dimanche 16 mai 2010

Ronnie James Dio est mort

En souvenir et en hommage à Ronnie James Dio, décédé aujourd'hui à l'âge de 67 ans, je publie de nouveau le billet que j'avais fait paraître à l'occasion de son dernier passage à Paris, en juin 2009.

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RIMG0089Juin 2009 n'aura donc pas seulement été le mois de la  grossière récupération du patronyme mitterrandien par le petit néron qui nous très-mal-gouverne, mais aussi celui du retour sur les scènes françaises de quelques vieilles gloires du hard et du metal : alors que les solides gaillards d'AC/DC ont allumé le feu au Stade de France un peu plus rudement que Jean-Philippe Smet lui-même et que s'annoncent déjà Status Quo en octobre et Motörhead en novembre, Whitesnake prit d'assaut le Casino de Paris (voir ce que j'en ai dit ici), manière involontaire de chauffer la salle que survolta l'autre soir Heaven & Hell, reformation inespérée de Black Sabbath autour de ces quatre légendes que sont déjà Ronnie James Dio, Tony Iommi, Geezer Butler et Vinnie Appice.

A propos de chauffer la salle, il serait indélicat de ma part de ne pas dire un mot des jeunes gens de Black Stone Cherry, qui s'acharnent à dépoussiérer notre bon vieux rock sudiste, non sans verve ni ardeur. D'autant que Ben Wells,  le guitariste, est un gigoteur de première - un peu poseur aussi, mais ça passera sans doute avec l'âge. Moyennant quoi, on se met à leur place : préparer le terrain aux quatre braves que le public attend avec l'impatience qu'on imagine n'est pas chose aisée. Et il faut dire que Black Stone Cherry s'en est plutôt très bien sorti, y mettant beaucoup d'énergie et de conviction, en sus d'être parfaitement au point ; reste que leur musique, plaisante, énergique, roborative, peut aussi lasser un peu, à la longue - la reprise de Voodoo Child de Jimi Hendrix se révélant plus malicieuse et spectaculaire que franchement convaincante.

RIMG0028Enfin, Dio arrive. C'est un peu injuste, mais nul ne peut contester que c'est lui que l'on vient voir. Chose qu'il ne peut d'ailleurs ignorer : il sait bien qu'il incarne le maître chanteur du metal, celui à l'aune duquel des générations de hurleurs se jaugent et se mesurent, celui qui, à soixante-sept ans, continue de revendiquer fièrement le premier usage metallique des cornuti del diavolo. Ronnie James Dio a quelque chose du seigneur. Et même si ma femme trouve qu'il ressemble à Gilles Vigneault, il fait tout de même davantage penser à un ange déchu qu'à un humain clairement homologué. C'est peu dire que j'ai été heureux, enfin, de l'écouter et de le voir : ça aussi, c'était un rêve de gosse.

L'on pouvait bien sûr craindre que sa voix ne fût plus tout à fait celle d'antan. Eh bien non, c'est assez inouï pour être souligné, mais si le temps donne à son visage des reliefs plus énigmatiques et troublants encore que par le passé, celle-ci demeure d'une qualité assez exceptionnelle. Ronde et tranchante, chaude et agressive, toujours très colorée, Dio la pose et la nuance à volonté, au point qu'elle n'a pour ainsi dire quasiment jamais besoin d'être soutenue. Pour le reste, Dio joue le jeu. Il prend son temps, respire, se retire, jauge, regarde, grimace, sourit, prend à partie : il donne exactement ce que son public attend de lui : l'image d'un vieux sage du rock à qui on ne la fait pas, d'un qui n'a rien d'autre à prouver que sa présence. Il bouge peu, très peu, obligeant finalement le public à le regarder bien en face, manière aussi, peut-être, de bien montrer que tout cela n'en finit pas de tourner autour de lui.

RIMG0052Un mot de la setlist : ouverture magistrale sur The Mob Rules, comme au bon vieux temps. La voix de Dio est déjà chaude. On enchaîne avec un des plus illustres morceaux du vieux Sabbath : Children of the Sea : manière de vérifier que c'est toujours sur ces structures très lyriques, progressives, étirées, que Dio excelle. L'obsédant I fait mouche, transition idéale vers Bible Black, à l'introduction parfaite : on s'en doutait un peu, mais cet excellent morceau du tout nouvel album est taillé pour les concerts. Je regretterai toutefois que Vinnie Appice prenne un solo de batterie très tôt dans le concert - mais il est vrai que celui-là aura été assez bref, à peine une heure trente... Excellent solo au demeurant, pas forcément démonstratif mais ingénieux et très soucieux de maintenir l'ambiance caractéristique à la musique du groupe.

Puis vient l'inquiétant Fear, également issu du nouvel album, de facture classique, auquel succède le sublime et déjà ancien Falling off the Edge of the World, débordant de ce que j'ai toujours aimé dans Black Sabbath, cette mélancolie grave, tenue, qui finit toujours par nous saisir à la gorge et exploser. Follow the Tears nous remet dans l'ambiance du dernier album, c'est du lourd, du très lourd, avant que Tony Iommi, de quelques années à peine plus jeune que Dio, et toujours aussi fascinant dans son grand manteau noir, n'entame l'introduction de Die Young, avec son flegme légendaire et cette distance qu'il semble mettre en tout chose. Lui aussi, le fondateur du Sabbath, je crois pouvoir dire que nous sommes nombreux à être heureux de le voir.

Inutile de dire qu'un concert de Black Sabbath, enfin de Heaven & Hell, n'en serait pas tout à fait un sans... Heaven & RIMG0035Hell. Alors évidemment, cela fonctionne, parce que c'est ce morceau, que ce morceau à lui seul ramasse quarante ans d'histoire du metal et qu'il en est presque l'hymne officiel. Tout le monde chante, tout le monde en a envie, tout le monde veut revivre l'épopée, c'est certain, mais plus aucune surprise n'est possible avec ce morceau d'anthologie. Ce n'est là qu'une réserve, pas même de forme, mais d'histoire : comment jouer et entendre un tel morceau, qui représente tant, avec la même candeur stupéfaite que d'antan ?

Trop tôt, bien trop tôt, vient le temps du rappel : ce sera Neon Knights, choix intelligent, qui laisse la salle repartir bourrée d'énergie, exaltée. N'aura manqué, pour moi, que The Sign of the Southern Cross, que je tiens pour l'un des morceaux les plus emblématiques du metal.

Ces quatre musiciens exceptionnels, d'une précision maniaque, méticuleux jusqu'au moindre détail mais libres de cette liberté que permet l'expérience, ont donné là une belle leçon, de metal, certes, mais pas seulement. Ils habitent tellement cette musique que plus aucune faute de goût ne leur est plus possible, qu'ils semblent consubstantiels à  cette scène aux décors et aux effets pourtant très élaborés. Signe que, quarante et un an après la fondation de Black Sabbath, en 1968, le groupe demeure au firmament. J'ai vu ce soir-là un ou deux gamins de dix ans tout au plus et un paquet de braves aux soixantaines largement tassées qui ne me démentiront pas. t

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jeudi 13 mai 2010

Metal (heavy metal) - Dictionnaire de la Mort

Dictionnaire de la Mort, (s/d) Philippe Di Folco - Éditions Larousse, collection In Extenso
Premiers paragraphes de la notice Metal - Marc Villemain

Nota bene : cette version, plus complète, diffère de celle publiée dans le Dictionnaire de la Mort.

Dico_Mort_CV_01Le triptyque sex, drugs and rock'n'roll, que les années 1950 inventèrent et qui depuis se renouvèle au gré des générations, porte en lui tous les excès inhérents au genre, et pour une part le définit : le rock est violence, sédition, provocation - ou il n'est pas. Autrement dit, la mort a toujours rôdé du côté des rockers. Illustres ou anonymes, dénombrer les acteurs du rock morts dans l'exercice de leur passion, et en vertu du mode de vie qu'elle requiert parfois selon eux, constitue d'ailleurs un exercice aussi fastidieux que sinistre. Il n'y a à ce tropisme aucune exception, pas même la période du flower power, dont le cri de ralliement paix et amour (peace and love), aussi enjoué que fameux, masquait difficilement un mal-être qui était loin d'être exempt de violence. La contestation, conscience, ou la rébellion, plus instinctive, n'amènent que rarement la paix et l'apaisement : l'odeur du souffre charrie aussi les effluves de la mort.

Certains dérivés radicaux du rock, lui-même enfant de la colère et du fatalisme du blues, sont apparus au tournant des années 1970, en même temps que le consumérisme occidental asseyait son primat. Ainsi naquit le bien nommé hard rock, qui part de l'énergie physique du rock'n'roll pour en accentuer les distorsions et utilise l'épaisseur du blues pour en décupler l'effet martelant, entraînant avec lui une attitude et une vision du monde plus ténébreuses, plus graves, plus "lourdes".

Naissance du genre

Des Who à Jimi Hendrix en passant par Iron Butterfly (dont le premier album, en 1967, est intitulé Heavy), autant de groupes et de musiciens dont on peut considérer qu'ils ont contribué à tendre des ponts entre le blues éternel, le rock'n'roll vieillissant et le hard rock. Mais un genre va naître, qui peu à peu supplantera le hard dans l'expression de ce que l'épopée humaine peut avoir de plus sombre et de plus sépulcral : le heavy metal - ou, plus communément, le metal. L'origine de cette désignation reste sujette à interprétations. On en trouve les premières occurrences chez l'écrivain William S. Burroughs (la Machine molle, 1961), ou dans la chanson Born to be wild (Steppenwolf, 1968) ; elle fut toutefois popularisée par des critiques musicaux tels que Sandy Pearlman, Mike Saunders, et surtout Lester Bangs, qui le premier saisit ce qui en faisait la singularité. Outre les connotations immédiatement lourdes, compactes et brutales de l'expression, son origine pourrait aussi avoir un versant plus social : c'est en effet autour de Birmingham, connue à la fin des années 1960 pour son industrie métallurgique, que tournèrent bon nombre de groupes de rock ; et parmi eux celui que l'on reconnaît aujourd'hui pour être l'un des pionniers, sinon le pionnier, du metal : Black Sabbath.

Apparu aux périphéries des villes au moment où triomphent les "trente glorieuses", le metal se distingue sensiblement du hard rock. Sur un strict plan musical d'abord, en ce sens qu'il se défait du blues tel qu'on peut le retrouver chez des groupes comme Led Zeppelin ou AC/DC ; mais davantage encore, c'est sur le plan des représentations symboliques et des soubassements métaphysiques que le metal, en s'écartant de l'hédonisme rebelle du rock'n'roll en en théâtralisant le hard rock, en vient à développer une représentation du monde considéré comme une longue et progressive victoire des différents visages du mal et de la mort.

Le dégoût du monde

Car contrairement aux punks, les metalleux n'ont jamais eu le souci de la revendication ou de la mise à sac d'un ordre social ; à l'origine membres des classes défavorisées, la sociologie du genre a d'ailleurs évolué au point désormais de recruter en majorité au sein des classes moyennes et de la petite bourgeoisie. Cette indifférence à l'univers social n'est toutefois qu'apparente, ou relative. Sans doute la notion d'engagement, à quelques rares exceptions près (en France, le groupe Trust), ne figure-t-elle pas au panthéon de l'éthique et de l'esthétique metalleuse : cela n'induit pourtant pas l'indifférence. Le metal véhicule une forme de dégoût ou d'écœurement du monde, disposition qu'il manifeste en le fuyant ou en faisant de la mort une sorte d'horizon totémique, de contre-société fantasmée. Les attributs classiques du satanisme ne sont utilisés que de manière rarissime pour ce qu'ils sont : simple vocation spectaculaire, ludique ou provocatrice, ils n'expriment tout au mieux qu'un vague désir de renversement des valeurs dominantes. Notons d'ailleurs l'existence et l'audience croissante d'un metal chrétien, y compris sous ses dehors musicaux les plus extrêmes et les moins attendus dans ce registre (black, trash, death metal), et que l'on distingue parfois sous l'appellation de unblack metal. Ce qui est frappant, depuis la fin des années 1980, c'est l'utilisation de plus en plus courante de thématiques merveilleuses, oniriques, légendaires, mythologiques ou religieuses, dont la mort est toujours porteuse. Les textes tendent à évoquer un monde vu d'en haut, ou plus précisément d'un ailleurs fantasmé, tantôt futuriste, tantôt nostalgique - en recourant au folklore, voire à des dialectes tombés en désuétude, les groupes nordiques nous fournissent aujourd'hui un bon exemple de cet appel au passé. Aussi le monde est-il considéré à l'aune de ses périodes tragiques, lyriques ou simplement charnières (la fin des dinosaures, les conquêtes, les empires, l'esclavage, les épidémies, le cannibalisme, la chevalerie, les guerres de religion, la survie de l'espèce ou la destruction des écosystèmes), et de leurs conséquences sur la psyché collective et individuelle (le suicide, la perte d'identité, la dépression, le sentiment de sa propre incommunicabilité, la réincarnation, la possibilité ou l'espoir d'un ailleurs, etc.) Dante, Baudelaire, Nietzsche, Lovecraft, Lautréamont, Coleridge, Poe, Huxley, sans oublier les textes textes sacrés, sont régulièrement invoqués, et pourraient, chacun à leur manière, refléter quelques-uns des tropismes metalleux. Le metal véhicule une révolte non théorisée, quelque chose qui pourrait ressembler à une sorte d'anarchisme millénariste teinté d'une attirance pour la double idée de vide et de puissance. ... (la suite dans le Dictionnaire de la Mort, sous-section : Decorum macabre).

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mardi 11 mai 2010

Lividité cadavérique - Dictionnaire de la Mort

Dictionnaire de la Mort, (sous la direction de) Philippe Di Folco - Larousse, In Extenso, 2010
Notice Lividité cadavérique - Marc Villemain

Dictionnaire_de_la_mort

En mourant, le sang cesse de circuler dans notre organisme ; aussi, sous l'effet de la pesanteur, va-t-il se déplacer vers les parties déclives du corps, et y faire apparaître des tâches aux teintes violacées : ce sont les lividités cadavériques, ou livor mortis. Le processus d'apparition de ces lividités débute au moment même de la mort, lorsque la pompe cardiaque cesse de faire circuler le sang. La paroi des vaisseaux sanguins s'ouvre alors, laissant filer les globules rouges qui iront s'accumuler en différents points du corps, selon la disposition de celui-ci au moment de mourir. Perceptibles à l'œil nu deux heures après le décès, l'intensité des lividités atteint son maximum entre la huitième et la douzième heure. Durant ce laps de temps, si l'on exerce une pression sur une zone de lividité, on observera que l'accumulation sanguine s'estompe et que la peau reprend une teinte plus pâle ; on dit alors des lividités qu'elles sont mobiles. Ensuite, le sang imbibant le tissu interstitiel, plus aucune pression sur le corps n'affectera la coloration de la peau : les lividités sont fixes. L'intérêt de cet exercice est évident en matière de datation des cadavres, dont l'examen des lividités constitue l'un des instruments. Si ledit examen permet de se faire une idée, même approximative, de l'heure du décès, l'évaluation peut aussi révéler un éventuel déplacement du corps après la mort, si la localisation des lividités ne corrobore pas la position dans lequel le défunt a été trouvé. Autant d'indices souvent utilisés dans les enquêtes criminelles. Ainsi, pour évoquer l'une d'entre elles qui fit grand bruit et demeure source de perplexité, de nombreux avis considèrent comme erronées les conclusions de l'enquête consécutive au décès de l'homme politique Robert Boulin, retrouvé mort le 30 octobre 1979 dans un étang de la forêt de Rambouillet, dit "l'étang rompu". L’information judiciaire, qui conclut à un suicide par noyade après ingestion de Valium, s’est achevée sur un non-lieu. Or, précisément, et outre que certaines blessures au nez ainsi qu’une fracture du poignet jettent un doute sur l’hypothèse du suicide, l’examen des lividités cadavériques tend à laisser penser que le corps de Robert Boulin fut déplacé après sa mort.

Toutefois, il ne s’agit là que de principes génériques : les lividités cadavériques demeurent soumises à de très nombreuses variations individuelles. C’est la raison pour laquelle, si elles contribuent au travail de datation de la mort, elles ne font sens qu’au sein d’un faisceau d’indices caractéristiques. t

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mardi 4 mai 2010

Eloge de la mort - Dictionnaire de la Mort

Dictionnaire de la Mort, (s/d) Philippe Di Folco - Éditions Larousse, collection In Extenso
Premiers paragraphes de la notice Éloge de la mort - Marc Villemain

Dico_Mort_CV_01Vivrions-nous de la même manière si nous ne nous savions pas mortels ? Le philosophe Jan Patocka (1907-1977) écrivait : "La mort est l'occasion d'affronter ce qui dans la vie nous demeure le plus sûrement dissimulé parce que nous nous laissons distraire, réclamés par ce que nous croyons être des affaires plus pressante." D'une manière tout autre, l'écrivain Yukio Mishima, dont le suicide par éventrement a marqué les esprits, abondant dans son sens : "Si l'on veut être un parfait samouraï, il est nécessaire de se préparer à la mort matin et soir et jour après jour." Il s'agit toujours d'imprimer sa marque sur sa destinée, de décider de sa vie sous tous ses rapports, seule manière de décider en toute raison de sa mort.

A cette aune, l'éloge de la mort va de soi, puisqu'elle n'est pas moins désirée que la vie et qu'elle ne vient que pour couronner une volonté. Il est donc possible d'aimer la mort comme on aime la vie. Loin de certains cultes un peu folkloriques, qu'ils soient liés à des pratiques sectaires, des traditions carnavalesques dans la lignée d'Halloween ou à un malaise existentiel du type de celui que peut connaître un adolescent, la mort peut donc être aimable et désirable en soi, sans que cet attrait ne donne spécialement lieu à une tentation suicidaire. C'est parce que nous allons mourir, et plus encore parce que nous le savons, que la vie prend du relief, c'est parce que nous entrevoyons la limite de tout que nous nous saisissons des moyens de faire de notre existence autre chose qu'une parenthèse en attendant la mort. Ainsi, Jean Ziegler peut-il écrire que "la mort, imposant une limite à notre existence, institue le temps. Elle confère une place et un sens à chaque vie et lui donne sa signification. La mort instaure la liberté." (Les vivants et les morts, 1975). ...

lundi 3 mai 2010

Dernières volontés - Dictionnaire de la Mort

Dictionnaire de la Mort, (s/d) Philippe Di Folco - Éditions Larousse, collection In Extenso
Premiers paragraphes de la notice Dernières volontés - Marc Villemain

Dico_Mort_CV_01Les dernières volontés du défunt, pour avoir force de loi, doivent avoir été préalablement consignées dans un testament, dit "holographe", "authentique" ou "mystique" selon la formule retenue, qu'il aura déposé chez notaire. Le défunt y attribue nominativement ses biens à léguer, qu'il s'agisse d'un legs universel (impliquant l'ensemble de ses biens), ou d'un legs particulier (relatif à un ou plusieurs bien spécifiques.) Il peut aussi exprimer ses préférences en matière d'inhumation, de crémation, d'organisation des obsèques, bref donner toutes les précisions utiles quant à la manière dont il sera disposé de sa dépouille.

Toute personne saine d'esprit peut, dès seize ans, déposer un testament chez notaire. Il existe toutefois à ce régime quelques exceptions : l'incapable majeur soumis au régime de la tutelle, ou encore telle personne condamnée à perpétuité, qui devra une autorisation préalable. Enfin, il est impossible pour deux personnes, par exemple deux conjoints, de tester ensemble : tout testament est nécessairement individuel.

Régime unifié

Le 16 mai 1972, par la convention dite de Bâle, les États membres du conseil de l'Europe ont souhaité que soit institué "un système permettant à un testateur de faire inscrire son testament afin, d'une part, de réduire les risques que celui-ci soit ignoré ou connu tardivement et, d'autre part, de faciliter après le décès du testateur la découverte de ce testament (E. Rondet et H. Sédillot, Transmission du patrimoine - Testament, donation, autres mécanismes, 2007.) Bien souvent, en effet, la famille et les proches du défunt ignorent si celui-ci a émis des consignes officielles pour l'après. Ainsi les pouvoirs publics français ont-ils confié aux notaires, en 1975, le soin de mettre en place un fichier central des dispositions de dernières volontés (FCDDV), afin de faciliter la recherche d'un testament, entreprise qui jusque-là pouvait s'avérer fort longue et très aléatoire. Seuls les notaires sont habilités à consulter ce fichier central, à la demande de leurs clients qui auront prouvé leur qualité d'héritiers ou de légataires.

Testament

La lecture d'un testament est parfois source d'incompréhensions (pour ne pas dire davantage) au sein des familles et des entourages : tel membre aura été lésé, quand telle autre personne, sans lien de parenté connu, aura été désignée comme héritière ; ou encore, une fratrie se déchirera après que le testateur aura choisi de ne pas procéder à une répartition égalitaire de ses biens. Le nombre de situations inextricables et d'imbroglios familiaux est à peu près infini, et il existe sans doute autant de motifs de contestation que de testaments... L'on trouvait dans l'ancien droit romain une manière réglementaire de s'épargner certains embarras : ainsi le fidéicommis permettait-il à un testateur, sous conditions, de léguer ses biens à un grevé de restitution, afin que celui-ci les transmette à un tiers, l'appelé, dit aussi fidéicommissaire. De nos jours, la loi elle-même vient corriger ce qui pourrait être perçu comme un excès ou une excentricité du testateur, en prévoyant une "réserve" qui permet aux héritiers réservataires, à savoir les descendants légitimes (naturels ou adoptifs) et le conjoint survivant, de jouir d'une part minimale du patrimoine du défunt. S'agissant des ascendants, s'ils ne sont plus réservataires en vertu de la loi du 23 juin 2006, ils peuvent toutefois demander à récupérer les biens qu'ils ont donnés à un enfant lorsque celui-ci décède avant eux sans descendance. ... (Lire la suite dans le Dictionnaire de la Mort ; sous-section : Des limites).


vendredi 30 avril 2010

Cimetière - Dictionnaire de la Mort

Dictionnaire de la Mort, (s/d) Philippe Di Folco - Éditions Larousse, collection In Extenso
Premiers paragraphes de la notice Cimetière - Marc Villemain

Dico_Mort_CV_01Longtemps, les humains ont redouté le contact avec les morts : selon J. G. Frazer et E. Morin, s'ils honoraient leurs sépultures, c'est d'abord parce qu'ils craignaient leur retour. P. Ariès rapporte dans l'Homme devant la mort cette prescription de la loi des Douze Tables : "Qu'aucun mort ne soit inhumé ni incinéré à l'intérieur de la ville." Prescription qui sera reprise dans le code de Théodose : "Que tous les corps enfermés dans des urnes ou des sarcophages, sur le sol, soient enlevés et déposés hors de la ville", en l'espèce Constantinople. Ainsi en allait-il des cimetières de l'Antiquité, que l'on appelle un peu vite des "nécropoles". Dans la préhistoire, les sites funéraires étaient situés au milieu des vivants et des dieux : l'on portait donc le mort en terre au centre des structures habitables, élevant des tumulus pointés vers le ciel, des cairns, ou marquant le sol d'une stèle. La mise hors les murs des sépultures à partir de l'Antiquité répond surtout aux contraintes inhérentes à la naissance des villes et à la croissance démographique. Progressivement, le corps en tant que chair n'ayant plus rien de sacré, les zones d'ensevelissement des défunts déménagent vers la périphérie et s'installent le longs des voies de communication, ouvertes à tous et considérées comme des espaces de sociabilité comme les autres.

Eloignement progressif

L'enracinement progressif de la chrétienté fit évolue les choses différemment. Ainsi le bas Moyen Age enterrera-t-il ses saints directement dans les églises érigées au cœur des villages ; et l'on inhumait les habitants au plus près des saints (ad sanctos), afin de leur ménager un accès au paradis plus aisé. Pour des raisons d'hygiène, l'Église reviendra toutefois sur cette pratique et déplacera l'espace funéraire dans l'aître, terrain qui jouxte l'église. L'Occident chrétien médiéval a ceci de remarquable que les vivants coexistent avec leurs morts. Le cimetière s'apparente alors à ce que nous appellerions aujourd'hui un "lieu de vie", où la communauté poursuit à loisir ses activités traditionnelles : foires, salons, marchés, spectacles, divertissements ; l'activité des vivants se déploie dans un espace funéraire socialement surqualifié. Cet espace et les modalités de son occupation vont se transformer en fonction de l'évolution de l'institution ecclésiale. Le caractère sacré du lieu funéraire définitivement établi à la  Renaissance, il sera sanctuarisé, clôturé physiquement et symboliquement protégé du regard des vivants et de leur commerce.

Concomitamment, apparaîtront les premières sépultures individualisées et les premières décorations funéraires, reléguant à jamais les fosses communes usuelles. Dans le courant du XVIIIe siècle, les cimetières déserteront à nouveau les centres d'habitation vers les périphéries. Les progrès de l'hygiénisme sous-tendent ce déplacement géographique, mais il faudrait également évoquer le vitalisme optimiste de l'époque et les progrès de la laïcité. En France, devenues terrain public communal par une loi de 1881, les sépultures sont, dès la Révolution, gérées par les autorités municipales laïques.

Un espace paysagé

Les premières considérations esthétiques vont faire leur apparition au XIXe siècle, dans le souci d'adoucir l'image de l'espace funéraire ; ce mouvement s'accompagne de l'essor du romantisme noir, volontiers sépulcral, et de son compagnonnage lyrique avec la mort. C'est de cette époque que l'on peut dater la naissance du cimetière comme espace architectural et paysager, ainsi que le cadastrage des concessions, destinées à la location ou à la vente. La végétation y apparaît de plus en plus luxuriante, pour apaiser le caractère dramatique des visites. Le XXe siècle poursuivra et amplifiera ce mouvement. Aussi la plupart des nouveaux cimetières sont-ils désormais construits à l'extérieur des villes, et font état de projets qui entrent de plain-pied dans les plans d'aménagement et de développement urbains. ... (Suite dans le Dictionnaire de la mort ; deux sous-sections : Encombrement ?  et Dématérialisation ?)

jeudi 29 avril 2010

Cercueil - Dictionnaire de la Mort

Dictionnaire de la Mort, (s/d) Philippe Di Folco - Éditions Larousse, collection In Extenso
Premiers paragraphes de la notice Cercueil - Marc Villemain

Dico_Mort_CV_01Les humains ont toujours eu pour souci de ménager au défunt une ultime demeure qui lui rendît sa dignité et qui aidât les vivants à conserver de lui un souvenir apaisé. Aussi le cercueil, ce coffre où avant d'être enseveli le mort repose, peut-il donner l'impression que son intégrité corporelle et son apparence physique sont préservées. Il en est certes tout autrement. Pour les proches, la dernière image du mort qu'ils garderont aura bien été celle d'un humain vêtu, allongé  comme dans un lit, yeux clos et mains jointes.

Une industrie

La fabrique de cercueils témoigne d'une économie très encadrée, pour des raisons qui tiennent autant à des normes sanitaires qu'à des exigences d'aménagement. Hors un certain nombre de cas particuliers, l'article R 2 213 du code général des collectivités territoriales impose que l'épaisseur du bois de cercueil soit de 22 millimètres, et que soit prévue une garniture étanche fabriquée dans un matériau biodégradable. Si la durée du transport du corps est inférieure à deux heures (à quatre heures dans le cas où il aurait reçu des soins de conservation), ou si une crémation est prévue, l'épaisseur du bois peut, après finition, n'être que de 18 millimètres. Par ailleurs, si le défunt était atteint d'une maladie contagieuse, la législation prévoit que le corps soit enveloppé d'un linceul imbibé d'une solution antiseptique. Signalons aussi, même si cela peut sembler aller de soi, qu'il n'est admis qu'un seul corps par cercueil ; des exceptions existent toutefois concernant les enfants mort-nés de la même mère, que l'on peut déposer ensemble dans un même cercueil, y compris avec leur mère, si celle-ci a également décédé. Enfin, la norme D 80-001 dispose que le cercueil doit pouvoir supporter un poids de 100 kilogrammes pour une longueur de 1,85 mètres, qu'il doit être étanche lors d'une inclinaison de trente degrés sur la tête ou de vingt degrés sur le côté, et qu'il doit rester manipulable après une chute de quarante-cinq centimètres de hauteur et après un séjour de onze jours dans une atmosphère comprenant 80 % d'humidité. ... (La suite dans le Dictionnaire de la mort ; sous-section : Écologie et somptuaires).

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Blues - Dictionnaire de la Mort

Dictionnaire de la Mort, (s/d) Philippe Di Folco - Éditions Larousse, collection In Extenso
Premiers paragraphes de la notice Blues - Marc Villemain

Dico_Mort_CV_01Peu de musiques charrient une représentation aussi évidente et spontanée que le blues : héritier direct des negro spirituals, le blues est la musique des pauvres et des laborieux, né sur les terres du sud des États-Unis à la fin XIXème siècle, dans le dénuement des champs de coton où les travailleurs et les esclaves d'origine africaine ressassaient en chantant les fardeaux de la vie quotidienne et les affres de la fatalité humaine. Le stéréotype n'est pas absolument faux, pas plus d'ailleurs que ne l'est celui qui tente de saisir d'un trait la structure et l'harmonie de cette musique : douze mesures, une cadence de trois accords, et une gamme pentatonique agrémentée de cette légendaire altération qui prendra le nom de blue note et qui donnera au blues, comme au jazz plus tard, leurs couleurs si particulières.

C'est pourtant à partir de cette tonalité spirituelle et sur cette base musicale que va se déployer l'une des musiques les plus universelles qui soient, et à laquelle aucun art musical n'est resté insensible, influençant Maurice Ravel, George Gershwin, Arthur Honegger, Erik Satie ou Dmitri Chostakovitch. D'aucuns s'accordent à considérer l'étymologie du mot comme une abréviation de la locution blue devil (les "démons bleus"), laquelle renvoie aux "idées noires." La figure du diable n'est ici jamais très loin. Une légende dit qu'il faut se résoudre à lui vendre son âme si l'on veut finir  par trouver la note bleue et parvenir à la jouer avec le feeling qui convient.

Concernant le mot "blues", on en trouve la plus ancienne référence chez le dramaturge George Coleman le Jeune, auteur, en 1798, de Blues devils, a farce in one act. C'est en 1912 que le vocable fait son apparition dans la musique noire américaine, avec la chanson Memphis Blues de William Christopher Handy, où le mot est ici utilisé dans son acception mélancolique. Entre désolation de la vie quotidienne, absence d'avenir et tourments de l'existence, la mort constitue un passage obligé pour le blues : on meurt parce que la vie est trop dure, parce que le temps passe trop vite, parce que le labeur n'offre pas même de quoi survivre, parce que l'alcool ou la drogue sont nos seuls et derniers compagnons, parce que l'amour ne répond pas à ses promesses. ...

lundi 26 avril 2010

Anthropophagie - Dictionnaire de la Mort

Dictionnaire de la Mort, (s/d) Philippe Di Folco - Éditions Larousse, collection In Extenso
Premiers paragraphe de la notice Anthropophagie - Marc Villemain

Dico_Mort_CV_01Communément définie comme la pratique consistant à manger de la chair humaine, le phénomène demeure sujet à caution, tant il est malaisé d'en apporter des preuves, sans parler des fantasmes qu'il suscite. Si son existence est admise (chez les Anciens Aborigènes, on a détecté des formes de nécrophagie) nombre d'interrogations subsistent quant à sa nature, rituelle ou alimentaire. Ce dont nous sommes sûrs, c'est que l'existence d'un régime alimentaire anthropovore, entendu comme pratique ordinaire, est exclue - ne serait-ce que par incompatibilité avec l'impératif de survie des groupes humains. Notons aussi que l'anthropophagie est à distinguer du cannibalisme, lequel a davantage à voir avec des pratiques rituelles ou des questionnements psychanalytiques.

Préhistoire

Si le tableau de Francisco Goya, Saturne dévorant un de ses enfants, témoigne avec génie des pouvoirs de l'anthropophagie sur nos imaginaires, les traces les plus tangibles remontent à la préhistoire. La découverte en 1970 de squelettes de six mille ans dans la baume Fontbregoua (Var, France), et les déclarations de Jean Courtin, du CNRS, nous éclairent : "les stries de dépeçage correspondent aux attaches musculaires et démontrent que la découpe de la viande a été opérée de façon à constituer des portions de cuisine." Courtin prend cependant soin de distinguer cet usage d'un cannibalisme alimentaire : "Ces gens du néolithique vivaient (...) dans un milieu riche en gibier, avec des troupeaux de moutons, de chèvres et de petits bœufs .(...) Il est probable que leur cannibalisme est venu de petits conflits, de vendettas épisodiques" (Pierre-Antoine Bernheim et Guy Stavidrès, Cannibales !, 1992). Nombre de recherches sur des ossements du paléolithique témoignent de dépeçage, certains rites funéraires induisaient un décharnement post mortem à certains égards comparable aux pratiques anthropophages. Mentionnons aussi la découverte en 1889 des restes de treize hommes à Krapina (Croatie), souvent considérée comme une des premières preuves de l'anthropophagie du Néandertalien. Ou encore les fouilles entreprises à Moula-Guercy, en Ardèche, qui mirent à jour six squelettes dans une fosse dédiée aux déchets alimentaires. L'action humaine intentionnelle ne semble ici pas contestable, confirmée par les stries de raclage de pierre, l'absence de morsure animale ou les marques de découpe systématique. Tous les continents font l'objet de découvertes analogues, à tel point que Bernheim et Stavridès ont pu conclure à l'existence de contrées où "le cannibalisme était une pratique relativement courante et socialement acceptable, voire valorisante."

Exploration

De manière plus ou moins avouée, nous préférons circonscrire ces pratiques aux seules sociétés traditionnelles, et nous en acceptons d'autant plus facilement l'idée que nous en déduisons la vertu de notre propre civilisation. Ainsi l'époque des explorations coloniales fut-elle friande de récits dont l'ambition, si elle témoignait d'un bel imaginaire exotique, n'en visait pas moins à conforter la supériorité raciale des occidentaux. Un tel prosélytisme n'induit pas que les témoignages fussent tous faux, même s'il est entendu que le trait était souvent grossi. C'est d'ailleurs avec une stupeur compréhensible que James Cook découvrit l'anthropophagie des Maoris, avec lesquels il avait noué des relations de confiance. Cook est accompagné du naturaliste Joseph Banks, futur président de la prestigieuse Royal Society. Rencontrant une famille affairée autour du repas, tous deux remarquent un panier rempli d'os. Intrigués, ils se voient répondre que ces os appartiennent au propriétaire d'une pirogue ennemie et, "pour mieux se faire comprendre, un indigène met son avant-bras à la bouche et fait mine de le mordre." C'est la première découverte de Cook : bien d'autres suivront, et de plus belles, corroborées par les déclarations horrifiées de son équipage. On ne compte plus les rapports d'expéditions faisant état d'agapes anthropophages, de Charles Wilkes aux îles Fidji ou du naturaliste James Siglo Jameson au Congo, accusé d'avoir financé un festin cannibale aux seules fins de vérifier par lui-même les sombres histoires qui circulaient. On retrouvera une ferveur comparable dans les temps plus récents de la colonisation, l'imagerie populaire contribuant derechef au succès de la propagande. Ainsi écoutera-t-on avec profit la chanson C'était une cannibale, interprétée par Jean Tranchant, célèbre chansonnier des années 1940. La noble cause qui consiste à apporter lumières et civilisation aux peuples inférieurs s'embarrasse rarement de scrupules.

Ethnologies

Reste que, une fois faite la part des choses entre fantasmes et forfanteries, la notion d'anthropophagie peut être entendue de façon plus problématique. Ainsi la médecine a toujours su quel intérêt elle pouvait tirer des organes humains. Et Bernheim et Stavridès de rappeler que "les apothicaires du Roi Soleil prescrivaient volontiers à leurs patients des raclures de crâne, un peu de cervelle et un verre d'urine. La médecine contemporaine peut maintenant contourner l'ingestion buccale, il suffit de greffer et transfuser." Le placenta, cuit ou réduit en poudres, est réputé fortifier les organes sexuels, faciliter l'accouchement, traiter l'épilepsie et certaines convulsions. William Ober, qui dirigea le département de pathologie d'un hôpital nord-vietnamien à la fin des années 1950, affirme avoir vu des infirmiers manger le placenta de jeunes mères - frits avec des oignons. L'on peut ajouter à cela les travaux de Michael Harner, repris par Marvin Harris à propos du cannibalisme aztèque, qui mirent en avant l'apport protéiniques de la chair humaine. ... (Suite dans le Dictionnaire de la Mort, deux sous-sections : Eucharistie, Actualité).

Animal - Dictionnaire de la Mort

 

Dictionnaire de la Mort, (s/d) Philippe Di Folco - Éditions Larousse, collection In Extenso
Premiers paragraphes de la notice Animal - Marc Villemain

Dico_Mort_CV_01L'homme ne descend pas du singe, comme on a longtemps, et de façon erronée, interprété Charles Darwin : il est singe lui-même, un grand singe. Il est en revanche possible d'affirmer que l'homme descend de l'animal - de tous les animaux. Ainsi Jean Rostand écrivait-il, sous la forme d'une boutade qui n'en avait que l'apparence, que "ce petit-fils de poisson, cet arrière-neveu de la limace, a droit à quelque orgueil de parvenu..." (La vie et ses problèmes, 1939). Plus élaboré que la limace toutefois, le chimpanzé est sans doute l'animal dont nous sommes le plus proches : ainsi partageons-nous avec lui un même ancêtre, et savons depuis le 8 septembre 2005, date de réalisation du séquençage complet de son génome, que nous avons en commun 99 % de notre ADN (acide désoxyribonucléique).

Par ailleurs, comme nous, les chimpanzés rient, pleurent, font état d'intentionnalité, ont une approche codée de la sexualité. Un grand nombre d'animaux se révèlent d'ailleurs aptes à l'apprentissage (notamment par imitation), à la représentation d'eux-mêmes, à la communication d'un désir, voire à une représentation spécifique de la mort. L'éthologue Dominique Lestel a montré que les codes culturels et les comportements en société ne constituent pas une rupture dont l'humain serait l'auteur, mais qu'ils émergent progressivement dans l'histoire du vivant. Dans les Origines de l'humanité, écrit avec Yves Coppens, il rappelle que "le propre de l'homme" est aussi celui des primates : bipédie, utilisation d'outils, partage de l'alimentation, conscience de soi, etc. Il ira plus loin encore dans les Origines animales de la culture, avançant que "la culture est un phénomène intrinsèque au vivant" et concluant à l'émergence d'un "authentique sujet dans l'animalité". Même si la notion "d'âme" obéit davantage à une perspective religieuse ou spiritualiste que scientifique, certains, à l'aune de découvertes récentes, ne s'interdisent plus de questionner l'âme de l'animal, et par voie de conséquence son hypothétique conscience de la mort.  L'on pourra à cet effet s'adosser à l'étymologie, le mot "âme" étant emprunté au latin animus, esprit, et anima, souffle de vie, principe vital.

L'étymologie, toutefois, ne nous renseigne guère que sur l'histoire d'un mot formé dans des circonstances particulières, et non sur les relations effectives entre la nature et/ou l'essence humaines et animales. Cette question de "l'âme" fut tranchée à sa manière par le philosophe Edmond Husserl : "Les hommes savant mourir, l'animal périt." Ce serait ici la véritable différence entre l'homme, conscient de sa mortalité et de sa finitude, et l'animal, apte seulement à éprouver la mort en lui. Cette distinction fondatrice, que recouvre la partition classique entre être de nature et être de culture, ou entre l'inné et l'acquis, autorise les humains à considérer l'animal, incapable de représentations symboliques et conceptuelles de la vie et de la mort, comme un être vivant qu'il peut dominer et donc tuer, pour se nourrir aussi bien que pour son plaisir. Ceci constitue une exception remarquable au commandement : "Tu ne tueras point." Toutefois, la mise à mort d'animaux est de plus en plus sujette à réticences et à polémiques. Il faut y voir un effet de la sensibilité croissante à la condition animale, qui peut s'expliquer à la fois par la brutalité des techniques industrielles d'abattage de masse, par le plaisir trouble que peuvent susciter des sports et des loisirs tels que la corrida ou la chasse, ou encore une certaine confusion morale contemporaine, qui peut conduire certains à s'émouvoir davantage de l'extinction d'une espèce animale par indifférence de l'homme (les bébés phoques) que de la mort d'un groupe humain, fût-il victime de génocide. D'aucuns arguent qu'il n'est pas rare d'observer un chien alangui sur la tombe de son maître : mais cela ne signifie nullement qu'il a une conscience de la mort. Le Pr Jean-Didier Vincent le rappelle : "Un chien a une intelligence de chien, c'est un animal de meute qui est détourné de son fonctionnement normal. Il va spontanément se poser en dominé. Quand ce rapport est inversé ou faussé, un chien peut devenir névrotique. Il peut perdre toute autonomie, former avec son maître un couple symbiotique, et alors, oui, il peut vouloir mourir quand son maître est mort." Un chien se fait écraser par une voiture le jour même de la mort de son maître ? Là encore, impossible d'en conclure à une intentionnalité suicidaire ; tout au plus peut-on parler de suicide passif : le maître ayant peu à peu pris la place du chef de meute, l'animal qui a perdu son repère d'appartenance peut se laisser mourir. ...