jeudi 29 avril 2010

Cercueil - Dictionnaire de la Mort

Dictionnaire de la Mort, (s/d) Philippe Di Folco - Éditions Larousse, collection In Extenso
Premiers paragraphes de la notice Cercueil - Marc Villemain

Dico_Mort_CV_01Les humains ont toujours eu pour souci de ménager au défunt une ultime demeure qui lui rendît sa dignité et qui aidât les vivants à conserver de lui un souvenir apaisé. Aussi le cercueil, ce coffre où avant d'être enseveli le mort repose, peut-il donner l'impression que son intégrité corporelle et son apparence physique sont préservées. Il en est certes tout autrement. Pour les proches, la dernière image du mort qu'ils garderont aura bien été celle d'un humain vêtu, allongé  comme dans un lit, yeux clos et mains jointes.

Une industrie

La fabrique de cercueils témoigne d'une économie très encadrée, pour des raisons qui tiennent autant à des normes sanitaires qu'à des exigences d'aménagement. Hors un certain nombre de cas particuliers, l'article R 2 213 du code général des collectivités territoriales impose que l'épaisseur du bois de cercueil soit de 22 millimètres, et que soit prévue une garniture étanche fabriquée dans un matériau biodégradable. Si la durée du transport du corps est inférieure à deux heures (à quatre heures dans le cas où il aurait reçu des soins de conservation), ou si une crémation est prévue, l'épaisseur du bois peut, après finition, n'être que de 18 millimètres. Par ailleurs, si le défunt était atteint d'une maladie contagieuse, la législation prévoit que le corps soit enveloppé d'un linceul imbibé d'une solution antiseptique. Signalons aussi, même si cela peut sembler aller de soi, qu'il n'est admis qu'un seul corps par cercueil ; des exceptions existent toutefois concernant les enfants mort-nés de la même mère, que l'on peut déposer ensemble dans un même cercueil, y compris avec leur mère, si celle-ci a également décédé. Enfin, la norme D 80-001 dispose que le cercueil doit pouvoir supporter un poids de 100 kilogrammes pour une longueur de 1,85 mètres, qu'il doit être étanche lors d'une inclinaison de trente degrés sur la tête ou de vingt degrés sur le côté, et qu'il doit rester manipulable après une chute de quarante-cinq centimètres de hauteur et après un séjour de onze jours dans une atmosphère comprenant 80 % d'humidité. ... (La suite dans le Dictionnaire de la mort ; sous-section : Écologie et somptuaires).

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Blues - Dictionnaire de la Mort

Dictionnaire de la Mort, (s/d) Philippe Di Folco - Éditions Larousse, collection In Extenso
Notice Blues - Marc Villemain


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Peu de musiques charrient une représentation aussi évidente et spontanée que le blues : héritier direct des negro spirituals, le blues est la musique des pauvres et des laborieux, né sur les terres du sud des États-Unis à la fin XIXème siècle, dans le dénuement des champs de coton où les travailleurs et les esclaves d'origine africaine ressassaient en chantant les fardeaux de la vie quotidienne et les affres de la fatalité humaine. Le stéréotype n'est pas absolument faux, pas plus d'ailleurs que ne l'est celui qui tente de saisir d'un trait la structure et l'harmonie de cette musique : douze mesures, une cadence de trois accords, et une gamme pentatonique agrémentée de cette légendaire altération qui prendra le nom de blue note et qui donnera au blues, comme au jazz plus tard, leurs couleurs si particulières.

C'est pourtant à partir de cette tonalité spirituelle et sur cette base musicale que va se déployer l'une des musiques les plus universelles qui soient, et à laquelle aucun art musical n'est resté insensible, influençant Maurice Ravel, George Gershwin, Arthur Honegger, Erik Satie ou Dmitri Chostakovitch. D'aucuns s'accordent à considérer l'étymologie du mot comme une abréviation de la locution blue devil (les "démons bleus"), laquelle renvoie aux "idées noires." La figure du diable n'est ici jamais très loin. Une légende dit qu'il faut se résoudre à lui vendre son âme si l'on veut finir  par trouver la note bleue et parvenir à la jouer avec le feeling qui convient.

Concernant le mot "blues", on en trouve la plus ancienne référence chez le dramaturge George Coleman le Jeune, auteur, en 1798, de Blues devils, a farce in one act. C'est en 1912 que le vocable fait son apparition dans la musique noire américaine, avec la chanson Memphis Blues de William Christopher Handy, où le mot est ici utilisé dans son acception mélancolique. Entre désolation de la vie quotidienne, absence d'avenir et tourments de l'existence, la mort constitue un passage obligé pour le blues : on meurt parce que la vie est trop dure, parce que le temps passe trop vite, parce que le labeur n'offre pas même de quoi survivre, parce que l'alcool ou la drogue sont nos seuls et derniers compagnons, parce que l'amour ne répond pas à ses promesses. Pour autant, la mort est rarement désignée comme telle, et ne fait pas l’objet d’un travail allégorique particulier ; elle est, simplement, au cœur même de la désespérance. Il serait toutefois réducteur de réduire le blues à sa seule dimension mélancolique : volontiers joyeux, souvent ironique, ancré dans son temps (d’où de nombreux textes contre la ségrégation, le racisme ou les injustices), le blues s'enracine aussi dans une poésie de l’espérance où la rédemption demeure un horizon possible. Musique de l’âme, comme l’exprimera expressément la soul music qu’il inspira, le blues n’en finit pas de faire résonner les gospels des premiers temps et, fût-ce inconsciemment, de prolonger ses sources spirituelles. Musique universelle en tant qu’il s’attache à vivre et à retranscrire l’infinie palette des sentiments humains, le blues vit en compagnonnage permanent avec la fatalité et la mort ; il n’en manifeste pas moins une forme de lyrisme où résonne l’espérance de la vie. t

M. Villemain

Bibl. :La grande encyclopédie du blues, Gérard Herzhaft et Jean-Pierre Arniac, Fayard, 1997 * Le peuple du blues – La musique noire dans l’Amérique blanche, LeRoi Jones, Gallimard, 1997 * Memphis Blues, Sébastian Danchin, Jérôme de Perlinghi et Jean-Jacques Milteau, éditions du Chêne, 2005

lundi 26 avril 2010

Anthropophagie - Dictionnaire de la Mort

Dictionnaire de la Mort, (s/d) Philippe Di Folco - Éditions Larousse, collection In Extenso
Notice Anthropophagie - Marc Villemain

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Communément définie comme la pratique consistant à manger de la chair humaine, le phénomène demeure sujet à caution, tant il est malaisé d'en apporter des preuves, sans parler des fantasmes qu'il suscite. Si son existence est admise (chez les Anciens Aborigènes, on a détecté des formes de nécrophagie) nombre d'interrogations subsistent quant à sa nature, rituelle ou alimentaire. Ce dont nous sommes sûrs, c'est que l'existence d'un régime alimentaire anthropovore, entendu comme pratique ordinaire, est exclue - ne serait-ce que par incompatibilité avec l'impératif de survie des groupes humains. Notons aussi que l'anthropophagie est à distinguer du cannibalisme, lequel a davantage à voir avec des pratiques rituelles ou des questionnements psychanalytiques.

Préhistoire

Si le tableau de Francisco Goya, Saturne dévorant un de ses enfants, témoigne avec génie des pouvoirs de l'anthropophagie sur nos imaginaires, les traces les plus tangibles remontent à la préhistoire. La découverte en 1970 de squelettes de six mille ans dans la baume Fontbregoua (Var, France), et les déclarations de Jean Courtin, du CNRS, nous éclairent : « Les stries de dépeçage correspondent aux attaches musculaires et démontrent que la découpe de la viande a été opérée de façon à constituer des portions de cuisine. » Courtin prend cependant soin de distinguer cet usage d'un cannibalisme alimentaire : « Ces gens du néolithique vivaient (...) dans un milieu riche en gibier, avec des troupeaux de moutons, de chèvres et de petits bœufs. (...) Il est probable que leur cannibalisme est venu de petits conflits, de vendettas épisodiques » (Pierre-Antoine Bernheim et Guy Stavidrès, Cannibales !, 1992). Nombre de recherches sur des ossements du paléolithique témoignent de dépeçage, certains rites funéraires induisaient un décharnement post mortem à certains égards comparable aux pratiques anthropophages. Mentionnons aussi la découverte en 1889 des restes de treize hommes à Krapina (Croatie), souvent considérée comme une des premières preuves de l'anthropophagie du Néandertalien. Ou encore les fouilles entreprises à Moula-Guercy, en Ardèche, qui mirent à jour six squelettes dans une fosse dédiée aux déchets alimentaires. L'action humaine intentionnelle ne semble ici pas contestable, confirmée par les stries de raclage de pierre, l'absence de morsure animale ou les marques de découpe systématique. Tous les continents font l'objet de découvertes analogues, à tel point que Bernheim et Stavridès ont pu conclure à l'existence de contrées où « le cannibalisme était une pratique relativement courante et socialement acceptable, voire valorisante. »

Exploration

De manière plus ou moins avouée, nous préférons circonscrire ces pratiques aux seules sociétés traditionnelles, et nous en acceptons d'autant plus facilement l'idée que nous en déduisons la vertu de notre propre civilisation. Ainsi l'époque des explorations coloniales fut-elle friande de récits dont l'ambition, si elle témoignait d'un bel imaginaire exotique, n'en visait pas moins à conforter la supériorité raciale des occidentaux. Un tel prosélytisme n'induit pas que les témoignages fussent tous faux, même s'il est entendu que le trait était souvent grossi. C'est d'ailleurs avec une stupeur compréhensible que James Cook découvrit l'anthropophagie des Maoris, avec lesquels il avait noué des relations de confiance. Cook est accompagné du naturaliste Joseph Banks, futur président de la prestigieuse Royal Society. Rencontrant une famille affairée autour du repas, tous deux remarquent un panier rempli d'os. Intrigués, ils se voient répondre que ces os appartiennent au propriétaire d'une pirogue ennemie et, « pour mieux se faire comprendre, un indigène met son avant-bras à la bouche et fait mine de le mordre. » C'est la première découverte de Cook : bien d'autres suivront, et de plus belles, corroborées par les déclarations horrifiées de son équipage. On ne compte plus les rapports d'expéditions faisant état d'agapes anthropophages, de Charles Wilkes aux îles Fidji ou du naturaliste James Siglo Jameson au Congo, accusé d'avoir financé un festin cannibale aux seules fins de vérifier par lui-même les sombres histoires qui circulaient. On retrouvera une ferveur comparable dans les temps plus récents de la colonisation, l'imagerie populaire contribuant derechef au succès de la propagande. Ainsi écoutera-t-on avec profit la chanson C'était une cannibale, interprétée par Jean Tranchant, célèbre chansonnier des années 1940. La noble cause qui consiste à apporter lumières et civilisation aux peuples inférieurs s'embarrasse rarement de scrupules.

Ethnologies

Reste que, une fois faite la part des choses entre fantasmes et forfanteries, la notion d'anthropophagie peut être entendue de façon plus problématique. Ainsi la médecine a toujours su quel intérêt elle pouvait tirer des organes humains. Et Bernheim et Stavridès de rappeler que « les apothicaires du Roi Soleil prescrivaient volontiers à leurs patients des raclures de crâne, un peu de cervelle et un verre d'urine. La médecine contemporaine peut maintenant contourner l'ingestion buccale, il suffit de greffer et transfuser. » Le placenta, cuit ou réduit en poudres, est réputé fortifier les organes sexuels, faciliter l'accouchement, traiter l'épilepsie et certaines convulsions. William Ober, qui dirigea le département de pathologie d'un hôpital nord-vietnamien à la fin des années 1950, affirme avoir vu des infirmiers manger le placenta de jeunes mères - frits avec des oignons. L'on peut ajouter à cela les travaux de Michael Harner, repris par Marvin Harris à propos du cannibalisme aztèque, qui mirent en avant l'apport protéiniques de la chair humaine.

Eucharistie

Moins matérialiste que la thèse du complément alimentaire, le sacrement chrétien de l’eucharistie épouserait selon certains tous les contours de l’anthropophagie – les protestants ont longtemps traité les catholiques de cannibales. De fait, l’ingestion de l’hostie consacrée, chair et sang du christ, renvoie à une allégorie proprement anthropophage. On peut d’ailleurs y trouver un dessein comparable à celui des cannibales qui dévoraient ceux dont ils espéraient incorporer les vertus : « En vérité je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous » (Jean, 6, 53-56). Quant aux mystiques, ils eurent de ce sacrement une approche troublante, au point que, pour certains exégètes, Saint Jean Chrysostome aurait été enclin à admettre une véritable manducation de la chair et du sang christiques.

Pour le commun, l’anthropophagie relèverait désormais de la seule exception que constituent une guerre ou une famine, tel que la Bible s’en fait écho à Samarie, ou Thucydide à propos du conflit entre Athènes et Potidée. Mais des cas plus récents sont avérés : citons le naufrage de La Méduse, les famines ukrainiennes de 1922 et 1933, le siège de Stalingrad, l’accident d’avion en 1972 dans la cordillère des Andes, ou les récits de boat people sur les côtes de Haïti ou de Saint-Domingue. Pour ne rien dire de la Seconde Guerre mondiale, laquelle donna lieu à un cannibalisme de survie qu’évoque David Rousset dans l’Univers concentrationnaire, et dont des échos se firent entendre lors du procès de Klaus Barbie. De nos jours, des témoignages font état d’anthropophagie dans des régions dévastées par la guerre ou la misère (Congo, Rwanda, Corée du Nord), et la Cour Pénale Internationale a été saisie de plusieurs plaintes.

Hors ces cas tragiques, l’anthropophagie paraît de plus en plus inimaginable à mesure que nous avançons dans la civilisation de l’hygiénisme. Sans doute est-ce ce qui fonde l’intérêt renouvelé du public pour des faits divers très macabres. Songeons à Issei Sagawa, étudiant japonais qui défraya la chronique après avoir dépecé son amie, et qui écrira : « J’ai découpé un sein, je l’ai mis dans une poêle et je l’ai fait frire. J’ai vu la graisse fondre, et j’ai goûté. Après, j’ai mordu la hanche droite. J’avais peur que la gauche n’ai une odeur de sang, car elle se situait trop près du cœur. Je l’ai mise dans ma bouche ; ça n’avait d’abord aucun goût. Puis ça a fondu. Ca ressemblait à du maguro (thon), et aussi à un sashimi. » Évoquons aussi, en 2001, le cas de Armin Meiwes, le « Cannibale de Rothenburg », connu pour avoir festoyé d’une victime consentante. Il sélectionna un certain Bernd Brandes, qui s’était porté volontaire pour être tué et mangé, après que Meiwes eut publié sur Internet une annonce dans laquelle il déclarait rechercher un tel homme. Tous deux eurent d’abord un rapport sexuel, puis décidèrent de sectionner le pénis de Brandes et de le cuisiner. La scène est intégralement filmée. Enfin, avec son accord, Meiwes poignarde Brandes avant de le découper en morceaux, qu’il congèlera pour une consommation ultérieure. L’affaire a notamment été popularisée par le groupe Rammstein, qui s’en fit l’écho dans Mein Teil, chanson dont le titre constitue un jeu de mot entre la traduction littérale (« mon morceau ») et la désignation argotique du pénis.

Mais c’est avec Le Silence des Agneaux, film de Jonathan Demme adapté de la tétralogie de Thomas Harris, que resurgit l’intérêt populaire pour le cannibalisme, dont l’intérêt ici est d’être couplé à un tueur en série, type de criminel qui a toujours fasciné. Auparavant, Cannibal Holocaust, réalisé en 1981 par Ruggero Deodato, fit l’objet d’un retentissant procès en Italie : les scènes de massacres d’animaux étant réelles, il n’en fallait pas davantage pour imaginer que l’ensemble du film l’était.

Si la mort est redevenue taboue en Occident, certaines manières de mourir semblent l’être plus encore : à cet égard, le cannibalisme est roi, et induit un questionnement d’une radicalité plus nourricière qu’il y paraît peut-être. L’on songera à cette mère, dont on peut se demander à quel obscur désir elle obéit quand, étreignant son enfant, elle lui glisse à l’oreille qu’elle a envie de le manger… Dans Tristes tropiques, Claude Lévi-Strauss écrivait de notre coutume judiciaire et pénitentiaire, qui vise à « expulser du corps social », qu’elle inspirerait « une horreur profonde » aux sociétés « que nous appelons primitives » et leur apparaîtrait « de même nature que cette anthropophagie qui nous semble étrangère à la notion de civilisation. » Peut-être l’humanisme de Montaigne semblera-t-il plus convenable que le relativisme lévi-straussien : « Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par tourments et par géhennes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et des concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé. » (Essais, I, 31, « Des cannibales »).

M. Villemain 

Bibl. :*Pierre-Antoine Bernheim et Guy Stavridès, « Cannibales ! », Plon, 1992 *Marvin Harris, « Cannibales et monarques : essai sur l’origine des cultures », Flammarion, 1977 *« Épistémologie du témoignage – Le cannibalisme ni vu ni connu », Georges Guille-Escuret, Revue « L’Homme », n° 153, 2000 : http://lhomme.revues.org/document12.html

Animal - Dictionnaire de la Mort

Dictionnaire de la Mort, (s/d) Philippe Di Folco - Éditions Larousse, collection In Extenso

Premiers paragraphes de la notice Animal - Marc Villemain

Dico_Mort_CV_01L'homme ne descend pas du singe, comme on a longtemps, et de façon erronée, interprété Charles Darwin : il est singe lui-même, un grand singe. Il est en revanche possible d'affirmer que l'homme descend de l'animal - de tous les animaux. Ainsi Jean Rostand écrivait-il, sous la forme d'une boutade qui n'en avait que l'apparence, que "ce petit-fils de poisson, cet arrière-neveu de la limace, a droit à quelque orgueil de parvenu..." (La vie et ses problèmes, 1939). Plus élaboré que la limace toutefois, le chimpanzé est sans doute l'animal dont nous sommes le plus proches : ainsi partageons-nous avec lui un même ancêtre, et savons depuis le 8 septembre 2005, date de réalisation du séquençage complet de son génome, que nous avons en commun 99 % de notre ADN (acide désoxyribonucléique).

Par ailleurs, comme nous, les chimpanzés rient, pleurent, font état d'intentionnalité, ont une approche codée de la sexualité. Un grand nombre d'animaux se révèlent d'ailleurs aptes à l'apprentissage (notamment par imitation), à la représentation d'eux-mêmes, à la communication d'un désir, voire à une représentation spécifique de la mort. L'éthologue Dominique Lestel a montré que les codes culturels et les comportements en société ne constituent pas une rupture dont l'humain serait l'auteur, mais qu'ils émergent progressivement dans l'histoire du vivant. Dans les Origines de l'humanité, écrit avec Yves Coppens, il rappelle que "le propre de l'homme" est aussi celui des primates : bipédie, utilisation d'outils, partage de l'alimentation, conscience de soi, etc. Il ira plus loin encore dans les Origines animales de la culture, avançant que "la culture est un phénomène intrinsèque au vivant" et concluant à l'émergence d'un "authentique sujet dans l'animalité". Même si la notion "d'âme" obéit davantage à une perspective religieuse ou spiritualiste que scientifique, certains, à l'aune de découvertes récentes, ne s'interdisent plus de questionner l'âme de l'animal, et par voie de conséquence son hypothétique conscience de la mort.  L'on pourra à cet effet s'adosser à l'étymologie, le mot "âme" étant emprunté au latin animus, esprit, et anima, souffle de vie, principe vital.

L'étymologie, toutefois, ne nous renseigne guère que sur l'histoire d'un mot formé dans des circonstances particulières, et non sur les relations effectives entre la nature et/ou l'essence humaines et animales. Cette question de "l'âme" fut tranchée à sa manière par le philosophe Edmond Husserl : "Les hommes savant mourir, l'animal périt." Ce serait ici la véritable différence entre l'homme, conscient de sa mortalité et de sa finitude, et l'animal, apte seulement à éprouver la mort en lui. Cette distinction fondatrice, que recouvre la partition classique entre être de nature et être de culture, ou entre l'inné et l'acquis, autorise les humains à considérer l'animal, incapable de représentations symboliques et conceptuelles de la vie et de la mort, comme un être vivant qu'il peut dominer et donc tuer, pour se nourrir aussi bien que pour son plaisir. Ceci constitue une exception remarquable au commandement : "Tu ne tueras point." Toutefois, la mise à mort d'animaux est de plus en plus sujette à réticences et à polémiques. Il faut y voir un effet de la sensibilité croissante à la condition animale, qui peut s'expliquer à la fois par la brutalité des techniques industrielles d'abattage de masse, par le plaisir trouble que peuvent susciter des sports et des loisirs tels que la corrida ou la chasse, ou encore une certaine confusion morale contemporaine, qui peut conduire certains à s'émouvoir davantage de l'extinction d'une espèce animale par indifférence de l'homme (les bébés phoques) que de la mort d'un groupe humain, fût-il victime de génocide. D'aucuns arguent qu'il n'est pas rare d'observer un chien alangui sur la tombe de son maître : mais cela ne signifie nullement qu'il a une conscience de la mort. Le Pr Jean-Didier Vincent le rappelle : "Un chien a une intelligence de chien, c'est un animal de meute qui est détourné de son fonctionnement normal. Il va spontanément se poser en dominé. Quand ce rapport est inversé ou faussé, un chien peut devenir névrotique. Il peut perdre toute autonomie, former avec son maître un couple symbiotique, et alors, oui, il peut vouloir mourir quand son maître est mort." Un chien se fait écraser par une voiture le jour même de la mort de son maître ? Là encore, impossible d'en conclure à une intentionnalité suicidaire ; tout au plus peut-on parler de suicide passif : le maître ayant peu à peu pris la place du chef de meute, l'animal qui a perdu son repère d'appartenance peut se laisser mourir. ...

dimanche 25 avril 2010

Absence - Dictionnaire de la Mort

Dictionnaire de la Mort, (s/d) Philippe Di Folco - Éditions Larousse, collection In Extenso
Premiers paragraphes de la notice Absence - Marc Villemain.

Dico_Mort_CV_01L'absence est le problème des survivants, non du mort.
Que celui-ci ait pris ou pas ses dispositions afin de léguer aux siens tout bien, spirituel ou matériel, qu'il aura jugé nécessaire ou souhaitable de leur transmettre, c'est à ceux qui lui survivent, et à eux seuls, d'apaiser l'affliction consécutive à son absence. La disparition de l'autre est donc ingrate à double titre : non contente de nous attrister, elle nous accule à surmonter notre chagrin. Ce pourquoi nous disons qu'il faut faire avec, ce qui signifie en réalité qu'il faut faire sans : sans l'autre, sans les représentations affectives, sociales et psychologiques que nous avions de notre existence avec lui, et qu'il nous faut maintenant vivre dans sa non-présence. Cette définition de l'absence comme strict négatif de la présence conduit évidemment à considérer la présence de l'absence. Au-delà de la figure de rhétorique, quiconque a éprouvé ou éprouve la désolation d'une absence sait et mesure combien l'absent peut être présent : par la pensée bien sûr, par les  rêves, d'autant plus perturbants qu'ils sont porteurs d'une vision autonome de l'être absent, mais aussi, et c'est souvent le plus troublant, jusqu'aux événements les plus anodins de l'existence. "C'est un volet qui bat / C'est une déchirure légère / Sur le drap où naguère / Tu as posé ton bras", chante Serge Reggiani. L'absent est partout, donc, à tout le moins partout où il a laissé une trace qui nous implique. ...