mercredi 24 mai 2017

THÉÂTRE : Histoire du soldat, de Ramuz et Stravinsky

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Mise en scène : Stéphan Druet Direction musicale : Jean-Luc Tingaud
Chefs d'orchestre : Olivier Dejours et Loïc Olivier (en alternance)
Avec : Claude AufaureLicinio Da SilvaFabian Wolfrom et l'Orchestre-atelier Ostinato

t Jusqu'au 16 juillet au Théâtre de Poche-Montparnasse t


Sitôt que Claude Aufaure, assis sous quelques rameaux derrière une table d'écolier, a ouvert la bouche, sitôt qu'il a fait entrer au pas cadencé la troupe des musiciens et leur chef (ce jour-là le jeune et enthousiaste Loïc Olivier), on sait déjà que c'est gagné. On le sait parce qu'Aufaure n'a pas son pareil pour donner vie à un texte, parce que sa présence, son regard, sa voix illuminent immédiatement l'espace, mais pas seulement. On le sait aussi parce qu'on saisit très vite combien comédiens et musiciens ont su désosser et s'approprier l'étrangeté capricieuse du verbe de Ramuz, et cette sensation troublée, impétueuse, que distille toujours la musique si peu consensuelle de Stravinsky. Ce dont il faut d'emblée les complimenter : la chose n'a pas dû être si aisée.

Inspirée d'un conte d'Afanassiev, Le Soldat déserteur et le Diable (que l'Avant-scène théâtre a la bonne idée de joindre au livret), le texte de Ramuz raconte l'histoire d'un jeune soldat (le doux Fabian Wolfrom) qui, rentrant de la guerre, vend son violon (son âme) au Diable (le frétillant Licinio Da Silva) en échange d'un livre qui pourrait lui apporter la fortune. Ce qui se produira bel et bien mais se paiera fort cher, comme de bien entendu. 
Créée dans des conditions particulières, puisque Stravinsky fuyant la révolution russe de 1917 a trouvé refuge en Suisse (là où, donc, il fera la connaissance de Ramuz), la pièce a maintenant un siècle presque jour pour jour. Or ce qui me frappe d'emblée, outre l'ingéniosité de la mise en scène (trois comédiens, sept musiciens et une danseuse dans un espace aussi restreint, c'était une gageure !), c'est son immédiate modernité. La langue de Ramuz, accidentée, espiègle, qui de son temps fut autant admirée que décriée, rapport notamment aux libertés qu'elle prenait avec la syntaxe officielle, épouse à merveille la musique syncopée, sarcastique et pour ainsi dire argotique de Stravinsky, lequel s'amuse à entremêler les genres en déclinant une musique de bâteleurs, timbres populaires mais harmonies mouvementées. Peut-être d'ailleurs la sensation de modernité que j'éprouve est-elle trompeuse et devrais-je seulement parler d'atemporalité. Car c'est bien un continuum humain qui nourrit cette re-visitation du mythe faustien, déployé ici derrière le rideau noir de la guerre et dans les manières d'un théâtre ambulant aux réminiscences parfois médiévales. Je fiche d'ailleurs mon billet que, dans un siècle, texte et musique auront traversé le temps sans le moindre dommage. Sauf à avoir d'ici là réglé le vaste problème de la relation entre la fortune et le bonheur, ou disons de l'être et de l'avoir - ce dont il ne serait pas illégitime de douter, et assez fortement avec ça, le conflit étant niché au coeur de la condition humaine et valant probablement de toute éternité.

Cette étonnante petite troupe parvient donc, en à peine plus d'une heure et sans le moindre temps mort, à nous emmener là où exactement sans doute Ramuz et Stravinsky voulaient nous emmener : dans un temps dont nous avons assurément oublié les manières mais dans un monde dont nous comprenons bien vite à quel point il est resté le nôtre. Humain on ne peut plus, ce monde, soumis au tiraillement entre nos aspirations immédiates et l'absolutisme de nos visions, entre la nécessité de survivre, le goût de vivre et la présence en tout chose d'une poésie qui se dissimule à nous. Si les musiciens jouent parfois un peu fort (mais il est vrai qu'il faut tout de même marier une contrebasse, une clarinette, un basson, un cornet, un trombon et des percussions dans un espace on ne peut plus réduit), ils font montre, outre leur talent, d'un authentique plaisir à se faire les complices de ce mimodrame peu ordinaire. Quant aux comédiens, il n'y a vraiment rien à en redire. Fabian Wolfrom campe avec justesse un soldat un peu candide encore, plein de fougue et de nobles valeurs, les mimiques et les virevoltes de Licinio Da Silva portent sur scène juste ce qu'il faut d'énergie et de drolerie, enfin Claude Aufaure se montre très à son aise pour se faire lyrique avec malice, exciter ce qu'il y a de poétique dans l'émotion aussi bien que nous soutirer un sourire amusé. Une réussite, vous dis-je. t

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lundi 19 janvier 2015

THÉÂTRE : Voyages avec ma tante, de Graham Greene

1941586_838780372867107_5402510616836136771_oAdaptation et mise en scène : Nicolas BRIANÇON (d'après la version scénique de Giles Havergal)
Avec : Claude AUFAURE, Jean-Paul BORDES, Dominique DAGUIER, Pierre-Alain LELEU

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Enfant, j'étais ce qu'il convient d'appeler un inconditionnel des Frères Jacques. Et c'est bien à eux que, spontanément et contre toute attente, j'ai pensé, dès les premières secondes de cette formidable adaptation des Voyages avec ma tante. Bien sûr ils sont quatre, bien sûr ils portent tous de beaux chapeaux, et de bien beaux costumes, mais il n'y a pas que cela : c'est surtout l'esprit du fameux quatuor vocal que prolonge ce tout aussi irrésistible quartet composé de Claude Aufaure, Jean-Paul Bordes, Dominique Daguier et Pierre-Alain Leleu. L'esprit : la gaieté poétique, le goût de la satire, cette facétie tellement flagrante, tellement viscérale qu'on pourrait la désigner comme une dimension de l'éthique, et ce grain de jeu et de folie où se niche quelque chose d'une éternelle jeunesse, potache, libre, irrévérencieuse. De la même manière que l'on sait, dès le premier paragraphe d'un roman, que l'on a (ou pas) affaire à un authentique écrivain, on sait, dès les premières secondes de cette pièce, que la réussite sera au bout : dans cette seule manière que ces quatre-là ont d'arriver sur scène et de se saluer (“Comment allez-vous ?”), on comprend que c'est gagné, qu'ils n'auront besoin d'aucun préambule pour nous mettre à leur diapason.

Claude AufaureLa vie d'Henry Pulling se déroule dans la plus grande sérénité : l'homme jouit de sa juste retraite d'employé de banque sans autre obligation ni tourment que d'avoir à prodiguer des soins à ses dahlias. La crémation de sa mère bouscule pourtant ce paisible édifice, donnant l'occasion (un malheur n'arrive jamais seul) à Tante Augusta de débouler dans sa vie et de la mettre sens dessus dessous. Où l'on retrouve ici un Claude Aufaure évidemment souverain, et décidément très à son aise avec la rombière anglaise - on se souvient de son récent triomphe dans le rôle de Lady Bracknell, le personnage principal de L'importance d'être sérieux, d'Oscar Wilde. Le personnage de Tante Augusta est aussi délicieux que fourbe, aussi autoritaire que larmoyant, et cette impertinente qui minaude plus souvent qu'à son tour n'a jamais rien contre quelques grivoiseries - pour peu que cela fût en dressant l'auriculaire. Aufaure excelle à donner une vitalité de tous les diables à cette vipère sournoise, il est parfait pour pasticher ses simagrées, incomparable pour railler les vraies-fausses misères d'une aristocrate qui a tout du dindon de la farce, et impeccable lorsqu'il s'agit de lui conférer un vernis de moralité, de lui faire pousser des hauts-le-coeur, de s'agacer des autres ou de se morfondre sur son sort.
Mais c'est bien d'un groupe qu'il s'agit, et ce qui frappe, d'emblée, c'est le lien entre ces quatre comédiens, la densité très profonde de leur complicité. Jean-Paul Bordes en teenager indolente et junkie sur une banquette de train ou en baroudeur latino-américain plus ou moins affidé de la CIA (pour le coup, j'ai plutôt pensé à Tintin et les Picaros, où il aurait fait un fameux Général Tapioca) ; Dominique Daguier, très imposant en improbable amant d'Augusta (laquelle est surtout folle d'un certain Visconti, gredin de première) ou dans le rôle de ce domestique noir répondant au nom, follement romantique, de Wordsworth ; Paul Alain-Leleu en mauvais flic de série B (et en préposé aux bruitages, à l'affection canine et au grincement de perroquet...) : tous sont absolument prodigieux de vitalité, de constance et de nuance, et leur plasticité, leur aisance à passer d'un rôle à l'autre ne peut que soulever l'enthousiasme. Car ne nous y trompons pas : nous avons ici affaire à un théâtre éminemment technique, millimétré, où le comique réside autant dans le détail, la minutie du déplacement, de la pantomime ou de la composition, que dans la vivacité des scènes ou des répliques.

Reste que ces quatre comédiens, aussi accomplis soient-ils, auraient bien pu, après tout, ne pas suffire à faire d'une telle réussite un authentique exploit. C'est là qu'il faut souligner le brio et l'intelligence du travail de Nicolas Briançon, qui a su, avec trois bouts de ficelle (en l'occurrence, quatre chaises, un fond de décor épuré et quelques éclairages très malins), donner à la pièce une impétuosité, une fringance absolument remarquables. Et si tout est vif, s'il n'y a ni excès, ni temps morts, l'on ne peut qu'applaudir à cette manière presque maniaque de maîtriser le tempo ; à cette aune, les quelques très brefs interludes dansés, dont certains ne sont pas sans évoquer le music-hall, constituent des respirations pleines d'humeur et de sens : quelques pas, quelques pirouettes, et nous voilà projetés au Paraguay, à Paris, Istanbul, Buenos Aires ou Brighton. L'économie de moyens va de pair avec une profusion de trouvailles, et vraiment c'est un bonheur que de pouvoir applaudir à autant de liberté et d'ingéniosité.

Voyages avec ma tante est, de l'aveu même de Graham Greene, un “amusement“. Mais, relève-t-il à la suite de l'appréciation d'un critique, il s'agit aussi d'une façon de “rire au bord du gouffre”. C'est qu'il s'agit bien d'évoquer en riant la vieillesse, la mort et ce que l'on en fait ; à quoi il faut ajouter que l'auteur porte un regard, certes drolatique mais acéré, sur un certain exotisme tendance colonialiste, et sur ces dictatures très latines qui permirent à quelques nervis nazis de se refaire une santé. Et le fait est que, si la pièce est incontestablement une comédie, elle réalise cet autre exploit de nous laisser repartir avec la sensation douce-amère d'une certaine poésie, d'une certaine nostalgie, en tout cas d'une désuétude élégante et légère : le sentiment que, derrière la raillerie, derrière le cocasse et la cabriole, affleure une sorte de compassion pour ces êtres à l'histoire névrotique, qui puisent dans les vertus de l'action, du voyage, du jeu social et même de leurs petites manies, une profonde aspiration à la vie. Ce qu'incarnent à la perfection ces quatres merveilleux comédiens, dont on ne se lasse pas d'applaudir la folle jeunesse.

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Théâtre de la Pépinière

2, rue Louis Le Grand - Paris 2è
Du mardi au samedi à 19 heures

mercredi 27 mars 2013

THÉÂTRE : L'importance d'être sérieux, d'Oscar Wilde


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Adaptation nouvelle de Jean-Marie Besset
Mise en scène de Gilbert Désveaux

Avec Claude Aufaure (Lady Bracknell / Révérend Chasuble), Mathieu Bisson (Jack), Mathilde Bisson (Cecily), Matthieu Brion (Lane / Le Garçon de ferme), Arnaud Denis (Algernon), Marilyne Fontaine (Gwendolen), et Margaret Zenou (Mademoiselle Prisme).




Il faudrait bien sûr pouvoir se remettre dans l'esprit qui présidait aux moeurs londoniennes autour du 14 février 1895, lorsqu'eut lieu, au St James Theater, la première de The Importance of Being Earnest, titre original de cette pièce d'Oscar Wilde qui, comme tant d'autres épisodes de sa vie, lui valut bien des déboires. Car l'hilarité un peu jaune et toute en causticité où l'attire l'adaptation de Jean-Marie Besset pourrait nous faire négliger combien alors put sembler choquante, pour ne pas dire davantage, cette façon habile de se jouer des moeurs de la grande et bonne société victorienne. Il est manifeste d'ailleurs que Jean-Marie Besset, tout en revendiquant le caractère délibérément comique de la pièce, s'attache avec autant de vigueur à en exhausser le caractère tout subversif.

La mise en scène, remarquable de finesse et d'élégance, nous plonge donc au beau milieu du XIXème siècle mondain, dans cette scène de salon où l'on sert du thé, des sandwichs au concombre et des muffins, et où, sous couvert d'amour, de mariage, de respectabilité familiale, de bonne gouvernance et de conduite de vie, se joue avec constance la scène ordinaire des faux-semblants et de la théâtralité sociale. Le personnage d'Algernon, qu'Arnaud Denis incarne à la perfection, et qui d'ailleurs possède bien des traits d'Oscar Wilde, prend sur lui et sans manière aucune la totalité de la duplicité aristocratique et dandie, jouant à merveille sa partition de jeune homme cynique, aguerri, manipulateur et farouchement individualiste. Arnaud Denis est donc irréprochable dans ce rôle, donnant à son personnage ce qu'il lui faut d'énergie, d'insolence et de rouerie. Il trouve en Mathieu Bisson un frère de jeu à sa hauteur, suffisamment corseté et tendu sur lui-même pour incarner le personnage de Jack, plus convenable, plus soucieux de conformité, mais qui, par-devers son rigorisme, n'en fait pas moins montre de vitalité, et d'un certain panache.

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Mais, naturellement, il fallait un écho féminin à cette engeance conquérante. J'ai été assez séduit par Marilyne Fontaine (Gwendolen), lui trouvant une belle aisance, et sa diction, ses poses, ses mimiques un peu appuyées, cette manière un peu hilare qu'elle a d'accentuer ses mouvements en font un personnage plus déroutant qu'il y paraît, non exempt de traditionnalisme, mais parfois insaisissable, comme sur le point de rompre. Même s'il est vrai qu'elle prend sans doute moins de risques que Mathilde Bisson (Cecily), dont la mine ingénue et les grands yeux tout à la fois candides et matois lui autorisent bien des libertés ; ce faisant, elle donne à son personnage empreint de ce romantisme un tantinet exacerbé une coloration d'étonnante modernité.
Il est vraiment réjouissant que ces deux binomes, le masculin et le féminin, fonctionnent avec un égal bonheur, ce qui d'ailleurs en dit long sur l'homogénéité de cette troupe et la complicité qui les unit.

Et puisque l'on parle des personnages et de ceux qui les incarnent, difficile, n'est-ce pas, de ne pas tirer un coup de chapeau à Claude Aufaure, lequel va transformer un moment jouissif en une réussite remarquable. Il faut le voir arriver, travesti en une Lady Bracknell un peu gorgone, comme la qualifie Jack, pour comprendre que ce personnage, et ce comédien, seront, non seulement le clou du spectacle, mais ce qui achèvera de lui donner son éclat, son originalité un peu folle, et ce ton, décisif, de jeu et de liberté. Il y a chez Aufaure, bien sûr, cette voix, ce timbre, cette puissance, cette capacité qu'il a à tonitruer aussi bien qu'à amadouer, à s'élever dans un éclat autant qu'à se faire onctueux, à donner une chair à la vertu comme à rire sous cape de tout ce qui peut ressembler à de la licence. Et s'il faut bien dire que cette Lady Bracknell est un personnage formidable, on se demande toutefois, après avoir vu Claude Aufaure, qui pourrait désormais l'incarner, du moins avec autant de génie. Claude Aufaure me fait parfois penser à ce mot, fameux, de Gide : Il y a en moi un petit garçon qui veut jouer et un pasteur qui le rabroue. Je ne suis pas certain qu'aucune petite voix ne vienne jamais rabrouer Claude Aufaure, mais ce qui est sûr, c'est qu'il joue, qu'il a toujours merveilleusement joué, ces personnages sûrs d'eux-mêmes, ces châtiés qui glapissent et semblent vouloir s'anoblir eux-mêmes. Il a toujours su, d'un geste ou d'un regard, compliquer ou nuancer ce que son texte disait ou faisait dire, il a toujours su, tout en proférant la plus grande grande des vérités bourgeoises, et avec la plus grande assurance, renvoyer de son locuteur ce petit air étriqué, lointainement mesquin, emprunté, et finalement ridicule qui sied si bien aux importants. Aufaure sait avoir les manières du grand monde sans les aimer. Ou peut-être les aime-t-il, mais alors ce n'est que parce qu'elles lui offrent la joie d'un dépassement, le plaisir sourd, et presque enfantin, d'une glissade. Qu'il joue Lady Bracknell ou, entre deux changements de costumes, le Révérend Chasuble, on se dit qu'il éprouve à chaque fois un plaisir très comparable, espiègle, mutin, à s'endimancher, à jouer l'homme (ou la femme) du monde, à s'amuser des codes de la vertu. Non tant, d'ailleurs, je crois, pour les dénoncer, que pour le plaisir un peu naïf, et pas bien méchant, au fond, de se travestir, d'emprunter les manières d'un autre, et, peut-être, de s'éprouver soi-même à travers. Toujours est-il que le public, pourtant assez sage ce dimanche, ne s'y trompe pas, achevant de donner à Claude Aufaure son éclat de triomphe.

Oscar Wilde - L'importance d'être sérieuxReste que si nous rions, si nous nous amusons, in petto ou pas, de ce qu'Oscar Wilde nous montre, si nous rigolons franchement devant ce petit théâtre de l'ambiguïté sentimentale et cette mascarade de l'identité sociale, si nous nous sentons tellement autorisés à railler la désuétude et l'étriqué, c'est bien parce que nous nous sentons positivement étrangers à ce petit monde étroit, prosaïque et bourgeois. Aussi Jean-Marie Besset ne dissimule-t-il rien de la charge d'Oscar Wilde contre une société dont la maimise sur la morale est telle qu'elle en finit elle-même par s'étouffer.  Mais son intention est aussi d'interroger notre propre rapport aux morales dominantes, et de contester, fût-ce en s'esclaffant, les petits impensés de notre temps, l'évidence avec laquelle nous consacrons ce qui est (le prestige social, la convenance sentimentale et sexuelle, la nécessité d'un ordre, de cet ordre-là plutôt que cet autre, et, pour le dire autrement, le penchant nécessairement petit-bourgeois de toute société constituée.) Sans doute fallait-il tout le talent et la générosité d'une telle troupe pour faire passer la pilule.

 

Photos : 1. Claude Aufaure ; 2. Marilyne Fontaine & Mathilde Bisson

 Rendez-vous sur le site du Théâtre Montparnasse.

 

 

dimanche 28 octobre 2012

L'écrivain, la peintre et le comédien : un soir au Sonneur

moi-ma-vie-son-oeuvre-200x100-251012-webLes Editions du Sonneur affichaient complet, jeudi dernier, lors de la soirée organisée autour du premier roman de François Blistène, Moi, ma vie son oeuvre.

Tandis que Michelle Auboiron donnait en peinture son écho personnel au livre (avant de mettre la toile en jeu lors d'une tombola), Claude Aufaure, avec la verve qu'on lui connaît, en lisait quelques extraits.

Vous pouvez ci-dessous visionner le bref mais très ingénieux montage réalisé par Charles Guy en souvenir de cette soirée.

     Liens :

     - François Blistène aux Editions du Sonneur ;

     - Le site de Michelle Auboiron et Charles Guy.

 

 

vendredi 25 mai 2012

Claude Aufaure lit Anaïs ou les Gravières

 

Image 4Anaïs ou les Gravières, ce dixième roman de Lionel-Edouard Martin que j'ai l'honneur de pouvoir publier pour le compte des éditions du Sonneur, poursuit son bonhomme de chemin et conquiert chaque jour de nouveaux lecteurs.

Parmi eux, l'un des plus grands : Claude AUFAURE, qui a donc tenu à témoigner de son bonheur de lecture. C'était hier soir, à la librairie Gallimard, à Paris. L'assemblée fut conquise ; on comprend pourquoi en visionnant ce court extrait.


Claude Aufaure lit "Anaïs ou les Gravières", de Lionel-Edouard Martin

samedi 21 mars 2009

THEATRE : L'Habilleur - Ronald Harwood


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u sortir du Théâtre Rive Gauche, Marie et moi n'avons d'autre mot à nous dire que : "Il n'y a rien à dire". Si notre esprit critique a certes tendance, par principe, à baisser la garde devant Laurent Terzieff, nous ne voyons pourtant rien, vraiment rien, ici, qui puisse susciter la moindre réserve, presque la moindre conversation. Ce fut un moment parfait, nous le savons - et nous le savions dès les premiers instants.

L'entièreté du mérite n'en revient certes pas à Laurent Terzieff, mais il est difficile de faire abstraction du génie profond, de la présence et de l'absolue souveraineté de ce comédien dont on pourrait penser qu'il habite davantage le théâtre que ce dernier ne l'habite. Car il y a bien quelque chose de cela : on ne jouit pas d'une telle intimité avec les règles du genre, écrites et non-écrites, on ne saisit pas aussi ardemment le spectateur d'un mot, d'un geste ou d'un rictus, sans être constitutif de l'idée même du théâtre et de sa légende. Il est assez prodigieux de contempler ce comédien qui, a soixante-treize ans, donne, le temps d'une pièce - ici deux heures trente, tout de même - ce qu'il y a de plus haut et de plus abouti en lui. Ce don permanent, si l'on mettait de côté le travail, la passion, l'abnégation, aurait quelque chose d'assez voisin du miracle. Jamais la moindre faute, jamais le moindre écart : Terzieff est une école de justesse à lui seul. Il est à lui seul le témoignage et l'hommage au théâtre tout entier : il en porte l'histoire, la science, les secrets, il est le témoin d'une puissance telle qu'on la lui dirait transmise par quelque obscure et lointaine transcendance. Et si l'on peut seulement se désoler qu'il s'émacie davantage à chacune de ses nouvelles apparitions, force est de constater qu'il est ou redevient, sur scène, un beau jeune homme, capable d'autant de facéties enfantines que de saillies désespérées ; de jouer la vie aussi bien que la mort.

L_habilleur___Avant_sc_neDonc, il y a quelque chose d'un peu inéquitable à n'évoquer ici que le magistère de Laurent Terzieff - car il faudrait louer chacun, à commencer par Claude Aufaure, remarquable quels que soient les registres, immense comédien lui aussi, partenaire historique certes mais comme qui dirait naturel de Laurent Terzieff, et attribuer une mention spéciale à Philippe Laudenbach, qui incarne avec grand talent un personnage décalé, impétueux, sarcastique et en tous points réjouissants. D'autant plus inéquitable, donc, que L'habilleur est un hommage au théâtre et aux troupes qui en font l'histoire et la légende. Moyennant quoi, à certains moments, et pas seulement lorsque la mise en scène nous invite à tourner notre regard et à explorer les coulisses comme une scène qui dès lors n'aurait plus rien à envier à l'autre, me suis-je fait la réflexion que nous riions comme riaient sans doute ceux qui assistaient aux mises en scène du temps de Molière. Le procédé est classique, mais il permet ici de magnifier la figure du comédien, de dire combien sa passion charrie d'angoisses insurmontables et de montrer les affres qu'elle l'oblige à endosser.

L'habilleur est donc à la fois un hommage au théâtre et le témoignage de son immanente et perpétuelle actualité. La scène se déroule pendant la dernière grande guerre, en Angleterre. L'aviation allemande bombarde la ville alors que les comédiens s'apprêtent à jouer Le Roi Lear, et que le "Maître" (Laurent Terzieff), revenu de la ville où il s'était laissé égarer, se confronte au doute, dans sa loge, accablé par un sentiment puissant et complexe d'inutilité et de vacuité. Le Maître divague, il tâtonne et se maintient en un équilibre très précaire. Jusqu'au moment où son brave, loyal et roublard serviteur (Claude Aufaure) l'informe que "ce soir, on fait salle comble". Éclat dans le regard ressuscité du maître, regain d'intérêt pour la vie - pour le théâtre : le public est revenu, il est là, toujours là. Et le Maître, requinqué, plus souverain que jamais, de s'en prendre aux bombardements : "Mr Hitler rend la vie très difficile aux compagnies shakespeariennes". La pièce dans la pièce va pouvoir commencer, et ce seront plus de deux heures de tumulte, de déchirements, de roublardises, de déclamations, personnages et comédiens se confondant aux yeux d'un public qui en redemande et qui, assistant au dédoublement des uns et des autres, pourra parfois se demander qui est le public de qui. Histoire de dire que l'homme et le comédien ne font qu'un, que la vie du comédien est la comédie même ; que vivre et représenter, que vivre et jouer sont deux manières indifférenciées de se doter d'une existence.

Tout dès lors est remarquable, et la troupe, virevoltante, rend son hommage unanime au théâtre avec force maestria, humour, intelligence, trouvant d'emblée ses marques autour de ce déjà vieux couple que forment Terzieff et Aufaure, plus sensibles et lumineux que jamais. Elle sert un texte très vif, serré, percutant, diabolique à souhait, dont tous les tiroirs sont destinés à être ouverts. Tout cela pour aboutir à ce chant qu'entonnent les hommes de qualité dans un même élan de joie combative, afin que perdure une exigence esthétique qui, bien sûr, a tout d'une éthique. 

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L'HABILLEUR - Pièce de Ronald Harwood

Adaptation de Dominique Hollier
Mise en scène de Laurent Terzieff

Avec :
Laurent Terzieff (Le Maître), Claude Aufaure (Norman), Michèle Simonnet (Madge), Jacques Marchand (Geoffrey Thornton), Nicolle Vassel (Lady M.), Philippe Laudenbach (Mr Oxenby), Émilie Chevrillon (Irène).

 

 

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vendredi 16 mars 2007

THEATRE : Hughie - Eugene O'Neill

Claude_AufaureLaurent_TerzieffDécidément, je dois avoir une dent un peu systématique contre le public : je ne parviens plus à me rendre à un spectacle sans m'agacer de ses réactions - admirant, au passage, le stoïcisme des acteurs. C'est qu'on ne peut pas dire que Laurent Terzieff inspire à ce point le comique et la légèreté qu'il puisse faire s'esclaffer les foules. Et pourtant, les rires, même un peu forcés, même un peu mécaniques, qu'aucune repartie de ce texte ne déclencherait en temps normal, fusent à intervalles réguliers. Le texte et la mise en scène ménagent sans doute quelques effets, mais on ne peut pas dire que le propos incite à une hilarité particulière. Enfin, comme je suis un peu las de m'en prendre systématiquement aux autres, confessons un certain manque d'humour - et sabrons l'épilogue.

Hughie est un des derniers textes d'Eugene O'Neill (1942). Son prétexte est simple : Erié Smith (Laurent Terzieff), flambeur professionnel, vit depuis des années dans un hôtel devenu un peu minable. Il avait pris l'habitude de converser, tard dans la nuit, avec le gardien, à qui il en contait des vertes et des pas mûres sur le jeu, l'argent et les filles. Mais le bon gardien est mort. Erié s'est conséquemment cuité cinq jours durant et, une fois rentré à l'hôtel, c'est un nouveau gardien (Claude Aufaure) qui l'accueille. Deux solitudes se font donc face, pareillement désespérées quoique affectant de ne point trop l'être. Le flambeur en fait des tonnes, la rouerie du gigolo n'a plus aucun mystère pour lui, il brasse de l'air, des paroles et des histoires d'un passé dont il se gausse, tentant plus ou moins maladroitement de faire oublier que les temps ont changé. Le gardien de nuit ne l'écoute pas, ou fait semblant, il entend la rumeur de la ville, guette l'horloge, voudrait pouvoir s'assoupir dans son fauteuil, s'immerger dans sa propre solitude. Au fond, personne ne s'écoute : les solitaires ne peuvent pas se rencontrer - ou se rencontrent trop tard.

Le jeu, la mise en scène, le texte même, assez malin sous son impression d'évidence, tout ici transpire l'intelligence et la finesse. Pourtant, la pièce ne laisse pas de trace. Sans doute parce que les ressorts de la comédie semblent plus tendus que ceux de la tragédie. C'est d'autant plus étonnant que Laurent Terzieff, qui montre encore une fois combien il est un de nos plus grands et plus émouvants acteurs, est attendu sur un autre registre. Et c'est assurément injuste d'attendre d'un acteur qu'il se conforme à ce qu'on attend de lui et de se désoler qu'il suive son propre chemin. C'est que Laurent Terzieff porte tellement la lassitude et la fatigue, il incarne l'accablement de l'existence et du monde avec un tel génie, qu'on en vient à oublier le jeune premier qu'il fut, et qu'il aime sans doute à ressusciter. Ainsi le vit-on, il y a un an, dans Mon lit en zinc, adapté de David Hare, jouant un vieux requin de la finance venu du communisme et marié à une jeune alcoolique qu'il avait sauvée de la mort. Le prétexte était sans doute plus grave, mais l'envie de comédie était déjà forte chez lui, qui trouvait un plaisir manifeste à ce rôle d'arrogant, fût-il pétri de faiblesse et d'humanité.
A eux seuls, Laurent Terzieff et Claude Aufaure (incarnation parfaite du gardien de nuit tel qu'on peut se l'imaginer, jouant très juste, délicat, onctueux, sec et précis) justifient évidemment le déplacement. Reste que le choix de souligner le comique de situation peut laisser perplexe, faisant courir le risque d'estomper la condition mélancolique des deux personnages et le passionnant jeu de miroir aux alouettes auquel ils se livrent. Ce dont témoigne la salle rieuse.

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