jeudi 22 juin 2017

Dominique Mainard - Pour vous

Dominique Mainard - Pour vous


La voie mêlée de Dominique Mainard

Nous autres, lecteurs, abritons en nous une part non négligeable de conservatisme : nous supportons plus ou moins bien que les écrivains que nous aimons changent, qu’ils n’écrivent pas toujours ce que nous attendons d’eux – qu’ils ne réécrivent pas, au fond, ce même livre qui, naguère, nous enchanta. Nous sommes ingrats : comme si nous-mêmes ne changions pas, comme si nos propres goûts étaient inoxydables. Aussi est-ce avec cette réserve bien présente à l’esprit que je vais tâcher de montrer en quoi ce nouveau roman de Dominique Mainard, très bien écrit, excellemment mené, me paraît toutefois, par la nouveauté même de sa démarche, un tout petit peu, mais un tout petit peu quand même, en deçà de son travail passé.

L’idée de départ est excellente. Par sa simplicité immédiate, par l’évidence de son objet, mais aussi en ce qu’elle pourrait résumer à elle seule la notion même de roman : non pas extrapoler, non pas inventer, mais tirer le fil du réel et l’emmener au bout du bout, faire faire ou faire dire au réel ce qu’il ne saurait assumer sans conséquence ni danger.

L’héroïne, Delphine, a tout compris de notre société de services : les gens sont prêts à n’importe quoi pour qu’on leur facilite la vie, qu'on panse leurs plaies, qu'on satisfasse leurs désirs, qu'on leur donne ne serait-ce que l’illusion d’un bonheur. Tout se vend, tout s’achète : les affects pas moins que les produits de consommation courante. Forte de cette intelligence, Delphine crée Pour Vous, petite société qui propose un panel de services aussi variés que sortir l’aïeul dans le parc et faire les courses d’une vieille dame, offrir de la compagnie à des ados désœuvrés ou à des hommes délaissés, et jusqu’à louer à un couple stérile « un enfant à aimer deux après-midi par semaine », voire porter l’enfant d’une autre. Ce serait à peine exagérer que de dire qu’il y a dans cette activité quelque chose qui relève d’une sorte de soin palliatif, voire de thanatopraxie du vivant. Et cela marche, à merveille. Pas très légal, sans doute, mais il faut bien faire face à une demande qui ne fait que croître – les misères, petites ou grandes, sont innombrables, et tout le monde est prêt à payer pour s’offrir de l’apaisement, fût-ce sous forme d’illusion. C’est une entreprise cynique ? À peine. Plutôt l’usage à fins commerciales d’une lucidité infinie et douloureuse : « La vie m’a appris qu’il n’y a rien de moins réel que ce qu’on nomme la réalité et qu’une mort, une trahison, une souffrance cessent d’exister du moment qu’on arrive à s’en distraire. » Il faudra bien pourtant que la machine s’enraye à force de s’emballer, et que Delphine tombe sur un os.

Inutile de dire que Dominique Mainard mène son récit avec beaucoup d’intelligence, de minutie, de vitalité aussi – on l’entend presque sourire, à telle ou telle occasion, ou lorsque elle consigne sur le grand cahier de comptes les factures que Delphine adresse à ses clients. Il est agréable aussi de lire sous la plume d’un écrivain de ce temps autre chose qu’une ode à l’en-soi de la victime, quelque chose qui sache griser d’humour et de compréhension les écarts humains, qui n’opine pas du chef devant l’argument d’autorité de la sensiblerie. Ce qui ne signifie pas, loin s’en faut, que le sentiment déserte ce récit : mieux, c’est sans doute au prix d’une lutte avec elle-même, presque en reniement d’elle-même, en tout cas en connaissance de cause des limites morales de l’exercice et dans l’anfractuosité qui s’y dessine, que Delphine parvient à cet effort de pure exploitation commerciale des misères humaines. Parmi d’autres « lapsus », il y a cette jolie phrase, plus ambiguë, plus polysémique qu’il y paraît peut-être de prime abord : « j’avais compris qu’il y avait beaucoup à gagner pour qui pensait, comme moi, qu’un enfant, fût-il de chair et d’os, n’est qu’un rêve comme un autre » – la raison, l’appât du gain, n’estompent jamais complètement la persistance du rêve.

D’où vient, alors, malgré le très grand plaisir que m’auront procuré cette lecture et la relative perfection du romanesque, que le livre me soit apparu moins accompli que les précédents ? Sans doute parce que son apparence plus légère, cette forme d’humour aigre-doux que l’on ne connaissait pas à Dominique Mainard, cet usage un peu plus relâché des dialogues, ce sujet, qui n’est pas sans profondeur mais qui apparaît aussi plus sociétal, moins onirique, moins empreint des univers singuliers qui faisaient la magie habituelle de ses romans, me laissent avec l’impression d’un livre qui viendrait d’un peu moins loin. Si Pour vous trouve évidemment sa place, toute sa place, dans une très belle œuvre, je ne peux m’empêcher de penser que, si Dominique Mainard a toujours été naturellement et étrangement efficace, elle semble ici rechercher l’efficacité pour elle-même. Comme si sa traduction au cinéma (le film d’Alain Corneau, réalisé à partir de Leur histoire et intitulé Les mots bleus) lui avait donné un appétit nouveau, et que s’était immiscée dans son paysage mental une manière autre, plus immédiate, plus kaléidoscopique, plus matérielle, de suggérer pensées et situations. Cela n’enlève rien aux qualités habituelles de l’écrivain, qui sont grandes, mais cela nous les rend plus ordinaires, comme si, au plaisir immédiat d’une bonne, d’une excellente histoire, faisait contrepoint un usage simplifié, plus lisse de l’imaginaire. Pour vous n’en demeure pas moins un roman qui appartient à la fois à notre temps et à la temporalité irréductible de la littérature. S’il ne permet pas de crier au génie, s’il peut nous laisser sur notre faim, non en lui-même mais en regard de ce que nous savons de l’œuvre de Dominique Mainard, il vient au moins, et ce n’est pas rien, confirmer le talent d’une des valeurs les plus sûres de la littérature française. t

Dominique Mainard, Pour vous - Editions Joëlle Losfeld
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 13, décembre 2008


mardi 20 juin 2017

Dominique Mainard - Je voudrais tant que tu te souviennes

Dominique Mainard - Je voudrais tant que tu te souviennes


Tu vois, je n’ai pas oublié

D’ vient que je ne rate plus désormais un roman de Dominique Mainard, quand ce qui constitue sa patte, son univers, ses visions, bref quand le terreau sur lequel son œuvre croît ne correspond a priori pas à ce qui domine mes prédilections littéraires ? Ce goût du détail disséqué, de la petite chose (qui certes en dit toujours long), cette sympathie franche, généreuse, immédiate, que Dominique Mainard porte à ses personnages (d’où l’on conclut, presque par-devers soi, qu’elle la porte à l’ensemble du genre humain), cette manière d’effacer les traces de l’ironie, du sarcasme ou de la noirceur (toutes choses qui, d’ordinaire, sont plutôt pour me réjouir), ou de rendre naturellement poreuse toute frontière entre le réel le plus prosaïque et le songe le moins socialisé, tout cela ne constitue généralement pas ce qui, d’emblée, me conduit vers un livre ; comme on dit : ce n’est pas ma littérature. Mais voilà. Sans doute parce que Dominique Mainard ne partage ces qualités qu’avec fort peu d’écrivains, et plus sûrement parce qu’elle fait preuve d’une exceptionnelle maîtrise dans l’art du roman (entendu non comme « technique romanesque », avec son cortège de standards didactiques, mais comme élan dialectique vers la tension), et que sa parole témoigne d’une intensité psychologique immédiate, il me faut bien mettre genou à terre et, toutes réticences désarmées, constater, dès les premières pages, dans quel trouble elle peut jeter son lecteur, fût-il le moins disposé à chuter.

Je ne voudrais toutefois pas laisser penser que, à force d’effumer le réel et de s’arc-bouter sur le fil de l’imaginaire, la littérature de Dominique Mainard soit désincarnée, ou par trop idéelle à force d’onirisme : c’est même tout le contraire. Et il n’est pas si fréquent d’avoir affaire à des personnages aussi pris dans les mailles du social que dépris de ses injonctions, des êtres aux contours simultanément aussi nets et aussi aériens. Sans doute aime-t-elle d’emblée tous ses personnages, et sans doute ceux-là ne sont-ils jamais méchants, ou en tout cas jamais accessibles au jugement : mais ils sont tous, et toujours, des êtres frappés de plein fouet. On ne sait d’ailleurs jamais très bien ce qu’il les a frappés, on sent juste qu’ils l’ont été ; on sait que ce sont toujours des petites gens, pour qui le grand monde ou la société n’ont jamais signifié que le devoir, le dénuement, la contrainte ou la mise au rebut de leurs rêves d’enfants, des petites gens que l’idée de s’accorder aux canons sociaux n’effleurerait même pas – et de toute façon, ils glisseraient sur eux comme de l’eau sur du cristal. C’est un trait que Dominique Mainard partage avec Paula Fox, autre auteur maison, lesquelles ont donc fini par occuper une place de choix dans le paysage éditorial, relais d’une littérature de haute tenue qui ne fore jamais le réel que pour en fouiller les abîmes, et parfois en extraire des parcelles d’espérance.

Dominique Mainard a un don. Ce don, elle le connaît – ne serait-ce que parce que la critique le lui rappelle souvent : celui de raconter des histoires. Un peu, d’ailleurs, comme on raconte une histoire à un enfant, le soir avant qu’il ne s’endorme. Mais le don s’adosse à un travail très minutieux, presque savant, sur la temporalité, l’enchâssement du récit, la manière de lui insuffler un rythme paradoxal, même et y compris lorsque aucune action ne s’impose ou n’éclate. Il tient enfin et surtout à l’extrême douceur où repose, non les dites histoires, mais la voix dont elles se servent. Si Dominique Mainard les lisait devant un public, ou si nous-mêmes les lisions à voix haute pour notre propre compte, le plus vraisemblable alors est qu’elles émergeraient dans un murmure, un souffle ou un susurrement. Mais de la même manière que l’onirisme qui taraude l’imaginaire de Dominique Mainard ne sombre jamais dans l’éther, le monde qui se présente à nous, suspendu, tout en latences, douceurs et fragilités, travaillé par une violence ravalée, ce monde habité par des êtres qui donnent l’impression de se donner la main et de n’œuvrer qu’au nom d’un dessein altruiste, unanime et pudique, est aussi d’une quotidienneté harassante ; c’est un monde où l’accord avec le réel n’est jamais acquis : un monde blessé. Et c’est dans ses blessures que se déploie l’écriture, non pour en panser les plaies (on ne le peut pas), mais parce que là seulement se niche l’humanité la plus authentique. Comme dans ses autres romans, et je pense au très beau Ciel des Chevaux, l’étrange est que la scène semble toujours se dérouler très loin, ou très haut, en tout cas très au-delà des codes sociaux, mais sans que ceux-là soient jamais totalement estompés : chacun les connaît, les admet sans doute, fût-ce avec réserve ou indifférence, mais tout le monde les contourne ; mieux : les ignore. On y traverse la vie concentré sur l’essentiel.

Mais je ne vous ai rien dit de l’histoire. Sachez alors et seulement qu’il y a une vieille tante qui s’en va, sans doute « pour  ne pas mourir devant eux » ; une vieille dame recroquevillée vers la terre dont « les souvenirs allaient et venaient en coulissant comme les billes d’un boulier chinois sur leur tige » ; un jeune homme, couvreur de profession, c’est-à-dire explorant le ciel par vocation, qui « s’étonne encore parfois d’être celui qui bouge sous le ciel et non plus l’enfant au-dessus duquel bougeait le ciel » ; et une jeune fille libre, rebelle, exemplaire, que le destin a placé au centre des trois autres. Il sera question d’amour, de promesses, de trahisons, de mensonges, de secrets, de cartomancie, de photographie, de solitude, de départs et de hasards, de la vieillesse et de la mort, de tout ce qui fait qu’une vie est une vie, et l’existence un long et douloureux et vain cheminement vers le bonheur. Souvent, on se demande comment tout cela finira, dans quel piège l’auteur finira par tomber – tout le monde y tomberait. Mais non, tout s’enchaîne, et toujours avec grâce, quoique sans se résoudre tout à fait, ou alors c’est une résolution trouble, une esquisse, à peine une promesse – dont on ne sait pas, ou plus, si la vie saura la tenir. Et en vérité, on en doute. t

Dominique Mainard, Je voudrais tant que tu te souviennes - Editions Joëlle Losfeld
Article paru dans Esprit critique n° 76 – Fondation Jean-Jaurès, mars 2007

mardi 15 avril 2008

Le petit catalogue de la redoute littéraire (rentrée 2004)

Esprit Critique - Newsletter de la Fondation Jean-Jaurès - N° 45, octobre 2004
Article paru à l'occasion de la rentrée littéraire 2004
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Si l’on pare bien souvent la France du beau nom de « pays de la littérature » (Pierre Lepape), notre hexagone très lettré semble également trouver motif à se réjouir d’être le champion toutes catégories des rentrées et prix littéraires. Ainsi, tels de bons écoliers qui y auraient consacré leurs devoirs de vacances, les écrivains de ce pays y sont priés de rendre leurs rédactions à l’heure afin que les conseils de classe, composés eux-mêmes de plumitifs (parfois) émérites, disposent de suffisamment de temps devant eux pour parcourir les copies, décider de l’ordre définitif du classement et de l’attribution subséquente des prix. Vu de l’étranger, c’est-à-dire du monde entier, ce petit barnum de la concurrence intra et infra-littéraire a de quoi faire sourire. D’autant qu’au vu de la multiplication des récompenses, sucettes et autres sédatifs, chaque écrivain de l’hexagone ne tardera plus à pouvoir se vanter d’être lui-même détenteur d’un tel ornement (qu’il se nomme Goncourt ou bourse d’encouragement de la société des gens de lettres de Gif-sur-Yvette). Bref : ladite compétition des génies n’est pas nécessairement ni systématiquement très digne de la profession, nul besoin d’être un militant acharné de l’altermondialisation ou de l’anéantissement total de la primauté du marché pour en convenir. Mais le succès est là, indéniable : la bousculade de septembre ayant atteint, voire dépassé le niveau maximal du tintamarre acceptable (dit aussi « seuil de tolérance »), une seconde rentrée fut bientôt inventée, en janvier, laquelle, selon toute probabilité, devra elle-même se scinder en une troisième joyeuse et rentable occurrence (pourquoi pas en avril, après le retour des cloches ?).

Mon propos est un peu convenu, je n’en disconviens pas. Il n’en demeure pas moins que la montée en puissance du spectacle littéraire n’induit nullement une amélioration systémique de notre littérature : ce n’est pas parce que Danone multiplie ses sous-marques que les yaourts français s’exportent mieux, ni que leur qualité en soit plus incontestable encore (de toute façon, ils ont toujours été délicieux). Enfin, mais je vous épargnerai ma tirade sur le sujet, il semblerait (je dis bien : il semblerait) que la liste des nominés aux différents prix mentionnés ne soit pas toujours de la meilleure tenue. Et en effet, je suis toujours un peu surpris d’y lire, entre deux huitres aux perles précieuses, le nom de quelques bigorneaux à coquilles écornées. Mais ce sont là les limites naturelles du marché : j’enjoins chacun à accepter ce dommage collatéral inhérent à toute saine émulation.

De quoi se plaint-il ?, demandera le lecteur impartial mais optimiste : la surproduction littéraire, la multiplication des prix, des lecteurs, des couvertures de magazines, le coup de fouet à l’économie nationale, l’image et le rôle et la grandeur et la sublimité de la France dans le monde, tout cela n’est-il pas finalement la preuve de notre dynamisme culturel, de notre incontestable réputation d’incontestés ? Peut-être. Peut-être, après tout, devrions-nous chasser ces quelques ombres du sarcasme dépressif et nous réjouir de ces feuilles d’automne qui tombent par milliers et se ramassent comme elles peuvent. Peut-être, oui, devrais-je me réjouir de l’existence de ces centaines de romans ignorés, dont je rappelle que chacun requit de son auteur quelques nuits et mois d’humeurs contingentes. Alors disons simplement que j’ai une pensée émue pour celui qui verra paraître son livre le même jour que celui de tel gros étalon de telle grosse écurie, et que le million de dollars d’à-valoir d’Hillary Clinton vaut bien quelques larmes dédiées au scribe morose et forcené qui survit comme il peut dans l’horizon mythique de Saint-Florent-le-Vieil. J’en connais d’ailleurs qui en viennent à déposer une annonce chez le boulanger de leur quartier afin qu’au moins l’information parvienne aux oreilles de leurs concitoyens. À ceux-là, la patrie littéraire reconnaissante. Tuez-les tous, Angot reconnaîtra les siens (parole d’évangile).

Mais je prends du retard : octobre est déjà bien entamé, la pluie de médailles de novembre déjà programmée, et la rentrée de janvier se prépare déjà dans les officines (Entendez-vous dans les salons / Mugir ces féroces publicistes / Ils viennent jusque dans vos bras / Manœuvrer vos livres et vos achats). Cela dit, mieux vaut pour moi ne pas claironner trop haut : je n’ai pas essuyé toute la grêle de septembre. Je ne suis pas le seul, soit, mais c’est là malingre consolation. Comme je suis d’humeur fringante et positive, je décide pourtant ce jour d’épargner mes semblables, mes frères : j’ai trié le bon grain de l’ivraie et ne vous donnerai à déguster ici que d’incontestables nourritures.

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Chapeau bas pour commencer aux éditions Joëlle Losfeld. Entre la publication (enfin !) des œuvres de Paula Fox (Le dieu des cauchemars, Personnages désespérés), et celle du nouveau roman de Dominique Mainard, l’éditrice confirme son rôle d’aiguillon défricheur. Paula Fox a beau être une vieille dame, ses livres résonnent d’une modernité éclatante au regard de ceux que quelques-uns de nos trentenaires nationaux et souvent savamment coiffés offrent à la pâture littéraire. On retrouve chez elle ce qui fait bien souvent le charme de la littérature américaine, ce quelque chose de lointainement féroce, désemparé, brut, et au bout du compte peu ou prou faulknérien. Nous devons à Jonathan Franzen, l’inoubliable auteur des Corrections (L’Olivier) de l’avoir redécouverte, elle dont il dit qu’elle fut pour lui « le guide indispensable ». C’est le génie paradoxal de ce peuple que d’engendrer à la fois un Bush et un Faulkner, une Britney Spears et une Ella Fitzgerald : gageons que les seconds éclipseront toujours les premiers, sur terre comme au ciel. L’aigreur de mon propos sur les trentenaires dont je suis ne doit pourtant pas occulter certains d’entre eux, à commencer, donc, par Dominique Mainard (Le ciel des chevaux), qui confirme en cette rentrée la beauté sereine et mélancolique de son écriture, d’où n’en finissent pas de sourdre les parfums de l’enfance : plonger dans Mainard, c’est s’immerger dans le conte de ces enfances qui ne passent pas, loin des sucreries coutumières. Dans le registre de l’enfance blessée, il est important, urgent, salvateur, de lire Henry Bauchau : son Enfant bleu, (Actes Sud) est sans doute un des livres les plus profonds de l’automne, et l’écrivain belge déploie son antienne de la souffrance et de l’espérance comme jamais peut-être il ne le fit. Du côté des écritures sensibles et contenues, il faudra aussi entrer dans Virginia  de Jens Christian Grondahl (Gallimard). Fidèle à sa manière très en sourdine d’épurer le sentiment, l’écrivain danois, traduit depuis un an seulement en France, confirme le succès de Bruits du coeur, paru l’an dernier, et offre avec ce court récit dramatique une lecture au classicisme parfait et à l’émotion tenaillée.

J’ignore par ailleurs ce que feront les conseils de classe susnommés, mais il semble difficile de ne pas réserver quelque égard définitif à Alain Fleischer, qui publie au Seuil un roman dont je m’étonne que les maîtres du Goncourt ne l’aient pas même retenu dans leur première sélection, et dont on sait pourtant déjà que l’histoire le retiendra comme un des regards les plus profondément mystérieux et subtils sur l’essentialisme totalitaire (La hache et le violon). En regardant la fin du monde commencer sous sa fenêtre, le récit nous aspire dans des courants d’air d’angoisses et d’absurde, tandis que passent, entre deux effluves d’Europe centrale, silencieuses et brisées, les ombres de l’humain. L’écriture de Fleischer est absolument somptueuse, d’une richesse orchestrale, métaphorique et poétique devenue trop rare dans la littérature française contemporaine. Et puisque nous évoquons presque malgré nous les vagues résonances politiques de la rentrée romanesque, difficile de ne pas songer à Jean-Paul Dubois, qui offre avec Une vie française (L’Olivier) une fresque doucement pessimiste et lointainement sociologique de la deuxième partie du vingtième siècle français. Un individu ordinaire déambulant un demi-siècle d’histoire hexagonale : l’idée n’a certes rien d’original. Mais on en sent ici la nécessité biographique, d’où quelques très jolis moments. Dubois excelle notamment dans la peinture des relations familiales, parentales, conjugales, amoureuses : partout où l’être doit communiquer avec ses semblables, l’homme devient timide, pudique, incertain, et c’est souvent très touchant. Certes l’impression de glisser sur les événements, renforcée par un usage un peu artificiel des différents présidents de la Vème république (dont les noms égrenés servent à chapitrer le livre), émousse un peu notre émotion, mais enfin, mené avec maestria, c’est redoutablement efficace. Dans la même veine générationnelle et nostalgique, Marc Lambron (Les menteurs, Grasset), toujours aussi brillant, livre un récit plus enlevé que de coutume. Il pose sur les années qui passent un regard empreint d’une humeur émue et auto-corrosive, et si l’on peut parfois s’agacer de quelques concessions à l’air du temps, il demeure un écrivain de la plus belle élégance. Comme pour Dubois pourtant, on aurait aimé que l’émotion vienne parfois nous saisir avec plus de rudesse, l’usage du grincement de dents étant parfois excessif : comme si la distance nécessaire à ces écrivains cinquantenaires n’était pas encore suffisante pour que l’émotion s’y fasse ronde et pleine. Daniel Rondeau (Dans la marche du temps, également chez Grasset) est autrement plus ambitieux – y compris pour le lecteur, si ne le rebute pas la perspective de corner mille pages. Ce n’est même plus un roman-fleuve, mais le fleuve d’un monde déjà retiré qui vient se jeter dans les estuaires de l’histoire. Il y a du réalisme à l’ancienne là dedans, et ce Rondeau alla Zola, comme l’écrit joliment François Reynaert, peut tout aussi bien vous emporter dans ses éboulis que vous figer dans ses complaisances. Au gré des événements, l’écriture se teinte de perfection classique (Rondeau est un spécialiste de Morand) et ou complaisance formelle (il est aussi maître ès Hallyday). Comme Dubois, comme Lambron, Rondeau mène la danse du bilan, et c’est parfois une danse du ventre, avec ses petites démagogies et ses grandeurs lascives. L’ancien militant de la Gauche prolétarienne a de toute évidence tourné la page, mais sans qu’aucun espoir, tout juste la vague espérance d’un homme conscient des explosifs qu’il recèle, ne vienne rallumer la mèche éteinte. Au bout du compte, cette peinture du siècle, qui semblait à certains une gageure, nous laisse sur une intense impression de vide : mais c’est le vide de l’étourdissement, l’impitoyable effet de miroir entre l’immensité de l’aventure humaine et la petitesse de ses acteurs. J’ai parlé plus haut d’Alain Fleischer en omettant de parler musique, alors que c’est dans sa corolle que se déploie le roman. Cela m’aurait d’ailleurs permis d’enchaîner tout en fluidité sur Christian Gailly (Dernier amour, éditions de Minuit), peut-être le seul écrivain français à écrire véritablement comme on soufflerait dans un sax. La musique continue donc de structurer cette prose accidentée qui fit merveille déjà dans Un soir au club ou dans Be-bop. Alors qu’elle débouche chez Fleischer sur quelque chose d’absolument étrange, bouffon, terrible, parfois combattant et militaire, elle se fait chez Gailly hésitation, inconstance, quasi-bégaiement. À cet écrivain-là, je n’en finis pas de tirer ma révérence, appréhendant chaque fois des leçons de  concision que je m’empresse de ne jamais respecter. À l’école des émotions tirées au couteau, blanches et chaudes comme l’indicible, Gailly est un maître. Dernier amour est donc un Gailly-type, et l’on peut bien s’attendre à ce qu’il en soit ainsi chaque année. Mon problème étant que, chaque année, je referme mon Gailly en proclamant que c’est le meilleur Gailly. Mais là je vous le jure, vraiment, c’est le meilleur – jusqu’à l’année prochaine, s’entend. Bientôt, nous nous précipiterons chez notre libraire le jour où paraîtra le nouvel opus, comme nous le faisons rituellement tous les ans avec le même et incommensurable plaisir pour ce bon vieux Philip Roth (La bête qui meurt, Gallimard). Égal à lui-même, Roth l’est. Mais justement : on aimerait parfois qu’il le soit un peu moins. Être meilleur que nous tous l’amuse manifestement, mais nous sommes en droit désormais de lui demander d’être meilleur que lui-même. Via le maître, retour, donc, en l’Amérique, pays qui, décidément, n’en finit pas de bousculer et souvent de dominer les lettres terriennes. Difficile de ne pas évoquer Rick Moody (L’étrange horloge du désastre, recueil de nouvelles paru chez Rivages, et A la recherche du voile noir, à l’Olivier). Moody est sans doute, avec Franzen et quelques autres, ce qui se fait de plus brillant et de plus explosif aujourd'hui aux États-Unis (quoiqu’il ne faudra jamais oublier l’inouï Tout est illuminé, de Jonathan Safran Foer, paru il y a un an ; ce garçon n’a pas même mon âge et porte déjà l’habit des classiques : scrogneugneu.)

Mais c’est quand même très injuste de me demander d’écrire un papier sur la rentrée littéraire. Notamment pour ceux qui ne sont pas cités ici, et que j’ai tant aimés, et qui le mériteraient tant. Je suis actuellement plongé dans La mort de l’oeil, du mutin Zagdanski (Maren Sell éditeurs). Les amateurs de cinéma sont invités à se précipiter sur le « Zag », lequel, comme à son habitude, ne laisse pas son lecteur de marbre. Ce qui me donne l’occasion de saluer la renaissance réussie et prometteuse de Maren Sell, directrice des mythiques éditions Pauvert et récemment remerciée par Fayard, auguste maison qui s’acharne malheureusement trop souvent à poursuivre son entreprise familière de racolage. Maintenant, je conçois plus qu’aisément qu’on ne s’intéresse guère aux dernières et ultimes nouveautés. En ce cas, convoquons les mânes des grands anciens et ne craignons pas d’être farouchement anti-jeunes : les inédits d’Antoine Blondin (Premières et dernières nouvelles, à La Table Ronde), ceux de François Mauriac (D’un bloc-notes à l’autre, chez Bartillat), cinglant à souhait et plus vivant que jamais : la mauvaise foi d’un chrétien aussi impitoyable ne peut qu’entraîner notre délectation. Et enfin l’intégrale des œuvres d’Antonin Artaud, dans la collection « Quarto » de Gallimard. Manière d’entrer par la grande porte dans l’exiguïté de la petite redoute littéraire française.

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