lundi 20 octobre 2008

A propos de la "refondation" de la gauche...

Ségolène Royal se réjouit donc de la révocation du régime de semi-liberté accordé à Jean-Marc Rouillan. Elle s'étonnera ensuite qu'une majorité d'électeurs ait préféré voter pour Nicolas Sarkozy, selon l'adage fameux qui veut que l'on préfère toujours l'original à la copie. CQFD.


jeudi 29 mai 2008

A qui profite le procès ?

A quoi donc aura servi le procès de Michel Fourniret ? Sans doute à pas grand-chose, et d'autant moins que le verdict ne ménageait aucune espèce de suspense, la peine de mort étant abolie depuis plus de vingt-cinq ans.

Pour les familles des victimes, qui d'ailleurs l'admettent, seul le spectacle du procès, qui leur permit de crier leur chagrin au monde et ce faisant d'en partager le poids, aura apporté un peu d'onguent thérapeutique, ce qui n'est pas rien. Mais si l'on avait attendu quoi que ce soit du procès en lui-même, les parties civiles eurent pu accéder sans mal à la demande de Michel Fourniret d'un procès à huis clos ; cela aurait d'ailleurs probablement davantage servi les grands préceptes de la justice, mais alors il est vrai que les différents acteurs, sans parler des médias, auraient été très déçus (à cette aune, je trouve une nouvelle occasion de me réjouir de ne pas posséder de téléviseur, tant je n'ai aucune difficulté à imaginer l'ouverture gratinée des journaux du soir.) Le procès aura aussi été utile à l'avocat général, qui, aussi bien, voire mieux que s'il avait été allongé sur le divan d'un professionnel, aura pu se délivrer des quelques images persistantes de l'enfance qui hantent encore son inconscient, monstres, diable à deux faces, araignées et autres gluances. Quant à l'avocat de Michel Fourniret, dont il est vrai que la position était assez inconfortable, son client ne manifestant guère d'intérêt pour sa propre défense, eh bien sa plaidoirie, non contente de n'avoir servi à rien (mais il s'en doutait), n'aura fait qu'ancrer l'image au bas mot déjà désastreuse de son client : je n'aimerais pas, moi, être défendu par un avocat qui conclurait de ma personne qu'elle "appartient à notre humanité, hélas". Contresens historique et philosophique au demeurant assez grotesque : comme si l'humanité induisait la vertu.
Enfin, l'on ne saurait disconvenir que cet épisode de la justice en quenouilles aura fait les choux gras de l'inconscient présidentiel, lui aussi (tiens donc) peuplé de "monstres".

Conclusion elliptique et générale :
- nul ne semble n'avoir rien compris de Michel Fourniret et de son épouse complice (les psychiatres se montrant sur ce terrain d'un conservatisme et d'un conformisme assez exemplaires) ;
- la communauté nationale se trouve provisoirement ressoudée, chacun trouvant à se réjouir d'une sentence que nul n'aura à coeur de discuter, par crainte de passer pour laxiste ou indécent ;
- la justice a perdu quelques-uns de ses atours de rationalité au passage, le président du tribunal ne trouvant rien à redire aux roses déposées devant elles par les familles des victimes, pas plus qu'à leur départ du tribunal dès que ce fut à la défense de prendre la parole ;
- le mouvement répressif général, ici comblé, se trouve conforté ;
- la question des soins et du suivi psychiatrique est totalement passée à la trappe ;
- le fonctionnement de la justice, à mille égards insatisfaisant mais dont on se plaît tant à débattre, non seulement ne s'est pas amélioré, mais aura plutôt régressé.

Autant de raisons qui justifient notre contentement de savoir ce procès enfin clos.

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samedi 23 février 2008

Ca devait arriver : nous sortons de la République

La_Sant_Il faut parfois courir le risque de la simplicité pour dire ce sur quoi les choses finissent par se résoudre : en validant la "rétention de sûreté", c'est-à-dire l'emprisonnement d'un individu sans lien avec un quelconque délit constaté mais en préjugeant du fait qu'il en commettra peut-être, le Conseil constitutionnel vient de contribuer à sortir un peu plus la France de la république.

J'ignore si les détenus dont la Chancellerie a dressé la liste révélée par la journaliste Élisabeth Fleury dans Le Parisien seront ou pas dangereux une fois libérés : tout le monde l'ignore - et nos Sages n'en savent pas davantage. Je souhaite donc aux experts psychiatres qui auront à se prononcer sur le danger potentiel de tel ou tel individu avant de transmettre leur petite opinion aux juges - lesquels finiront bientôt par ne plus servir à grand-chose - de dormir sur leurs deux oreilles et d'effacer les traces de mauvaise conscience au réveil.

L'angélisme n'est pas là où on le voit d'ordinaire : l'angélisme, c'est l'erreur, ou la faute, de ceux qui croient, car il s'agit bien d'une croyance, que l'allongement des peines, le durcissement des conditions carcérales, le plaider-coupable, les peines-planchers et la rétention de sûreté dessinent les contours d'une société plus sûre et plus libre. Le désenchantement les guette - il est d'ailleurs curieux qu'ils y croient encore, après vingt années de gonflette pénale et de sentiment (croissant) d'insécurité : souvenez-vous de Charles Pasqua déclarant en 1986 vouloir "terroriser les terroristes". Qu'ils lisent plutôt, et quoi qu'il leur en coûte, le dernier livre de Jann-Marc Rouillan, qui dit tout ça  sa manière : "Ils sèment, ils sèment... Mais viendra bien un jour la saison des moissons !" (Chroniques carcérales, éditions Agone).

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mercredi 23 janvier 2008

De Badinter à Guigou : passage de témoin ?

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R
obert Badinter n'étant pas éternel, nous sommes quelques-uns à nous demander qui, au parti socialiste, pourrait prendre le relais et, peu à peu, se mettre dans ses pas - étant entendu que la grande majorité des avocats membres de ce parti, du moins de manière éminente, sont avocats d'affaire... Eh bien Elisabeth Guigou, ce jour, dans le journal Libération, pourrait nous donner quelque espoir ("Lutter contre la récidive sans piétiner le droit"). Reste à savoir si elle sera entendue par ses propres camarades - qui n'ont pas toujours besoin d'une campagne électorale municipale pour faire du sarkozysme (sans le savoir ou en le sachant) et s'aligner sur l'utopie sécuritaire.

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lundi 17 décembre 2007

Du rétrécissement de l'idée de justice et de son application au pays des droits de l'homme


D'un côté, Jean-Marc Rouillan, ancien leader d'Action Directe, est placé en semi-liberté après plus de vingt années d'incarcération : en attendant mieux, c'est tout de même la preuve que le droit est encore applicable et que Nicolas Sarkozy n'est pas encore tout à fait maître en son royaume. De l'autre, le gouvernement et la Mission Interministérielle de Lutte contre les Drogues et la Toxicomanie (MILDT) coupent les vivres de l'Observatoire International des Prisons, et c'est une nouvelle démonstration de son désir d'en finir, avec le droit précisément, mais aussi avec tout ce qui pourrait jeter un discrédit sur ce qui relève de son autorité : la dignité des hommes - fussent-ils des détenus.
Sur ce point, le nouveau rapport du Comité de prévention de la torture du Conseil de l'Europe, dans sa partie qu'il consacre aux prisons françaises, est d'ailleurs très encourageant... Rassurons-nous, pourtant : Rachida Dati veille sur l'indépendance de la justice, tandis que Yama Rade et Bernard Kouchner s'assurent que les droits de l'homme soient effectifs partout et pour tous.


jeudi 4 octobre 2007

Postérité génétique

Thierry_MarianiOn dit les hommes politiques soucieux de postérité - leur seul point commun, peut-être, avec les écrivains. A cette aune, il est curieux de constater combien nombre d'entre eux, engagés à corps perdus dans le présent immédiat, négligent ce que l'histoire retiendra et dira d'eux. Prenez Thierry Mariani, député UMP connu pour être décomplexé - entendez par là membre d'une droite qui assume librement ses dimensions historiques et traditionnelles les plus rudes : quelque chose d'un peu martial, militaire, asocial, viril et conquérant. L'histoire (c'est-à-dire, pour être concret, les livres, les manuels, les médias, la doxa) retiendra de Thierry Mariani qu'il fut parmi les premiers à tenter, en toute légalité démocratique, un fichage génétique des comportements sociaux, culturels, migratoires et démographiques, jouissant d'une arme, l'exploration de l'ADN, dont auraient rêvé et dont rêvent tous les totalitarismes. Nous sommes au coeur même des travaux de Michel Foucault sur le bio-pouvoir, et plus encore de la prophétie d'Orwell, ici réalisée, qui conjugue novlangue anesthésiante, fascination technoïde et archivage bureaucratique de l'humain redevenu hominidé.

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jeudi 5 juillet 2007

Pierre Jourde, la fin

Suite et fin de "l'affaire Pierre Jourde" (évoquée sur ce blog le 22 juin dernier), avec la décision du tribunal correctionnel d'Aurillac de finalement condamner les cinq habitants de Lussaud, trois femmes et deux hommes, tous agriculteurs, à deux mois de prison avec sursis et 500 € d'amende pour le plus âgé d'entre eux (72 ans). Ce à quoi il faut ajouter 4 200 € de dommages intérêts pour le préjudice moral, et 2 400 pour le préjudice matériel. Signalons également que le plus âgé des prévenus fut frappé par Pierre Jourde, en effet très largement en état de légitime défense, qu'il passa plusieurs heures dans le coma, que ses blessures nécessiteront dix-neuf point de suture et provoqueront une perte d'acuité visuelle. Rappelons enfin que, initialement, le Parquet avait requis six mois avec sursis contre l'ensemble des prévenus.

D'aucuns se satisferont de cette clémence relative, arguant de l'inévitable exposition de l'écrivain lorsqu'il dresse des portraits peu flatteurs de gens qu'il connaît, qui par ailleurs ne semblaient lui manifester jusqu'alors que de la sympathie, à tout le moins une indifférence bienveillante, et dont on ne peut exiger qu'ils admettent spontanément les lois du genre romanesque. D'autres considèreront au contraire le grotesque de ce jugement, qui dégrade le principe de liberté artistique et romanesque en fait divers, et se seraient sans doute contentés d'une admonestation et d'une bonne frousse au tribunal, leçon de chose à l'appui. Pour ma part, immédiatement, je serais enclin à penser un peu tout cela à la fois : c'est dire mon embarras. Enclin à penser, en effet, que nul ne peut impunément frapper un homme, menacer sa famille et lancer des insultes à caractère raciste à des enfants, et que, en l'espèce, l'art du roman exige de la société et de ses membres qu'ils acceptent de laisser toute sa liberté à l'écrivain ; mais enclin aussi à penser qu'il y a un côté un peu ridicule, de la part dudit écrivain, à ne pas se contenter d'un jugement qui, quoiqu'il en dise, établit une culpabilité - seule chose qu'il soit légitimement en droit d'attendre d'une décision de justice. Car la déclaration de Pierre Jourde à l'issue du jugement, manifestement surpris que soit évoquée une "décision d'apaisement", et considérant que "ce jugement est très indulgent par rapport aux faits", me met mal à l'aise. Je ne me réjouis pas, en effet, d'entendre de la bouche de cet écrivain, toujours partant pour dénoncer les pouvoirs institués et toujours en tête des cortèges qui stigmatisent les puissants, que la justice n'a pas frappé assez lourdement. On aimerait d'ailleurs, au passage, savoir l'idée qu'il se faisait d'un jugement qui lui aurait semblé juste, et quelle décision de justice l'aurait agréé. L'ère de répression tous azimuts que nous traversons nous fait regretter cette confusion, devenue hélas ordinaire, entre l'établissement d'une culpabilité et l'alourdissement exponentiel des sanctions afférentes. Un moraliste se serait pleinement satisfait que la culpabilité soit publiquement reconnue, et aurait tout aussi publiquement demandé que l'on passe l'éponge, gageant que l'attitude du seigneur peut aussi constituer la plus noble et la plus opérationnelle des leçons de civisme.

vendredi 22 juin 2007

Quelques mots sur "l'affaire Pierre Jourde"


727289Je l'ai pas lu encore, mais je ne doute pas un seul instant de la justesse et de l'authentique beauté de Pays perdu, ce roman de Pierre Jourde dont les personnages se sont retournés contre lui au point que la justice d'Aurillac a hier requis contre eux six mois de prison avec sursis. Le livre vient de loin, il s'imposait de toute évidence dans sa biblio-biographie, et je crois, nonobstant la rugosité et l'âpreté coutumières de l'auteur, à l'amour très sincère de Pierre Jourde pour ce village du Cantal où il vécut, et dont il croque sans complaisance les quelques habitants. Lesquels goûtèrent donc assez peu l'hommage qui leur fut ici rendu, et tentèrent de faire à son auteur une tête au carré qui faillit mal tourner. Je précise que j'ai un petit contentieux personnel avec Pierre Jourde et son acolyte Eric Naulleau, lesquels, profitant  naguère d'un portrait au vitriol (nécessairement) très convenu de Bernard-Henri Lévy, écrivirent à mon propos quelques mots très peu aimables dans un livre où il m'érigeaient en "maître du genre hagiographique" et me comparaient à une sorte de Pascal Obispo de la littérature. Ce dont je conclus à l'époque qu'ils connaissaient assurément très bien l'Obispo en question, mais qu'ils ne m'avaient manifestement pas lu. Cela étant, cela me fit sourire et, quoique que je ne goûte guère la compagnie des donneurs de leçons, je ne cultive à leur égard ni rancoeur, ni animosité. D'autant que tous deux occupent dans le paysage une place qui n'est pas vaine, qu'ils ont comme tout un chacun quelques très légitimes motifs de guerroyer contre le système, et surtout qu'ils peuvent se révéler fins stylistes.

La mésaventure de Pierre Jourde avec le petit village de Lussaud intéresse évidemment tout écrivain. Que cela lui arrive à lui, le castagneur émérite, peut certes ne pas surprendre davantage : on ne castagne pas sans chatouiller l'écho frappeur. Qui plus est, on imagine mal un écrivain comme Richard Millet connaître de telles tribulations, lui dont le chant d'amour pour les terres et les hommes du Limousin, chant qui n'exclut pas la crudité ou simplement la distance, ne pourra jamais soulever une telle détestation. Cela tient à un tempérament, bien sûr, mais aussi à une vision de la littérature et à ce qui meut l'écriture. Dire cela ne saurait évidemment être entendu comme une manière sournoise d'excuser la réaction des habitants de Lussaud : je tiens cela pour acquis, comme je tiens pour acquis que n'importe quel auteur doit pouvoir écrire ce que bon lui chante à propos de tout et de tous. Hormis cas extrêmement particuliers, et déjà bien répertoriés, on ne saurait limiter la liberté d'écriture et d'expression sans en bafouer le principe. Mais le plus intéressant, dans cette (petite) affaire, n'est pas tant la réaction de celles et ceux qui ont cru, fût-ce à bon droit, se reconnaître dans des personnages, qu'une façon de prendre ou de ne pas prendre la liberté de tout écrire. Je veux dire par là que tout écrivain sait au plus profond de son for intérieur que son écriture l'expose. On se demande toujours, en écrivant, si telle ou telle appréciation, tel ou tel trait, tel ou tel mot, ne blessera pas quelqu'un, à commencer bien sûr par quelqu'un que l'on pourrait aimer. L'injonction à se débarrasser d'une telle prévention est tout à fait théorique, et je défie quiconque d'écrire innocemment un roman où un père et une mère (par exemple) seraient dépeints comme d'ignobles brutes ignares, sans craindre que ses propres parents ne le prennent pour eux. Entrent ici des facteurs aussi complexes et infinis et entremêlés que la lâcheté, la pudeur, la compassion, l'amour, l'amertume, la vengeance, le regret, le remord, la culpabilité, le masochisme ou le sadisme, le souci de préserver autrui ou de se préserver soi-même. Et pour évoquer un auteur pour lequel j'ai la plus grande admiration, je me dis qu'il ne dut pas être toujours agréable d'être un membre de la famille de François Mauriac, lui qui puisa largement dans sa généalogie pour donner de la société familiale une représentation parfois impitoyable de justesse et de vérité.

Par éthique littéraire ou par nécessité, Pierre Jourde a sans doute fait preuve de courage en se refusant à la complaisance envers des êtres et un village qu'il aime authentiquement. Mais bien davantage encore, il a fait preuve de droiture envers son travail d'écrivain. Or si cela seul importe, c'est plus facile à dire qu'à faire. C'est que nul n'est contraint d'entrer dans les raisons d'un romancier, d'autant que le roman permet de faire ou de défaire des mondes où nul lecteur n'a jamais demandé à entrer. Résignons-nous, pourtant, il y aura d'autres "affaires Jourde", et sans doute de plus en plus nombreuses : les écrivains, habitants des dernières parcelles de liberté spirituelle, sont et seront forcément les cibles d'une société que désertent chaque jour davantage la morale et les exigences de la liberté.

vendredi 3 novembre 2006

Bastille à (re)prendre

prison
Je pense avoir été des rares spectateurs indirects, en tout cas résolument extérieurs aux institutions judiciaires, à répondre, il y a quelques semaines de cela, au questionnaire qui fit suite aux États généraux de la condition pénitentiaire organisés par l'Observatoire International des Prisons (OIP). Spectateur indirect, disais-je, puisque je partage mon existence avec une avocate pénaliste et qu'à ce titre, quelle que soit par ailleurs ma très ancienne et très spontanée allergie à certaines manifestations de la violence légale, mon intérêt initial pour l'univers carcéral et pour tout ce qui a trait, de près ou de loin, à la privation de liberté, s'en est peu à peu trouvé enrichi.

Ce qui est en cause ici, ce n'est pas la prison dans son principe - tout groupement humain doit pouvoir stopper dans son élan un individu qui s'avérerait immédiatement dangereux pour ses congénères. C'est bien là le seul intérêt (et le seul but officiel, faut-il le rappeler) de l'emprisonnement : protéger les individus et la société en empêchant d'agir celles ou ceux qui pourraient leur nuire. Cette vision est naturellement idyllique, et nul n'a jamais connu de geôles confortables - sauf, peut-être, certaines personnalités très fortunées ou jouissant d'un entregent peu ordinaire. Et si l'exemple nordique, le plus proche de l'idéal d'un univers carcéral respectueux des droits humains, semble commencer à faire quelques émules chez nous, nous n'y sommes pas encore, loin s'en faut.

Ce que nous savons de manière certaine, et dont attestent toutes les enquêtes un peu sérieuses, c'est que, au fil du temps, la prison française est devenue criminogène. Autrement dit, celui qui en sort aujourd'hui a plus de chances de commettre de nouveaux délits que de retrouver une existence que l'on qualifiera, faute de mieux, de normale. Il y a à cela mille raisons, qu'on pourra se contenter d'énumérer : désintérêt général, renoncement du politique, durcissement unanime des politiques de répression, peines exorbitantes, diminution des budgets, mauvaise ou insuffisante formation des acteurs, etc... Mais la raison essentielle, et d'autres l'ont dit infiniment mieux que moi, c'est que la société a les prisons, non seulement qu'elle mérite, mais qu'elle veut. C'est une volonté du temps, en effet, consécutive à certain état de notre civilisation, qui a fait des prisons françaises ce qu'elles sont - les pires d'Europe, selon un Rapport du Conseil de l'Europe paru l'an dernier. Or un certain pessimisme me semble aujourd'hui de mise : rien, dans la société, n'indique un quelconque début de commencement de renversement. Ce qui hier encore passait pour un fait divers tout juste bon pour la presse locale fait aujourd'hui les gros titres de tous les médias nationaux : à cette aune-là, et elle est décisive, l'on voit mal ce qui pourrait déclencher un quelconque mouvement - malgré l'action résolue de l'OIP . La campagne présidentielle qui s'amorce n'y aidera d'ailleurs pas : vous verrez que, d'ici le printemps, quelques faits divers sitôt oubliés donneront moult arguments à certains, voire à tous, pour muscler davantage encore leurs "discours". Il faudra donc attendre que le peuple français (dont on nous explique aujourd'hui qu'il serait le meilleur expert de l'évaluation politique) ait admis l'idée que, non contente d'être résolument immorale et anti-républicaine, la prison française est tout bonnement inefficace et contre-productive. Ce temps arrivera - mais quand ?

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lundi 23 octobre 2006

Assises : Sarkozy vent debout

La_libert__guidant_le_peupleJe n'éprouve pas un plaisir particulier à parler politique : non que la matière manquât de noblesse ou d'intérêt, loin s'en faut, mais que la politique, a fortiori pour en avoir un temps approché quelques-unes des coulisses, me semble, à moi et sans doute à de nombreux autres, une matière dégradée, pour le relever à la manière d'un Péguy. Il serait toutefois trop commode de chercher à cette dégradation un responsable-type, genre coupable idéal pour ouverture de journal télévisé : le mal vient de loin, et la vérité est que je ne me sens guère capable de le décortiquer et de le dater - si ce n'est que, comme tout un chacun, je pourrais disserter à loisir sur la chute du Mur, l'effondrement du bloc soviétique, la révolution iranienne de 1979, les limites éprouvées du républicanisme et de son pendant démocratique, l'explosion de la bulle médiatique, la révolution Internet ou la montée en puissance du continent asiatique. Je n'ai guère de compétences en la matière que celles afférentes à mon civisme, au demeurant plutôt ordinaire. Reste qu'il faut bien nous rendre à l'évidence, et constater que l'univers politique traditionnel est aujourd'hui taraudé par un ensemble de forces et conjonctions parfaitement destructrices. Certains trouveront d'ailleurs motifs à s'en réjouir, arguant du fait que la politique traditionnelle est morte. Soit. Pour ma part, je persiste à penser que cette ancienne politique cultivait quelques vertus non négligeables (même diminuées), ne serait-ce qu'en termes de garanties des droits fondamentaux, de laïcité ou de culture du contrat social ; par ailleurs et surtout, nul n'a encore inventé la formule qui permettrait de remplacer l'ancienne - et les innovations en cours d'expérimentation, obliquant d'un même mouvement entre vidéo-surveillance sarkozyenne et surveillance populaire royalienne, laissent à tout le moins dubitatif.

Le vieux théorème selon lequel le compromis ne vaut que s'il résulte d'un dissensus préalable ne vieillit pas (cours élémentaire de science politique, 1ère année). C'est là chose funeste, et le très pacifique esprit qui m'anime comprend sans mal que d'aucuns ne puissent contenir leurs larmes face à l'impossible unification des sympathies, des cultures et du monde. La chose est inavouable, mais ils sont sans doute plus nombreux qu'on ne l'imagine, ceux qui pleurent in petto la disparition des grands blocs d'hier - lesquels avaient en effet pour ultime mérite de donner une chair concrète à l'ennemi. Ce monde-là est pourtant derrière nous, et je ne vois pas bien comment l'on pourrait ne pas s'en réjouir. Las ! la nature politique ayant horreur du vide conflictuel, le processus de désignation d'un ennemi de substitution s'impose rapidement, et dans des modalités qui esquissent parfois, chez certains de nos dirigeants à l'ego dilaté et à l'ambition exponentielle, une forme de recul de civilisation.

La question ici, et pour l'heure, n'est pas tant de transformer Nicolas Sarkozy en "monstre" ou Ségolène Royal en "populiste", que de se désoler du monde qui se prépare sans que nous nous sentions seulement capables de contrecarrer ou même d'en contrarier l'émergence. Le niveau d'indécence et de pornographie d'un certain spectacle politique a atteint un tel niveau que des lois se fabriquent après que la première dame de France soit sortie toute retournée d'un film engagé ("Indigènes", pour ne pas le citer) ; que le ministre de l'Intérieur peut remettre en cause les droits de la défense, la présomption d'innocence, l'équité du procès, la protection de la vie privée, qu'il peut contrôler à loisir n'importe quel faciès déplaisant, interpeller et renvoyer au pays celles et ceux qu'il a convoqué(e)s en préfecture afin qu'ils régularisent leur situation, bref qu'il peut s'asseoir sur le modèle civilisationnel le plus avancé tout en recueillant l'onction des grands médias populaires et le soutien colérique et fatigué du peuple ; qu'un processus électoral de "primaires" a besoin des télévisions pour se mettre en scène et accéder à quelque dignité ; qu'on peut dépenser des fortunes, de vraies et incroyables fortunes, pour monter des "événements", des "projets", des "opérations", bref de la comm' qui ne vise, au mieux qu'à distraire le bon peuple, au pire qu'à le manipuler ; que les experts militants calculent désormais par "segments" et "niches" (joli vocabulaire...) leurs réserves électorales ; que certains ne sont candidats à la magistrature suprême (et aux frais du contribuable) que pour pouvoir négocier, au lendemain de leur défaite, leur propre avenir ; etc, etc... Triste et infinie litanie, que je consens volontiers à stopper là de peur de passer à mon tour pour populiste...

A populiste, populiste et demi, comme dirait l'autre. Car ce qui est à craindre au lendemain de la prochaine élection présidentielle, ce qui, aujourd'hui, se dessine le plus assurément, c'est la victoire d'un populisme autrement plus barbare que le mien. Je dis bien un populisme, car tous ne se valent pas, c'est entendu : après tout, il n'y a pas de raisons pour que n'existent pas autant de populismes que de sortes de fromages. Nous aurons donc à trancher entre une version autoritaire et une version morale, entre différentes manifestations, plus ou moins viriles ou plus ou moins corsetées, d'une même sous-tendance paranoïaque et orwellienne. Mais la portée finale du propos demeure identique : contrôle et maîtrise. Contrôle du corps social, grand classique : encadrement des jeunes mués en ex-sauvageons requalifiés en racailles, meilleure exposition de la face visible de l'ordre avec multiplication des hommes en bleu, des surveillants, des gardiens, des caméras, augmentation du nombre de prisons, élargissement du champ d'enregistrement des traces biométriques, etc... ; maîtrise des procédures ensuite (mais sous couvert, et c'est décisif, d'approfondissement de la démocratie), avec l'extension du domaine de la démocratie quasi-directe, la prépondérance donnée à la surveillance (mais dites évaluation, ça passe mieux) des décisions législatives par des comités d'experts populaires, le recours accru au référendum, etc.... Le présupposé est le même : toujours s'en remettre à la sagesse du peuple - sagesse à laquelle aucun ne croit, évidemment, mais dont la vertu permet tout de même, en temps d'élection, de ratisser plus large : ce qui n'est pas rien, vous en conviendrez avec moi.

Notre Garde des Sceaux, Pascal Clément, a depuis longtemps anticipé ce mouvement, lui dont le verbe est au courage en politique ce que l'audace narrative est à Alexandre Jardin. Aussi, un tantinet gêné par la tonitruance gouleyante de Nicolas Sarkozy (son véritable ministre de tutelle), n'a-t-il de cesse de clamer que ce dernier lance des "débats intéressants". Moyennant quoi, à la dernière proposition tonitruante de ce dernier, qui promet un surcroît de peine et les Assises à tout délinquant qui s'en prendrait à un policier (ce qui est effectivement autrement plus grave, et plus lâche, que de s'en prendre à une vieille dame), notre Garde des Sceaux a conclu d'un homérique : "Je considère que c'est globalement à la société d'en décider". Entendez par là : je ne sais qu'en penser, ou plutôt si mais je ne le dirai pas, sur un sujet aussi grave seul le peuple est à même de trancher. Cette sortie m'a au moins rassuré sur un point : Pascal Clément ne sera sans doute pas ministre après 2007.

Tout cela pour dire que le débat qui s'annonce entre les populismes hard and soft risque bien de faire de la rencontre entre Bernard Tapie et Jean-Marie le Pen autour d'un gant de boxe, il y a maintenant douze ans de cela, l'une des toute dernières manifestations du génie national et de l'élégance politique française en période d'élections.

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