jeudi 10 mars 2011

Charlélie Couture à la Boule Noire

IMG_0124_2On ne dira jamais assez combien peuvent être singulières la place, l'esthétique, la vision de l'art de Charlélie Couture, mais aussi la qualité d'attachement qu'éprouve son public depuis plus de trente ans. Celui qui, à douze ans, eut la révélation de l'art total lors d'une exposition de peintres dadaïstes où l'emmena son père, se tient à cette ligne  depuis cette époque, puisant en lui un imaginaire littéraire, visuel et fantasmatique où l'on croise nombre de bestioles, animales ou humaines, assez étranges, et dans le monde qui l'environne les matériaux d'une inspiration qui semble pouvoir se renouveller sans cesse et au moindre événement qui, à d'autres, semblerait bien anodin. D'où le charme atypique de ses textes et de ses musiques, autant de collages, assez inimitables, de sa sensibilité urbaine, pop et poétique.

Et puis, tendresse et hasard biologique aidant, il faut dire que j'avais treize ans lorsque parut Poème Rock. L'album était doté d'une poésie, d'une originalité et d'une énergie qui en font, aujourd'hui encore, un des plus beaux disques qu'ait pu produire un artiste français ; sans compter que la France entière ou presque sifflota, et continue de siffloter, sur l'air de Comme un avion sans aile ("Y'en a une qui me revient", nous disait-il hier soir au moment de l'entonner ; "enfin, elle n'est jamais vraiment partie... C'est peut-être à cause d'elle, d'ailleurs, tout ça..."). Et, vraiment, le public de La Boule Noire ne lui en veut pas, massé dans cette salle dont on pourrait penser qu'elle est à la fois beaucoup trop exigüe pour un tel artiste et que, finalement, elle va comme un gant à ce curieux individu, désireux surtout de broder sur ces petites choses de l'existence qui laissent des traces que l'on pourrait croire infinitésimales mais qui constituent le décor, la scène et l'arrière-scène de nos angoisses, de nos doutes et de nos souvenirs.

Raison pour laquelle, sans doute, il ne se borne jamais à donner un concert pour y faire entendre seulement ses dernières chansons. C'est que Charlélie Couture est un conteur (impossible, par moments, d'ailleurs, de ne pas songer à Michel Jonasz, cette façon de raconter une histoire en plaquant sur un Fender quelques accords bluesy.) Or le conteur raconte la IMG_0100vie : non un moment, mais une trajectoire. Le concert s'ouvre donc sur une vieille chanson d'il y a vingt-cinq ans, Tu joues toujours, lourde, grasse, lente, qui inciterait presque à headbanger comme dans un concert de hard, manière de faire doucement monter la tension. Certainement pas une pépite dans la carrière de Charlelie, mais une façon rudement efficace de faire entrer le public dans un certain frisson. Dans un registre assez proche, Une certaine lenteur rebelle, plus sophistiquée, plus magnétique aussi, n'a aucun mal à distiller son parfum rock, mâtiné de ce regard volontiers sceptique. Il y a toujours, chez Couture, un vieux truc qui ramène au blues, au bluegrass, jusqu'au slide de guitare ; certains riffs, ceux de Encore, de Quelqu'un en moi, pourraient être d'un Bill Deraime, voire des comparses de ZZ Top. Pour ce qui est du nouvel album, Phosphorescence, La vie facile, l'hypnotique et luxuriant Phénix, constituent des moments très réussis ; cela vaut aussi pour Les ours blancs, mélopée un tout petit peu édifiante, gentiment écologique, mais objectivement très jolie et non dénuée de lyrisme ; ce n'est d'ailleurs pas la dernière où Couture s'implique.

Couture ne remonte pas le temps. L'histoire est mêlée : anciennes et nouvelles chansons s'enchevêtrent. Sans doute parce qu'aucune ne compte plus qu'une autre, que toutes ont leur place dans son cheminement, que toutes explorent ces mêmes sensations légèrement désabusées, indolentes, quotidiennes. Mais Couture ne serait pas Couture sans une certaine part de jeu, de facétie potache - expression, aussi, de cette dite indolence à laquelle j'ai toujours été sensible. Son pas de deux sur IMG_0093Keep On Movin (Esmeralda 2d) amène le public à chalouper joyeusement avec lui. Pour ne rien dire de ses mimiques,  de son humour et de son plaisir manifeste à chanter L'histoire du loup dans la bergerie, une de celles que je préfère. Ou, mais ai-je rêvé ?, cette courte citation de Lazy, de Deep Purple, sous les cordes de Karim Attouman (excellent, affûté, très à l'écoute).

Je ne sais pas si l'on peut parler de nostalgie à propos de Charlélie Couture. En partie, bien sûr, parce qu'il est aussi un poète des traces, comme il le rappelle en introduction de La ballade d'août 75, spontanément reprise par le public. Mais c'est une nostalgie qui n'a au fond pas grand chose de mélancolique. Seulement des moments que Couture découpe dans le grand continuum, et qu'il observe avec des sentiments mêlés, de tendresse, de gaieté ou d'émotion rétrospectives ; une distance amusée, souvent, mais dont on sent bien, tout de suite, combien elle peut être chargée de trouble et de pensées indécises.

On l'a rappelé, Charlélie, et maintes fois. "Vous n'êtes donc jamais rassasiés... !", lance-t-il après s'être par trois fois caché derrière le rideau. Manière pour lui de vérifier la fidélité de son public, et pour ce dernier de lui manifester sa reconnaissance pour cette très belle soirée (et pour, comme on dit, l'ensemble de son oeuvre.)

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lundi 7 mars 2011

Stéphane Beau & La semaine des 4 jeudis

beauJ'aurais fort mauvaise grâce à ne pas évoquer ici le petit opuscule que Stéphane Beau vient de faire paraître chez Gros Textes, moi qui le sollicitai, en son temps, pour venir porter le fer dans la plaie des 7 Mains. Le regroupement de textes qu'il donna ici ou là, non seulement donne un aperçu de ce qui agite son rapport au monde et à l'écrit, mais confère à La semaine des quatre jeudis une unité et une cohérence que la dispersion sur moult supports ne permettait peut-être pas d'évaluer correctement.

Par définition, je connaissais déjà certains de ces textes. Pourtant, et c'est là une réflexion qui déborde assez largement de ce seul cas, j'observe que je les lis ou relis avec une tout autre saveur maintenant que les voilà regroupés, et regroupés au sein d'un livre traditionnel. N'en faisons pas pour autant un sujet à controverse, et ne concluons pas de cette seule observation des considérations par trop générales sur les attributs et vertus respectives du papier et de l'écran : considérons seulement que le support induit, ou peut induire, selon les personnes, une autre qualité de lecture, de pénétration ou de réflexion. Moyennant quoi, cette lecture m'a assez amplement conforté dans ce que je pensais des travaux de Stéphane Beau - confirmant ce à quoi j'étais sensible comme ce à quoi je l'étais moins.

Stéphane Beau n'a rien d'un poseur - il en est même la parfaite antithèse. Il n'est venu à l'écriture, nous dit-il, qu'à petits pas, par à-coups, cahin-caha, au gré de l'existence, de ce qu'il y trouvait ou pouvait y puiser. D'aucuns diront (lui-même, peut-être) qu'il n'est pas, pour ces raisons-là, un écrivain ; d'autres (c'est mon cas) en concluront bien au contraire que ce flegme très personnel à l'égard de l'écriture et de l'art littéraire, qui le conduit à ne jamais se penser en écrivain, en fait précisément un de lui. C'est la vertu du dilettantisme, si l'on peut dire, étant entendu que ce dilettantisme-là est chez lui passionné, source de passions, et porté par une admiration infinie pour tout ce qui peut avoir trait à la littérature. On retrouve tout du long de cette semaine des quatre jeudis ce que je désignerai donc comme étant une sorte de qualité d'âme, forte d'une lucidité et d'un humour sur soi qui n'est pas pour rien dans ce que ce livre peut avoir d'attachant. Toutefois, cette complexion peut être également porteuse d'une certaine forme d'incomplétude. C'est vrai par exemple des aphorismes, ici rebaptisés Contingences, art particulièrement délicat s'il en est, le risque étant toujours très grand de ne pas percuter à chaque coup - c'est la difficulté, mais aussi l'ingratitude du genre. Si je me suis régalé de quelques-uns (Au fond, la bêtise des autres me rassure sur la normalité de la mienne / Le nain qui plante un arbre profite plus vite de son ombre / Nous avons perdu l'habitude de souffrir. Lorsque reviendra la chaos nos crânes éclateront comme des coupes de cristal), d'autres m'ont semblé tomber à plat, moins inspirés, plus attendus - l'usage parfois excessif du point d'exclamation venant peut-être en compensation de ce que Stéphane Beau considérait peut-lui même, in petto, comme insatisfaisant.

J'ai, d'assez loin, préféré ces petites anecdotes qui parsèment le livre, nourris à une élégance qui a su trouver sa voie entre la désuétude et la causticité. Toutes sont révélatrices d'un tempérament devant le monde qui est assez touchant dans sa distance perplexe, et dotées d'un défaitisme qui n'est pas sans ironie - en plus d'être assez habilement conduites. Ces formes courtes, à la frontière du cliché, de la micro-fiction et de la tranche de vie, sont le plus souvent très amusantes à lire, même si elles attestent sans doute, au fond, d'un sentiment beaucoup plus troublé.

Où mes réserves se rejoignent, qu'il s'agisse de ces anecdotes ou des aphorismes en tant que tels, c'est lorsque Stéphane Beau sort, non seulement de sa langue, mais de sa pensée littéraires. Je veux dire par là qu'il  y a chez lui quelque chose d'irrémédiablement militant - il revendique ardemment son anarchisme - qui, lorsque cela vient édifier une histoire, peut finir par la desservir. J'aurais amplement préféré que la sélection dont il a certainement décidé pour cette forme d'anthologie concerne aussi ces textes où il est davantage question d'affirmer une idée du monde ou de convaincre du bien-fondé d'un certain rapport à la société, et qu'il laisse parler pour lui ces anecdotes souvent amplement éloquentes. Il ne s'agit évidemment pas ici d'une quelconque réserve à l'égard de sa pensée politique ; je pense seulement que ladite pensée aurait trouvé vecteur plus incisif en s'estompant ou en se dissimulant derrière la littérature. C'est la limite de cet exercice, qui n'affecte heureusement pas la qualité de certaines pépites, dont je peux bien confesser que j'en suis jaloux.

Stéphane Beau est également l'animateur d'une revue (papier) et de son blog : Le Grognard.

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samedi 19 février 2011

Le central

" Ou nous ramènerons tous les arts à une attitude et à une nécessité centrales, trouvant une analogie entre un geste fait dans la peinture ou au théâtre, et un geste fait par la lave dans le désastre d'un volcan, ou nous devons cesser de peindre, de clabauder, d'écrire et de faire quoi que ce soit."

Antonin Artaud

Antonin_Artaud

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mardi 15 février 2011

Rhapsody of Fire - Salle de l'Elysée-Montmartre (+ extrait vidéo)

IMG_0054Genre très en vogue depuis le début des années 1990, mais genre fort risqué tant il fait d'émules et peut inspirer de pâles copies, ce que l'on désigne sous le terme plus ou moins générique de metal symphonique était à la fête hier soir à Paris, dans la très belle et très historique salle de l'Elysée-Montmartre, qui y accueillait donc un de ses hérauts et piliers, Rhapsody of Fire.

C'est donc dans une ambiance bon enfant, mais un peu moins épico-folklorique que ce à quoi je m'attendais, que les Italiens de Vexillum ouvrent le bal, forts de la sortie de leur premier album, The wandering notes. En dehors de leurs kilts assez peu transalpins, rien de bien original à signaler. Compositions et orchestrations sont un peu attendues, le tout est solide et fluide. Et si Neverending Quest et Avalon, qui louvoie du côté de l'hymne, sont loin d'être désagréables, on ne peut pas dire que l'originalité soit une marque de fabrique ; moyennant quoi, il n'est pas interdit de s'ennuyer un peu. Mention spéciale tout de même à Dario Valesi, le chanteur, qui, outre une vraie gueule et une voix juste et bien en place, ne ménage pas sa peine pour occuper la scène. Que ne vont plus tarder à investir les Autrichiens de Vision of Atlantis, déjà jeunes-vieux routiers du genre, dans leur configuration traditionnelle à deux voix, celles de la nouvelle chanteuse, Maxi Nil, et de Mario Plank. J'avoue n'avoir jamais vraiment accroché à ce groupe, qui, lui aussi, me semble manquer un peu de personnalité, et dont les compositions m'ont toujours paru un peu lisses et téléphonées. Ils ont toutefois, sur scène, une vraie présence ; notamment Mario Plank, qui ajoute le supplément d'âme qui peut faire défaut à leur musique. Rien de désagréable dans les deux cas, donc, et, le genre étant ce qu'il est, des musiciens assez irréprochables, exécutants méthodiques et précis des plans-types de ce metal fortement orchestré.

IMG_0043Jusqu'au moment où résonnent la petite mélodie susurrée de Dar-Kunor et la narration fameuse et désormais rituelle de Christopher Lee : l'heure est venue d'acclamer Rhapsody of Fire. Ce dont nul ne se privera, tant la prestation s'est donc révélée à la hauteur, pour ne pas dire davantage, des attentes. Inutile de dire que le son est en tous points excellent : c'est là un impératif catégorique pour ce groupe si soucieux des détails. Triumph or Agony, puis cette petite perle miraculeuse qu'est The Village of Dwarves ouvrent ce set lumineux, professionnel mais jamais guindé, dopé au plaisir et à la gaieté. Pas fou, le groupe va allègrement puiser dans ses plus anciens albums, ceux-là mêmes qui ont inspiré tant d'autres après eux : Land of Immortals, Holy Thunderforce, Dawn of Victory, jusquau sublime, et final, Emerald Sword.

Ce que je redoutais le plus, c'était la voix de Fabio Lione, craignant que les productions ultra-léchées des albums du groupe dissimulent quelque hypothétique faiblesse. Eh bien, non. Non seulement Fabio Lione est un redoutable frontman, mais sa voix, fût-elle par moments soutenue par quelques effets, est vraiment excellente, très juste, jamais forcée, capable de bien des nuances. Très volubile, il a l'aisance des plus grands et n'est pas pour rien dans la qualité de la présence du groupe sur scène et dans l'incroyable énergie véhiculée. D'autant que, contrairement à bien des groupes du genre, Rhapsody est aussi capable d'apaiser un répertoire sans que jamais l'impression d'euphorie ne déserte ; on l'a entendu encore hier soir avec le magistral Lamento Eroico, où Fabio Lione parvient à rentrer en lui-même et à aller chercher une tessiture qu'il lui est peut-être moins naturelle.

IMG_0062Du dernier album, on retiendra bien sûr Sea of Fate, mais pas plus que On the Way to Ainor ou le terrifique Reign of Terror, magistralement servis par des musiciens hors pair. A l'instar de Patrice Guers, le bassiste (français), ancien du CNCN Nancy et du Musical Institute de Londres, et qui se livre à un petit solo où l'on est content de pouvoir distinguer (un peu) autre chose que du metal, ou même que du rock : le musicien n'admire pas sans raison Marcus Miller ou Marceo Parker. L'autre français, Dominique Leurquin, dont j'aime l'aisance, le retrait et la bonhommie, forme avec l'inévitable trublion Luca Turilli un couple de guitaristes vraiment prodigieux, assurant une rythmique très précise et déployant l'un l'autre quelques trésors mélodiques et virtuoses en solo. Quant à Alex Holzwarth, c'est peu dire qu'il participe de l'équilibre rythmique, réussissant l'exploit de ne pas tout écraser avec son jeu de pédale double ; sa petite séquence solitaire en ouverture de Dawn of Victory aura l'effet escompté.

Tout cela pour dire, fût-ce un peu succinctement, que Rhapsody a donné hier soir un concert de très haut vol, délivrant cette forme d'énergie joueuse, virtuose, lyrique, à la fois simple et théâtrale, qui est aussi celle du rock, et dont on n'était plus tout à fait certains de les savoir capables, leur tropisme symphonique se faisant toujours plus prégnant au fil des albums. Enfin ils ont montré que cette déclinaison typée du metal, dont on pourrait penser qu'elle peut faire courir le risque de la pompe et du kitch, fonctionnait parfaitement pour peu que ne soit pas perdu ce à quoi elle vient aussi puiser : le plaisir de la scène, et l'esprit du rock.

Vidéo : The Village of Dwarves (extrait)


The Village of Dwarves - Rhapsody of Fire

SETLIST :
 
- Dar-Kunor
- Triumph or Agony
- Knightrider of Doom
- The Village of Dwarves
- Unholy Warcry
- Guardiani del Destino
- Land of Immortals
- On the Way to Ainor
- Solo batterie
- Dawn of Victory
- Lamento Eroico
- Holy Thunderforce
- Dark Prophecy
- Solo basse
- Sea of Fate
- March of the Swordmaster
- Reign of Terror
- Emerald Sword

 

 

 

vendredi 11 février 2011

Adieu, Gary

gary_moore_02On dira ce qu'on veut de Gary Moore. La vérité est qu'il sera resté une figure de (relatif) second plan parce qu'il avait une gueule cabossée d'Irlandais des pubs et que tout en lui se refusait au grand-guignol des stars et des esbroufes. Il fut pourtant l'égal d'Eric Clapton, de BB King, de Santana ou de Stevie Ray Vaughan. Mais en plus d'être ce garçon indifférent aux catégories, seulement habité, au fond, par ce qui vient du plus lointain du blues, il aura choisi de ne choisir aucun genre, quand le marché attend tellement de l'artiste qu'il conforte ce pour quoi on l'attend.

C'est tout de même incroyable que ce type soit mort ainsi, si jeune encore, dans une chambre d'hôtel. Ma jeunesse se confond avec sa présence auprès du regretté Phil Lynott, autre de ces géniaux trublions intempestifs que le rock dévora ; et si je pouvais parfois trouver à redire à ses compositions, s'il n'y avait finalement jamais rien de franchement inattendu chez lui, je me souviens que l'intensité de son jeu m'avait d'emblée renversé, dans ce milieu du hard où l'on exhibe plus volontiers ses masques que ses larmes. D'ailleurs, je n'ai jamais cessé d'écouter Gary Moore : cette longévité est au moins la preuve de la sincérité. Moore ne jouait en rien du virilisme de rigueur. Émanait de lui quelque chose d'extrêmement fébrile et cristallin, en tout cas d'irrépressible, d'impérieux, et c'est bien l'image que l'on retient de lui : celle d'un visage torturé, déchiré, hoquetant, indifférent à l'esthétique un peu convenue du hero, la trogne futuremooretriomphante du gamin qui rejoignait BB King sur scène et lui donnait la réplique en laissant le maître pantois. Gary Moore était très touchant, son jeu manifestait un souci constant de justesse et d'expressivité, et c'est pourquoi sans doute il s'adaptait à tant de registres. Comme beaucoup de rockers authentiques, je crois qu'il sera resté un gamin, que bien peu de choses en lui avaient bougé depuis que, âgé de quinze ans, il passa professionnel. Simplement, le temps aidant, le blues avait fini par le hanter définitivement. Car le blues est la musique de l'âge, du vieillissement, la musique de la deuxième partie de la vie : seuls savent en jouer ceux dont les manières ont rencontré cette forme d'indifférence aux regards et aux modes que l'on peut bien qualifier d'apaisement ; seuls savent en jouer ceux qui n'ont plus rien à prouver. Le monde du rock vient donc d'accueillir la nouvelle avec stupeur. Après Ronnie James Dio, dont on mesure le vide qu'il laisse dans le milieu du metal, voici venu le tour de Gary Moore, assurément le musicien le plus authentique de cette petite galaxie. On trouvera peut-être une certaine consolation en se disant que la soudaineté de sa disparition ajoute encore à son étoile. Tout en sachant bien que cette forme un peu naïve de romantisme ne changera rien au fait qu'elle nous condamne à le réécouter en boucle ; et à conserver l'ardeur de nos errances tout du long de ses Parisienne walkways.

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vendredi 4 février 2011

THEATRE : Diplomatie, de Cyril Gély - Niels Arestrup & André Dussollier

Diplomatie, pièce de Cyril Gély - Théâtre de la Madeleine, Paris
Mise en scène de Stephan Meldegg

Affiche_DiplomatieCela aura été le grand mérite de Cyril Gély et Stephan Meldegg : avoir tiré de l'oubli un épisode historique méconnu - et romanesque en diable. Nous sommes en août 1944 : les nazis, qui  viennent d'essuyer un échec décisif lors de la bataille de Normandie, sont en pleine déroute ; le gouverneur militaire Dietrich von Choltitz (Niels Arestrup) reçoit l'ordre de détruire Paris, ordre qu'il s'apprête à exécuter depuis son quartier général situé dans le prestigieux hôtel Meurice, face aux Tuileries. Mais voilà, au petit matin, il reçoit la visite inopinée de Raoul Nordling, consul de Suède (André Dussollier), lequel se fait fort de l'en dissuader. Historiquement, cette séquence est avérée : on sait que les deux hommes se sont rencontrés à cinq reprises et qu'ils ont beaucoup échangé par téléphone. On sait aussi que l'un comme l'autre s'attribueront les mérites de la décision d'épargner Paris : Dietrich von Choltitz mettra en avant son souci des victimes et arguera qu'il refusait d'obéir à l'ordre de Hitler, dont il assurait, pour l'avoir vu personnellement quinze jours auparavant, qu'il était devenu absolument dément ; quant à Raoul Nordling, il détaillera son propos dans ses Mémoires (explicitement titrées Sauver Paris), écrites juste après la guerre et publiées seulement en 1995, soit plus de trente ans après sa mort, le manuscrit ayant été retrouvé dans un coffre de la société des pâtes à papier Nordling que créa son père. Louis-Ferdinand Céline, qu'il avait soutenu dans son exil au Danemark, confortera d'ailleurs les dires de Nordling dans une de ses lettres à Albert Paraz : "N'oublie pas bien sûr, surtout, que c'est grâce à lui, à son génial tact, courage, intrépidité que Paris n'a pas été brûlé et ses habitants combustionnés - tous ! Le bonhomme est vieux, vaniteux, mais roublard et de très bon coeur." L'idée, le sujet, l'ambition sont remarquables. Le reste appartient à Cyril Gély : le dialogue entre ces deux hommes.

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La passage à la scène me laisse pourtant un peu partagé.  Et c'est dommage, car cela tenait sans doute à très peu de choses. Les premiers instants de la pièce suffisent à mettre la puce à l'oreille : à peine le rideau levé, on comprend d'emblée l'intention du metteur en scène : créer un effet de réel. Choix esthétique indiscutable, au sens où il est parfaitement revendiqué. Car tout est là : poste de radio, téléphone et bibelots d'époque, grondements de tonnerre et de mitraillettes, général allemand en uniforme martial et diplomate suédois en costume protestant. Autrement dit, c'est un théâtre qui ne cherche pas à mettre à distance, mais à représenter. En somme, un théâtre dont on pourrait penser qu'il manque un peu de théâtre. On me dira que le sujet, un tel événement historique, ne permettait guère la fantaisie : je répondrai que Shakespeare aussi traitait d'événements historiques. Ce que je veux dire par là, c'est que le choix de mettre en scène au plus près de l'époque relève davantage d'une séquence documentaire que d'une œuvre théâtrale. Je crois qu'il eût été possible, sans altérer ce souci du réel, d'être moins insistant. Niels Arestrup n'avait pas forcément besoin de prendre l'accent germanique. De la même manière, André Dussollier n'était pas obligé d'épouser à ce point les atours les plus attendus de la diplomatie internationale. Les éléments du décor n'avaient pas besoin d'être à ce point contextualisés. Bref, je crois qu'il aurait été possible de donner à ce théâtre davantage de suggestivité, sans lui ôter pour autant sa puissance évocatrice, ni même affecter sa tentation édificatrice. Le choix qui est fait relève donc davantage d'un choix éthique qu'artistique : il est plus social que civilisationnel. Le public y trouve manifestement son compte, mais je ne crois pas me tromper en avançant que la pièce y perd un peu, en profondeur et en gravité.

Dussolier_ArestrupCe qui ne lui ôte aucun mérite. Mais il faut bien dire que cela beaucoup repose sur les épaules de Niels Arestrup et d'André Dussollier, tous deux abonnés à l'excellence. On peut trouver la présence de Dussollier moins immédiatement contaminante, mais son charisme et son adresse à habiter un personnage voué à l'onctuosité, condamné à un certain carcan officiel, son irréprochables. La magie opère avec d'autant plus d'éclat que ces deux-là sont tout de même, et à maints égards, très dissemblants. Tous deux, sur scène, et outre que la chose était assez peu prévisible, donnent l'impression de deux lions se disputant la même cage. Mais deux lions de force égale. Et il n'est pas douteux qu'ils éprouvent un semblable plaisir à se confronter ainsi, à jouer de la présence de l'autre, à jauger ses trucs, ses manières, à profiter de ses atouts, à situer son corps et sa voix dans le sillage de l'autre, un peu comme une voiture s'approche au plus près de celle qu'elle veut dépasser afin de profiter de la meilleure aérodynamique possible. Bref, Arestrup et Dussollier sont parfaits, par moments assez exceptionnels : ce n'est pas une surprise sans doute, mais il est important de le dire. Rien ne les décontenance, pas même les temps de la pièce qui me semblent un peu faibles. Vient un moment en effet où le diplomate est confronté à une sorte d'aporie, face à ce général allemand qui n'a de cesse de répéter qu'il n'est qu'un soldat, et que l'unique devoir d'un soldat réside dans l'obéissance à l'ordre. La rhétorique morale tourne alors à vide, ou en rond, pendant un long moment, et le discours édifiant du diplomate à cours d'arguments devient vite infantile. On a le droit, ici, de s'ennuyer un peu. Au bout du compte, on sort de cette pièce avec la satisfaction de s'être imprégné d'un événement qui, s'il s'était produit, aurait été une tragédie dans l'histoire de l'humanité, mais en se disant aussi qu'il aurait pu être traité de manière un peu plus dramatique. Car c'est aussi un fait que, si le public rit parfois, il est fort à parier qu'il n'aurait pas ri de la sorte en lisant simplement le texte : c'est bien qu'on a aussi cherché à le faire au moins sourire. En cela, cette pièce court parfois le risque du divertissement, et, ce faisant, j'ai trouvé qu'elle estompait un peu la trace qu'elle aurait pu laisser - dans l'impression théâtrale comme dans les consciences historiques. Mais il est vrai, au fond, finalement, que Paris n'a pas brûlé.

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lundi 31 janvier 2011

Claire Le Cam - D'un jour à un autre je vivrais autre

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Claire Le Cam, qui naguère fut la petite fée des 7 Mains, vient de faire paraître un nouveau recueil aux éditions isabelle sauvage.

Au-delà de notre fierté d'avoir accueilli quelques esquisses de certains des textes qui le composent, D'un jour à un autre je vivrais autre apporte la confirmation d'un ton, d'une originalité et d'une sensibilité. Il est intéressant d'ailleurs de vérifier combien le passage en recueil modifie le statut de ces textes, dont on ne saurait dire au fond s'ils appartiennent davantage au genre vif de la fusée ou à celui, poétique, de la libération ; pour ne rien dire d'un certain caractère comique, pour peu que l'on soit prêt à sourire de ces humeurs corporelles où perce parfois un tragique presque célinien.

Ce qui frappera peut-être, et davantage encore que dans son précédent recueil (Raccommoder me tourmente), c'est l'image particulièrement sensible, et souvent assez déprimée, de la femme devenue mère. Nous sommes ici bien loin des niaiseries ordinaires véhiculées sur le sujet, et il y a quelque chose d'assez touchant à lire sous la plume d'une femme ces mots qui disent le sentiment parfois écœuré de ce qui se trame en elle. C'est souvent violent, mais plus pudique qu'il y paraît ; et servi par un travail sur la langue qui en fait sentir toute l'irréductible matière.

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jeudi 20 janvier 2011

Soirée d'hommage à Frédéric Berthet

RIMG0014Retour de cocktail - une fois n'est pas coutume. A l'occasion de la parution de Correspondances 1973-2003 et de la réédition de Daimler s'en va, de Frédéric Berthet, ses amis, admirateurs et lecteurs, se sont  retrouvés ce soir à la galerie Zürcher (Paris 3ème).

Ralliement de toute une époque ou presque, de tout un style aussi, tels qu'on peut s'en pénétrer tout au long de ces magnifiques Correspondances. A commencer par Norbert Cassegrain, le maître d'œuvre, affable, enjoué. On croise Claude Durant, Éric Neuhoff, Jean Echenoz, Françoise de Maulde, Bernard Zürcher bien sûr, Marcelin Pleynet (Philippe Sollers suivra de peu), Dominique Noguez, Leo van Maris, son traducteur néerlandais, venu spécialement pour l'occasion, Huguette Berthet, mère de Frédéric ; enfin Michel Déon, gaillard, l'œil vif, scrutateur, et qui, il faut bien le dire, aura contribué, ô combien, à donner à cette correspondance sa tonalité fiévreuse et sa drôlerie pleine d'affection.

Norbert Cassegrain me dit que d'autres textes de Frédéric Berthet paraîtront sous peu. On les attend. D'ici là, précipitez-vous sur ces Correspondances 1973-2003, c'est un petit régal d'intelligence et de sensibilité (éditions La Table Ronde).

Jean EchenozRIMG0018

Norbert Cassegrain, sa fille, Van Paris   Jean Echenoz - Michel Déon - Leo van Maris et Norbert Cassegrain

 

 

 

 

vendredi 14 janvier 2011

Correspondances de Frédéric Berthet

Fr_d_ric_Berthet___Correspondance_s__1973_200" Écrivez des lettres, vous le regretterez ; n'en écrivez pas, vous le regretterez aussi ; écrivez des lettres ou n'en écrivez pas, vous le regretterez également, parce que, dans un cas comme dans l'autre, vous vous apercevrez toujours que quelqu'un (vous) manque. Envoyez missive sur missive à l'absent (à l'absente), ou bien refusant d'accepter cette absence que les lettres entérinent, faites comme si la Poste n'existait pas, de toute façon le piège est refermé. Mais si un soir, prenant la plume, vous en venez à écrire une page qui ne s'adresse plus à personne, alors, dans ce vide succédant à l'absence, vous aurez une idée de ce qu'est un roman, même si vous n'en écrivez jamais."

Cette citation de Frédéric Berthet, extraite d'un texte donné aux Nouvelles Littéraires (n° 2631 d'avril 1978), est placée en exergue de ses Correspondances (1973/2003) à paraître le 20 janvier à La Table Ronde.

C'est un document attendu. Qui dit beaucoup, bien sûr, sur la culture d'une époque ; mais plus encore peut-être sur Frédéric Berthet, ses apprentissages (la première lettre mentionnée date de 1969, il a alors quinze ans, et est adressée à Marcel Pagnol), et sa manière d'être. Berthet, dont on connaît déjà l'élégance, et ce talent niché au cœur de Simple journée d'été, de Daimler s'en va, ou de son Journal de Trêve (publié par Gallimard en 2006.)

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mercredi 12 janvier 2011

Léo Ferré - Le Chien

L_o_Ferr_

Souvent, on se contente d'appeler ça de la chanson française.
Récital au Théâtre des Champs-Élysées : Léo Ferré, le Chien.

 

 

 

Posté par Villemain à 18:23 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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