vendredi 27 mai 2011

Une critique de Nunzio Casalaspro

Le regard de Nunzio Casaspro, auteur d'un joli blog, Un caniche dans l'escalier, sur Le Pourceau, le Diable et la Putain.

"Je suis seul maintenant et tout laisse à penser qu'il en ira ainsi jusqu'à la fin. Laquelle ne saurait tarder, je le sens. Mais je ne m'en plains pas. D'ailleurs, quel motif aurais-je de me plaindre ? Pour peu enviable qu'il m'apparaisse, mon sort est-il des moins partagés ? Je dois bien l'avouer, les comparaisons dans ce domaine ont toujours tourné à ma confusion. Et j'en connais quelques-uns - et jusque chez les humains - qui s'accommoderaient fort de ma situation.

L'endroit que j'occupe suffit à mes besoins comme à la satisfaction de mes désirs. Je ne saurais dire si la longueur du local l'emporte sur la largeur, ou vice versa. Mais il me plaît d'imaginer que la largeur ne le cède en rien à la longueur. Je ne sais pourquoi, l'idée d'exercer ma liberté à l'intérieur d'un carré m'est d'un précieux  réconfort."

Stratégie pour deux jambons, Raymond Cousse

 

CouvPourceauFut-ce à cause de ce pourceau, dont la mention paraît en couverture, le premier livre auquel j’ai songé, en lisant le dernier opus de Marc Villemain, paru chez l’excellent éditeur Quidam, le voici : Stratégie pour deux jambons, de Raymond Cousse, cet écrivain atypique, aujourd’hui suicidé, il faut bien le dire et dans lequel, jadis, Samuel Beckett avait su reconnaître un talent, authentique. Talent qui engagea une amitié ; et quand on connaît un peu Beckett, ce n’était pas gagné… Mais le pourceau, seul, ne suffit pas à la comparaison. Il y a autre chose, il y a : il y a par exemple que le livre de Cousse est un monologue, comme celui de Villemain ; il y a que dans les deux cas il s’agit d’un être sur le point de mourir et qui, il semble, avance en confession, ou si on préfère tient son dernier discours, expulse ses dernières paroles. Le cochon de Cousse n’a plus que huit jours à vivre, avant l’abattage ; le vieil atrabilaire de Villemain, lui, s’étiole avec force discours, avant le tout prochain trépas. Il y a encore que dans les deux cas, nous avons affaire au comique le plus sûr, celui qui pince sans rire, celui que le style tient, impeccable, comme disent les critiques, celui qui, comme chez Ionesco ou chez Beckett, est voué à masquer la tragédie. Ici et là, en somme, on rit, on rit beaucoup même, mais il semble qu’il faudrait crier.

Cette tragédie, on peut en dire deux mots : c’est que les deux protagonistes – celui de Cousse et celui de Villemain – non seulement vont mourir, mais, je crois,  ils sont mis à mort. C’est évident pour ce jambon sur pattes qu’est le porc de Cousse ; ça l’est moins, certainement, pour  le diable de Villemain. Et pourtant la chose est là, peut-être, si on veut bien. Si le cochon coussien prétend avancer vers nous tel un philanthrope – sa mort, il la veut comme une offrande faite aux hommes, qui vont se délecter de ses maigres et ses gras – le protagoniste de Villemain affiche au contraire sa misanthropie, prétend en avoir fait un livre, une théorie.  Dans les deux cas, il semble d’abord que l’on accepte sa mort, qu’on lui trouve une destination pour l’un, un soulagement pour l’autre et comme une dernière tentative, réussie, pour expulser cette misère humaine qu’on a toute sa vie observée, conspuée, dont on a ri. Mais quoi qu’en dise ce misanthrope, il se pourrait au contraire que c’est lui qu’on expulse, (comme le cochon de Cousse, on s’en doute bien, sa mort, au fond, ne choisit pas). Cette présence que signifie notre misanthrope est devenue insupportable et cette infirmière, cette Géraldine Bouvier qui lui tient compagnie tout au long du livre, semble finalement ne rien faire quand on veut le débrancher, écourter sa vie, ou bien même de ce débranchement être la main.

Mais cette présence, quelle est-elle, qu’est-ce donc qu’on cherche à expulser ?

« Eh, pépé, on est plus au dix-neuvième… » tonne, lasse, notre Géraldine, à la page 89 de ce Pourceau qu'on vient de lire. Dix-neuvième siècle ou pas, ce qui semble se dessiner ici, se jouer dans ces pages impeccables, comme disent les critiques, c’est que notre monde contemporain, dont le « vieux schnock » ne cesse de dénoncer la vulgarité – tourisme, humanisme facile, mépris de la langue – n’ayant plus que faire de cette misanthropie nécessaire, indispensable, non pas parce qu’il s’agit de ne pas aimer les hommes, son prochain, mais parce que d’abord, ce prochain, on ne peut pas l’aimer tel qu’il est, tel qu’il se présente, avec toute cette vulgarité dont il est en plus, aujourd’hui, fier, qu’il revendique, qu’il assume, cette misanthropie, eh bien, notre monde s’en débarrasse. Tuer notre misanthrope, c’est donc avec lui expulser une bonne fois le vieux monde, celui qui songeait encore par exemple que la pensée, fût-elle la plus négative, la plus acerbe, devait se dire, ne pouvait que se dire dans cet usage ciselé de la langue.

Et donc nous voici, comme je le disais, devant une mise à mort. Et c’est à d’autres livres alors, que j’ai songé, en lisant Villemain.

Je ne sais pas si je tombe juste, il me le dira lui-même ou bien, il faudra que je le lui demande, mais j’ai bien sûr songé à Kafka, en lisant ce Pourceau. Le Kafka de la Lettre au père, mais davantage encore celui de La Métamorphose. Comment ne pas y songer, d’ailleurs, face à ce cloporte qui ouvre le récit, auquel notre misanthrope est confronté et qui est impuissant à se retourner, à retomber sur ses sales petites pattes. Chez Kafka, le protagoniste se transforme en insecte, répugnant, exécrable, qu’il faut absolument expulser ; chez Villemain, le vieux schnock le regarde en face, et c’est devant lui qu’il se retrouve à nouveau, dans les toutes dernières pages, « ce copain » dans lequel il semble se regarder comme dans un miroir, dans lequel donc il voit sa toute prochaine mort, tandis que le cloporte, pour le moment, semble y échapper.

Une des clés pour lire ce livre de Marc Villemain, finalement pourrait nous être donnée par le passage d’un autre récit. Celui de Goran Petrovic, qui écrit ceci, dans Lexique nomade : « Dans la Grèce antique, notamment à Athènes, existait la coutume de choisir une fois l’an deux hommes qui devaient prendre sur eux les péchés de tous et de les mettre cruellement à mort. Ces victimes expiatoires étaient appelées pharmakoi. Le fait étrange, c’est que ces pharmakoi riaient pendant qu’on les menait à la mort. (…) Je me dis que, dans notre civilisation contemporaine, c’est la littérature qui, « au nom de tous », a accepté de mourir. Je me dis aussi que ce rite sacrificiel doit s’accomplir avec force rire et humour. Cela afin de nous détourner de l’idée qu’il s’agit en fait de meurtre ou, mieux encore, de suicide collectif. Et c’est peut-être bien ce que nous avons de mieux à faire : rire, puisqu’il semble qu’il nous ayons là de quoi rire. »

Oui, il me semble qu’on trouve beaucoup de ce qui se dit dans notre Pourceau, dans les lignes qui précèdent : peut-être en effet notre vieux schnock est-il une forme de pharmakoi, qu’on expulse, dont il faut absolument se débarrasser. Et avec lui, c’est notre propre mort qu’on cherche à ne pas voir ; mais c’est aussi cette littérature qui ne peut se faire que dans le travail de la langue ; c’est encore cet amour de l’autre, qu’il faudrait rechercher et dont le chemin de la misanthropie, nécessaire, pourrait ne constituer qu’une première étape : retournée, dépassée, traversée, elle est bien ce véritable humanisme que Villemain, à travers son personnage, évoque plusieurs fois, tandis que notre époque se contente d’un humanisme béat, hypocrite, larmoyant, qui n’est que le masque de l’indifférence ou de la cruauté.

Et voici,  on s’en débarrasse donc, de notre atrabilaire ; les humanistes indifférents ou cruels, ceux qui croient « être du côté des belles âmes »  le jettent à la fosse, dans cet hôpital :

« Ah oui, parce qu’on est chez les humanistes, là, service public, parcours de santé, accompagnement vers la mort, malade au centre des soins et tout le toutim. Moyennant quoi, on m’isole dans un couloir où même la mort doit se boucher le nez, couvre-feu à dix-neuf heures, bouillie pour chat au dîner et voisine de chambre qui ferait passer Thérèse d’Avila pour un précurseur du cartésianisme. »

Pendant ce temps-là, nous, lecteurs, nous aurons ri ; mais ri de ce rire évoqué par Pétrovic, qui est le masque d’une impuissance devant le déferlement vulgaire du monde. Pendant ce temps-là, notre misanthrope rit encore, pendant qu'on le mène à la mort, tel le cochon de Cousse.

Mais j'y songe tout à coup, et je l'ajoute ici : expulsion, disais-je ; Bernanos ne disait-il pas quelque part à peu près ceci : Le diable, c'est celui qui ne reste pas jusqu'au bout....

Nunzio Casalaspro



vendredi 20 mai 2011

Joël Roussiez - Un paquebot magnifique

Il suffit de passer sur le site des éditions La rumeur libre pour entrevoir combien est grande leur ambition. Ambition littéraire, c'est entendu, mais pas seulement : s'y lit aussi une exigence, une volonté de prendre place dans tout ce qui pourrait contribuer à éclairer (pardonnez l'emphase) le destin de l'humanité, à tout le moins la situation des humains dans ce qu'elle a, au fond, de plus immémorial, peut-être de moins évolutif, en dépit de ce que la profusion d'images, d'informations et de jugements de valeur peut parfois laisser penser.

Joe_l_Roussiez___Un_paquebot_magnifiqueLire Joël Roussiez constitue peut-être la plus belle illustration qui soit d'une telle ambition. Le paquebot magnifique, son dernier livre, que l'on ne saurait ranger de manière trop hâtive dans tel registre trop précis, sauf à en escamoter l'amplitude, témoigne de façon grâcieuse et singulière d'une vertu dont on peut se dire qu'elle se raréfie, cette vertu qui permet d'observer les choses de près tout en les mettant à une distance qui en exhausse la poésie interne. Mise à distance d'autant plus lyrique, et touchante, que s'y conjuguent ce que l'on pourrait décrire comme une science de l'observation, en tout cas un goût et un talent assez peu communs pour la minutie, le détail, la fragilité. Celle des êtres, de leurs corps, de leurs pensées, de leurs enracinements physiologiques, intimes, de ce qui les cloisonne ou au contraire les pousse à sortir d'eux-mêmes, et cette fragilité dense, massive des choses, de cette matière même qui les constitue - humains, fleurs, oiseaux, poissons. L'écriture de Joël Roussiez, forme et style, est à la fois délicate, pudique, légère, nourrie sans doute à ce que l'on perçoit comme une sensibilité très profonde à l'extériorité, mais dotée d'un caractère parfois presque enjoué, malicieux aussi, où l'on pourra entendre, derrière la petite mélancolie qu'induit la mise à distance, un chant qui n'est pas dénué de vitalisme ; une écriture qui s'approche des choses sans jamais les briser.

Je ne peux qu'inviter à monter à bord de ce paquebot, moderne arche de Noé où vont vivre et dériver quelques humains comme nous autres, fascinés par le chant des sirènes, le mystère maritime et l'étendue du monde. Un très beau livre.

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dimanche 15 mai 2011

Une critique de Juan "Stalker" Asensio

Juan Asensio est un enfant terrible. Râleur, provocateur, délicieusement contestataire, on redoute autant sa méchanceté jubilatoire que l'on respecte, voire admire, son talent critique et pamphlétaire. Il semble que Le Pourceau, le Diable et la Putain soit passé au travers de ses orages ; pour preuve, ce très bel article, aussi bellement écrit que profondément intelligent.

Raoul_AL'histoire de la misanthropie, que l'on peut ironiquement mais fort logiquement définir comme un humanisme radical (1), est pour le moins ancienne puisqu'elle se confond avec celle du premier homme, Adam, lorsqu'il comprit mais un peu tard qu'il allait être chassé de son jardin miraculeux, à cause de la faute commise par la faillible, et labile, et elle-même au fond franchement misanthrope c'est certain pour avoir joué pareil coup à l'humanité tout entière, Ève.
Tout proche de la mort devenue, par une magie médicalisée, lente agonie de suintements et de décomposition, un vieil atrabilaire, Léandre d'Arleboist, moque notre contemporain qui conjugue « en lui sans schizophrénie apparente l'individualisme démocratique, l'efficacité capitalistique et la compassion œcuménique » (p. 68), évoque sans aucune nostalgie ses premiers émois sexuels, la confondante stupidité de son pourceau de rejeton fort heureusement suicidé, la touchante sollicitude de sa garce d'infirmière, Géraldine Bouvier, son expérience de l'enseignement et celui, en compagnie de ses parents, du camping en Espagne, ou plutôt, en « Bien Zoné Naturel Réaménagé » ou «BiZAR» (cf. p. 21).
Il y a d'abord une certaine crânerie, fort réjouissante, à moquer, sous couvert de sénescence avancée commodément désignée par les termes, désormais synonymes, de vieux con et de réactionnaire, les travers de notre époque elle-même à bout de souffle et qui hélas crèvera beaucoup moins rapidement, et avec moins d'aplomb que d'Arleboist. Il y a ensuite une tension d'écriture bien perceptible qui, dans la brièveté même de ce petit livre fort plaisant qui pourrait être lu comme la narration d'une journée de Des Esseintes devenu vieux et débarrassé de toutes ses breloques esthétisantes, condense utilement plusieurs volumes de Michel Houellebecq, le strabisme vers la science-fiction et la grosse caisse des facilités romanesques en moins.
Ainsi pouvons-nous goûter le style de Villemain, mélange, du moins dans ce livre, d'assassine décontraction (2), de verbe châtié, précis, fleuri (3) et de drôlerie qui à sa façon paraphe telle remarque fort juste de notre misanthrope, qui alarmera les prudes par ses sous-entendus prophylactiques : « Et après tout, il n'est plus tellement fréquent de pouvoir identifier une nation [l'Italie en l'occurrence] au seul usage qu'elle fait de sa langue, fût-il excentrique » (p. 30). Au moins sent-on dans ce livre réjouissant et plus profond qu'il n'y paraît une écriture qui nous permet d'identifier un auteur connaissant ses gammes et ne commettant point de couac, pressé d'en finir après nous avoir joué sa ritournelle aigre, se moquant de recevoir quelques pièces puisque, de toute façon, il nous répète qu'il se contrefiche de notre charitable attention.
Un peu trop pressé, d'ailleurs, d'en finir et c'est dans cette rapidité, cette fluidité, cette légèreté du style de Villemain que réside le danger qui guette ce type de texte.
Demeure ainsi une interrogation, légitimée dès le titre et auquel celui-ci ne répondra pas car, s'il est assez facile d'identifier deux des personnages de notre parodique trinité, le troisième, le diable, n'est pas aisément réductible à la figure du narrateur misanthrope. Certes, telle définition de sa complexion ne connaissant « ni l’enthousiasme ni la colère » (p. 70) qui écarte notre contempteur de la figure, encore noble, d'Alceste, pourrait nous faire croire qu'en ce vieillard perclus qui ne craint pas la camarde réside un démon de petite envergure, minable à vrai dire, lâche avant de crever quelques-unes de ses plus vieilles et solides rancunes. Certes encore, l'une des dernières scènes, qui rejoue à sa façon le célèbre dialogue entre un prêtre ridicule et notre si peu commode moribond, ajouterait, à notre portrait-robot établi... à la diable, une ressemblance supplémentaire.
Mais nous sommes loin, avec le texte de Villemain, des aperçus vertigineux de métaphysique, même inversée, qu'elle soit de Sade ou, beaucoup plus consistante à nos yeux que celle du Divin Marquis, de l'homme du sous-sol de Dostoïevski, le discours assez platement consensuel du prêtre étant chez Villemain moqué par de constants rappels à une humanité hélas faite de bruits et d'humeurs plutôt que d'aspirations vers l'Idéal que l'on sait, rejeté de toutes ses forces par notre diable de vieillard.
Mais peut-être ne faut-il pas demander au récit de Marc Villemain de nous donner autre chose qu'une illustration cruelle et banale, en creux, douce-amère plutôt que franchement dérangeante, un aperçu en somme, comme par un de ces soupiraux aurevilliens, d'un Enfer pathétiquement médiocre où le fils est un raté qui finit au bout d'une corde (4), la mère une harpie (et non plus la vierge des mystères du Moyen Âge combattant contre le démon) et le père un semi-cadavre détestant et se détestant cordialement, en misanthrope professionnel.
Peut-être ne faut-il voir dans Le pourceau, le diable et la putain qu'un conte drolatique et désenchanté qui ne désire pas, puisque notre époque ne veut que légèreté, plonger dans l'énorme chaudron de sorcières du génial Russe mais se contente, discrètement, méchamment, désespérément, en esquissant un sourire timide et acide qui est celui de l'auteur, de nous tendre un miroir cruel et d'entrebâiller la porte de chambre d'hôpital derrière laquelle nous nous trouverons peut-être un jour, redevenu petit enfant et débarrassé de la vieille peau trouée de l'exécrateur, attendant de dire à l'animal psychopompe et non au cloporte, «vas-y galope ! galope, galope !» (p. 95).

Juan Asensio

Notes
(1) «[...] le misanthropisme est, dans son principe et en ce qui le meut, la pensée la plus proche de l'essence et de l'existence humaines (p. 46), à condition de poser le fait que l'humanisme dans son acception la plus littérale [soit] la préservation, par tous les moyens possibles, autorisés ou pas, de notre liberté ontologique» (p. 47).
(2) Y compris, et c'est dommage, dans la relecture du manuscrit, cf. pp. 4, 33, 53 et 65.
(3) Pour preuve, cette défense de la littérature contre son enseignement même dans l'université : «Les lettres incarnent aux yeux des oisifs la discipline mère de toute félicité : ils s'imaginent que le déchiffrage linéaire d'une suite de phonèmes consiste en la lecture, et que tout commentaire retourne sans relâche au verbiage. Aux sciences imbécilement qualifiées d'exactes l'apanage de l'aridité, aux lettres les subjectivités mielleuses de la logorrhée : de quoi en précipiter plus d'un dans les bras d'une filière qui leur apparaît surtout comme un bon filon» (p. 60).
(4) C'est finalement peut-être dans ce personnage du fils, qui n'est pas sans raison surnommé par son père pourceau, que réside la plus claire figure du démoniaque enfermé en lui-même, et dont l'enfermement maximal sera représenté par le suicide.

Lire ici l'article dans son contexte original, sur Stalker, le blog de Juan Asensio.

Crédits photographies : Raoul A. Mosley

samedi 14 mai 2011

Une critique de Pierre-Vincent Guitard (Exigence Littérature)

Pierre-Vincent Guitard vient d'écrire sur Le Pourceau, le Diable et la Putain un article dont le moins que l'on puisse dire est qu'il me fait immensément plaisir. Bien sûr, il y a l'éloge. Mais, et cela compte aussi, il y a le plaisir de lire un critique qui s'engage et court le risque de disséquer ce qui se dissimule entre les lignes et derrière le livre.

On peut lire l'article dans son contexte originel sur le site e-litterature.net


CouvPourceauRoman du misanthropisme pourrait-on croire, c’est en tout cas ainsi qu’il se présente. Léandre le vieillard-narrateur serait aussi l’auteur d’un ouvrage intitulé : Le misanthropisme est un humanisme  ; en écho à Atopia, l’ouvrage de son compère Eric Bonnargent, Marc Villemain produit ici un livre dont le héros se veut à l’écart des hommes, et se définit comme tel. Mais ce qui est frappant dans ce livre, ce qui vous accompagne dans votre lecture, c’est la déchéance du corps, Léandre est un vieillard qui fait sous lui, loin, très loin du héros auquel on s’identifie ! et bien sûr tout près de ce qui nous menace tous. Comme Flaubert disait Mme Bovary, c’est moi Marc Villemain pourrait énoncer « Léandre c’est moi, c’est vous » en ce sens le misanthropisme de son héros, sa réaction à la déchéance, est évidemment symptomatique de la condition humaine. Le misanthrope en effet ne juge pas, il jauge ; il ne jouit pas de la déchéance de l’autre, il vérifie qu’elle est notre lieu commun.

L’intérêt du livre est sans doute là, dans cette jouissance de la déchéance, le fait qu’elle soit niée la rend bien sûr d’autant plus suspecte. Parce que le personnage principal du roman, plus que Léandre, le père, c’est celui qui est désigné comme le pourceau, le fils, un fils qui s’est attaché au père : Mais ma veine fut que le pourceau était affublé d’un caractère à ce point mélancolique qu’il devint doloriste jusqu’à s’attacher à moi avec sincérité et que le père ne cesse de dévaluer parce qu’il n’a pas su être misanthrope, mais a au contraire sombré dans la lâcheté, l’irrésolution, l’esprit de sérieux, la complaisance à soi-même.

Bien sûr, Marc Villemain semble désigner ici la jeunesse contemporaine, mais est-ce si certain ? Il faut toujours être attentif aux textes empreints d’humour, l’humour étant souvent une façon de se cacher. On notera au passage l’insistance avec laquelle reviennent les scènes initiatrices dont cette pseudo scène primitive curieusement vécue par le Père ce qui en dit assez sur le peu de considération que le fils a de lui-même.

Si Léandre semble bien être celui que le titre appelle le Diable, reste un troisième personnage, Géraldine Bouvier, celle qui est appelée la Putain. La putain c’est aussi celle qui a couché avec le père et l’on n’est pas étonné de lire après que le Pourceau s’est suicidé une phrase évoquant le nouveau mari dont on ne sait s’il est celui de Géraldine ou de la mère du petit comme si l’une et l’autre se confondaient. De la même manière c’est sous les traits de Géraldine que Léandre imagine sa mère priant ses voisins de tente d’organiser leur tournoi de pétanque un peu plus loin.

On a ainsi un roman qui paraît être un roman philosophique sur la misanthropie et qui se révèle être un vrai roman familial, dont Marthe Robert* disait qu’il fallait y rechercher l’origine du roman moderne. Mais alors que dans le roman familial le héros trouve un moyen de s’affranchir du père soit en se prétendant enfant trouvé, soit en se prétendant bâtard, le Pourceau est une sorte de héros négatif, un héros qui plutôt que de prendre la place du père se suicidera. Curieux dénouement qui verra mourir le père sans que le fils puisse profiter de sa disparition ! Les relations entre les trois personnages de ce roman Le Diable – le Père-, le Pourceau – le Fils -, et la Putain – la mère/infirmière - en font un roman tout à fait moderne où le fils n’ose plus s’assumer et où la culpabilité prend le pas sur l’action qu’elle soit idéaliste ou pragmatique. A rapprocher d’une génération d’après-guerre qui n’ose plus s’emparer de la culture, ce que Marc Villemain lui reproche assez, et d’une civilisation qui se sent coupable d’avoir pollué la terre-mère et n’ose plus entreprendre.

Au total un roman à l’écriture légère et humoristique qui détourne les codes habituels du genre reflétant ainsi une époque décadente où ce n’est plus le fils qui tue le père mais l’inverse !

Sans avoir l’air d’y toucher, Marc Villemain dans un style assez classique bouleverse le paysage romanesque.

Pierre-Vincent Guitard

* Marthe Robert, Roman des origines et origines du roman - Grasset, 1972

lundi 9 mai 2011

Alceste meurt : Eric Bonnargent présente Le Pourceau


Eric Bonnargent, mon compère du blog L'Anagnoste, présente Le Pourceau, le Diable et la Putain. En vertu d'un certain souci déontologique, il ne s'agit donc pas d'une critique au sens traditionnel du terme, mais d'une présentation du livre.
 
Freud__1922___Naked_Man_on_BedDans sa chambre d’hôpital, abandonné de tous, Léandre d’Arleboist, l’auteur du célèbre Le Misanthropisme est un humanisme se meurt. Immobilisé sur son lit, M. Léandre, comme l’appelle Géraldine Bouvier, son infirmière, contemple l’agonie d’un cloporte. Tout en méditant sur l’inutilité de toute résistance contre l’inéluctable, Léandre d’Arleboist se remémore sa vie, tout entière consacrée à la détestation du genre humain. Et comme misanthropie bien ordonnée commence par soi-même, il n’échappe pas à son propre courroux : « Il faut toutefois se bien faire comprendre, quitte à se répéter : le misanthrope conséquent ne connaît de détestation qu’envers lui-même. […] Et je ne parle pas ici de la pauvre haine de soi dont s’accablent tant de bonnes âmes socialistes ou libérales. Non, je parle d’une détestation radicale, celle qui nous accule à pleurer sans fin sur la monumentale erreur d’aiguillage qui, un jour, fit sortir du sol ce que l’on peine à désigner sans rire par le substantif : humain. »
 
Misanthrope, le moribond l’a toujours été, l’est encore et veut surtout le rester jusqu’à la fin. Sa haine du genre humain est telle que rien ni personne n’est épargné par sa colère : les autres en général (« l’autre est toujours un agresseur »), ses collègues universitaires (« ces benêts bêlants »), ses étudiants (« le passage de l’âge post-acnéique à celui de préprostaté constitue toujours une fâcheuse injure au bon goût »), les femmes, surtout celle de quarante ans, « affolées à l’idée de récupérer en cellulite ce qu’elles avaient depuis longtemps perdu en séduction », etc. Il s’emporte parfois au point de se livrer à de grotesques analyses « anthropo-morphologiques » concernant les Espagnols, les Italiens, les Portugais… M. Léandre oublie alors son langage soutenu, voire désuet pour sombrer dans la vulgarité. Lucide ou pathétique, il éructe, se calme, éructe de nouveau… Sur son lit de mort, le démoniaque vieillard n’éprouve plus aucune affection, ni pour son pourceau de fils, ni pour cette putain d’infirmière à l’insupportable gentillesse qu’il tente, par ses provocations et ses insultes, de faire craquer...
 
Le Pourceau, le diable et la putain est un roman extrêmement plaisant, tantôt  badin, tantôt grave, et le lecteur n'aura certainement qu'un regret : que l'agonie du misanthrope ne se soit pas quelque peu prolongée.
 
Eric Bonnargent


dimanche 8 mai 2011

Géraldine Bouvier : le retour (Jean-Pierre Longre)

Article de Jean-Pierre Longre, paru sur son blog.

 

CouvPourceauElle était là dans Et que morts s’ensuivent, elle revient ici, au chevet du narrateur, un octogénaire grabataire qui, à la merci de sa « vipère aux yeux de jade », ne semble se faire d’illusions ni sur cette infirmière « dotée d’un tempérament qui ferait passer l’incendiaire intransigeance de Néron pour une contrariété de mioche privé de chocolatine », ni sur son propre passé de misanthrope sarcastique et invétéré, ni sur le genre humain, ni sur « l’existence profondément débile de son pourceau de fils. »

On l’aura compris, Marc Villemain laisse s’épanouir, dans son nouveau livre, l’humour (noir à souhait) et la satire (cynique à volonté). Les pages sur le monde universitaire, par exemple, que « Monsieur Léandre » a visiblement bien connu, sont un bel échantillon de réalisme critique – et la verve acérée du vieillard (enfin, de l’auteur) n’épargne pas non plus la famille, les enfants, l’école, les femmes, les malades, la société en général, disons l’univers dans son ensemble…

Il n’est pas innocent que le livre s’ouvre et se ferme sur l’image du cloporte, qui elle-même (pré)figure celle de la mort ; et Géraldine Bouvier, silhouette attirante et obsédante à la fois, n’en finit pas d’allonger son ombre diabolique d’un bout à l’autre du récit.

 

vendredi 6 mai 2011

Une critique de Romain Verger

Alors que Le Pourceau, le Diable et la Putain arrive aujourd'hui même dans les librairies, l'écrivain Romain Verger s'en fait déjà l'écho sur son blog, Membrane.

Heureuse coïncidence, j'en profite pour vous signaler que L'Anagnoste se consacrera, toute la semaine prochaine, à l'oeuvre de Romain Verger.

Voici, donc, l'article qu'il a fait paraître, en intégralité.

 

CouvPourceauDans son dernier roman, Marc Villemain prête sa voix à Léandre, ancien professeur d’université, octogénaire et moribond. Nous suivons les derniers jours de ce « vieux con » alité dans un service gériatrique. L’imminence de sa fin le pousse à revisiter quelques épisodes de son existence, une introspection suscitée par le spectacle d’un cloporte qui, renversé sur le dos de sa table de chevet, se débat comme un beau diable pour se retourner et échapper à la mort. Le narrateur fera-t-il preuve d’autant de combativité que la bestiole ?  

Léandre ne fuit pas la mort, il y trouve même son compte. Mais avant de tirer sa révérence, il compte vivre ses derniers instants en incorrigible misanthrope qu’il n’a cessé d’être. Et en ce sens, il n’a rien à envier au répugnant arthropode. S’il est grabataire, son esprit est plus acéré et fielleux que jamais.  

Tout misanthrope qu’il soit (il est d’ailleurs l’auteur d’un essai intitulé Le misanthropisme est un humanisme), Léandre n’a rien de son lointain cousin Alceste. Il n’est pas de l’espèce des « résignés » mais de celle des « voluptueux ». Il ne fuit pas l’humanité parce qu’il l’exècrerait, il la recherche et s’y frotte pour se réjouir et se repaître jusqu’à son dernier souffle de la bêtise des hommes et en nourrir sa « détestation radicale » : « Carpe diem, carpe horam : cueille le jour, cueille l’heure : telle est bien l’injonction que s’adresse à lui-même le misanthrope austère et vertueux, qui s’en voudrait de laisser tomber une seule miette du pathétique festin des hommes ». Et ces dernières miettes, il les ramasse et les savoure dans l’enceinte même de cet hôpital, qu’il s’agisse des autres patients (« une vaste manufacture de prophylaxie de corps déféquant et urinant sur eux-mêmes, charriant une haleine de bouc après une bacchanale de charognards, geignant nuit et jour à s’en assécher les mirettes ») comme de Géraldine Bouvier, son infirmière attitrée, à la fois « chaperonne des moribonds et femelle en chef », « nounou » et surtout « jolie cruche », une gourde appétissante que le vieillard prend plaisir à reluquer. Mais c’est aussi pour lui l’occasion de retraverser son « odyssée personnelle », par le versant féminin que la présence de Géraldine ravive en lui quotidiennement. Expérience infantile de la scène primitive dans un hôtel madrilène, découverte de la sexualité auprès de Doucette, une vache charolaise, premiers émois en compagnie de Maria et de Sonia. Puis ce seront ses liaisons avec Béatrice, Marina (la « misanthrope de charme ») et la désastreuse paternité… Partant de sa propre expérience, en quelques jours et en une petite centaine de pages, Léandre se révèle être un féroce entomologiste de la société.  

Marc Villemain nous livre la pensée de cet odieux personnage d’une plume précise et cinglante qui mêle avec un raffinement dont il a le talent outrance, cruauté et crudité. Un pamphlet d’un humour vitriolé qui n’hésite pas à brocarder ce que d’aucuns estiment relever de territoires intouchables.

Romain Verger

 

dimanche 1 mai 2011

Signatures : demandez le programme !

CouvPourceau

 

Voici le calendrier afférent à la parution de mon roman Le Pourceau, le Diable et la Putain :

   - vendredi 6 mai : parution en librairie

   - samedi 7 mai : signature à la librairie Ducher, Verdun (Meuse), entre 15 et 17 heures,

  - jeudi 12 mai : signature à L'Ecume des Pages, Paris 6ème, à partir de 18 heures,

   - samedi 14 et dimanche 15 mai : 1er Salon du Livre de La Croix Valmer (Var),

   - samedi 14 mai : signature (et lecture par un comédien) à  Lire Entre Les Vignes, Sainte-Maxime (Var), à partir de 19 h 30,

   - samedi 21 mai : signature à la librairie Les Saisons, La Rochelle (Charente-Maritime), à partir de 17 heures,

  - dimanche 22 mai : signature à la librairie Le Chat qui Lit, Châtelaillon-Plage (Charente-Maritime), toute la matinée,

   - 1er et 2 août : Vagabondages littéraires à Lamalou-les-Bains (Languedoc-Roussillon)

 

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mercredi 16 mars 2011

Ce n'est pas parce que j'ai manqué de temps qu'il ne faut pas les lire


F
aute de temps, je n'ai pas eu le loisir de recenser avec autant de soin que souhaité quelques-unes de mes lectures récentes, dont se font d'ordinaire écho Le Magazine des Livres et L'Anagnoste. Je m'en voudrais toutefois de ne pas chercher à attirer l'oeil du lecteur sur les quelques ouvrages qui suivent.

Je commencerai par Confusion des peines, premier volet de la trilogie de Julien Blanc, que les éditions Finitude entreprennent donc de publier. Pour le coup, il faut savoir gré à Guy Darol d'avoir recensé ce livre, non sans justesse et grande sensibilité, dans la nouvelle livraison du Magazine des Livres ; il m'apprend, au passage, que Jean Paulhan Julien_Blanc___Confusion_des_peineslui-même avait encouragé cet écrivain, mort, épuisé, en 1951, à l'âge prématuré de 43 ans. Julien Blanc aura été malmené par une existence à laquelle il demeurait fondamentalement rebelle. C'est peu dire que la chance n'a pas été de son côté. Très vite orphelin, et conservant pour sa mère un amour infini, abandonné dans des orphelinats catholiques où il rencontrera la violence morale des cachots rédempteurs, les incessants abus de pouvoir des autorités ecclésiales ou judiciaires et les affres étouffées de la sexualité, baladé entre quelques rencontres de circonstances et une marraine trop bigote pour ne pas voir dans cette destinée autre chose que la volonté de Dieu, Julien Blanc va développer un caractère imprenable, indisciplinable, rétif à toute idée de réinsertion. Le remarquable, et il ne s'agit pas seulement d'une notation littéraire, est qu'on ne trouvera dans son récit, d'une simplicité troublante tant elle peut en devenir par moment poétique, aucune trace d'aucune plainte, pas la moindre doléance, pas le moindre apitoiement. Il a ce caractère des gens qui font, qui avancent, et qui persistent à lutter, dans le silence de leur conscience et sans aucun souci de démonstration. Le récit n'est pas sans quelque naïveté, mais que sont-elles au regard de la leçon d'abnégation qu'il nous donne - renvoyant à leur statut de divertissante gnognotte nombre d'édifiants récits, autofictionnels ou pas, dont notre époque est friande.

Le second livre que j'aimerais, fût-ce brièvement, évoquer, est le nouveau roman (mais s'agit-il d'un roman ?) de Jacques Josse, Cloués au port - aux éditions Quidam. L'histoire, comme souvent chez les grands auteurs, importe au fond assez peu. Il suffira de savoir qu'elle fait entendre la voix d'un "Capitaine" au long cours, ténébreux Jacques_Josse___Clou_s_au_portet taiseux solitaire que tourmentent les morts qu'il enterre et visite, voix qui résonne sans doute aujourd'hui encore au comptoir de Chez Pedro, dans cette petite cité bretonne. Le zinc en question est à proximité immédiate du cimetière : "Père, mère et frère réunis sous une même dalle de granit bleu. C'est tout ce qui perdure de son clan. Et c'est devant ce rectangle minuscule, ce quasi jardin japonais bien à l'abri sous l'if tricentenaire que tous les soirs il palabre, s'énerve, gesticule, offrant sa silhouette d'oiseau agité à ceux du bar." On prendra plaisir, entre les lignes, à distinguer quelque écho sans doute involontaire à la langue et aux univers de Lionel-Edouard Martin, dont on sait tout le bien que je pense. Jacques Josse donne ici un récit extrêmement attachant, adossé à une langue charnue dont sourd la complexion dense, mais fuyante, des humains ordinaires, et qui témoigne, bellement, de ce qui reste beau et fragile en eux, de ce qui y est à demeure, quoi qu'on en ait, cet intime breuvage de dignité et de petitesse, cet horizon de fardaud et d'espérance. C'est un regard, aussi, sans doute un peu désolé, et impuissant, porté sur ce qui disparaît sous les yeux de l'écrivain, lequel sans doute espère que tout cela ne restera pas sans trace ni mémoire : "Je leur dirai que le lien qui relie les hommes jadis vêtus de peaux de bêtes à ceux qui arborent désormais des costumes trois-pièces est tressé dans une seule et même corde. Apparemment, rien ne bouge. Le clapot des vagues n'a pas varié depuis la nuit des temps. Les aboiements des premiers chiens non plus. Je leur dirai que ceux qui sortent se soulager vite fait contre les pierres en profitent pour mêler leur mal-être au souffle rugueux du vent de mer et aux pluies salées, toniques venues de Glasgow, de Londres ou de Belfast. Sûr que, loquace et banal, j'ânonnerai des trucs usés. Après, j'accepterai, bien obligé, d'être comme eux : frappé de mutisme, attendant que le gravier crisse et que vous, les jeunes, futurs visiteurs, daignier ponctuellement vous déplacer en bord de fosse."

Serge_Doubrovsky___Un_homme_de_passageDans un genre bien différent, mais qui charrie aussi son lot d'émotions et de vérités intimes, je voudrais dire un mot ici de Serge Doubrosky, lequel, à 83 ans, publie donc Un homme de passage. Voilà un livre très singulier, duquel il est difficile de s'échapper, tant cette manière que l'auteur a de revenir sur et de remuer son existence, de chercher à en saisir le moindre instant, le moindre éclat, le moindre grain, ce lien presque épidermique qui le rattache et le noue aux charnières d'une vie qui prend fin, ce récit du désarroi devant le corps qui flanche et cette façon de crier son amertume à devoir quitter la vie, cette manière, donc, ne peut laisser indifférent. Etrangement, la difficulté immédiate à entrer dans les arcanes de ce récit imponctué laisse rapidement place à une logique presque naturelle : celle de l'affection. Le lecteur est acculé à se glisser dans ce texte désarmant, entraîné dans ces espaces laissés vierges où il pourra continuer d'entrevoir les hésitations, les langueurs, les désarrois de Doubrovsky. Je sais quel a été mon privilége, après qu'Isabelle Grell m'a invité à contribuer aux travaux du colloque Genèses d'autofictions, sujet qui m'est pourtant un peu étranger, la lecture, par Doubrovsky lui-même, des Paul_Morand___L_art_de_mourirultimes pages de son livre, et de sa vie, devenant dans sa voix une mélopée rauque, essouflée, et, il faut bien le dire, assez déchirante.

Mon oeil enfin avait été attiré par deux brefs ouvrages que publie L'Esprit du Temps.

Le premier est le texte d'une conférence que Paul Morand donna, en 1932, à l'occasion du centenaire du Romantisme, et intitulé L'art de mourir. C'est une belle idée que de republier ce texte évidemment assez atypique dans l'oeuve de Morand. D'autant qu'il y déploie, mine de rien, une pensée assez moderne, quoique parfois un peu anthologique. Cela étant, le propos est bien vif, et suggère finalement de retraverser l'histoire du suicide de manière assez plaisante, si tant est que ces deux choses ne soient pas incompatibles. Il faut se remettre dans les conditions de l'époque, qui commence à douter sérieusement de sa "certitude scientifique" et plus encore peut-être du "sens de l'au-delà." Un des intérêts de ce petit livre est de montrer combien nos interrogations sur ces questions sont permanentes, et combien nous ne varions guère dans nos conclusions. "Pris par la folie de vivre vite, est-ce que nous nous soucions" de la mort ?, s'interroge un Paul Morand désolé de constater que "l'art de mourir se perd comme l'art de vivre." Le texte, qui propose une sorte d'histoire de la mort par suicide, est sans doute un peu didactique, mais on n'oubliera pas qu'il s'agit d'une conférence. En tout cas, cela recèle de citations et de Napol_on_Bonaparte___Le_masque_proph_tebons mots, et cette réflexion très vivace se révèle tout à fait stimulante.

La même Collection propose également une lecture finalement assez édifiante, en tout cas bien curieuse : des écrits de jeunesse de Napoléon Bonaparte ; des écrits "littéraires", s'entend. Il faut bien dire que l'intérêt de la chose tient principalement et presque exclusivement à l'identité de son auteur, : sur un plan plus strictement littéraire, notre jugement fera preuve d'un peu plus de circonspection. En revanche, ces textes sont extrêmement intéressants pour peu qu'on prenne soin d'y chercher témoignage d'une certaine sensibilité, d'une certaine tournure d'esprit, d'un certain imaginaire romantique. Aussi est-il assez étrange, et souvent amusant, de lire sous la plume du futur empereur ces histoires assez mythologiques, très vertueuses, d'où jaillissent certains de ses fantasmes revendiqués, à l'instar de Hakem, ce personnage de "haute stature, d'une éloquence mâle et emportée." Bref, ces "nouvelles" ne sont certes pas d'un intérêt colossal, mais il est assez instructif de les connaître, et d'y avoir vérifié cette geste chevaleresque après laquelle le jeune Napoléon Bonaparte semblait courir. On lira aussi (surtout ?) la petite préface de Patrick Rambaud, fort bien documentée et tout à fait intéressante, et qui ne manque pas de s'interroger sur le statut réel de ces écrits, quand on sait que son auteur, "très fâché avec l'orthographe", les dictait à des courtisans dont on peut comprendre qu'ils craignaient peut-être son courroux.

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jeudi 10 mars 2011

Charlélie Couture à la Boule Noire

IMG_0124_2On ne dira jamais assez combien peuvent être singulières la place, l'esthétique, la vision de l'art de Charlélie Couture, mais aussi la qualité d'attachement qu'éprouve son public depuis plus de trente ans. Celui qui, à douze ans, eut la révélation de l'art total lors d'une exposition de peintres dadaïstes où l'emmena son père, se tient à cette ligne  depuis cette époque, puisant en lui un imaginaire littéraire, visuel et fantasmatique où l'on croise nombre de bestioles, animales ou humaines, assez étranges, et dans le monde qui l'environne les matériaux d'une inspiration qui semble pouvoir se renouveller sans cesse et au moindre événement qui, à d'autres, semblerait bien anodin. D'où le charme atypique de ses textes et de ses musiques, autant de collages, assez inimitables, de sa sensibilité urbaine, pop et poétique.

Et puis, tendresse et hasard biologique aidant, il faut dire que j'avais treize ans lorsque parut Poème Rock. L'album était doté d'une poésie, d'une originalité et d'une énergie qui en font, aujourd'hui encore, un des plus beaux disques qu'ait pu produire un artiste français ; sans compter que la France entière ou presque sifflota, et continue de siffloter, sur l'air de Comme un avion sans aile ("Y'en a une qui me revient", nous disait-il hier soir au moment de l'entonner ; "enfin, elle n'est jamais vraiment partie... C'est peut-être à cause d'elle, d'ailleurs, tout ça..."). Et, vraiment, le public de La Boule Noire ne lui en veut pas, massé dans cette salle dont on pourrait penser qu'elle est à la fois beaucoup trop exigüe pour un tel artiste et que, finalement, elle va comme un gant à ce curieux individu, désireux surtout de broder sur ces petites choses de l'existence qui laissent des traces que l'on pourrait croire infinitésimales mais qui constituent le décor, la scène et l'arrière-scène de nos angoisses, de nos doutes et de nos souvenirs.

Raison pour laquelle, sans doute, il ne se borne jamais à donner un concert pour y faire entendre seulement ses dernières chansons. C'est que Charlélie Couture est un conteur (impossible, par moments, d'ailleurs, de ne pas songer à Michel Jonasz, cette façon de raconter une histoire en plaquant sur un Fender quelques accords bluesy.) Or le conteur raconte la IMG_0100vie : non un moment, mais une trajectoire. Le concert s'ouvre donc sur une vieille chanson d'il y a vingt-cinq ans, Tu joues toujours, lourde, grasse, lente, qui inciterait presque à headbanger comme dans un concert de hard, manière de faire doucement monter la tension. Certainement pas une pépite dans la carrière de Charlelie, mais une façon rudement efficace de faire entrer le public dans un certain frisson. Dans un registre assez proche, Une certaine lenteur rebelle, plus sophistiquée, plus magnétique aussi, n'a aucun mal à distiller son parfum rock, mâtiné de ce regard volontiers sceptique. Il y a toujours, chez Couture, un vieux truc qui ramène au blues, au bluegrass, jusqu'au slide de guitare ; certains riffs, ceux de Encore, de Quelqu'un en moi, pourraient être d'un Bill Deraime, voire des comparses de ZZ Top. Pour ce qui est du nouvel album, Phosphorescence, La vie facile, l'hypnotique et luxuriant Phénix, constituent des moments très réussis ; cela vaut aussi pour Les ours blancs, mélopée un tout petit peu édifiante, gentiment écologique, mais objectivement très jolie et non dénuée de lyrisme ; ce n'est d'ailleurs pas la dernière où Couture s'implique.

Couture ne remonte pas le temps. L'histoire est mêlée : anciennes et nouvelles chansons s'enchevêtrent. Sans doute parce qu'aucune ne compte plus qu'une autre, que toutes ont leur place dans son cheminement, que toutes explorent ces mêmes sensations légèrement désabusées, indolentes, quotidiennes. Mais Couture ne serait pas Couture sans une certaine part de jeu, de facétie potache - expression, aussi, de cette dite indolence à laquelle j'ai toujours été sensible. Son pas de deux sur IMG_0093Keep On Movin (Esmeralda 2d) amène le public à chalouper joyeusement avec lui. Pour ne rien dire de ses mimiques,  de son humour et de son plaisir manifeste à chanter L'histoire du loup dans la bergerie, une de celles que je préfère. Ou, mais ai-je rêvé ?, cette courte citation de Lazy, de Deep Purple, sous les cordes de Karim Attouman (excellent, affûté, très à l'écoute).

Je ne sais pas si l'on peut parler de nostalgie à propos de Charlélie Couture. En partie, bien sûr, parce qu'il est aussi un poète des traces, comme il le rappelle en introduction de La ballade d'août 75, spontanément reprise par le public. Mais c'est une nostalgie qui n'a au fond pas grand chose de mélancolique. Seulement des moments que Couture découpe dans le grand continuum, et qu'il observe avec des sentiments mêlés, de tendresse, de gaieté ou d'émotion rétrospectives ; une distance amusée, souvent, mais dont on sent bien, tout de suite, combien elle peut être chargée de trouble et de pensées indécises.

On l'a rappelé, Charlélie, et maintes fois. "Vous n'êtes donc jamais rassasiés... !", lance-t-il après s'être par trois fois caché derrière le rideau. Manière pour lui de vérifier la fidélité de son public, et pour ce dernier de lui manifester sa reconnaissance pour cette très belle soirée (et pour, comme on dit, l'ensemble de son oeuvre.)

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