mercredi 28 octobre 2015

Etienne Guéreau : La Sonate de l'Anarchiste


Etienne Guéreau - La sonate de l'anarchisteSans doute est-ce le rêve de tout mélomane qui se piquerait de littérature que de pouvoir déployer une prose capable de recueillir l'émotion flottante, malaisée à circonscrire, que lui fait éprouver la musique. De bien beaux écrivains s'y sont essayés, non sans réussite : citons Christian Gailly, Pascal Quignard, Patrick Suskind ou Alessandro Baricco - ce dernier étant d'ailleurs un musicologue averti. Mais Etienne Guéreau a cet avantage d'être lui-même musicien professionnel - et professeur à la Bill Evans Piano Academy, dont on sait combien son fondateur, Bernard Maury, dédicataire du roman, a marqué ses élèves. Pour autant, c'est moins au travers de son écriture, qu'il a nette, fluide, et pour tout dire assez sobre, qu'Etienne Guéreau tente de lever le voile sur l'insondable émotion musicale, qu'en extrapolant ce que peut (ou pourrait) être son pouvoir.

La réputation de Fédor, jeune pianiste, va croissant dans le tout-Paris de la fin du 19ème siècle, au moment où certains groupes de la mouvance anarchiste tourmentent une République qui n'en demandait pas tant, elle-même témoignant une belle ardeur à compiler les scandales - en toile de fond, ici, celui dit de Panama. Tout entier tourné vers son art, notre virtuose se tient aussi éloigné que possible de cette agitation ; mais c'était compter sans ce drôle de pouvoir dont, bien malgré lui, il semble avoir été investi : celui d'envoûter l'auditoire - et de l'envoûter au sens propre. Car s'il sue eau et sang pour soutirer une quelconque larme à ses auditeurs lorsqu'il interpréte les grandes oeuvres du répertoire, nul ne peut résister à cette drôle de sorcellerie qui émane de ses propres compositions : s'il se vérifie parfois que la musique adoucit les moeurs, force est de constater que, chez Fédor, elle aurait plutôt tendance à décupler les instincts. La chose ne tardera pas à remonter aux oreilles des fins limiers de la police judiciaire, lesquels entreverront sitôt dans l'effroyable talent de notre compositeur un biais astucieux pour lutter contre l'activisme révolutionnaire - comment, je vous laisse le découvrir... De prime abord, la chose pourra sembler un tantinet grotesque ; c'est qu'il ne s'agit pas tant de faire montre de réalisme que de dire, par le cocasse et le saugrenu, mais aussi en vertu d'un joli sens de l'observation et d'un évident plaisir à la peintures de moeurs, combien la musique peut bouleverser une âme et susciter d'incontrôlables émotions.

Tonique, malicieuse, élégante, La Sonate de l'Anarchiste a fait remonter en moi quelques-unes des sensations très plaisantes que j'éprouvai en lisant Le Club des Cinq, Alexandre Dumas ou Agatha Christie, ou encore en visionnant les désuètes mais (presque) indémodables Brigades du Tigre. Une bonne histoire, autrement dit, et qui n'a sans doute pas d'autre prétention que de l'être, mais servie par une composition délestée de toute pédanterie, achevant de conférer à ce deuxième roman d'Etienne Guéreau une fraîcheur très bienvenue.

Visiter le site d'Etienne Guéreau
Etienne Guérau sur le site des éditions Denoël

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dimanche 11 octobre 2015

Sofia Coppola en passant

virgin suicides-side

C'est en visionnant Somewhere et Marie-Antoinette, seuls de ses films que je n'avais pas encore vus, que j'ai peut-être fini par comprendre ce qui me captivait, et même me touchait, dans le cinéma de Sofia Coppola. Je suis assez fasciné en effet par cette manière (ce talent) qu’elle a de filmer en arrière des êtres et d'affecter les visages les plus lisses, les plus conformes, les plus glacés, d'une charge secrète, silencieuse et solitaire. Sofia Coppola continue de tourner et de retourner l'adolescence en elle, adolescence assurément dorée mais, parce que le social n'est pas tout, taraudée par le besoin de fuir, par une envie de résistance - infime mais persistante - à ce que la normalité désigne. Si bien que son cinéma pourrait manifester une forme d'ultime indiscipline, que son apparence chic et clinquante ne fait pas moins viscérale. Mieux : c'est de ce contraste même entre une certaine forme d'indécence sociale et la rémanence d'une fêlure intime, lancinante, que sourd le trouble où ses films nous jettent. Le fard qui s'étale sur les visages des personnages de Coppola est autant un témoignage de leur dernière pudeur qu'une manière de montrer ce qu'ils se cachent à eux-mêmes - et dont, parfois, ils prennent conscience.

Les figures blondes et convenablement américaines des cinq soeurs de Virgin Suicides, le détachement dandy et pré-suicidaire de Lost in translation, la candeur asociale et la beauté rutilante mais fragile de Kirsten Dunst dans Marie-Antoinette, la vacuité muette mais perturbée de ce père mondain dans Somewhere, l'amoralité consumériste et jouisseuse des gamines de The Bling Ring : mis bout à bout, chacun de ces films, aux prétextes tellement différents, manifestent une même sensation dont le trouble intime, latent, n'en est pas moins radical. Le social n'est pas tout, disais-je, et l'adolescence est probablement cet âge de la vie qui, parce que la parole alors est difficile et que le trop-plein d'intériorité peut rendre aphasique, en témoigne avec la plus grande évidence : refoulée en lisière ou revendiquée, c'est toujours une même sensation rageuse, dont on ne sait alors pas toujours que faire, ni contre qui ou quoi la retourner - contre le monde ou contre soi ? Je me moque bien qu’on reproche à Sofia Coppola de filmer des riches pour les riches ; elle ne fait pas de cinéma social et, si réalisme il y a, c'est ailleurs, dans cette manière si personnelle, si visionnaire aussi, qu'elle a de désosser le tragique persistant du rêve américain. C’est cela que je sens, chez elle, et dont je perçois confusément l'écho : son trouble devant un Occident qui n’est pas seulement post-moderne, individualiste et désenchanté, mais qui surtout ne l'est que parce qu’il pressent, sans pouvoir le nommer ni le conjurer, ce qui s’effrite en lui ; et qui n’est pas du vide, bien au contraire - névroses obligent -, mais plutôt la sensation hypnotique, diffuse et oppressante, d’une destinée inaccomplie, d’une course vers la mort, d’une irrépressible attirance vers les fins - fut-ce en en détournant le regard.

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lundi 28 septembre 2015

Quelques mots sur Pierre Tisserand


Pierre Tisserand - La Vierge à l'ivrogne
Paraît ces jours-ci un livre (irrévérencieux, picaresque, volontiers paillard : bref, éminemment recommandable) de Pierre Tisserand, La Vierge à l'Ivrogne. Aussi voudrais-je profiter de cette occasion pour dire deux mots de ce drôle de bonhomme avec lequel je corresponds depuis deux ou trois ans.

Je ne le connaissais pas même de nom lorsque, après qu'il eu vent je ne sais trop comment de mon existence, il m'adressa un manuscrit ; ce texte, Du sang sur la corne (titre aussi d'une de ses chansons) témoignait d'une truculence et d'une inventivité qui forcèrent mon admiration, mais mâtinées d'une colère qui me semblait par trop envahissante. Pour autant, je me renseignai fissa, ce qui transpirait de sa prose m'ayant joliment émoustillé.

Grâces en soient rendues à Internet, j'ai pu éplucher tout ce qu'on pouvait trouver sur lui, et ma première surprise fut d'apprendre qu'il était né en 1936 : l'ayant lu, je subodorais qu'il n'était pas le perdreau de l'année, mais jamais je n'aurais imaginé que cette écriture au rythme si vif, si verte, si potache, pût émaner d'un jeune homme qui flirtait avec les quatre-vingt printemps. Il me donna d'autres textes à lire de lui, qui tous me firent rire - souvent dès la première page, et parfois aux éclats. Jusqu'à cette Vierge à l'Ivrogne, donc, oeuvre assez irrésistible d'un esprit spontanément intempestif, fougueux et rabelaisien.

De ce que j'en perçois et du peu que j'en connais, Pierre Tisserand a traversé son époque avec ce type d'énergie assez caractéristique (quoique que j'aurais bien du mal à étayer mon impression) de cette génération qui vécut à plein pot les années 50 à 80. Romancier, poète, dramaturge, peintre, chansonnier, parolier : c'est bien ainsi qu'on les aime, ces années-là. On ne compte plus ses 45 tours (où il arbore parfois, époque aidant, des moustaches à la Vassiliu), dont certains lui firent rencontrer quelque succès (Dis madame s'il vous plait, Moi qui ne rêve) ; il ira jusqu'à se payer le luxe de se découvrir un jour couronné, lui, si peu sensible aux honneurs (prix de l'Académie Charles-Cros 1975) ; enfin sa reconnaissance sera clairement établie du jour où Serge Reggiani popularisera L'homme fossile. (Parcourez donc sa discographie complète, qui n'est pas sans être impressionnante.)

De son dernier album, paru en 2003, je conserve surtout cette chanson, La Belle Âge II, petite perle de nostalgie où l'évocation des amours adolescentes se termine par celle du copain avec qui on les vivait - tu es parti te cacher dans un nuage, puisque le ciel est gris : ce registre un peu inattendu de sa part, lui dont les livres sont si gouailleurs et libertins, lui sied à merveille, et je crois qu'on ne peut le lire sans avoir aussi ardemment conscience de cette sensibilité, tout aussi écorchée que pudique ; sa voix, chaude, ronde, n'est pas sans rappeler celle de Jean Ferrat, mais (et cela vaut pour l'un comme pour l'autre) je les préfère tous deux sur ce registre très intime, et pour ainsi dire un peu mélancolique. C'est une chanson que j'aurais bien vu dans un des Contes des Quatre Saisons, de Rohmer.

Reste que, depuis quelques années, c'est à la littérature que Pierre Tisserand voue l'essentiel de son temps : et l'on se prend à regretter qu'il n'y ait pas songé plus tôt, tant ses livres bousculent nos temps moroses, puritains et déclinistes - d'ailleurs, et de ce pas, je retourne à ce dernier manuscrit qu'il m'a fait l'honneur de m'adresser.

- Commander La Vierge à l'Ivrogne directement chez l'éditeur ;
- Le site de Pierre Tisserand est un peu foutraque, mais on y trouve quelques perles...

jeudi 24 septembre 2015

Revue Serbica - Borislav Pekic

Serbica

 

La revue électronique SERBICA, éditée par l'université de Bordeaux Montaigne, consacre son numéro de septembre à l'écrivain Borislav Pekic (1930-1992), et plus précisément à l'une de ses nouvelles : L'homme qui mangeait la mort.

L'ouvrage avait été réédité en France en 2005 par les éditions Agone (traduit du serbo-croate par Mireille Robin), ce qui m'avait alors fourni l'occasion d'un petit articulet ; c'est celui-ci que SERBICA me fait l'honneur de reproduire dans ce numéro spécial.

- Cliquer ici pour lire l'article, La mort dans ses petits papiers.
- Cliquer ici pour avoir accès à l'intégralité du sommaire.

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jeudi 6 août 2015

France Bleu : Thomas Stangl


Thomas Stangl - Ce qui vient-side
Virginie Troussier a eu la gentillesse de m'interroger, sur France Bleu La Rochelle, à propos de la première traduction en France de l'écrivain autrichien Thomas Stangl et de la parution de Ce qui vient ("Was kommt") aux Editions du Sonneur.

Cliquer ici pour écouter l'entretien (un peu moins de trois minutes.)

Cliquer ici pour accèder à l'onglet Thomas Stangl sur le site des Editions du Sonneur.

Cliquer ici
pour accéder à la page officielle du roman sur Facebook.

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mardi 16 juin 2015

THEATRE : La Maison de Bernarda Alba, de Federico García Lorca

garciaCOMEDIE FRANCAISE jusqu'au 25 juillet 2015

- Traduction de Fabrice Melquiot
- Mise en scène de Lilo Baur
- Musique originale de Mich Ochowiak
- Avec : Claude Mathieu (La Servante), Anne Kessler (Angustias), Cécile Brune (Bernarda), Sylvia Bergé (Prudencia), Florence Viala (Marie Josefa), Coraly Zahonero (Magdalena) Elsa Lepoivre (Poncia), Adeline D'Hermy (Adela), Jennifer Decker (Martirio), Claire de la Rüe du Can (Amelia), Elliot Jenicot (Pepe le Romano)

L'entrée de Federico García Lorca au répertoire de la Comédie française, quatre-vingts ans après son assassinat par des milices franquistes, ne doit certainement pas au hasard : outre ce quasi anniversaire, il s'agit de la toute dernière pièce de l'auteur (que jamais il ne verra jouée, ni publiée), et c'est aussi le moyen que Lilo Baur s'est choisie pour témoigner d'un certain obscurcissement des temps. J'ai lu, ici ou là, que la pièce péchait par désuétude autant que par outrance militante : faut-il être bien blasé pour juger ainsi d'un texte qui, certes, ne tait rien de ses intentions, mais que transcendent une grâce et un lyrisme profonds, et une mise en scène qui vaut bien mieux et bien plus qu'un geste partisan. Et quand bien même, s'il ne s'agissait que de témoigner d'une certaine condition féminine, il suffirait de jeter un oeil indolent sur le monde pour constater combien ce témoignage n'a peut-être pas perdu tant que cela de son actualité (fin de la parenthèse).

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Chose assez rare, La Maison de Bernarda Alba est un huis-clos entièrement féminin - la présence de l'homme, fût-elle obsessionnelle, n'étant jamais que fantomatique. Bernarda, la matriarche (Cécile Brune, dont j'ai eu l'occasion à plusieurs reprises déjà de vanter le talent), décide d'observer et de faire observer par ses cinq filles un deuil impitoyable et long de huit ans. Huit ans durant lesquels aucun contact avec aucun homme ne sera autorisé, pas plus qu'aucune sortie : c'est, au pied de la lettre, la réclusion. Un homme pourtant rôde, Pepe le Romano, qui veut prendre pour épouse Angustias (Anne Kessler), la moins jolie mais la mieux argentée de ces filles, tout en étant secrètement amoureux (et aimé) de la cadette, Adela (toujours aussi vive et épatante Adeline D'Hermy). Les passions, les frustrations, les rancoeurs, les jalousies, le désir : tout finira par avoir raison de la folle décision matriarcale.

Dès l'ouverture du rideau, il n'y a aucun doute : ce sera sombre, sépulcral, caustique et, malgré l'Espagne, glacial comme un couvent. Le visage de cette femme hurlant dans la nuit silencieuse, le haut moucharabieh qui mure la scène et derrière lequel on devine parfois le pas lourd des hommes qui s'en vont à la moisson, lapident une jeune femme de leurs muscles noirs ou entonnent des chants qui font entendre plus de martialité que de folklore (éternité du virilisme), tout nous plonge, d'emblée, dans cette vieille et ancestrale Andalousie, avec ses femmes encrêpées de noir, dures à la peine, économes de leurs sentiments, généreuses de leurs rires et de leur franchise.
Toutes sont formidablement caractérisées : le personnage austère et on ne peut plus monolithique de Bernarda ne semble pas encombrer Cécile Brune, qui sait y faire pour y adjoindre quelques nuances, un rien de rictus amusé où l'on pourrait presque, en passant, distinguer une seconde d'attendrissement ; Anne Kessler, la bonne à marier, enlaidie pour les besoins de la cause et sachant donner à son personnage ce petit air de vulgarité gouailleuse que lui confèrent l'argent et la promesse de l'amour (donc de la liberté) ; Coraly Zahonero et Claire de la Ruë du Can, dont la présence soumise sert excellement la composition d'ensemble, et toutes deux d'une discrétion savante ; Jennifer Decker, très juste dans l'interprétation de son personnage un peu ingrat (Martirio), vaguement bossue et, surtout, dépossédée (elle aussi !) de son amour pour le beau Pepe le Roman (Jennifer Decker que j'avais eu la chance de voir la veille même, dans un rôle bien différent puisqu'il s'agissait de celui d'Ophélie, à sa manière une sorte d'anti-Martirio, libérée, exubérante, dans la mise en scène inégale mais brillante de Hamlet par Dan Jemmett) ; Elsa Lepoivre (dont j'avais dit combien elle fut admirable dans Les Trois soeurs, de Tchekov), méconnaissable sous les traits de la vieille et fidèle servante qui n'ignore rien de rien, et surtout pas des secrets de Bernarda, Elsa Lepoivre étonnante de présence, d'humeur et de gouaille, incarnant presque à elle seule l'Espagne éternelle ; et puis, donc, bien sûr, Adeline D'Hermy, qui fait vraiment figure d'étoile montante, avec son timbre identifiable, son coffre, son énergie, son jeu assez physique, l'aisance avec laquelle elle se glisse dans les situations et se joue des tensions, sachant hurler aussi bien que minauder, juger d'un regard que s'effrondrer en pleurs. Une petite réserve, tout de même, qui ne tient d'ailleurs pas à la comédienne : Florence Viala (elle aussi épatante dans Les Trois soeurs) me semble ici jouer à contre-emploi le rôle de la très vieille mère de Bernarda, et j'ai eu l'impression qu'elle se contraignait à en accentuer le ridicule, grossissant les traits d'un personnage au fond sans réelle importance.

On admire, donc, le métier de toutes ces jeunes (et moins jeunes) comédiennes qui, j'en suis sûr, éprouvent bien du plaisir à se sentir évoluer entre elles, femmes parmi les femmes, offrant au public quelque chose qui n'est pas loin d'être un moment de grâce. Elles sont servies, il est vrai, par une mise en scène d'un goût indiscutable : foin de kitsch hispanisant ou de guitare flamenca, tout est richesse et sobriété, et la sombreur magnifiquement mise en lumière. De la scène sourd une tension qui n'exclut pas la dérision ou la drôlerie, comme une ultime politesse du désespoir à la légèreté, et qui achève de donner à cette mise en scène sa beauté fragile et brutale. Le rideau se referme et, en emportant la musique de Mich Ochowiak et ses réminiscences du Dialogue des Carmélites, on se retrouve sur la place Colette avec, certes, du chagrin au coeur, mais aussi beaucoup de joie pour cette compagnie des femmes.

jeudi 11 juin 2015

Enfin traduit en français : Thomas Stangl - Ce qui vient

Stangl Ce qui vient

En Autriche, d'où il est originaire, en Allemagne, en Suisse alémanique, Thomas Stangl, quand il ne rafle pas tous les prix, attise toutes les curiosités. On y dit de lui, entre autres et belles choses, qu'il est le digne successeur de Thomas Bernhard, Robert Musil et autres géants de la littérature de langue allemande. En France, jusqu'à présent, son nom n'est guère parvenu qu'aux oreilles de quelques spécialistes : à cette aune, la parution, aujourd'hui même, aux Editions du Sonneur, de Ce qui vient (paru en 2009 sous le titre Was kommt chez Droschl) constitue donc un événement.

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On dira de Thomas Stangl qu'il est un auteur difficile, pourquoi pas ésotérique. C'est à la fois vrai et faux. Vrai parce qu'il y a dans son regard et sa littérature beaucoup de densité, de profondeur, et ce petit quelque chose qui le fait vibrionner autour d'une sorte de noeud métaphysique. Mais faux, donc, aussi, car il est peu de grands textes qui sachent user d'un lexique aussi simple et élémentaire : il y a peu de mots chez Stangl, et seule la manière qu'il a d'en user, un peu comme s'il récitait des mantras, confère à ses longues phrases accidentées quelque chose qui vient rompre le cours tranquille de notre lecture pour y déployer une sensation étonnamment lyrique. Stangl n'est pas là pour nous reposer mais pour nous convaincre que le monde est aussi fruit du langage : de ce dernier il suffit de bouleverser l'ordre attendu pour que, fût-ce légèrement, notre regard se déplace. Ni les codes, ni les règles du grammaticalement correct n'ont plus cours ici : Stangl n'invente pas une nouvelle langue, il invente sa langue. Ce qui, certainement, explique pourquoi il est si diffficile de le comparer à aucun autre écrivain.

On retrouve pourtant chez lui, quoique sous des formes assez amplement renouvelées, bien des traits qui, souvent, estampillent la littérature autrichienne : ainsi de la quête de l'individu tiraillé entre ses aspirations propres et le cadre (régalien et psychologique) d'une société soucieuse d'ordre et d'autorité. Ce qui vient illustre bien cette tension : deux jeunes gens, Emilia et Andreas, aux mêmes âges mais à deux époques différentes : l'une qui voit venir le fascisme, l'autre qui éprouve la difficulté à en triompher. Les indices d'un nazisme qui monte et ceux d'un fascisme qui perdure sont quotidiens : Stangl montre ainsi la nouveauté qui s'empare de la psyché individuelle et collective et la difficulté d'y réagir en toute raison - constater sans comprendre la force irrésistible de l'histoire qui galopent sous nos fenêtres.

Il est difficile, finalement, de dire ce qu'est Ce qui vient : un livre sur les conditions historiques d'une histoire autant que sur l'insondable, presque indicible, intériorité de l'individu ; une plongée dans l'incessant soliloque individuel, ses perceptions, ses réflexes, ses bizarreries aussi ; la photographie d'un lieu, d'une époque et de ses conditions ; un livre sur l'étrangeté radicale que peut éprouver l'être humain dès lors qu'il se regarde et s'analyse. Si l'on m'autorisait un conseil au lecteur, je lui dirais volontiers : laissez-vous envahir. Ne lisez pas ce livre par petites grappes, laissez le flot vous embarquer : le sens n'est pas toujours niché dans la phrase, mais dans l'entreligne qui l'exhausse. Ce qui vient est un livre de sensations, un livre à impressions durables, traversé de réminiscences, de rappels, d'échos et de jeux de miroirs. Enfin je lui dirais qu'il compte déjà parmi les chef-d'oeuvres de la littérature contemporaine de langue allemande.

Les Editions du Sonneur remercient Édith Noublanche,
non seulement d'être venue à bout d'un travail de traduction proprement titanesque,
mais aussi de leur avoir fait connaître ce texte dont je suis heureux, et fier,
avec l'aide minutieuse de Julien Delorme, d'avoir pu diriger le travail éditorial
.

Thomas Stangl - Ce qui vient

Thomas Stangl, Ce qui vient
Traduction : Edith Noublanche

En librairie le 11 juin 2015
Informations et commande sur le site des Editions du Sonneur

 

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dimanche 24 mai 2015

Petit traité de misanthropie : un article de Patrick Emourgeon

Pour un auteur, c'est toujours une joie très grande que de se savoir lu bien après les quelques (fugaces) semaines d'exposition qui suivent la parution d'un de ses livres. Merci, donc, à Patrick Emourgeon, d'avoir pris la peine de partager son enthousiasme pour ce roman paru en mai 2011 chez Quidam.

Le Pourceau le Diable et la Putain

Petit traité de misanthropie
Par Patrick Emourgeon

Il y a des mots qui me reviennent à la lecture de Marc Villemain. Des tas de mots et des idées sur l’homme : velléité, acrimonie, misanthrope, cloporte, extinction, laideur, vain,  silence, haine… des mots crus que j’aime retrouver dans la littérature du vrai.

Marc Villemain, cet auteur rare, explore l’arrière cour des choses humaines. Déjà dans Et je dirai au monde toute la haine qu’il m’inspire, ce roman prémonitoire, publié en 2007, m’avait bousculé, il y ausculte la montée d’un totalitarisme rampant et la lente démission du politique, testament émouvant d’un élu en exil qui revient sur son passé. Une lecture acérée de la démocratie d’aujourd’hui, de l’extinction des idéaux. Un texte puissant et profond. Totalement d’actualité.

Villemain aime la fin, toutes les fins. Ces rudes moments de sincérité où l’on peut enfin peser la véritable densité des sentiments, creuser jusqu’à la roche la vérité, en extraire les racines et voir l’autre dans sa terrible nudité, à sa taille réelle.  

Il aime nous déstabiliser. Un exercice sain dans un monde lisse de certitudes sucrées. Dans un monde aux couleurs fades, il trace à grand trait noir et rouge, les angles d’un siècle déprimé, ce siècle que ce vieux professeur d’université en fin de vie sait qu’il va bientôt devoir quitter, coincé dans un de ces mouroirs modernes.

Le pourceau, le diable et la putain est un livre sur la fin, il consigne le testament de la vie d’un homme, un témoignage sans concession, d’un pur misanthrope à l’ancienne. Dans un style volontairement obséquieux, drôle et tragique, Léandre, de sa faconde professorale,  nous raconte sa haine tendre du genre humain.

Les mémoires de ce vieux con assumé bouscule une époque habituée à la tartufferie, aux édulcorants moralistes et télévisuels. Tout y passe : les enfants, les femmes, les étudiants (j’adore !), les curés, le sexe (la découverte de l’orgasme à Madrid, drolissime…)  c’est la grand cavalcade, le déballage, une immense et pittoresque brocante où les bons sentiments sont bradés, écrabouillés parfois… Un exercice vivifiant et corrosif qui fait du bien.

Attention, ce vieil homme est un puriste dans son genre, un misanthrope doté d’une certaine classe, il réserve sa férocité aux imbéciles, au mensonge et à la malveillance.

On est loin des petits méchants d’opérette, ces pervers cruels et lâches qui se déguisent en victime dès qu’ils se sentent démasqués,  chez cet homme fier et intelligent, derrière sa cruauté, on entend plutôt sourdre son amour déçu de l’humanité, citant Balzac qui en connaît un poil , « tout homme qui, à quarante ans n’est pas misanthrope n’a jamais aimé les hommes. »

Bref, Marc Villemain aime à travers ses personnages questionner avec acidité la place du bien et du mal.  Discrètement il nous interroge sur le véritable visage du diable, du pourceau et de la putain dans nos sociétés « modernes ». Il sait qu’ils ne sont jamais vraiment là où on les attend…

Un truculent bouquin et un auteur à découvrir !

          - Lire l'article dans son contexte original.

Marc Villemain Le pourceau le diable et la putain, 2011 Edition Quidam Editeur par Patrick Emourgeon

Marc Villemain, Le pourceau, le diable et la putain : petit traité de misanthropie. Il y a des mots qui me reviennent à la lecture de Marc Villemain. Des tas de mots et des idées sur l'homme : velléité, acrimonie, misanthrope, cloporte, extinction, laideur, vain, silence, haine...

http://musanostra.fr

           
          - Découvrir Le Pourceau le Diable et la Putain sur le site de l'éditeur.

Quidam Editeur

L'insolite, Le singulier.Des auteurs plutôt que des livres. 20/09/11 Web design by P.Tzara Le Pourceau, le Diable et la Putain de Marc Villemain 100 pages. 12 euros ISBN : 978-2-915018-60-8 Marc Villemain est né en 1968.

http://www.quidamediteur.com



mardi 12 mai 2015

Rencontre - Lectures vagabondes

Pour ceux, les chanceux, qui habiteraient cette si belle région ensoleillée...
À l'invitation de l'association Lectures vagabondes (Lamalou-les-Bains, Hérault).

Lamalou 22 mai 2015

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mardi 14 avril 2015

Russell Banks - Un membre permanent de la famille

Russell Banks - Un membre permanent de la famille
À
une époque (qui commence à légèrement s'éloigner...) et avant même que je ne songe à écrire, du moins à écrire avec un peu d'application, je lisais principalement de la littérature étrangère : il est certain âge où l'on peut ne pas avoir plus envie que cela de son propre pays, et lui préférer le vaste monde... Je n'essaimais pas les cinq continents (l'Asie, par exemple, me demeure amplement inconnue), mais je dévorais la littérature d'Amérique du Nord, qui m'a toujours laissé sur une sensation très forte de réalité (tout en cheminant en très légère marge du réel, c'est-à-dire, disons, dans son prolongement, ou son extension), comme je dévorais celle d'Amérique latine, plus imagée, plus “magique”, voire onirique (souvenir très aigu de ma lecture de ce chef-d'oeuvre de João Guimarães Rosa qu'est Diadorim, par exemple), et celle du maghreb (Rachid Mimouni, Sonallah Ibrahim) ou du Proche-Orient (je songe à ma lecture émerveillée des Fils de la médina, de Naguib Mahfouz).

Russell Banks, le fait est que c'est par le cinéma que je l'ai connu : j'avais été marqué par l'adaptation qu'Atom Egoyan avait faite de son roman Les beaux lendemains. Notamment par le personnage de Mitchell Stephens, l'avocat, si bellement interprété par Ian Holm, dont la figure m'évoquait celle d'un professeur qui compta beaucoup pour moi, et qui avait ce quelque chose que l'on retrouve bien souvent dans les personnages masculins de Banks : légèrement en retrait de lui-même, finalement assez peu sûr de lui, assez peu volubile, d'une sensibilité plutôt rentrée, maladroit à se faire comprendre ou à trouver les mots pour s'exprimer face à autrui, et souvent inapte à trancher ou à prendre la moindre part à tout ce qui pourrait ressembler à du conflit, ou simplement de l'adversité - sans doute retrouvais-je dans la caractérisation de ce type de personnage nombre de sensations ou de sentiments familiers. Ce personnage, ou, disons, cette forme relâchée et nuancée d'archétype, est aussi le miroir tendu par Banks à une certaine Amérique : celle, pour aller vite, de la middle-class, en tout cas d'une Amérique populaire, travailleuse et/ou marginale. C'est là, bien sûr, chose très conscience chez Banks, dont on connaît les engagements civiques. Sa façon de faire l'éloigne cependant de la grosse artillerie de la littérature engagée : s'il y a engagement dans sa littérature, ce n'est pas tant en appuyant sur la pédale de la bonne moralité qu'en focalisant son attention et sa verve romanesques sur ce que, faute de mieux, on nommera le pays profond. À cette aune, la filiation Russell Banks / Raymond Carver (toujours difficile à ne pas convoquer lorsqu'on parle de nouvelles américaines) me semble nette : foin d'idéalisme ou de profession de foi, leur littérature s'attache au seul individu, mais à l'individu en tant qu'il est aussi le produit de son temps et de sa société - à l'instar de Philip Roth, pour citer le plus prestigieux. En cela, ils sont de parfaits écrivains américains : attentifs aux manifestations individuelles du social autant qu'aux formes idiosyncrasiques de ces manifestations. Comme Carver, Banks se contente de peu : décor brut et typé, personnages fortement déterminés, trame légère mais tension vive, et conclusion sur une chute sans résolution. Moyennant quoi, sensation de réalité et liberté d'imagination ou de visualisation du lecteur sont convoquées à parts égales. Ainsi résumée, la chose semble simple à concevoir : on ne se lasse pourtant pas d'applaudir au talent de Banks (et de Carver, cela va sans dire), et à cette manière de faire de chaque parole un acte, et de chaque acte une histoire.

Chacun des personnages d'Un membre permanent de la famille témoigne de cette conception romanesque : le mari qui rôde autour de son ex, la femme noire enfermée dans le parking du concessionnaire où elle est venue acheter une voiture d'occasion et qui se retrouve menacée par un pittbull qui la contraint à passer la nuit sur le toit d'un véhicule, le bon gros blanc chrétien de passage en ville et en quête d'exotisme sexuel, l'ancien marine qui, quoique père de deux policiers et d'un gardien de prison, arrondit les fins de mois à sa sauce, ce chien ("personnage" qui n'est pas sans raison ledit "membre permanent de la famille") qui est le vrai noeud du problème de ce couple divorcé, cet homme à qui on a transplanté un nouveau coeur et qui accepte, bon gré mal gré, de rencontrer la veuve du donateur, cette femme qui, brutalement endeuillée, semble manquer d'un peu de chagrin : ces hommes, ces femmes, c'est nous, c'est-à-dire d'absolues singularités mises tranquillement au bord du précipice. Je crois que l'on peut dire des personnages de Russell Banks qu'ils sont toujours des être en fragilité, en délicatesse avec eux-mêmes et leur environnement social ou familial. Des êtres à qui il ne reste souvent pas grand-chose, pour ainsi dire désossés, et auxquels une écriture sans le moindre gras donne une consistance, une incarnation, toujours très touchantes. Toutefois, on ne se départ jamais vraiment, en lisant Banks, d'un certain sourire ; un sourire en marge, un sourire ténu, qui n'est jamais propre aux histoires elles-mêmes mais à un certain sentiment de décalage : s'il est rare que les choses se finissent bien, la méthode d'observation de Banks revêt toujours quelques indices ou non-dits plus ou moins sociologiques qui, sans modifier quoi que ce soit à un climat somme toute assez tragique, prêtent en effet à un certain amusement.
Loin d'une image surmédiatisée (donc largement erronée) de l'Amérique, Banks est de ceux qui, selon moi, incarne le plus (ou le mieux) la littérature nord-américaine, à savoir une littérature de la modestie des mondes. L'Amérique n'est clinquante que sur nos écrans (ou pour une minorité, ce qui revient au même), et Banks, en s'attachant à l'individu moyen ou à celui qui chute, sait en même temps voir dans les excès de l'Amérique (c'est-à-dire dans ce qu'elle a de pire et de meilleur) tout ce qui fait le sel de son identité : Russell Banks est vraiment un écrivain américain.

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Un membre permanent de la famille, Russell Banks
Traduction : Pierre Furlan