jeudi 2 juillet 2020

Edward Abbey - Désert solitaire

Edward Abbey - Désert solitaire


Une vie à prêcher 

On comprendra mieux ce qu’est le nature writing une fois qu’on aura lu Edward Abbey. Plus de vingt ans après sa disparition (et son inhumation dans le désert, en un lieu que seul connaît son ami et ci-devant préfacier Doug Peacock), plus de quarante années après la publication de Désert solitaire, et en un temps où les opinions occidentales n’ont jamais été autant sensibilisées à leur destin écologique, ce récit a ceci de remarquable qu’on pourra d’emblée comprendre, peut-être ressentir, un peu de l’ébranlement qu’éprouvèrent ses contemporains. Que cela tienne aux idéaux d’une époque ne fait pas de doute. Je suis né quand paraissait ce livre, en 1968 : ma génération, si tant est qu’on puisse ainsi la caractériser, est advenue après l’insatiable soif de révolte politique et métaphysique, après que le train du monde aura failli déraillé sous les coups de butoirs de l’insolence et du désir – ce pourquoi, soit dit en passant, la tonalité anti soixante-huitarde des discours du jour a quelque chose d’assez misérable : à trop vouloir convaincre de la bêtise intrinsèque d’un idéal, elle ne fait qu’exposer au grand jour l’indigence de ses vues civilisationnelles ; mais passons. Moyennant quoi, le lecteur peinera à reconnaître le monde qui nous est ici dépeint. L’impression ne tient pas seulement au mode de vie d’Edward Abbey, qui sa vie durant coura après « tout ce qui se trouve au-delà du bout des routes », mais aussi au fait que ce monde est, aujourd’hui, déjà, un monde mort. Ce qu’il pressentait, en 1967, avertissant que son livre était déjà « une élégie, un tombeau » ; et de préciser : « Ce que vous tenez entre vos mains est une stèle. Une foutue dalle de roc. Ne vous la faites pas tomber sur les pieds ; lancez-la contre quelque chose de grand, fait de verre et d’acier. Qu’avez-vous à perdre ? ». On mesure mieux, et la distance qui nous sépare, et le triomphe de ce qu’il avait en horreur – « un système économique qui ne peut que croître ou mourir est nécessairement traître à tout ce qui est humain. »

Nous sommes à la fin des années 50. Edward Abbey se fait Ranger saisonnier à Arches National Monument, près de Moab, dans le sud-est de l’Utah. Le désir d’Abbey, son grand dessein, est d’aller se « confronter de manière aussi immédiate et directe que possible au noyau nu de l’existence, à l’élémentaire et au fondamental, au socle de pierre qui nous soutient. » Il cherche la civilisation, fuit la culture ; c’est une dichotomie à laquelle il tient. Ce qu’il sait, outre que « la nature sauvage constitue une partie essentielle de la civilisation » (mais l’on parle ici d’une nature vraiment sauvage, où l’homme met sa peau en jeu et court le risque de cette beauté, comme Abbey le fait lui-même, à maintes reprises), ce qu’il sait, donc,  c’est que cette nature est non seulement ignorée, mais rejetée, et désavouée. Je vous épargne les noms d’oiseaux qu’il adresse à ceux (nous tous) qui lui préfèrent le confort moderne – et puis ce sera plus percutant à lire sous sa plume, qu’au demeurant il a très belle. Pas sûr, au passage, que nos modernes Verts, biberonnés à la démocratie participative et à l’élargissement des pistes cyclables, se retrouvent très à leur aise dans ce discours dont la radicalité écologique n’est au fond que l’expression d’un absolu, qui plus est partiellement réactionnaire et profondément pessimiste. Car il serait erroné de faire de Désert solitaire un traité politique ou idéologique : Abbey tient bien davantage du témoin que du bretteur ; du poète que du maître à penser.

Le livre, pour l’essentiel, se veut d’ailleurs et seulement un hommage au désert – qui « gît là comme le squelette nu de l’Etre, économe, frugal, austère, radicalement inutile, invitant non à l’amour mais à la contemplation. » Abbey connaît tout, vraiment tout, de la faune et de la flore des canyons, et sa chair a souffert la brûlure des vents, du soleil, du froid et de la soif. Les pages qui y sont consacrées s’enchaînent les unes après les autres, par dizaines, éblouissantes de précision, d’émerveillement et d’empathie. Il y a quelque chose d’un credo, qui est aussi un credo littéraire : « il existe une forme de poésie, et même une forme de vérité, dans la plus pure nudité des faits. » Tout se joue dans l’évocation, méticuleuse, assidue, inlassable, de la beauté, non pas tant celle qui naît de « cette valeureuse infirmité de l’âme que l’on appelle romantisme », mais entendue comme cela seul qui révèle l’épaisseur et l’ancienneté du monde et de ses civilisations. À l’instar des musiques, qu’il cite, de Berg, Schoenberg, Krenek, Webern ou Carter, « le désert est lui aussi atonal, cruel, clair, inhumain, ni romantique ni classique, immobile et perméable aux émotions, tout à la fois – encore un paradoxe – angoissé et profondément calme. » La suite vaut d’être citée, tant c’est aussi dans ces parages-là que l’on rôde, de bout en bout : « Comme la mort ? Peut-être. Et peut-être est-ce pour cela que la vie ne semble nulle part si brave, si brillante, si gorgée d’augures et de miracles que dans le désert. » Si Désert solitaire était un manifeste, et l’on comprend bien qu’il puisse en posséder quelques attributs, et que d’ailleurs il fut et demeure brandi par les plus conséquents des écologistes, il n’en demeure pas moins un manifeste très hautement poétique, et, à ce titre, politiquement irrécupérable. Abbey n’est pas seulement cette sorte d’ermite qu’on a pu décrire, il pourrait être aussi, si l’expression ne charriait son paradoxe, l’annonciateur des temps révolus – celui pour qui le monde aurait, finalement, peut-être déjà suffisamment vécu, nonobstant ce souci très humain de continuer à avancer vers l’avenir. Les visions d’Abbey sont simples au fond, elles sont celles que lui dictent sa solitude, son imaginaire, son regard, ou simplement le monde qu’il a, là, posé sous ses yeux, et où il puise cette mélancolie joyeuse, cette désolation allègre et vivace qui le rend aussi radicalement imperméable aux caprices des modernes. « Comme la fragrance de la sauge après la pluie, une simple bouffée de fumée de genévrier suffit à évoquer, par une sorte de catalyse magique comme en produit parfois la musique, l’espace, la lumière, la clarté et l’étrangeté poignante de l’Ouest américain. » : il y a de l’atemporel dans cette vision-là – qui n’est pas, bien sûr, sans aporie ni paradoxe. Et si Abbey nous disait, simplement, que nous avons (eu) tort de ne pas nous contenter de ce monde-là ? Aussi bien, ce « terréiste » n’en finit pas de prêcher (fût-ce, donc, dans le désert) que c’est sur Terre qu’est ancré notre Paradis : « Si l’imagination de l’homme n’était si faible, si aisément épuisée, si sa capacité à s’émerveiller n’était si limitée, il abandonnerait à jamais ce genre de rêverie sur le surnaturel. Il apprendrait à voir dans l’eau, les feuilles et le silence plus qu’il n’en faut d’absolu et de merveilleux, plus qu’il n’en faut de tout ça pour le consoler de la perte de ses anciens rêves. »

Edward Abbey, Désert solitaire - Éditions Gallmeister
Préface de Doug Peacock - Traduit de l’américain par Jacques Mailhos
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°28, janvier/février 2011

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dimanche 5 avril 2020

David Vann - Désolations

David Vann - Désolations


La belle île de David Vann

« Pas de vent, pas de ressac, pas d’oiseau, pas d’autre humain. Le monde étincelant. Le bruit de son cœur, le bruit de sa respiration, le bruit de son propre sang battant dans ses tempes, les seuls qu’elle entendrait. Si elle parvenait à les faire cesser, elle entendrait le monde. » Ce passage, choisi parmi tant d’autres, pourrait assez bien résumer l’univers où David Vann nous jette depuis Sukkwan Island, cet univers où la trajectoire humaine est lourde de l’irréfragable hiatus entre l’homme et la nature autant que de ce qui, entre les humains mêmes, semble condamné à l’incommunicable. Le caractère inexorable de cette quête, qui est à la fois quête de l’individualité et sensation d’étrangeté devant sa propre appartenance au genre humain, se déploie toujours dans une temporalité épaisse, touffue, dermique : c’est une physiologie du passage du temps, ce temps dont les personnages ont toujours le sentiment qu’il les a dominés, parfois vaincus, attisant chez eux le regret de n’avoir su le tordre à leur volonté ou à leurs rêves. D’où ces humains laconiques, engourdis, vécus, s’habitant peut-être moins qu’ils ne se voient déambuler dans la vie, répétant leurs erreurs ou leurs échecs avec l’implacable sensation d’y être acculés. Il y a d’ailleurs dans l’écriture de David Vann comme un écho à Raymond Carver, peut-être cette manière impressionniste de saisir la profondeur humaine en évoquant ses seuls contours, en redonnant au moindre raisonnement, au moindre geste, son trouble essentiel et poétique, en laissant toujours planer la sensation d’une main invisible.

Le drame que met en scène Désolations (auquel j’aurais préféré, d’ailleurs, que l’on conservât le titre originel de Caribou Island), est le syndrome parfait de cette humanité que taraude l’indicible et insoluble tension de l’existence, comme douée d’une prescience de la tragédie, empêchée dans ses propres mouvements par le simple handicap que constitue le seul fait de vivre, avec soi ou les autres. L’individu vit une vie qui ne lui ressemble pas ou à laquelle il n’avait pas aspirée, les couples ne retrouvent plus la sensation, pas même l’idée, de leur origine : les êtres échouent autant à déployer leur singularité qu’à trouver le moindre miroir en l’autre. Il y a un mouvement permanent entre le désir naturel de l’homme et sa construction raisonnée de la vie. Gary ne réalisera pas davantage son rêve d’enfant qu’Irene ne transcendera le drame qui préluda à son existence ; l’amour et le dévouement de Rhoda n’auront pas plus d’effet sur la destinée de ses parents qu’elle ne parviendra elle-même à s’extraire de la vie qu’ils menèrent ; Carl échouera autant à trouver son chemin qu’à se ranger dans la société des hommes.

L’Alaska, dont David Vann est originaire et où il fait évoluer ses personnages, n’est pas étranger à l’impression que ceux-ci donnent d’être incessamment à la recherche de leur propre souffle. C’est ici que l’humain et la nature conversent, en une sorte de commerce prudent qui tient autant du défi que de l’osmose. L’homme ne se bat pas tant contre qu’avec sa nature : il cherche moins à la discipliner qu’à exhausser en lui l’optimisme nécessaire pour s’y mouvoir. D’où la beauté pathétique de son impuissance, où réside aussi sa poésie. David Vann excelle à dépeindre et désosser ce fatalisme ; son écriture lente, ses descriptions minutieuses, sa pénétration psychologique, la concision de ses rebonds, donnent un éclat décisif et assez exceptionnel à la brutalité des scènes où, soudain, quelque chose vient à basculer. Celle qui ouvre le livre est à cet égard une belle leçon de littérature : ce qu’elle a de terrible en soi est d’autant plus saisissant que résident déjà, en sa concision rétrospective, non seulement l’insoluble de l’existence, mais toute l'art narratif de David Vann. Qui va jusqu’à signer le petit chef-d’œuvre dont Sukkwan Island aura été l’esquisse.

David Vann, Désolations - Éditions Gallmeister
Traduit de l'anglais (américain) par Laura Derajinski
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 32, mai 2011

 

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samedi 28 mars 2020

David Vann - Sukkwan Island

David Vann - Sukkwan Island


Le silence éternel, etc.

Voilà un livre qui n’est pas loin de me laisser muet ; parce que je ne suis pas sourd : j’entends bien que ce que j’ai lu peut être lu comme un appel au silence, amer, incertain, davantage que comme une invite à une parole qui ne saura jamais rendre compte du climat d’étrange nature où David Vann nous oblige à plonger. L’histoire fait depuis longtemps rêver les hommes : Jim, las de la ville et de sa propre vie, emmène son fils, Roy, treize ans, vivre toute une année dans une île d’Alaska dépeuplée de tout, à commencer d’humains. C’est le rêve du père, le rêve réalisé, ce retour à la sainte nature, cette folle et belle et primitive éthique, au fond, où se tourne l’homme de la civilisation dès qu'il se sent lui-même dépeuplé, désertique, solitaire en cette terre, dès qu'il se voit y perdre pied jusqu’à ouvrir grand les portes d’un ailleurs où il pourrait recommencer les gestes d’antan, ceux de l’humanité naissante. Se dénuder de l’existence, recouvrer le fil rompu et puiser à l’origine de ce que nous fûmes, enfin refaire le trajet à l’envers pour repartir – en mieux, si c’est possible. « Nous y voilà, dit son père. Pour sûr. Et tous deux, au beau milieu de la nature, ne connaissaient pas les folies de l’humanité et vivaient dans la pureté. On dirait la Bible, Papa. » Mais la nature a de ces caprices que le biblique néglige, et ce sera dur ; même dramatique. Alors à sa foi le père s’accroche, quitte, le jour, à essuyer les larmes de la nuit. Ces larmes qui tétanisent le fils impuissant, et qui, peut-être, expliquent que, lui aussi, s’accroche. Avec, tout de même, « l’impression qu’il était seulement en train de survivre au rêve de son père. »

Il n’y a pas grand-chose d’autre à raconter que cela. Que cette lente introspection d’un père qui ne sait plus y faire avec la vie et d’un fils qui n’en a pas encore la possibilité, que l’inexorable élan vers la chute – entrecoupée, en une même pas page, deux seuls et fulgurants paragraphes, d’un imprévisible où se concentrera l’absolu contentement du lecteur, son plaisir suprême, suprême car équivoque, à se sentir piégé, condamné à relire tout ce qui précède, et à découvrir tout ce qui vient à l’aune de cette seule et décisive entaille. Tout cela dans un style sans histoire, on oserait dire terne et sans mémoire, à l’image d’une humanité dont on traque ici la grandeur impossible, l’inextinguible soif de fuite, l’interdit du remords. Et ce n’est pas la fin de l’histoire, un peu maladroite, peut-être superflue, qui suffira à ôter la moindre qualité à ce premier roman de toute beauté.

David Vann, Sukkwan Island - Gallmeister Éditeur
Traduit de l’anglais (américain) par Laura Derajinski 
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 25, juillet/août 2010

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vendredi 6 septembre 2013

Bruce Holbert - Animaux solitaires

Clint Eastwood Pale Rider

Clint Eastwood - Pale Rider le cavalier solitaire (1985)

Nos sociétés ont beau chercher à constamment sophistiquer et justifier leur degré de civilisation, à décréter de nouveaux paliers dans l'identification de l'humanité et dans sa distinction d'avec l'animalité, les humains (ces lecteurs) n'en continuent pas moins, quels que soient le continent, l'époque ou le milieu, à cultiver le goût des hommes solitaires, rudes et endurants, récalcitrants, seuls contre tous et guerriers d'eux-mêmes, doués d'une sorte d'ancestrale sagesse animale. C'est un axe fort du roman noir et du polar, de l'épopée comme de la saga, que de faire de ce genre d'homme une sorte d'anti-modèle - un anti-modèle qui finit donc par devenir modèle, fût-ce, peut-être, malgré lui. On colporte la vie des hommes, on se la transmet, de génération en génération - et on en fait des légendes que parfois l'on écrit. 

Dans ce premier roman, Bruce Holbert, à cinquante ans passés, donne toutefois au genre une touche un peu plus complexe. Sans doute, le lecteur de roman noir n'aura guère de peine à y retrouver quelques-uns de ses codes favoris - le shériff à la retraite qu'on vient chercher pour régler une peu ragoûtante affaire de sang, l'anti-héros asocial et violent, la sophistication froide des fantasmes criminels, bref tout ce qui constitue l'ordinaire du genre. Ce ne serait que cela qu'Animaux solitaires serait déjà une assez jolie réussite. Mais Holbert va plus loin : d'abord, il écrit. S'il est couramment admis - voire pardonné - qu'un auteur de roman de genre n'est pas contraint de consacrer l'entièreté de son talent au style, Holbert montre qu'un grand roman noir est d'abord un grand roman de littérature. Il faut savoir gré, d'ailleurs, aux éditions Gallmeister, de cultiver sans faiblir ce souci de consacrer des auteurs pour lesquels l'écriture n'a pas la tonitruance pour seule vocation, ni le coup de batte pour ultime arme fatale. Certaines pages sont ici de toute beauté : on songera - mais on s'y attendait - à cette manière qu'il a de nous montrer, de nous dire la nature, la nature vivante, une manière qui ne s'annonce pas, qui s'enchâsse dans la trame et en constitue un élément qui n'est pas moins important que tel ou tel fait ou événement. Mais on songera aussi à ces moments de méditation, d'introspection de Russel Strawl, le personnage principal : le monde se montre à nous par ses yeux, par toute l'épaisseur de sa vie, et, comme lui, on s'y sent englué, taraudé par la pensée permanente d'une mort qui libère. Strawl, l'ex-shériff qui reprend du service, ne se vit pas comme un héros, loin s'en faut, mais bien comme un type parmi d'autres, un qui accepte sans rechigner ce hasard étrange qui nous fait naître au monde, un qui ne fait guère qu'y chercher son chemin de vie, une voie à peu près praticable - une voie qui lui ressemble.

Nous vivons un moment de notre civilisation, je parle de la civilisation occidentale, où la notion de bien et de mal structure, et parfois excuse, notre pensée. Il faut voir là, sans doute, une des causes de son relatif appauvrissement, autant que de son affaiblissement géopolitique - mais c'est là un autre sujet. Or, cela a toujours été, pour moi qui ne me suis jamais risqué à en écrire, ce qui fait la beauté profonde et légitime du roman noir : ce mouvement, parfaitement conscient, même revendiqué, qui consiste à brouiller la donne, à l'emmêler, à transformer le noir dont on le qualifie en un gris protéiforme, incertain comme la brume, fuyant comme un petit matin. Cette question, très morale, est traitée ici avec autant de justesse que d'intelligence, l'autre personnage principal du livre, Elijah, fils peu ou prou bâtard du shériff Strawl, trouvant dans la Bible les ressorts et les mobiles de son être-au-monde. Tous deux font du bien et du mal une modalité mouvante, quasi interchangeble, non tant d'ailleurs de la morale que de la possibilité qu'est laissée à un homme de vivre. Il est vrai que vivre, pour ceux-là, n'est pas grand-chose, et que mourir n'est rien d'autre que faire de ce pas grand-chose une absence - pour eux, au premier sens du terme, c'est égal.

Animaux solitaires progresse comme un roman noir assez classique, Holbert cherchant sans doute moins à innover qu'à honorer une certaine tradition ; mais il le fait avec un juste souci de la littérature, c'est-à-dire en ne sacrifiant rien ou si peu aux grands artifices de l'adrénaline - moyennant quoi, avec un peu de sagacité, la résolution de l'affaire ne surprendra pas beaucoup le lecteur. C'est, encore une fois, que l'ambition de l'écrivain n'est pas seulement divertissante : il s'agit aussi d'utiliser la matière romanesque et criminelle pour décrire une quête que l'on pourrait aisément qualifier de spirituelle. Quête qui n'est pas seulement celle d'Elijah, chrétien vaguement illuminé, mais de Strawl lui-même, qui se sait habité par plus grand, plus fort, plus souverain que soi. Le fait qu'il vieillisse n'y est peut-être pas étranger, mais il semble évident qu'il en a toujours été ainsi, qu'il a toujours été cet être en rupture de ban, non seulement un homme de loi qui trouve bien des vertus à ceux qu'il pourchasse et tue parfois, mais un homme intérieurement fêlé, pour qui le seul fait de vivre ne s'impose pas d'évidence, pas plus qu'il n'offre de garantie ou de légitimité, et qui, ne négligeant rien de sa part instinctuelle propre, fait aussi montre d'aspiration à l'esprit.

Je ne suis pas loin de penser que l'écriture d'un roman (très) noir constitue pour tout écrivain un fantasme aussi fort que celui du roman d'amour ou de la poésie. Dans les deux cas, il s'agit aussi d'arracher au monde ce qu'il ne montre ou ne dit pas spontanément de lui, de le tirer vers ses extériorités propres, de conduire le lecteur à entrevoir ce qui, si les hommes et les choses avaient été autres, aurait pu constituer un monde imaginable. Celui de Bruce Holbert n'a rien de franchement aimable, et n'est pas de ces utopies dont on aime à raviver le flambeau dans la grisaille des temps ; il n'est pas à proprement parler beau, ni meilleur, ni moins bon, et son dénuement nous serait assurément assez insupportable, mais il vibre aux ultimes murmures d'une force tellurique et d'une nostalgie des hommes qui, elles, sont décidément très belles.

Bruce Holbert - Animaux solitaires

 

     Animaux solitaires, de Bruce Holbert
     Traduit de l'américain par Jean-Paul Gratias

     Bruce Holbert sur le site des Editions Gallmeister

 

 

mardi 28 mai 2013

David Vann - Impurs

Chalet Evil Dead

Lorsque parut Sukkwan Island, son premier roman, je me souviens m'être dit, découvrant cette voix nouvelle de la littérature (un peu) américaine : pourvu que cela ne soit pas qu'un heureux accident, pourvu que l'avenir vienne confirmer ce que j'entends là, une voix, donc, non seulement nouvelle, mais fascinante, obsédante, distincte mais visiblement peu soucieuse d'épater la galerie, douce comme un cauchemar dormant. Puis vint Désolations, où l'auteur, remâchant de semblables visions, continuait de suivre à la trace le pas des humains égarés. Avec Impurs, David Vann achève de s'imposer comme l'un des écrivains les plus doués et originaux de sa génération. Tout comme dans ses romans, où advient ce qui doit advenir, où les choses s'avancent avec l'implacable souveraineté du destin, il y a un quelque chose de placide et d'imperturbable dans cette manière que son oeuvre a de cheminer, d'étendre, en les déployant, ou comme en cercles, ses motifs premiers et supérieurs. Toutefois, quand Sukkwan Island et Désolations semblaient noués d'un même lien, que quelque chose en eux semblaient miroiter d'une même eau, Impurs marque une certaine rupture. Relative, assurément, tant on s'y trouve d'emblée en terrain connu, perdus dans ces paysages lointains, vaguement fantomatiques, où l'on ne croit jamais très longtemps au silence, ou qui finissent par nous faire désespérer de lui, même lorsqu'il semble nous recouvrir entièrement ; relative aussi parce que, dans ce livre comme dans les précédents, nous sommes saisis par une même sensation de déréliction, ou d'épuisement de la vie - et j'ai un peu le sentiment, à la longue, que ce tropisme, peut-être cette angoisse, est au coeur de l'oeuvre de David Vann. Disons plutôt, alors, qu'il franchit ici un nouveau palier.

Un adolescent, Galen, hyper-sensible, cherche, comme parfois on le fait à son âge, et à défaut peut-être de l'absolu, au moins un certain sens aux choses et à la vie. Sa mère, Suzie-Q, peut bien faire semblant d'avoir les pieds sur terre : elle sait, et nous le sentons avec elle, que sa vie est derrière, que le bonheur est pour hier, que rien d'autre ne s'annonce qu'une vie sous tension, une vie à problèmes ; elle a jeté donc son dévolu sur ce garçon un peu étrange, tenté par un bouddhisme plus ou moins intégral, une espèce d'animisme pour teenager en mal de tout, jeté dans une sorte de retour à la terre organique et rédempteur ; elle l'aime, trop sans doute, mal probablement, mais c'est une mère, et c'est un fils. Il y a la grand-mère, recluse dans un institut spécialisé, pas trop inconfortable, ni trop indigne, elle veut rentrer chez elle bien sûr, mais ne sait pas même où cela se trouve, parce qu'elle perd un peu la tête, parce qu'elle oublie dans l'instant ce qui vient d'être dit ou de se produire et qu'elle finit par n'être plus qu'un danger pour elle-même. Et puis il y a la tante, Helen, en bisbille avec sa soeur, avec sa mère, on sent de la jalousie, des questions de famille, des questions d'argent, tout cela remonte probablement à l'enfance ; elle a une gamine qu'elle ne tente pas toujours de tenir en bride, Jennifer, cousine de Galen donc, adolescente comme lui, mais aussi enracinée dans le monde qu'il aspire, lui, à le fuir, et cynique, libérée, insatiable, brutale ; mais hyper-sexy, et portant son sexe en bandoulière, conquérante. Guère besoin d'en savoir plus : Impurs fait le récit d'une dislocation, de ce qui, dans une famille, et quoi qu'on en ait, est toujours un peu borderline, toujours accointé à un tropisme de violence ou de perversion.

C'est le registre, implacable, de David Vann, lui dont on a par ailleurs une image si douce, si polie. Mais voilà, l'écrivain excelle absolument dès qu'il s'agit de mettre en scène la corruption, la dépravation, l'effritement progressif du socle sur lequel on veut toujours croire que nos vies sont bâties. Certaines scènes sont simplement époustouflantes ; les scènes de famille, bien sûr, quand ça monte et que ça explose, où ce qui tenait quelques lignes plus tôt laisse place soudain au pugilat, aux insultes, aux injures et aux coups ; ces moments de pulsions sexuelles, l'onanisme cathartique de Galen, son émotion lorsque Jennifer vient à lui, dominatrice, sûre de son fait, et ces rapports entre eux, sans nul amour bien sûr, mais gluants d'odeurs, de suints et d'humiliations. Et puis il y a ce qu'à l'attention des futurs lecteurs je tairai, le dernier tiers du livre, la mère et le fils seuls à seuls, l'un contre l'autre, et que l'on ne peut lire sans éprouver un certain malaise hypnotique. David Vann réussit l'exploit de conserver à son écriture ce caractère envoûtant, distancié, presque contemplatif qu'on lui connaissait, tout en se faisant plus rêche, plus sec, plus net ; il réussit aussi, ce qui en vérité me laisse admiratif, à tenir en bride le tempo et à l'accélérer dans un seul et même mouvement où appert un souci permanent du détail, de la nuance, de la précision et de l'efficacité narratives. Les enchaînements se font donc plus vifs, et cette manière qu'il a pourtant de ne rien sacrifier à la nécessaire lenteur de la psyché, conjuguée à celle que charrient ces paysages d'étouffante chaleur, aggrave encore ce je ne sais quoi de latence qui sourd tout au long du livre et ne cesse d'inquiéter.

Ce troisième roman, qui confine au huis clos, fût-il en extérieur, s'achève donc sur une cinquantaine de pages proprement apocalyptiques. Il donnerait lieu, si d'aventure la chose se faisait, à un film bien plus horrifique que n'importe quelle adaptation de Stephen King, pour n'évoquer que le meilleur du genre - et pour esquisser, aussi, un lien délibéré entre deux littératures qui n'ont sans doute que peu de points en commun, si ce n'est, peut-être, cela : une égale puissance à faire naître des sensations qui sont à la fois étranges, de ces étrangetés qui nous viennent du dehors et contaminent nos nuits, et très intimes dans leurs résonances et leur immédiateté. Impurs n'est pas seulement le livre d'un virtuose : c'est celui d'un écrivain dont on a désormais la preuve que l'éclat de sa naissance ne devait rien au hasard.

David Vann - Impurs

     David Vann, Impurs
     Traduit de l'américain par Laura Derajinski
     Sur le site des Éditions Gallmeister

Photo d'illustration tirée du film Evil dead, de Sam Raimi. 

 

 

 

 

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