vendredi 16 mars 2012

Lire élire - Tribune pour Le Monde.fr

Voici le texte d'une Tribune parue ce jour sur Le Monde.fr, et que je signe donc aux côtés de Philippe Annocque, Claro, Nathalie Lacroix, Laure Limongi, Lionel-Edouard Martin, Vincent Monadé et Romain Verger.

 

Lire élire

 

lemonde-fr-miniLe Salon du Livre de Paris ouvre ses portes. Depuis 2007, date de son accession à la présidence de la République, Nicolas Sarkozy, contrairement à tous ses prédécesseurs, n’y a encore jamais mis les pieds. Adepte des marathons au Salon de l’Agriculture, familier du Bourget où règne l’ami Dassault, coutumier du Mondial de l’Automobile du camarade Carlos Goshn, il n’aura donc pas trouvé, en cinq ans, une demi-journée, pas même une heure ou deux, à consacrer au livre.

Quoi que les Français décident en mai prochain, l’histoire retiendra que jamais un président de la République ne s’en sera autant pris à la culture – il aura d’ailleurs été le seul à ne jamais en faire aucun cas. Nous gardons en mémoire son offensive idiote contre La Princesse de Clèves (œuvre dont les amateurs de littérature considèrent qu’elle fonde, rien de moins, le roman moderne), offensive qui sonnait aussi comme un lapsus : celui d’une certaine haine de la culture et d’une forme assumée de mépris de classe : comment voulez-vous qu’un(e) guichetièr(e) puisse lire, encore moins aimer, le texte de Madame de La Fayette ? De même que nous gardons en mémoire le déshonneur des attaques du camp présidentiel contre Marie N’Diaye, prix Goncourt, sans que jamais le président de la République ou son ministre de la Culture n’y trouvent à redire. Comme nous gardons en mémoire, encore, la farce avortée du transfert des cendres d’Albert Camus au Panthéon. Chacun complètera la liste à loisir. 

Nicolas Sarkozy a donc attenté à la culture. 

Il a remis en cause l’exception culturelle qui, pour partie, fonde la République. Non content de s’être engagé dans la dérisoire pantalonnade que fut le Conseil de la Création artistique (lequel, en dépit des talents individuels qui le constituaient, se révéla aussi budgétivore qu’inutile), le président-candidat aura mis toute son application à saper l’idée même d’un ministère de la Culture digne de ce nom : le livre, relégué au rang de simple service, ne dispose plus d’une Direction à part entière, tandis que les Directions régionales des Affaires culturelles voient leurs crédits fondre, que les nominations n’ont jamais été aussi discrétionnaires, que les subventions n’en finissent pas de baisser (quand elles ne sont pas supprimées), et que les établissements publics se contentent de souffler dans le sens du vent en singeant les agences anglo-saxonnes. 

En imposant une hausse de la tva (désormais fixée à 7 %), le président-candidat prouve qu’il n’a ni compris, ni même perçu, la fragilité du secteur : après avoir guerroyé contre l’Union européenne pour imposer une baisse du taux dans la restauration, Nicolas Sarkozy aura fait la sourde oreille avec les auteurs, éditeurs et libraires qui, unanimes, continuent de tirer la sonnette d’alarme. Ici aussi, ici encore, le ministre de la Culture, mis devant le fait accompli, n’aura pesé pour rien : inaudible, invisible, impotent, il aura sans doute préféré conserver son poste et continuer d’affaiblir une fonction ministérielle qui n’en demandait pas tant. Depuis, il ne cesse d’ailleurs d’apporter de nouvelles preuves de sa méconnaissance des enjeux, répétant à qui mieux mieux que la hausse de la tva ne représentera guère que 30 centimes d’euros d’augmentation sur le prix de vente d’un livre. Mais qui chiffrera les heures de travail des libraires ? Qui compensera les pertes sèches sur les livres de fonds (l’âme de la librairie) ? Pour la librairie indépendante, pour la petite et moyenne édition, pour les écrivains eux-mêmes, la mesure a des répercussions d’autant plus dramatiques que le secteur souffre déjà des mille effets conjoints de la crise et d’une surconcentration capitalistique qui n’en finit pas de saper l’ambition proclamée de la diversité. 

Ce qui fut à l’œuvre, en vérité, durant les cinq années de ce triste mandat présidentiel, c’est donc un mépris permanent, inégalé, pour la culture, le livre et la connaissance : pour tout ce qui, en fait, ne se consomme pas sur place. Ce qui fut à l’œuvre, c’est l’affaissement d’une République dont les figures tutélaires eurent pour noms Voltaire, Hugo, Jaurès, Blum, Péguy, Bernanos, de Gaulle, Mauriac, Malraux, Sartre ou Lindon : c’était avant que la mystique se dégrade en spectacle et finisse par arborer le rictus de Jean-Marie Bigard ou de Doc Gynéco. 

Le livre n’existe pas en dehors de la Cité. écrire n’est pas un acte éthéré dont le monde serait absent : sans l’être expressément, l’acte charrie aussi sa part d’engagement. Nous ne sommes pas nécessairement d’accord sur tout, nous ne sommes pas pareillement militants, mais nous avons en commun cette conviction : en méprisant la culture, c’est la République elle-même que Nicolas Sarkozy expose ; c’est une certaine idée, non seulement de la France, mais de ce qui fait vivre et tenir les hommes ensemble, qu’il décide de passer sous les fourches caudines de la « profitabilité » financière et de la raison « managériale ». Au moment où il brigue un second mandat présidentiel, qu’a-t-il donc à proposer aux artistes, écrivains, éditeurs et libraires, qui soit de nature à les soutenir et qui ne relèverait pas de promesses seulement destinées à recueillir leur onction (électorale) ?

Il lit, dit-il. Devrions-nous l’élire ?

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Philippe Annocque, écrivain - Claro, écrivain - Nathalie Lacroix, libraire - Lionel-Édouard Martin, écrivain - Vincent Monadé, directeur du MOTif - Romain Verger, écrivain - Marc Villemain, écrivain et éditeur

 

 


mardi 13 mars 2012

Roberto Bolaño - Un petit roman lumpen

 

Roberto Bolano - Un petit roman lumpen

Bolaño pasolinien

Je ne ferai pas semblant d'être un spécialiste de Roberto Bolaño (1953/2003) : je connais très mal son oeuvre. Aussi ne m'aventurerai-je qu'assez succinctement dans la recension de ce bref roman, le dernier qui fut publié de son vivant.

Son prétexte romanesque est assez simple : Bianca, la narratrice, et son jeune frère, tous deux adolescents, tentent d'organiser leur vie après la mort accidentelle de leurs parents. Contraints par la nécessité de subvenir à leurs besoins, nécessité à laquelle s'annexe sans doute une sorte de trauma, d'accablement plus ou moins latent, ils vont rapidement décrocher de leurs études et se heurter aux impasses d'une existence désormais largement sous hypothèque. Bolaño excelle dans la peinture de ce décrochage social et des errements propres à cet âge incertain, entre indifférence au monde et sentiment de puissance. L'instinct libertaire de l'adolescent ne s'en heurte pas moins aux déterminismes les plus classiques : "J'en suis arrivée à penser que nous allions mourir. Mais notre vie a suivi les paramètres établis avant la mort de nos parents.

Avec son air de rien, avec cette manière d'écriture désossée, sans éclat ni tonitruance, cette façon étrange que le récit a de progresser, façon empathique et distante, tendre et lointaine, Un petit roman lumpen s'avère être un texte assez magique. Pour une large part, cela repose sur cette impression que les choses sont dites de manière un peu accidentelle, en passant, en donnant peu ou prou le sentiment qu'à peu près tous les faits se valent, qu'aucun, finalement, quelles qu'en soient la teneur, l'importance ou la conséquence, ne mérite d'être davantage souligné qu'un autre. Et, en effet, s'il se produit une chose grave, ou un peu décisive, l'on peut se dire qu'il suffit de le mentionner : le lecteur, lui, saura faire la part des choses. C'est bien ce que fait Bolaño, qui s'appuie sur le personnage de Bianca pour porter les choses et leur donner leur profonde résonance. Bianca est un très beau personnage, direct, simple, franc, efficace, très pur finalement, qu'habite une force secrète, intime, puissante et d'une belle densité. Sa manière de vivre, de se projeter dans l'avenir comme de prendre ses décisions au jour le jour, est mûe par un instinct de survie que l'on dirait à toute épreuve. Cette façon qu'elle a de se faire faire l'amour par les deux copains de son frère, la nuit, par alternance, au fil des semaines, sans même que, dans la pénombre et la confusion, elle sache toujours de quel copain exactement il s'agit, cette manière absente qu'elle a de se livrer (est-ce par compassion, est-ce en vertu d'un certain goût ritualiste, de ce plaisir qu'elle peut prendre à faire plaisir, à soulager ces deux hommes que l'on devine à la fois durs et troublés, ou, justement, en raison de cette sorte d'instinct de survie ?), tout cela, disais-je, témoigne d'une intelligence viscérale, instinctive, du monde, d'une compréhension immédiate de ses arcanes - "Alors je me suis regardée dans une glace et j'ai vu mes cernes, ma peau blanche, comme si la lune, qui pour moi brillait autant que le soleil, était en train de me contaminer. Alors j'ai décidé que je n'avais pas à faire l'amour toutes les nuits et j'ai fermé ma porte à clé. La vie, contrairement à ce que j'attendais, a continué toute pareille."

Ce qui va advenir, un peu plus tard, lorsqu'il lui faudra user de ses atours auprès d'une gloire déchue du péplum et du culturisme, séquence digne de Pasolini, elle le vivra dans ce semblable état, avec cette semblable conviction que ce qui doit advenir advient toujours, et que pour cette raison même rien ne saurait être fondamentalement malsain ou condamnable ; c'est là aussi la beauté résignée de ce livre, et le charme final de ce personnage dont on ne saurait dire s'il flotte dans l'existence comme pour se protéger du monde, ou si ce flottement serait la seule manière praticable de s'y mouvoir - et, peut-être, mais sans guère d'illusions, continuer à en espérer quelque chose. Tout le talent de Bolaño est de réussir à donner à cette jeune fille très singulière, dure dans ses choix comme avec elle-même, quelque chose d'une aura de sentimentalité ; une grâce, dira-t-on.

Roberto Bolaño, Un petit roman lumpen - Christian Bourgois Editeur

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dimanche 11 mars 2012

Médéric Collignon & Le Jus de Bocse - New Morning (+ extrait vidéo)

New Morning, 7 décembre 2011

IMG_0015Le jazz a-t-il (encore) une âme ? La question n’impose certainement pas d’avoir à porter le fer (et le verbe) en quelque moderne Valladolid, mais, tout de même, le sujet ne serait pas indigne d’une jolie et très métaphysique controverse. Elle n’impliquerait d’ailleurs pas tant cet hérétique de Médéric Collignon, lequel ne verrait probablement pas d’un si mauvais œil d’être dévisagé comme un Indien dans le jazz, que les acteurs mêmes d’un art qui n’en finit pas de tanguer entre une source originelle d’où fuse la liberté (à laquelle il offre bien des hymnes), et un désir, même larvé, de reconnaissance – avec ses corollaires marchands dans le viseur. Pour Médéric Collignon, ce seront là peut-être d’assez vaines questions, probablement résolues depuis le premier jour où il tint un instrument entre ses mains. Il n’est d’ailleurs pas indifférent qu’il puise tout un pan de ses ressources au mitan des années soixante, lorsque chaque jour (nuit) jouissait des grâces de tous les parfums de mai. De ces années, il a conservé la part la plus hallucinée, la plus libertaire : gageons que, s’il avait cherché à en recouvrer l’aspiration naturaliste, ou quasi spiritualiste, son audience s’en trouverait presque mécaniquement accrue. Aussi y a-t-il, dans son choix esthétique, brutal, urbain, grinçant, quelque chose qui pourrait bien avoir trait à une sorte d’engagement ; reste, bien sûr, à en interroger la manière.

Sous un certain angle, il serait assez aisé de considérer Médéric Collignon comme un fruit (mais parmi les meilleurs) tombé de l’arbre de notre ultra-contemporanéité : auto-dérision, goût de la farce et du collage, décloisonnement des genres, technophilie espiègle, bouffonneries de toutes espèces, désinhibition à peu près intégrale. Quelques manifestations de cet état d’esprit très débridé pourront bien agacer, et il n’est pas interdit de sourire poliment à quelques-uns de ses cabotinages. Pour peu toutefois qu’on n’y accorde que l’importance requise (c’est-à-dire presque aucune) et que cela ne masque pas l’essentiel, l’histoire du rire confirmant qu’il n’est pas seulement la politesse du désespoir, mais la belle arme des esprits indépendants et fiévreux.

La musique n’est pas pour rien l’art de ceux qui, parfois, peuvent douter de leur verbe – quand nombre d’écrivains, jaloux, allez savoir, de l’éclat d’une phrase ou de la couleur d’une cadence, peuvent bien, à leur tour, rêver en musique. Il y a d’ailleurs du cri, beaucoup de cris, dans l’art de Collignon, mêlés à une tentation de l’onomatopée qui en dit long sur ce qui bruisse comme discours en lui, dont il conjugue la trame dans une musique architecturale, fragmentaire, claquante et viscérale. Que ce discours transite par les instruments à vents ou la gorge, voilà qui n’en altère pas la nécessité, laquelle prend chez lui, donc, de farouches et cathartiques atours. La littérature est un cri, et un cri parfois silencieux, du moins un cri que l’on ne peut guère distinguer que dans le quant-à-soi de la lecture ; si le privilège des musiciens est de pouvoir en transmuer la forme, la texture, celui de Collignon pourrait bien être d’en faire un quasi métalangage. Ceux (c’est mon cas), qui l’ont vu pour la première fois, l’autre soir, sur la scène du New Morning, comprendront certainement ce que je veux dire.

Collignon fait donc partie de ces artistes pour lesquels il ne saurait y avoir de musique qui n’ait aussi pour ambition de (se) malmener. L’intention n’est pas tant d’innover que de renouveler, d’aguicher que d’affranchir : d’une certaine façon, j’eus parfois l’impression qu’il s’agissait de faire revenir la musique à son intention inaugurale, à sa gestation ; de lui restituer, finalement, la primauté de son cri. On comprend mieux alors son admiration pour ces explorateurs que furent, chacun dans son genre, Miles Davis ou King Crimson. Collignon exhausse ce qui en eux nous demeure étrange, hors de portée – quitte à parfois un peu trop insister sur la part la plus voyante ou spectaculaire de cette singularité. On lui en tiendra d’autant moins rigueur que ce garçon n’est pas loin de détenir le feu sacré qui fait les génies : il faut être un innocent ou un démiurge pour mettre en de telles formes la recréation de ce que l’on a ressuscité – peut-être est-ce aussi cela, ce que l’on appelle l’âme du jazz.

Extrait


Médéric Collignon & Le Jus de Bocse - New Morning, 7 décembre 2011


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jeudi 1 mars 2012

Baudouin de Bodinat - La Vie sur Terre

Baudouin de Bodinat - La Vie sur Terre / Réflexions sur le peu d'avenir que contient le temps où nous sommes - Editions de l'Encyclopédie des Nuisances

Requiem du Terrien

Baudouin de Bodinat

Admettons que le regret exagère la saveur des tomates d'alors, encore fallait-il qu'elles en aient quelque peu ; qui se souviendra, plus tard, s'il reste des habitants, de celles d'aujourd'hui ?

Baudouin de Bodinat

Lorsque nous lisons un livre de réflexions, de pensées, de contemplations - un livre d'esprit -, bien souvent l'on peut, avec plus ou moins de netteté ou de facilité, entre les lignes, en déceler la petite musique, la mécanique profonde ; pressentir la trajectoire qui conduisit son auteur à donner à ses pensées cette forme-ci, cette organisation-là, et non telle autre. Ici, dans cet ouvrage assez époustouflant, ce qui, d'emblée, m'a frappé, c'est le sentiment d'évidence. C'est là une impression très forte, massive, torrentielle. L'auteur nous parle, nous rend témoins de ce qu'il pense, de ce qui le fait penser ainsi, de ce qui se produit en lui pour que cela pense ainsi. N'était une parfaite et exemplaire précision, l'on pourrait croire à une longue (et sublime) improvisation, se vivre nous-mêmes comme les spectateurs d'une pensée qui, quoique éminemment savante et littéraire, jouirait de ce luxe qui consiste à savoir laisser libre cours. C'est d'autant plus remarquable, pour ne pas dire exceptionnel, que ce livre, La Vie sur Terre, chant du crépuscule ou requiem d'un Terrien dévasté par l'épopée moderne, est arc-bouté à l'amour de la langue, chose devenue plutôt inhabituelle en ces contrées réflexives. 

Je ne dirai probablement pas grand-chose de très important sur ce livre qui, lui, l'est incontestablement. Livre à coté duquel je suis donc passé pendant près de quinze ans, puisque le premier tome parut en 1996, la présente édition y ajoutant un second tome, paru en 1999, ainsi que deux notes additionnelles, qui datent probablement de 2008. A ma décharge, il est vrai que cet ouvrage sans guère d'équivalent demeure encore très confidentiel ; et il a tout, en effet, de ces textes que l'on se refile sous le manteau, auquel on accède par hasard, ouï-dire ou aléa. Je saurai moins dire encore, et sans doute cela participe-t-il de ma fascination, si Baudouin de Bodinat a tort ou raison. Il est d'ailleurs singulier d'aller au bout d'un tel ouvrage sans savoir soi-même que penser, sans éprouver soi-même un début de petite certitude, tout juste quelque écho rendu à ses convictions. Mon avis fluctue comme fluctue ma capacité, devrais-je dire plutôt mon appétence, à prendre partie en politique ou à professer sur tel ou tel fait une opinion qui fût suffisamment nette pour que je puisse, non seulement m'en prévaloir, mais m'y tenir. Je ne sais pas, autrement dit, si Baudouin de Bodinat a raison de ne plus pouvoir regarder le genre humain que comme ce "bétail mâchonnant les granulés qu'on lui prépare", s'il ne cède pas à la voluptueuse mais sourde beauté de l'élégie en pleurant les mondes qu'il nous a fallu nier et tuer pour parfaire cette "société totale (qui) ne laisse aucune issue" ; pas plus que je ne sais si l'on peut, à sa suite, regarder la Terre et se dire "qu'il est devenu impossible de distinguer entre le monde objectif et le contenu du cerveau d'un paranoïaque" ; ou que je ne peux moi-même être parfaitement certain de ce qui se passe - ce qui se passe : "ce crépuscule où le monde historique s'achève confusément sans aucun témoin pour en faire le commentaire au micro." Que Baudouin de Bodinat pense bien, et bellement, avec puissance et profondeur, cela, nul ne pourra décemment le contester ; qu'il pense juste, je n'en sais rien. Aussi conservé-je d'abord de ce livre l'impression d'une pensée incroyablement active, mobile, pensée à laquelle la lassitude de l'auteur, qui est d'abord lassitude de ce monde-ci, apporte un heureux contraste de mélancolie rageuse et poétique. 

Je me demande, justement, si, ce que j'aime, ce n'est pas aussi que ce livre vienne flatter quelques-unes de ces vertus réactionnaires dont il est sans doute presque naturel, humain, qu'elle viennent à se déposer en quiconque - dans des proportions et à des degrès divers, sans doute, mais suivant un principe que chacun, je crois, pourrait à moindres frais reconnaître. Réactionnaire ne signifiant pas ici ce qu'un esprit par trop politisé (et non politique) entendrait par là - l'étiquette de l'infâmie, la fixette obscurantiste, le sceau de la bêtise bornée : réactionnaire, donc, renvoyant plutôt de l'esprit humain sa part de lumière voilée, désolée, enténébrée - d'ailleurs, comment le nier : "le monde s'assombrit." Le réactionnaire craint ou abhorre le changement ; pas celui qui démissionne du présent : "Je ne parle pas de ce que les choses ont changé, mais de ce qu'elles ont disparu ; de ce que la raison marchande a détruit entièrement notre monde pour s'installer à sa place. Je ne regrette pas le passé. Non seulement que ce soit vain, mais que c'était aimable à lui d'être un passé ; de laisser ainsi le temps ouvert devant nous et d'offrir à notre curiosité, nos réflexions et nos rêveries, de nobles ruines rencontrées au hasard d'une promenade, tant de belles maisons, de beaux meubles, de Mémoires, d'Historiettes, de méditations, de Vies des hommes illlustres, etc. Je ne regrette pas le passé, c'est ce présent que je trouve regrettable, qui n'aura été que le misérable antécédent des jours synthétiques où nous serons bientôt pour n'en plus sortir." Je vois bien ce qu'à La Vie sur Terre, pourraient objecter le prométhéen, le chef d'entreprise, l'idéologue, le progressiste ou le croyant ; quelque chose que l'on pourrait résumer ainsi : à quoi bon dérouler ces horreurs ? à quoi bon consacrer tant de pages, éventuellement d'intelligence et de lyrisme, à nous dire que l'ancien monde est mort et que le nouveau se meurt ? à quoi bon précher la désespérance ? souffler sur une flamme éteinte ? à quoi bon nous humilier, nous autres qui nous débattons, comme nous le pouvons, avec ce que nous sommes, et sourire au prétexte que "nous reniflons les combustions d'un monde parti en fumées et nous croyons penser." C'est que, cette fois, il n'y a pas de solution. Pour Baudouin de Bodinat, ce que nous vivons n'est pas de l'ordre de la conjoncture - de la réforme gouvernementale ou de la promesse de nouveaux changements. Il n'y aura pas, il n'y aura plus, de temps nouveaux : il y aura ce qui doit advenir, c'est-à-dire ce qui est déjà là, à l'aboutissement de quoi nous travaillons. Quelque chose de superbement spenglerien taraude La Vie sur Terre, mais ce n'est pas tant l'Occident dont il serait ici question que de la métaphysique et de la société des hommes dans leur ensemble, achevant de donner à ce livre un tour plus ou moins cosmologique, exhaussant peu à peu ce qui pourrait ressembler à une doctrine fondamentale de notre nature. 

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Le moins que l'on puisse dire, donc,  est que La Vie sur Terre n'est pas un nouveau Que faire ? Sans doute parce qu'il y aurait, désormais, trop à faire. Et je trouve, en vérité, assez bienvenu que l'on vienne simplement nous dépeindre, nous montrer, nous aider à nous voir nous-mêmes, nous autres qui aimons tant nous extasier devant le miroir de notre génie, à mettre de la perspective, du champ, de l'horizon derrière le plat profil que nous présentons, sans chercher à nous faire croire à l'espérance, regrettant simplement que nous ne sachions pas contourner "ces rues de l'Age de masse en mouvement" et admettre que "la domination produit les hommes dont elle a besoin, c'est-à-dire qui aient besoin d'elle." Nous traversons les siècles en nous échinant à les maîtriser, à leur donner les contours que nous espérons, à tirer de la nature le plus grand profit en croisant les doigts pour le lendemain, et c'est peut-être bien pourquoi on rêverait de le faire lire, ce livre, à nos dirigeants et aspirants politiques : dans l'ordinaire frénésie du temps électoral, "dans le volume sonore général de ces jours si collectifs", on rêverait qu'ils soient sensibles à ce qu'une pensée humaine peut fomenter de plus profondément, viscéralement, passionnément désespérant - puisque s'y profile un avenir d'autant plus impossible que ce sont les hommes mêmes qui l'ont ainsi voulu. Même s'il est vrai que, pour désespérer du lendemain, encore eût-il fallu que nous sussions conserver la faculté de nous y projeter : "sans doute l'avenir est-il une dimension du temps qui nous est complètement sortie de l'esprit : il ne s'étend pas plus loin que les actualités télévisées du lendemain soir et nous attendons qu'on nous en montre les images."

On pense, en lisant La Vie sur Terre, à bien des choses. On se sent, d'abord, montré du doigt. Car même le plus méritant d'entre nous, le plus sensible à la marche des millénaires, le plus résolu à s'extraire de la "raison marchande", ne peut pas, à un moment donné, ne pas se reconnaître dans ce portrait infiniment sombre et défaitiste d'un monde qui a jeté son dévolu sur les promesses du confort matériel et moral au prix, donc, peut-être, de son âme : "Le progrès industriel a confisqué aux hommes le monde sensible et la société du genre humain. Et qu'avons-nous reçu en échange ? Des lanternes magiques animées à distance, de petites autos à conduire soi-même en tournant le volant, des croquettes de poisson faciles à manger, des vêtements doux et confortables avec des élastiques." Mais qu'y pouvons-nous, nous autres individus ? Peut-on décemment reprocher à quiconque de ne pouvoir, seul, porter, assumer, l'histoire des hommes ? Peut-on, sauf à nous ériger en quasi divinités, négliger ce qui nous constitue aussi comme humains : la faiblesse, la fatigue, l'indétermination ? Oui, nous sommes soumis à "l'autoritarisme du changement qui s'étonne de nous voir encore attachés à la nouveauté qu'il recommandait hier" ; oui, "on ne s'accomode de ce que ce présent factice et empoisonné nous offre qu'à la condition d'oublier les agréments auxquels nous goûtions le plus naturellement par le passé" ; et il est vrai aussi que "si nous nous souvenions de ce que nous sommes, notre vaste passé plein d'aventures et l'imprévu que c'est d'être dans l'univers, ces belles fins de journées aux lumières glorieuses nous pousseraient à des actes de désespoir ; soit à nous réunir en d'intraitables conspirations. Mais rien, nous baissons le regard et chacun rentre chez soi." Pourtant, l'intention de Baudouin de Bodinat n'est certainement pas de stigmatiser ce qui en nous est condamné à demeurer veule, inepte ou complaisant : là aussi repose notre part d'humanité. C'est en quoi le propos de Bodinat est touchant : c'est qu'au fond sa rage n'atteint personne en particulier, elle n'est que la rage, triste, dépitée, d'un témoin qui n'a pas plus que nous la musculature de Sisyphe ou l'omnipotence de Zeus. Il persiste, pourtant, à nous observer ; à traquer dans notre existence et dans notre quotidien ce qui, à l'ultime seconde, pourrait encore le porter à modifier son jugement. Le terrible est que cela n'aboutit jamais, que tout au contraire vient le conforter, que rien, semble-t-il, et sûrement pas en nous, ne soit plus apte à nous sauver. Il faut donc se résigner à vivre dans "un monde où il faut construire des toilettes publiques sur les pentes de l'Everest à cause de l'affluence des promeneurs, qui peuvent là comme ailleurs utiliser leur portatif grâce aux réseaux de satellites déployés en orbite basse : "il fait très beau, la vue est superbe !" ; observer avec lui "que les six milliards qu'on est à piétiner ce globe en sont réduits à fouiller partout pour trouver à se sustenter sur-le-champ, comme des affamés à la recherche de racines ou de n'importe quoi et bientôt toute la suite des siècles futurs est mangée et dans l'affolement les Etats en viennent à se disputer à l'arme lourde les derniers gisements de temps fossile, les quelques décennies avariées qui restent" ; à déplorer le temps où "dans la pénombre fraîche du vestibule et les reflets d'eau calme de sa bibliothèque vitrée d'autres mains ouvriraient à leur tour ce volume annoté au crayon dans l'autre siècle ; tel était, dans la vie profonde de l'oubli, l'aimable commerce des morts avec les vivants ; et notre existence touchait par là à une manière d'éternité."

Melancholia_by_Keun_chul

Keun Chul

Livre de déploration, donc. Ce qui, convenons-en, est assez vain. Car "maintenant que même les Chinois ont des escalators, des digicodes, des cartes de crédit, des gratte-ciel et des maladies pulmonaires ; que même les Papous ont des boissons gazeuses, des parkings, des T-shirts et des radio-cassettes ; que les Eskimaux ont des scooters, des statistiques de suicide et du diabète de type 2", qu'y pouvons-nous ? Mais c'est, précisément, ce caractère vain qui donne à cette prose splendide, à cette pensée souillée au contact du monde, sa beauté presque créatrice. Car vain ne signifie pas que les choses, les mots, soient sans effet. Le fonctionnalisme du temps nous a habitués à ne rien faire, à ne rien écrire, qui n'ait sa projection dans le réel, qui ne conduise à une certaine modification, même infime, du réel. Quitte à lui faire courir le risque de l'incessant mouvement, de la perpétuelle agitation, et alors nous ne sommes plus bien sûrs de ce que nous avons sous les yeux. Sans doute avons-nous nous-mêmes, par désir de faire et d'avoir, interdit qu'on ne puisse plus désormais fixer le réel, témoigner de lui, et "ce nervosisme augmente et contamine l'ambiance sociale d'une complète indifférence quant à la circonstance où se trouve l'humanité." A vouloir à tout prix vivre dans un monde un, régenter les choses de manière à ce qu'elles lui offrent tout ce dont il a le caprice, l'homme a sans doute éteint "tout ce qui faisait aimer cette vie pour ce qu'elle était périssable", et s'est condamné à "la claustrophobie de la société intégrale" dont même l'évasion touristique est devenue un leurre : "et roulerait-on des heures et des jours par des routes ensuite de plus en plus étroites et cahoteuses, ce serait toujours pour arriver en fin de compte chez des téléspectateurs assis à regarder Amour, gloire et beauté en traduction automatique dans leur idiome."

De tout cela, conscient ou pas, l'homme de la rue est malade, ou fatigué. Baudouin de Bodinat s'étonne, s'alarme, de constater sur les figures et dans les comportements humains autour de lui autant d'"altérations de la conduite" de "bizarreries", de "courtes aberrations", d' "appauvrissement du vocabulaire", d' "anomalies syntaxiques et sémantiques", "un je ne sais quoi d'indigence dans le tour que prend la conversation enfermée dans un cercle de notions de plus en plus restreintes", de "rabâchages à chaque fois très convaincus", d' "irritabilités subites, sans raison apparente, peut-être endogène", de "discrètes manies", de "bafouillements" de "susceptibilités vraiment inouïes", de "soupçons compliqués", d "euphories manifestement irréalistes suivies d'abattement" ou d' "indignations morales fatigantes." Ce sont là les maladies du temps, sans doute, mais plus encore les maladies du temps industriel et marchand, "de cette époque qui trouve normal de disposer d'un réacteur nucléaire pour se raser le matin et faire le café ; qui n'imagine pas d'inconvénient à ce qu'on ravage l'univers de fond en comble afin de lui procurer du salami sous blister, de l'antitranspirant et des chemises infroissables ; qui ne s'étonne pas qu'on lui ajoute des rires enregistrés dans sa radiovision, qu'on défriche au bulldozer les derniers restes équatoriaux pour lui fabriquer des meubles de jardin qu'on peut laisser sous la pluie, qu'on lui offre des bases de données en ligne pour faire les mots croisés et des satellites de téléphonie portative pour demander ce qu'il y a au dîner." Au fil des siècles, nous nous sommes peut-être décalés de nous-mêmes, au point d'y installer le siège des nouvelles pathologies - et nous apprendrons, "si l'on ne se sent pas bien, à gérer cette tension sous le nom de stress positif avec une thérapeute behavioriste recommandée par la directrice des ressources humaines."

J'ai aussi pensé, bien sûr, à Melancholia, le film de Lars von Trier. Qui, quelque réserve que sa première partie ait pu m'inspirer, n'est pas loin d'être l'illustration cinématographique, picturale, dramaturgique, de ce qui se joue, se trame dans La Vie sur Terre. La fin du monde, bien sûr. Mais pas seulement. C'est, d'abord, en amont, tout ce qui a pu conduire Baudouin de Bodinat et/ou Lars von Trier, à vouloir penser cette fin du monde ; à essayer d'entrer dans ses raisons, ses raisons autres que matérielles, physiques ou géologiques. Affleurent, dans ce livre comme dans ce film, une espèce de nostalgie sans souvenir pour "un ciel de vieille civilisation dirait-on, lent, mobile, délicat et varié" ; un certain ahurissement devant l'apparent paradoxe de ces "trois milliards d'hommes dessous les barèmes de la "pauvreté absolue" durant que les autres avalent des vitamines pour suivre le rythme des innovations" ; d'étonnement devant ces humains qui, de manière manifeste, revendiquée peut-être, éprouvent "d'abord le soulagement, l'euphorie que c'est d'avoir renoncé complètement à tout et répudié ce moi craintif trituré d'angoisses, de vouer sa vie à la dépossession, d'avoir enfin abjuré toute idée d'en être contrarié."

Le lecteur ne trouvera donc dans La Vie sur Terre, ni recette, ni remède - à ses maux propres comme à ceux du monde. Si toutefois il accepte d'entendre cette sorte de cri, hautement littéraire, hautement civilisé, et de le considérer, certes comme un manifeste contre la raison marchande et l'ornière où elle a mis la civilisation humaine, mais bien davantage encore comme le témoignage d'un état de l'homme et de son âme dans l'histoire, il saura à coup sûr quoi en faire - même, donc, si cela est vain : "Et j'ai pensé à ce sujet qu'en voyant dans les magazines les portraits de ceux-là qu'on estime considérables en toutes activités et qu'on donne en référence à l'émulation (...), qui sont en vainqueurs dans la compétition sociale ; qu'à une époque où ces gens-là sont quelque chose, on se dit, avec un véritable soulagement, que c'est une légitime satisfaction d'amour-propre, un motif d'orgueil, une sorte de grandeur, de n'être absolument rien."

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mardi 21 février 2012

A bâtons rompus avec Eric Bonnargent - Cid Errant Production -

L'été dernier, au tout début du mois d'août, se tenait le festival littéraire organisé par l'association Lectures vagabondes, sise dans l'Hérault, dans les vallées de l'Orb, de la Mare et du Jaur, du côté de Lamalou-les-Bains et Villemagne-l'Argentière.

Franck-Olivier Laferrère et Virginie Vaylet, à la tête de Cid Errant Prod, ont profité de cette bucolique occasion pour susciter un échange entre Eric Bonnargent, mon coreligionnaire du blog L'Anagnoste, et moi-même.

Voici donc la trace filmée de cette rencontre. Cela vaut ce que cela vaut : c'est l'été, les esprits papillonnent, à côté de nous un producteur de vin installe son stand... Paroles impromptues, donc, mais excellent souvenir.


Entretien croisé Marc Villemain-Eric Bonnargent


samedi 18 février 2012

A quoi sert l'art ? Dossier du Magazine des Arts, n° 1

LE MAGAZINE DES ARTS - Dossier : A quoi sert l'art ?
N°1, janvier/février 2012 - Marc Villemain

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ans son livre Le singe en nous, Frans de Waal établit que « depuis le jour où nos ancêtres se balancèrent de branche en branche, la vie en petit groupe est devenue notre obsession. » Je me demande parfois s’il ne faut pas chercher dans la primatologie, au moins autant que dans la métaphysique ou la psychanalyse, ce qui pourrait, à l’art, conférer une semblable nécessité. L’idée, en tout cas, m’amuse : on s’en pincerait le nez tant elle tord la bouche d’ombre du grand Hugo.

Un jour, un hominidé s’étonna qu’une boule de feu luisît dans le ciel (ou que de celui-ci l’eau se déversât), et qu’il puisse en jouir ou en souffrir ; il s’étonna que cette boule disparaisse à intervalles de temps réguliers pour laisser sa place à une autre, constellée de millions de minuscules cousines ; il s’aperçut aussi que l’eau et la chaleur du ciel étaient l’une et l’autre profitables aux fruits qui poussaient sur les arbres comme aux légumes dans le sol, et que la terre produirait ses biens avec davantage de munificence si l’on pouvait se retenir d’en dévorer promptement les vivants trésors ; et que tremper son corps dans la grande étendue ou dans ce petit cours en contrebas des collines pouvait être source de joie sensuelle et pléthorique ; et qu’il était doux, parfois, dans les matins du monde ou les langueurs du soir, d’éprouver ce silence en soi. L’art est peut-être le fruit de cet étonnement. Car alors notre hominidé connut la contemplation – ce pays frontalier d’avec tous les autres, cet intervalle où notre homme trouva à se glisser pour éprouver, et dire (plus tard), son vœu d’incorporation au monde et la concomitante impossibilité où il se trouvait d’y parvenir.

 

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Que l’on me permette, à moi qui n’ai pas fait Normale, d’écrire comme un Normalien : l’art n’a d’utilité que son inutilité – ou, dit autrement : l’utilité de l’art est précisément de ne pas en avoir. Car c’est utile, de n’être pas utile : cela permet au moins à l’homme de se sentir inutile. Impayable sensation, s’il en est, quand on pourrait tout aussi bien résumer le processus de l’hominisation, certes infiniment complexe mais parfaitement linéaire, en un mouvement vers ce que les économistes pourraient appeler l’utilité maximale. Ce qui, donc, n’en confère pas moins une utilité à l’art – idée que les amateurs (d’art) honniront (n’est-ce pas) : sa beauté toute entière tiendrait dans l’absolu de sa geste – l’index divin désignant l’humain, l’homme tenant sa paume grand-ouverte au destin. L’art, au moins, pourrait servir à cela : à défaut d’être franchement nourricier, il peut combler l’existence des humains qui ne trouvent pas leur place dans l’existence. Rien de thérapeutique là-dedans (que nul sourcil ne se fronce) : l’art ne guérit de rien. Au mieux, il permettra de témoigner – non forcément du monde, quelle idée, mais déjà un peu de soi, ce qui peut être un bon début ; et témoigner de soi, n’est-ce pas déjà témoigner du monde ? Car, bien sûr (on en revient à notre mouvement de balancier incorporation / inadaptation), il ne s’agit pas de témoigner de soi pour soi, mais de témoigner comme pour interroger un mystère. Un Mystère, devrais-je dire. Eh oui, car on n’en sait rien, après tout : Big Bang, Big Crunch, Big Rip, Doigt de Dieu, Côte d’Adam, Darwinisme Intégral ? Nous serons tous morts avant de le savoir. Ce qui n’interdit pas de se poser la question. D’ailleurs, c’est un peu ce que font les artistes. Tiens...
Enfin ce ne sont là que des hypothèses – assez romanesques finalement, à défaut d’être artistiques.

 

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mardi 14 février 2012

Jack-Alain Légèrement survolté

Jack-Alain Léger, Zanzaro Circus, L'Editeur

Dashiell Hedayat - Jack-Alain LégerL'est pas de bien bonne humeur, Jack-Alain Léger. L'agaçant génial foutraque trublion des lettres françaises nous revient avec ce que, faute de mieux, on appellera un essai autobiographique - premier volet d'une saga qui, nous dit-il, devrait en compter sept. Que l'on ne s'attende pas à un parcours de santé : J.-A.L retrouve ici la fougue hallucinogène de sa jeunesse plus ou moins rock, plus ou moins free, quand il enregistra en 1969, sous le pseudo de Melmoth et avec les musiciens du groupe Gong, l'album Devanture des ivresses, ce même album qui, cette même année, excusez du peu, obtint le Grand prix de l'Académie Charles Cros, rien que ça, et que CBS ("CBS SS !") retira de la vente au bout de trois jours, réalisant soudain que ce garçon déjà largement possédé par la dépression et la hantise du suicide ne ferait rien comme les autres. Je réécoute, en écrivant ceci, une drôle de chanson, une parmi d'autres, Vous direz que je suis tombé : on dirait du Thiéfaine. Et celle-ci, Le blues interminable de la préposée au chalet d'aisance du bureau d'émigration, qu'on n'aurait pas été plus surpris que ça d'entendre dans la bouche de Boris Vian, de Brigitte Fontaine ou d'Higelin le Jeune. Puis vint Chrysler, deux ans plus tard, le presque tube, enregistré cette fois sous le nom de Dashiell Hedayat - hommage à qui vous voyez. Enfin bref. C'est cette énergie contestatrice, provocatrice et désespérée que retrouve Jack-Alain Léger dans Zanzaro Circus, brillant, touchant, et (nécessairement) inégal.

Jack-Alain Léger - Zanzaro CircusNécessairement, car l'objet de Jack-Alain Léger n'est pas seulement littéraire. Il gueule, fulmine, enrage, règle des comptes (nombreux), s'épanche, s'attendrit, (se) déplore, se nostalgise, se reprend, repart de plus belle : la phrase est chaotique comme ses affects sont sinueux. Reste que c'est brillant, toujours. Et méchant, donc. Derrida et Lacan ne sont heureusement plus là pour entendre. Ni Françoise Verny, la virago de chez Grasset, jamais citée, mais enfin comment ne pas la reconnaître, "la Grosse, vous voyez qui je veux dire, la méchante grosse vache qui prétend régenter à elle toute seule les éditions Grasset" ; et J.-A.L de nous rapporter par le menu cette scène où "saoule comme une vache, de la bave aux lèvres" elle entreprend de pisser, "debout, quoique titubante" sur les chaussures de Christian Bourgois. On peut ne pas toujours sourire à autant de rustique aigreur ; mais ladite aigreur est surtout la marque d'une constitution, d'une sensibilité blessée à vif, débordée, dominante, et douloureuse donc. Pétrie d'un sentiment de culpabilité, d'amertume devant le cours du monde, de révolte devant l'inculture de(s) masse(s). De haine de soi, aussi. De haine de sa maladie, cette maniaco-dépression dont les premières lances le font saigner dès les premiers bourgeons de l'adolescence, et qui emportera tout sur son passage, faisant de l'existence de Jack-Alain Léger une chose dont désormais seule disposera la maladie, qui va décider, jusqu'à aujourd'hui, de son sort, de ses humeurs, de sa capacité à écrire ou pas, de sa capacité à se supporter - ou pas. La vérité pour Jack-Alain Léger est crue, ou n'est pas. Dire tout, ou se taire. Raconter par le détail les fantasmes masochistes de l'adolescence, sa fascination pour les machos en uniformes, "les portraits des beaux Bérets verts, tout pectoraux et maxillaires, parus dans Paris Match" ; raconter l'excitation que lui procure alors "des hommes, des vrais (...), des qui matraquent les crouilles à coups de pèlerine en caoutchouc noir roulée serrée, des qui se font des colliers d'oreilles tranchées au coutelas sur les cadavres ennemis" ; et nous l'écrire, nous le dire, à nous, sur le ton de de la confession faite à sa mère suicidée ; parce qu'il y a bien de cela aussi, dans ce livre, quelque chose d'une confession d'un enfant débordé par son temps - le temps commun, bien sûr, mais plus sûrement encore son temps à lui, ce qui lui demeure inextricable dans ce qu'il vécut et eut à vivre, ce qui, dans son existence, continue de l'entailler. C'est lorsqu'il s'en saisit que les accents de vérité de Jack-Alain Léger ne souffrent plus aucune discussion, tant la mise à nu est intégrale : "Jouissance et mépris de soi. Indissolublement liés.

Jack-Alain Léger 2012Zanzaro Circus n'est certainement pas le plus grand livre de Jack-Alain Léger : pour cela, je renverrai plutôt à cet article, où j'évoquais quelques-uns de ses romans (Jacob Jacobi, Le Roman, Le Siècles des Ténèbres). Le roman familial dont il est ici question, sous une forme qui, donc, n'a plus grand-chose de romanesque, constitue pourtant une lecture vigoureuse, impétueuse, viscérale, et, il faut bien le dire, aux antipodes de ce que l'époque adule, J.-A.L., verbe haut et parole franche, réfutant "ce ton compassionnel qui poisse la littérature contemporaine quand elle ne se veut pas trash, hard, crade nihilisme pipicaca, mais mol humanisme à la mie de pain, gnangnan préchiprécha culcul mouliné dans une prose minimale à l'eau de rose." Il faut, pour le comprendre, entrer dans l'urgence de Jack-Alain Léger, urgence qui, sans doute, n'appartient qu'à lui, mais qui le conduit à exercer son art dans un genre auquel il donne là, à sa manière, ses lettres de noblesse.

mardi 7 février 2012

Brèves de lecture : Christian Gailly & Bertrand Redonnet

Christian Gailly, La Roue et autres nouvelles (éditions de Minuit) / Bertrand Redonnet, Géographiques (éditions Le temps qu'il fait)

Au prétexte de lever le pied critique, je m'en voudrais de ne pas mentionner, fût-ce brièvement, deux lectures récentes.

Bertrand Redonnet - GéographiquesLoin de l'actualité, commençons par Bertrand Redonnet, auteur de Géographiques, petit livre très charmant paru aux éditions le temps qu'il fait. Charmant : l'emploi de ce qualificatif délicat, presque désuet, pourra surprendre. C'est qu'il y a bien quelque chose de cet ordre dans ce récit à la fois drolatique, taciturne et formidablement vivace. L'on peut même, par moments,  y goûter une lointaine délectation dix-huitiémiste ; comme Jacques le Fataliste, qui ne niait pas être "une espèce de philosophe", les personnages de Redonnet, très humbles de tempérament et fort civilisés, sont de bienheureux gaillards que soudent l'amour de l'esprit, un authentique bon sens et un insatiable goût pour la tablée. C'est autour d'elle d'ailleurs qu'ils vont ce soir se quereller, mais comme on ne se querelle plus guère, c'est-à-dire avec estime, considération et franche camaraderie. L'objet de la querelle, si objet il y a, car au fond tous ces hommes font de beaux et grands humanistes, soucieux de l'autre autant que de raisonner avec une certaine hauteur d'âme, serait donc un certain rapport, scientifique ou poétique, à la terre. A l'instar de ce Poitou que Redonnet et moi-même avons en commun, et dont il parle avec de beaux accents de vérité, ces hommes forment "un monde franc où l'embuscade n'est pas permise. Tout le contraire d'un pays de chicane. Seul un pommier de plein-vent, parfois de ses bras noirs, pleure sa désolation sur une plaine immobile." Cette considération géographique, choisie parmi tant d'autres, résume assez bien ce qui anime ces bons vivants qui clament en banquetant l'amour des terres où ils vécurent et font mine de se gourmander au prétexte de désaccords spirituels ou étymologiques. Ce huis clos sans affèterie parvient, comme le recommandait le siècle des Lumières, à nous entraîner dans son élan vital et malicieux, sa bonhommie de façade et son mouvement très enjoué, mais sans que jamais ne se desserre l'impératif d'une pensée qui fût de haute précision. Aussi avons-nous l'impression d'être nous-mêmes attablés, goûtant le vin de Hongrie autant que l'émotion des convives, et de participer à cette sorte de joute qui n'est pas seulement oratoire, mais bel et bien physique, traversée d'éclats, de sourires entendus et de nostalgie. Car, au fond de tout cela, revient toujours chez Redonnet, incessante, obsédante, cette question de l'exil, qui comme on sait constitue le principal sujet de son blog, L'exil des mots. Tout cela passe par la littérature : c'est bien de la langue dont il est ici question. Voilà pourquoi, sans doute, Bertrand Redonnet n'avait, selon moi, jamais aussi bien écrit.

N.B. : Plus récemment, Bertrand Redonnet a fait paraître Le théâtre des choses, évoqué ici.

 

Christian Gailly - La roue et autres nouvellesVenons-en, donc, à Christian Gailly, dont vient de paraître, chez Minuit bien sûr, La Roue et autres nouvelles. Le moins que l'on puisse dire est que les quelques livres que j'ai publiés jusqu'ici ne portent guère de traces de l'admiration que je porte à cet écrivain - preuve, s'il en était besoin, que nos influences passent par de bien insondables tamis. Ecrivain dont il devient d'ailleurs difficile de parler, tant est forte l'impression que tout a été dit déjà - son minimalisme, son écriture en butées et soubresauts, sa filiation d'avec l'absurde, son amour du jazz, sa personnalité effacée, casanière... D'autant qu'aucun livre de Christian Gailly ne nous surprend jamais vraiment. Au fil du temps, on ne le lit d'ailleurs plus pour cela, mais simplement pour le retrouver, lui, son personnage, ses personnages, pour prolonger et perpétuer le joli miracle de nos premières lectures. Pour retrouver sa voix, et, par là, un peu de notre chez-soi. Pour savoir où il en est, pour vérifier. On peut, pour le découvrir, commencer par n'importe lequel de ses livres, tout s'y trouvera déjà. Ce ne sont jamais, dira-t-on, que des petits livres sans histoire, des petites histoires balbutiantes, sans queue ni tête. C'est comme cette histoire de roue qui ouvre le recueil, et que je tiens pour une des plus belles pièces qu'il ait jamais écrites. Pour elle seule il convient d'acquérir tout le recueil - non qu'elle fasse de l'ombre aux autres d'ailleurs, enfin un tout petit peu quand même, parce qu'il y a là concentrée toute la matière et toute la moelle de Gailly, mais ce petit objet est tellement parfait, tellement pénétrant. Gailly a cette manière absolument unique de nous faire entendre la mélodie du temps, l'aléa perpétuel, cet accident incessant où les choses trouvent toujours à se produire, cette insoluble tension que constitue le seul fait d'être mis en relation avec d'autres humains, ou, même, simplement, avec le dehors. Il m'a toujours donné l'impression d'écrire avec les yeux écarquillés dans le vide. De ne pouvoir faire autrement que de regarder passer les choses qui lui passent sous le nez, tout en s'en découvrant parfois l'acteur. Au fond, pour lui, on dirait que les choses vont toujours trop vite. A peine le temps de les voir, de les saisir dans leur mouvement, moins encore de les penser, que, hop, une nouvelle chose chasse l'autre. Gailly passe son temps à éponger ce qui, de l'extérieur, parvient jusqu'à lui ; il est, à sa manière, le réceptacle le plus juste et le plus précis du monde ; et comme cette infinie précision vient d'un grand maître de l'ellipse, le contraste n'en est que plus étonnant, et merveilleux. Il est un des rares à savoir écrire avec cette apparente légèreté, cette grâce un peu vaporeuse, à savoir mettre un peu d'amusement et de facétie dans les choses graves et profondes dont ses personnages nous parlent, et à pouvoir laisser derrière lui autant de traces aussi indélébiles.

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samedi 4 février 2012

Dream Theater - Le Zénith - Paris, 3 février 2012 (+ extraits video)

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orsque j'étais gamin, mon entourage daubait toujours sur les hardos, ces brutes assurément joviales mais méchamment houblonnées ; le jugement était toutefois et systématiquement modéré par ces deux considérants de poids : c'est vrai qu'ils font de jolis slows et que leurs guitaristes ne sont pas manchots. Après un coup d'oeil furtif sur mes poignets très cloutés et la résille noire qui me couvrait les avant-bras, on s'entendait enfin sur l'idée que je traversais une période difficile, s'il en est, de l'existence : l'adolescence. Soit. Tout, dans le metal, n'est pas toujours d'une infinie finesse - si vous me passez cette allitération délicate. Quoique le genre n'ait pas l'exclusif apanage de la gaudriole. D'autant que les choses ont tout de même pas mal bougé, le genre rencontrant désormais un succès (au moins) planétaire. Ce qui, c'est systémique, charrie le meilleur comme le pire, c'est entendu. Il n'empêche. Si l'on pouvait, il y a trente ou quarante ans, s'en sortir avec quelques accords de blues, un bon ampli Peavy et une certaine rage au ventre, les (vrais) musiciens ont depuis envahi le metal au point de le faire parfois copiner avec le jazz et la musique dite classique. Si, à mon époque (ça va, papy ?), la virtuosité ne concernait guère que les gratteux à six cordes, l'arrivée, dans les années 90, d'un groupe tel que Dream Theater, a profondément modifié l'image que le milieu musical se faisait de ce "sous-genre." A l'aise à peu près dans tous les registres, tous enseignants dans les plus grandes universités de musique, les Dream Theater ont pour eux d'avoir l'oreille libertaire et d'être des fous de musique avant d'être les fans d'un genre. Ils sont tous d'ailleurs de formation peu ou prou classique, ce qui donne sans doute autant de bases que cela permet de s'en émanciper.

IMG_0015Ces quasi vétérans ont prouvé hier soir encore, dans un Zénith plein à craquer autant qu'il fut chaleureux, combien ils méritent leur place au panthéon des très grands groupes de l'histoire. Et s'il n'est pas interdit de trouver que leur dernier album, A Dramatic Turn of Events, pèche parfois par une légère mais froide complexité, l'épreuve de la scène montre que, à ce niveau-là de la technique instrumentale, cela n'affecte en rien ce que nous aimons aussi du rock : ses plaisirs cabotins, ses effluves dissidentes, sa théâtralité. La musique de Hans Zimmer ouvre opportunément le bal, suivi de l'Agnus Dei du presque déjà culte Bridges in the Sky. Les trois-quarts du dernier album vont y passer, mais, et c'est là le privilège des groupes de ce niveau et de cette notoriété, une tournée promotionnelle n'est jamais pour eux qu'une occasion supplémentaire de peaufiner la légende. Ainsi, même si cela ne peut être qu'un survol, nous avons droit à quelques heureuses incursions dans l'épopée du groupe, jusqu'à A Fortune of Lies, tirée du premier album, en 1989. Prise de risque bienvenue avec le tortueux 6:00, de l'album Awake (1994). Et succès assuré, bien sûr, avec le romantique, lyrique et très floydien The Spirit Carries On, extrait, lui, de ce qui est sans doute mon album préféré, Metropolis : Part II - Scenes of a Memory (1999.) L'enchaînement de deux morceaux acoustiques (The Silent Man, 1994 & Beneath the Surface) ne constitue sans doute pas le moment le plus marquant du concert ; cela eut le mérite toutefois de poser les choses et d'étayer l'ambition et la liberté du groupe. James LaBrie et John Petrucci sont assis sur leurs sièges comme deux folk singers de l'âge d'or, et il faut bien, aux premiers rangs, que les copains remisent leurs cornes du diable pendant un petit quart d'heure. Les puristes apprécieront les deux morceaux issus du Six Degree of Inner Turbulence, album dur, sans concession ; charge à l'album Images & Words (1992), qui contribua beaucoup à la mise en gloire du groupe, de parachever le triomphe du soir - notamment sur le rappel, Pull Me Under.

Je ne dirai pas grand'chose des musiciens en tant que tels, tant ce que j'aurai à en à dire sera convenu : c'est l'excellence même. John Myung à la basse (essentiellement six cordes) confirme ce que l'on sait déjà, à savoir qu'il est, depuis dix ans, l'un des meilleurs dans son genre ; aucunement démonstratif, habité, il joue comme d'autres jonglent ; Jordan Rudess, dont on sait ce que le groupe IMG_0059lui doit, est en très léger retrait, conformément au style du dernier album ; James LaBrie, grand bonhomme au charisme jovial et au regard clair, a su, avec le temps, étoffer son chant et lui donner une authentique profondeur - que l'on soit ou pas sensible à son timbre ; que dire de John Petrucci qui n'ait été dit déjà ? Invraisemblable guitariste, véloce, précis, au charisme rentré, il est toujours l'incontestable star. Mais nous étions bien sûr un peu plus attentifs à la prestation de Mike Mangini, successeur de l'impressionnant Mike Portnoy, membre fondateur du groupe qui, que l'on me pardonne cette facilité humoristique, n'avait, derrière ses fûts, guère de complexes. En s'en remettant à Mangini, le moins que l'on puisse dire est que Dream Theater ne prenait pas de risques : le bonhomme a commencé la batterie à l'âge de cinq ans et, tout gamin, s'amusait à refaire les solos de Buddy Rich ; auteur de plusieurs ouvrages sur les techniques rythmiques, enseignant à Berklee, il est par ailleurs détenteurs de cinq records du monde de vitesse à la batterie. S'il m'arrive plus souvent qu'à mon tour d'éprouver quelque impatience lors de la séquence obligée du solo de batterie, là, il faut bien dire que le problème ne s'est guère posé. Mangini tape fort, c'est certain, mais pas spécialement plus fort qu'un autre : surtout, il fait montre de bien plus d'imagination que la grande moyenne de ses confrères, et c'est peu dire qu'il a le polyrythme dans la peau.

Voilà donc plus de vingt ans que Dream Theater décline cette identité hybride et cette musique à la fois sombre et lumineuse, violente et mélodramatique, énergique et savante. Le déferlement technologique auquel le groupe est coutumier n'affecte rien du lyrisme et de la passion instrumentale de ces musiciens hors pair : c'est aussi cela, je crois, que le public acclame. Et nous repartons avec les images dont Dream Theater est le meilleur des pourvoyeurs, celles d'un monde brutal, mélancolique, torturé, mais empli de lumière, bourré d'énergie et traversé de larges ouvertures vers le grand ciel : Dream Theater mérite bien, comme on l'avançait lorsque le groupe naquit, sa qualification de Floyd du metal.

EXTRAITS VIDEO

1er extrait : Arrivée sur scène - Début de Bridges in the Sky


Dream Theater - Le Zénith - Arrivée sur scène - Début "Bridges in the Sky"

Second extrait : Breaking All Illusions (extrait - solo Petrucci)


Breaking All Illusions - Dream Theater - Le Zénith, Paris, 3 février 2012

SETLIST

- Dream Is Collapsing (Hans Zimmer)
- Bridges in the Sky
- 6 :00
- Build Me Up, Break Me Down
- Surrounded
- The Root of All Evil
- Drum Solo
- A Fortune in Lies
- Outcry
- The Silent Man
- Beneath the Surface
- On the Backs of Angels
- War Inside My Head
- The Test that Stumped Them All
- The Spirit Carries On
- Breaking All Illusions
- Rappel : Pull Me Under

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samedi 28 janvier 2012

Toc 11 - Homard m'a tuer

En octobre 2003, à l'initiative d'Arnauld Champremier-Trigano et Pierre Cattan, naît le magazine TOC, qui fera paraître trente numéros jusqu'en 2007. J'eus la chance de participer à cette création, puis d'y oeuvrer comme chroniqueur. La chronique était intitulée : "Vrai ou faux".

TOC 11
J
e prends soin d’avertir les âmes sensibles qui pourraient me lire que ce billet contient, hélas, de bien funestes visions. Car voyez-vous, je fais ces temps-ci un mauvais rêve qui m’ampute de ma légendaire hilarité. Perdu dans une forêt bavaroise (mais pourquoi bavaroise ?), une ribambelle de bestioles, plus caustiques les unes que les autres, s’acharnent sur mon corps, d’un nu intégral au demeurant très inesthétique, et me dépècent de tout attribut dont je pourrais avoir l’usage (bras, yeux, oreilles, j’en passe et des meilleurs.)

Ces blousons noirs du règne animal se composent pour l’essentiel de homards – c’est un étripage de luxe. Or leur chair rose jaspée d’orange est si tendre que le martyre n’empêche nullement d’affluer en moi quelques très ripailleuses scénettes. Quoique l’infâme gang s’obstine à me décortiquer, je parviens néanmoins toujours à arracher quelques pinces au tronc des exquis crustacés et à en sucer la substantifique moelle, ce qui ne manque pas de les faire s’esclaffer. Car comme l’ont démontré de vigoureux chercheurs norvégiens (mais pourquoi vigoureux ?), le homard, dont le système nerveux n’est pas plus évolué que celui d’un insecte et qui par-dessus le marché s’est affranchi de tout cerveau, ne saurait connaître la douleur. Naturellement, cela fait bisquer les amis des bêtes, la caléfaction fatale d’une chair rose jaspée d’orange équivalant pour eux au massacre d’un Tutsi au plus haut du génocide. Voilà en tout cas de quoi altérer notre plaisir à tremper l’auguste fruit de mer dans l’eau bouillonnante, laquelle n’affecte en rien ce stoïque animal – au pire le chatouille-t-elle sous les pinces. Tant et si bien qu’au regard de ce que l’homme fait parfois de son cerveau, on se dit qu’il ne perdrait pas forcément grand-chose à en être démuni.

Toc n° 11, avril 2005

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