vendredi 6 septembre 2013

Bruce Holbert - Animaux solitaires

 

Clint Eastwood Pale RiderClint Eastwood - Pale Rider le cavalier solitaire (1985)

Nos sociétés ont beau chercher à constamment sophistiquer et justifier leur degré de civilisation, à décréter de nouveaux paliers dans l'identification de l'humanité et dans sa distinction d'avec l'animalité, les humains (ces lecteurs) n'en continuent pas moins, quels que soient le continent, l'époque ou le milieu, de cultiver le goût des hommes solitaires, rudes et endurants, récalcitrants, seuls contre tous et guerriers d'eux-mêmes, doués d'une sorte d'ancestrale sagesse animale. C'est un axe fort du roman noir et du polar, de l'épopée comme de la saga, que de faire de ce genre d'homme une sorte d'anti-modèle - un anti-modèle qui finit donc par devenir modèle, fût-ce, peut-être, malgré lui. On colporte la vie des hommes, on se la transmet, de génération en génération - et on en fait des légendes que parfois l'on écrit.

Dans ce premier roman, Bruce Holbert, à cinquante ans passés, donne toutefois au genre une touche un peu plus complexe. Sans doute, le lecteur de roman noir n'aura guère de peine à y retrouver quelques-uns de ses codes favoris - le shériff à la retraite qu'on vient chercher pour régler une peu ragoûtante affaire de sang, l'anti-héros asocial et violent, la sophistication froide des fantasmes criminels, bref tout ce qui constitue l'ordinaire du genre. Ce ne serait que cela qu'Animaux solitaires serait déjà une assez jolie réussite. Mais Holbert va plus loin : d'abord, il écrit. S'il est couramment admis - voire pardonné - qu'un auteur de roman de genre n'est pas contraint de consacrer l'entièreté de son talent à l'écriture, Holbert montre qu'un grand roman noir est d'abord un grand roman de littérature. Il faut savoir gré, d'ailleurs, aux éditions Gallmeister, de cultiver sans faiblir ce souci de consacrer des auteurs pour lesquels l'écriture n'a pas la tonitruance pour seule vocation, ni le coup de batte pour ultime arme fatale. Certaines pages sont ici de toute beauté : on songera - mais on s'y attendait - à cette manière qu'il a de nous montrer, de nous dire la nature, la nature vivante, une manière qui ne s'annonce pas, qui s'enchâsse dans la trame et en constitue un élément qui n'est pas moins important que tel ou tel fait ou événement. Mais on songera aussi à ces moments de méditation, d'introspection de Russel Strawl, le personnage principal : le monde se montre à nous par ses yeux, par toute l'épaisseur de sa vie, et, comme lui, on s'y sent englué, taraudé par la pensée permanente d'une mort qui libère. Strawl, l'ex-shériff qui reprend du service, ne se vit pas comme un héros, loin s'en faut, mais bien comme un type parmi d'autres, un qui accepte sans rechigner ce hasard étrange qui nous fait naître au monde, un qui ne fait guère qu'y chercher son chemin de vie, une voie à peu près praticable - une voie qui lui ressemble.

Nous vivons un moment de notre civilisation - je parle de la civilisation occidentale - où la notion de bien et de mal structure - et parfois excuse - notre pensée. Il faut voir là, sans doute, une des causes de son relatif appauvrissement, autant que de son affaiblissement géopolitique - mais c'est là un autre sujet. Or, cela a toujours été, pour moi qui ne me suis jamais risqué à en écrire, ce qui fait la beauté profonde et légitime du roman noir : ce mouvement, parfaitement conscient, même revendiqué, qui consiste à brouiller la donne, à l'emmêler, à transformer le noir dont on le qualifie en un gris protéiforme, incertain comme la brume, fuyant comme un petit matin. Cette question, très morale, est traitée ici avec autant de justesse que d'intelligence, l'autre personnage principal du livre, Elijah, fils peu ou prou bâtard du shériff Strawl, trouvant dans la Bible les ressorts et les mobiles de son être-au-monde. Tous deux font du bien et du mal une modalité mouvante, quasi interchangeble, non tant d'ailleurs de la morale que de la possibilité qu'est laissée à un homme de vivre. Il est vrai que vivre, pour ceux-là, n'est pas grand-chose, et que mourir n'est rien d'autre que faire de ce pas grand-chose une absence - pour eux, au premier sens du terme, c'est égal.

Animaux solitaires progresse comme un roman noir assez classique, Holbert cherchant sans doute moins à innover qu'à honorer une certaine tradition ; mais il le fait avec un juste souci de la littérature, c'est-à-dire en ne sacrifiant rien ou si peu aux grands artifices de l'adrénaline - moyennant quoi, avec un peu de sagacité, la résolution de l'affaire ne surprendra pas beaucoup le lecteur. C'est, encore une fois, que l'ambition de l'écrivain n'est pas seulement divertissante : il s'agit aussi d'utiliser la matière romanesque et criminelle pour décrire une quête que l'on pourrait aisément qualifier de spirituelle. Quête qui n'est pas seulement celle d'Elijah, chrétien vaguement illuminé, mais de Strawl lui-même, qui se sait habité par plus grand, plus fort, plus souverain que soi. Le fait qu'il vieillisse n'y est peut-être pas étranger, mais il semble évident qu'il en a toujours été ainsi, qu'il a toujours été cet être en rupture de ban, non seulement un homme de loi qui trouve bien des vertus à ceux qu'il pourchasse et tue parfois, mais un homme intérieurement fêlé, pour qui le seul fait de vivre ne s'impose pas d'évidence, pas plus qu'il n'offre de garantie ou de légitimité, et qui, ne négligeant rien de sa part instinctuelle propre, fait aussi montre d'aspiration à l'esprit.

Je ne suis pas loin de penser que l'écriture d'un roman (très) noir constitue pour tout écrivain un fantasme aussi fort que celui de la poésie. Dans les deux cas, il s'agit aussi d'arracher au monde ce qu'il ne montre ou ne dit pas spontanément de lui, de le tirer vers ses extériorités propres, de conduire le lecteur à entrevoir ce qui, si les hommes et les choses avaient été autres, aurait pu constituer un monde imaginable. Celui de Bruce Holbert n'a rien de franchement aimable, il n'est pas de ces utopies dont on aime à raviver le flambeau dans la grisaille des temps, il n'est pas à proprement parler beau, ni meilleur, ni moins bon, et son dénuement nous serait assurément assez insupportable, mais il vibre aux ultimes murmures d'une force tellurique et d'une nostalgie des hommes qui, elles, sont décidément très belles.

Bruce Holbert - Animaux solitaires

 

     Animaux solitaires, de Bruce Holbert
     Traduit de l'américain par Jean-Paul Gratias

     Bruce Holbert sur le site des Editions Gallmeister

 

 


mardi 28 mai 2013

David Vann - Impurs

Chalet Evil Dead

LORSQUE parut Sukkwan Island, son premier roman, je me souviens m'être dit, découvrant cette voix nouvelle de la littérature (un peu) américaine : pourvu que cela ne soit pas qu'un heureux accident, pourvu que l'avenir vienne confirmer ce que j'entends là, une voix, donc, non seulement nouvelle, mais fascinante, obsédante, distincte mais visiblement peu soucieuse d'épater la galerie, douce comme un cauchemar dormant. Puis vint Désolations, où l'auteur, remâchant de semblables visions, continuait de suivre à la trace le pas des humains égarés. Avec Impurs, David Vann achève de s'imposer comme l'un des écrivains les plus doués et originaux de sa génération. Tout comme dans ses romans, où advient ce qui doit advenir, où les choses s'avancent avec l'implacable souveraineté du destin, il y a un quelque chose de placide et d'imperturbable dans cette manière que son oeuvre a de cheminer, d'étendre, en les déployant, ou comme en cercles, ses motifs premiers et supérieurs. Toutefois, quand Sukkwan Island et Désolations semblaient noués d'un même lien, que quelque chose en eux semblaient miroiter d'une même eau, Impurs marque une certaine rupture. Relative, assurément, tant on s'y trouve d'emblée en terrain connu, perdus dans ces paysages lointains, vaguement fantomatiques, où l'on ne croit jamais très longtemps au silence, ou qui finissent par nous faire désespérer de lui, même lorsqu'il semble nous recouvrir entièrement ; relative aussi parce que, dans ce livre comme dans les précédents, nous sommes saisis par une même sensation de déréliction, ou d'épuisement de la vie - et j'ai un peu le sentiment, à la longue, que ce tropisme, peut-être cette angoisse, est au coeur de l'oeuvre de David Vann. Disons plutôt, alors, qu'il franchit ici un nouveau palier.

Un adolescent, Galen, hyper-sensible, cherchant, comme parfois on le fait à son âge, et à défaut peut-être de l'absolu, au moins un certain sens aux choses et à la vie. Sa mère, Suzie-Q, peut bien faire semblant d'avoir les pieds sur terre ; mais elle sait, et nous le sentons avec elle, que sa vie est derrière, que le bonheur est pour hier, que rien d'autre ne s'annonce qu'une vie sous tension, une vie à problèmes ; elle a jeté son dévolu sur ce garçon un peu étrange, donc, tenté par un bouddhisme plus ou moins intégral, une espèce d'animisme pour teenager en mal de tout, jeté dans une sorte de retour à la terre organique et rédempteur ; elle l'aime, trop sans doute, mal probablement, mais c'est une mère, et c'est un fils. Il y a la grand-mère, recluse dans un institut spécialisé, pas trop inconfortable, ni trop indigne, elle veut rentrer chez elle bien sûr, mais ne sait pas même où cela se trouve, parce qu'elle perd un peu la tête, parce qu'elle oublie dans l'instant ce qui vient d'être dit ou de se produire, qu'elle finit par plus n'être qu'un danger pour elle-même. Et puis il y a la tante, Helen, en bisbille avec sa soeur, avec sa mère, on sent de la jalousie, des questions de famille, des questions d'argent, tout cela remonte probablement à l'enfance ; elle a une gamine qu'elle ne tente pas toujours de tenir en bride, Jennifer, la cousine de Galen donc, adolescente comme lui, mais elle, aussi enracinée dans le monde qu'il aspire, lui, à le fuir, elle est cynique, libérée, insatiable, brutale ; mais hyper-sexy, et qui porte son sexe en bandoulière, conquérante. Guère besoin d'en savoir plus : Impurs fait le récit d'une dislocation, de ce qui, dans une famille, et quoi qu'on en ait, est toujours un peu borderline, toujours accointé à un tropisme de violence ou de perversion.

C'est le registre, implacable, de David Vann, lui dont on a par ailleurs une image si douce, si polie. Mais voilà, l'écrivain excelle absolument dès qu'il s'agit de mettre en scène la corruption, la dépravation, l'effritement progressif du socle sur lequel on veut toujours croire que nos vies sont bâties. Certaines scènes sont simplement époustouflantes ; les scènes de famille, bien sûr, quand ça monte et que ça explose, où ce qui tenait quelques lignes plus tôt laisse place soudain au pugilat, aux insultes, aux injures et aux coups ; ces moments de pulsions sexuelles, l'onanisme cathartique de Galen, son émotion lorsque Jennifer vient à lui, dominatrice, sûre de son fait, et ces rapports entre eux, sans nul amour bien sûr, mais gluants d'odeurs, de suints et d'humiliations. Et puis il y a ce qu'à l'attention des futurs lecteurs je tairai, le dernier tiers du livre, la mère et le fils seuls à seuls, l'un contre l'autre, et que l'on ne peut lire sans éprouver un certain malaise hypnotique. David Vann réussit l'exploit de conserver à son écriture ce caractère envoûtant, distancié, presque contemplatif qu'on lui connaissait, tout en se faisant plus rêche, plus sec, plus net ; il réussit aussi, ce qui en vérité me laisse admiratif, à tenir en bride le tempo et à l'accélérer dans un seul et même mouvement où appert un souci permanent du détail, de la nuance, de la précision et de l'efficacité narratives. Les enchaînements se font donc plus vifs, et cette manière qu'il a pourtant de ne rien sacrifier à la nécessaire lenteur de la psyché, conjuguée à celle que charrient ces paysages d'étouffante chaleur, aggrave encore ce je ne sais quoi de latence qui sourd tout au long du livre et ne cesse d'inquiéter.

Ce troisième roman, qui confine au huis clos, fût-il en extérieur, s'achève donc sur une cinquantaine de pages proprement apocalyptiques. Il donnerait lieu, si d'aventure la chose se faisait, à un film bien plus horrifique que n'importe quelle adaptation de Stephen King, pour n'évoquer que le meilleur du genre - et pour esquisser, aussi, un lien délibéré entre deux littératures qui n'ont sans doute que peu de points en commun, si ce n'est, peut-être, cela : une égale puissance à faire naître des sensations qui sont à la fois étranges, de ces étrangetés qui nous viennent du dehors et contaminent nos nuits, et très intimes dans leurs résonances et leur immédiateté. Impurs n'est pas seulement le livre d'un virtuose : c'est celui d'un écrivain dont on a maintenant la preuve que l'éclat de sa naissance ne devait rien au hasard.

David Vann - Impurs

     David Vann, Impurs
     Traduit de l'américain par Laura Derajinski
     Sur le site des Éditions Gallmeister

Lire ici, sur L'Anagnoste, mes précédents articles, sur Sukkwan Island, le premier roman de David Vann, et sur le suivant, Désolations.

Photo d'illustration tirée du film Evil dead, de Sam Raimi. 

 

 

 

 

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