mardi 7 novembre 2006

Classieux metal

Heavy_Metal___Dessin... suite au billet "Enfant du metal" (27/10/06)

Mon appréhension du hard rock et du heavy metal (dont les puristes recommandent chaudement le distinguo) est absolument et uniquement intuitive, pour ne pas dire empirique. Je m'y suis naturellement intéressé d'un peu près, mais ni plus ni moins que n'importe quel autre amateur. Qui plus est, je ne m'y suis intéressé qu'à l'aune de ce que j'ai pu vouloir y trouver lorsque j'en écoutais de manière, disons, assidue... Un peu comme dans le jazz, le milieu du hard et du metal est d'une telle diversité qu'on peine parfois à justifier les rapprochements usuels, du moins sur un strict plan musical. Tout comme la parenté peut paraître fort lointaine entre un Sidney Bechet et un Michel Portal, ou entre Keith Jarrett et Uzeb, que peut bien réunir Rush et Venom ? quoi de commun entre AC/DC et RhapsodyZZ TOP et Rammstein ? entre le hard rock bluesy de grand-papa Gary Moore et le folk metal de Finntroll ? entre le brutal death metal et le progressive metal symphonique ? etc... Il y a pourtant un fil (dont je ne remonterai pas ici l'histoire, et qui au passage implique d'ailleurs autant le rock, hard ou pas, que le jazz) : c'est le blues. Le blues en effet a donné à tous ces genres, finalement et fondamentalement si différents, un même socle rythmique et harmonique ; une semblable manière de "faire tourner les grilles" ; d'enjamber les "ponts" ; d'insister sur les dissonances ; de laisser sa part à une forme maîtrisée d'imprévu. Il ne s'agit pas de mettre tout ce joli (ou moins joli...) petit monde dans le même panier, mais simplement d'insister sur l'importance de racines musicales communes nées au tournant du 19ème et du 20ème siècles - quand la musique dite classique connaissait elle-même, tiens donc, quelques révolutions... ? entre

Black_SabbathSi l'on s'en tient aux évolutions du heavy metal originel - sans doute incarné par Deep Purple et Led Zeppelin, prolongé par Black Sabbath et Iron Maiden - quiconque pourra constater une aspiration à une certaine majesté, voire à une certaine solennité. Derrière la force brute et le masque d'une certaine agressivité, il faut entendre le souci des musiciens d'installer des scènes et des climats qui emmèneront l'auditeur vers de nouveaux mondes, ou qui au contraire viseront à les ramener vers d'anciens - le point commun entre ces mondes étant d'être, au mieux mystérieux, au pire inaccessibles. Heaven and Hell, un des titres-phare de Black Sabbath, outre le léger effet de transe qu'attise en concert le charisme du chanteur Ozzy Osbourne, véritable gourou s'il en est, illustre, même lointainement, cette aspiration à une forme de solennité guerrière et mythique présente chez certains compositeurs classiques de la fin du 19ème. Mais ce n'est qu'un début, tant Black Sabbath demeure marqué par une empreinte de headbangger (en gros, ceux qui balancent leur tête de haut en bas en guise de danse : j'en fus... !).

S'il est d'usage de se détester cordialement entre musiciens de jazz et de musique classique (les uns et les autres s'enviant mutuellement), un certain registre du heavy metal ne dédaigne pas, et de plus en plus, se tourner vers le classique - et cela sans aucune espèce d'aspiration démesurée, ou exceptionnellement, mais le plus souvent pour marquer leur admiration sincère. On ne compte plus les emprunts qu'il ingurgite et digère - plus ou moins bien.... Ozzy Osbourne (ou plutôt son guitariste, le regretté Randy Rhoads), empruntait souvent à la musique baroque. Parfois de manière un peu grossière - quoique efficace : on pense bien sûr à l'intro à l'orgue sur Mr. Crowley. Mais c'était parfois plus subtil ; ainsi est-il intéressant de mettre en parallèle son introduction, à la guitare sèche, de Diary of a Madman, et l'Etude #6 du guitariste classique Leo Brouwer. De la même manière, Ritchie Blackmore, un des guitaristes qui a le plus fait en ce domaine, a toujours beaucoup écouté de motets du Moyen-Age. Cela s'entendait déjà à la belle époque de Deep Purple et de Rainbow, mais son groupe actuel, Blackmore's Night, reflète davantage encore cette passion, avec plus ou moins de bonheur il est vrai - et s'éloigne au passage assez notablement du metal, pour devenir une sorte de Try Yann de l'Outre-Manche. Il faudrait aussi évoquer Uli Jon Roth, guitariste à la très enviable liberté, mais un peu dédaigné depuis qu'il a quitté Scorpions pour se consacrer à des projets personnels, disons, plus lunaires... (et/ou solaires : cf. Electric Sun). Et puisqu'on a évoqué Deep Purple, rappelons aussi que le groupe de Ian Gillan enregistra en 1969 son Concerto for group and orchestra au Royal Albert Hall de Londres.

Metallica___Ride_the_lightningMême un groupe tel que Metallica, réputé pour être le précurseur du trash metal, me semble pouvoir illustrer ce que je discerne de fondations classiques (même inconscientes) dans un genre qui en semble pourtant bien éloigné - mais je pousse peut-être le bouchon un peu loin. Cela me semble pourtant assez évident à l'écoute de leur album Ride the lightning (le seul, en vérité, à me plaire réellement). Son ambiance, lourde, martiale et mélancolique tout à la fois, ses longs passages instrumentaux, jusqu'aux thèmes abordés (en gros le comportement des humains, la solitude du prisonnier, la cruauté de la guerre - cf. For whom the bells told, un de leurs tout meilleurs morceaux que leur inspira le roman d'Ernest Hemingway -, ou encore le récit des Dix plaies d'Egypte), tout cela forme un tout qui, sans aspirer en quoi que ce soit à cette forme de noblesse qui connote toute référence classique, n'en constitue pas moins un bel ensemble instrumental. D'autres, plus savants que moi, ont bien dû le discerner également, au point de monter un quatuor à cordes (violencelles) en hommage au groupe, quatuor à tout le moins déroutant (et pour ce qui me concerne, assez peu ragoûtant) : Apocalyptica. Les musiciens, dont l'un d'entre eux opère tout de même au sein de l'Orchestre symphonique de Finlande, se disent expressément influencés par Chostakovitch, Prokofiev, Grieg, et... Metallica.


Iron_Maiden___PowerslaveCette dimension mythique, parfois mystique et en tout cas empreinte de religiosité, des univers du heavy metal (dont je parlais déjà dans mon billet du 27 octobre) se retrouve avec la réussite que l'on sait chez Iron Maiden, notamment dans les albums Peace of Mind (à mon sens le plus abouti) et Powerslave. Les influences culturelles du groupe, essentiellement littéraires et cinéphiles, se retrouvent ici explicitées. Ainsi To Tame a Land est-il inspiré du roman de Frank Herbert, Dune ; The Trooper illustre La charge de la brigade légère de Lord Tennyson ; Where Eagles Dare (Quand les aigles attaquent, intensément visuel) évoque le roman d'Alistair MacLean ; Quest for Fire est un hommage immédiat à La guerre du feu ; Flight of Icarus retrace la légende d'Icare ; Sun and SteelRevelations, merveilleux de puissance et de profondeur, débute par une citation de Chesterton ; The Rime of the Ancien Mariner, véritable morceau de bravoure, tourne autour d'un poème de Coleridge (qui inspira d'ailleurs déjà un autre groupe, Rush, en 1977, avec le morceau Xanadu).  Etc.. se place sous la tutelle légendaire du samouraï Miyamoto Musashi.

 

Rhapsody___Symphony_of_enchanted_landsIndiscutablement, la veine lyrico-mystique a la cote - reflet du malaise dans la civilisation, angoisse d'un futur technoïde et guerrier, inquiétudes pour l'éco-système, manipulations du vivant, dilution des individualités dans la grande mondialisation, etc... ; bref, c'est un autre problème. Il n'en demeure pas moins que cette grande inquiétude individuelle et métaphysique charrie son lot mystique, plus ou moins étayé, plus ou moins superficiel, et qui trouve dans la forme musicale classique un support de poids. Cela débouche souvent sur le souci, un peu nouveau dans le heavy metal, de l'orchestration. Certains s'en sortent plutôt bien, voire très bien, d'autres n'évitent pas toujours le piège du pompeux, voire du pompier. Mais il est certain que nous sommes au haut de la vague : Rhapsody, Nigthwish, Therion, Angra, Symphony X, Stratovarius, ou encore Fairyland en France : autant de groupes qui usent et abusent des chevauchées wagnériennes, des nappes de cordes,  des choeurs verdiens, bref d'un lyrisme désormais mieux qu'assumé : revendiqué.  Sans doute cela obéit-il chez certains à un goût profond pour le genre ; le chanteur de Manowar, rappelons-le, fit ses débuts à l'opéra, de même que la chanteuse de Nightwish. Reste qu'il y a là un bon créneau commercial - ainsi Angra qui, rappelons-le, avait déjà repris un Prélude en Do mineur de Chopin dans son album Rebirth, s'apprête-t-il à sortir Aurora Consurgens, directement inspiré des écrits de Saint-Thomas d'Aquin. Les groupes les plus innovants, les plus originaux, et les plus fondamentalement sérieux, sont à rechercher dans des genres hybrides. Je pense notamment à Opeth, dont j'avoue ne pouvoir écouter qu'un morceau sur deux (les plus calmes, pour faire vite...) : il se passe indéniablement quelque chose dans leur musique, quelque chose qui paraît tellement intérieur qu'aucune ornière ne semble pouvoir y résister : on alterne donc entre des passages d'un black metal de facture assez classique et de longues plages, quasi-floydiennes, parfois folk, au long desquelles les instrumentistes déploient des influences qui courent manifestement du jazz à la musique hindoue, tout cela sans jamais sombrer dans le kitsch - premier piège de tout syncrétisme. Il faudrait citer également le trop méconnu Pain of Salvation : comme Opeth, dont il se distingue toutefois par une esthétique technologique assez prononcée, le groupe s'appuie sur une grande palette de couleurs  musicales, servi en cela par une technicité à toute épreuve ; qui plus est, leurs textes attestent d'un souci littéraire et formel assez peu commun dans cet univers.

Yngwie_MalmsteenMais c'est évidemment la virtuosité qui d'emblée séduit les musiciens - et le public. Aussi débarque sur la scène, au début des années quatre-vingt, une génération de guitar heroes revendiquant haut et fort leur attachement à la musique ancienne. L'on pense d'abord à Yngwie Malmsteen, admirateur patenté de Vivaldi, d'Albinoni, de Bach, de Paganini, de Scarlatti ou de Beethoven. Si Eddie Van Halen avait certes ouvert la voie avec son solo Eruption, il se trouve ici complètement débordé par plus fougueux, plus fort, plus technique que lui - et aussi plus sincèrement épris de musique classique. La quinte (ou power chord) qui rapprochait déjà le jeu de guitare propre au heavy metal des accords utilisés dans le chant sacré chrétien traditionnel, se trouve ici amplement ornementée, et au torrent usuel de décibels se substitue une cascade de notes, au point d'avoir parfois l'impression d'assister à un concours de vitesse un peu froid et mécanique - mais ne fut-il pas reproché à Mozart de mettre parfois trop de notes dans ses compositions...? L'inspiration de Malmsteen ayant peu à peu fini par s'assécher, il faut compter aujourd'hui sur les petits prodiges que sont John Petrucci, Joe Satriani, Marty Friedman ou Jason Becker, pour n'en citer que quelques-uns, qui semblent avoir une vue plus large encore de leur instrument. Ainsi le jazz commence-t-il à faire ses premiers pas dans le heavy metal, et il n'est plus rare de trouver des guitaristes se revendiquer de John Mac Laughlin, de Bireli Lagrene, de John Scofield ou d'Al di Meola (lequel Al di Meola ne déteste d'ailleurs pas sonner un peu heavy ; à titre d'exemple, l'album live Tour de Force, en 1991). John Petrucci, guitariste de Dream Theater, revendique clairement parmi ses influences celle d'Alan Holdsworth, nettement plus connu dans les cercles du jazz et de la fusion. Et puisqu'on est dans Dream Theater, groupe qui réussit au passage à fusionner en une même musique maintes références éclectiques, je serais fautif ne pas citer Derek Sherinian, l'ancien claviériste du groupe, qui semble vouloir passer à l'acte (malgré le scepticisme du milieu...) en s'engageant sur une voie que d'aucuns n'hésitent plus à qualifier de jazz metal... Mais jusqu'où iront-ils ? Les Conservatoires de Musique du 22ème siècle enseigneront-ils les exercices virtuoses des enfant de Jimi Hendrix ?

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lundi 6 novembre 2006

Je ne lirai pas le Journal


Jacques_Brenner


Fût-il merveilleusement écrit (ce qu'à ce jour on ne sait toujours pas), je ne lirai pas les 750 pages de La cuisine des Prix, le tome V du Journal de Jacques Brenner, très opportunément annoncé quarante-huit heures avant l'attribution du Prix Goncourt. Non que je sois indifférent à la "vie littéraire" : il peut m'arriver de la trouver romanesque. Mais je me moque de pouvoir vérifier par la bande ce que chacun sait depuis 104 ans, quand fut décerné le premier Goncourt (à un certain John-Antoine Nau
). Je conçois l'amusement - ou l'agacement, selon le sort qui nous y est réservé - que peut susciter ce livre et les "révélations" qu'il est censé contenir - en gros que Jacques Brenner nourrit un amour sans os pour les chiens et que, Angelo Rinaldi ayant très envie, mais vraiment très envie, de faire plaisir à Jacques Brenner, il se met en quatre (ou disons à quatre pattes, ce sera plus drôle en la circonstance) pour lui en offrir un. Il est utile, même très utile, de connaître les arcanes de la vie littéraire, et je suis le premier à me réjouir que la France comptât en cette matière quelques incontestables spécialistes et praticiens - de véritables entomologistes, en vérité. Mais voilà, je ne suis pas convaincu que, de tout cela, la littérature sorte confortée - ni surtout que le but ait été de la conforter.

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vendredi 3 novembre 2006

Bastille à (re)prendre

prisonJe pense avoir été des rares spectateurs indirects, en tout cas résolument extérieurs aux institutions judiciaires, à répondre, il y a quelques semaines de cela, au questionnaire qui fit suite aux États généraux de la condition pénitentiaire organisés par l'Observatoire International des Prisons (OIP). Spectateur indirect, disais-je, puisque je partage mon existence avec une avocate pénaliste et qu'à ce titre, quelle que soit par ailleurs ma très ancienne et très spontanée allergie à certaines manifestations de la violence légale, mon intérêt initial pour l'univers carcéral et pour tout ce qui a trait, de près ou de loin, à la privation de liberté, s'en est peu à peu trouvé enrichi.

Ce qui est en cause ici, ce n'est pas la prison dans son principe - tout groupement humain doit pouvoir stopper dans son élan un individu qui s'avérerait immédiatement dangereux pour ses congénères. C'est bien là le seul intérêt (et le seul but officiel, faut-il le rappeler) de l'emprisonnement : protéger les individus et la société en empêchant d'agir celles ou ceux qui pourraient leur nuire. Cette vision est naturellement idyllique, et nul n'a jamais connu de geôles confortables - sauf, peut-être, certaines personnalités très fortunées ou jouissant d'un entregent peu ordinaire. Et si l'exemple nordique, le plus proche de l'idéal d'un univers carcéral respectueux des droits humains, semble commencer à faire quelques émules chez nous, nous n'y sommes pas encore, loin s'en faut.

Ce que nous savons de manière certaine, et dont attestent toutes les enquêtes un peu sérieuses, c'est que, au fil du temps, la prison française est devenue criminogène. Autrement dit, celui qui en sort aujourd'hui a plus de chances de commettre de nouveaux délits que de retrouver une existence que l'on qualifiera, faute de mieux, de normale. Il y a à cela mille raisons, qu'on pourra se contenter d'énumérer : désintérêt général, renoncement du politique, durcissement unanime des politiques de répression, peines exorbitantes, diminution des budgets, mauvaise ou insuffisante formation des acteurs, etc... Mais la raison essentielle, et d'autres l'ont dit infiniment mieux que moi, c'est que la société a les prisons, non seulement qu'elle mérite, mais qu'elle veut. C'est une volonté du temps, en effet, consécutive à certain état de notre civilisation, qui a fait des prisons françaises ce qu'elles sont - les pires d'Europe, selon un Rapport du Conseil de l'Europe paru l'an dernier. Or un certain pessimisme me semble aujourd'hui de mise : rien, dans la société, n'indique un quelconque début de commencement de renversement. Ce qui hier encore passait pour un fait divers tout juste bon pour la presse locale fait aujourd'hui les gros titres de tous les médias nationaux : à cette aune-là, et elle est décisive, l'on voit mal ce qui pourrait déclencher un quelconque mouvement - malgré l'action résolue de l'OIP . La campagne présidentielle qui s'amorce n'y aidera d'ailleurs pas : vous verrez que, d'ici le printemps, quelques faits divers sitôt oubliés donneront moult arguments à certains, voire à tous, pour muscler davantage encore leurs "discours". Il faudra donc attendre que le peuple français (dont on nous explique aujourd'hui qu'il serait le meilleur expert de l'évaluation politique) ait admis l'idée que, non contente d'être résolument immorale et anti-républicaine, la prison française est tout bonnement inefficace et contre-productive. Ce temps arrivera - mais quand ?

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jeudi 2 novembre 2006

Je passe

DSC01538_1Enfant, je posais des questions : je voulais comprendre le monde - j'étais un enfant.
Adolescent, je l'avais compris : j'ai voulu le changer - j'étais un adolescent.
Au sortir de l'adolescence, j'ai hésité : le changer, oui, pourquoi pas, il est trop laid ; mais je voulais aussi, et tout autant, y goûter : cela fit de moi, peu ou prou, un socialiste.
Jeune adulte, je me suis fait honte ; il me fallait trancher : j'ai amorcé un mouvement de recul, de retrait - mais discret.
Adulte, les premières fatigues venant, j'ai commenté le monde - aidé en cela par la foule de ceux qui s'obstinent (à échouer) à le changer.
Premiers pas dans le vieillissement ; je commentais le monde avec colère : je le commente avec lassitude - avec réticence.

Plus tard, vieux et malade. Le monde n'est plus en moi. Je ne lui demande rien. Facile : il n'attend rien de moi.
Elle et moi - souvenirs et clins d'œil.
Et le marbre.

D'autres continueront. Mais ce sera plus dur.

(Photo personnelle - Jura)

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mercredi 1 novembre 2006

Quel avenir pour le livre ?

LecteursLa situation est connue :
- d'un côté, près de 55 000 nouveaux titres, tous genre confondus, commercialisés en 2005 (derniers chiffres disponibles) ;
- de l'autre, un lectorat qui se rétrécit : 72 % des plus de 15 ans ont lu en 2002 au moins un livre dans l'année ; 33 % ont lu un livre par mois, 18 % un ou deux livres, 11 % (les gros lecteurs) trois livres dans le mois. A ce paysage, il faut bien entendu ajouter la concentration capitalistique du secteur, l'extinction progressive (pour ne pas dire programmée) de la librairie de proximité, le rachat des petits éditeurs indépendants par des consortium côtés en bourse, le triomphe des coups éditoriaux, la best-sellarisation galopante, le marketing culturel, la standardisation,
la mode du gratuit etc... et le tableau sera à peu près complet. Et je ne parle pas des coteries de basse-cour - les dames du Fémina venant de nous donner, bien malgré elles il est vrai, un fort joli exemple des moeurs du milieu. Bref, il faut être blindé ou faire partie soi-même des dix-huit écrivains français vivant exclusivement de leur plume pour ne pas être frappé par la dimension pharaonique de l'industrie du livre et de la production éditoriale.

Moyennant quoi, ceux qui voudraient se contenter d'écrire (bref de faire leur travail d'écrivain) ne peuvent pas ne pas se poser la question des répercussions d'une telle conjoncture, non seulement sur leur oeuvre mais sur le processus même de leur écriture : on n'échappe pas à un spectacle à ce point massif. Il fallait naguère écrire (correctement, il est vrai) pour être reconnu comme écrivain : il faut aujourd'hui avoir un lectorat. C'est le triomphe de la diffusion de masse, triomphe qui n'a au demeurant rien de bien étonnant dans une société de consommation qui a fait de l'extension du domaine culturel le viatique de la vertu démocratique tout autant que le vecteur de son dynamisme économique. Tout cela est tellement présent qu'entre dans l'écriture l'angoisse même de son propre destin. Or c'est dangereux : il faut redire qu'on n'écrit pas pour plaire ; que, si l'on écrit en pensant à un lecteur (voire à un lectorat), ce peut être aussi afin de le bousculer ; et qu'on écrit moins encore avec le souci de répondre aux contraintes, réelles, et nombreuses, de l'industrie éditoriale - après tout, ces contraintes ne regardent que les éditeurs, pas l'écrivain. Mais c'est pour celui-ci une situation somme toute assez désobligeante : elle le condamne à faire des ronds de jambes devant les éditeurs et à revoir sa copie, non forcément parce que la littérature l'y inviterait, mais parce que les débouchés l'y obligent. Je ne tiens pas ici à remettre en cause l'idée de marché - je n'en ai pas la capacité, ni peut-être l'envie ; cela n'empêche pas de constater qu'il est d'autant plus facile de vanter la diversité culturelle qu'on fait soi-même partie de ceux qui contribuent à la saper.

Il serait erroné, ou fallacieux, de dire que le succès m'importe peu. Et pourtant, l'idée, la sensation, est là. Cela peut paraître étrange, mais c'est vrai. La meilleure preuve, c'est que je continuerai toujours à écrire ; peut-être parce qu'au fond je ne sais faire que cela. La rencontre du succès n'y changera rien : elle modifiera peut-être ma vision du monde, mon écriture, ma vie sociale, mes attentes, que sais-je encore, mais elle ne changera rien à la nécessité de l'écriture et à ce qui, dans le texte, lui permet d'accéder à la littérature. C'est pourquoi, fidèle désormais à un mot fameux que je n'ai pas toujours agréé, il me faut continuer à cultiver mon jardin.

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samedi 28 octobre 2006

La mort est dans le décor

DSC00142

Elle ne se moque que de sa mort ; je crois même qu'elle l'attend - que parfois elle la désire. Elle ne tient, ou plutôt ne convient à vivre que pour nous, pour une poignée dont elle devine, même si cela lui est informulable, ou pénible, que notre existence, notre existence à nous, perdrait sans elle beaucoup de son sens, et de son sel. Notre aptitude à vivre, à rire, semble ne pouvoir se déployer que dans l'auréole de son existence très gracieuse, même si l'existence pour elle n'induit et ne charrie aucun bonheur ni félicité - comme si la mélancolie qui s'empara d'elle dès l'enfance et la poursuit jusqu'au plus haut de ses jours nous obligeait à surjouer notre rôle dans notre propre bonheur.

(Photo personnelle- Etretat)

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vendredi 27 octobre 2006

Enfant du metal

 

warning

C'était en 1982 ou 1983, je n'avais pas quinze ans. Jérôme passe à la maison : il veut me faire écouter quelque chose. De son sac U.S. il sort deux cassettes : le premier opus de Mötley Crüe, et le premier album d'un groupe français aujourd'hui disparu : Warning. Même à cette distance, l'impression de l'époque me revient aussi net : celle d'une violence dévastatrice, inédite pour moi en musique ; et dans un second temps, l'éblouissement, somme toute, devant la démonstration technique : ces gueules sombres, viriles, teigneuses et gueulardes, n'entraient pas dans mes représentations du musicalement correct, et je peinais à entendre les musiciens derrière ces masques d'une colère surjouée. Mais voilà : d'emblée, c'est ce qu'il me fallait - je n'ose dire ce que je cherchais. Des années durant, je vais me faire une sorte de militant de cette cause qui n'en est sans doute pas une, mais qui pour moi en est une alors puisque, derrière la musique, c'est toute une représentation du monde et de mes refus qui d'un coup s'imposait à moi. Aujourd'hui je n'écoute plus guère cette musique qu'en de rares occurrences, quoique avec un intense plaisir, et sans doute d'une tout autre manière : à la manière d'un adulte qui aime à se remémorer les lieux où sa fabriqua un peu de ce qu'il est devenu.


M_tley_Cr_eJe dirai ailleurs, plus tard (peut-être) dans un roman à venir, ce que fut cette musique et ce qu'elle représenta, non pour moi, mais pour ce que j'ose à peine appeler une génération, et ce que, même malgré elle, elle dit et continue de nous dire. Malgré elle car, hormis Trust, évidemment fameux, peu de groupes de hard-rock et de heavy metal s'acharnent à parler du monde comme il va. Le triptyque sex, drugs and rock'n'roll continue de dominer un univers où l'esprit de rébellion, voire de révolte, se contente le plus souvent d'être instinctif. Mais au moins cet esprit perdure-t-il et, quoiqu'on puisse regretter qu'il ne fût pas utilisé avec davantage de discernement, il vaut toujours mieux que l'immense et pitoyable soumission au système, voire l'invraisemblable gourmandise avec laquelle s'y vautrent maints artistes - souvent (mais pas toujours) des espèces d'animateurs pailletés venus à la musique par le biais de la mode, du mannequinat, du fric ou des concours de majorettes.


Trust___R_pressionL'image véhiculée par le rock depuis la fin des années soixante emprunte un chemin bien balisé : celui de la provocation, de la nique faite aux bonnes mœurs. C'est un cheminement plus ludique qu'il y paraît parfois : rien de plus plaisant que d'offenser la bourgeoisie, sa morale, sa puissance, son empire, ses clergés. Ce plaisir-là peut paraître gratuit, stérile, infantile : il n'en est pas moins sublime. Depuis les cries d'orfraie suscités en leur temps par les cheveux trop longs des Beatles (dont on oublie qu'ils furent associés aux pires violences juvéniles quand aujourd'hui des fils-à-papa s'embrassent sur leurs ritournelles dans des boums du samedi après-midi en buvant de la bière sans alcool) aux hauts-le-cœur qu'éveillèrent les pantalons trop moulés de Mick Jagger (quand des adolescentes dansent désormais presque entièrement nues dans des émissions de variété pour ménagères de cinquante ans), le spectre de la provocation et de la violence a entamé sa longue mue. Cette mue ne fait pourtant que calquer son évolution sur celle de la grande machine pornographique qu'est devenue notre société, où l'on peut, dans le même temps et sans contradiction apparente, vouloir envoyer des mineurs sans avenir aux Assises et oscariser des productions qui visent à l'hyper-réalisme dans la représentation de la violence - sous couvert de pratiques artistiques, naturellement.

Sortil_ge___M_tamorphoseNous vivons donc, sur ce sujet comme sur tant d'autres, au royaume de l'hypocrisie. Les sempiternelles offuscations suscitées par l'usage, récurrent dans le rock mais aussi de plus en plus dans la pop, d'un accoutrement sataniste, sado-masochiste, ou gothique, constituent sans doute la face la plus hilarante de cette hypocrisie. Longtemps, on nous a expliqués (et on continue de nous expliquer) que tel adolescent se serait suicidé après avoir écouté le morceau Stairway to heaven de Led Zeppelin en faisant passer le disque à l'envers, ou, plus explicitement, Suicide Solution d'Ozzy Osbourne. Mais qui songerait seulement à retirer des bibliothèques Les souffrances du jeune Werther, dont la publication avait entraîné en Allemagne une vague sans précédent de suicides chez de jeunes esprits romantiques ? Et que dire du cadavre de cette jeune fille, au côté duquel fut retrouvé un exemplaire de J'irai cracher sur vos tombes ouvert à la page même où est décrit un meurtre similaire ? L'on peut naturellement élargir la question à un ensemble d'autres représentations sociales : ainsi, nul n'osera décemment s'en prendre à André Gide, Oscar Wilde ou Thomas Mann, au prétexte de pédophilie. La société doit comprendre, selon le mot convenu, qu'elle ne sème que ce qu'elle récolte : une société autoritaire, moralisatrice et répressive doit faire son deuil d'une contestation policée. Cela ne signifie pas que tout ordre social mérite d'être systématiquement pourfendu, loin s'en faut, mais seulement que l'excès est dans tout, et partout. L'on ne peut à la fois s'acharner à mettre sur pieds le monde qu'avait prédit George Orwell - caméras de surveillance, délation institutionnalisée, hygiénisme sanitaire et social, démultiplication des signes extérieurs de la violence légale, assèchement utilitariste de la langue, mise en scène spectaculaire des politiques publiques, privatisation  des espaces, interdictions comportementales en tous genres... - et déplorer que l'être humain n'accepte pas de lui-même et sans rechigner des limitations à sa liberté, limitations dont rien ne prouve qu'elles contribuent à l'extension du bien-être général et de la civilisation.

Iron_Maiden___Peace_of_MindLe heavy metal, dans ce panorama, occupe une place un peu à part. Contrairement aux punks, dont la rage contestatrice s'est vue peu à peu remplacée par la gouaille des rappeurs, les metalleux n'ont jamais eu le souci de la revendication ou de la mise à sac d'un ordre social. Au point d'ailleurs, comme de récentes études l'ont montré, que nombre d'entre eux étaient issus de la petite bourgeoisie. Cette indifférence à l'univers social n'est toutefois qu'apparente, ou relative. Sans doute la notion d'engagement, à quelques rares exceptions près, ne figure-t-elle pas au panthéon de l'éthique et de l'esthétique metalleuse : cela n'induit pourtant pas une indifférence au monde, tout au contraire. Le hard-rock véhicule une forme de dégoût ou d'écoeurement du monde, disposition à laquelle il répond par une inversion de ses valeurs - ainsi le satanisme n'est-il utilisé que de manière rarissime pour ce qu'il est : le plus souvent, il ne manifeste qu'un souci de renversement des valeurs dominantes de la chrétienté occidentale - fussent-elles laïcisées. Ce qui est frappant dans le heavy metal, et spécialement depuis la fin des années quatre-vingt, c'est l'utilisation de thématiques merveilleuses, oniriques, légendaires, mythiques ou mythologiques (Iron Maiden, Rhapsody, Nightwish et tant d'autres ; ou encore, pour ceux qui se souviennent de la glorieuse décennie du heavy metal français, Sortilège). De manière sans doute assez inconsciente, les textes (qui ont toutefois assez peu d'importance dans cette musique, tant pour les musiciens que pour ses adeptes) tendent à évoquer un monde vu d'en haut, ou plus précisément d'un ailleurs fantasmé, et parfois nostalgique (les contrées nordiques nous fournissent aujourd'hui un bon exemple de cet appel au passé, à travers le recours au folklore, voire à des dialectes tombés en désuétude). Aussi le monde est-il souvent considéré à l'aune de ses périodes tragiques ou simplement charnières (la fin des dinosaures, les grandes conquêtes, les grands empires, l'esclavage, les guerres de religion, la survie de l'espèce, ou encore, et de manière plus récente, la destruction des écosystèmes) et de leurs conséquences sur la psyché collective et individuelle (le suicide, la perte d'identité, la dépression, le sentiment de  sa propre incommunicabilité, la possibilité ou l'espoir d'un ailleurs, etc...). Dantec, Houellebecq, Lovecraft, Lautréamont, Coleridge, Poe, Huxley, pourraient, chacun à leur manière, refléter quelques-uns des tropismes metalleux. Contrairement au punk ou au rap, donc, il s'agit souvent d'une révolte non théorisée ; j'oserai dire, peut-être, une sorte d'anarchisme millénariste fasciné par la double idée de vide et de puissance. Autrement dit, si l'on marche en permanence sur un fil nihiliste, on n'en demeure pas moins sur le fil. A sa manière, il s'agit du seul genre à faire état, de manière presque exclusive, de la part maudite, à tout le moins sombre et retorse, de l'épopée humaine. Peu de perspective ou d'idéal social : seulement le grand récit de l'humanité.

Il peut paraître un peu saugrenu de la part d'un écrivain dont les goûts sont plutôt identifiés aux classiques, et manifestant le plus souvent une modération de pensée et d'expression, d'afficher ainsi un goût pour des domaines qui en sont a priori très éloignés - sans compter qu'il est autrement plus chic de disserter sur des arts plus nobles. Outre qu'il serait improductif d'y chercher une contradiction, je dirai ici même (mais plus tard...) pourquoi il est en ainsi, et pourquoi les préoccupations ou représentations metalleuses rejoignent parfois une certaine forme d'aspiration au classicisme...


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jeudi 26 octobre 2006

Resucées barbares

Images saisissantes de cette colonne de réfugiés tibétains, tirés comme des lapins par des gardes-frontières chinois postés en surplomb d'un glacier. C'est du déjà vu (Espagne, Bosnie etc...) : les images de la barbarie humaine sont toujours des resucées.

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La phrase existe-t-elle ?

J'entendais l'autre jour ce cabotin de Jean d'O(rmesson) expliquer que son mot préféré, ou plutôt ses deux mots préférés ("mais ce sont les mêmes") étaient "Dieu et (ou est) amour". Je ne suis en vérité pas convaincu qu'il le pensât réellement, mais enfin disons qu'on ne pouvait pas s'attendre à autre chose de sa part.

L'anecdote eut pourtant ceci d'intéressant pour moi qu'elle m'inspira une réflexion dont je sens bien qu'elle irradie depuis longtemps, mais que je ne m'étais finalement jamais faite avec une telle acuité : si j'exerce mon métier d'écrivain, c'est que je cherche la phrase qui dira l'existence - toute l'existence ; qui saura en dire la seule chose qu'il faut en savoir. La phrase, car bien sûr il n'y en a qu'une - puisqu'elle dira tout. Comment expliquer qu'une telle chimère, que l'on pourrait assez facilement apparenter à la quête du Graal, puisse prendre corps ? et comment expliquer qu'elle se pose sans doute à tous les écrivains ?

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mardi 24 octobre 2006

C'est la ouate

DSC00681_1Il est déconcertant de vouloir écrire, d'en éprouver le désir - de l'éprouver, même, avec une certaine vivacité - et de ne rien trouver à écrire. Ce n'est pas le syndrome de la page blanche, ou pas tout à fait. On sent surtout s'interposer entre soi et le monde une sorte de pellicule, ou un écran de ouate - des poussières parasites qui tuent dans l'œuf toute représentation, tout sentiment naissant. L'indifférence ne nous emporte pas, ou pas forcément ; nous sommes plus près d'un état que recouvre une forme de mutisme ou d'atterrement. Quelque chose d'impérieux en tout cas, et d'impérial. La volonté ne peut, seule, en venir à bout, pas plus que le désir, ou même le travail. Il faut attendre. Attendre, non que cela passe, mais que ce qui naît et semble vouloir se mouvoir en soi ait achevé sa course, soit allé au bout de ses petites œuvres. Il faut laisser aller la chose en soi, accepter d'attendre qu'elle se soit épanchée et ait tout recouvert, dans une attitude d'ouverture, de consentement, de contemplation active. Cela tient à un fil. Est-ce à dire que la machine en nous à fabriquer les mots peut s'émanciper de l'idée ou de la pensée ? Je ne crois pas - même s'il n'est d'aucune utilité d'avoir quelque chose à dire pour l'écrire. Simplement que l'idée et la pensée ont besoin de temps, et qu'elles nous manipulent.

(Photo personnelle- Plérin)

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