Donatien, on ne capitule pas, on assume. Sans doute jusqu'à la désespérance ou à la survenue d'une si terrible désillusion qu'on n'en reviendra jamais. Les stigmates d'un amour blessé, jamais on ne les rend invisibles. Ça reste planté dans la chair comme un dard, dans l'esprit à la manière d'un souffle éteint, dans l'âme ou bien de ce qu'il en reste avec l'abrupt du naufrage.

Noir - Blanc. Dans la faille entre les deux, la révolte, la révolution qui se fomente entre amis, le néant qui fait ses boucles dangereuses.

Noire est la haine qui déroule son haleine fétide au-dessus des têtes chenues. Noir est le ressentiment des Aînés laissés pour solde de tous comptes. Noire la vengeance qui, partout, rampe à bas bruit, affûtant ses crocs de vampire. Noires les vilénies de tous ordres qui baignent dans l'odeur nauséabonde des caniveaux. Noire la Mort qui aiguise sa faux dans le dos des pauvres hères pensant détenir une once de vérité alors qu'ils sombrent à vau-l'eau. Noirs les sentiments qui ont retourné leurs gants et ne rêvent plus que de flageller l'autre, de le restituer au néant dont il vient et où il retournera avant même d'avoir compris de quoi il retourne entre les hommes de bonne volonté.

Blanche la mémoire où la triade Donatien-Marie-Julien est portée en haut d'une concrétion de calcite dans la clarté d'une grotte. Blancs les sentiments qui lient la grande communauté des apprentis-révolutionnaires. Blanches les seules cannes qu'ils connaissaient, qui étaient destinées aux hommes cernés de nuit afin qu'ils se repèrent et ne perdent pas pied, soient reconnus par les autres. Blanches sont les armes des cannes-épées qui, du fond de leur fourreau d'ébène, aiguisent leurs envies de meurtres. Blanc l'horizon où le projet des hommes se dissout dans un avenir des plus brumeux. Blanche la peur qui serre le ventre des Aînés, aussi bien ceux des Marmots qui auraient encore les lèvres dégoulinantes de lait si on les pressait entre ses doigts.

Noir - Blanc . L'insoutenable clignotement du sens, la perte des valeurs dans la gueule d'un puits sans fond.

Noir - Blanc . Le décret de ne plus considérer l'autre qu'a minima, de le reconduire à la condition du nul et non avenu, du contingent qui aurait pu paraître mais aussi bien ne jamais faire phénomène sur le praticable du monde.

Mais alors, se rendaient-ils même compte combien leurs considérations étaient grises, terreuses, ombrées de cendres vénéneuses ? Mais comment donc, Eux-les-promis-à-un-brillant -avenir l'auraient-ils pu, alors même qu'ils s'exonéraient de leur dette filiale ? Une paternité sans attribut, sans prédicat auquel s'attacher. Avait-on jamais vu pareille absurdité faire ses stupides entrechats à la face de la Terre ? Fallait-il que l'incompréhension fût partout régnante pour aboutir à de telles apories ! Mais comment les agoras modernes pouvaient-elles donner lieu à de tels discours vides de sens, pareils à de piètres guenilles intellectuelles ? Comment ?

"Comment", "Comment", "Comment ?"  C'est sans doute cette sorte de rumination quasiment aphasique dont Donatien devait être atteint, plusieurs années après sa Révolution avortée, là sur le banc "retiré de tout, lançant aux bestioles du canal ou de la contre-allée des bouts de miche du matin…", des bouts de miche absurdes comme savent en jeter les désemparés du haut des voies ferrées, avant que le train ne passe et que l'ultime saut soit accompli.

Blanches - Noires - Blanches - Noires - Blanches - Noires les traverses qu'on ne voit déjà plus alors que les couloirs du monde s'emplissent de rumeurs assourdissantes.

Marc Villemain, nous avons une déclaration à vous faire, ainsi qu'à Donatien, Marie et à vos autres acolytes : "Nous vous aimons en noir et blanc. La couleur dans laquelle s'écrivent les plus belles gammes !".

Quant aux lecteurs, qu'ils s'empressent de lire Ils marchent le regard fier. Ils n'en ressortiront pas indemnes, mais c'est le rôle de toute bonne lecture que de participer à votre métamorphose. Qu'ils "marchent donc le regard fier", tous les hommes, toutes les femmes à la conscience droite et ouverte. Nous avons infiniment besoin d'eux pour continuer à avancer !

 

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