mercredi 18 octobre 2023

Il faut croire au printemps lu par Dominique Baillon-Lalande

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Article de Dominique Baillon-Lalande paru sur ENCRES VAGABONDES - 
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Il faut croire au printemps
 commence comme un roman noir. En plein milieu de la nuit un homme roule vers Étretat avec à l‘arrière un nourrisson blotti dans son couffin, en prenant soin d’éviter tout coup de frein intempestif qui pourrait le réveiller et toute accélération répréhensible qui lui vaudrait d’être flashé par un radar. On le sent tendu et perturbé. La réflexion énigmatique qui le traverse – « Il voudrait l'avoir déjà fait, être déjà en mesure de penser ce qui vient. Tout ce qu'il faudra mentir. Et construire, et reconstruire » – n’a rien pour nous rassurer. Quand le chauffeur s’engage sur le chemin de douanier qui longe la côte d’Albâtre en feux de position malgré le brouillard naissant en plaçant l’arrière de son véhicule à deux mètres du bord de la falaise, on flaire le mauvais coup fait en douce. Le paquet informe entouré d’un tissu épais retenu par de l’adhésif d’emballage et de grosses agrafes qu’il extrait ensuite avec difficulté de son coffre avant de le pousser vers le vide et d’en suivre des yeux le plongeon dans les vagues, présente en effet tous les ingrédients d’un crime dont l’auteur en se débarrassant du cadavre veut effacer les traces, même si le court adieu ému que l’homme rend à « celle qui hier encore était la femme de sa vie » dont « le corps bringuebale parmi les flots », détonne un peu dans le tableau et laisse de nombreuses questions en suspens. Revenu tout aussi discrètement à Paris avant le lever du jour accompagné du bébé qui, on l’a vite compris était le leur, l’assassin présumé, un musicien de jazz se produisant en trio dans un club, sans histoires et inconnu de la police, aura effectivement toute latitude pour déclarer la disparition de sa compagne au commissariat. Si celui-ci classe rapidement le dossier comme pour toute disparition de personnes majeures libres de changer de vie comme ça leur chante, l’homme devra désormais vivre avec ce secret englouti qui ne cessera de le hanter.   

Le chapitre suivant nous fera faire un saut dans le temps. Le père élève seul le petit garçon qui ne connaît bien sûr que la version de l‘abandon maternel et grandit dans un contexte harmonieux, complice et affectueux.  Dix ans plus tard une amie pense avoir reconnu la femme en question dans une communauté hippie à Mindelheim, en Bavière. 
Le père qui doit donner le change et montrer à son fils qu’il garde l’espoir de retrouver un jour sa mère, décide donc de partir en vacances avec lui pour, armé d’une vieille photo, se renseigner sur place. Ce long trajet en voiture sur fond de standards de jazz et de complicité offre à l’enfant un espace favorable pour questionner avec naturel son père sur l’absente et les circonstances de leur rencontre amoureuse. L’homme se réjouit « du sentiment d’évidence qu’il éprouve (…) de ce que cela dit d’eux et de ce que, l’air de rien, ils construisent l’un l’autre ». Sur place, ils trouveront une alliée pour leur recherche en la personne de Mado, employée de l’hôtel où ils séjournent qui connaît bien cette région où elle a grandi. Cette jeune célibataire sans enfant, joyeuse, affectueuse et irrésistiblement attirée par cet homme qu’elle devine en souffrance et cet enfant en « manque de maman » sera une rencontre importante pour chacun d’entre eux. Par son intermédiaire, ils trouveront la communauté festive, sexuellement débridée et économiquement aisée dont un des membres confirme que la femme de la photo aurait effectivement passé là quelques jours avant de partir en direction du comté de Cork en Irlande sur les traces du meurtre de l’épouse d’un célèbre producteur de cinéma qui excitait sa curiosité. Revenus à Paris ils prennent aussitôt un vol pour l’Irlande, une grande première pour le gamin qui en sera aussi impressionné que ravi. Une fois encore la chance leur sourit en leur permettant de croiser dans une librairie l’avocate de la célèbre victime. C’est par la belle Marie qu’il apprendra la triste fin de la Française passée par la communauté des Enfants du Soleil de Mindelheim et venue en Irlande, une femme suicidaire ayant effectué plusieurs séjours psychiatriques récemment dont la voiture avait été repêchée en bord de côte. 

Après une semaine d’enregistrement du trio en studio à Paris, le musicien et son fils qui suite à cette séquence a décidé d’« être plus tard jazzman comme son père », décident de partir quelques jours dans la maison d’Étretat où le père a passé toute son enfance, « par envie de mer et de falaises », comme une « promesse d’une quiétude nouvelle ». Son fils durant ces vacances sur les traces de sa mère a fini par lui avouer qu’il ne croyait plus à son retour et que cela ne l’attriste pas mais qu’il aimerait bien comme son copain avoir une belle-mère. Pensait-il à Mado ou à Marie en disant cela ? Le père y voit un signe. « Il veut croire à quelque-chose. À un cessez-le-feu, un armistice avec la vie (…) ne demande pas à renaître mais pour la première fois se dit qu’il a payé (…) il veut croire en la possibilité d’une seconde vie qui, sans être jamais délestée de l’autre, le gratifierait d’un peu de miséricorde. » A-t-il le droit, comme le chante Bill Evans, de croire aussi à la possibilité du printemps ?           

C’est par petites doses, le long du voyage et des rencontres, que le contexte de cette séquence tragique qui débute le roman nous est livrée. Le scénario en est malheureusement banal mettant en scène un couple lié par un amour fou et passionné que le déni de grossesse et une grave dépression post-partum font basculer dans la violence puis par accident dans la mort. Dans son sillage l’homme que le poids de la culpabilité et le dégoût de soi terrassent, prend la décision de continuer à vivre et d’inventer une tout autre version des faits pour, en évitant une condamnation qui punirait deux fois l‘innocent orphelin, pouvoir offrir à son fils la vie normale et heureuse à laquelle il a droit malgré le mensonge sur lequel il va devoir bâtir leur existence à tous deux. Courage ou lâcheté, difficile à dire. Jamais l’homme ne se le pardonnera mais pour le petit, malgré les insomnies, les angoisses et les médicaments, il se bat chaque jour contre ce désespoir et cette honte qui lui collent au cœur pour assumer au mieux avec tendresse et dévouement ses devoirs de père. « Ils ne savent pas, eux, ce que c'est d'avoir tué sans avoir voulu tuer. Ils ne savent pas ce que c'est que de mentir au monde sans jamais pouvoir se mentir à soi-même. » Cet homme responsable d’un homicide involontaire sur sa compagne n’a d’ailleurs ici pas de nom, ce drame l’a exclu du monde ordinaire, c’est un être brisé et entravé, un coupable qui se punit lui-même. Bien que tiraillé entre son désir de soulager sa conscience et celui d’écrire une nouvelle page, l’homme ne parvient pas à se pardonner.  Pareillement l’auteur n’a pas doté l’enfant sensible, intelligent et lumineux, d’un prénom mais d’un surnom (Œil de lynx) donné par son père comme pour souligner la singularité, la force du lien père-fils et l’incomplétude supposée due à la privation de mère. Si les démarches entreprises en compagnie du fils pour retrouver la mère n’ont aucun sens pour le père et ne font que raviver sa culpabilité quant à cette dispute fatale en y ajoutant celle d’avoir travesti la vérité à son fils pour le protéger, c’est la seule façon qu’il a trouvée pour essayer d’éteindre progressivement et en douceur chez son Œil de lynx grandissant toute attente d’un retour maternel afin de lui permettre de tourner le dos à ce passé douloureux pour regarder plus librement vers l’avenir. Ce n’est qu’à travers Mado ou Marie, éventuelles belles-mères de substitution qui sauraient adopter dans leur cœur le garçon comme le leur tout en offrant au père, non l’occasion de se racheter, mais une réconciliation possible avec lui-même et la vie, que l‘auteur ouvre la porte à l’espoir en toute fin de ce superbe roman sur la culpabilité et l’amour paternel.  

Ce faux polar qui commence et se termine à Étretat, se travestit rapidement en road-movie du duo à travers la Bavière et l’Irlande (revisitant pour nous à cette occasion un autre féminicide) pour nous offrir un roman de l’intime qui nous permet de découvrir émerveillés ce lien indéfectible tissé « de regards en coin, d’ingénuité, de souci de l’autre » unissant un père et son fils et d’évoquer plus généralement la parentalité qu’elle soit effective, empêchée, toxique ou harmonieuse. Loin de s’ériger en juge ou positionner son lecteur comme tel, Marc Villemain, hors du champ de la morale et avec subtilité, questionne dans Il faut croire au printemps les notions complexes d’innocence et de culpabilité, de punition et de pardon, de bien et de mal, à travers ses personnages, leurs paradoxes et leurs sentiments et ce qui les relie les uns aux autres. Pour adoucir l’ensemble et laisser sa part aux corps et aux plaisirs des sens l’auteur qui sait à merveille user de sensualité dans les scènes d’amour et affiche dans son récit de savoureuses pages de gastronomie, y intercale également de nombreuses et sublimes descriptions détaillées des paysages découverts par les voyageurs et de la nature en général. 

La musique en est aussi un élément essentiel, du You must believe in spring (Il faut croire au printemps) du pianiste Bill Evans qui donne son titre au roman et que le musicien traduit plus personnellement à son fils en « derrière les nuages, il y a toujours du soleil, toujours du bleu au fond du noir » en faisant écho à ses espoirs, à  Coltrane et son Ostinato (composition musicale consistant à répéter une formule rythmique, mélodique ou harmonique accompagnant de manière immuable les différents éléments thématiques durant tout un morceau, comme l’amour et la culpabilité le sont dans ce récit) dont il fait un compagnon de voyage, « Eux seuls sur la route. Le père, le fils, John Coltrane ». Marc Villemain s’appuie sur une solide playlist de jazz venue faire écho aux ressentis de ceux qui les aiment, les interprètent ou les écoutent.

Si l’amour, la nature et la musique sont effectivement consubstantiels à ce roman, l’écriture, le langage, les mots comme objet, sujet ou par leur utilisation subtile – avec un brin de sophistication, de poésie et de préciosité, ( Ils ne savent pas qu'il funambule au bord de la vie. ) – donnent toute leur force aux nombreux dialogues tantôt profonds tantôt relevant simplement du quotidien mais toujours justes et essentiels qui se retrouvent au centre des relations interpersonnelles des uns et des autres mais nous dévoilent aussi les chemins intimes de chacun. « Il aimait prendre un solo en pensant à une fille, il n’était pas loin d’ailleurs de penser que c’était nécessaire pour bien jouer, n’était-ce pas aussi pour cela qu’on jouait du jazz, pour les tomber, les filles, usant auprès d’elles d’un lexique plus coloré que nos pauvres mots toujours attendus, bancals, décevants ? » Le père comme le fils économe en paroles tant il est pour lui difficile de « donner à sa parole une forme claire (…) ne sait que naviguer à vue, dans l’interligne. (…) Pourtant, entre les mots – dans les silences où s’apprêtent, s’agencent, s’ordonnent les mots –, aussi dans une certaine manière de s’écouter, de s’observer, il a toujours pensé que l’essentiel pouvait être transmis. » Ces mots que le père utilise pour travestir la vérité en mentant le moins possible comment pourraient-ils encore exprimer l’amour, paternel, charnel où celui d’un époux toujours hanté par celle qu’il a aimée à la folie avant d’en provoquer involontairement la mort il y a dix ans. Comment « dire le drame et taire la tragédie » pour dire l’absence ? 

Ce roman porté par une langue magnifique qui parvient sur fond de jazz à sonder en profondeur les zones d’ombres et de lumière de l’âme humaine face à des paysages sublimes en passant du tragique à l’émerveillement avec une déroutante habileté, est un acte de foi dans la vie et ses possibles aussi revigorant que surprenant, généreux et éminemment sensible.


samedi 2 septembre 2023

Il faut croire au printemps lu par Antoine Faure


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Un musicien de jazz et son fils de dix ans, jamais nommés, errent à travers l’Europe à la poursuite d’une chimère. L’écriture de Marc Villemain est elle-même une errance, entre présent et passé, contemplation et réminiscences, toujours musicale et soyeuse même lorsqu’il faut dire le pire. Et le pire, c’est ce qui met en branle l’étrange histoire d’Il faut croire au printemps. L’enfant était encore un nourrisson lorsqu’un dramatique accident vint clore une dispute entre ses parents, auquel la mère ne survivrait pas. Un féminicide, quelles qu’en fussent les circonstances. La nuit où il fit disparaître le corps à Étretat, l’enfant sanglé dans son couffin sur le siège passager, le contrebassiste décida qu’il n’avait pas le choix et serait le père qu’il faudrait. L’errance du duo a commencé à Étretat, elle se poursuit donc une décennie plus tard en Allemagne, où l’on croit avoir aperçu la mère, puis en Irlande par un hasard très joueur. Pour le fils, de quoi espérer et s’intéresser enfin à l’absente de toujours. Pour le père, de quoi osciller entre expiation et damnation. Le suspense final ne sera pas celui auquel on s’attendait.

Viser ce que la langue ne sait qu’approcher

Le père consacre « le reste de sa vie à oublier » ce qu’il a commis, inspiré en cela par la philosophie du morceau You must believe in spring du pianiste Bill Evans ; comme il l’explique à son fils, en qui le morceau résonne d’une façon singulière,  « derrière les nuages, il y a toujours du soleil« . Mature et taiseux, le môme lui ressemble infiniment. Lui le comprend sans le connaître tout à fait. Dans leur relation juste et subtile, le langage importe infiniment. Tous deux sont soucieux de ne pas l’utiliser en vain, d’où la force imparfaite de leurs dialogues, tantôt profonds, tantôt dérisoirement simples, toujours essentiels bien qu’imprécis. Car leur lien est tissé « de regards en coin, d’ingénuité, de souci de l’autre » plutôt que de mots. Le dialogue est proche de celui qu’entretiennent les animaux, dans un « idiome réfractaire aux hommes, assujetti à la seule grammaire de leurs sensations, réglé sur un alphabet de signes, de motifs et d’instincts pour lesquels nous avons perdu tout entendement. » Le garçon combine la froide lucidité et l’inépuisable faculté à se réjouir du monde de ceux de son  âge. Cependant il grandit, et se pose toujours plus de questions sur cette quête aux contours flous. L’adulte « sait que son pouvoir de père s’amenuise et que ce pouvoir, ce privilège de naissance qui agrège le miracle de l’admiration, de l’amour inconditionnel et de la promesse de sécurité, est en passe d’être consumé comme des ossements par les eaux noires. »

Comme le roman lui-même, la question de la langue dépasse la relation père-fils. « Il aimait prendre un solo en pensant à une fille, il n’était pas loin d’ailleurs de penser que c’était nécessaire pour bien jouer, n’était-ce pas aussi pour cela qu’on jouait du jazz, pour les tomber, les filles, usant auprès d’elles d’un lexique plus coloré que nos pauvres mots toujours attendus, bancals, décevants ? » Il faut croire au printemps peut s’envisager dans son entièreté comme une exploration des limites du langage dans les rapports humains, dans un style lui-même très travaillé, soucieux à chaque ligne d’éviter l’attendu, le banal, le décevant, une langue chantournée qui enchante l’ordinaire. On trouvera la même puissance évocatrice dans « la masse avachie des gâteaux à étages gluants d’une crème lourde et flavescente » vus dans une vitrine bavaroise que dans cette surprenante définition du travail de l’artiste, qui agit « sans autre intention que d’éprouver la matérialité sèche du vivant ». Les mots de l’auteur visent le ténu, l’impalpable, ce que la langue ne sait qu’approcher même si elle est capable de le circonvenir avec grâce. C’est aussi ce que croit son protagoniste. « (…) il ne sait pas (…) donner à sa parole une forme claire (…). Il ne sait que naviguer à vue, dans l’interligne. (…) Pourtant, entre les mots – dans les silences où s’apprêtent, s’agencent, s’ordonnent les mots -, aussi dans une certaine manière de s’écouter, de s’observer, il a toujours pensé que l’essentiel pouvait être transmis ». Pour résumer : « Il blague parce que le langage lui paraît souvent obscurcir ce qu’il voudrait éclairer ».

Un choix s’imposera entre morale et griserie des mots

En somme, les mots peuvent magnifier le réel autant qu’appauvrir les émotions, et vice-versa ; explorer ce paradoxe-là relève de la littérature. Comme tenter d’expliquer l’amour, celui d’un père pour son fils ou d’un époux meurtrier pour sa femme morte depuis dix ans déjà. Comme travestir la vérité en mentant le moins possible, « Dire le drame et taire la tragédie », quand il faut expliquer son absence. Comme décrire un amour impossible qui naît de manière incongrue. Voire deux, comme il pourrait en être finalement question. « Elle ne relève pas sa plaisanterie, fait mieux que cela : sourit d’un sourire qui lui échappe« . Joli indice que celui-là, malgré tout. Grand et petit, les deux mecs émeuvent le lecteur au possible, mais ce sont les femmes rencontrées lors du périple qui le fascinent, dépeintes avec délicatesse, une suavité pudique et la faculté de capter leur intériorité sur la base de leur description.

Ainsi Mado, la serveuse de Mindelheim. « Tout entière elle revient à lui : ses pommettes d’enfant des montagnes, cette façon de détourner la tête lorsqu’elle sourit, cette espèce de regard par en dessous quand elle croit qu’il ne la voit pas ; la joliesse de sa nuque aussi, la tension légère des seins sous son tee-shirt. Et la simplicité qu’elle verse en toutes choses, cette candeur qu’embrunit ce qui ressemble parfois à une prescience de la vie ». Et Marie, l’avocate française croisée vers Cork : « Courbée sur un livre, c’est la silhouette d’une femme jeune encore, fluette, au cheveu couleur de châtaigne qu’ambre subtilement la lumière électrique, enveloppée dans un long gilet de fine laine noire, si long qu’il lui mord le haut des chevilles. Son attitude, sans être murée, n’en semble pas moins rechercher une certaine dissimulation – il songe à un écureuil mondant sa noisette sur une branche dérobée. D’elle, il ne perçoit que cela : seulement cette ombre déliée sur le crépi laiteux, silhouette esseulée dont la chevelure s’épointe sur de maigres épaules, seulement les contours bouleversants d’un corps qu’érotise, saisi dans le contre-jour, une pudeur assombrie. » Que le contrebassiste puisse entrevoir un avenir amoureux après son crime impuni, fût-ce en ayant vécu dix ans d’enfer intime très bien décrit, pourra dérouter quiconque y cherchera une morale dans l’acception classique du terme. Les autres, sans qu’il s’agisse de nier le meurtre, trouveront plus intéressante la posture d’avocat et, surtout, se laisseront griser par des mots choisis avec un tel soin.

« Jouir des prodigalités de l’existence », c’est aussi lire du bon

Les cymbales « brasillent », le bleu des gyrophares « toupille », la pluie « mollarde » sur les pare-brise. On se réjouit de lire « herbu » et pas « herbeux », la bière « moussue » mais pas « mousseuse ». Le festival d’épithètes et d’énumérations est porté par une syntaxe fluide et un rythme qui ne retombe pas. Au détour d’une étape dans le voyage des deux héros, le même style enjolive des considérations sur l’âme humaine ou enrobe des cailloux jetés dans les marigots contemporains que sont les aires d’autoroute, l’hygiénisme punitif ou l’attitude des « adeptes du toc et dieux de l’épate » que sont devenus bien des vacanciers. Les connaisseurs de Marc Villemain – dont je ne suis pas encore – repèreront des jeux qu’on dirait – hideusement – meta aujourd’hui, tel le prénom Mado emprunté à l’héroïne de son antépénultième roman ou son propre patronyme désignant un ex-mari écrivain. « Il est mille manières de jouir des prodigalités de l’existence. L’on peut exprimer à tout bout de champ ce qui se présente à notre regard, manifester à bouche que veux-tu le simple bonheur d’être là, ici et maintenant ; l’on peut aussi, muettement, se contenter d’éprouver ce qui brûle notre épiderme, lover notre regard dans le clapotis de l’eau qui frissonne sous le ciel d’agrume, priser à petit bruit le murmure des corps qui s’ébrouent et béatement se fondre au chuchotis des sens. » Lire un tel roman n’est pas le moindre de ces plaisirs-là.

vendredi 25 août 2023

Il faut croire au printemps lu par Jean-Pierre Longre

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Lecture sur le site de Jean-Pierre Longre

De la mort à l'amour

Il y a l’intrigue, et il y a tout le reste. En ce qui concerne l’intrigue, pas de véritable suspense : les premières pages racontent comment le protagoniste, musicien de jazz, jette le cadavre de sa compagne du haut d’une falaise d’Étretat, leur bébé blotti dans son couffin sur la banquette arrière de la voiture. Et l’on connaîtra peu à peu les circonstances du drame : l’amour pour cette femme qui venait l’écouter jouer tous les soirs, la dégradation progressive, celle de la femme et celle du couple, les disputes, jusqu’à la plus violente de part et d’autre et ses conséquences. Voilà le point de départ, la cause de « tout le reste » qui fait l’objet du roman.

Dix ans ont passé, accompagnés du sentiment de culpabilité et du mensonge constant, puisque tout le monde croit à la disparition, non à la mort. Quelqu’un ayant cru voir sa compagne en Bavière, il joue le jeu de la vérité fictive et va voir sur place, accompagné de son fils ; là-bas, il va rencontrer Mado, serveuse dans l’hôtel où ils sont descendus, Mado qui, avec sa simplicité et son sourire de belle jeune femme, fait la conquête du père et du fils. Mais ceux-ci doivent repartir, car on leur a signalé que leur compagne et mère serait allée en Irlande, dans le comté de Cork. Nouveau départ, donc, nouveaux paysages, nouvelles rencontres, dont celle de Marie, avocate séduisante, qui s’occupe dans la région d’une affaire médiatique de meurtre (transposition romanesque d’une affaire réelle qui, en 1996, a défrayé la chronique). Marie, compréhensive et déterminée, fait à son tour la conquête du père et du fils…

Ainsi l’intrigue meurtrière est-elle devenue périple européen, quête itinérante d’un fantôme plus qu’improbable. Et finalement, c’est encore tout le reste qui compte le plus : la musique, amie de tous les instants, sombres ou lumineux, plus indispensable encore que les mots : « Les mots, ça engage trop, et après tout la musique peut bien servir à cela – à s’en jouer, des mots : la musique comme trompe-l’œil, comme camouflage, comme un présent à ceux auxquels précisément les mots font peur, pour les autoriser à se déclarer, à déclarer leurs flammes, leurs peines, leurs remords ou leurs espoirs, sans qu’ils aient à rougir, ni à souffrir l’affreuse sensation de mise à nu. » Et aussi la relation complexe, riche de tendresse et de compréhension, entre le père et son fils de 10 ans : « Entre eux il s’étonnait toujours de correspondances naturelles, pour ainsi dire magiques. Étrangement, il aimait chez lui ce contre quoi il luttait en lui-même : une disposition à la réclusion, au mutisme et à la rêverie. Il aimait que son fils ne souffrît pas des fascinations ordinaires de ceux de son âge et ne fût pas dupe de l’écume des choses. À quoi d’ailleurs il n’était pour rien : l’enfant était né ainsi. Il n’emmagasinait pas seulement le monde alentour, il s’y ouvrait et le laissait jeter en lui ses racines. » Et enfin l’amour, qui se dit ou ne se dit pas, pétri de pudeur ou hérissé de sensualité.

Au-delà de quelques détails malicieux, qui nous font par exemple retrouver quelques noms rencontrés dans des romans antérieurs (Géraldine Bouvier, Mado, Marc Villemain lui-même), Il faut croire au printemps est un roman au style délicat et précis (qui au passage ne rechigne pas devant l’emploi du subjonctif imparfait, et c’est justice), un roman plein de sensibilité, de confiance dans le genre humain (une confiance qui ferait presque oublier le mensonge initial), un roman qui traque et saisit les émotions irrépressibles d’un homme à qui le destin a apporté, inséparables de la vie, le cauchemar et l’espoir, le malheur et le bonheur.

mercredi 5 juillet 2023

Il faut croire au printemps lu par Anaïs Lefaucheux

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On the road (again)

La scène d’ouverture est digne d’un moment de cinéma. De nuit, vers Étretat, un homme roule, son fils bébé à l’arrière, et un corps dans le coffre, dont il doit se débarrasser. Ce sera chose faite.

Le récit rembobine ensuite le fil des événements (quand l’homme en question, musicien de jazz, rencontre la mère de l’enfant dans son club- la musique occupant une grande place dans le texte) avant de nous projeter une dizaine d’années plus tard au sein d’un road-trip père-fils d’une grande sensibilité, entre Bavière et Irlande. C’est que l’enfant aimerait comprendre ce qu’est devenue sa mère. Son père s’obstine à lui dire qu’elle a disparu un beau jour sans laisser de trace, mais l’enfant veut savoir, veut chercher, veut la retrouver. Ce vide béant qu’elle a laissé, il faut bien tenter de le remplir de projets, d’initiatives. Ce sera ce grand voyage international auquel nous assistons, les personnages se laissant porter par les pistes plus ou moins vagues qu’on leur indique.

La richesse de ce récit, ce sont notamment les allers et retours entre les personnages extérieurs, satellites tous prompts à apporter leur aide à ce touchant duo en quête de la femme de leur vie ; et l’intériorité agitée, anxieuse et lacrymale du père, qui sait qu’il ment et entretient son fils dans un mensonge qu’il a bâti de toutes pièces.

Le lecteur comprend bien vite que cette affaire cache un secret bien trouble, qui rappelle de tristes faits divers : un baby blues, une dispute qui dégénère, une chute malencontreuse, un accident mortel et voilà le père contraint de dissimuler le corps de sa compagne puis de faire accroire à une tout autre version des faits, pour éviter la condamnation qui aurait fait de son fils un orphelin total.

Tout le roman tourne autour de la question du crime et du châtiment.

Le personnage a beau chercher à faire diversion, à se mentir à lui-même, il est dévoré par la crainte d’être confondu, mais aussi par le remords et la culpabilité. Tiraillé entre l’envie de vider ce sac qui lui pèse depuis une décennie et la volonté de tourner définitivement cette page macabre, comme si elle n’avait jamais existé. Alors, il entre dans le jeu de ce fils pour lui faire plaisir, et part avec lui sur les routes pour donner l’illusion qu’il cherche et y croit encore.

Mélancolique à souhait, le roman tisse de belles symphonies humaines et amoureuses des rencontres et hasards qui vont se mettre sur la route du père et de son fils et faire de ce voyage une sorte d’initiation inoubliable. « Il faut croire au printemps » fait aussi la part belle à ces repas et boissons partagées, aux liens qui se tissent dans ces instants, avec générosité, hédonisme et une belle simplicité. Voilà qui m’a beaucoup évoqué, qu’il s’agisse de l’atmosphère générale, entre pluie et beau temps ou de ces chaleureuses séquences conviviales, le roman lu récemment de Pascal Garnier, « La théorie du panda ».

C’est d’abord l’employée de l’hôtel en Bavière, Mado (écho à un précédent roman de Marc Villemain, pour les connaisseurs) qui va émouvoir et émoustiller le père, avec qui il va se balader ça et là, une romance se dessinant … Le roman est dépaysant et donne envie de prendre le volant et le large, à l’aventure, disponible à l’événement. Le père est également déchiré sur les questions amoureuses, avec le sentiment de mentir à tout le monde et la conscience cruelle qu’il ne saurait mériter un amour sincère, étant donné qu’il se considère comme un meurtrier.

Puis, l’histoire nous emmène en Irlande, carte postale très alléchante, où père et fils vont faire la connaissance de Marie, une avocate française qui va faire chavirer le personnage et lui redonner goût à l’amour. Et surtout au droit de se l’accorder.

Je ne voudrais pas « spoiler » plus avant ce touchant roman qui, non content de nous offrir un scénario abouti, nous fait drôlement voyager, tout en posant d’insondables questions existentielles, déjà soulevées par Sophocle ou Dostoïevski sur la culpabilité et comment survivre avec la conscience d’avoir mal agi, d’avoir tué, d’avoir menti.

On pense aux dix commandements, aux péchés capitaux, des réflexions bibliques et éternelles transpirent de ces lignes.

Traitées avec une plume d’une belle poésie et avec un humanisme au (très) grand cœur, ces considérations font de « Il faut croire au printemps » un roman juste et émouvant qui s’avère être une véritable ode à la vie et à ses infinis champs de possibles, une fois la paix faite avec soi.

Superbe.

Anaïs Lefaucheux
À lire en ligne sur le blog d'Anaïs Lefaucheux

mercredi 14 juin 2023

Il faut croire au printemps lu par Marceau Cormerais / LES ÉCHOS

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Son titre à première vue gentillet ne fait pas rêver. Mais il ne faut pas se fier aux apparences. Il est urgent de se plonger dans « Il faut croire au printemps » le nouveau roman de Marc Villemain, dernier volet de sa « trilogie du tendre ».

On déboule dans l’habitacle d’une voiture filant vers Étretat, complices involontaires d’un musicien qui s’en va donner aux eaux le cadavre de sa femme sous l’œil distrait de leur nourrisson, somnolant sur la banquette arrière. Ce mystérieux prologue s’achève aux aurores, aplat ciel normand, un corps chute. On tourne une page, dix années passent dans le récit, mais il fait toujours nuit.

Un polar ? Assurément pas. L’auteur refuse l’enquête, balaye l’indice ; le père traîne le remords comme un boulet et son fils est assez grand pour poser des questions. Deux personnages sans noms, décrits les yeux fermés, en suivant les traits des visages de la main, deux silhouettes prises de vagues dilections : pour le jazz, côté paternel, pour ce père inexplicablement meurtri, côté rejeton.

La fausse traque menée par le père pour retrouver une mère qu’il sait morte n’est qu’un devoir symbolique envers son fils, un prétexte au voyage et à l’errance qui permet à Villemain de les trimballer dans le noir. Le duo bourlingue sans but précis et fait penser à ces spectres de casinos qui jouent mécaniquement, ayant même oublié l’idée de victoire.

          Billard d’âmes égarées

Obscurité oblige, le style est minutieux. Tâtonner ainsi n’est pas désagréable et fait s’attarder pêle-mêle sur la courbe d’une route, l’étoffe d’un vêtement ou la tension du corps qu’il occulte : par ce lent jeu de décor et d’atmosphère, l’auteur réussit son pari et plante sa nuit comme un billard d’âmes égarées.

Si l’œil cherche, l’oreille vagabonde. L’importance donnée aux silences et les incessantes références musicales donnent une dimension sonore au roman. Tout cela se lit comme on écouterait un trio dans les abysses des derniers jazz-clubs de Paris, où les touristes ne rentrent pas : une jam session qui confine parfois au sublime.

Le rythme de Villemain a quelque chose de voluptueux - une continuité entre les pensées des êtres qu’il ébauche et les paroles qu’ils échangent dans des dialogues très justement conçus. Empreint de tendresse, d’une curiosité pour les destins qui ne verse jamais dans le voyeurisme, il donne un roman comme une transe musicale où le soliste enragé reviendrait à un motif secret inlassablement rejoué : la femme. Celle que le père tue, qu’il désire, qu’il pleure et dont il rêve souvent ; jamais la même.

Il y a porosité entre la narration et son objet et, fiévreusement, l’auteur entraîne le lecteur dans un ostinato ternaire : la Normandie / une voiture / une femme ; une autre voiture / la Bavière / une femme ; un avion / l’Irlande / une autre femme.

Si le texte de Villemain cède parfois à certaines facilités narratives et stylistiques, sa langue atypique autant que sa cohérence interne et sa tenue élégante en font un roman rare : à lire d’une traite, préférablement de nuit, et pourquoi pas sur fond sonore de Bill Evans.

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Marceau Cormerais
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mardi 6 juin 2023

Il faut croire au printemps - Coup de ♥️ de Nicolas Carreau, Europe 1

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Merci à Nicolas Carreau qui, sur Europe 1, a fait de Il faut croire au printemps sa « prescription culture ».

Cliquer ici pour visionner la séquence.

 

lundi 5 juin 2023

Il faut croire au printemps - Coup de ♥️ du Masque et la Plume

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À Radio France, il semble qu'on apprécie Il faut croire au printemps : après Alex Dutilh dans Open Jazz sur France Musique, c'est Patricia Martin, du Masque et la Plume sur France Inter, qui me fait l'honneur de son coup de coeur — et rougir de plaisir par la même occasion. « C’est feutré et incandescent tout à la fois », conclut-elle en résumant parfaitement ce qui était mon intention en écrivant cette histoire. Merci !

Cliquer ici pour écouter l'émission du 4 juin.

jeudi 1 juin 2023

Il faut croire au printemps lu par Laurent Greusard (K-LIBRE)

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Trésors d'Étretat

Voilà un roman bien particulier qui s'ouvre sur une dispute entre deux amoureux avec l'homme qui tue la femme de manière accidentelle. Mais il a peur. Alors, il embarque leur bébé dans son couffin, puis va jeter le corps de la femme, durant la nuit, à des centaines kilomètres de distance, depuis les falaises d'Étretat. Enfin, il rentre dans la nuit, ni vu ni connu, avant de prévenir la police dans les jours qui viennent. On évoque une fugue et le corps n'est jamais retrouvé. Là-dessus, des années ont passé. Le père et son fils, malgré la "disparition" de la mère, ont continué à vivre. Le père initie même son fils à son métier. Il est musicien de jazz, membre d'un trio qui commence à être connu. C'est alors qu'un problème se pose : une amie du couple en voyage en Allemagne pense avoir vu la femme disparue dans une sorte de secte hippie écologique. Même si le père sait que c'est faux, il est quand même obligé de se rendre sur place avec son fils, afin de faire semblant d'enquêter. De fil en aiguille, de rencontres amoureuses allemandes (une serveuse) à irlandaises (une avocate), de mensonges en mensonges, poussé par son fils qui ne demande que la vérité, le père s'enfonce. Comment va-t-il alors s'en sortir ?

Le roman de Marc Villemain n'est pas à proprement parler un roman policier car le cadavre disparait dès le début et ne réapparaitra pas. Mais le personnage doit faire comme si sa compagne s'est enfuie en l'abandonnant. Comment construire sa vie sur ce mensonge ? Comment essayer d'élever son fils avec ce poids ? Et comment faire avec l'amour ? Constitué de trois séquences - la mort, le voyage en Allemagne, celui en Irlande -, Il faut croire au printemps se déroule dans une sorte de huis-clos, dans un milieu intimiste, comme si nous étions par exemple dans un film de François Truffaut, où les choses ne se disent pas forcément, où les sentiments sont en demi-teinte. S'achevant sur une fin extrêmement ouverte, le récit est prenant, littéraire, mais risque de décontenancer les puristes du polar. Ceux qui connaissent déjà les éditons Joëlle Losfeld retrouveront le charme de leur publication, une écriture fine et subtile, et découvriront un roman qui leur fera autant de bien au cœur et à l'esprit que ceux de Chantal Pelletier, Marc Villard ou Richard Morgiève.

Laurent Greusard
À lire sur K-LIBRE, site dédié à la littérature policière et au film noir

 

samedi 27 mai 2023

Il faut croire au printemps dans *Des polars et des notes*

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Il a toujours été difficile pour moi de parler de mes livres. Peut-être parce que l'exercice oblige à la concision, quand l'écriture puise à une profusion de sensations et de visions parfois indémêlables. Bref, je me suis dépatouillé comme je le pouvais du micro que m'a gentiment tendu Patrick Cargnelutti, pour la 101ème émission de Des polars et des notes, sur Radio Évasion.

✒︎ On peut écouter l'émission (ou cette seule séquence bien sûr, autour de la 38ème minute) en suivant ce lien.

vendredi 26 mai 2023

Il faut croire au printemps dans *Open Jazz* d'Alex Dutilh

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Je confesse avoir éprouvé un petit frisson en écoutant Alex Dutilh lire, sur quelques notes du (forcément splendide) piano de Bill Evans, quelques extraits de mon roman, Il faut croire au printemps

Bien connu des amateurs, Alex Dutilh est en France et depuis quarante ans l'un des principaux « passeurs » du jazz, aussi rien ne pouvait me faire davantage plaisir que de m'entendre cité dans Open Jazz, l'émission qu'il anime depuis quinze ans sur France Musique. Merci à lui.

✒︎ Séquence à écouter (un peu avant la 43è minute de l'émission) en suivant ce lien.