lundi 7 juillet 2008

THEATRE : Délivrez Proust - Philippe Honoré

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Voilà donc qu'on nous invite à une DÉCLINAISON LOUFOQUE ET SENTIMENTALE AUTOUR DE PROUST. Après tout, pourquoi pas : soyons modernes. C'est un des grands dadas de notre époque que de vouloir trouver du rire et du loufoque en tout, quitte à en fabriquer ex nihilo si vraiment on rentre bredouille. En fait de loufoque, nous ne trouverons rien ici qu'un empilement de caricatures, un peu comme pouvaient l'être les pièces que les bouffons jouaient pour complaire au roi, naguère : juste ce qu'il faut d'humour gras (ah, les "matières de Marcel" !), de pochade sociale (la bouche en cul-de-poule de Madame Verdurin), et d'anachronisme car ça fait toujours rire - cf. Les Visiteurs. Bon, on rit sous cape, c'est sûr, mais pas toujours à bon escient, et rarement pour la bonne cause.

L'intention, cela dit, n'était pas déplaisante - mais il est vrai que l'enfer en est pavé : donner envie de Proust, dédramatiser l'épaisseur de La Recherche, rire, car cela est risible en effet, bien sûr, des us et coutume de la belle société d'époque, faire entendre ses résonances dans notre temps contemporain. Mais le didactisme ici devient vite très lourd, tant il est éculé, attendu, vaguement poujadiste. Les deux acteurs, Anne Priol et Pascal Thoreau ne sont pas mauvais, ils se donnent, essaient d'y croire, d'habiter autant que faire se peut un texte hilare, parfois même semblent y chercher autre chose, jusqu'à éprouver une émotion sincère ; aussi la chute est-elle un peu plus tenue, le texte prend enfin le dessus sur la grimace. Mais voilà : d'un texte un peu sot et mal mis en scène, il est difficile de tirer autre chose que des soupirs. Jusqu'à l'exaspération pour ceux qui ne supportent pas que Proust fasse l'objet d'un tel simulacre ludique ; avec un peu plus d'indulgence si l'on accepte que Proust a aussi le droit d'être mal interprété.

DÉLIVREZ PROUST, d'après Marcel Proust, de Philppe Honoré - Mise en scène de Philippe Person, avec Anne Priol et Pascal Thoreau.
Théâtre du Lucernaire, Paris.

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mercredi 18 juin 2008

Amour foot & culture

Je ne m'intéresse plus au football, et au sport en général, depuis des années, et cela en dépit de plusieurs années de pratique assidue et du plaisir que son spectacle peut me procurer à l'occasion. Moyennant quoi, la dernière compétition sportive que j'ai regardée à la télévision doit remonter à 1998, soit la coupe du monde de football ; qui plus est, je n'ai plus aujourd'hui de téléviseur. Bref, il paraît qu'il y avait un match hier soir, entre l'Italie et la France, et que la France a perdu. Aucun intérêt. Or les médias ce matin font état de deux petits événements internes suffisamment croustillants.

À l'issue du match perdu, le sélectionneur, Raymond Domenech, aurait demandé au micro sa main à une certaine Estelle Denis. Pour les footeux, après la défaite, c'était bien plus qu'ils ne pouvaient en supporter, un peu comme la goutte qui fait déborder la canette. J'avoue qu'il ne me serait pas venu à l'idée de suggérer en public à Marie qu'elle acceptât de convoler avec moi. Or, si la manière est ce qu'elle est, je veux tout de même prendre ici la défense du sélectionneur malheureux et, par le dicton conséquent, heureux en amour. Car il ne fait, fût-ce en exhibant sa maladresse, que nous rappeler cette évidence telle qu'il peut sembler saugrenu d'avoir à la rappeler : le football n'est qu'un jeu. On perd, on gagne, c'est comme à la bataille ou aux petits chevaux. Ce n'est qu'une distraction, une occasion de détente et de bonne humeur dans un monde hostile et incompréhensible. Que l'homme dont on réclame la tête ce matin en couverture des canards et autres torchons scabreux qui ornent les kiosques (France-Soir), et alors qu'il savait pouvoir s'attendre à recevoir un torrent de boue sur le crâne, ait donné la priorité à son destin amoureux, aux grandes infrastructures des temps humains et à cette superstructure sublime qu'est le mariage, qu'il ait remis à sa place de jeu du cirque le grand spectacle du sport populaire et sponsorisé, voilà qui, peu ou prou, oui, me rassurerait plutôt. 

Le deuxième petit événement interne à cette Bérézina footballistique est moins croustillant, et m'amuse en vérité beaucoup moins. Il tient en une phrase, prononcé ce matin à l'issue du conseil des ministres : cette défaite est "un deuil collectif". Idiot, bien entendu ; mais plus idiot encore, et surtout déprimant, lorsque son auteur n'est pas un supporteur lambda et un tantinet échauffé par l'adrénaline ou le reste, mais bien Christine Albanel, notre ministre de la Culture. 

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lundi 16 juin 2008

Mort d'Esbjorn Svensson

Esbj_rn_Svensson


J'
apprends que Esbjörn Svensson, le pianiste de e.s.t. (Esbjorn Svensson Trio), vient de périr, à quarante-quatre ans, dans un accident de plongée. Son groupe était un des rares de ce niveau à attirer vers le jazz des oreilles qui y étaient étrangères ou peu familières, sans jamais sacrifier aucune exigence ni sans jamais se lasser d'aucune exploration. On se souviendra d'un jeu très élégant, post-jarrettien dans sa mélancolie aqueuse et son mouvement vers la transe, et bien sûr des brèches qui se seront ouvertes dans le jazz, e.s.t. ayant incorporé l'électronique d'une manière qui ne fût pas d'agrément (tentation à laquelle succomba parfois Miles Davis), mais au contraire constitutive, au même titre que le choix de tel ou tel instrument, d'une esthétique finalement très pure. C'est une perte assez lourde pour le jazz.

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vendredi 13 juin 2008

Manchette

Je garde de Vialatte le souvenir de son aspect à la télévision, voici quelques dimanches, un petit vieillard crapaud, chauve aux paupières plissées, fait  pour la nudité ou le pardessus, habile, neutre et rigolo, avec de la réserve et un regard. Quelque peu satanique. Plaisant à observer et à écouter comme devraient l'être les auteurs de Fantômas.

Jean-Patrick Manchette, Journal du vendredi 14 mars 1969

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jeudi 12 juin 2008

Manchette

Les émeutes de 68 n'étaient pas étudiantes. Un moment, le mauvais côté qui fait avancer les choses a explosé, grâce à quelques voyous. L'émeute matée, le bon côté reprend le dessus, et surtout chez les étudiants, tous cons, accumulant en eux une extraordinaire quantité de tares, du simple fait qu'ils sont des étudiants. La honte devra être rendue plus honteuse encore.
Une majorité d'étudiants vote donc, et nécessairement vote la reprise du travail. Autrement dit,
des petites filles maigrelettes, avec d'amples jupons, et ressemblant par leurs gestes et leur tournure à de petites femmes, sautent à la corde, jouent au cerceau ou se rendent visite en plein air, répétant ainsi la comédie donnée à domicile par leurs parents.
De même, la journée d'action organisée le 12 février par la C.G.T. sera un échec. Toutes les actions lancées par les dirigeants sont destinées à maintenir l'ordre. Il est épineux d'être un dirigeant. Il faut créer sans cesse une demi-réussite assortie d'un échec total, pour conserver son pouvoir.

Jean-Patrick Manchette, Journal du jeudi 30 janvier 1969

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mercredi 11 juin 2008

Manchette

D'une façon vulgaire, on pourrait dire que mon adhésion à la théorie révolutionnaire est accompagnée de l'idée que rien ne m'oblige néanmoins à vivre d'une façon désagréable.

Jean-Patrick Manchette, Journal du vendredi 2 février 1968

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jeudi 29 mai 2008

A qui profite le procès ?

A quoi donc aura servi le procès de Michel Fourniret ? Sans doute à pas grand-chose, et d'autant moins que le verdict ne ménageait aucune espèce de suspense, la peine de mort étant abolie depuis plus de vingt-cinq ans.

Pour les familles des victimes, qui d'ailleurs l'admettent, seul le spectacle du procès, qui leur permit de crier leur chagrin au monde et ce faisant d'en partager le poids, aura apporté un peu d'onguent thérapeutique, ce qui n'est pas rien. Mais si l'on avait attendu quoi que ce soit du procès en lui-même, les parties civiles eurent pu accéder sans mal à la demande de Michel Fourniret d'un procès à huis clos ; cela aurait d'ailleurs probablement davantage servi les grands préceptes de la justice, mais alors il est vrai que les différents acteurs, sans parler des médias, auraient été très déçus (à cette aune, je trouve une nouvelle occasion de me réjouir de ne pas posséder de téléviseur, tant je n'ai aucune difficulté à imaginer l'ouverture gratinée des journaux du soir.) Le procès aura aussi été utile à l'avocat général, qui, aussi bien, voire mieux que s'il avait été allongé sur le divan d'un professionnel, aura pu se délivrer des quelques images persistantes de l'enfance qui hantent encore son inconscient, monstres, diable à deux faces, araignées et autres gluances. Quant à l'avocat de Michel Fourniret, dont il est vrai que la position était assez inconfortable, son client ne manifestant guère d'intérêt pour sa propre défense, eh bien sa plaidoirie, non contente de n'avoir servi à rien (mais il s'en doutait), n'aura fait qu'ancrer l'image au bas mot déjà désastreuse de son client : je n'aimerais pas, moi, être défendu par un avocat qui conclurait de ma personne qu'elle "appartient à notre humanité, hélas". Contresens historique et philosophique au demeurant assez grotesque : comme si l'humanité induisait la vertu.
Enfin, l'on ne saurait disconvenir que cet épisode de la justice en quenouilles aura fait les choux gras de l'inconscient présidentiel, lui aussi (tiens donc) peuplé de "monstres".

Conclusion elliptique et générale :
- nul ne semble n'avoir rien compris de Michel Fourniret et de son épouse complice (les psychiatres se montrant sur ce terrain d'un conservatisme et d'un conformisme assez exemplaires) ;
- la communauté nationale se trouve provisoirement ressoudée, chacun trouvant à se réjouir d'une sentence que nul n'aura à coeur de discuter, par crainte de passer pour laxiste ou indécent ;
- la justice a perdu quelques-uns de ses atours de rationalité au passage, le président du tribunal ne trouvant rien à redire aux roses déposées devant elles par les familles des victimes, pas plus qu'à leur départ du tribunal dès que ce fut à la défense de prendre la parole ;
- le mouvement répressif général, ici comblé, se trouve conforté ;
- la question des soins et du suivi psychiatrique est totalement passée à la trappe ;
- le fonctionnement de la justice, à mille égards insatisfaisant mais dont on se plaît tant à débattre, non seulement ne s'est pas amélioré, mais aura plutôt régressé.

Autant de raisons qui justifient notre contentement de savoir ce procès enfin clos.

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mardi 27 mai 2008

Mauvais esprit

A Cannes, cantet revenu le printemps, les journaux portent au pinacle l'école française. Il est vrai que les canards adorent agiter leurs palmes (académiques).

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vendredi 23 mai 2008

Ceci était ma chair (anglaise...)

 

New stories from children of the revolution

68's : NEW STORIES BY CHILDREN OF THE REVOLUTION : c'est le titre d'une anthologie que vient de publier Salt Publishing, éditeur basé à Cambridge. L'idée, fomentée par l'écrivain Nicholas Royle, était de réunir dix auteurs nés en 1968 et de les laisser manœuvrer autour de l'idée de révolution - parmi lesquels, pour ne citer que les plus connus, Toby Litt ou James Flint.

D'un niveau absolument pathétique en anglais, je serai hélas privé de la lecture de ce livre... Toujours est-il que j'eus le grand plaisir de pouvoir y contribuer, bénéficiant au passage du travail de traduction de Nicholas Royle, lequel s'est donc escrimé avec autant de patience que de bienveillance sur mon texte intitulé : Ceci était ma chair (This was my flesh).

Dieu soit loué, les lecteurs qui n'ont que le français à la bouche auront l'immense bonheur de pouvoir lire ce texte à partir d'octobre prochain, puisqu'il fait partie d'un corpus de douze nouvelles que je publie au Seuil sous le titre Et que morts s'ensuivent.

*

Extrait d'un article de Time Out, à Londres,
qui en a fait aujourd'hui son livre de la semaine :

" Similar territory is explored by Marc Villemain in his elegant, horrifying ‘This Was My Flesh’, set in a cultured, civilised world which just happens to be cannibalistic."

Des d'informations sur l'anthologie ici.
L'acheter : ici

 

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jeudi 22 mai 2008

Manchette

Il faut m'astreindre à n'écrire ici que lorsque je suis de bonne humeur, et surtout pas quand je me crois malheureux. Le chagrin rend stupide. Il ne faut pas écrire de stupidités.

Jean-Patrick Manchette, Journal du 29 décembre 1966

C'est là une injonction fréquente dans tout journal naissant ; il est rare qu'on s'y tienne. Mais il est très intéressant de noter cette récurrence, cette obligation que l'on se donne à se défier de ses humeurs ; non par optimisme, cela n'a rien à voir, mais par crainte que l'humeur éloigne de l'art, qu'elle soit, d'une certaine manière, antithétique à la démarche d'écriture. Quand je me crois malheureux, écrit Manchette, qui, dès la première page de son premier journal, et alors qu'il n'a que vingt-quatre ans, nous dit déjà que seuls les faits le mobiliseront, que tout examen ou raisonnement psychologique demeure tributaire de l'interprétation, donc de l'erreur.

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