mercredi 4 octobre 2006

Fumer, c'est vivre

lucky_lukeJe vous l'accorde : un tel titre ne s'imposait pas d'évidence. Toutefois, la provocation étant moins nocive pour la santé (biologique) que quelque émanation dont la loi s'apprête à se saisir, j'ai l'illusion de penser que l'offuscation sera tempérée...

A entendre certains commentateurs et/ou militants de l'indiscutable bonne cause (ou simplement à croiser le regard de mes voisins de table au restaurant), entonner, de poignants trémoli dans la voix, leur chant de l'horreur humaine sur terre, j'ai parfois l'impression qu'on s'apprête à évoquer un génocide oublié, une entreprise inédite de terrorisme planétaire, ou un acte de torture et de barbarie sur un nouveau-né particulièrement abject (l'acte de torture, pas le nouveau-né) : enfin bref, quelque chose dans le genre. Au train où vont les choses, il n'est donc pas absolument déraisonnable de penser que, au-delà de la fiscalité éthique et autres formulaires d'amendes qui se concoctent goulûment au différents étages de Bercy, il s'avérera bientôt nécessaire d'envisager une sanction pénale (avec peine de sûreté, cela va de soi) pour fumeurs récalcitrants. On continuera certes de fumer dans les prisons (on voit mal les matons empêcher un trafic qui, appréciez la litote, ne les dérange pas), mais au moins le Mal sera-t-il circonscrit aux seuls indésirables, qui pourront donc s'en donner à coeur joie et crever entre eux tout en esquissant dans l'air de voluptueuses volutes.

Pour ma part, il y a bien longtemps que quiconque ne m'a plus demandé, comme on le faisait naguère, gentiment, poliment, élégamment : "Monsieur, excusez-moi, pourriez-vous veiller à ce que la fumée de votre cigarette n'affectât pas mon plaisir à dîner ?" (délicieuse injonction à laquelle je me soumettrais avec la meilleure grâce et, je vous prie de me croire, avec le sourire). Non, désormais, c'est regard de guingois, insultes, scandale, présentation des papiers et intervention de la puissance publique. L'idée même que fumeurs et non-fumeurs puissent converser s'est s'évanouie aussi vite que... la fumée de cigarettes. N'en déplaise à l'hygiénisme apolitique et post-moderne, nul ne répond à ce fait incontestable : il y a dix ans encore, la tolérance semblait aller de soi.

Par ailleurs, et parce que j'ai (moi aussi) grandi dans le culte de l'intérêt général et de la laïcité, je confesse avoir du mal à supporter que l'espace public cesserait de l'être (public) sous le seul effet d'un mouvement excommunicateur, fût-il populaire et hypocritement arc-bouté sur l'intérêt général ; et on n'ôtera pas de mon esprit, certes aussi encrassé que mes poumons, que l'exclusion de l'engeance fumeuse des lieux publics constitue une négation de la notion même d'espace public. Je n'en suis d'ailleurs pas plus surpris que cela, quand les fantasmes sécuritaires et autres obsessions purificatrices semblent devoir recueillir les suffrages de nos concitoyens unanimes. C'est tout un modèle social, culturel et philosophique qui, tout doucement, très tranquillement, très silencieusement, s'effrite.

L' allergie à la fumette, n'est pas discutable : on a le droit de ne pas supporter telle ou telle chose de la vie en société (moi-même, je ne supporte plus grand-chose) ; ce n'est d'ailleurs pas un droit, mais un fait. Mieux : nul ne conteste le mal qui s'ingère en nous par l'entremise des tiges à cancer. Je constate simplement que nombre de non-fumeurs se comportent de plus en plus comme des anti-fumeurs, ce qui, vous l'admettrez, ne correspond guère à l'esprit bon enfant, responsable, généreux, civique et, oui, osons le mot, humaniste, qui accompagne les campagnes anti-tabac (l'inénarrable fumer tue).

Que voulez-vous, il se trouve que les plaisirs terrestres ne sont finalement pas si nombreux - et ce n'est certainement pas la société du loisir obligatoire qui va arranger les choses. Un bon bouquin (ça n'emmerde personne, ça surprend juste les braves gens qui nous voient lire seuls au restaurant), un bon verre de vin rouge (d'accord, ça esquinte rudement le foie, mais au moins nul autre que soi ne sent son intégrité physique mise en danger), un bon clope (hic) : divine trilogie. La société, soudainement lucide devant un mal dont nous n'ignorons plus rien depuis cinquante ans, a décidé de jeter son dévolu (et son opprobre) sur les fumeurs : bah, pourquoi pas... Un jour viendra le tour d'autres engeances malfaisantes : les bovins ? (ne riez pas, il semblerait que, via leurs incessantes flatuosités, leur responsabilité  soit rudement engagée dans le déjà triste état de notre pauvre couche d'ozone) ; les paysans ? (qui élèvent les bovins dont les incessantes flatuosités etc...) ; ou les vieillards ? (pensez un peu à la Sécu) ; ou les femmes sans enfants ? (une insulte à la civilisation) ; ou peut-être les intellectuels ? (une insulte au peuple) ;  les trisomiques ? (une insulte au bon goût) ; les musiciens ? (trop bruyants) ; les ouvriers ? (trop de sueur) ; les clochards ? (ils font peur aux enfants) ; les juifs les noirs et les arabes (mais c'est déjà fait) ;  les chiens ? (ah non, ça, jamais !) ; peut-être les bloggueurs ?

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mardi 3 octobre 2006

Texte et paroles

blabla
L
a vérité est que je ne crois plus guère aux vertus de la communication orale - sauf entre amoureux, ou entre amis véritables, c'est-à-dire auprès de cette race d'humains qui ne s'offusque jamais, qui ne peut pas s'offusquer, de ce que vous êtes. C'est là une pensée bien triste, direz-vous. C'est une pensée du réel ; disons empirique. Avec qui conversons-nous ? Principalement, avec notre univers social quotidien (qui n'est pas nécessairement professionnel). Sauf à les organiser avec méthode, sauf à les introniser en arts de vivre ou veiller à ce qu'elles soient arbitrées par une autorité admise et reconnue, la plupart (je dis bien : la plupart) de nos conversations ne mériteraient en tant que telles que très rarement la qualification de conversation. Il est permis de regretter, gentiment, le temps où elles se déployaient dans des salons prévus à cet effet.

L'art de la conversation induit une qualité d'écoute à tout le moins égale à celle de la parole émise : or, qu'on le veuille ou non, ces deux vertus cardinales ne trouvent plus guère écho dans des sociétés que dominent, d'une part la volonté de puissance, d'omniprésence et de transparence, d'autre part la tentation de l'objurgation, de la condamnation et de l'excommunication. L'alliance des fanatismes (qui ne sont pas seulement religieux, loin s'en faut), de la communication (sic) de masse et de la correction politique se charge parfaitement de ce programme : la conversation devient une modalité formelle, tout au plus un travestissement d'allure démocratique qui aide à faire passer les grands paradigmes de l'ordre ou du conformisme auxquels nous sommes soumis - ou auxquels nous nous soumettons. Au bout du compte, la qualité d'écoute exige trop de patience et d'attention eu égard au temps dont nous disposons dans la vie, et la qualité de la parole émise requiert trop de précision et d'amour de la nuance pour les slogans existentialo-utilitaires dont, finalement, nous nous satisfaisons fort bien (la vie est courte).

La seconde raison tient à ce que nous sommes - ou à ce que nous sommes devenus. Car il ne faudrait pas non plus se laisser aller à penser que la société est responsable de tout...  Ce que nous sommes ? Des êtres fondamentalement, profondément, incurablement blessés, esseulés, tétanisés, frustrés, incomplets, et, surtout : conscients de l'être. Cette solitude en nous, ontologique, semble pourtant contredire nos besoins sociaux les plus anciens et les plus compulsifs. Nous ne sommes certes pas des animaux, mais nous avons conservé de leur très intime fréquentation l'enthousiasme grégaire - l'on peut dire aujourd'hui communautaire, c'est admis. Moyennant quoi, l'autre, activement recherché pour le réceptacle inespéré qu'il nous offre, permet de dévider ce qui brûle en nous tout en lui faisant croire qu'on le lui dit à lui parce que c'est lui, et tout en entretenant la nécessaire illusion de penser que nous sommes entendus, voire compris. Ce n'est pas un jeu à sommes nulles, c'est un deal - tacite, admis, intégré. Ecoute-moi quand je te parle, je t'écouterai en retour - soit : fais au moins mine de m'écouter (j'en ai besoin), je ferai mine de t'écouter (c'est bien naturel). Socialement parlant, cela marche plutôt pas mal ; psychologiquement, et, pour employer un grand mais joli mot, métaphysiquement, c'est une autre affaire.

Combien de fois n'avons-nous pas été exposés à d'extraordinaires débits, à d'infernales déferlantes, à d'irrépressibles débordements, à de fous monologues émanant d'êtres qu'il suffit de regarder pour comprendre que ce n'est pas à nous qu'ils s'adressent mais à un récepteur dont la qualité singulière, particulière, compte finalement assez peu ? Combien de ces échanges dont ne saurions précisément dire comment et quand ils ont commencé ? quel était, même, le sujet ? le prétexte initial ? combien de digressions devons-nous en permanence endurer ? de paroles qui se vident à force de présence ?

Et donc, pour en revenir à mon propos (voyez, je m'y perds moi aussi plus souvent qu'à mon tour), je ne crois plus guère à la communication orale - hormis, donc, dans les cas précités. L'écriture a ceci de fondamentalement supérieur aux bruits de gorge qu'elle peut revenir en arrière : la rature est invisible, le bégaiement est inaudible. Évidemment, elle a son coût : la responsabilité. On excuse d'autant mieux une parole lancée en l'air qu'on peut condamner sans rémission possible un mot de travers qui aura été écrit. Enfin, l'écriture ne permet pas moins l'échange que l'oralité. Et c'est bien pourquoi nous écrivons : pour combler à la fois notre désir de l'autre en tant qu'il peut apaiser notre sentiment de solitude (plus ou moins supportable en fonction des humeurs ou des moments de la vie) et notre insatiable besoin de dire - de dire ce que nous sommes, de dire la souffrance inhérente au seul fait d'être, et de dire le monde, seul moyen pour nous d'essayer de nous y faire à défaut de pouvoir le comprendre.

 

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Soyons lucides :...

 

... ce n'est pas parce que mes livres n'ont pas de succès qu'ils sont bons.

 

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Variante :...

 

 

... ce n'est pas parce que j'écris de mauvais livres qu'ils doivent avoir du succès.

 

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lundi 2 octobre 2006

Soutien à Robert Redeker

Un appel en faveur de Robert Redeker
Le Monde, mardi 3 octobre 2006

Robert Redeker enseignait la philosophie dans un lycée de la région de Toulouse. Dans Le Figaro du 19 septembre, il signait une libre opinion intitulée : "Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre ?" Accusé d'avoir "offensé le Prophète", Robert Redeker est depuis lors menacé de mort. Comme Salman Rushdie, traqué pendant quinze ans sur toute la planète. Comme Theo Van Gogh, abattu comme un chien le 2 novembre 2004 dans une rue d'Amsterdam.

Les menaces de mort, très précises, contre Robert Redeker, émanant d'organisations de la mouvance d'Al-Qaida, ont été authentifiées par la police française et la DST. Sur leurs sites Internet, les menaces contre Robert Redeker appellent d'ailleurs ouvertement à suivre l'exemple de l'assassin de Theo Van Gogh.

Aussi, depuis la publication de son article, la vie de Robert Redeker a basculé dans le cauchemar. Il la décrit ainsi dans une lettre à un ami : "Je n'ai plus le droit de loger chez moi (sur les sites me condamnant à mort il y a un plan indiquant comment venir à ma maison pour me tuer, il y a ma photo, celle des lieux où je travaille, des numéros de téléphone, et l'acte de condamnation). Mais en même temps on ne me fournit pas d'endroit, je suis obligé de quémander, deux soirs ici, deux soirs là... Je suis sous protection policière permanente. Je dois annuler toutes les conférences prévues. Et les autorités m'obligent à déménager. Je suis un SDF. Il s'ensuit une situation financière démente, tous les frais sont à ma charge, y compris ceux, éventuels, d'un loyer d'un mois ou deux éloigné d'ici, de deux déménagements, de frais de notaire, etc. C'est bien triste. J'ai exercé un droit constitutionnel, et j'en suis puni, sur le territoire même de la République."

Quel que soit le contenu de l'article de Robert Redeker, il s'agit là d'une attaque extrêmement violente contre la souveraineté nationale. Une menace de meurtre sur notre territoire est formulée en toute impunité, et c'est absolument inadmissible.

Une poignée de fanatiques agite en ce moment de prétendues lois religieuses pour remettre en cause, dans notre pays, nos libertés les plus fondamentales. Cette menace s'ajoute aux murmures que l'on peut entendre ici et là partout en Europe sur les "provocations" qu'il faudrait désormais éviter afin de ne pas froisser de supposées sensibilités étrangères.

Porter des strings à Paris-Plages est déconseillé, tout comme écouter Mozart à Berlin ou le pape à Ratisbonne. Ces murmures sont dictés par la peur, et nous ne l'admettons pas. Pas plus que nous n'admettons les premières déclarations du SNES, syndicat d'enseignants qui se désolidarisait d'un professeur aujourd'hui menacé dans sa vie même.

Les temps en Europe redeviennent durs. L'heure n'est pas à la lâcheté. C'est pourquoi nous en appelons solennellement aux pouvoirs publics afin, non seulement, qu'ils continuent de protéger comme ils le font déjà Robert Redeker et les siens, mais aussi que, par un geste politique fort, ils s'engagent à maintenir son statut matériel tant qu'il est en danger, tout comme les autorités anglaises n'ont pas hésité à le faire durant tout le temps qu'a duré l'affaire Rushdie.

Nous en appelons aussi aux représentants de toutes les religions, et notamment aux musulmans, pour qu'ils placent sous leur protection Robert Redeker comme ils doivent le faire de toute personne menacée dans sa vie.

Alexandre Adler, Laure Adler, Elisabeth Badinter, Pascal Bruckner, Michel Deguy, Raphaël Draï, Roger-Pol Droit, Elisabeth de Fontenay, Alain Finkielkraut, François George, André Glucksmann, Romain Goupil, André Grjebine, Claude Lanzmann et le comité de rédaction de la revue "Les Temps modernes", Corinne Lepage, Bernard-Henri Lévy, Olivier Rolin, Elisabeth Roudinesco, Guy Sorman, Pierre-André Taguieff, Michel Taubmann et la rédaction de la revue "Le Meilleur des mondes", Philippe Val, Marc Weitzmann.

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samedi 30 septembre 2006

Un jour...

Un jour, quitter la grande ville : autant retrouver les espaces désertés, là où le moderne ne saurait être corrompu - puisqu'il n'est pas.

 

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vendredi 29 septembre 2006

Jan Zabrana

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Bref aperçu de la vie de Jan Zabrana, pour une meilleure compréhension :

Jan Zábrana est né en 1931 dans une petite ville de Moravie. Après l’arrivée au pouvoir des communistes en 1948, sa mère est condamnée à dix-huit ans de prison et lui-même est exclu de l’université en 1952, tandis que son père est à son tour condamné à dix ans de réclusion. Jan Zabrana travaillera comme ajusteur-mécanicien dans une usine de construction de wagons, puis comme traducteur du russe et de l’anglais. La libéralisation culturelle des années 1960 lui permet de publier quelques romans policiers, ainsi que de la poésie. Son journal, Toute une vie, est retrouvé après sa mort et publié en 1992 ; il contient finalement tout ce qu'on lui interdisait de publier. L'édition 2005, chez Allia, constitue une infime partie de ce journal.

La profonde et angoissante nécessité de certains livres interdit toute ébauche de critique littéraire - au sens formel du terme. C'est naturellement le cas de tout journal, mais plus encore, sans doute, de tout journal clandestin. Aussi celui de Jan Zabrana n'appelle-t-il aucune exégèse (étant entendu, de toute façon, qu'il est assez sublimement écrit) : on ne le lit que pour prendre connaissance d'un être, d'un monde, d'une époque, et afin que ne meure pas tout à fait la mémoire de ce qu'une société humaine a pu faire aux hommes. La machine communiste totalitaire est connue de tous : à la description de cette machine, Zabrana n'apporte sans doute pas grand-chose de factuel ; il n'apporte que l'essentiel : cette manière à la fois unique et universelle de témoigner - comme si sa seule souffrance englobait et incarnait toutes les autres, comme si, de ce témoignage par définition unique, nous pouvions entrevoir les témoignages de tous ceux dont nous ne saurons rien. Seul au milieu de tous les autres qui virent eux aussi leur vie brisée, Zabrana nous livre des pensées qui se révèlent comme des armes de résistance aux hypocrisies du temps et aux emballements idéologiques intemporels - et, au passage, sans le savoir, ridiculise nos renoncements et nos aveuglements présents. Ici la colère emporte toujours la plainte, et seule la mort, la mort naturelle, y mettra un terme. C'est sa victoire - ultime et posthume : en dépit de tout, en dépit, même, de son désespoir et de ses écoeurements, il ne se sera pas lui-même donné la mort, contrariant ainsi le secret désir de l'appareil communiste de l'époque.

Nous reste donc ce journal, ou plutôt ce que lui-même appelle son diagnostic.
Florilège :

  • On peut se demander ce que l'on regrettera le plus face à la mort : ce qu'on n'aura pas vécu ou ce qu'on n'aura pas fait.
  • L'homme, passé la quarantaine, commence-t-il à économiser son sperme parce qu'il a enfin compris que c'est son seul argument et son unique contribution au débat sur l'avenir du monde ?
  • Des générations de cons versifiants s'adonnaient à la divination de l'avenir.
  • Quand j'en aurai assez de marcher sur les bords, j'irai me balader au fond de l'étang.
  • La sanction du courage est la mort. Idem pour la lâcheté.
  • Les maladies dont nous combe la vieillesse sont une grâce. Dans la vieillesse, la nature nous fait don de l'oubli, de la surdité et d'une mauvaise vue, et aussi d'un peu de confusion juste avant la mort. Les ombres qu'elle projette à l'avance sont froides et salutaires.
  • Et le soleil a cuit les pendus du matin. Au soir, ils pendaient hâlés bruns à leurs potences.

Jan Zabrana, Toute une vie - Éditions Allia.

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Ecrire et bruire

beer_chestnutUne brasserie parisienne où j'ai quelques habitudes. Aucun goût notable, aucune originalité, rien pour se distinguer, aucune sociologie attitrée, aucun code ni signe de reconnaissance, juste les gens du quartier, ou ceux qui y travaillent, et les touristes. Ambiance sonore maximale : on se croirait dans une de ces discothèques des années quatre-vingt, criardes, kitsch, plutôt sans âme. Mais, comme partout où l'homme a ses habitudes, bien sûr on est gentil avec vous. Je connais les serveurs, ce sont des bosseurs, ils sont efficaces, serviables, toujours une attention pour moi. L'un d'entre eux me demande comment je fais pour lire dans tout ce bordel : faute de mieux, je lui réponds que c'est un bon exercice. N'empêche, je ne pouvais jusqu'à présent ni lire ni écrire sans qu'ait été fait le plus total silence : le passage d'une voiture dans la rue, le goutte-à-goutte d'un robinet défectueux, le bruit de pas des voisins dans l'escalier, un lointain grésillement, tout me troublait au point de m'empêcher d'écrire - ou au point de m'en donner le prétexte. Ici, maintenant, dans ce capharnaüm où tout s'efface tant tout est recouvert,  je peux lire et écrire - je veux dire que je peux vraiment le faire Sans doute parce que la lourdeur ambiante, cette vulgarité qui bruit de tous les bruits de la mécanique quotidienne, m'oblige, par esprit de contradiction et comme pour rétablir l'équilibre, à une certaine dignité dans la pose ; mais plus sûrement parce qu'alors je trouve quelque chose d'autre à fuir que moi-même. t 

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jeudi 28 septembre 2006

Les 3 P de Moix

Partouz, Podium, Panthéon : il a fallu le succès pour que Yann Moix déserte, non la littérature, mais son ambition introspective et visionnaire. Tout le bien que je pensais de cet auteur lorsqu'il publia ses premiers romans (Jubilation vers le ciel, Les cimetières sont des champs de fleurs) se heurte désormais au personnage qu'il s'est construit. Sans doute y a-t-il du marketing là-dedans (l'icône de l'écrivain houspillant, râleur, asocial et arrogant), mais je regrette surtout que la société ait triomphé de lui au point de vampiriser son écriture et sa vision du monde. Retournement somme toute assez classique : le tenant de la rébellion individuelle devenu simple miroir de son temps - grossier, prévisible, clinquant.

Moyennant quoi, il suffit de feuilleter distraitement Panthéon pour voir à l'œuvre un étrange processus : un écrivain qui désapprend à écrire en écrivant.


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La bonne méthode de Franz Kafka

J'écris autrement que je ne parle, je parle autrement que je ne pense, je pense autrement que je ne devrais penser, et ainsi jusqu'au plus profond de l'obscurité.

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