mardi 16 juin 2015

THEATRE : La Maison de Bernarda Alba, de Federico García Lorca

garciaCOMEDIE FRANCAISE jusqu'au 25 juillet 2015

- Traduction de Fabrice Melquiot
- Mise en scène de Lilo Baur
- Musique originale de Mich Ochowiak
- Avec : Claude Mathieu (La Servante), Anne Kessler (Angustias), Cécile Brune (Bernarda), Sylvia Bergé (Prudencia), Florence Viala (Marie Josefa), Coraly Zahonero (Magdalena) Elsa Lepoivre (Poncia), Adeline D'Hermy (Adela), Jennifer Decker (Martirio), Claire de la Rüe du Can (Amelia), Elliot Jenicot (Pepe le Romano)

L'entrée de Federico García Lorca au répertoire de la Comédie française, quatre-vingts ans après son assassinat par des milices franquistes, ne doit certainement pas au hasard : outre ce quasi anniversaire, il s'agit de la toute dernière pièce de l'auteur (que jamais il ne verra jouée, ni publiée), et c'est aussi le moyen que Lilo Baur s'est choisie pour témoigner d'un certain obscurcissement des temps. J'ai lu, ici ou là, que la pièce péchait par désuétude autant que par outrance militante : faut-il être bien blasé pour juger ainsi d'un texte qui, certes, ne tait rien de ses intentions, mais que transcendent une grâce et un lyrisme profonds, et une mise en scène qui vaut bien mieux et bien plus qu'un geste partisan. Et quand bien même, s'il ne s'agissait que de témoigner d'une certaine condition féminine, il suffirait de jeter un oeil indolent sur le monde pour constater combien ce témoignage n'a peut-être pas perdu tant que cela de son actualité (fin de la parenthèse).

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Chose assez rare, La Maison de Bernarda Alba est un huis-clos entièrement féminin - la présence de l'homme, fût-elle obsessionnelle, n'étant jamais que fantomatique. Bernarda, la matriarche (Cécile Brune, dont j'ai eu l'occasion à plusieurs reprises déjà de vanter le talent), décide d'observer et de faire observer par ses cinq filles un deuil impitoyable et long de huit ans. Huit ans durant lesquels aucun contact avec aucun homme ne sera autorisé, pas plus qu'aucune sortie : c'est, au pied de la lettre, la réclusion. Un homme pourtant rôde, Pepe le Romano, qui veut prendre pour épouse Angustias (Anne Kessler), la moins jolie mais la mieux argentée de ces filles, tout en étant secrètement amoureux (et aimé) de la cadette, Adela (toujours aussi vive et épatante Adeline D'Hermy). Les passions, les frustrations, les rancoeurs, les jalousies, le désir : tout finira par avoir raison de la folle décision matriarcale.

Dès l'ouverture du rideau, il n'y a aucun doute : ce sera sombre, sépulcral, caustique et, malgré l'Espagne, glacial comme un couvent. Le visage de cette femme hurlant dans la nuit silencieuse, le haut moucharabieh qui mure la scène et derrière lequel on devine parfois le pas lourd des hommes qui s'en vont à la moisson, lapident une jeune femme de leurs muscles noirs ou entonnent des chants qui font entendre plus de martialité que de folklore (éternité du virilisme), tout nous plonge, d'emblée, dans cette vieille et ancestrale Andalousie, avec ses femmes encrêpées de noir, dures à la peine, économes de leurs sentiments, généreuses de leurs rires et de leur franchise.
Toutes sont formidablement caractérisées : le personnage austère et on ne peut plus monolithique de Bernarda ne semble pas encombrer Cécile Brune, qui sait y faire pour y adjoindre quelques nuances, un rien de rictus amusé où l'on pourrait presque, en passant, distinguer une seconde d'attendrissement ; Anne Kessler, la bonne à marier, enlaidie pour les besoins de la cause et sachant donner à son personnage ce petit air de vulgarité gouailleuse que lui confèrent l'argent et la promesse de l'amour (donc de la liberté) ; Coraly Zahonero et Claire de la Ruë du Can, dont la présence soumise sert excellement la composition d'ensemble, et toutes deux d'une discrétion savante ; Jennifer Decker, très juste dans l'interprétation de son personnage un peu ingrat (Martirio), vaguement bossue et, surtout, dépossédée (elle aussi !) de son amour pour le beau Pepe le Roman (Jennifer Decker que j'avais eu la chance de voir la veille même, dans un rôle bien différent puisqu'il s'agissait de celui d'Ophélie, à sa manière une sorte d'anti-Martirio, libérée, exubérante, dans la mise en scène inégale mais brillante de Hamlet par Dan Jemmett) ; Elsa Lepoivre (dont j'avais dit combien elle fut admirable dans Les Trois soeurs, de Tchekov), méconnaissable sous les traits de la vieille et fidèle servante qui n'ignore rien de rien, et surtout pas des secrets de Bernarda, Elsa Lepoivre étonnante de présence, d'humeur et de gouaille, incarnant presque à elle seule l'Espagne éternelle ; et puis, donc, bien sûr, Adeline D'Hermy, qui fait vraiment figure d'étoile montante, avec son timbre identifiable, son coffre, son énergie, son jeu assez physique, l'aisance avec laquelle elle se glisse dans les situations et se joue des tensions, sachant hurler aussi bien que minauder, juger d'un regard que s'effrondrer en pleurs. Une petite réserve, tout de même, qui ne tient d'ailleurs pas à la comédienne : Florence Viala (elle aussi épatante dans Les Trois soeurs) me semble ici jouer à contre-emploi le rôle de la très vieille mère de Bernarda, et j'ai eu l'impression qu'elle se contraignait à en accentuer le ridicule, grossissant les traits d'un personnage au fond sans réelle importance.

On admire, donc, le métier de toutes ces jeunes (et moins jeunes) comédiennes qui, j'en suis sûr, éprouvent bien du plaisir à se sentir évoluer entre elles, femmes parmi les femmes, offrant au public quelque chose qui n'est pas loin d'être un moment de grâce. Elles sont servies, il est vrai, par une mise en scène d'un goût indiscutable : foin de kitsch hispanisant ou de guitare flamenca, tout est richesse et sobriété, et la sombreur magnifiquement mise en lumière. De la scène sourd une tension qui n'exclut pas la dérision ou la drôlerie, comme une ultime politesse du désespoir à la légèreté, et qui achève de donner à cette mise en scène sa beauté fragile et brutale. Le rideau se referme et, en emportant la musique de Mich Ochowiak et ses réminiscences du Dialogue des Carmélites, on se retrouve sur la place Colette avec, certes, du chagrin au coeur, mais aussi beaucoup de joie pour cette compagnie des femmes. t


mardi 7 janvier 2014

THEATRE : Antigone, de Jean Anouilh

Antigone - Anouilh - Paquien


Comédie française, salle Richelieu

Texte : Jean Anouilh
Mise en scène : Marc Paquien

Avec : Françoise Gillard (Antigone), Bruno Raffaeli (Créon), Véronique Vella (la Nourrice), Clotilde de Bayser (le Choeur), Nicolas Lormeau (le Garde), Benjamin Jungers (le Messager), Stéphane Varupenne (le Garde), Nâzim Boudjenah (Hémon - en alternance), Marion Malenfant (Ismène - en alternance), Pierre Hancisse (Hémon - en alternance), Claire de la Rüe du Can (Ismène - en alternance), Laurent Cogez (Troisième garde), Carine Goron (le Page), Lucas Hérault (Deuxième garde)


Tout le suc du Tragique est là, n'est-ce pas : il est atemporel. Mais s'il n'a pas d'époque, il est d'un lieu : la Terre. Car il faut être un humain pour la fomenter, cette vision d'un monde sans rémission, et pour l'inventer, cette âme condamnée à des forces supérieures. Le Tragique justifie tout : on ne s'y livre pas, c'est lui qui nous livre. Aux vivants, et d'abord à nous-mêmes. Ce pourquoi sans doute il est à la fois une espèce de cosmogonie et de terreau pour le plus farouche des individualismes.

Lorsque Anouilh reprend et s'approprie le texte de Sophocle, c'est avec, en bruit de fond, le pas des bottes nazies : Antigone incarnera, que cela soit ou pas compris de ses contemporains, une figure possible pour la Résistance. Or, à chaque époque ses résonances : je ne saurai dire ici ce dont Marc Paquien voulait témoigner en mettant en scène la pièce d'Anouilh, mais force est de constater que celle-ci n'a rien perdu de son actualité, tandis que l'Etat moderne, architecte des libertés publiques, prend parfois, dans le prolongement du XXe siècle et le sillage de l'hyper-puissante économie, les traits d'un fossoyeur des libertés individuelles.

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La profonde aspiration poétique qui se niche en tout individu est étranglée par les intérêts supérieurs spirituels ou temporels, le caractère implacablement singulier du destin est nié par les gros bras de l'autorité : voilà ce que hurlent toutes les Antigone du monde, voilà ce que clame l'individu sur-intégré des sociétés développées du XXIe siècle. La poésie s'est dégradée en slam, la musique en jingles, la littérature en best-seller, la polis en politique et le sentiment de transcendance en cléricalisme : ainsi pourrait-on schématiser le mal-être de ceux qui vivent consciemment dans l'époque. Le minimalisme de la mise en scène de Marc Paquien constitue peut-être un écho à ce monde devenu froid et fonctionnel, tout comme la scène (rude, saisissante) sur laquelle s'ouvre et se conclut identiquement la pièce : ces personnages figés, tétanisés dans leur image, sorte de musée Grévin des vivants - où l'on songe aussi à tel ou tel tableau d'Edward Hopper. Reste que cette épure m'aura laissé un peu... froid. Si elle dit bien le caractère immuable des choses, elle condamne aussi la pièce à une sorte de linéarité, comme si cela empêchait d'entrer en résonance avec ce qui, chez les personnages, dans leurs sensations comme dans leurs intentions, change, évolue, progresse. Il en va de même des costumes : s'il est entendu que les personnages de la tragédie sont toujours, peu ou prou, des prototypes, presque des stéréotypes, cela manque tout de même d'un peu de liberté (le roi Créon en costard cravate, bon, soit...). Disons que c'est peut-être un peu mécanique, et que la distribution des rôles et des fonctions aurait pu être traitée avec un peu moins de rigorisme : la tragédie des hommes ne fait pas plus le vêtement que celui-ci ne fait le moine. Aussi me suis-je demandé si Marc Paquien n'avait pas parfois un peu hésité entre deux registres, comme s'il n'avait pas tout à fait réussi à trancher entre le respect de la tradition et le dérèglement des usages. Il en va de même du jeu des comédiens - qui tous, inutile d'y insister, font preuve de talent. Certains gestes, certaines attitudes corroborent ce que je crois donc percevoir comme une hésitation de la mise en scène ; c'est à la fois empreint de classicisme et de fulgurance, de didactisme et de débordement, de fidélité à une tradition et de velléité de s'en émanciper. Cela ne tient certes qu'à des détails, mais ils infusent, et, comme par volutes, renvoient de la pièce une idée ou une image peut-être un peu incertaine, ou tremblante. Ce qui n'interdit pas les moments de grâce, bien sûr, au nombre desquels la confrontation entre Antigone (Florence Gillard) et Créon (Bruno Raffaeli), fermes et fragiles à leur manière, intraitables et délicats, inaccessibles l'un à l'autre mais complices dans ce qui les désunit.

Il ne s'agit évidemment pas d'entrer dans le détail du jeu des comédiens, tous très impliqués, même s'il est naturel que chacun ait ses préférences. Je résumerai mon sentiment en disant que s'il est délibéré que nous soyons d'emblée pris à partie, nous le sommes peut-être trop vite, trop tôt, trop durement. Moyennant quoi, je n'ai guère changé de disposition, tout du long de la pièce : les choses en moi étaient tout de suite déjà jouées, nouées, tranchées. J'admire l'énergie et la radicalité du jeu de Florence Gillard, mais je me dis qu'en partant de si haut, de si fort, il a manqué une progression, parfois peut-être d'un peu d'ambiguïté ; j'admire les accès d'autoritarisme de Bruno Raffaeli et la tension qu'il imprime à son regard dans ses moments d'esseulement, mais parfois il m'a semblé comme empêtré avec lui-même, comme si son costume l'engonçait ou bridait son corps ; j'admire cette manière très forte, caustique et débraillée, grave et sarcastique, qu'a Clotilde de Bayser d'incarner, seule, le Choeur, mais je n'ai pas pu non plus ne pas éprouver une sorte de décalage, quelque chose d'un peu à contre-temps. Ce sont là, très certainement, des choix de mise en scène, et je peux bien les comprendre ; mais disons que, si je reste avec cette belle et forte image de Thèbes endeuillée, de ce groupe pétrifié dans l'histoire et par l'accomplissement du destin, il m'a parfois manqué, donc, un certain saisissement.

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jeudi 24 juin 2010

THEATRE : Les trois soeurs - Anton Tchekhov

Mise en scène d'Alain Françon

gpr_troissoeurs0910C'est sans ma femme hélas que j'aurai donc eu rendez-vous ce soir-là avec Tchekhov et la troupe, décidément exceptionnelle, de la Comédie française. Et c'est le ventre acidulé d'un rognon rosé sur une langue de Pessac-Léognan que je découvre le décor, il faut bien dire somptueux, de cette nouvelle mise en scène.

Laquelle se révèle on ne peut plus millimétrée. D'entrée de jeu, je ne peux me défaire de l'impression d'assister à la plus brillante des leçons de théâtre, qui plus est très soucieuse de forme et de classicisme. L'extrême qualité de cette perfection est d'ailleurs peut-être ce qui en fera, les deux premiers actes durant, le seul mais principal défaut. C'est un peu lent, un tout petit peu attendu, et cette relative paralysie, ce petit défaut de liberté, charrie un mouvement bizarrement trop précis, comme une mécanique dont le roulement à billes aurait été à ce point huilé qu'elle pourrait être tentée de se contrôler elle-même. Et il faut la verve d'un Bruno Raffaelli, la posture drolatique et rebelle d'un Eric Ruf, le corps et la voix d'un  Michel Vuillermoz, le charme facétieux d'un Guillaume Galienne (dont je m'aperçois que le tropisme luchinien n'était donc pas tout à fait accidentel), et tout le talent d'un Michel Robin, dont on ne dira jamais assez combien les passages, même furtifs, que lui prête son second rôle, sont d'une infinie justesse, pour que l'ensemble ne sombre pas dans une perfection qui eût pu être ennuyeuse. Constat dont je n'ignore pas le caractère inique, tant ce soir la troupe tout entière fut splendide, et tant la pièce repose sur les épaules de Florence Viala (Olga), Georgia Scalliet (Irina) et Elsa Lepoivre (Macha) qui, on le verra, furent admirables. Je me dis pourtant, vu ce qui va suivre, que la relative attente où me mirent les deux premiers actes n'est pas sans rapport avec la pièce elle-même, avec ce que Tchekhov lui-même lâcha dans son propre texte.

Sans_titre6Cette pièce est d'ailleurs remarquable aussi pour cela. Tchekhov n'étant pas du genre à trancher dans le lard du bien et du mal, son théâtre s'immisce dangereusement dans l'existence des humains et, ce faisant, en révèle les facettes nombreuses et paradoxales. C'est, en cela, un auteur aussi métaphysique que réaliste. La joie est optimiste et un peu vaine, et les deux premiers actes peuvent ennuyer pour cette raison même. On n'y voit, après tout, qu'une bonne société édifiante et oisive, conséquemment livrée au fantasme puéril de la guerre et du travail, de la morale et du labeur. Naturellement, on entrevoit bien quelques grains de sable : les sentiments  réels, souvent tus, sont toujours prêts à s'écorcher, et les rivalités sourdent. Comme souvent chez Tchekhov, il ne se passe, au fond, pas grand-chose qui fût d'humaine volonté. Il faut attendre, comme on attend le destin - comme, même, on s'en remet volontiers à lui. D'ici là, on cause, on cause, on s'agite, on se rend fébrile d'un rien, on festoie sans véritable cœur ni autre raison que solennelle ou formelle, on se trouve, malgré la richesse, bien marri de ne pouvoir vivre à Moscou, et on suppute un avenir forcément meilleur, gavé de science et de patriotisme (voire de science patriotique). La pièce fait croire que c'est au creux de cette névrose que pourrait se nicher la résolution, mais non. Les humains sont ainsi faits qu'ils ne peuvent d'eux-mêmes se réformer :  c'est de l'extérieur qu'il faut toujours attendre le changement.

Sans_titre4Qui viendra du drame. En l'espèce, un grand incendie dans la ville, à peine évoqué, tout juste perceptible parce qu'on nous dit qu'il a eu lieu, et parce que quelques traces de suie se laissent deviner sur les mains ou les visages. Mais de ce drame qui n'est pas à soi va naître ce qui va  forcer la petite communauté à se l'approprier, fractionnant le monde familial jusqu'à le conduire à sa possible mais incertaine régénérescence. Le basculement dans l'autre monde, dès les premières secondes du troisième acte, va donner à la pièce, et à cette mise en scène, sa dimension totalement magistrale. Et c'est dans le drame  que vont exploser les trois sœurs, ces trois comédiennes qui, de toute évidence, ont trouvé un texte et une inspiration à leur niveau. Florence Viala (Olga) a la rigidité pudique qui convient à cette grande sœur responsable qu'anime le seul sens du devoir. La jeune Georgia Scalliet (Irina) trouve ici un répertoire émotif qui lui convient à merveille, même si je pense qu'elle pourrait se montrer parfois un peu moins grimaçante, ou plus intérieure. Il n'empêche, son rôle est éprouvant, il l'oblige à traverser et à habiter des mouvements complexes, et l'entièreté de son jeu se révèle très convaincante, parfois touchante. Enfin, surtout, il faut saluer Elsa Lepoivre, qui, dans le rôle de Macha, est en tous points prodigieuse de présence, d'intelligence scénique et de pugnacité, belle dans la colère et dans l'amour, dans la bouderie comme dans la passion, excellente dans ce rôle de sœur insaisissable, lyrique, colérique, que blesse et irrite l'insuffisance de la vie. Nul n'aura pu ignorer ses larmes et son bouleversement, lorsqu'à la fin elle vint, avec les autres, saluer la salle.

Sans_titre3Très grand moment de théâtre, donc, servi par une troupe à son plus haut, porteuse d'un texte dont on appréciera l'élasticité et l'infinité des ressources dramatiques et scéniques. Et qui, en notre contemporaine époque de sarkozysme puéril, bourgeois et luxuriant, conserve un mordant que Tchekhov n'avait certainement pas prémédité. Certes, je continue de m'agacer de ces quelques cons qui rient à contre-courant, confondant drame et comédie parce qu'ils ne veulent voir que la comédie et s'échine à dénier le drame, et parce qu'il est toujours plus facile de penser qu'il y a du huitième degré lorsqu'une femme pleure, mais c'est là aussi une démonstration de la complexité très fine du texte de Tchekhov : le sens, celui de la vie, nous demeure inaccessible. Force est de constater que le vingt-et-unième siècle n'a pas fait le progrès décisif, en cette matière comme en tant d'autres. Il ne me reste plus qu'à retrouver l'air libre, et trinquer au clair de lune avec ma femme enfin libérée.

vendredi 4 juin 2010

THEATRE : Ubu Roi - Alfred Jarry

Mise en scène de Jean-Pierre Vincent

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vouons que ça fait du bien, de voir ça au Français. Non que je ne fusse déjà convaincu de l'auguste passion de la maison de Molière pour la fureur et la potacherie (confer, il n'y a pas bien longtemps encore, le Fantasio de Musset mis en scène par Andrès Lima), mais lorsqu'un franc-tireur aussi aguerri que Jean-Pierre Vincent s'acharne à dûment enfoncer le clou, c'est du petit lait. Mon problème, cette fois-ci, c'est que ma femme n'a pas d'avis. Pour sûr cela dit qu'elle a rigolé, et frémi même, et de son premier rang qu'elle a dû les essuyer, les regards de cerbère de Christian Gonon et les sournoises convulsions de l'impayable Calixte - pour ne rien dire des coups de feu, des pluies d'or ubuesque et d'une intempestive disparition osseuse. C'est elle, après tout, la spécialiste. Mais là, à sa décharge, faut bien dire qu'on se retrouve dans les rues de Paris sans doute moins éreintés que proprement sur le cul - d'ailleurs, Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

DevolderLes choses démarrent pourtant sur une tout autre note, inquiétante, pour ainsi dire sépulcrale. Le rideau ouvert, tout de suite je songe aux tableaux de Roland Devolder, dont je me sens toujours très proche. Impression qui reviendra plusieurs fois, tant il est vrai qu'en dépit de ce qui ne cesse d'exploser sous nos yeux, il y a dans cette mise en scène quelque chose que je trouve extrêmement pictural. Mais, certes, ce n'est pas là ce que la salle Richelieu à son comble retiendra. Et que retiendra-t-elle... ? Ubu est une gigantesque farce, grinçante, à fleur de peau, lancée telle une vieille loco qu'un fou incessant gaverait de charbon au point de l'en faire dégorger, et dont on se souviendra que le public fut vent debout lors de sa première représentation, alors que le bon père Ubu, hagard et paillard, exclamait en ouverture un Merdre ! tonitruant. Faut-il d'ailleurs retenir de cet inclassable mythe autre chose que cette sensation de chaos méthodique et littéralement surréaliste, reflet de ce que Jarry éprouvait et percevait du monde ?

Quoique par quasi définition indescriptible, ledit chaos fait ici l'objet d'une maîtrise théâtrale en tous points époustouflante. On passera volontiers, d'un tableau l'autre, d'une joyeuseté enfantine digne des jeux sans frontières de feu Guy Lux à une aigreur sournoise et sciemment crypto-shakespearienne, du spectacle de marionnettes à l'heroic fantasy en passant par la parodie de film noir et l'inclinaison totale vers l'absurde : l'ami Poquelin s'y serait goulûment sustenté. À ce jeu, tous les comédiens tirent leur épingle, parfois au bord du gouffre eux-mêmes, tant on dirait qu'ils ont  envie de se laisser entraîner sur la pente loufoque. À tout seigneur, tout honneur : Serge Bagdassarian, dans le rôle d'Ubu, est absolument phénoménal ; on pourra dire ce qu'on veut, qu'il est indûment tiré vers son indécrottable rusticité, il faudrait être rudement blasé pour ne pas rire de sa bêtise tragique, du primitivisme absolu de ses fantasmes et de ses fanfaronnades sans surmoi. J'ai comme toujours un faible pour  Pierre-Louis Calixte, qui conserve par-devers lui ce quelque chose d'étrange qui est peut-être, au fond, la marque des grands, et qui ne peut décidément jamais s'empêcher de crever l'écran. Même Adrien Gamba-Gontard, que j'ai pu en d'autres circonstances trouver un peu fragile, comme en surpoids de tension, s'amuse comme un beau diable - cette scène où on le voit, fier soldat, compter en marchant de son pas militaire et chantant sur un air qui rappellera le kilomètre à pieds qui use et qui, ici, amuse la salle entière. Michel Robin lui-même, à 80 ans passés, lui qui joua les plus grands aux côtés des plus grands, se fait tout à tour impérial et cabotin, ravi sans doute de devoir changer de costume aussi rapidement et de s'amuser à son tour. Car c'est un autre trait de cette mise en scène, en tout cas de son esprit, qu'on a rarement vu les comédiens du Français avoir à ce point envie du public, de sa repartie, peut-être de sa participation. Ne soyons pas bégueules, donc.

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Cette loufoquerie infernale n'est pas gratuite pour autant. Je ne crois guère à l'hypothèse spontanée des sérieux, selon laquelle le rire, fût-il épais, peut-être gras, ferait passer à côté de l'essentiel. Car l'essentiel, c'est aussi cela, cette épaisseur grasse. Elle n'est rien d'autre que le reflet du monde vulgaire, salement ambitieux, lubrique, instable et insatiable, pleutre dans ses désirs autant que dans ses actes. Mais c'est la force de Jarry, comme de tous ceux qui peuvent se réclamer de lui, que de ne pas se métamorphoser en enseignant ou en pontife. Il existe une tentation moraliste, c'est certain, chez tous ceux qui raillent, moquent, conspuent et constatent. Ils nous enfoncent la tête dans le monde comme on le ferait d'un petit animal avec sa fiente : c'est une pédagogie comme une autre, qui a fait ses preuves - Desproges ne nous aurait pas désapprouvé. Il me semble que c'est ce qu'a très bien compris Jean-Pierre Vincent, qui sait bien que cette pièce, dont on aimera ou pas, littérairement, le texte, sera entendue des générations à venir comme elle le fut par celles du passé. Tant il est certain que la grossièreté des hommes a de beaux jours devant elle, et qu'il est toujours bon d'en rire. t

dimanche 11 avril 2010

THEATRE : L'illusion comique - Corneille

matamoreComme à mon habitude, j'ai donc lu la critique théâtrale après avoir assisté à la représentation. Pour découvrir avec grand étonnement sa tonalité réservée, parfois inclémente, pour ne pas dire franchement outrancière sous la plume cagote du critique de Libération. Car enfin, quoi ?! Pouvait-on espérer relecture et mise en scène plus intelligentes d'une pièce écrite il y a quatre siècles ou peu s'en faut par un Corneille pas encore trentenaire ? reprochera-t-on à Galin Stoev de n'avoir pas situé la scène dans la grotte originelle mais dans un espace où coursives et recoins vitrés acculent le spectateur au hasard de son emplacement et invitent les comédiens à s'épier les uns les autres, comme pour mieux dire la confusion où Corneille nous invite ? trouvera-t-on ce décor trop peu rococo ? ces costumes trop lâches, trop anodins ? Rien pourtant dans cette mise en scène de sottement esthétique, ou de bêtement up to date, mais la revendication d'un parti pris bien décidé à tirer la pelote cornélienne à son terme. Car puisqu'il s'agit pour Corneille de trousser quelque embardée dans les certitudes du spectacle, d'emmêler le vrai et le faux, de clamer au plus haut la puissance magique et pour ainsi dire souveraine de l'illusion, alors faisons savoir que Galin Stoev a réussi son pari : honorer dans un même geste la perfection classique d'un texte très virtuose et exhausser ce qu'il en a d'esprit moderne et transgressif. Et si l'on peut être décontenancé par l'incessante volte-face des identités et des masques, c'est là aussi le prix du réel : gare à la surface, gare aux chausse-trappes, à ce qui demeure en l'homme d'incessamment liquide.

Sans_titre2A ce petit jeu, à ce pan comédien qui vient éroder la grande trame tragique, Denis Podalydès, non seulement excelle, mais domine. Et c'est un plaisir chaque instant renouvelé que de le voir tour à tour poltron et Matamore, donnant à son personnage ce qu'il lui faut de touchante drôlerie et de cruelle affectation. Au point qu'il donne parfois l'impression de comprendre mieux que quiconque ce texte aux mille arcanes, tant il sait se jouer de la moindre situation, du moindre accent, et tant il semble consubstantiel à tout ce qui se joue là. Mais cette perfection ne rend pas la vie facile aux autres... Et si l'on ne peut décemment reprocher quoi que ce soit aux plus jeunes de ses partenaires, à commencer par Loïc Corbery, l'on ne peut que s'impatienter de les voir vieillir un peu. Cela vaut donc pour ce dernier, qui toutefois n'a pas la partie facile, mais aussi pour Julie Sicard (Lyse), qui à chaque fois que je la vois me semble toujours un tout petit peu à côté, et encore pour Suliane Brahim (Isabelle) qui, quoique fort gracieuse, est trop systématiquement grimaçante pour émouvoir complètement. Mais ce ne sont là que très modestes erreurs de jeunesse, je pense, et qui n'affectent jamais durablement ni leur jeu, ni notre plaisir. Pour une fois, en revanche, mais ici ma femme n'est pas d'accord avec moi, j'ai trouvé Adrien Gamba-Gontard moins terne, et nettement plus à son aise que récemment (cf. par exemple dans le Fantasio de Musset mis en scène par Podalydès). Il est vrai qu'on lui attribue souvent des rôles un peu ingrats, personnage un peu falot, maladroit, trompé, mais il est ici, il me semble, moins contraint, plus enjoué, plus librement facétieux. Chez les plus anciens, si Alain Lenglet, qui joue Pridamant, nous semble terne, effacé, étrangement mou, Hervé Pierre, alternativement dans le rôle du mage Dorante et celui de Géronte, père d'Isabelle, fait ici des éclats, tonitruant, colérique, excellent manipulateur de sarcasmes. Et il n'est pas pour rien dans l'énergie de cette mise en scène.

Reste enfin ce texte un peu fou, virevoltant entre les registres les plus baroques, lyrique et foutraque, un texte très gourmand, plein de vitalité et de beauté classique, où perce  un esprit plein d'humeur, de mordant et de saine provocation. Un texte à relire - ce que je viens donc à l'instant de faire, et que je vous invite instamment à aller voir jouer, jusqu'au 13 mai, salle Richelieu. On y prend ce qu'il convient d'appeler une leçon.


jeudi 11 mars 2010

THEATRE : Fantasio - Alfred de Musset - Comédie Française

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Représentation dédiée à
Madeleine Marion, disparue le matin même
.

L'on ne pourra pas reprocher à Denis Podalydès de n'avoir pas cherché à pénétrer les arcanes de ce dandy artiste et mal dans son monde qu'est Fantasio. Le personnage de Musset pourrait incarner à lui seul l'esprit complexe et romantique, joyeusement désespéré, vaguement anarchiste et plus ou moins mystique du 19ème siècle. C'est en cela un personnage redoutable pour un comédien, tant il est possible d'en faire une multitude de lectures, selon que notre inclination nous porte vers le plaisir de la bouffonnerie ou qu'elle nous rende sensible à sa désespérance. A cette aune, la mise en scène de Denis Podalydès est une réussite complète, le très beau carrousel qui occupe le centre de la scène étant une parfaite métaphore, à la fois du cerveau enchevêtré et de l'existence enivrée de Fantasio et de ses amis, et du monde qui tourne malgré eux et derrière lequel ils hésitent à courir.

Fantasio_1Donc, une mise en scène très classique, ou plutôt, car l'expression est impropre, très désireuse de recouvrer la flamme et l'esprit d'un certain classicisme. Avec une grande déférence pour un texte dont on s'aperçoit au passage qu'il n'est à nos modernes oreilles plus aussi accessible qu'il ne l'était peut-être de son temps, et avec le désir d'en saisir la vitalité autant que l'amertume. C'est ici que Podalydès prend quelques libertés, et il a raison, en ajoutant à la pièce un prologue constitué de vers mêlés de Rolla et de Dupond et Durant, sous la forme d'un duel passionné entre Adrien Gamba-Gontard, dont le timbre et la prestance me semblent toujours un peu fades, et un Eric Ruf exceptionnel - lequel aurait sans doute été lui-même un beau Fantasio, plein de facétie pessimiste et de gravité lyrique.

Fantasio, donc, est interprété par Cécile Brune, dont je conserve le souvenir drolatique de son jeu dans Les joyeuses commères de Windsor. Or si l'espièglerie toute féminine à laquelle la conduisait son personnage dans la pièce de Shakespeare faisait immédiatement mouche, la chose est ici plus compliquée, pour cette raison sans doute que Fantasio est un personnage plus fuyant, indécelable, traversé de lubies contradictoires, mû par quelque chose dont il n'est pas certain lui-même de pouvoir rendre compte. La lecture, déjà ancienne, que je fis de cette pièce, m'a laissé le souvenir d'un personnage plus troublé, plus profondément malheureux, plus romantique aussi, que ce que nous en donne à voir Cécile Brune. Qui ne ménage pas sa peine pourtant, et dont la qualité de la présence contamine bien volontiers la scène. Mais Fantasio a beau finir en bouffon du roi, il doit être aussi plus retors, plus déchiré, et il me semble que, sans lui avoir échappé, cette dimension n'est pas parfaitement assumée par Cécile Brune, dont on dirait parfois qu'elle cherche à contourner cette difficulté par une énergie et un jeu de mimiques qui ne suffisent pas à rendre de Fantasio l'ébullition spirituelle permanente où évolue sa conscience.

Fantasio_3Ce qui n'enlève pas grand-chose à l'attrait et à l'intelligence de cette mise en scène somptueuse, et de cette représentation dont il faut bien dire qu'elle est dominée par le jeu de Guillaume Gallienne - dont je ne saurai dire si le fort accent  luchinien se veut un clin d'œil ou s'il est inconscient. Interprétant ce personnage fat et proprement stupide qu'est le Prince de Mantoue, Guillaume Gallienne est irrésistible de justesse et de drôlerie, jouant de tous les registres et d'une palette expressive assez exceptionnelle. Ce qui vaut aussi pour Claude Mathieu (déjà remarquable en épouse d'Isidore Lechat dans Les affaires sont les affaires) et pour Christian Blanc (qui fut tout récemment le héros indiscutable et le magnifique complice de Cécile Brune dans la pièce de Shakespeare susmentionnée), mais il est vrai que nous y sommes habitués. Un très beau moment de théâtre donc, dont nous sortons peut-être plus guillerets qu'il ne l'aurait fallu, mais emplis d'admiration pour cette mise en scène sans (presque) aucune faute de goût.

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Fantasio, d'Alfred de Musset - Mise en scène de Denis Podalydès. Comédie-Française jusqu'au 31 mai 2010.

 

mercredi 16 avril 2008

THEATRE : La Mégère Apprivoisée - Shakespeare

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La mégère apprivoisée, de William Shakespeare.
Mise en scène d'Oskaras Korsunovas. Comédie française, salle Richelieu.

Nous nous apprêtions donc ce dimanche à une distraction de qualité, un moment un peu léger, peut-être un tantinet exubérant : c'était compter sans le génie particulier d'Oskaras Koršunovas, qui aura donc transformé cette comédie un peu badine de Shakespeare, qui plus est dotée d'un texte qui n'a en soi rien d'exceptionnel, en une fantastique leçon de mise en scène. Prise au pied de la lettre, La Mégère Apprivoisée s'apparente à une sorte de marivaudage avant l'heure (preuve, s'il en fallait, de la malléabilité et de la modernité de Shakespeare), un de ces sujets parfaits dont Guitry aurait pu faire son miel avec moult friponneries : une jeune fille acariâtre et farouche (Françoise Gillard, la mégère) que son père (Alain Lenglet) cherche à marier, une cadette séduisante (Julie Sicard) qui ne peut décemment convoler avant que son aînée n'ait daigné s'intéresser aux hommes, et une panoplie de mâles, donc, tous jeunes et fortunés, tous secondés par des serviteurs qui sont autant de complices, tous plus désireux de séduire la cadette, et tous acculés à élaborer un stratagème qui permît préalablement de marier l'aînée... Subterfuges savants, tromperies, roueries, mauvaise foi, petits coqs misogynes et appât de la dot bien sûr, tout est bon pour parvenir aux fins escomptées ; une pincée de morale, et tout finit pour le mieux : l'amour a des ressorts aussi inestimables qu'imprévoyables.

L'énergie déployée par les comédiens, tous remarquables (n'était le jeu parfois un peu raide de Françoise Gillard), conjuguée à une mise en scène débordante d'inventivité, transforme la pièce en un spectacle déluré, une quasi-chorégraphie, virevoltante et physique au point d'en être parfois épuisante. Au passage, Oskaras se paie le luxe de résoudre la quadrature du cercle en ne laissant de côté aucun détail sans que jamais les comédiens ne donnent l'impression d'être contraints dans leurs mouvements ou leur expression ; c'est une des meilleures preuves que cette mise en scène est une réussite : elle peut donner l'impression d'un joyeux bordel improvisé quand tout y est millimétré. Aucun rôle principal ne s'imposant d'évidence, chaque comédien peut déployer son énergie et donner libre cours à son inventivité propre ; à cette aune, Pierre-Louis Calixte semble aussi à l'aise, et en vérité aussi génial qu'un renard lâché dans un poulailler. Son tropisme grimaçant, peut-être un tout petit peu excessif dans la représentation (toutefois remarquable) qu'il donne parallèlement de la pièce de Jean-Luc Lagarce (Juste la fin du monde, recensée dans ce blog le 16 mars dernier), trouve ici son terrain naturel d'élection, et il est parfois difficile de détacher les yeux de ce comédien décidément charismatique.

Reste que si l'on sort un peu knock-out de ces trois heures explosives, et si l'on ne peut qu'admirer l'incroyable travail scénique, ce n'est faire injure à quiconque que d'exprimer une petite frustration,  pour l'essentiel afférente au texte et à ce qu'il visait. Non, on l'a dit, qu'il fût d'une particulière et exceptionnelle tenue, mais le plaisir assez vitaliste au spectacle laisse un peu de côté certains élans qui, sans être dramatiques, n'auraient peut-être rien perdu à ce que l'on ménageât quelque pause dans cette joute roublarde, verbale, et pécuniaire autant que sentimentale. Ainsi le procédé du théâtre dans le théâtre, puisque ce vaudeville est censée être joué devant un homme ivre qui croit qu'il rêve alors qu'on le manipule, court-il le risque d'être un peu artificieux, n'étant que superficiellement étayé pendant la représentation. Moyennant quoi, le spectateur oublie peu à peu la dimension onirique, toujours importante chez Shakespeare, et tend à se défaire du trouble qui s'installa à l'ouverture du rideau entre le songe et le réel. En revanche, la mise en scène est très habile pour suggérer la dualité des personnages, la part éminente du jeu dans la fabrication de leur identité, cette vaste et perpétuelle comédie, au fond, à laquelle la vie nous oblige.

Le parti pris de l'effervescence et de l'ivresse est indiscutable en soi et, pour peu qu'on s'y prête, alors il n'y aura plus grand-chose à dire sur cette mise en scène plutôt époustouflante. Et chacun sortira enchanté de ce moment plein de brio et de fantaisie. Pour le reste, la (re)lecture du texte pourrait s'imposer.

dimanche 16 mars 2008

THEATRE : Juste la fin du monde - Jean-Luc Lagarce

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À l'instar de Bernard-Marie Koltès, mort comme lui du sida, et comme lui devenu un des contemporains les plus joués en France, Jean-Luc Lagarce fait donc son entrée à la Comédie Française, dans une adaptation presque parfaite de Michel Raskine. Ne nous appesantissons d'ailleurs pas trop sur ce "presque", tant il est (presque) dérisoire, et tant il ne peut de toute façon éclipser la qualité de la mise en scène, ni le formidable travail des comédiens.

Il y aurait beaucoup à dire du texte lui-même, où se manifeste l'obsession de Lagarce pour ce que le langage recèle de pièges et d'incompréhensions, de déroutes et de frustrations (obsession qui inclut donc l'étiolement et l'obscurcissement inéluctables de la langue dans l'oralité) ; du prétexte, en revanche, pas grand-chose à dire, tant l'intrigue, pour ainsi dire inexistante, ne compte pas. C'est juste l'histoire d'un homme, encore jeune et dont on comprend qu'il n'entretient avec sa famille que des liens très distendus, qui se décide à lui rendre visite afin d'annoncer l'imminence de sa mort ; et qui n'y parviendra pas, mécanique et hystérie familiales ne lui en laissant pas le loisir. S'il est certes difficile de faire comme si Lagarce ignorait qu'il était condamné lorsqu'il écrivit cette pièce, il atteint toutefois à une dimension assez universelle. D'abord parce que l'écriture, faussement naturaliste, nous renvoie aux handicaps et aux balbutiements de l'humanité commune, ensuite parce que le drame (car c'en est un, comme en atteste l'ironie mordante et mortifère qui l'habite - et non en dépit d'elle) s'incarne dans le cadre familial. Moyennant quoi, chacun pourra tout à la fois y trouver un écho personnel à son impossible communication avec autrui, et une résonance intime à ses propres généalogies.

Michel Raskine a donc pris le parti d'accentuer physiquement ce sentiment de proximité, jusqu'à le forcer parfois : outre le portrait géant qui mure la scène alors que le public s'installe encore ou l'attribution aux comédiens et à leurs personnages de sièges marqués à leurs deux noms comme pour mieux les confondre, la mise en scène s'agrippe au public, le saisit, s'impose à lui, prend les devants et va le chercher jusque dans la salle. On pourra trouver le procédé un peu gratuit, ou excessivement spectaculaire, n'apportant rien d'autre qu'un éclat d'une violence qui n'aurait rien perdu à demeurer dans sa latence. Mais ce sont là des détails, dont on pourrait au demeurant discuter sans fin. D'ailleurs, la grande réussite de cette mise en scène, physique, carnée, volontiers volontaire, tient aussi au fait que la présence des comédiens, très intense, très mobile, n'envahit jamais le destin du texte et ses innombrables nuances, sèches et lyriques. C'est ici que les comédiens font mouche. Catherine Ferran, d'un aplomb impressionnant, incarne à la perfection cette mère-forteresse rivée à sa progéniture, traversée par les émotions et se faisant un devoir de n'en manifester que les heureuses ou les souriantes, cette mère sup' d'une marmaille dont, au fond, elle s'amuse des piaillements et de la variété. Julie Sicard, qui joue Suzanne, la petite sœur, tend parfois à en faire un tout petit trop et à se laisser envahir par la nervosité inhérente à son personnage, mais il faut bien dire qu'elle semble faite pour le rôle, tour à tour mutine et candide, rieuse et rebelle, distillant une sorte de grâce vive, adolescente, volubile, maladroite. Elsa Lepoivre, la belle-fille, nous tient en respect ; elle est agaçante parfois, excessive, maniérée, mais c'est son personnage qui l'est, celui de cette belle-sœur qui, apprenant à connaître les us et coutumes d'une famille qui n'est pas la sienne, se met toujours en tête de réconcilier les uns avec les autres et de cultiver l'harmonie du grand tout - mais elle finira bien par craquer, elle aussi. Quant à Laurent Stocker, il se fait attendre : fils effacé, complexé, grognon, jaloux peut-être, en quelque sorte, de l'autre, de ce frère qui n'en fait qu'à sa guise, quitte la famille et y revient sans donner d'autres explications que son sourire et son charisme ; mais le petit frère aussi s'insurgera, et ce sera l'occasion d'un des moments et des monologues les plus saisissants de la pièce. Reste le cas de Pierre Louis-Calixte, qui joue donc le rôle de Louis, ce frère un peu mystérieux, inaccessible, solaire et lyrique. Le comédien ne laisse pas de marbre, il attire tous les regards, rit nerveusement, pleure, grimace, s'agace, se délite, se noie en lui-même, s'offusque dans des saillies incontrôlées avant de se terrer dans un mutisme glabre, bref il  joue avec autant de passions contraires et contrastées que de professionnalisme. Parfois son talent explose, poignant, total, et parfois on se satisferait qu'il se contente d'affleurer.

Et puis il y a ce cinquième personnage : la famille. Un régal, évidemment, et qui suscite par moments très brefs, dont je ne saurais dire s'ils ont ou pas été voulus par Jean-Luc Lagarce, un plaisir presque boulevardier. C'est bien connu : toutes les familles se croient exceptionnelles, toutes se croient singulières, et toutes se ressemblent : c'est la cellule de base de l'humanité. Aussi, rien de ce qui agite et perturbe cette famille-là ne nous est étranger, et sûrement pas son impuissance totale à concevoir et à nouer un dialogue qui aboutisse. Les mots butent, résistent, s'entrechoquent, se mélangent, notre langue est toute pleine d'habitudes, de quiproquos, de raccourcis, de suspensions, de souvenirs informulés, d'ellipses trop évocatrices et de cris inutiles, imprécis ou blessants, rarement appropriés ; elle est une grammaire où le sens n'en finit pas de se heurter. Impossible conversation, donc, d'autant plus ardue à accepter que des choses difficiles doivent être dites : le fantasme de toute famille est de parvenir à perpétuer son roman, sa légende, d'en transmettre le récit sans écueils ni aléas, de le peaufiner. Être un collectif dont la seule raison d'être est de demeurer groupé. Cela échoue toujours, un jour ou l'autre, mais qu'importe : l'harmonie est la religion de la famille. Le pauvre Louis en fera les frais, qui vint pour délivrer son message incontestable et repartira comme il est venu, lourd de son secret, alourdi sans doute de n'avoir pu s'en délivrer. Car il fut indicible, et indicible du fait des tempéraments familiaux, qui conduisent chacun à régler ses comptes plutôt qu'à entrouvrir un ailleurs ou à s'ouvrir sur un autre temps. Alors, quand ce qui doit rester tu risque d'éclater trop bruyamment, on en revient à la banalité des choses, et le temps passe, et les sujets avec eux, et finalement rien ne se se dit, et rien ne se passe. Ce n'est sans doute pas incompatible avec le bonheur familial, mais c'est incompatible avec le destin des individus. Et pour ceux-là, y compris pour ceux qui préfèrent gloutonner la vie et ravaler leurs angoisses, c'est un peu comme une fin du monde. Aussi un deuxième rideau peut-il se lever, de la même manière que l'on peut soulever un voile - on pourra d'ailleurs regretter qu'il se lève ici réellement sur la scène, dans un mouvement dont la poésie pourra paraître un peu poussive. Mais ce n'est rien, à peine une erreur, les comédiens sont beaux, et Jean-Luc Lagarce est entré par le haut à la Comédie Française. t

mardi 27 mars 2007

THEATRE : Retour au désert -Bernard-Marie Koltès

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Alors que l'étoffe bleu/blanc/rouge semble vouloir recouvrer quelque vigueur (électorale) aux balcons de la francité, l'entrée de Bernard-Marie Koltès au répertoire de la Comédie Française, avec une pièce sur les séquelles de la guerre d'Algérie, a quelque chose du pied de nez dont on aurait grand tort de ne pas se réjouir. Reconnaissons donc à Muriel Mayette qui, au "Français", a succédé à Marcel Bozonnet dans les conditions que l'on sait, une certaine iconoclastie. Il peut certes paraître étrange de faire entrer Koltès au répertoire avec une de ses très rares pièces qui fût une comédie. Mais on nous rétorquera que Molière fait figure en ces lieux d'auguste prédécesseur, ce qui n'est pas un mauvais argument ; ce choix, de toute façon, n'est pas ce qu'il importe de discuter. 

Car notre gêne vient d'ailleurs. Il semble en effet qu'on ait cherché à purger ce texte de sa part de drame pour n'en faire saillir que les reparties les plus allègres, les situations les plus cocasses ou les scènes les plus boulevardières (qui ne sont pas, loin s'en faut, les plus abouties). Sans doute le texte est-il volontairement hétéroclite, sans doute joue-t-il sciemment de la confusion des registres et de l'immixtion de l'onirique dans le réel, sans doute même était-il de la volonté de l'auteur de nous faire rire, fût-ce en grinçant. Mais cela n'explique pas une mise en scène que les velléités de modernité font parfois chuter trop bas. Je pense ici à la déclamation de Martine Chevallier, pantalon en jean devant le rideau rouge, tenant à la main un micro à la réverbération exagérée, numéro d'animateur dont je ne m'explique toujours ni le sens, ni l'intérêt artistique. Ou encore à ces scénettes qui confinent aux sketchs, c'est-à-dire où le comique de situation et de posture emporte le fond tragique. Et il faudrait dire un mot aussi de l'apparition dans le ciel d'une ancienne épouse décédée, selon un procédé qui n'a, lui, rigoureusement rien de moderne, mais qui au contraire ferait s'esclaffer dans le moindre vaudeville. Tout cela ne crée pas même une atmosphère, qui aurait pu être réussie à force d'être singulière, mais interdit au contraire que toute ambiance s'installe. A force de ne plus savoir s'il faut ou pas sourire, à force de douter du rire, on perd le fil de l'action pendant que le texte perd de son sens. La légèreté et le premier degré rendent l'ensemble grotesque, quand le grotesque se serait satisfait de n'être que suggéré.

Kolt_s___Retour_au_d_sert__2_Bien entendu, tout n'est pas aussi décevant - pas mauvais, décevant. Même si on peut avoir l'impression que les acteurs peinent à s'y retrouver (et comment ne pas les comprendre ?), ils font preuve d'énergie, et d'abnégation. Michel Vuillermoz est assez magistral dans son rôle de nouveau riche arrogant et cynique, et Grégory Gadebois est parfait dans le rôle du fils paumé, tétanisé par le père, fantasmant une émancipation qui passerait par la prise de l'uniforme. Bref, les acteurs ne sont pas vraiment en cause, mais c'est un peu comme si eux-mêmes échouaient à trouver la bonne voix, le bon espace, le bon créneau. Même Catherine Hiegel, évidemment très juste, me semble pourtant légèrement en retrait, et je ne crois pas que cela tienne seulement au fait qu'elle n'ait ici qu'un second rôle. Reste que la mise en scène de cette pièce était sans doute un défi, tant l'auteur lui-même a pris un malin plaisir à mélanger les genres et les registres. Mais si elle passe à côté, sans doute est-ce d'avoir opté pour une lecture exagérément immédiate, littérale. La musique, composée pour l'occasion par Michel Portal, permet d'habiller les changements de scènes et de redonner une profondeur inquiétante à la pièce. Mais ce n'est pas suffisant, et surtout cela ne tient pas très longtemps. Dommage.

mardi 27 février 2007

THEATRE : Orgie, de Pasolini & Cap au pire, de Beckett


Ma femme ayant davantage foi que moi-même en ma littérature, elle tient le rôle, ingrat, de la muse qui me met quand il faut et comme il faut le coup de pied où il faut, pour qu'enfin j'avance derechef. Aussi sait-elle toujours me suggérer la bonne lecture qui saura faire écho à mes travaux d'écriture - quitte à désespérer Billancourt. Idem pour le théâtre, dont elle parle en général bien mieux que les penseurs du Masque et la Plume.

PasoliniAinsi donc nous nous retrouvâmes l'autre jour au Vieux Colombier, où son directeur, Marcel Bozonnet, a pris l'audacieuse initiative de monter Orgie, de Pasolini. C'est audacieux parce que nous sommes (tout de même) à la Comédie-Française, et parce que le puritanisme français n'a désormais plus rien à envier à son grand frère américain. Mais c'est aussi facétieux, après la polémique que Bozonnet déclencha en déprogrammant Peter Handke (à tort selon nous) pour cause de serbisme zélé. Bon point, donc.

Pasolini ne peut plus guère surprendre : chacun connaît sa violence, nul ne s'attend à une bluette. Aussi le couple qui se dévore sous nos yeux y va-t-il de ses fantasmes sexuels et mortifères, se souciant comme d'une guigne de ce que l'on pourra bien en dire à l'extérieur. Cette violence n'est toutefois pas le sujet, autant que je puisse en juger, qui fait surtout état d'un désarroi profond devant la vie qui passe, la mort qui fait ses appels du pied et la nostalgie de ce que nous fûmes, corps et coeurs pleins d'allant. Quelque chose comme le tableau des échecs d'une vie. Ça ne peut donc se passer sans larmes, sans sperme ni sans coups. La rage à son paroxysme nous dérange tout ce qu'il faut, les temps d'apaisement sont bien sentis, et les acteurs ont l'air sincèrement éprouvé - on le serait à moins. Mais le texte est inégal, et tant pis si je n'ai pas l'autorité pour le dire. Tout à coup c'est fulgurant, on se reproche de ne l'avoir pas trouvée celle-là, cette sortie, cette repartie, ce coup de canif dans le bois de la langue, et puis ça vient s'échouer là, cahin-caha, en clichés vaguement romantiques sur le paysage existentiel. Bizarre. Moyennant quoi, le vieux monsieur devant moi esquisse quelques ronflements qui me consolent de ceux que j'émets la nuit, obligeant sa dame à quelques coups de coudes bien sentis dans les côtes. Mais il sera tout à fait éveillé quand arrivera la toute jeune Lucile Arché, vêtue d'abord comme une galante de la Renaissance, puis très vite aussi dépouillée qu'un nouveau-né. Il ne m'aurait pas déplu que tout cela soit parfois un peu plus imagé - mais c'est ma sensibilité ici qui parle, non ma raison esthétique. Et puis, rien que pour le pied de nez à la sensibilité du temps, ça vaut bien le coup d'aller prendre le pouls de l'existence individuelle auprès de Pasolini.

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Un cran au-dessus, la lecture que donne Sami Frey, au Théâtre de l'Atelier, de l'un des derniers textes (originellement écrit en anglais) de Samuel Beckett : Cap au pire. D'accord, ma femme n'est pas objective : du Frey, elle en est dingue. Mais il faut reconnaître que ce texte de Beckett, pour ainsi dire et littéralement illisible, trouve ici une incarnation à la hauteur. A se demander d'ailleurs quel autre que le Frey aurait pu le dire aussi magnifiquement. Et ma femme a sans doute raison de considérer que c'était pour moi la meilleure entrée possible dans un texte que je ne connaissais pas. C'est le texte des derniers temps, dont on se dit que Beckett les a sûrement occupés en cherchant à mettre un peu d'ordre dans ses pensées, histoire d'être en règle. Ça cafouille donc, mais, parce que ce qui motive l'auteur ne saurait être disputé, ce qui semble faire contresens devient plein de sens. Ce qui d'emblée fuit l'entendement commun finit par toucher au plus irréductible. Que reste-t-il d'une vie ? Des mots. Et à la fin, chaque mot est un tourment, puisque chacun pourrait être le dernier - et on se dit alors que c'est ainsi que tout écrivain devrait écrire. La vie a passé, la seconde qui vient est un lendemain miraculé : le langage ne peut faire semblant de l'ignorer. D'où ce texte, que je prends surtout pour ma pomme, donc à tort, pour une opération chirurgicale du processus d'écriture. Bien sûr c'est cela, mais ce serait sans doute encore trop gratuit si ça n'était que cela. Et c'est ici que Sami Frey, d'une voix, d'un geste, d'un regard, lui donne une puissance qui achève de transformer le monologue d'un homme finissant en une phénoménale démonstration d'instinct vital. Si mettre un peu d'ordre dans sa vie avant de la quitter tout à fait, c'est trouver le mot de la fin, alors on sait d'une certitude sûre que tout écrivain, fût-il le meilleur, court à la désillusion. C'est dans cette désillusion que Sami Frey a su entrer, servi par un texte dont on comprend alors, et alors seulement, combien il peut être remarquable.

Posté par Villemain à 16:46 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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