lundi 5 septembre 2016

Thérèse Delpech - L'appel de l'ombre

 

Thérèse Delpech - L'appel de l'ombre

Les bonnes raisons de l'irrationnel

Il est probable que L’appel de l’ombre, petit livre dense et très stimulant de Thérèse Delpech, fasse date. L’Ensauvagement (prix Femina de l’essai 2005), où la philosophe décortiquait notamment les rapports étroits entre nihilisme et menace terroriste, a couronné de manière assez magistrale une analyse au confluent de spécialités et de domaines très variés. Ce faisant, elle s’y interrogeait déjà sur « le vide spirituel qui mine nos sociétés, et sur les déséquilibres psychiques qui accompagnent ce phénomène. » 

L’appel de l’ombre en constitue une sorte de prolongement, mais il s’agit ici, contre toute attente peut-être, de montrer à quel point l’excès de raison, disons, donc, le rationalisme, porte en lui le danger « d’assécher la source des plus hautes activités humaines, parmi lesquelles se trouve l’art, et même de compromettre l’exercice de la raison. » D’aucuns crieront à la folie, quand les fanatismes religieux sont une des principales causes de violence dans le monde. Ceux-là auront le tort d’user de raccourcis, liant et résumant en un simple processus les sources obscures de la psyché et le déchaînement des passions collectives. Car telle est la doxa, qu’attisent bien sûr le chaos du monde et le joug de quelques tyrans, grands et moins grands, qui n’aiment rien davantage que de jouer avec le feu : l’irrationnel est néfaste à la paix des hommes. Or il ne s’agit pas tant ici de battre en brèche cette doxa que de la confronter à ses infirmités et de s’inquiéter du tropisme très humain à vouloir tout dominer. Aussi, si Thérèse Delpech prend d’emblée bien soin de dire qu’il ne saurait être question « d’humilier la raison, à un moment où une défense et illustration de celle-ci serait amplement justifiée », elle n’en insiste pas moins sur le péril d’une raison qui ignorerait sciemment les sources du psychisme et les ressources de l’irrationnel. Et renvoie pour cela aux histoires et aux mythes où la civilisation occidentale a fabriqué ses propres grands récits. Ce qui n’est pas rien, et la conduit à convoquer, les grands textes religieux bien sûr, mais tout autant l’Antiquité, la littérature (Shakespeare, Melville, les écrivains russes), enfin la psychanalyse, notamment Freud et Jung, qu’une certaine mode intellectuelle s’échine ouvertement à salir. On dira qu’il est dangereux de chercher à ressusciter ou à revigorer l’irrationnel : il faudra répondre que la raison court un danger parallèle à refuser elle-même de se saisir comme objet de pensée, étant entendu qu’elle ne peut irradier qu’à la condition de ne jamais abdiquer la méthode dont elle s’est elle-même dotée et de se défier de ce que Thérèse Delpech a par ailleurs identifié comme un « rétrécissement de conscience. » C’est à cette aune que son travail, qui établit « l’existence d’une folie constitutive de la raison raisonneuse » et s’inquiète des « monstres engendrés par l’arrogance de la raison », pourrait bien être salvateur pour la raison elle-même. 


Il faudra lire enfin L’appel de la raison comme une élégie combative autour de la disparition de « pans entiers de la culture classique. » Car derrière ce que Thérèse Delpech écrit, il y a quelque chose d’une poétique du monde, où saille une tendresse pour ce qui demeure humble et inexpliqué, rivée à cette conviction, plus humaniste au fond qu’il y paraît, que « la nature est aussi mystérieuse que l’esprit. » C’est pourquoi l’activité créatrice n’est peut-être jamais aussi fructueuse que lorsqu’elle accepte de déborder du champ de la raison et d’entrer dans les sources toujours obscures et vigoureuses de l’art. Les grandes expériences humaines ne peuvent s’expliquer par le seul exercice de la raison : voilà ce que Thérèse Delpech nous invite, non sans grâce, à ne pas oublier ; et si possible à transmettre.

Thérèse Delpech, L'appel de l'ombre - Puissance de l'irrationnel - Editions Grasset
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 27, novembre/décembre 2010

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mardi 9 août 2016

Denis Decourchelle, La Persistance du froid

 

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Images de notre passage

S'il est d’usage d’insister sur la langue et la tonalité jazzistiques des livres de Christian Gailly, que dire alors de l’écriture de Denis Decourchelle ? Car là où Gailly cabote (et excelle) entre bop et cool, l’écriture de Denis Decourchelle nous ferait plus volontiers pencher vers le free. Ce n’est pas là une simple remarque de type impressionniste, sans doute un peu facile, mais davantage une observation relative à ce que charrient la structure, la syntaxe, l’ambition même d’une certaine langue littéraire. Pas une phrase de La Persistance du froid qui ne s’applique à faire voler en éclat l’inclination instinctuelle du lecteur pour les plaisirs entendus de la linéarité : tout ici n’est que renversements, enroulements, démembrements poétiques, changements de postes d’observation. C’est un parti pris très ambitieux, mais qui ne serait que cela si nous n’en percevions que la mécanique ou la virtuosité ; or c’est l’exact contraire qui se produit, et si l’on se perd volontiers dans ces chorus inaccordables, dans cette manière que l’auteur a de nous faire tourner en rond ou revenir sur nos pas, de cette lecture nous sortons plus sensibles, émus d’avoir suivi pas à pas quelques trajectoires humaines qui pourront, c’est selon, sembler banales ou remarquables, et presque exténués d’y être parvenus. Il y a bien pourtant quelque chose de réfrigérant dans cette perfection scrutatrice qui pourrait être une des marques de Denis Decourchelle, et qu’expliquera peut-être sa pratique professionnelle de l’ethnologie. C’est en effet une des caractéristiques, et des qualités, de cette narration, d’être d’une précision rare, chaque image, chaque sensation, chaque intention faisant l’objet d’un travail narratif et stylistique adéquat, et le plus souvent magnifique. Quoi qu’il en soit de cette minutie presque maniaque, ce qui sourd de ce roman (si c’en est un), c’est cette dominante sensible, vaporeuse, musicale, qu’aucune technicité n’affecte à aucun moment, chaque situation étant douée d’une incarnation, d’une biographie, d’une réalité. À cette aune, La Persistance du froid est un vrai-faux documentaire sur la vie, magnifiée et tragique, onirique et prosaïque. Un cheminement dans la poétique de l’homme tout autant qu’une trouée sociologique et métaphysique, un instantané ultrasensible de destins particuliers aussi bien qu’une intrusion rêvée dans les interstices où chacun se sépare et se rejoint. Aussi doit-on se laisser entraîner, faire preuve d’autant d’empathie que l’auteur lui-même en a manifestée avec ses personnages, et d’une certaine manière résister à la tentation de chercher à exhumer un motif linéaire qui, par bien des aspects, serait le contraire même de la vie.

Denis Decourchelle, La Persistance du froid - Quidam Editeur
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 24, mai/juin 2010

 

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samedi 9 juillet 2016

D'un premier pas en littérature

 

Monsieur Lévy-side

 

Voici un texte, pour moi assez inattendu, de Jérôme Bonnemaison, qui a donc lu mon tout premier livre, Monsieur Lévy, paru chez Plon en 2003.

J'ai connu Jérôme Bonnemaison il y a (fort) longtemps - on dira, pour aller vite, dans une autre vie. J'étais en fin d'études, mais je postulais en même temps comme assistant du Groupe socialiste municipal de Toulouse, à l'époque dans l'opposition. Nous étions, je me souviens, une petite dizaine de candidats. Jérôme l'était au nom du courant dit de la gauche socialiste ; je l'étais, moi, au nom d'aucun courant revendiqué, mais avec le soutien de ceux que l'on appelait alors les "fabiusiens" - l'étiquette me collera assez longtemps, quoique je dise ou fasse.

Bref, les années ont passé (bien plus, d'ailleurs, que de simples années.) Jérôme Bonnemaison a eu la curiosité de me lire. Naturellement j'aimerais pouvoir discuter, préciser, contester, nuancer tout ce qu'il dit là, mais peu importe : ce qu'il écrit me replonge sans déplaisir dans une histoire pour moi bien ancienne...

On pourra aussi lire cet article directement sur son blog.

 

"D'un premier pas en littérature"

Par Jérôme Bonnemaison

Ce blog existe depuis cinq ans, et c'est la première fois que je vais parler d'un livre de quelqu'un que je connais personnellement. Ce n'est pas un ami, ni même un copain, c'est une vieille connaissance. Je l'aime bien en fait, mais c'est à peu près tout ce qui résume le lien. Sans doute est-il dans le même état d'esprit, et de toute façon c'est un homme bienveillant. 

Il se trouve que lorsque j'ai pris mon premier poste de travail, en 1997, si j'enlève mon service ville, c'était pour le remplacer, car il "montait à Paris". L’événement déclencheur de ce départ est raconté dans le livre, et sont évoqués des gens que j'ai croisés, un milieu où nous évoluions en parallèle.

Marc, au milieu des années 90, était d'une petite bande de jeunes politisés, qu'on appelait "les fabiusiens", alors qu'ils ne l'étaient pas forcément tous. Ils étaient un peu intellos, indéniablement intelligents, s'ennuyaient en province et semblaient confiants en leur destinée. Ils étaient plutôt sympathiques au demeurant, même si leurs manières de rastignac étaient frappantes. Mais il s'agissait de rastignaciens avec qui on avait pas envie d'être vraiment désagréable. Avec eux l'essentiel semblait en partage. Ses copains et lui animaient une revue, très bien fichue pour des gens de leur âge, et leurs talents se sont développés. L'un d'entre eux est devenu directeur de la communication de Monsieur Mélenchon en 2012. Ils ont fait de beaux mariages.

Je me souviens qu'ils avaient fait parrainer leur revue de jeunesse par toutes les sommités intellectuelles possibles, criant "hé on est là, on est là les mecs !". Moi ça m'avait fait sourire, mais pas plus que cela, ils étaient sympathiques, et sincères en plus. Et puis j'ai toujours respecté l'intelligence, ça pardonne énormément. Ils ne nuisaient jamais à quiconque. On pensait qu'ils étaient quand même un peu amateurs alors que nous nous imaginions comme des bolcheviks.

Depuis lors tout a changé, et même à plusieurs reprises. Je ne vois plus le monde de la même manière, à un point que je n'aurais pas imaginé, j'ai revisité tant d'aspects de la vie. Peut-être qu'il en est de même pour Marc. Je ne pense pas qu'il ait entassé autant de regrets et de remords que moi, cependant. J'ai une furieuse tendance depuis toujours à détester celui que j'ai été, quelques mois avant le temps présent. Alors le lointain que je fus...

Le démon de la lecture a du le saisir plus tôt qu'à mon tour. Ce fut tardif, pour moi, de retrouver ce fil laissé dans l'enfance.

Marc évoque les temps anciens dans son premier livre. Il profite de cette parution dans une maison de premier plan, Plon, pour solder le passé, comme s'il se disait : "on sait jamais, c'est peut-être une chance unique. Un one shot". Il avait beaucoup à dire. Y compris sur la mort de son père, qu'il évoque d'un passage poignant et pudique.

Les premiers livres peuvent revêtir un aspect quasi testamentaire, définitif. Ce n'est nullement paradoxal. On piétinait dans les starting blocks. La densité s'impose, on a du temps à rattraper.

Nous avons des choses en commun lui et moi, son lecteur ici. Par exemple avoir été mauvais puis bon élève, même si je n'ai pas comme lui stoppé mes études générales pour les reprendre ensuite, ce qui est courageux. Moi j'ai vécu dans la continuité malgré tout, et je pense que ma formation est beaucoup plus marquée par les institutions du savoir légitime, le passage par les deux ans de lettres sup par exemple.

À des moments son côté autodidacte, dont il ne semble tenir aucun des défauts habituels, a du lui compliquer la vie, et en d'autres occasions cela a pu être une force, pour oser.

En ce moment, la vie lui donne raison, ou plutôt la pièce tombe sans doute de son côté, mais il ne le doit qu'à ses efforts et son courage.

Nous avons en commun l'émancipation par la culture, la tentation militante défunte et la fascination pour le politique, et même le fait d'en avoir vécu matériellement, de la politique. Un peu, comme gens des coulisses, à ne pas confondre avec marionnettistes. Aucun des deux n'a véritablement connu l'exercice du pouvoir, nous n'en avons fait que nous en approcher et avons pu l'observer. Nous avons aussi connu les études de sciences politiques, lui à Toulouse moi à Bordeaux. Nous aimons la littérature. Lui sans doute plus que moi. Je dois lire plus large, peut-être. Je ne suis pas certain qu'il lise beaucoup d'économie et de science sociale.

Mais nous avons aussi de sacrées différences, en tout cas si je me réfère au Villemain de 2003 et si je n'oublie pas le Jérôme de la même époque. Je n'ai pas le même point de vue que lui sur des bouts du passé qu'il a évoqué dans le récit dont on va parler.

L'autre jour nous avons discuté par messagerie de l'écriture et puis un peu du passé, et il m'a envoyé son premier livre, Monsieur Levy. Je l'ai lu rapidement, non pas parce que c'est insipide, ça ne l'est pas, mais parce que ça résonnait évidemment en moi et ma curiosité était réelle.

Aujourd'hui Marc est un écrivain confirmé, il est éditeur, et les parutions des "Editions du Sonneur" dont il est dirigeant trouvent de plus en plus classiquement leur place sur les mises en valeur des libraires. Il a l'air heureux et tant mieux pour lui. Quand je l'ai connu, il était toujours habillé en noir, fumait énormément, semblait très nerveux, et pas en excellente santé. Il a trois ou quatre ans de plus que moi.

Un soir, alors que j'habitais à Paris, et que je ne manquais pas l'hilarante émission d'Ardisson, "Tout le monde en parle", je vois Marc sur ce plateau, le must pour faire connaître ses productions. En 2003, je crois. Il est invité à parler de son premier livre.

Il s'agit d'un ouvrage dont le sujet est Bernard-Henri Levy. Sur le coup je me dis "tiens il persiste dans sa méthode, BHL, carrément... ll y va pas avec le dos de la cuillère". Je me souviens de son air un peu surpris d'être là, un peu amusé, sceptique. Il est très sceptique Marc, je crois. C'est en lien avec sa bienveillance. Je crois qu'il a lu Montaigne tôt et il a du aimer.

En fait ce n'est pas un livre sur Bernard-Henri Levy. C'est un livre sur Marc Villemain, dont le fil conducteur est une admiration, que je ne partage pas. Mais lui, où en est-il aujourd'hui, 13 ans plus tard, avec cela ?

C'est un livre sur une vocation de jeunesse avivée par le modèle de Bernard-Henri Levy. Cette admiration le pousse à tenter sa chance, écrire, et fréquenter, au titre de son enquête, dont il ne tire d'ailleurs pas grand chose, les milieux littéraires. La crème, d'emblée, tant qu'à y être. Marc a continué, ainsi, à donner dans le rastignac. Ceci le conduit d'ailleurs à narrer des scènes de rencontre avec les uns et les autres, tout étonné d'être là, comme devant Ardisson. Il s'en sort avec l'humour, le sens de l'observation, mais il n'est pas loin de sombrer dans l'anecdote people St-Germain. Il est sur le fil.

C'est difficile de porter la critique à ce livre, un premier livre, écrit il ya déjà longtemps. Marc est sincère et chafouin. Il a peur aussi, sans doute, face aux légitimités, malgré son audace étonnante à frapper à toutes les portes renommées - audace que je n'ai jamais eue et que je n'aurai jamais.

Il use donc, tout au long du récit d'un subterfuge bien connu des rhéteurs : devancer la critique. Il note ses propres défauts.

Parmi ces défauts, celui de "faire littéraire". Pas toujours, toutefois. Parfois on oublie les mécanismes à l'oeuvre dans l'écriture, et l'écrivain Villemain s'affirme et émeut. Qu'est-ce qu'un écrivain sinon un scribe qui vous emporte avec lui, ne vous laisse pas derrière la vitre ? Il y a des chapitres où il y parvient. Mais c'est cependant un premier livre, et c'est travaillé, ça sent le trac de ne pas refléter les codes. Marc veut être littéraire. C'est joli, souvent. On remarque, par exemple, quand Marc a biffé un verbe pour écrire "besogner" à la place, parce que c'est plus littéraire. Donc ça nous oblige à être dans le méta littéraire. Marc aime Dashiel Hammet, le minimaliste, il le dit dans son livre et aussi dans son blog plus récemment. Cette appétence est compréhensible, on aime ce qu'on ne maitrise pas, quand on est quelqu"un de sain.

À cette époque, Marc considère que la littérature c'est le syle, et le sien est riche, flamboyant, dense de fulgurances poétiques. Mais je ne suis pas certain de partager cette conviction, selon laquelle "on ne donne que le style". Je ne suis pas péremptoire, mais il me semble que la littérature est belle quand elle touche une congruence, entre la forme et le fond.

J'allais dire que Marc avait inclu des pièces de sa correspondance dans le livre, et qu'elle était frappée du même syndrome du "faire littéraire". Ce geste interrompu de ma part témoigne en réalité de l'efficacité de l'auteur, puisqu'en toute fin du livre, il avoue avoir inventé des amis imaginaires , témoins de l'avancée de son projet. Si je comprends bien, c'est un miroir amical qu'il a lui même inventé, afin de s'auto juger. On y croit, mais je me suis dit quand même "que ces gens s'appliquent un peu trop dans leurs lettres".

Marc était précoce. Jeune, à la fin des années 80, il écrit des lettres subtiles, étonnamment cultivées pour son âge, à BHL pour lui dire son admiration, sa "fidélité", tout en se révélant lucide sur les défauts de son héros. Pour lui BHL a été un passeur. Vers l'histoire des idées. Et c'est vrai que c'est l'aspect sans doute le plus sympathique du personnage. Moi aussi j'ai vu, jeune, ses émissions sur les "aventures de la liberté". BHL n'a pas été inutile en parlant de Sartre.au grand public, avec passion.

Mais désolé, Marc, je ne peux pas te dire que je partage ta passion pour BHL. Je l'ai peu lu, déjà. Je me souviens du livre enquête sur l'assassinat de Daniel Pearl, que j'ai bien aimé, mais qui est bâclé dans sa forme. Je me souviens d'un livre où BHL s'essaie à faire du Tocqueville contemporain, en nous relatant son voyage aux Etats-Unis. J'avais trouvé cela d'un superficiel consommé, et j'avais été frappé de l'incapacité de l'auteur à s'engager au delà des mondanités. Un peu comme si un auteur américain parlait de la France à partir d'un entretien avec Christine Ockrent.

Le souci, c'est que je suis beaucoup plus radical que Marc, je l'étais en tout cas, et je pense que c'est toujours le cas. Pour moi, le phénomène des "nouveaux philosophes" est un des aspects de la réaction gigantesque du capital à la fin des trente glorieuses. Et je suis irrité, oui, irrité, de voir un BHL, comme un Onfray d'ailleurs - je crois qu'ils ont parfois le même éditeur - arborer le titre de philosophe. Ce sont des disserteurs, des rhéteurs, des éditorialistes, mais pas des philosophes. Si l'on croit que la philosophie consiste à créer des concepts, et non à phraser. Ces gens ont donc nui à la philosophie. Et ça ne me plait pas.

En outre, Marc écrit à plusieurs reprises, et je me souviens l'avoir entendu à "Tout le monde en parle", que BHL a des fêlures. Je veux bien moi aussi concéder la complexité du personnage, ses paradoxes, et comprendre que ça puisse interroger. Ce bourgeois social libéral puant est aussi un des soutiens les plus actifs des kurdes socialistes révolutionnaires. C'est à n'y rien comprendre, parfois, avec lui.

Mais en même temps, Marc, tu conviendras que des fêlures et des paradoxes, mon concierge en a aussi. Toutefois tu as choisi BHL comme premier sujet. Pas seulement, j'en suis sûr, par désir de l'intégrer ce milieu intellectuel parisien, en allant voir ceux qui ont les clés. Mais par fantasme sincère. C'est Malraux qui te fait rêver, et tu es allé en Bosnie, ce que je n'aurais pas accompli. Il y faut du fantasme. Comme certains ont vu Mendès en rocard, tu l'as identifié ton BHL à André. C'est plutôt attendrissant.

Je suis différent de Marc. Il raconte sa rupture avec les socialistes. Lui qui se méfie, avec d'excellents arguments auxquels je souscris, de la morale, il quitte la politique pour des raisons morales. Je n'aurais pas du tout proposé la même version, pour ma part, pour ce qui concerne mon éloignement du politique. Que les hommes, dans des groupes, soient ingrats et volages, ça ne m'a jamais surpris, depuis les déceptions adolescentes.

Moi, je pense plutôt que mes déceptions viennent de mes croyances abusives, de mon aveuglement plus ou moins volontaire. De l'orgueil et de la trouille du vide. Il est succulent de noter, et Marc doit aujourd'hui en sourire, qu'il rompt avec le PS parce que beaucoup ne sont pas réglos avec DSK au moment de l'affaire Mery... Aujourd'hui oubliée. On a découvert depuis d'autres motifs d'être infidèle à DSK. Le souci, pour bien suivre Marc en ces passages, c'est que je n'ai jamais considéré que DSK a été un grand homme politique. On l'a dit génie de l'économie, et Marc y croyait. Je n'y ai jamais cru. Pour moi ce Monsieur a profité passivement d'un sursaut de croissance créé par des grappes d'innovations, c'est tout. Il s'est soumis, au bout d'une semaine de ministère, à l'ordo libéralisme allemand en signant le pacte de stabilité. Un non sens. Donc camarade Marc, je ne peux pas trop te suivre quand tu causes de cette période. Mes démissions sont politiques. Evidemment elles sont éthiques aussi, car le choix d'une politique a inévitablement une dimension éthique. Le nihilisme est le nihilisme et quand on le fuit, c'est en bloc.

Voila. J'ai un peu agi comme Marc avec BHL, j'ai surtout parlé de moi au lieu de causer de "Monsieur Levy" de Marc Villemain. Un livre qui fut un livre d'écrivain débutant. Mais un livre qui ne vous exclut pas, et donne envie de continuer la conversation avec un garçon très intélligent, parfois désarmant de sincérité et de doute. Quelqu'un d'intègre qui sans aucune espèce de doute, trouve un sens à sa vie dans les mots. Les siens et ceux des autres. Je vais lire d'autres oeuvres de Marc.

Jérôme Bonnemaison

vendredi 1 juillet 2016

Souvenirs d'été sur Addict Culture

 

Sans titre

Le site Addict Culture m'a aimablement proposé de rapporter un petit souvenir estival.
Drôle de question, comme je m'en explique dans ce texte très bref...
Pour y accéder, cliquez sur la bannière ci-dessus.

 

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jeudi 16 juin 2016

Jean-Luc Barré - Dominique Roux, le provocateur

 

Jean-Luc Barré - Dominique de Roux

Le 29 mars 1977, Dominique de Roux s’éteignait dans une ambulance, victime d’un mal qui avait déjà emporté deux de ses jeunes frères, la maladie « de Marfan ». De Roux mourait, donc, à quarante et un ans, laissant sur le flanc sa génération, et inachevée une histoire littéraire, éditoriale et politique comme seule la France semble parfois capable de les susciter – et comme on n’en a plus guère vue depuis. Trente ans plus tard, un historien, qui est aussi écrivain, se lance dans la folle entreprise consistant à mettre en biographie l’existence de celui qui, parlant de lui-même, disait qu’il « ne faut pas avoir peur d’être un homme perdu de réputation », et vient exhumer, dans une somme magistrale, l’un des êtres les plus lyriques et les plus subversifs de la littérature française du vingtième siècle.

Qui, pourtant, se souvient encore de Dominique de Roux ? La jeune génération – en partie la mienne – a oublié combien il fut au cœur des affaires de son temps : c’est toute l’aventure humaine, bien plus encore que l’odyssée du monde, qui trouvait chez lui un réceptacle immédiat, réactif, à ses angoisses ; oublié aussi ce que la littérature doit au fondateur des Cahiers puis des Éditions de l’Herne, et à l’inlassable défenseur des grands réprouvés – à commencer par Céline, qui non seulement lui fut un choc, à une époque où la seule évocation publique de l’écrivain était peu ou prou interdite, mais qui ne fut pas pour rien dans sa venue à l’écriture ; oublié, encore, que Pound, Gombrowicz, Borges, Jouve et quelques autres, ne nous sont connus que parce qu’il l’aura voulu. D’une certaine manière, l’époque convenait parfaitement au tempérament de Dominique de Roux, pour lequel il n’était « d’écriture que d’agonie », et qui assignait à l’écrivain véritable de « jeter par-dessus bord les totems et les tabous de la tribu ». Mais d’une certaine manière seulement. Car peu d’écrivains ont semblé à ce point à l’étroit dans leur temps, et désespérés de devoir en être : « Un goéland sans pattes qui ne sait où se poser », écrira-t-il dans La Jeune Fille au ballon rouge. Aussi redoubla-t-il d’ardeur à ferrailler contre son monde, dans une geste que l’on peine à concevoir aujourd’hui tant elle semble transportée, outrancière, hénaurme.

Cela étant, tout devait l’y conduire : on ne naît pas impunément en 1935 dans une famille où l’aristocratie n’est pas seulement vécue comme un privilège légitime mais comme la seule voie possible à une existence qui méritât son titre, une famille où le grand-père, Marie de Roux, était l’avocat et l’ami de Charles Maurras, et où la mère, « l’abbesse », incarna sans doute l’idéal le plus cher au cœur du pétainisme. Or toute la vie de Dominique de Roux se passera à chérir cette généalogie autant qu’à s’en distinguer. Quelque chose en lui d’irrémédiablement altier et fêlé s’est sans doute fabriqué dans ces jeunes années vécues à l’ombre de ses contemporains immédiats et des grandes bâtisses saintongeaises que le soleil, les foins et les escapades en culotte courte viennent embraser. C’est donc dans cet « état d’inaction, d’attente et de disponibilité confinant au défi », tel que le décrit Jean-Luc Barré,  que de Roux passera sa jeunesse ; et le contraste avec l’activisme au bas mot forcené dont il fera preuve plus tard n’est saisissant que si l’on se contente de voir dans cette attente de jeunesse une indifférence au monde – attente qui, comme Malraux, comme Cocteau et d’autres, le conduira à échouer au baccalauréat. Car c’est tout le contraire : le temps de l’indolence apparente constitue le temps de latence nécessaire afin que s’installe une fois pour toute l’attitude devant la vie qui sied le mieux et le plus évidemment à un caractère, le temps où couvent les grandes colères. Ce qu’il y avait d’incontrôlable, de rebelle, d’ontologiquement rétif chez le jeune Dominique ne s’altérera d’ailleurs jamais – et tant pis pour les excès, les outrances, les amitiés discutables, les positions intenables, les haut-le-cœur du petit ou du grand monde. Jean-Luc Moreau a pourtant raison d’insister, dans sa préface à la réédition de L’Ouverture de la chasse, sur le fait qu’on ne saurait sans injustice réduire son talent à sa seule verve pamphlétaire, fût-elle exceptionnelle* : de Roux, c’est une tension irrésolue vers la littérature, insoluble dans aucune chimie du temps. Ses aventures dans le monde, souvent clandestines, toujours rocambolesques, en Angola aux côtés de Jonas Savimbi, en Guinée-Bissau, au Mozambique, dans le Portugal des Œillets, n’auront jamais été mus que par un insatiable désir littéraire. Tous ces exils extérieurs, aux confins des franges de la bouillante Afrique ou dans les dissidences de l’Est, tous mus officiellement par une passion révolutionnaire et internationaliste d’inspiration gaulliste – une étrangeté de plus dans sa trajectoire, lui pour qui De Gaulle incarna d’abord, en Algérie, la figure du traître – ne le mettront jamais dans un état très différent de ses exils intérieurs, lesquels demeurent son état normal. Pour lui, il ne s’agit jamais, ici ou là-bas, que de se mettre « à la disposition d’une façon de voir, d’écouter, d’écrire » : l’Afrique sera tout autant le « lieu de l’action » que l’occasion d’étirer plus encore le « temps intérieur ».

Dominique de Roux - Il faut partir

La densité de ce temps intérieur, conjuguée à une conscience obsédante de la mort, va forger une des œuvres littéraires parmi les plus singulières et les plus inclassables. Il n’est d’ailleurs peut-être pas absolument fortuit que cette biographie paraisse alors que la littérature française contemporaine, certes vivante, n’en semble pas moins traverser une sorte de trou d’air. Car coexiste chez de Roux tout ce qui semble nous avoir déserté : le lyrisme, la passion, l’excès, la rage, la revendication des contraires, le goût des paradoxes, la conscience fébrile de la vacuité des choses, le monde vaste et bruyant, la solitude inébranlable, l’amour des libertés. Rien chez lui ne peut supporter la classification, tout n’est qu’écheveaux indiscernables, entrelacements insolites, métaphores inactuelles. « Entier jusqu’à l’intransigeance et mobile jusqu’à l’ambiguïté », Dominique de Roux circulera librement entre un pompidolisme dont le chef éponyme « sait comment on encule une mouche, comment le 15 août présente ses respects à la Vierge Marie » et les « minets guévaristes des barricades sorbonnardes » qui aboutiront « passé la trentaine, aux échines des marchands », et se heurtera de plein fouet à une société française qui aura fait de l’idéal petit-bourgeois le parangon de la vertu autant que le modèle de son développement économique et social. Et, comme Jean-Luc Barré y insiste, c’est parce qu’il est « l’esprit à la fois le plus engagé et le moins systématique qui soit » qu’aucun différend politique ou idéologique ne sera jamais suffisant à ses yeux pour guider ses choix et ses relations. Aussi nouera-t-il d’invraisemblables amitiés, où se retrouveront sans paradoxe apparent Jean-Edern Hallier, Robert Vallery-Radot (maurassien de haut vol et soutien passionné du fascisme italien, il fut l’un des premiers, au début des années vingt, à remarquer le génie de Georges Bernanos, et entrera finalement dans les ordres après la guerre), Lucette Destouches, la femme de Céline, André Glucksmann, Raymond Abellio ou le sartrien François George, pour  ne glaner ici que quelques noms qui nous viennent immédiatement à l’esprit. Car au final, tout n’est jamais que littérature. « D’abord l’amitié, ensuite la liberté d’écrire ce que l’on pense », écrit-il dans une de ses innombrables lettres au fidèle Georges Londeix : « la reconquête de la parole », pour reprendre la juste expression de Jean-Luc Barré, sera toujours le combat transcendant. 

Je confesse n’avoir découvert Dominique de Roux que récemment, par ses lettres d’exil, magnifiques, publiées dans La Règle du Jeu**. Tout de Roux y est : c’est la même matière vivante, le même mélange euphorique d’amour, de désespérance, d’orgueil et de harassement que l’on retrouve dans ses œuvres. Peut-être fût-ce d’ailleurs une bonne manière d’y entrer. Car c’est là le de Roux qui a fini de faire le tour des choses, libéré dans son pressentiment paroxystique de la fin, le de Roux qui, si jeune encore, a tellement vécu que s’annonce déjà le temps des bilans, des épures finales, de l’affaissement des digues. Les polémiques s’éloignent, s’éteignent, se périment ; ne subsistent qu’une torrentielle ouverture à la vie, la disponibilité inlassable de cet homme qui ne souffrit jamais aucune mollesse et n’eut de cesse de faire de son existence une lutte acharnée pour sa liberté. « Suis-je si double que cela ou est-ce que je suis épris d’espace, d’une vie qui fasse nappe, de la vie tout simplement avec ses étincelles et ses aspérités quand tout nous est empêché sans cesse ? Je ne suis ambigu et obscur que pour ceux qui ne comprennent pas et qui me veulent collé à leurs problèmes », écrit-il à Christiane Mallet, à quelques semaines de la mort ; il lui dit aussi « rêver d’un monde sans heures, tournant le dos à toute l’énergie abjecte que l’on consacre à l’utilité », et ce mot résonne comme un leitmotiv, chez lui que le monde pourtant impliqua tant, qu’on affubla de tous les maux, qu’on regarda comme un maoïste de droite, un nostalgique de l’ordre colonial, un indécrottable royaliste, un maurrassien mal défroqué, et que l’on alla jusqu’à soupçonner d’être le chef de file d’un nouveau fascisme international – l’idée fait rétrospectivement sourire, mais, à la décharge de ses adversaires d’alors, son plaisir à cultiver la provocation fut tel, pour ne rien dire de ses positions et de ses amitiés, que le plus averti des observateurs pouvait légitimement, dans le feu de l’action, s’y laisser prendre. De Roux n’était qu’un passionné de la liberté, épris d’une sorte d’ordre et contempteur de toutes les censures, et c’était une passion inclassable, mortifère autant que vitale, intime autant que subversive. Écrire, c’est-à-dire « apprendre à vivre quotidiennement la tragédie profonde de sa propre disparition » aura été la seule aventure d’importance. Sur son écriture venaient se coller les miasmes du monde, ce monde trop vaste à l’écrivain du temps intérieur, trop exigu à l’esprit qu’empoigne la grande aventure, celle de l’humain, l’humain petit, pathétique et plein d’espoir. Définitivement, les cosmologies de de Roux étaient incompatibles avec les aspirations de la société raisonnable, lui que traversaient tant de fulgurances, ces ultimes miettes du festin adolescent qui se déposent du temps qu’on souffre de tout et qu’on ne s’apaise de rien. 

Si une biographie se donne pour objet de saisir un être dans le plus grand éventail de ses possibilités, de le serrer jusqu’en lui-même, alors celle de Jean-Luc Barré figure parmi les plus abouties. La masse de documents exhumés, ces centaines de lettres inouïes où de Roux invective, se désole, milite, espère, aime et déteste, ce souffle sans fard ni bornes que l’on se prend à rêver d’entendre de nouveau dans la littérature contemporaine, donnaient autant de matière au biographe qu’elle en compliquait la tâche : voilà un défi relevé avec élégance et finesse ; et ressuscité celui qui, finalement, aura peut-être été le dernier des grands romantiques de notre temps.

* Dominique de Roux, L’ouverture de la chasse, Éditions du Rocher.  
Livre paru pour la première fois aux Éditions de l’Age d’Homme en 1968.

** La Règle du Jeu, n° 27, 15ème année, janvier 2005, Grasset.

Article paru dans la Newsletter des Livres n° 57 – Fondation Jean-Jaurès – Juillet 2005

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mercredi 25 mai 2016

Icare au labyrinthe : le road trip de Lionel-Edouard Martin


Icare FB

© Frédéric Stucin

 

On sait, ici, tout le bien que je pense de Lionel-Edouard Martin, et l'admiration que j'ai pour son oeuvre - bien avant, donc, d'avoir le privilège d'en être l'un des éditeurs. Depuis une petite dizaine d'années (depuis, je crois, Deuil à Chailly), je n'ai de cesse de clamer ici ou là que cette oeuvre n'a rien à envier à celle de ceux que l'on reconnaît d'ordinaire comme nos plus grands prosateurs - quant à ce qui est de sa poésie, même s'il a pu m'arriver de la commenter, je laisse à des connaisseurs plus chevronnés le soin de l'évoquer.

C'est au romancier que je me suis donc surtout et toujours intéressé. Ce fut, d'abord, affaire d'écriture : j'avais découvert en le lisant quelque chose où j'entendais les grandes leçons de la littérature "classique", mais dans une forme et des modalités spécialement charnues, carnées, préhensibles pour ainsi dire, et qui me laissait entrevoir aussi une très enviable liberté de mouvement, de ton, de registre - quelque chose comme une autonomie propre ; enfin, j'admirais cette manière si sensible qu'il avait (qu'il a) d'évoquer ce que nous appelions naguère les "provinces françaises" sans jamais, au grand jamais, titiller la tentation régionaliste, et en parvenant même, gageure parmi les gageures, à tutoyer une sorte d'universel de la sensation et du sentiment. Mieux qu'un grand romancier, donc : un grand écrivain.

Icare au labyrinthe, qui paraît donc aux Éditions du Sonneur, constitue ce que lui-même appelle en privé le dernier volet de sa Trilogie des jeunes filles.

Dans Anaïs ou les gravières, où Lionel-Edouard Martin prolongeait, détournait, presque pastichait l'univers du roman policier, le narrateur faisait mine d'enquêter sur une jeune fille assassinée.
Dans Mousseline et ses doubles, avec ses allures de fresque ou de saga, notre jeune fille traversait le siècle français, montait à Paris et y découvrait la littérature et la passion amoureuse.
Enfin voici Palombine, héroïne d'Icare au labyrinthe, jeune femme tout ce qu'il y a de moderne, contemporaine même, facétieuse, enjôleuse, boudeuse, intuitive, frivole et spirituelle. Elle parle à la mode du jour, donne du mou aux manières, déleste les coeurs mélancoliques et cultive joliment l'esprit railleur. Le narrateur, littérateur vieillissant et nostalgique qui lui fait traverser la France en voiture, est d'évidence fort sensible à ces charmes qu'elle est assurément loin de méconnaître. Mais qui est-elle, finalement, cette Palombine ? Existe-t-elle au moins ? Rien n'est moins sûr, et c'est l'un des aspects les plus brillants de ce livre que de réussir à incarner un personnage tout en donnant à penser qu'il n'est que pur produit de l'imaginaire du romancier (“je n'oublie pas qu'elle est ma créature, je la perce avec facilité”).

L'auteur sculpte son personnage, sculpte Palombine, et c'est au travail de création de cette chair que le lecteur assiste :

   Je la désirais jeune, d’une jeunesse blonde et ferme, avantagée par la nature, désirable  – mon double opposé.
    Bientôt, la silhouette, d’esquisse, s’étoffa : je la voyais dans ma tête, mais sans pouvoir la dire.
   Je compris soudain ce qui lui manquait : l’épaisseur d’une histoire. Un corps est toujours une conséquence, il ne sort pas ex nihilo du moule. Comme le pain raconte le blé, des labours aux semailles, du germe à la moisson, de la meule au pétrissage, bras rouges de l’homme à la charrue, blancs au fournil, je me devais d’emporter Palombine dans un récit pour lui donner la consistance, le façonnage indispensable à sa vie parmi la mienne.

On le voit, dans le jeu de création se niche pas mal de mélancolie, laquelle est traitée avec cette forme de dérision qui est aussi une manière de poser le doigt sur ce qui éloigne des rives de la vie, et dont le narrateur souffre secrètement, intimement. L'enthousiasme de la jeunesse, la mélancolie de la vieillesse : ces deux caractères ne s'opposent pas tant qu'ils s'embrassent, se lient, se croisent, se nourrrissent l'un l'autre. D'où le jeu, d'où l'humour, d'où l'ironie, voies naturelle de cette mise en abyme.
Palombine, assise à la “place du mort”, étudie une carte Michelin en égrenant des noms de lieux-dits :

   – Comment tu fais pour te souvenir de trucs aussi bancroches, La Brequeille, Coubladour, des noms pareils?
   – Je me relis. C’est juste une trentaine de lignes plus haut.

Ce qu'il y a de très beau dans ce roman, c'est cela : tout ce qui persiste à lier, relier ces deux êtres qu'en apparence tout oppose. Que le vieil homme ait un faible pour la jeunesse, voilà qui ne surprendra personne ; il était moins évident que cette jeune fille aussi moderne trouvât autant d'agrément à la présence du vieil homme. Or, Lionel-Edouard Martin a su montrer que la chose était possible : que les générations ne s'opposent peut-être pas autant qu'on veut bien le dire, et qu'elles s'épient plutôt, se dévisagent, se jaugent dans un mouvement mutuel d'apprivoisement. D'où la grande beauté, la grande sensibilité de cette relation.

Cette Palombine est décidément un bonheur pour l'écriture de Lionel-Edouard Martin : elle lui apporte une fraîcheur, une énergie, un rythme qui lui permettent de jouer avec lui-même et ses propres marottes, elle l'accule même parfois à une forme de légèreté qui, loin d'affadir ou de normaliser ce que son écriture recèle traditionnellement de sensible et de délicat, lui donne ici tout son contraste. Sa nostalgie, du coup, perd un peu de la mélancolie qui y était enfermée, pour se muer en un sentiment nouveau, fait tantôt d'amusement, tantôt de curiosité, tantôt de sentimentalité. Et il faut bien le dire : parfois, Mousseline lui cloue le bec.

LEM - Icare au labyrinthe


  - Pour en savoir plus, feuilleter ou commander le livre, cliquer ici.
  - Visiter le site de Lionel-Edouard Martin

 

jeudi 12 mai 2016

Bernard Clesca - Sans adieu

 

Bernard Clesca - Sans adieu


Mourir de ne pas mourir

Vingt années pleines et entières sans publier un livre : vingt années que l’inconsolable de la perte seul est venu clore – par ce récit, donc, qui est peut-être l’exercice le plus difficile qui soit pour un homme : « dire à une mère défunte ce que l’on n’a pas su exprimer à temps. » Car il y a quelque chose de l’exorcisme dans cette parole qui reprend la plume  pour dire un amour qui semblera à certains dépasser toute mesure commune. Il faudrait d’ailleurs se demander pourquoi il existe tant de livres d’hommes sur les pères quand il en existe si peu sur les mères. D’autant que celui-ci ne s’autorise aucune distance, aucune fantaisie, aucune ironie, toutes techniques d’évitement dont les hommes ont coutume d’user, afin de se convaincre, peut-être, de leur aptitude particulière à demeurer maîtres d’eux-mêmes et de la situation. Ce n’est pas nécessairement machisme ou virilisme entêtés, mais plus souvent le signe d’une pudeur et d’une impuissance à rougir, qui plus est vis-à-vis d’une mère pour qui l’homme restera jusqu’à la fin un enfant et auprès de qui lui-même aura toujours l’indicible fantasme de tenir son rang. Bernard Clesca ne s’embarrasse d’aucun de ces prudents psychologismes. Et c’est une force de ce livre bâti sur une telle nécessité que de tenir tout pathos à distance sans jamais sacrifier une once de la parole que cet amour a fait naître. 

En refermant ce livre, on pressent qu’il s’agira du dernier : rien, dans cette parole, ne semble en relation directe avec ce qu’il convient d’appeler une démarche littéraire. Le souffle de l’amour, la nécessité de l’exorciser (et d’exorciser, au passage, « l’implacable cruauté de cet engin de terrassement qu’est la machine gériatrique ») semblent éloigner l’écriture de toute volonté de maîtrise et de toute ambition stylistique – toujours plus ou moins entachée du soupçon d’esthétisme. Sans doute est-ce le propre de tout écrivain que de nous le faire accroire. Mais c’est qu’ici chaque mot est comme une pièce arrachée au rocher d’amour où il a fallu la prélever. « Comme je suis né d’elle, je mourrai d’elle » : ce n’est pas là parole en l’air. Car c’est sa propre mort que Bernard Clesca préfigure, et, autant le dire, espère, en racontant celle de sa mère – cette mort « regardée, approchée, embrassée, accompagnée des mêmes paroles d’amour que de ton vivant ». 

Le travail critique oblige à dire que les saillies contre « l’horreur hospitalière », aussi viscérales, blessées, et sans doute salutaires soient-elles, affectent parfois un récit que l’on aurait peut-être préféré mû par la seule désolation d’un amour désormais sans partage possible. Mais on pensera aussi le contraire : que, précisément, la charge, rude, portée contre le système gériatrique, n’est que l’autre manière, la colérique, la révoltée, de dire toujours la même chose : le sentiment de l’injustice suscité, non par la mort en soi, mais par « l’égocentrisme des vivants », lequel « s’accompagne souvent d’indifférence envers leurs défunts et d’ironie pour ceux de leurs proches qui s’adonnent à un rituel de mémoire » ; et, au bout du bout, redire l’éternité d’un amour par-delà vie et mort, fût-il « face à notre tombe ».

Bernard Clesca, Sans adieu, éditions Fayard
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°2, février/mars 2007

 

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lundi 2 mai 2016

Nicolas Cavaillès - Les huit enfants Schumann

 

Nicolas Cavaillès - Les huit enfants Schumann


“... ces petits animaux hantés qui n'évoluèrent que dans les jeux d'ombre et de clarté d'une forêt clairsemée, à la lisière du noir et du blanc, reproduisant malgré eux le chaos d'aspirations et de névroses que leur père avait magnifiquement échoué à ordonner, ces enfants ne s'appartenaient pas plus que les autres, marionnettes dénaturées de leurs géniteurs et du destin, poupées déguisées enfermées dans une maison close, ne jouant qu'avec les bibelots qu'on leur avait mis entre les mains, ne s'exprimant qu'avec les clichés dont on avait gâté leur cervelle affamée ; mais ils purent très tôt pleurer la perte de ce fragile état de non-appartenance à soi qui dans leur cas ne mua jamais, comme il l'aurait dû, vers l'invention de soi ; il ne leur resta plus dans cette impasse qu'à pleurer la force invisible et superbe qui les y avait conduits.

Avec Les huit enfants Schumann, Nicolas Cavaillès (prix Goncourt de la Nouvelle pour Vie de monsieur Leguat, prix Gens de Mer 2015 pour Pourquoi le saut des baleines), récidive dans cette forme brève dont il devient, au fil des livres, l'un de nos prosateurs les plus accomplis. Il s'intéresse cette fois, non pas tant au compositeur Robert Schumann, ni même à son épouse Clara, à propos desquels bien des choses déjà ont été écrites, qu'à ses huit enfants, héritiers malgré eux d'une mère que l'on savait déjà intraitable et d'un homme pour qui la musique était la vie même.

L'ouverture de ce texte est un peu étonnante, et même étonnamment potache pour un livre aussi sensible : y est en effet dressé un parallèle avec l'autre Robert Schuman (un seul n), père fondateur, avec quelques autres, de notre moderne Europe ; cela dit, je ne saurai en juger plus avant, puisque l'on croit comprendre, entre les lignes, que l'auteur pourrait prochainement s'intéresser à ce presque parfait homonyme... À suivre, donc.
Mais, bien sûr, l'essentiel n'est pas là. Car je serai assez tenté de dire que, comme en contrepoint à ces huit portraits, à ces huit destins singuliers (et souvent douloureux), c'est aussi et d'une certaine manière la figure d'un absolu artististique qu'esquisse Nicolas Cavaillès. Ce que l'on comprend en effet, en lisant ce petit livre que l'on sent écrit à fleur de peau, c'est non seulement qu'aucun des enfants Schumann n'a pu vivre en dehors de l'ombre du grand homme, mais que cette ombre même a recouvert presque entièrement leur existence - la présence souveraine, et c'est peu dire, de Clara, y contribuant assez fortement. La question posée, fût-ce en filigranes, est donc aussi de savoir si, pour un artiste de cette envergure, il est possible de vivre sous l'empire, voire l'emprise de son art, tout en prêtant attention à la trivialité de la vie, au prosaïque de l'existence, en veillant aux états d'âme ou tout bonnement aux besoins de son entourage proche : de vivre, pour le dire d'un mot, en bonne intelligence avec le commun. La question, qui vaut bien sûr pour tout grand artiste, musicien ou pas, semble atteindre son apogée avec Schumann, incarnation d'un romantisme à dominante mélancolique. Nicolas Cavaillès ne répond certes pas à cette question, que d'ailleurs il ne pose pas expressément, mais le lecteur ne peut sortir de ce livre sans ressasser l'imposante fragilité de ce colosse aux pieds d'argile, ni sans s'interroger sur le prix à payer d'un tel génie - pour lui-même et les autres, donc.

En sus de la belle empathie que manifeste Nicolas Cavaillès à propos de ces huit enfants déchirés entre l'admiration dûe au père et l'impossible invention de leur propre existence, et auxquels il parvient à prêter en peu de pages corps, voix et âme, en sus même de l'élégance très ferme, très sereine de son écriture, c'est aussi dans cet entreligne-là que réside la beauté profonde de ce petit livre - dont il n'est d'ailleurs pas interdit de sortir avec un léger sentiment de frustration, tant on se dit que la destinée de chacun de ces enfants pourrait à soi seule justifier un roman. D'autant que le livre s'achève sur un très bel épilogue, lequel (nonobstant une saillie peut-être pas tout à fait nécessaire sur un certain usage moderne de la musique), achève de donner à ce texte une ampleur, une richesse, une hauteur de vue dignes de tous les éloges.

Les huits enfants Schuman, de Nicolas Cavaillès - Editions du Sonneur
Lire la présentation sur le site de l'éditeur

Mes recensions d'ouvrages des Editions du Sonneur, où j'officie comme éditeur, 
ne sont publiées que sur ce seul blog personnel.

jeudi 14 avril 2016

Tout le monde en parle - Thierry Ardisson, 2003

 

Tout le monde en parle, Marc Villemain, 2003


Je remets la main sur ce souvenir...

Tout le monde en parle, animée par Thierry Ardisson, était l'émission en vue de l'époque (2003). J'avais moins de cheveux blancs - moins de joues, aussi...

Premier livre, première télé, donc : c'était pour Monsieur Lévy, paru chez Plon. Des quarante-cing minutes sur plateau, il en reste 10.


Que l'on peut donc, dorénavant, visionner ici.

vendredi 8 avril 2016

Claro - Cosmoz

Claro - Cosmoz


Le verbe des commencements

Autant accepter d’emblée l’échec d’une herméneutique traditionnelle pour un tel livre : il faut savoir modestie garder. Si la chose était même possible, cela nécessiterait un appareil critique et esthétique absolument incompatible avec le format ordinaire d’un journal ou d’un magazine – fût-il aussi libre que celui du Magazine des Livres. En écho à cette œuvre, donc, cette philologie impossible, maladroite, une philologie de fuite, de parcelle et d’esquive. Disant cela, je me protège très certainement des foudres diafoiresques, mais ce que je veux dire, surtout, à celui qui lira cet article, au lecteur qui aurait la chance de n’avoir pas encore pénétré dans CosmoZ, c’est qu’il peut se préparer à une aventure peu commune, probablement sans grand équivalent en France.

Aventure qui est d’ailleurs tout autant littéraire que poétique et métaphysique, ce qui achève de la rendre infiniment touchante et personnelle. Car je peux bien le dire : j’appréhendais l’excès de forme, l’implacable structure, l’excès de jeu et le génie froid ; je redoutais que la matière fût travaillée par une trop grande appétence conceptuelle, qu’elle fît entendre trop fort la petite musique, parfois exagérément cérébrale, des avant-gardes – ce moment où la sympathie réfléchie pour le moderne bascule dans l’affectation moderniste. Je commettais une erreur, et j’ai plaisir à la reconnaître. Aussi ai-je été en tous points ébloui, et touché, par CosmoZ, jusqu’à l’état, exsangue, où le livre m’a laissé, ce moment de vide terminal qui vient après les mille éruptions métaphoriques, les accumulations sonores et les rudes saillies, les éboulements successifs de sens que provoquent cette longue errance à travers l’histoire et le saisissement devant une langue qui ne résiste à aucune torsion.

Il faut, pour cela, se laisser aller un peu. Vouloir être débordé, bousculé, joué par l’écrivain, quitte à ne pas toujours bien comprendre ce qu’il fait de nous, à ne pas distinguer autant qu’on le voudrait sa panoplie et ses outils – comme, au fond, les humains sont le jouet de l’ombre qui appelle. L’intellection seule ne suffit pas à comprendre CosmoZ, du moins à en apprécier l’infini des recoins, sa poésie nourricière, le lointain noyau de folie intime où le livre s’en va presser, brasser les sensations. Alors seulement j’ai pu suivre Dorothy et les siens sur ces voies de brique jaune qui mènent aux extrémités du monde et de l’existence – ce monde qui n’est pas en crise, mais qui est la crise, la tornade même. Claro avait donc le génie nécessaire pour (ré)animer les personnages du Magicien d’Oz, leur donner une incarnation qui fût à la fois incroyablement fidèle et renouvelée ; recommencée, à l’instar de ce monde dont on ne saura donc jamais, précisément, comment il commence, mais dont on peut bien deviner ce qui le terminera. Même s’il est dit que « la légende ne sait pas comment finit le monde, tout comme elle ignore la façon dont il a commencé. La légende ne sait que relever la jupe et confier au caniveau l’image de ses plis intimes. » L’impression que me donne CosmoZ, s’il me fallait la résumer (chose impossible), ce serait d’enfoncer la tête dans une existence qui n’en est pas tout à fait une (puisqu’on ne saurait ainsi qualifier ce qui se révèle aussi incertain dans ses fondements qu’inepte dans sa trajectoire). Mais c’est notre existence. Notre existence d’hommes dans un monde où « la colère de Dieu n’est qu’une allumette. » On a parlé d’anti-utopie, d’anti-féerie, et il y a de cela bien sûr, même si le préfixe est un tantinet militant. Cosmoz m’apparaît plutôt comme une déambulation, joueuse mais atterrée, dans les décombres du réel. Moyennant quoi, ça grince, ça racle, ça frotte aux entournures, et le rire, carnassier, vibre au son d’une langue gourmande et cannibale ; enfin la dérision s’ajoute et se conjugue au malaise – car après tout, ce monde est un monde de mort. Mais il faut bien rêver – peut-on, d’ailleurs, seulement s’en empêcher – : « oui, il y avait un monde, un autre monde (dans lequel les gestes ne laissaient pas de trace appuyée, au sein duquel les pensées n’engendraient pas nécessairement des actes. »

Il est difficile de ne pas accoler le nom de Claro à ceux de Pynchon, Gass, Vollmann et quelques autres, à la gloire desquels le moins que l’on puisse est que ses travaux de traduction ont ardemment contribué. Moyennant quoi, il est naturel que ces lourdes références contaminent jusqu’à l’accueil fait à ses propres romans. Sans doute s’agit-il de suggérer qu’on ne traduit pas impunément la grande aventure américaine, ce qui va sans dire. Pourtant, l’image qui s’est spontanément imposée à moi fut d’abord celle d’une éprouvette où s'amoncelaient, s’accouplaient, tragiques et gais, le Jonathan Safran Foer de Tout est illuminé, le Swift des Voyages, le Rushdie des Versets, le Guimarães Rosa de Diadorim, pour ne rien dire d’un certain penchant shakespearien pour l’apocalypse, une certaine tentation cosmique. Autant de références dont certaines surprendront peut-être jusqu’à Claro lui-même, mais peu importe. Car Claro est un créateur d’univers. C’est autant plus remarquable qu’il part d’un univers existant, engendré du très libre cerveau de Frank Baum, en 1900, à l’embouchure du siècle donc – et dans ce seul fait on ne peut s’empêcher de voir, peut-être de chercher, un sens. Claro se montre aussi attentif aux grandes masses temporelles et spatiales où l’on résume d’ordinaire l’Histoire qu’il est précis dans ce qu’il dit de sa matière même, du périple chaque fois recommencé de l’humain. Il manie avec autant de lyrisme et de précision le gros réel pansu des faiseurs de monde que la misère charnue des tranchées de la Grande Guerre (« après ça elle ne vit plus que des hommes mâchés, régurgités, fracturés, calcinés, des visages aux reliefs aberrants, n’entendit plus que des voix fendues par le milieu, à peine retenues aux cordes vocales par des fibres de cri »), excellant à faire parler la petite voix des désanimés et à exhausser leurs murmures. Ceux d’Oscar Crow, par exemple, qui n’a seulement plus la mémoire de lui-même. Ainsi, tenant son journal (bouleversant), dans sa cellule d’hôpital psychiatrique, il a cette phrase, si belle, et qui, si elle n’est pas la plus symptomatique du style de Claro, n’en est pas moins, pour moi, comme un concentré du secret esprit qui anime cette invraisemblable et remarquable fresque : « Je vais aller m’asseoir sur ce banc et je verrai bien qui l’emportera, du vent ou de moi. »

Claro, Cosmoz - Editions Actes Sud
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 27, novembre/décembre 2010

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