mercredi 3 octobre 2007

L'écrivain


Désolation paradoxale de l'écrivain : être aimé davantage pour ce qu'il écrit que pour ce qu'il est.

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lundi 1 octobre 2007

Qui veut la peau d'Eric Rohmer ?

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our avoir fait précéder son film d'un avertissement désolé expliquant au spectateur pourquoi il n'avait pu retenir la plaine du Forez, "défigurée par l'urbanisation, l'élargissement des routes, le rétrécissement des rivières, la plantation des résineux", et filmer sur les lieux où se déroule l'action des Amours d'Astrée et de Céladon, le roman d'Honoré Urfé, Eric Rohmer, quatre-vingt sept ans, s'est vu assigné en référé par Pascal Clément, ancien Garde des Sceaux (excusez du peu) et président du Conseil général de la Loire. Motif : "dénigrement". Voilà bien les ravages de ce populisme de proximité auquel le désenchantement du monde a donné naissance, et qui n'est autre que la manière la plus étroite et la plus petite-bourgeoise de considérer l'univers. Le patriotisme d'antan a été supplanté par un patriotisme de terroir, dit aussi territorial, qui autorise n'importe quel micro-suzerain à se sentir investi d'une mission de salubrité publique. Que Pascal Clément, dont le bilan place Vendôme aura été aussi fécond que le babillage littéraire et désormais légendaire entre Nicolas Sarkozy et Marc Lévy, prenne pour cible un artiste qui n'est pas étranger au rayonnement de la France ou de ce qu'il en reste et des arts universels en général, qui plus est au nom des fiertés locales, voilà qui en dit long sur la haine de la culture qui a gangréné jusqu'à nos plus hautes édiles. J'imagine la scène d'ici : la réunion au sommet (fût-ce celui du conseil général), au soir tombé, dans les bureaux lambrissés de monsieur le président, entre son conseiller aux affaires culturelles, son directeur de cabinet, le représentant de la préfecture, le magistrat du coin trop heureux de l'aubaine, le digne représentant de l'opposition de gauche, le directeur des services, le chargé de mission aux affaires juridiques et le représentant de la DRAC, tous militants du développement durable de leur territoire, tous citant à qui mieux-mieux les expressions consacrées dans le schéma directeur, le rapport cadre sur le développement du tourisme ou la charte environnementale, leurs palabres oiseuses pour évaluer le taux de nocivité de l'insolence rohmérienne et le mal que l'obscure cinéaste fait à l'attractivité des pays de la Loire et au vivre-ensemble des administrés de la plaine du Forez : le Zola qui sonda les comices agricoles, le Balzac qui décortiqua l'ambition dirigeante ou le Cohen qui éprouva les mœurs administratives auraient fait leur miel d'un tel concentré d'élégances visionnaires. Au moins aurions-nous pu espérer, face à un tel déferlement de bêtise, que la rude parole d'une opposition socialiste encore un peu consciente de ce qui se joue à travers le langage de l'art secoue la sclérose gestionnaire : mais non, les voilà qui, eux aussi, entonnent ce même couplet du développement local et glissent leurs bottes dans le terreux sillon du petit chef départemental.

Quant au résultat, au fond, quelle importance ? - gageons que l'affaire aura tout autant nuit à la réputation de ce pauvre monsieur Clément que contribué à la publicité du film d'Eric Rohmer. De toute façon, nous sommes entrés dans un jeu de procédures, le conseil général ayant été débouté, non sur le fond, mais en raison d'une mauvaise saisine : le tribunal de Montbrisson a en effet considéré que "les passages dont le caractère erroné et péjoratif est allégué relèvent des seules dispositions de la loi du 29 juillet 1881", relative à la diffamation par voie de presse, "qui obéit à un régime procédural spécifique et impératif", lequel n'a en l'espèce pas été respecté. Une nouvelle procédure sera donc engagée, dont il faut seulement espérer qu'elle achève de ridiculiser ceux qui, lorsqu'on parle de culture, se demandent d'abord à quelle juridiction elle doit obtempérer.

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jeudi 27 septembre 2007

La junte birmane tient parole

Bonzes_birmansCe qui est frappant dans la répression de la sédition birmane, et au-delà de toutes autres considérations politique, stratégique, militaire ou humanitaire, c'est qu'elle aura pour ainsi dire été annoncée officiellement. Ainsi a-t-on pu lire, depuis une semaine, que l'armée préparait la répression sous toutes ses coutures, politiques et logistiques, ou encore qu'elle prévenait les manifestants et tous ceux qui auraient l'infortune de se trouver dans leur sillage qu'elle s'apprêtait à tirer à vue. Ce cynisme n'est possible que parce que nous vivons dans une ère de communication frénétique qui permet, pour peu que l'on ait assimilé le fonctionnement situationniste du temps, d'annoncer l'horreur sans que l'annonce elle-même n'en modifie la survenue. Nul n'ignore ce qui se trame, les puissances terrestres réunies s'en saisissent, les appels et les tractations se multiplient, mais le feu est ouvert dès le lendemain. Et ce qui est fascinant, c'est que la surpuissance menaçante des grands ne déplace pas une virgule des communiqués et des intentions de la junte au pouvoir, absolument et totalement indifférente aux menaces de rétorsion et aux chiffons rouges agités à la tribune de l'opinion mondiale. Cette indifférence est rude à avaler pour tous ceux qui font profession de politique et d'opiniâtreté onusienne, tant le politique ne survit que parce qu'il peut convaincre les citoyens de sa capacité à se saisir du réel et à en infléchir le cours. Ici, les actions de prévention, de précaution, d'ingérence et de négociation, n'auront servi à rien, et toutes se seront heurtées à quelque chose d'incroyablement obtus et borné, au point d'apparaître comme parfaitement irrationnelle aux consciences occidentales.

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mercredi 26 septembre 2007

Très anglophile francophonie


En octobre 2000, le "Protocole de Londres" a scellé un accord entre les pays membres de l'Office Européen des Brevets. Pour faire vite, cet accord supprime l'obligation de traduire en français les brevets européens ; or il se trouve que le gouvernement français, par les voix mêlées de Valérie Pécresse, Hervé Novelli et Jean-Pierre Jouyet, a récemment annoncé son intention de le ratifier. Aux voix de ces trois ministres, joueurs de fluteaux responsables
 de la Recherche, des Entreprises et du Commerce extérieur et des Affaires Européennes, il n'aurait pas été totalement indécent d'adjoindre celle du Secrétaire d'Etat à la Francophonie, l'ancien socialiste Jean-Marie Bockel. Inutile, toutefois : celui-ci est un chaud partisan de l'accord. Aussi le haut responsable francophone qu'il est peut écrire sans le moindre trouble que "le statut du français s'en trouve(ra) clairement renforcé", la novlangue institutionnelle l'autorisant à affirmer que cet accord "permet d'affirmer une francophonie vivante qui (...) porte notre esprit d'entreprendre." (Le Monde, 21 septembre 2007).

Déroutants, imprévisibles, grands farceurs devant l'éternel, les partisans de l'accord argueront du passéisme, de l'archaïsme et autre nostalgisme de ses opposants : c'est qu'ils ont fière allure, ces affairés qui virevoltent sur le vent de l'histoire. Mais j'oublie que ce gouvernement fut ardemment désiré par le peuple, et qu'à ce titre il peut tout se permettre - jusqu'aux plus profondes contradictions : la création d'un ministère de l'Identité nationale d'un côté, la vente à l'encan de la langue française de l'autre. Européen, et anglophile à bien des égards, l'écrivain que je suis continuera donc de voir sa langue se dégrader dans le long processus des incultures et des incuries technocratiques, avec l'enthousiaste soutien de ceux qui ont mené campagne sur le thème de la nation retrouvée.

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mardi 25 septembre 2007

André Gorz et D.

Andr__Gorz_et_DorineLe suicide d'André Gorz et de son épouse Dorine résonne en chacun de celles et ceux qui ont appris à considérer l'existence comme une ponctuation absolue, et à l'aimer pour cela. Il n'est pas besoin d'avoir connu ou lu André Gorz pour que nous saisisse la beauté terrifiante de cette vision : un homme et une femme, deux octogénaires amoureux, étendus morts l'un à côté de l'autre, ayant seulement pris soin de placarder sur la porte de leur maison un mot à l'attention des gendarmes et de rédiger un adieu à des amis. C'est une image comme en aiment les romantiques, mais le romantisme s'épuise vite dans son incarnation, et ne nous reste au bout de cette vision que la souffrance qu'elle charrie ; alors nous effleurons avec peine ce qui conduisit l'un et l'autre à l'impérieuse nécessité de la délivrance.

Ceux qui ont lu Lettre à D. ne pourront le relire sans trouble : le livre annonçait l'acte ("Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l'autre.") Or c'est précisément parce qu'il fut écrit avant d'être accompli que la radicalité du geste, geste de vie et d'amour, paraît plus grande encore : quelle force d'âme dut être celle de ceux qui mirent en acte les conséquences de leur amour ! S'ensuit la question que se poseront les amoureux authentiques : connaîtrons-nous telle extrémité ? saurons-nous en faire un événement à l'intérieur même de notre vie ? en serons-nous capables ?

 

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mercredi 19 septembre 2007

Encore un matin


Une certaine manière de marcher, très lente, surtout au matin, dans la rue, ne jamais regarder devant soi mais au loin, vers et par-delà l'horizon, parfois vers la cime des arbres ou les fenêtres des derniers étages, ou carrément les yeux sur les godasses, et toujours en rasant les murs, surtout en rasant les murs, dans tous les sens du terme, et toujours très lent, laisser passer les gens, les vieilles et les enfants, les enceintes et les sœurs, les p'tits loulous et les bobos, même les animaux parfois, par politesse oui peut-être mais surtout pour ne pas déranger, pour ne pas être vu, marcher et s'effacer, et claudiquer presque, à force de lenteur, et retarder l'éveil à la foule, au monde, laisser passer surtout, s'incliner, dare-dare déposer les armes.
 

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vendredi 14 septembre 2007

Silence et conscience


Le blog est le miroir, non de l'âme ou de je ne sais quelle illusoire authenticité, mais d'un état de conscience. Il n'y a donc pas à s'étonner qu'un blog puisse tenir silence, non parce que son auteur l'aurait décidé, mais parce que la conscience évolue dans un de ces états creux, muets, débordés, qui ne permettent ni d'enregistrer, ni de consigner.

Une fois n'est pas coutume, ce n'est pas un écrivain ou un penseur que je vais ici convoquer, mais un musicien, Alain Bashung, qui, dans une chanson intitulée L'irréel, pose sa voix morne sur un beau vers heptasyllabique : "Le temps écrit sa musique sur des portées disparues". t

 

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mardi 28 août 2007

Vivarium : Lonsdale et Luchini en liberté

 

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L'insatiable curiosité de ma femme (je vais finir par en parler comme Colombo...) n'ayant guère de limites dans le champ artistique expérimental, me voici entraîné au Reflet Médicis, rue de Champollion, où ressort Vivarium, réalisé par Jacques Richard à partir de chutes de pellicules de , long-métrage tourné en 1975. L'idée est simple, et parfaitement dans l'air de l'après soixante-huit que dominent Godard et Debord : que peut un acteur sans texte ni scénario ? que devient-il ? et que devient, dès lors, le cinéma ? 

Le film, qu'il faut plutôt considérer comme le témoignage filmé d'une réflexion d'époque, s'ouvre sur le tout jeune Luchini, déjà lyrique et cabotin, qui déclame une harangue révolutionnaire bien dans l'esprit du temps. On sourit, bien entendu, à la fois parce que ces mots-là n'ont plus guère été incarnés depuis longtemps, et parce qu'ils sortent de la bouche d'un acteur qui adore se prendre au sérieux mais qui ne peut qu'esquisser des rictus amusés et jouissifs. S'ensuit une longue scène, où Fabrice Luchini, Michael Lonsdale et Catherine Ribeiro, un peu paumée dans ce jeu inaccoutumé pour elle, sont plantés là, devant la caméra, debouts, silencieux, filmés, donc, pour ce qu'ils sont, acteurs en attente d'instructions, individus à qui l'on ne demande rien d'autre que d'être. Dans le fond de la scène, quelques  personnages  aux regards sombres et habits noirs, pour certains portant fusil, remplissent la fonction généralement attribuée au décor. La scène est longue, et drôle. Catherine Ribeiro, au milieu des deux autres, tente peu ou prou de meubler le silence et l'espace, amusée mais sceptique. Fabrice Luchini, dont on sent combien la vitalité a besoin de s'exprimer, peut aussi bien sourire au vide qu'entrer dans une concentration un peu éberluée. Michael Lonsdale, souverain dans sa robe de chambre rouge, a déjà son air de vieux chat bouddhiste : l'attente lui semble naturelle, et il n'éprouve guère le besoin que quelque chose se passe.

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Peu à peu, les acteurs deviennent des individus parmi d'autres. Puisqu'il ne se passe rien, il faut, au choix, continuer de ne rien faire (ce qui conviendrait parfaitement à Lonsdale), ou tenter de prendre l'initiative (ce à quoi Luchini ne peut évidemment résister.) Très vite, les deux acteurs tombent d'accord pour considérer combien leurs propos sont inintéressants, vains et généraux, mais Lonsdale s'en fout et se trouve bien ici ; c'est d'ailleurs lui qui fournira le titre à ce film, estimant, avec ce phrasé nonchalant très caractéristique, qu'on est très bien ici, et appréciant qu'on y soit au chaud, un peu comme des serpents dans un vivarium. Mais l'inintéressant devient intéressant ; ou plutôt : l'est en soi. Parce que dans le plus inintéressant se nichent tous les réflexes de l'homme, son armature, son aptitude à vivre dans le rien, dans le silence, sans projets ni décisions. L'acteur en est sans doute dérouté, mais l'homme réapprend très bien à vivre sans consignes. L'attente accède au statut de temps à part entière, qu'il n'est pas plus illogique ou illégitime d'habiter que n'importe quel autre temps, d'apparence plus, ou mieux, remplie.

Evidemment, d'aucuns trouveront cela vide, conceptuel ou puéril - nous étions d'ailleurs une douzaine dans la salle au début, et nous finirons à moins de dix. Pourtant, l'on ne peut qu'envier l'incroyable liberté que charriait cette époque, qui autorisait les questionnements les plus radicaux, et finalement les plus essentiels, sans que jamais un quelconque principe de réalité, ou tout bonnement la crainte du ridicule, n'interfèrent. Ils "faisaient 68" la veille, ils se donnaient pour ambition la table rase, et cette table rase, qui rencontra l'échec sur le plan institutionnel mais qui ouvrit toutes sortes de brèches dans la culture et dans les mentalités, s'ouvrait sur un no man's land qu'il fallait apprendre à habiter. C'est une démarche ontologique, autant que sociale ou politique. On mesure mieux, après cela, combien manque au cinéma contemporain, déjà traditionnel, un tel désir d'investigation, une telle soif de liberté, et surtout de libération. D'un moment absolument improbable, de simples visages humains filmés sans autre but que leur restitution, nous ressortons avec une impression de grande fraîcheur, et cela nonobstant les postures obligées de l'époque - mais elles valaient bien les nôtres.

À propos de postures, le film est suivi d'un court document de Jean-Pierre Léaud, qui rend ici un hommage tout personnel à Henri Langlois, fondateur de la Cinémathèque. Le personnage est habité, cabotin, lui aussi, à sa manière, agaçant, rebelle qui n'a de cesse de replacer sa mèche derrière l'oreille, surjouant son personnage au risque de ternir son authentique poésie. Mais c'est l'occasion d'une ballade nonchalante et instructive dans les travées du cimetière du Montparnasse, où Léaud va puiser l'inspiration, et sans doute le palliatif à ce qui n'est plus.

Après quoi, et parce qu'il faut bien que tout cela ait un sens caché, ma femme et moi allons dîner chez Vagenende. Et nous nous retrouvons assis à côté d'Anna Karina et de Philippe Katerine, qui tous deux, à leur manière et en dépit de la génération qui les sépare, prolongent l'esprit de cette liberté, dont on regrette, ô combien, qu'elle n'ait plus cours.

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jeudi 5 juillet 2007

Pierre Jourde, la fin

Suite et fin de "l'affaire Pierre Jourde" (évoquée sur ce blog le 22 juin dernier), avec la décision du tribunal correctionnel d'Aurillac de finalement condamner les cinq habitants de Lussaud, trois femmes et deux hommes, tous agriculteurs, à deux mois de prison avec sursis et 500 € d'amende pour le plus âgé d'entre eux (72 ans). Ce à quoi il faut ajouter 4 200 € de dommages intérêts pour le préjudice moral, et 2 400 pour le préjudice matériel. Signalons également que le plus âgé des prévenus fut frappé par Pierre Jourde, en effet très largement en état de légitime défense, qu'il passa plusieurs heures dans le coma, que ses blessures nécessiteront dix-neuf point de suture et provoqueront une perte d'acuité visuelle. Rappelons enfin que, initialement, le Parquet avait requis six mois avec sursis contre l'ensemble des prévenus.

D'aucuns se satisferont de cette clémence relative, arguant de l'inévitable exposition de l'écrivain lorsqu'il dresse des portraits peu flatteurs de gens qu'il connaît, qui par ailleurs ne semblaient lui manifester jusqu'alors que de la sympathie, à tout le moins une indifférence bienveillante, et dont on ne peut exiger qu'ils admettent spontanément les lois du genre romanesque. D'autres considèreront au contraire le grotesque de ce jugement, qui dégrade le principe de liberté artistique et romanesque en fait divers, et se seraient sans doute contentés d'une admonestation et d'une bonne frousse au tribunal, leçon de chose à l'appui. Pour ma part, immédiatement, je serais enclin à penser un peu tout cela à la fois : c'est dire mon embarras. Enclin à penser, en effet, que nul ne peut impunément frapper un homme, menacer sa famille et lancer des insultes à caractère raciste à des enfants, et que, en l'espèce, l'art du roman exige de la société et de ses membres qu'ils acceptent de laisser toute sa liberté à l'écrivain ; mais enclin aussi à penser qu'il y a un côté un peu ridicule, de la part dudit écrivain, à ne pas se contenter d'un jugement qui, quoiqu'il en dise, établit une culpabilité - seule chose qu'il soit légitimement en droit d'attendre d'une décision de justice. Car la déclaration de Pierre Jourde à l'issue du jugement, manifestement surpris que soit évoquée une "décision d'apaisement", et considérant que "ce jugement est très indulgent par rapport aux faits", me met mal à l'aise. Je ne me réjouis pas, en effet, d'entendre de la bouche de cet écrivain, toujours partant pour dénoncer les pouvoirs institués et toujours en tête des cortèges qui stigmatisent les puissants, que la justice n'a pas frappé assez lourdement. On aimerait d'ailleurs, au passage, savoir l'idée qu'il se faisait d'un jugement qui lui aurait semblé juste, et quelle décision de justice l'aurait agréé. L'ère de répression tous azimuts que nous traversons nous fait regretter cette confusion, devenue hélas ordinaire, entre l'établissement d'une culpabilité et l'alourdissement exponentiel des sanctions afférentes. Un moraliste se serait pleinement satisfait que la culpabilité soit publiquement reconnue, et aurait tout aussi publiquement demandé que l'on passe l'éponge, gageant que l'attitude du seigneur peut aussi constituer la plus noble et la plus opérationnelle des leçons de civisme.

vendredi 29 juin 2007

Le visage du destin


Il se réveille un matin le visage en chiffon, la peau bouillie par le mauvais sommeil, le vin les cigarettes et l'angoisse, il sait que sa laideur n'a de momentanée que son exagération, qu'elle en conspire de plus enfoncées et cruelles encore. Qu'elle n'est que prophétique.
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