vendredi 27 mars 2015

Vicente Amigo à La Cigale - 26 mars 2015 (+ extraits vidéos)

Photo personnelle

Vicente Amigo : guitare
Paquito Gonzalez : percussions
Añil Fernandez : deuxième guitare
Rafael de Utrera : chant

Vicente Amigo, qui fut l'élève de Manolo Sanlúcar et qui passe aujourd'hui pour le successeur quasi naturel de Paco de Lucia, donnait hier un unique récital à Paris, dans une formation épurée. Fort du récent Tierra,sans doute son album le plus accessible aux oreilles peu habituées au flamenco (et pour lequel il s'est d'ailleurs entouré des musiciens de Mark Knopfler - Dire Straits - et des folkleux écossais de Capercaillie), Vicente Amigo est toutefois venu se faire entendre tel qu'il est, délaissant la joliesse orchestrale de l'album studio pour déployer une belle authenticité.

Photo personnelle

 

Dire de Vicente Amigo qu'il est un virtuose, ce serait, au fond, ne pas dire grand-chose : à un certain niveau de virtuosité, ce qui fait la différence est ailleurs. C'est ici qu'Amigo est intéressant, tant il donne de l'air au flamenco “traditionnel”. Qu'il ne s'agit d'ailleurs pas de “renouveler” (il n'a aucun besoin de cela) mais, en tirant parti de son génie propre, d'utiliser afin de lui conférer de nouvelles couleurs, d'autres résonnances. Amigo est le musicien tout indiqué pour cela, tant son esprit est large et ses oreilles ouvertes (on l'a même vu, en 2013, jouer aux côtés de Steve Morse, successeur de Richie Blackmore au sein de Deep Purple) ; et cela s'entend : si du jeu de la guitare flamenca il conserve (et magnifie) toutes les caractéristiques, c'est pour mieux s'adosser à la tradition et se créer un espace, une dimension qui lui soient propres. C'est, disons, une vision émancipatrice de la tradition. Vision très ancrée dans son temps, comme en témoignent son ouverture, mais aussi son sens très aigu des petits motifs mélodiques entêtants, l'évidence avec laquelle il assume certaines modulations flatteuses, ou encore son plaisir manifeste à créer des atmosphères que j'appellerai de passerelle - comme pour servir de jonction, de pont entre différents univers. C'est ainsi que l'on pourra entendre, au beau milieu d'un morceau appartenant indiscutablement au plus pur registre flamenco, quelque chose qui le tirera du côté d'un Pat Metheny, avec lequel il partage donc ce même goût de la suggestion, de l'évasion et de la rêverie. Or il faut, pour cela, avoir développé un rapport décomplexé, pour tout dire un rapport de liberté, à la musique et à ce qu'elle charrie. Amigo assume tout - au point d'ailleurs que je ne serai pas surpris qu'un jour tel ou tel de ses thèmes finisse par servir de fond sonore à une marque de shampooing ou de chewing-gum... (pour vous en convaincre, jetez ne serait-ce qu'une oreille aux très grâcieux mais jamais mièvres Tres Notas Para Decir Te Quiero, Demipati ou Paseo de Gracia). Car voilà : c'est qu'ils sont beaux, ces thèmes. Et dans ces mélodies imparables, j'entends souvent comme une attitude devant la vie : une sorte de nonchalance, d'élégance aérienne ou de sensualité océane - ou simplement de romantisme.

En tout cas, à ceux qui ont pu juger que Tierra constituait un tournant, qu'il franchissait un cap vers une musique à dimension, voire à vocation plus commerciale (osons le gros mot), Vicente Amigo prouve sur scène qu'une carrière n'est jamais que dialectique ; c'est à force de dériver, de s'écarter, d'avancer et de revenir pour mieux repartir, que le musicien peut espérer conserver à sa musique un tour vivant (vivant puisque mouvant), et montrer combien la matrice originelle (le flamenco) est riche de libertés. Là, ce soir, il se montre tel qu'en lui-même, c'est-à-dire en musicien d'excellence, mais, plus encore peut-être, en une sensibilité qui est toute entière musique. Pour le coup, l'aisance technique lui offre toutes les possibilités - à commencer par celle de l'oublier : il y a de la percussion dans chaque note jouée, mais la même percussion charriera tour à tour la rage ou caresse, au gré d'un lyrisme à a fois très pur et très maîtrisé.
Enfin je m'en voudrais de ne pas mentionner Rafael de Utrera, dont le chant m'a beaucoup impressionné. Sa puissance, son ampleur, sa manière de se fondre dans le volume et de servir la musique, d'être aussi juste dans la gravité ou la douceur, dans la violence ou dans la plainte, sa présence enfin, méritent tous les éloges. On comprend mieux pourquoi les plus grands (à commencer par Paco de Lucia) ont toujours fait appel à ce cantaor de grande classe. t

EXTRAITS

 

Vicente Amigo