jeudi 12 mai 2016

Bernard Clesca - Sans adieu

 

Bernard Clesca - Sans adieu


Mourir de ne pas mourir

Vingt années pleines et entières sans publier un livre : vingt années que l’inconsolable de la perte seul est venu clore – par ce récit, donc, qui est peut-être l’exercice le plus difficile qui soit pour un homme : « dire à une mère défunte ce que l’on n’a pas su exprimer à temps. » Car il y a quelque chose de l’exorcisme dans cette parole qui reprend la plume  pour dire un amour qui semblera à certains dépasser toute mesure commune. Il faudrait d’ailleurs se demander pourquoi il existe tant de livres d’hommes sur les pères quand il en existe si peu sur les mères. D’autant que celui-ci ne s’autorise aucune distance, aucune fantaisie, aucune ironie, toutes techniques d’évitement dont les hommes ont coutume d’user, afin de se convaincre, peut-être, de leur aptitude particulière à demeurer maîtres d’eux-mêmes et de la situation. Ce n’est pas nécessairement machisme ou virilisme entêtés, mais plus souvent le signe d’une pudeur et d’une impuissance à rougir, qui plus est vis-à-vis d’une mère pour qui l’homme restera jusqu’à la fin un enfant et auprès de qui lui-même aura toujours l’indicible fantasme de tenir son rang. Bernard Clesca ne s’embarrasse d’aucun de ces prudents psychologismes. Et c’est une force de ce livre bâti sur une telle nécessité que de tenir tout pathos à distance sans jamais sacrifier une once de la parole que cet amour a fait naître. 

En refermant ce livre, on pressent qu’il s’agira du dernier : rien, dans cette parole, ne semble en relation directe avec ce qu’il convient d’appeler une démarche littéraire. Le souffle de l’amour, la nécessité de l’exorciser (et d’exorciser, au passage, « l’implacable cruauté de cet engin de terrassement qu’est la machine gériatrique ») semblent éloigner l’écriture de toute volonté de maîtrise et de toute ambition stylistique – toujours plus ou moins entachée du soupçon d’esthétisme. Sans doute est-ce le propre de tout écrivain que de nous le faire accroire. Mais c’est qu’ici chaque mot est comme une pièce arrachée au rocher d’amour où il a fallu la prélever. « Comme je suis né d’elle, je mourrai d’elle » : ce n’est pas là parole en l’air. Car c’est sa propre mort que Bernard Clesca préfigure, et, autant le dire, espère, en racontant celle de sa mère – cette mort « regardée, approchée, embrassée, accompagnée des mêmes paroles d’amour que de ton vivant ». 

Le travail critique oblige à dire que les saillies contre « l’horreur hospitalière », aussi viscérales, blessées, et sans doute salutaires soient-elles, affectent parfois un récit que l’on aurait peut-être préféré mû par la seule désolation d’un amour désormais sans partage possible. Mais on pensera aussi le contraire : que, précisément, la charge, rude, portée contre le système gériatrique, n’est que l’autre manière, la colérique, la révoltée, de dire toujours la même chose : le sentiment de l’injustice suscité, non par la mort en soi, mais par « l’égocentrisme des vivants », lequel « s’accompagne souvent d’indifférence envers leurs défunts et d’ironie pour ceux de leurs proches qui s’adonnent à un rituel de mémoire » ; et, au bout du bout, redire l’éternité d’un amour par-delà vie et mort, fût-il « face à notre tombe ».

Bernard Clesca, Sans adieu, éditions Fayard
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°2, février/mars 2007

 

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lundi 2 mai 2016

Nicolas Cavaillès - Les huit enfants Schumann

 

Nicolas Cavaillès - Les huit enfants Schumann


“... ces petits animaux hantés qui n'évoluèrent que dans les jeux d'ombre et de clarté d'une forêt clairsemée, à la lisière du noir et du blanc, reproduisant malgré eux le chaos d'aspirations et de névroses que leur père avait magnifiquement échoué à ordonner, ces enfants ne s'appartenaient pas plus que les autres, marionnettes dénaturées de leurs géniteurs et du destin, poupées déguisées enfermées dans une maison close, ne jouant qu'avec les bibelots qu'on leur avait mis entre les mains, ne s'exprimant qu'avec les clichés dont on avait gâté leur cervelle affamée ; mais ils purent très tôt pleurer la perte de ce fragile état de non-appartenance à soi qui dans leur cas ne mua jamais, comme il l'aurait dû, vers l'invention de soi ; il ne leur resta plus dans cette impasse qu'à pleurer la force invisible et superbe qui les y avait conduits.

Avec Les huit enfants Schumann, Nicolas Cavaillès (prix Goncourt de la Nouvelle pour Vie de monsieur Leguat, prix Gens de Mer 2015 pour Pourquoi le saut des baleines), récidive dans cette forme brève dont il devient, au fil des livres, l'un de nos prosateurs les plus accomplis. Il s'intéresse cette fois, non pas tant au compositeur Robert Schumann, ni même à son épouse Clara, à propos desquels bien des choses déjà ont été écrites, qu'à ses huit enfants, héritiers malgré eux d'une mère que l'on savait déjà intraitable et d'un homme pour qui la musique était la vie même.

L'ouverture de ce texte est un peu étonnante, et même étonnamment potache pour un livre aussi sensible : y est en effet dressé un parallèle avec l'autre Robert Schuman (un seul n), père fondateur, avec quelques autres, de notre moderne Europe ; cela dit, je ne saurai en juger plus avant, puisque l'on croit comprendre, entre les lignes, que l'auteur pourrait prochainement s'intéresser à ce presque parfait homonyme... À suivre, donc.
Mais, bien sûr, l'essentiel n'est pas là. Car je serai assez tenté de dire que, comme en contrepoint à ces huit portraits, à ces huit destins singuliers (et souvent douloureux), c'est aussi et d'une certaine manière la figure d'un absolu artististique qu'esquisse Nicolas Cavaillès. Ce que l'on comprend en effet, en lisant ce petit livre que l'on sent écrit à fleur de peau, c'est non seulement qu'aucun des enfants Schumann n'a pu vivre en dehors de l'ombre du grand homme, mais que cette ombre même a recouvert presque entièrement leur existence - la présence souveraine, et c'est peu dire, de Clara, y contribuant assez fortement. La question posée, fût-ce en filigranes, est donc aussi de savoir si, pour un artiste de cette envergure, il est possible de vivre sous l'empire, voire l'emprise de son art, tout en prêtant attention à la trivialité de la vie, au prosaïque de l'existence, en veillant aux états d'âme ou tout bonnement aux besoins de son entourage proche : de vivre, pour le dire d'un mot, en bonne intelligence avec le commun. La question, qui vaut bien sûr pour tout grand artiste, musicien ou pas, semble atteindre son apogée avec Schumann, incarnation d'un romantisme à dominante mélancolique. Nicolas Cavaillès ne répond certes pas à cette question, que d'ailleurs il ne pose pas expressément, mais le lecteur ne peut sortir de ce livre sans ressasser l'imposante fragilité de ce colosse aux pieds d'argile, ni sans s'interroger sur le prix à payer d'un tel génie - pour lui-même et les autres, donc.

En sus de la belle empathie que manifeste Nicolas Cavaillès à propos de ces huit enfants déchirés entre l'admiration dûe au père et l'impossible invention de leur propre existence, et auxquels il parvient à prêter en peu de pages corps, voix et âme, en sus même de l'élégance très ferme, très sereine de son écriture, c'est aussi dans cet entreligne-là que réside la beauté profonde de ce petit livre - dont il n'est d'ailleurs pas interdit de sortir avec un léger sentiment de frustration, tant on se dit que la destinée de chacun de ces enfants pourrait à soi seule justifier un roman. D'autant que le livre s'achève sur un très bel épilogue, lequel (nonobstant une saillie peut-être pas tout à fait nécessaire sur un certain usage moderne de la musique), achève de donner à ce texte une ampleur, une richesse, une hauteur de vue dignes de tous les éloges.

Les huits enfants Schuman, de Nicolas Cavaillès - Editions du Sonneur
Lire la présentation sur le site de l'éditeur

Mes recensions d'ouvrages des Editions du Sonneur, où j'officie comme éditeur, 
ne sont publiées que sur ce seul blog personnel.

jeudi 14 avril 2016

Tout le monde en parle - Thierry Ardisson, 2003

 

Tout le monde en parle, Marc Villemain, 2003


Je remets la main sur ce souvenir...

Tout le monde en parle, animée par Thierry Ardisson, était l'émission en vue de l'époque (2003). J'avais moins de cheveux blancs - moins de joues, aussi...

Premier livre, première télé, donc : c'était pour Monsieur Lévy, paru chez Plon. Des quarante-cing minutes sur plateau, il en reste 10.


Que l'on peut donc, dorénavant, visionner ici.

vendredi 8 avril 2016

Claro - Cosmoz

Claro - Cosmoz


Le verbe des commencements

Autant accepter d’emblée l’échec d’une herméneutique traditionnelle pour un tel livre : il faut savoir modestie garder. Si la chose était même possible, cela nécessiterait un appareil critique et esthétique absolument incompatible avec le format ordinaire d’un journal ou d’un magazine – fût-il aussi libre que celui du Magazine des Livres. En écho à cette œuvre, donc, cette philologie impossible, maladroite, une philologie de fuite, de parcelle et d’esquive. Disant cela, je me protège très certainement des foudres diafoiresques, mais ce que je veux dire, surtout, à celui qui lira cet article, au lecteur qui aurait la chance de n’avoir pas encore pénétré dans CosmoZ, c’est qu’il peut se préparer à une aventure peu commune, probablement sans grand équivalent en France.

Aventure qui est d’ailleurs tout autant littéraire que poétique et métaphysique, ce qui achève de la rendre infiniment touchante et personnelle. Car je peux bien le dire : j’appréhendais l’excès de forme, l’implacable structure, l’excès de jeu et le génie froid ; je redoutais que la matière fût travaillée par une trop grande appétence conceptuelle, qu’elle fît entendre trop fort la petite musique, parfois exagérément cérébrale, des avant-gardes – ce moment où la sympathie réfléchie pour le moderne bascule dans l’affectation moderniste. Je commettais une erreur, et j’ai plaisir à la reconnaître. Aussi ai-je été en tous points ébloui, et touché, par CosmoZ, jusqu’à l’état, exsangue, où le livre m’a laissé, ce moment de vide terminal qui vient après les mille éruptions métaphoriques, les accumulations sonores et les rudes saillies, les éboulements successifs de sens que provoquent cette longue errance à travers l’histoire et le saisissement devant une langue qui ne résiste à aucune torsion.

Il faut, pour cela, se laisser aller un peu. Vouloir être débordé, bousculé, joué par l’écrivain, quitte à ne pas toujours bien comprendre ce qu’il fait de nous, à ne pas distinguer autant qu’on le voudrait sa panoplie et ses outils – comme, au fond, les humains sont le jouet de l’ombre qui appelle. L’intellection seule ne suffit pas à comprendre CosmoZ, du moins à en apprécier l’infini des recoins, sa poésie nourricière, le lointain noyau de folie intime où le livre s’en va presser, brasser les sensations. Alors seulement j’ai pu suivre Dorothy et les siens sur ces voies de brique jaune qui mènent aux extrémités du monde et de l’existence – ce monde qui n’est pas en crise, mais qui est la crise, la tornade même. Claro avait donc le génie nécessaire pour (ré)animer les personnages du Magicien d’Oz, leur donner une incarnation qui fût à la fois incroyablement fidèle et renouvelée ; recommencée, à l’instar de ce monde dont on ne saura donc jamais, précisément, comment il commence, mais dont on peut bien deviner ce qui le terminera. Même s’il est dit que « la légende ne sait pas comment finit le monde, tout comme elle ignore la façon dont il a commencé. La légende ne sait que relever la jupe et confier au caniveau l’image de ses plis intimes. » L’impression que me donne CosmoZ, s’il me fallait la résumer (chose impossible), ce serait d’enfoncer la tête dans une existence qui n’en est pas tout à fait une (puisqu’on ne saurait ainsi qualifier ce qui se révèle aussi incertain dans ses fondements qu’inepte dans sa trajectoire). Mais c’est notre existence. Notre existence d’hommes dans un monde où « la colère de Dieu n’est qu’une allumette. » On a parlé d’anti-utopie, d’anti-féerie, et il y a de cela bien sûr, même si le préfixe est un tantinet militant. Cosmoz m’apparaît plutôt comme une déambulation, joueuse mais atterrée, dans les décombres du réel. Moyennant quoi, ça grince, ça racle, ça frotte aux entournures, et le rire, carnassier, vibre au son d’une langue gourmande et cannibale ; enfin la dérision s’ajoute et se conjugue au malaise – car après tout, ce monde est un monde de mort. Mais il faut bien rêver – peut-on, d’ailleurs, seulement s’en empêcher – : « oui, il y avait un monde, un autre monde (dans lequel les gestes ne laissaient pas de trace appuyée, au sein duquel les pensées n’engendraient pas nécessairement des actes. »

Il est difficile de ne pas accoler le nom de Claro à ceux de Pynchon, Gass, Vollmann et quelques autres, à la gloire desquels le moins que l’on puisse est que ses travaux de traduction ont ardemment contribué. Moyennant quoi, il est naturel que ces lourdes références contaminent jusqu’à l’accueil fait à ses propres romans. Sans doute s’agit-il de suggérer qu’on ne traduit pas impunément la grande aventure américaine, ce qui va sans dire. Pourtant, l’image qui s’est spontanément imposée à moi fut d’abord celle d’une éprouvette où s'amoncelaient, s’accouplaient, tragiques et gais, le Jonathan Safran Foer de Tout est illuminé, le Swift des Voyages, le Rushdie des Versets, le Guimarães Rosa de Diadorim, pour ne rien dire d’un certain penchant shakespearien pour l’apocalypse, une certaine tentation cosmique. Autant de références dont certaines surprendront peut-être jusqu’à Claro lui-même, mais peu importe. Car Claro est un créateur d’univers. C’est autant plus remarquable qu’il part d’un univers existant, engendré du très libre cerveau de Frank Baum, en 1900, à l’embouchure du siècle donc – et dans ce seul fait on ne peut s’empêcher de voir, peut-être de chercher, un sens. Claro se montre aussi attentif aux grandes masses temporelles et spatiales où l’on résume d’ordinaire l’Histoire qu’il est précis dans ce qu’il dit de sa matière même, du périple chaque fois recommencé de l’humain. Il manie avec autant de lyrisme et de précision le gros réel pansu des faiseurs de monde que la misère charnue des tranchées de la Grande Guerre (« après ça elle ne vit plus que des hommes mâchés, régurgités, fracturés, calcinés, des visages aux reliefs aberrants, n’entendit plus que des voix fendues par le milieu, à peine retenues aux cordes vocales par des fibres de cri »), excellant à faire parler la petite voix des désanimés et à exhausser leurs murmures. Ceux d’Oscar Crow, par exemple, qui n’a seulement plus la mémoire de lui-même. Ainsi, tenant son journal (bouleversant), dans sa cellule d’hôpital psychiatrique, il a cette phrase, si belle, et qui, si elle n’est pas la plus symptomatique du style de Claro, n’en est pas moins, pour moi, comme un concentré du secret esprit qui anime cette invraisemblable et remarquable fresque : « Je vais aller m’asseoir sur ce banc et je verrai bien qui l’emportera, du vent ou de moi. »

Claro, Cosmoz - Editions Actes Sud
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 27, novembre/décembre 2010

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lundi 4 avril 2016

5 questions d'Arnaud Stahl / Plumes d'auteurs

Sans titre







Très aimablement, Arnaud Stahl m'a proposé de faire connaître mon travail via le site dont il a la charge, Plumes d'auteurs.

    Cinq questions, donc : 
    1. Comment avez-vous trouvé votre premier éditeur ? 
    2. Quel est, dans vos créations, le livre que vous préférez et pourquoi ? 
    3. Quel est votre plus beau souvenir en tant qu'écrivain ? 
    4. Que pensez-vous de l'édition numérique ? 
    5. Quels conseils donneriez-vous à de jeunes écrivains.

*** Tout cela, donc, à lire sur Plume d'auteur.

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mercredi 23 mars 2016

John Cheever - Le ver dans la pomme


John Cheever - Le ver dans la pomme


Sublime ennui

Le vers dans la pomme 
est de ces livres dont il serait aisé, et peut-être opportun, de dire le plus grand bien. Nous nous inscririons alors sans trop de risques dans les pas de John Updike, Saul Bellow, Raymond Carver, Vladimir Nabokov ou Philip Roth, pour ne citer que les plus illustres de tous ceux qui ont encensé John Cheever – et que la quatrième de couverture répertorie avec obligeance... De fait, nous chercherions en vain quelque défaut que ce soit à ce recueil, et de manière générale à cet auteur, mort il y a vingt-cinq ans et objet d’un culte de son vivant même. Car voilà un écrivain qui a tout pour satisfaire un certain goût européen, ou disons une certaine esthétique européenne de la littérature. D’un genre d’élégance devenu plutôt rare, l’écriture de John Cheever s’attache à des univers un peu désuets, plutôt distingués, bourgeois, aristocratiques, volontiers romains, et les dissèque avec force détails et sans faute de goût, avec une distance et un humour aussi aérien que sardonique, d’esprit d’ailleurs bien plus britishque typiquement américain. Bref, Cheever est un écrivain qui, s’il était davantage traduit et mieux connu, se verrait assez vite honorer en Europe du statut de classique, et cela d’autant plus qu’il manifeste, et revendique, un goût prononcé pour les paysages, les atmosphères, les invariants familiaux et psychologiques, et qu’il n’use d’aucun gadget ni ne tombe dans aucune facilité narrative. « Pourquoi est-ce que je préfère décrire des cloches d’église et des nuées d’hirondelles ? Est-ce puéril, est-ce une mentalité de carte de vœux, un refus saugrenu et efféminé de regarder les choses en face ? », fait-il dire à son personnage dans Les Bijoux des Cabot, nouvelle qui clôt ce recueil et s’y distingue.

Il y a donc quelque chose de délicieusement irréprochable dans ces nouvelles, dont la profonde intelligence, qui plus est, pourrait désamorcer le plus ombrageux des critiques. Le seul problème, qui n’est pas secondaire, est que l’on s’y ennuie ferme. C’est un ennui assez sublime, qui ne dispense pas du plaisir à prendre une bonne leçon de style, mais le fait est qu’à la longue, on cherche un peu désespérément un ressort autre que l’amusement de l’auteur à décortiquer ces mêmes et sempiternels univers familiaux et quotidiens, fût-ce pour mieux faire apparaître l’irréductible solitude de ceux qui n’y adhèrent pas naturellement. Sous couvert de quelque petite intrigue sans importance, l’écrivain ne cesse en fait de polir et d’ajuster son style. Lequel est assez magistral, en effet, mais cette excellence-là ne suffit pas toujours à nous dissuader de bâiller. Écrites avec un goût prononcé pour la digression naturaliste et pour la circonvolution sociologique, excellemment traduites (mention spéciale à Dominique Mainard), ces nouvelles nous offrent donc un bon aperçu des univers et des visions de John Cheever, même si la compilation opérée ici relève parfois de l’insondable mosaïque. Enfin l’on ne peut pas ne pas évoquer cette manière, sans doute assez moderne, de laisser les histoires s’achever comme elles viennent, et cette façon un peu guindée de ne pas les clore. Certes cela désarçonne au début, mais cela finit aussi par devenir prévisible, et parfois un peu artificiel. Du coup l’on pensera à Raymond Carver, qui avait ce génie-là, mais chez qui on sentait que le souffle se brisait sur quelque chose d’époumoné, de viscéral et d’exténué qui, ici, finit par nous manquer.
John Cheever, Le ver dans la pomme - Editions Joëlle Losfeld
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Dominique Mainard
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 12, octobre/novembre 2008

mardi 15 mars 2016

Pierre Charras - Quelques ombres

 

Pierre Charras - Quelques ombres


Ça cache quoi, une ombre ? 

Sous ses airs un peu désinvoltes, le nouveau recueil de Pierre Charras se déguste aussi vite que son charme sensible distille ses effluves. Au départ un peu expectatif, voire chagriné que l’écriture, à force de concision, ne se mette pas davantage en danger, j’ai fini par m’apercevoir que j’avais bu ces huit textes comme du petit lait, et que leur doux clapot avait réussi à m’éloigner des embruns du monde. On pourrait d’abord se croire dans tel ou tel de ces petits fragments intimistes à la mode, où le lecteur étouffe à force de recroquevillement lacrymal. Mais non, il n’en est rien : Charras sait écorcher en profondeur tout en rendant les choses aériennes. 

Toutes les nouvelles ne sont pas d’égale valeur mais, de l’une à l’autre, l’ensemble installe un climat qui fige le petit rictus amusé du départ en une grimace lestée de mélancolie désoeuvrée. Jusqu’à ce dernier texte, Le Vent mauvais (allusion au discours du maréchal Pétain, le 12 août 1941 : « Je sens se lever depuis quelques semaines un vent mauvais »), dont on aura toutefois le droit de s’agacer du propos un tantinet édifiant. Mais le texte est sauvé par un sens de la dramaturgie, une naïveté de ton et un sentiment de délitement du monde qui sont autant de marques du travail littéraire de Pierre Charras.

On le préfèrera toutefois lorsqu’il assume cette forme de naïveté poétique qui, au fil des livres, identifie ou qualifie son œuvre. Ainsi dans la nouvelle intitulée À une passante, où un photographe découvre, en travaillant dans sa chambre noire, qu’une des jeunes filles du groupe dont il a réalisé un cliché était nue. Ou encore dans Pas d’école, peut-être la plus touchante de ces huit nouvelles : des parents, démolis par une vie qui n’offre aucun espoir, décident d’abandonner leur enfant dans les jouets d’un grande centre commercial. La simplicité et la sensibilité du récit lui donnent son évidence, son naturel, avant de se résoudre en une ellipse très bienvenue, et d’une manière qui ne fut pas sans me rappeler ce grand film de Michael Haneke qu’est Le septième continent. C’est ainsi que les quelques ombres qui traversent le recueil de Pierre Charras nous suivent plus longtemps que ce à quoi nous nous attendions.

Pierre Charras, Quelques ombres - Editions Le Dilettante
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°7, novembre/décembre 2007

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dimanche 6 mars 2016

Pierre Lelièvre - D'un continent, l'autre

 

Pierre Lelièvre - D'un continent, l'autreAncien élève de Roland Dyens et de Judicaël Perroy, auréolé de nombreux prix internationaux, enseignant au conservatoire Claude Debussy de Paris, Pierre Lelièvre est surtout connu, désormais, pour être l'un des membres du fameux Quatuor Eclisses, dont on sait l'audience qu'il rencontre de par le monde - leurs récentes tournées au Mexique, en Jordanie, aux Etats-Unis ou en Indonésie en témoignent.

Très soutenu, à l'instar du quatuor, par le label Ad Vitam Records, Pierre Lelièvre signe donc là son premier album en solo, joliment baptisé D'un continent, l'autre ; et autant dire que c'est une réussite.
Que l'excellence instrumentale et technique soit de mise ne constitue certes pas une surprise, toutefois c'est une tout autre qualité qui, je crois, fait la valeur de cet album. Car si la maturité du musicien semble aller de soi, elle ne serait pas grand-chose sans la sensibilité de l'amoureux de la musique. Or c'est cet amour de la musique, presque palpable, qui donne ici le la d'une interprétation qui ne sacrifie jamais à l'épate ou à la tentation de la performance (quand il serait, au fond, si compréhensible qu'un musicien jeune encore tombe dans les séductions de la démonstration.) Rien de tout cela ici, donc, et la maturité de Pierre Lelièvre en dit long sur sa sensibilité. À l'image de la prise de son, très pure, ample, jamais sèche, Lelièvre va chercher (et trouve) une sensation, une émotion, une matière dans chaque note. Si bien que son jeu, à la fois précis et chaleureux, constitue le plus beau des hommages aux trois compositeurs d'exception dont il se fait ici le traducteur et le passeur. Même dans les pièces ou les moments virtuoses, Pierre Lelièvre n'abdique rien de cette sensibilité - confer, par exemple, son interprétation du Capriccio diabolico, hommage de Mario Castelnuovo-Tedesco aux fameux Caprices de Paganini. Car ce n'est pas tant le musicien que l'on croit parfois entendre respirer que la musique elle-même : entraînante ou mélancolique, plus sombre ou parfois facétieuse, elle rencontre toujours la sensibilité toute en pudeur et retenue de Pierre Lelièvre. Si bien que de chacune des pièces exposées émane une sensation très boisée, chatoyante, carnée, qui résume ici, à mes yeux, toute la grâce et l'élégance de ce très beau disque.

Le choix des oeuvres ne saurait d'ailleurs être innocent : à mi-chemin entre musique savante et populaire, toutes, elles ménagent en elles-mêmes une sorte de tendresse, voire de fragilité. À la joliesse un peu nostalgique et chaloupante des Tre canciones populares mexicanas de Maria Manuel Ponce fait écho la douceur de la Suite populaire brésilienne d'Heitor Villa-Lobos, non exempte d'une certaine mélancolie romantique ; seule la Tarantella de Castelnuovo-Tedesco insuffle à l'ensemble une tonalité plus ambiguë, un type d'énergie à la fois roboratif et mystérieux, quoique sans jamais se départir d'un caractère légèrement farceur ou iconoclaste - ultime occasion de vérifier combien Pierre Lelièvre sait se jouer de la diversité des inspirations sans jamais cesser de cultiver ce qui lui est propre.

Pierre Lelièvre - D'un continent, l'autre
À retrouver sur le site de Ad Vitam Records.

eclisses

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pierre Lelièvre et le Quatuor Eclisses : Gabriel Bianco, Arkaïtz Chambonnet, Pierre Lelièvre, Benjamin Valette

mardi 1 mars 2016

Antoni Casas Ros - Chroniques de la dernière révolution


Antoni Casas Ros - Chroniques de la dernière révolution

La morale du chaos

Si l'honneur d’un écrivain est aussi de savoir sortir des rails où il posa son écriture, alors, sans conteste, de cet honneur, Antoni Casas Ros est digne. Il n’est d’ailleurs pas un de ses livres où il ne manifeste le souci constant de se mettre en danger et de forer à la source de son texte : la prise de risque est consubstantielle, non seulement à son travail, mais probablement à l’idée même qu’il se fait d’une œuvre littéraire. Je n’ai donc guère été surpris que Chroniques de la dernière révolution témoigne, et comme jamais, de cette ambition, revendiquant à tours de bras ce que l’on pourrait appeler une esthétique, donc une morale, du chaos. Outre son style et son étonnante construction, dont je veux bien considérer qu’ils revendiquent le sceau du dit chaos, je m’interroge, toutefois, quant au sens à donner à cette fresque qui louvoie entre dénonciation du réel, révélation cosmique et prosélytisme révolutionnaire.

Chacun en conviendra, le monde part à vau-l’eau : nombreux, d’ailleurs, pensent qu’il court à sa perte. C’est précisément cette perte que les hérauts de Chroniques de la dernière révolution veulent accélérer, afin, disent-ils, de le sauver : « Il y aura de grands désastres, mais c’est la seule chance que nous voyons pour que la planète ait un futur à travers la fin d’une folie généralisée. Le chaos est la seule issue. » Les révolutionnaires se font une règle de faire passer « les émotions après l’action », ils tiennent des discours chauds mais leurs pratiques sont aussi froides que le marbre : à cette aune, ils se distinguent assez peu de leurs prédécesseurs dans la révolte. Mais qui sont donc ces nouveaux et preux chevaliers ? Des jeunes, de simples lycéens, enfants d’un capitalisme désormais mondialisé, de l’iPod, de la deep ecology et d’une liberté sexuelle enfin recouvrée depuis que l’on promet de terrasser le sida. Sans nullement en faire mystère, Antoni Casas Ros fonde et enfante sa vision sur ce qui taraude et obscurcit notre monde (crises financières à répétition, violences endémiques, délire sécuritaire, cataclysmes naturels) pour tenter d’en imaginer la sortie. Les religions, les idéologies et le progrès technique ayant tour à tour ou concomitamment échoué à réaliser leurs prophéties, c’est donc à la jeunesse du monde, apatride et hyper-connectée comme il se doit, qu’il revient de mener à bien l’authentique révolution – la dernière, s’entend. Tout cela est résumé à traits grossiers, mais c’est bien ce qui constitue le décor, voire la substance, de ces Chroniques.

Casas Ros a une vision du monde dont on peut dire qu’elle est à la fois cosmique, massive et cinématographique. J’ai pensé, par bien des traits, à ce que Maurice Dantec avait pu faire de mieux, ce quelque chose un peu froid et rageur qui teintait ses luxuriantes Racines du Mal. Mais on pourrait tout autant penser au Michel Houellebecq de La possibilité d’une île, et pas seulement parce que la narration s’organise autour des journaux intimes des différents acteurs du drame, mais parce que s’y manifestent la quête incessante d’un ailleurs enfin délesté de ses oripeaux civilisationnels et l’espérance d’un temps essentialiste, fût-il arc-bouté sur une geste technophile. On pourrait même lorgner du côté des Assoiffées de Bernard Quiriny qui, s’il se polarisait sur un futur féministe, n’en tirait pas moins prétexte des grands ratés de l’Occident pour esquisser un nouveau monde – sans que l’on soit tout à fait certain qu’il fût plus habitable. Tout cela pour souligner l’ultra-contemporanéité de ce qui se joue dans ce nouveau roman d’Antoni Casas Ros : si l’on y retrouve quelques fulgurances de l’onirisme poétique et un peu fantastique qu’on lui connaît, s’y lovent aussi, comme dans les ouvrages précités, une semblable impression de malaise dans la civilisation, un même type d’insatisfaction métaphysique, où puisera donc une pensée qui tendrait aussi vers le politique. Si l’on peut toujours prédire, et après tout pourquoi pas, qu’une révolution est à venir, terrassant les grandes infrastructures du monde occidental, invitant l’homme à se retrouver (« faire enfin un avec un être humain, les âmes mélangées à la chair »), voire posant les bases d’un nouveau mysticisme et d’un monde où « tout tente de communiquer en échappant à une règle arbitraire » au prétexte qu’« il n’y a pas de frontière entre les humains et la matière », nous avons ici moins à faire à la longue et patiente maturation d’un projet de gouvernance qu’à l’expression d’un trouble spirituel, même habilement maquillé en programme révolutionnaire.

Autrement dit, Casas Ros me paraît plus fantasmatique que prophétique, moins visionnaire que symptomatique. Quand le McCarthy de La Route témoignait, et avec quelle beauté sépulcrale, d’une désolation devant l’humanité finissante, Chroniques de la dernière révolution fait son beurre d’une certaine divagation post-humaniste, adepte d’un primitivisme rédempteur et romantique en diable. D’où, peut-être, cette perpétuation revendiquée de l’adolescence, son énergie clandestine, son attirance pour la quincaillerie souterraine, son naturalisme sexuel, son spontanéisme organique frisant la tentation scatologique, sa complaisance, non pas tant dans la mort en-soi que dans le mortifère. Le propos de Casas Ros, très politique, s’adosse à une métaphysique qu’un Artaud (d’ailleurs cité, et qu’on imagine assez bien proclamer, lui aussi : « La terre est mouillée, pénètre-la ! ») n’aurait pas renié, et dont il résulte une sorte d’éloge de l’immaturité politique. « Assez des demi-solutions, assez des discours moralisateurs, assez des idéalistes qui veulent sauver le monde du chaos. La perversité humaine, la vanité, l’orgueil, l’argent, le pouvoir sont les vrais moteurs du monde. Une solution : la dernière révolution ! Le chaos ! Ensuite, peut-être, l’homme pourra tirer parti de l’extrême destruction et renaître. » : voilà bien une dialectique mille fois rebattue dans l’histoire des dynamiques révolutionnaires. Qu’elle soit juste ou fausse, puissante ou répulsive, dangereuse ou salvatrice, bref que l’auteur y adhère ou pas n’est pas ce qui m’importe : l’important est que le roman se fasse le vecteur résolu, exclusif, de cette vision, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne s’embarrasse, ni de nuances, ni de vétilles. C’est à ce titre un roman presque militant, quasi partisan – grandeur et injustice comprises : s’il y a une évidente bêtise conservatrice, on prendra bien soin de taire toute forme de sottise révolutionnaire.

Chroniques de la dernière révolution continue cependant à déployer quelques images belles et fortes dont Casas Ros a le secret, à l’instar de ce « sein [qui] flotte dans l’eau du caniveau, emporté comme une barque fragile. » Tout comme j’aime sa manière de circuler à travers les vestiges d’un monde où l’« on peut échanger un iPhone contre un morceau de porc cru, une volaille, quelques légumes. » Ou de montrer en quoi aucun monde, pas même le plus immatériel ou le plus éloigné de la sensation tellurique, ne saurait être inaccessible au sentiment poétique : « Cette pose éternelle, le temps aboli, une main sur le pubis, l’autre dans la chevelure bouclée. Les respirations s’accordent et l’espace m’aspire tout entier. Je vois la terre de loin, comme sur Google. » Aussi, peut-être ai-je le tort de m’appesantir sur son versant disons plus politique, versant dont je suis à peu près persuadé qu’il ne constitue pas la priorité profonde de son auteur. Mais, en s’y frottant malgré tout, et pour des raisons assurément très nobles mais qui, je le répète, ne me semblent pas appartenir en propre à son univers, tant littéraire que philosophique, Casas Ros a pris le risque de nous ramener un peu maladroitement à la crudité du réel (fût-il à venir), quand l’onirisme très singulier de ses précédentes œuvres contribuait peut-être davantage, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, à préciser, approfondir et aiguiser la critique de ce même réel. Aussi, le tissu où il a tramé cette échappée libre dans ce qui travaille l’époque apparaît-il un peu rêche, trop peu resserré, sa fibre dualiste lui donnant parfois une texture un peu rugueuse. Là où Jésus sacrifiait sa vie pour racheter les péchés du monde, les nouveaux révolutionnaires sacrifient la leur pour racheter le monde qui est le péché même : si le vieux et beau thème de la corruption par la civilisation a de beaux jours devant lui, il fait ici l’objet d’un traitement dont on ne pourra évidemment pas nier la grande originalité, mais qui marquera peut-être moins les esprits par sa justesse littéraire que par son ambition panoptique.

Antoni Casas Ros, Chroniques de la dernière révolution - Editions Gallimard
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°32, septembre/octobre 2011

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vendredi 19 février 2016

Marie Simon - Ce que j'appelle jaune

 

Marie Simon - Ce que j'appelle jaune

Jouer le jeu, prendre de l'importance, atteindre la délivrance, la sienne, et la lui offrir. Elle, elle ne se doute de rien. Elle n'imagine pas d'où l'on revient, elle ne se souvient plus qu'elle ne voulait pas d'enfant, elle pense seulement à tout ce qu'elle voudrait ne pas me transmettre.

La première pensée qui m'est venue, à mesure que j’avançais dans la lecture de Ce que j’appelle jaune, le nouveau et second roman de Marie Simon, n’est pas une pensée à proprement parler littéraire : je me suis dit d’abord que c’était assez beau, que ce serait assez beau, pour l’enfant à naître, pour l'enfant devenu grand, de lire, bien des années plus tard, les mots de sa propre mère, ces pensées, ces sensations, ces interrogations qui, alors, la taraudaient, tous ces mots consignés par elle alors qu'il n'était encore qu'en gestation. Mais on me dira peut-être que ce serait faire fi du pouvoir et de la souveraineté de l'invention, du romanesque, de la liberté de l'écrivain, ou encore que rien ne prouve qu'il s'agit là du récit intime, singulier, authentique, d'une vérité biographique. Et l'on aura raison. Du moins sur le principe. Car Ce que j'appelle jaune est-il vraiment un roman ? Sans doute s'en donne-t-il l'allure, les manières, cette forme de tension sourde, souterraine, le sens de la composition, du chapitrage, le jeu sur une temporalité que l'on tient, retient, étire ; toutefois il est difficile, voire impossible, en le lisant, de se défaire de la sensation, très forte, que l'on suit là le cheminement d'une intimité ébranlée. Et qu'importe, après tout, en effet, si Marie Simon a tout inventé, ou qu'au contraire elle a tout puisé dans sa chair et ses ressentis, puisqu'elle a décidé d'en faire le prétexte, la source et l'origine d'un texte littéraire, le vecteur de réinvention de son rapport au monde, et peut-être de sa propre langue.

Je me souviens d'un roman qui m'avait fait énormément rire (je me revois, même, littéralement pleurer de rire en le lisant) : Le Divin enfant, de Pascal Bruckner, que j'avais lu au moment de sa parution en 1992 (Bruckner n'est pas un immense romancier, mais son imagination, en l'espèce, m'avait réjoui au plus haut point.) L'auteur y racontait l'histoire de deux jumeaux, foetus gavés de connaissances dans le ventre de leur mère, doués des sciences les plus universelles, capables de se jouer des concepts philosophiques les plus élaborés, et même de rivaliser avec Dieu ; devant l'état et le spectacle du monde, l'un d'eux se résolvait à ne pas sortir de ce si confortable ventre, non tant pour se protéger des humains que pour mieux les instruire et les ridiculiser. Nous avions affaire ici à un roman de penseur, d'intellectuel, ce pourquoi il était facile de rire, tant le rire peut constituer une réponse valide au spectacle du monde.

Si l'on met de côté le fait que, dans le texte de Marie Simon, c'est aussi l'enfant à naître qui parle, raisonne, observe, témoigne, manipule, et que la mère n'est finalement pour lui que l'instrument de sa venue au monde, rien de tel dans ce roman qui ne se donne pas pour intention de faire rire (loin s'en faut), ni pour ambition de jouer avec l'aventure humaine, mais d'habiter l'intériorité d'une femme s'apprêtant à donner la vie, d'une femme éprouvant “seulement” la nécessité de repenser son existence à l'aune de ce qui s'apprête à lui arriver, et qui est un bouleversement biologique autant qu'un événement métaphysique. À cette aune, il est probable que bien des lectrices comprendront, partageront, à demi-mots ou pas, ce qu'elle décrit avec une minutie assez implacable, faisant alterner l'espérance et le découragement, la joie et l'amertume, les sensations heureuses du corps comme celles, troublées, résignées, de sa transformation. Où elle en fait toutefois un texte d'une autre ambition que le simple rapport de la femme à sa propre maternité, c'est que rien n'est tu, ici, de ce que, dans son cas propre, cet événement induit : une vie nouvelle, soit, mais, mieux ou plus que cela, une authentique seconde naissance. Ce qui peut-être paraîtra assez commun mais, dans le cas présent, la naissance de l'enfant va permettre à la mère de renaître à elle-même en redéfinissant sans concession les contours de sa vie, passée et future - et comment, ici, ne pas songer au mot fameux de William Wordsworth : “L'enfant est le père de l'homme.” Le passé, c'est l'humiliation : la maltraitance d'un père, l'indifférence d'une mère, la mort d'un aimé, la lâcheté d'un géniteur. C'est cette humiliation que, contre toute attente, la jeune femme enceinte va sentir s'évanouir, se dissiper ; et c'est sur cette terre de cendres, au beau milieu de ce paysage désolé, que va naître, non seulement avec l'enfant mais avec sa complicité active, la possibilité d'un avenir, la capacité recouvrée à se délester du poids de l'histoire, à poser (et imposer) les conditions d'une vie nouvelle - d'une renaissance.

Si je suis parfois resté un peu à côté de la stricte expression littéraire, s'il m'a semblé par moments que l'écriture était par trop fluide, trop immédiatement contemporaine, peut-être presque trop tangible, et quelle que soit par ailleurs la netteté, voire la belle crudité de certaines images ou sensations, il n'en demeure pas moins qu'on ne peut qu'être touché par l'obstination, la pugnacité, le soin apporté à la verbalisation de sensations et de sentiments aussi complexes, multiples et parfois contradictoires. S'il se dit parfois de l'accouchement qu'il est une délivrance, alors il me semble en effet que ce texte de Marie Simon n'est pas loin d'en constituer une ; c'est d'ailleurs assez courageux de sa part que de dire et d'écrire aussi nettement tout ce que le sentiment de maternité peut charrier, sans rien taire de ses doutes, de ses amertumes, parfois de ses rancoeurs.

L’on pourrait penser que tout cela est peut-être un peu nombriliste, et sans doute y a-t-il dans ce récit romancé quelque chose de l’ordre d’un ressassement individuel. Au demeurant, la singularité de cette parole est parfaitement revendiquée ; surtout, ce ne serait pas très juste, à tout le moins partiel, d'y insister : car au-delà de l'effort de mise à distance du fait biographique (dont témoignent par exemple un certain jeu sur les mots, un certain goût pour leur rythme), on a surtout l’impression de toucher ici à quelque chose de beaucoup plus vaste, en tout cas impropre à toute réduction testimoniale. De fait, ce qui, dans ce roman, prend en effet tous les traits d'une absolue singularité, se révèle-t-il comme une manière très sensible de penser l'universalité maternelle.

Marie Simon, Ce que j'appelle jaune
Sur le site des éditions Léo Scheer