samedi 16 février 2019

Mado sur Nyctalopes

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Ça commence par un jeu d’enfant. Virginie a neuf ans et ne les retrouvera jamais. OK, tout le monde grandit, vieillit, mais pour elle la cassure est nette ce jour où l’innocence implose. La petite fille se fait chaparder ses habits sur une plage, la femme cache son corps toute une nuit dans une cabane de pêcheur. Même Francis Cabrel se la ferme face à des cicatrices qui suppurent encore méchamment six en plus tard. De ce bouleversement brutal naît une attraction démesurée. Un amour pour une autre fille, Mado, une évidence, puisque les garçons sont si cons.

À l’instar du récent et brillant Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard (Éditions de Minuit), il n’est nullement question ici d’homosexualité (« Je ne me sentais pas spécialement attirée par les filles, je n’étais juste pas disponible pour aucun autre humain que Mado. »), mais d’un amour absolu, de sentiments qui brûlent tout. Une passion tout feu tout flamme en somme qui, de fait, se termine en cendres grises. Il y a bien des garçons dans le flot des souvenirs évoqués, mais tous cantonnés dans des seconds rôles atones, des rôles accessoires, littéralement, comme pour souligner leur condition d’objets.

Mado couverture

Le récit est au passé, bien sûr, puisque seul le passé persiste pour la narratrice devenue adulte et mère d’un enfant à peine filigrané (un autre écho d’ailleurs au précité Ça raconte Sarah). Et si le présent apparaît par petites touches d’italique, son vide sidérant et son déroulement fantomatique le rendent quasiment agressif.

Bien que s’achevant sous la lumière fragile d’une flamme à transmettre, Mado est un texte sombre où, forcément, l’ultime marée emporte les passions et les frustrations concomitantes, où la peur d’assumer finit par tout consumer, où tout s’évapore en une dernière image pour ainsi dire virtuelle puisque rien ne disparaîtra jamais…

Court et attachant, servi par une écriture enluminée mais limpide, le livre oscille entre coups de griffes et havres de quiétude, entre jalousie destructrice et partages initiatiques, entre poésie intimiste et coups de sang éraillés. On pourrait presque le résumer par ces chardons bleus qui le fleurissent comme un refrain, jolies fleurs vivaces et épines blessantes à la fois, fleurs du beau, fleurs de mal.

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vendredi 15 février 2019

Mado lu par Nicole Grundlinger

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Article de Nicole Grunlunger pour le blog Mots pour mots.
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« J'ai la nostalgie de notre animalité. Du temps où nous pouvions griffer, mordre, ronger, dépecer. Où nous pouvions, savions nous défendre. Quitte à en mourir. Où nous n'avions pas besoin d'expliquer, de justifier, de convaincre. Où les règles étaient claires et où celui qui trahissait acceptait la mort. »

C'est l'histoire d'une passion, d'un amour incandescent qui naît sur un terrain encore vierge et consume les dernières traces d'innocence de l'enfance. Une histoire de peaux, de soleil, de sel et d'embruns. De plaisir mêlé de souffrance. De sentiments bruts, violents, primaires, comme ils peuvent l'être à quinze ans. C'est l'histoire d'une passion qui, quinze ans plus tard continue à hanter Virginie. Ses souvenirs se font encore plus pressants lorsque se profile l'anniversaire de sa fille, Emilie. Neuf ans. C'est l'âge qu'avait Virginie lorsque Mado a commencé à prendre possession de ses pensées. Mado, lumineuse, radieuse, aventureuse, provocante. Tout le contraire de la timide et peureuse Virginie. Un jeu qui tourne mal, des échanges de regards, une amitié de plus en plus tactile et sensuelle. Les deux jeunes filles grandissent, leurs sens s'éveillent, l'amitié se transforme en passion amoureuse. Un apprentissage douloureux, forcément.

« On devrait tous mourir à quinze ans. Cela accroitrait considérablement nos chances d'être heureux à vie et diminuerait d'autant notre propension à tout foutre en l'air ».

Quel pari fou que celui de Marc Villemain ! Se glisser dans la peau d'une adolescente et la faire vivre avec autant de puissance, ce n'était pas gagné d'avance. Ce texte brûle. Il irradie d'une sensualité lumineuse. Le lecteur est transporté dans ce décor de bord de mer où vivent les protagonistes de cette histoire ; une nature omniprésente, dont on respire les parfums, dont on goûte les arômes, dont on ressent la puissance des courants marins. Tous les sens sont sollicités dans une succession d'éblouissements tantôt visuels, tantôt charnels. Mais sa force ultime c'est de parvenir à saisir cet état très particulier des moments d'éveil qui président à l'apprentissage et, se succédant, conduisent à l'âge adulte. Comme il est facile de se perdre, de se méprendre, de faire mal. Les sentiments sont alors comme des cordes tendues à l'extrême, qu'un geste trop violent peut briser d'un coup. C'est tout cela que parvient à nous faire ressentir l'auteur. Ces instants qui sont joie et souffrance mêlées. Et qui vous marquent à jamais.  

J'avais déjà goûté à l'écriture de Marc Villemain avec son précédent recueil de nouvelles Il y avait des rivières infranchissables et ce roman en est en quelque sorte le prolongement, dans le temps et l'espace, et bien sûr dans l'exploration du sentiment amoureux. Il y gagne en force, en percussion, en profondeur, en complexité. Roman d'amour, roman d'apprentissage mais aussi récit d'une libération et d'un possible pardon. Roman qui réveille en chacun de nous le ou la "Mado" enfoui dans les tréfonds de sa mémoire, de son cœur ou de ses sens. Puissant, vous dis-je.

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mardi 12 février 2019

Mado lu par Livres Hebdo (avant-critique de Véronique Rossignol)

Livres Hebdo, Véronique Rossignol, Mado

 

Avant-critique de Véronique Rossignol
Livres Hebdo du 1er février 2019


LES CHARDONS BLEUS

Marc Villemain rouvre les plaies
d'un premier amour

« Au fond, je me contrefiche de me souvenir. D'ailleurs je ne crois pas aux souvenirs, nous sommes bien trop doués pour les truquer. Non, je cours après des sensations dont je connais l'arrière-goût et que pourtant je sais perdues à jamais, une ribambelle d'instants heureux et fugitifs, du bonheur en moignon — ma seule mémoire véritable. » C'est cette mémoire-là, mais en réalité douloureuse, qu'arpente Virginie, 30 ans, racontant en double voix un passé encore à vif et un présent plein de remords. La mémoire de la passion qui l'a liée, l'année de ses 14 ans, à l'affranchie Mado, l'histoire d'une initiation. Pour la narratrice, l'épisode fondateur est un traumatisme : un jeu d'enfant innocemment pervers dont elle a été victime quand elle avait 9 ans. Quand les demi-frères de sa meilleure amie Mado lui ont joué un tour en lui volant son maillot de bain et l'abandonnant nue sur la plage. Et qu'elle a dû se réfugier dans une cabane de pêcheur sur pilotis en bord d'océan, un « carrelet » abandonné où elle a passé la nuit, honteuse et terrorisée. Cinq ans plus tard, à la fin du collège, c'est une Mado provocante, imposant à tous son rythme et ses lois, qu'elle retrouve. De ces personnalités dont l'audace insolente aimante sans distinction filles et garçons. À ses côtés, la narratrice se sent empruntée, encore un pied dans l'enfance, « loin d'être armée pour seulement imaginer que je puisse tomber amoureuse d'une fille ». Mais ensemble, elles vont tout apprendre, du désir, de la manipulation, du manque et de la possession, sceller des serments à la vie à la mort, avec des colliers argentés où pend un petit chardon turquoise. Tout promettre et tout trahir. Le carrelet secret abritera cet amour unique et définitif. Il deviendra le lieu du premier et du dernier matin du monde pour celle qui fait ce voeu : « Ne pas seulement se mêler aux éléments : en être. Être le ressac au loin qui fait entendre ses scintillements humides à travers la broussaille. Être le capitule bleu du chardon pour essuyer les embruns, les chaleurs atrophiées du mois d'août et les urines animales. Être sa propre tanière. »

Après le recueil de nouvelles Il y avait des rivières infranchissables (2017), qui s'attachait à la saveur doucement nostalgique des amours d'enfance, Marc Villemain sonde avec une intimité plus profonde et plus crue l'ardeur sauvage d'un passage à l'acte inaugural, quand l'éveil est une révélation et un déchirement.  V. R.

lundi 11 février 2019

MADO

Mado couverture


C'est ce 14 février que paraît en librairie mon nouveau roman, Mado, lequel a donc suffisamment plu à Joëlle Losfeld pour que, un an et demi après Il y avait des rivières infranchissables, elle consente à poursuivre l'aventure.

** Une première rencontre se tiendra à Strasbourg ce samedi 16 février à 16h30, librairie Kléber. Rencontre à livres croisés, si l'on peut dire, puisque je serai accompagné de Laurine Roux, auteure remarquée d'Une immense sensation de calme (Éditions du Sonneur) dont j'ai eu le grand plaisir de diriger le travail d'édition.`

** Pour les Franciliens et plus spécialement les Parisiens, une séance de signature est prévue à partir de 19 heures le mercredi 20 février à l'Écume des Pages, quartier Saint-Germain-des-Prés.

** D'autres rencontres s'organisent d'ores et déjà, qui donneront lieu à des précisions ultérieures — de manière certaine, je peux déjà évoquer la librairie Calligrammes de La Rochelle le 12 mars, celle  de Cogolin (Var) le 3 mai, et bien sûr le Salon du Livre de Paris le dimanche 17 mars à 15h30. 

 * * *

Mado pub Ecume

Je n'ai rien ici à dire de bien intéressant à dire sur ce roman, aussi me contenté-je d'en proposer la quatrième de couverture...

** QUATRIÈME DE COUVERTURE **

Il n'existe pas de trêve estivale pour les espiègleries des enfants. Virginie, neuf ans, va en subir les conséquences : les frères de sa meilleure amie, Mado, emportent ses vêtements au sortir d'un bain de mer. Terrifiée, elle devra toute la nuit se cacher, nue et impuissante, dans une cabane de pêcheurs abandonnée. Après cet épisode, les deux amies s'éloignent. Elles ne se retrouveront qu'en classe de quatrième, engagées dans des jeux de séduction que domine une Mado toujours plus provocante et libre. Peu à peu pourtant, cette légèreté cédera la place à la convoitise et à l'anxiété amoureuses. Ce qui conduira Virginie, abusée par les apparences, à commettre un acte dicté par la jalousie et, finalement, à une souffrance infinie. 

Mado est une histoire d'amour. Une histoire sombre et lumineuse, celle de deux jeunes filles qui, entrant dans l'âge adulte, découvrent ce qui irrigue toute passion : le désir, la jalousie et la peur.

Merci à tous mes lecteurs.
Contact presse : christelle.mata@gallimard.fr

Lien vers le livre, sur le site des Éditions Joëlle Losfeld

 

vendredi 8 février 2019

Richard Morgiève - Le Cherokee

Richard Morgiève - Le Cherokee


A poor lonesome cowboy

« On préparait le monde du rock n'roll. Corey espérait son Éden dans une enclave, si possible loin du goudron et d'Elvis. Il ne militait pas contre les guitares électriques, mais il aimait trop le bruit du vent. »

Le bel et juste écho que rencontre le nouveau roman de Richard Morgiève nous épargnera un trop long développement sur ce qui lui sert de prétexte : une nuit de 1954, le shérif Nick Corey découvre une voiture abandonnée sur des hauts plateaux du fin fond de l'Utah. Au même moment, sous ses yeux, atterrit un avion de chasse vide de tout pilote. Extraterrestres ? Bolcheviques ? Le FBI et l'armée n'en finissant pas de faire chou blanc, la question va tarauder les autochtones. Mais Corey aussi va mener l'enquête. À sa manière, et surtout avec l'intuition que ce sera peut-être l'occasion de retrouver celui qui, alors qu'il était encore môme, assassina ses parents — témoin effondré du drame, cet « orphelin extrême » finit pourtant par en être accusé, avant d'être jeté en prison.

On se demande parfois — les écrivains eux-mêmes se demandent, à l'occasion — ce qui constitue la trame profonde, l'espèce de leitmotiv nébuleux, souterrain, qui lie chacun de leurs livres et, finalement, dessine à travers eux un chemin de vie. Richard Morgiève est de ceux chez qui la chose se manifeste avec le moins d'ambivalence, tant il n'a jamais voulu écrire qu'en écoutant ce qui grondait en lui. Pas de ceux qui écrivent en se cachant derrière leur petit moi, et tant pis si parfois cela peut manquer un peu de chic, Morgiève n'est pas seulement un écrivain de la vérité intérieure : il a fait de celle-ci le préalable à tout travail d'écriture.
Aussi ai-je rarement vu un écrivain se laisser à ce point dominer par le double mouvement que lui impriment ses personnages et ses propres instincts. Que l'on parle schéma narratif, style ou intrigue, ses livres requièrent de toute évidence un travail très minutieux en termes de composition, d'études de caractères et de rythme ; en revanche, et c'est tout aussi patent, on y perçoit d'emblée un refus absolu, presque militant, de retoucher ses personnages, de tripatouiller dans leurs pensées, de conférer à ce qui les agite la moindre justification cartésienne ou morale. Il faut voir, je crois, dans ce refus radical de prendre le contrôle, l'indice ultime d'une intention littéraire qui a toujours été de dire et de montrer ce qui est, dans la vérité nue et crue de ce qui vient. À cette aune il incarne, si ce n'est dans la forme puisque son écriture échappe sous bien des aspects aux codes traditionnels du genre, du moins dans la manière, ce refus du chipotage, cette aversion pour l'ergoterie, il incarne vraiment, disais-je, l'âme du polardeux — polardeux défroqué, pour ainsi dire, puisque comme chacun sait il ne déteste rien tant que se remémorer ses cinq premiers romans, policiers, dont il dit d'ailleurs très tôt qu'ils n'étaient « que de la merde ». 

Cette façon qu'a Richard Morgiève de lâcher prise avec lui-même est assurément ce qui confère à ses histoires leur ressort si particulier. Chez lui, il y a toujours un moment où la vie bascule. Bien sûr on s'attend toujours à quelque chose, un événement qui ouvrirait une brèche dans le roman, mais cela ne se produit jamais au moment où l'on pense que ça pourrait se produire, et surtout ce n'est jamais ce qu'on aurait subodoré. Cela tient, je pense, à l'état de grande disponibilité mentale et psychique dans lequel se tient Richard Morgiève dans le moment de l'écriture. On l'imagine assez bien en effet à sa table de travail, lancé comme une machine folle, déversant ce qu'il y a à déverser sans se poser la moindre question, pas même ces questions d'ordre littéraire voir éthique qui peuvent tétaniser tout écrivain, lui que l'on sait si indifférent aux registres, si peu soucieux de s'inscrire dans un courant ou une école, bref allergique à tout ce qui pourrait entraver son impulsion première. Il est fort à parier par exemple que l'irruption de la question sexuelle dans Le Cherokee l'a pris au dépourvu au moins autant que le lecteur. D'ailleurs cette irruption tient en une phrase. Que rien n'annonçait, donc — même s'il est toujours loisible, après coup, de feuilleter le livre à l'envers et d'aller y puiser quelque indice. Sans doute est-ce aussi cette disposition totale à se laisser submerger par ce qui le dépasse qui fait le bouillonnement et l'impétuosité des romans de Morgiève ; c'est d'une énergie rustique, presque bestiale : l'énergie d'une littérature qui doit ce qu'elle est à quelques visions primitives, mais tout autant à un incessant travail du subconscient.

La liberté dont jouit l'écrivain Morgiève a tout d'une liberté apprivoisée. Car non seulement il se connait, mais il sait ce qu'il veut — ou plutôt ce qu'il ne veut pas : une littérature chichiteuse. Ni préjugé, ni tabou : chez lui tout fait histoire. Il suffit de prendre le monde tel qu'il vient. Dans une de ses plus fameuses lettres à Louise Colet, Flaubert disait qu'il n'y a «ni beaux ni vilains sujets, (...) le style étant étant à lui seul une manière absolue de voir les choses. » Nul doute que l'auteur de Cherokee souscrit à la proposition, si ce n'est que chez lui le feu intérieur s'allume toujours à un fait humain, brut et brutal plus souvent qu'à son tour : un fait qui ramène toujours aux écorchures de l'humanité. Aussi, de livres en livres, c'est cette humanité d'assez basse extraction qu'il donne à fréquenter, gens de peu, travailleurs, chômeurs, estropiés, fainéants, boit-sans-soif, gouailleurs, losers ou démerdards de première, tous gens plus ou moins fâchés avec le moderne, et toujours plus ou moins en délicatesse avec l'ordre et la loi. Ce n'est pas une posture-type ou une figure de style, pas l'indice d'une quelconque complaisance avec le sordide, mais bien l'expression nécessaire d'une mélancolie très ancrée, d'une ombre portée sur le moindre de ses regards. Il y a de la misère en tout, et c'est aussi cette misère qui taraude l'écriture de Richard Morgiève. Les humains, bien sûr, mais c'est comme si tout le cosmos lui inspirait ce regard mêlé d'abattement et de compassion ; quelques traits splendides suspendent alors un sens effervescent de l'action : « L'hiver avait été rude, des dizaines de vaches avaient gelé, il avait fallu en abattre. Aux autres on avait coupé la queue ou les oreilles, ou les deux. Une des vaches mutilées pleurait et ses larmes gelaient. » Sur cette seule phrase semble s'abattre, et de tout son poids, un impérieux accès de spleen.

La grande réussite du Cherokee, outre qu'il est difficile de lâcher le livre, réside dans cette pulsion d'écriture où la rage, dominatrice, viscérale, rencontre de manière intrinsèque une infinie sensibilité. Chose que je n'avais pas perçue immédiatement en commençant ma lecture, étant resté sur la tonalité sépia de son précédent roman, Les hommes — dont j'ai parlé ici. Or ce qui est étrange c'est que, une fois achevée ma lecture, c'est précisément à ce précédent roman que cela m'a renvoyé. En des lieux et dans des registres distincts, quoique à une époque assez proche, j'en suis venu en effet à la même conclusion : Morgiève aime les temps révolus et les hommes auxquels ils donnaient naissance. Car finalement la sensibilité de Nick Corey n'est pas bien éloignée de celle de Mietek, le héros des Hommes. Tous deux, par nature sans doute, mais aussi par ce que c'est ainsi qu'on vit dans leurs milieux et que chaque milieu a ses codes, tentent de dissimuler sous des dehors très mâles tout ce qui les émeut, le bois véritable dont ils sont faits, un bois tendre qui peut rapidement ployer sous le trop-plein d'émotions. La virilité chez Morgiève est toujours le symptôme de quelque chose d'infiniment plus complexe que ses signes extérieurs les plus éculés, quelque chose d'infiniment plus nuancé, plus féminin aussi. Et à le lire, on se dit que lui-même ne s'en aperçoit qu'après-coup : il n'écrivait pas pour cela, mais c'est cela aussi qui est venu.

Probablement Richard Morgiève est-il à l'image de ces personnages. Je n'infère pas cette conclusion d'une analyse grossièrement psychologisante mais d'une attention portée à son caractère littéraire. Car cette sensibilité morvégienne sur laquelle j'insiste tant se déploie par traits sporadiques : encore une fois, on ne trouvera jamais chez lui la moindre fragrance de fleur bleue : ill affectionne le dur, le rude, le sauvage et le bourru. C'est par l'humour, constant tout du long de ce roman plus touchant que lui-même ne l'escomptait peut-être, qu'il en vient à lutter contre la tentation sentimentale. Il a alors de ces traits dont l'inventivité et la spontanéité font drôlement envie — d'ailleurs j'ai toujours envié, même jalousé, ce talent des auteurs pour qui la science du polar n'a plus de secrets à vous sortir de ces images aussi déroutantes qu'immédiatement évocatrices. Je pioche au hasard : ces jambes « flasques comme du gras de jambon », ce « détachement feint de shérif qui a rangé son cheval dans la penderie », ce gars avec son « regard de boa qui aurait marché debout. » L'humour bien sûr se fait volontiers noir — on songera, tiens, aux frères Coen, à Fargo « Entre une balle blindée et une balle dum-dum, il voyait bien. Ça dépendait comment tu voulais occire le gars. S'il était dans une bagnole ou en train de prendre un bain de soleil au bord de la piscine. Dans ce cas, Corey préconisait la balle dum-dum, ou le fusil à pompe. À noter que la poupée à côté de lui serait obligée de changer de maillot de bain ». Mais parfois, et là on retrouvera un Morgiève mieux connu, il ne sera pas interdit de songer à Audiard : « Vu son état psychique, il n'aurait pas vu une empreinte de dinosaure dans le beurrier. » ; ou encore : « Le premier coup de tonnerre a pété et pas mal de dentiers dans le coin ont dû remuer dans les verres à dents. » Il y a même des passages entiers, brefs mais proprement hilarants, tel celui-ci, quand un perroquet de comptoir se met à donner la réplique. Même si l'une de mes scènes préférées, de quasi-anthologie, où affleure de nouveau une pudeur masculine à la fois vive et ténue, met en scène le shérif et un vieux bijoutier, les deux se lançant dans une crêpe-party dont on se demande bien comme l'idée est venue à l'auteur. À noter enfin un usage original et roublard du cliché, qui permet de s'amuser tout en désamorçant la possible critique (car il y aussi chez Morgiève du potache et du cabotin) : « Une chouette a hululé, ce n'était pas original mais ça se mariait bien avec l'ambiance. » Ou bien : « Il est parti en marche arrière, les yeux fermés pour ne pas voir. Il a disparu. Aucun générique ne s'est imprimé nulle part, ça continuait sans fin. »

Richard Morgiève continue donc de faire ce pour quoi il se sent fait : une littérature d'évasion — mais qui est d'abord évasion de soi. Ça bouscule, mais ça n'a pas forcément l'intention de bousculer. Ça provoque, mais pas tant pour provoquer que parce que là, selon Morgiève, réside sûrement une bonne part de nos vérités communes. L'écrivain a probablement voulu s'amuser en se lançant dans une sorte de thriller américain, obéissant à quelque fantasme adolescent, celui de l'Amérique et du cinéma américain, et jouant sans la moindre prudence avec l'image d'Épinal d'une Amérique éternelle — preuve, soit dit en passant, qu'on ne peut plus dire que c'est un pays sans histoire. Et sans doute s'est-il amusé. Pourtant, au bout du compte, il donne à lire un roman dont la cruauté de façade nous ramène aux fondements de la solitude. Ces personnages qui rêvent de pouvoir se retirer du monde mais qui ne le peuvent parce que le monde sera toujours plus fort, ceux-là qui sont tentés d'aller à la mort comme on dit qu'y vont les éléphants, en se coupant du troupeau humain et en goûtant au bonheur paradoxal de l'ultime solitude dans le face-à-face avec la vie, finissent par déposer chez le lecteur une tonalité muette dont celui-ci continuera longtemps de percevoir l'écho.

Richard Morgiève, Le Cherokee, Éditions Joëlle Losfeld


lundi 23 juillet 2018

Grégory Mion a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

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Remerciements très vifs à Grégory Mion, auteur de recensions toujours remarquables.
On peut lire son article directement sur le site critiques.libres

L'amour à la racine

Une expression de Jacques Rancière a été abondamment reprise et commentée : « le partage du sensible » (pour réfléchir à la proportion de monde qui nous appartient en propre et à celle qui nous appartient collectivement). Le nouveau recueil de nouvelles de Marc Villemain se situe en amont de ce partage car ce dernier ne concerne que des grandes personnes qui ont fait leurs gammes dans le métier de vivre. En effet, après les belles impudences de Et que morts s’ensuivent voilà presque une décennie, Marc Villemain, cette fois, s’aventure sur le continent bégayant des premiers désirs amoureux et nous propose ainsi un partage de la sensibilité très dépouillé, très espiègle, en somme un apprentissage spontané de l’autre, une sorte d’introduction à la vie qui s’étend puisque l’amour novice induit une addition au-delà de soi-même, un aperçu, si l’on veut, de ce que c’est qu’être le sujet d’une participation qui dépasse le périmètre de nos habitudes ou de nos prés carrés. On suppose alors que les commotions amoureuses de l’enfance préparent une participation plus évidente qui se précisera après le mûrissement de la jeunesse : quand on aura passé le cap d’un baiser langoureux et qu’on aura gravi un corps en premier de cordée qui n’a pas tout son matériel d’escalade, on sera prêt, mettons, à participer socialement à la vie parce que la sensibilité qui se partage secrètement, ab initio, est la meilleure école pour comprendre que le monde se partage aussi publiquement, ad finem. En un sens radical, Alain Badiou dit que la vie de couple est une « scène du Deux » qui va toujours au-delà de son binôme dans la multiplicité des situations politiques. Pourquoi pas. Avec Marc Villemain, point d’engagement de soi en dehors de l’immédiate présence de l’autre que j’aime, point non plus de réalités pesantes qui déferlent d’une radio ou d’une télévision pour nous initier à la vulgarité de l’information de masse. Ce ne sont pas des amours nationales ou internationales que Marc Villemain raconte – ce sont des amours inactuelles, des entractes au milieu de la cohue des affairés, des sensations archaïques qui nous libèrent des engourdissements contemporains. Toutes ces amours sont aussi des rappels nécessaires : avant la jobardise d’un certain hédonisme, il y avait, et il y a toujours pour ceux qui vivent amoureusement en pré-Histoire (donc dans la sensibilité décontractée plutôt que dans le sensible parfois trop rationalisé), une vérité de sensation que la maturité a souvent épuisée sous l’autorité de quelques normes. Au reste, les amours premières ne connaissent pas l’usure de la vie domestique. Et comment ! L’on a tant à faire du corps et du cerveau de l’autre qu’il est purement inconcevable de vouloir s’exténuer dans la terrible myopathie d’un ménage. Suivons le cœur des enfants que nous fûmes, et, si l’on est littéraire, souvenons-nous du Louis Lambert de Balzac – la figure du créateur tombé en ruine, surmené par les concessions du mariage.

On pourrait affirmer que Marc Villemain nous gratifie d’une espèce de pastorale avec ces nouvelles qui, en autant de miroirs d’une vérité qu’on a eu tendance à perdre de vue, réfléchissent à l’amour inconditionnel de ceux qui n’ont strictement que de l’amour à partager. L’enfant ou les jeunes gens ne sont ni propriétaires, ni carriéristes, ni affublés de titres honorifiques – ce sont des électrons libres qui vérifient allègrement la théorie ancienne des atomes crochus telle qu’elle a été pensée par Démocrite. Pourquoi s’aime-t-on ? Parce qu’un certain mouvement de la matière nous a rapprochés. Il n’existe pas de « pourquoi » dans cette démarche : on a une forme qui correspond mystérieusement à la forme d’une autre personne et c’est déjà beaucoup dire. L’œil humain ne peut de toute façon pénétrer la réalité insaisissable de l’atome. Il spécule à bon compte et il donne le change en se montant le bourrichon quand l’amour se met à durer. Mais sitôt qu’un « pourquoi » est donné, c’en est terminé de l’amour – il cesse de se vivre dans la mesure où nous l’avons assujetti à une problématisation. Ce n’est en outre pas un hasard si Angelus Silesius voyait dans l’épanouissement de la rose un « sans pourquoi » (« elle fleurit parce qu’elle fleurit », comme l’amour surgit parce qu’il surgit). 

Par conséquent Marc Villemain ne s’alourdit pas de remarques psychologiques superflues ou de démonstrations tue-l’amour. Il suit le rythme intrinsèque des initiations imprévisibles et des initiatives complémentaires. Il le fait assez régulièrement avec la présence d’un juke-box vintage : on repère dans ses textes, explicitement ou en sourdine, le refrain de plusieurs chansons populaires qui escortent les âmes de nos argonautes de l’amour. Ainsi l’aigle chantant Barbara déploie ses ailes pour accompagner le déploiement d’un flirt décisif : une fois que le garçon aura connu la valse-hésitation du cerveau excité et de la verge cotonneuse, « il [marchera] le regard fier », devenu homme même dans la débandade, virilisé d’avoir été à demi-consistant, et, surtout, grandi d’avoir été le complice d’une chair féminine qui n’en demandait peut-être pas tant. Il s’agit là du texte d’ouverture, le plus sexuel frontalement, auquel répondra le tout dernier, le plus chaste, placé sous l’égide de Jacques Brel et de sa Chanson des vieux amants. On ne le formulera par ailleurs que très subrepticement, mais le texte de clôture instruit une cohérence romanesque dans ce recueil de nouvelles. Il évoque également un terminus à la fois douloureux et magnifique, le pressentiment d’un acte qui fait écho au choix d’André Gorz et de sa femme.

Parmi les circonstances exaltantes de ces amours sincères, nous avons retenu le motif de l’exclusivité fragile car le temps de l’enfance ou de l’adolescence est un infini qui se finitise rapidement dans les frayeurs des responsabilités adultes. La haute saison n’est jamais sans arrière-saison, et aux amours vivaces succèdent les amours lasses. De temps en temps aussi, fatalement, l’amour se retire dans la tragédie, tel que c’est le cas pour ce jeune tandem qui se révèle dans le non-verbal faute de parler la même langue (une petite Hollandaise et un petit Français), enfants attendrissants qui vivent l’insouciance des palpations éthérées, l’insouciance encore d’un âge où la mort n’est pas toujours un concept ou une chose connue, jusqu’à ce qu’elle s’invite, hideuse et pourtant magistrale dans sa manière de mettre les scellés à cette union, dans la foudre d’une hydrocution. Bien sûr, cette mort aquatique amplifie la signification des « rivières infranchissables » du titre du recueil (en résonance d’une chanson de Michel Jonasz) : si la déclaration amoureuse est éminemment difficile quand on en découvre le chemin scabreux, si elle est un impitoyable Rubicon à franchir, elle est également infranchissable étant donné qu’elle suggère quelquefois la noyade littérale (l’amour qui emporte les amants dans des rapides plus vifs que ce que n’importe quel cœur humain est capable de supporter). On ne le sait que trop : l’amour est souvent une tachycardie, une jouissance qui trouve à se prolonger, et le cas échéant le cœur éclate, succombe d’affection, dans une épectase qui n’a pas tout le temps le monopole d’une pompe funèbre.

Enfin, pour traverser ces rivières plus ou moins tumultueuses, bien souvent, il n’y a pas de langage approprié, pas de mots qui valent plus que d’autres mots. Marc Villemain nous le décrit joliment lorsqu’il mentionne les « chuintements des organismes », ces gargouillements qui trahissent les présences gênées et fondent la réalité des émotifs universels. Aux vaines logomachies romantiques où les pistolets menacent de brûler des cervelles, nous préférons considérer les symphonies du corps, les ventres couineurs qui retiennent des pets ou des quantités fécales, les bouches qui cherchent de la salive ou qui déglutissent tapageusement, les pieds qui se dandinent dans des chaussures subitement devenues trop petites, etc. Parler, quoi qu’il en soit, ce serait rompre la grammaire sentimentale et nécessairement a-prédicative du moment amoureux en train de se constituer – ce serait briser la ligne de crête du kairos gestuel où l’un des deux visages, là, va bientôt se pencher crucialement pour attraper une bouche. Parler, au fond, ce serait perdre le temps qui n’a ni commencement ni fin, ce temps long des amours naissantes où une main qui en prend une autre pourrait tout à fait envisager un éternel retour main dans la main, sans autre forme de procès que ce soit. Une main, une bouche, un regard, l’infini y tient volontiers, et c’est à ce temps long que Marc Villemain a consacré ses histoires courtes, car tout ce qui est contracté en espace, dans la relativité, confirme une dilatation temporelle. Il fallait fondamentalement des nouvelles pour exprimer l'infinité temporelle des amours débutantes. =

dimanche 25 mars 2018

Sebastian Barry - Des jours sans fin

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De beaux lendemains

Si je confesse être entré dans ce roman avec un peu de circonspection (confusément heurté, traditionnel comme je le suis ou finirai par le devenir, par l'absence de particule de négation), je dois illico ajouter que j'en suis sorti avec enthousiasme et grand engouement. Je ne saurai affirmer, à l'instar de Kazuo Ishiguro, prix Nobel de littérature, qu'il s'agit de « mon roman préféré de l’année », quoique la chose ne soit pas impensable, mais, une fois cette particularité linguistique digérée et entérinée, vraiment ce fut avec exaltation que je me suis laissé gagner par la prose incroyablement vivante, rythmée, lyrique, brutale et délicate de Sebastian Barry, et par ses images d'une ingéniosité qui bien souvent força mon admiration. Notons au passage que Des jours sans fin lui aura permis de remporter en Angleterre et pour la deuxième fois le très fameux prix Costa - après Le Testament caché, en 2008, traduit comme le reste de son œuvre chez Joëlle Losfeld -, chose exceptionnelle et à ma connaissance unique.

L'histoire avait tout pour conquérir l'enfant qui s'obstine en moi : il y a les Indiens, il y a cette Amérique encore balbutiante, les grands enthousiasmes conquérants et dévastateurs du dix-neuvième siècle, le souffle de l'Histoire, les grands moments de bascule, les tragédies humaines et les drames intimes, bref tout l'attirail à même d'enflammer un imaginaire épique dont je ne me suis jamais tout à fait départi. Reste que c'est aussi dans son épopée généalogique personnelle que Sebastian Barry est allé puisé : outre le médaillon en couverture, saisissant, de son arrière-grand-oncle, le livre est dédié à son fils Toby, lequel, après semble-t-il une longue période de chagrin et de doute, s'est délesté auprès de ses parents de ce qui le taraudait : son homosexualité. Que le lecteur rétif aux atmosphères de western, de guerre mâle et de virilité mal comprise ne se laisse donc pas abuser : Des jours sans fin est un roman d'un incroyable délicatesse de coeur et d'esprit.

* * * 

Tout commence avec l'arrivée en Amérique du jeune Thomas McNulty, un gamin encore, orphelin, qui a fui l'Irlande et sa Grande Famine - celle qui, entre 1845 et 1852, jeta tout un peuple dans la faim et la maladie, et décima, selon les estimations, un million de personnes. Il fera là-bas la connaissance d'un autre gosse, John Cole, dont il sera aussitôt l'ami et qui, surtout, deviendra à jamais son seul et unique amour. Pour survivre, les deux mômes se font embaucher dans un bar où, grimés, enrobés, travestis, ils improviseront chaque soir quelques danses joyeuses pour des hommes de peu auxquels ils feront briller les yeux et qu'ils émerveilleront de leur fraîcheur. Ce qui donne lieu à des moments pittoresques bien sûr, mais aussi très sensibles et étonnamment enjoués. Là se joue assurément la scène fondatrice du jeune McNulty, là que s'esquisse son devenir intime. La jeunesse de ces deux garçons est on ne peut plus miséreuse, mais parsemée de grands et beaux moments de complicité, peut-être même des éclats de bonheur, même s'ils savent tous deux que rien de tout cela n'est jamais fait pour durer. Mais le temps passe, et ils grandissent dans une Amérique qui, loin d'être unie encore, se déchire entre les Confédérés du Sud et ceux qui en appellent à cette Union qui fera la gloire d'Abraham Lincoln. Les Indiens, au milieu, connaîtront le calvaire.

C'est ce monde d'une effroyable violence physique, matérielle et morale que décrit Barry, et c'est une prouesse que de savoir dire avec autant de justesse la froideur du crime, la démence froide et brutale, et de les montrer chez des hommes qui n'en ont pas forcément moins de cœur que les autres, qui eux aussi savent aimer. Car Barry montre avec une tendresse peu ordinaire ce qui s'acharne en nous à la sauvagerie et se tient toujours prêt au pire. Il faut lui savoir gré de l'écrire à un moment du monde, le nôtre, qui non seulement semble reculer toujours plus devant la complexité, mais s'en défier avec une passion assez folle, aspirant sans doute aux bons vieux équilibres de la binarité, du bien et du mal, de Diable et de Dieu.
Barry mêle l'épique et l'intime avec un brio et une sensibilité dont je dois dire que cela m'a parfois laissé bouché bée. Et si bien des scènes sont effroyables, proprement horrifiques, c'est bien sûr le contraste entre la férocité dont tout soldat doit être capable - ne serait-ce que pour survivre - et la délicatesse, la pudeur et à sa manière la grandeur d'âme de McNulty qui rend tout ce récit infiniment poignant. Si tout chez Barry est très palpable, incarné, concret, réaliste pour ainsi dire, il est impossible de ne pas éprouver le caractère décisif de ce à quoi il touche, les questions afférentes à la vie et à la mort bien sûr, à ce qu'il faut éventuellement savoir leur sacrifier, mais plus encore les profondes et insolubles interrogations relatives à la destinée des hommes. Et il y a dans ce que j'appellerai son naturalisme transcendé un authentique questionnement moral et métaphysique. Au plus haut de la sauvagerie, le jeune McNulty sait d'ailleurs que ce qui se joue vraiment est toujours supérieur à ce pour quoi les hommes s'agitent.

     On charge et on transperce tous ceux que les obus ou les balles ont trompeusement épargnés. Peut-être que les braves se défendent, mais on s'en rend à peine compte. Gonflés par la vengeance, c'est comme si aucune balle pouvait nous atteindre. Notre peur s'est consumée dans la chaleur de la bataille et métamorphosée en un courage assassin. On est des vauriens célestes qui viennent voler les pommes dans les vergers de Dieu [...].

Les impressions que laissent sur le lecteur les scènes de combat et de sauvagerie sont très fortes. Mais c'est aussi parce qu'elles sont entrecoupées, dans leur atrocité même, de notations très pures et parfois d'une grande et belle naïveté chez celui qui se bat. Nous ne sommes pas tant plongés dans le bain de sang que dans l'âme de McNulty à l'instant même où, avec les siens, il répand la terreur. D'où la proximité immédiate et animale que nous éprouvons avec des personnages dont on peut sentir la chair, la peur et la sueur. Il est complexe de mettre au jour le secret de Barry, mais sans doute la puissance d'évocation de ses images, nombreuses, variées, osées, y est-elle pour beaucoup : 

     Une fois tous les corps dans les fosses, on les a recouverts de terre, comme si on étalait de la pâte sur deux immenses tourtes.

Nous sommes toujours en train de contempler le réel, mais c'est un réel infimement tamisé par une distance métaphorique qui lui confère un relief paradoxal et, finalement, profondément humain - telle cette pluie qui « ... a ensuite aplati l'herbe comme de la graisse d'ours sur les cheveux d'une squaw. »
Enfin ce qui bien sûr est bouleversant dans ce texte, c'est l'implication croissante de McNulty dans son identité féminine - spécialement une époque et des circonstances dont le moins que l'on puisse dire est qu'elles ne s'y prêtent guère. Tout part donc d'un travestissement de fortune dans les ruelles d'une enfance de quasi indigence, avant que toute sa vie consiste, en plus d'une hargne à rester vivant, en une longue trajectoire pour devenir celle qu'il est. Sur son ami John il porte bien sûr un regard infiniment clément, d'une tendresse souvent maternelle, un regard de chrétien aussi, chrétien à sa manière, mais son attachement à la petite Winona, enfant rescapée du massacre des Indiens, parachèvera une destinée hors du commun. t

N.B. : Je ne formulerai qu'une seule réserve, certes de peu d'importance mais la chose excite en moi quelque démangeaison : amis correcteurs, boutons à jamais hors la langue française cet "au final" aussi laid qu'inutile, et tenons-nous à la recommandation de l'Académie française !

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t  EXTRAITS t

« Arrivée à Memphis. Je sais que mes habits puent. Ma culotte bouffante est tachée d'urine et de merde. Ça peut pas être autrement. Alors on s'offre une nuit dans une pension où on peut se laver, et le lendemain, alors qu'on se prépare pour partir, on sent les poux regagner nos cheveux propres. Ils ont passé la nuit dans les coutures de nos robes, et maintenant, tels des colons sur la piste de l'Oregon, ils rampent à nouveau sur l'étrange Amérique de nos peaux. »

« Pourquoi un homme en aide-t-il un autre ? Ça sert à rien, la vie s'en moque. La vie, c'est qu'une succession de moments difficiles en alternance avec des longues périodes où il se passe rien, à part boire de la chicorée, du whisky et jouer aux cartes. Sans aucune exigence. On est bizarres, nous autres soldats engoncés dans la guerre. On est pas en train de discuter des lois à Washington. On foule par leurs grandes pelouses. On meurt dans des tempêtes ou des batailles, puis la terre se referme sur nous sans qu'il y ait besoin de dire un mot, et je crois pas que ça nous dérange. On est heureux de respirer encore quand on a vu la terreur et l'horreur qui, juste après, se font oublier. La Bible a pas été écrite pour nous, ni aucun livre. On est peut-être même pas des humains, puisqu'on rompt pas le pain céleste. »

Sebastian Barry, Des jours sans fin - Éditions Joëlle Losfeld
Traduit de l'anglais (Irlande) par Laetitia Devaux

samedi 30 décembre 2017

Michel Gros Dumaine a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

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Lire l'article directement sur le blog de Michel Gros Dumaine

Il y avait, il y a, il y aura

Il y a des textes qui, comme la théorie lévinassienne du visage se soucie de l'être dans sa nudité fragile, offrent à ceux qui s'y aventurent l'expérience sensible d'une telle nudité. Il y avait des rivières infranchissables le dernier livre de Marc Villemain fait partie de ces écritures précieuses, devenues désespérément inhabituelles, qui se saisissent avec une délicate nostalgie des questions sans fin que pose le mystère du désir amoureux. Douze variations du thème des amours naissantes, plus une (surprenante) en guise de point de capiton, constituent la palette sensuelle d'une écriture légère et ciselée, émotive et précise, parfumée. Une écriture qui tisse la toile d'un réel qui s'entrouvre et s'échappe aussitôt au gré des pulsations d'un imaginaire sans pathos ni pesante nostalgie. Il y avait des rivières infranchissables comme un tableau qui nous regarde et nous dit qu'il y avait, qu'il y a, qu'il y aura la magie vivante du désir, creuset de l'être-là que nous sommes, toujours infranchissable. =

jeudi 30 novembre 2017

Astrid de Larminat a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

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ASTRID DE LARMINAT - Le Figaro littéraire, 30/11/2017
Lire l'article sur le site du Figaro

Fragments de souvenirs amoureux
MARC VILLEMAIN Un recueil de nouvelles où l'on voit
que les garçons sont plus tendres qu'il n'y paraît.

Les hommes, même ceux qui roulent des mécaniques ou se comportent comme des goujats, auraient-ils peur des filles ? Et si c’était ça, leur secret inavouable ? Peur de leur beauté, peur de n’en être pas aimés, de leur faire mal avec leur grand corps ou qu’elles leur fassent trop mal en se moquant d’eux, peur de ne pas savoir être un homme à leurs côtés ?
C’est en tout cas ce qui ressort des nouvelles de ce recueil, une douzaine d’histoires racontées par un petit garçon, un adolescent ou un tout jeune homme. Sous des vêtements, des couleurs, des saisons et des cieux différents, ces narrateurs successifs évoquent la même douleur et douceur, celle qui les envahit lorsqu’ils s’approchent de la petite ou jeune fille dont ils sont épris.
Il y a l’histoire de ce lycéen amoureux d’une camarade qui n’est pas la plus jolie de la classe mais l’attire parce qu’elle est fraîche comme « un cœur à livre ouvert », pas comme ses copines qui déjà déploient tout un art féminin dans la pose, les mines, les réparties. Un jour à l’heure du déjeuner, en sortant du lycée, elle met sa main dans la sienne et le conduit chez elle, au douzième étage d’un immeuble HLM, mais à peine ont-ils commencé à s’embrasser dans sa chambre que sa petite sœur frappe à la porte.
Plus loin, dans un village de montagne « empesé de blancheur », un petit collégien chausse ses skis, s’en va suivre des sentiers de traverse, aperçoit une mince forme blanche posée sur le bord du chemin et, dépassant de sa combinaison, des cheveux couleur de filaments de caramel encadrant des traits d’ange. Elle pleure. Elle a une voix si pure qu’« en elle rien ne semble désaccordé ». Il lui offre sa gourde de chocolat chaud. Elle lui dit qu’il l’a sauvée, il veut se marier avec elle. Mais les vacances s’achèvent.
Dans cet épisode-là, l’auteur décrit le long des pistes « les gentianes que des racines bienveillantes ou quelque mystérieuse source de chaleur souterraine semblent préserver du gel ». Belle vision qui figure le désir qu’ont tous ces petits hommes - qui n’en forment peut-être qu’un seul à plusieurs moments de sa vie – de devenir forts sans s’endurcir. Confusément, ils sentent quelque chose de surnaturel dans la beauté féminine qui les attendrit, les ouvre à plus grand qu’eux.
Mais vient un âge où les filles ne tiennent pas les promesses de leur grâce. Les béguins sont sans lendemain. L’un des narrateurs cherche désespérément à aimer. « Mais ça ne prenait jamais. Il éprouvait une sorte d’empêchement. » Son idéal contrarié se convertit en rage : « Il finissait par en concevoir une aversion pour les filles. » Une nuit, dans une discothèque, entre une fille ravissante vers qui tous les regards convergent. Et c’est de lui, le plus timide, qu’elle tombe amoureuse. Lorsqu’elle lui expliquera qu’il n’y a rien de « si craquant qu’un type désarmé », il se sentira libéré des démonstrations de virilité obligées et grandira d’un coup. Mais cette nouvelle assurance va faire de lui « un salaud ». Il a un coup de foudre pour une autre. Il les aime toutes les deux. Elles le découvrent. Il voudrait leur donner des preuves de sa sincérité, leur dire qu’il n’a jamais cherché des aventures, qu’au contraire il a toujours guetté l’amour « mais la vieille pudeur masculine imbécile » l’en retient.

Le sceau du rêve
La vieille pudeur masculine... c’est l’une des « rivières infranchissables » qu’évoque le titre du recueil de Marc Villemain, quarante-neuf ans, auteur discret, amoureux des teintes tendres de la province, qui a l’art de faire chatoyer et rendre leur jus de nostalgie aux scènes de la vie quotidienne. Sans doute ses personnages ne sont-ils pas emblématiques d’un éternel masculin, ils sont marqués du sceau des rêveurs qui souffrent de l’inadéquation entre la poésie qu’ils sentent en eux, en elles, entre eux, et les mots et les gestes par lesquels ils voudraient l’exprimer. L’auteur, contrairement à l’une des jeunes filles qu’il met en scène, qui défend une morale de l’action et du combat politique, se garde des concepts et des jugements. Il « ne pense pas, il songe. Aux temps anciens, à la création du monde, à tout ce qui nous rend si sensibles, si petits, si précieux ».
Ce chapelet de nouvelles s’achève par un éloge des vieux couples qui s’aiment dans la routine comme aux premiers temps. En les lisant, on se dit que la littérature, autrement mieux que les idées, agit sur le monde en donnant aux lecteurs le goût de la délicatesse de cœur. =

dimanche 12 novembre 2017

France Inter - "La personnalité de la semaine"

J'étais ce dimanche l'invité de Patricia Martin, sur France Inter, pour évoquer la parution de Il y avait des rivières infranchissables.

 v Pour (ré)écouter l'émission, cliquer sur l'image v

Patricia Martin France Inter