mercredi 1 novembre 2017

Alexandre Burg a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

Sans titre

 

Lire l'article dans son contexte originel, sur Garoupe


OH MES PRINTEMPS, OH MES SOLEILS - OH MES FOLLES ANNÉES PERDUES - OH MES QUINZE ANS, OH MES MERVEILLES

Facebook a ceci de parfois magique que tu croises des personnes, au gré des amitiés qui s’étoffent, dont un jour un livre arrive sur ta table. Tu as demandé le livre… parce que de loin en proche la personne qui l’a écrit a l’air d’être une bonne personne… parce que la couverture attire l’œil, avec ses cassettes désuètes et son casque même pas bluetooth qui fait des cœurs même pas avec les doigts… parce que tu as vu par-ci par-là que ça avait l’air bien… parce que tu as cru comprendre que ce sont des nouvelles et que ça te sortira un peu de tes habitudes…

Facebook a ceci de parfois magique que tous les parce que s’estompent quand tu découvres les premières pages du livre, que tu vas jeter un coup d’œil rapide aux titres des nouvelles. Alors tu comprends pourquoi le hasard ou quel que soit son nom à mis tes pas dans les pas de Marc Villemain et que tu te sens bien sur les chemins de traverse que vous empruntez l’un derrière l’autre, lui devant, d’avoir écrit ce recueil et toi derrière à presque flâner pour profiter des textes qu’il a cueillis pour toi. Pour toi ou pour un autre, finalement, cela importe peu.

Parce que cette rencontre tu l’as faite autant avec toi-même qu’avec l’auteur. Peut-être, certainement, parce que ces textes te renvoient à ta propre jeunesse, à ta propre adolescence, à tes propres tourments amoureux.

Les histoires autant que le style de Marc Villemain te touchent droit au cœur et tu te dis qu’il est des rivières infranchissables dans lesquelles il est tellement doux de se noyer.
La douceur, l’infinie tendresse, l’amour sont les maîtres mots de ce maître recueil de maîtresses nouvelles. Autour de la jeunesse, de l’enfance à l’adolescence, Marc Villemain dresse autant de tableaux amoureux qui se glissent dans les interstices entre rêve et réalité, entre fantasmes et concrétisation, entre dits et non-dits – surtout les non-dits –, entre regards et paroles. Timidité, peur, boule au ventre, incertitude, au sein des années walkman et cassettes, des années déconnectées, des années aux « yeux couleur menthe à l’eau et aux cœurs grenadines », Marc Villemain esquisse le portrait d’une jeunesse provinciale pleine de toute la fougue et de la glorieuse incertitude des premiers émois, des premières déceptions, des premiers échecs, des premières conquêtes, des premières interrogations.

Et puis tout de même, malgré l’indéniable charme de chaque nouvelle, tu te dis que tous ces récits sont quand même un peu les mêmes. La forme change, un peu, mais le fond ne bronche pas, droit dans ses bottes, comme dans une langueur toute désuète destinée à bercer le lecteur, à endormir sa vigilance.
En lecteur averti (qui n’en vaut toutefois pas deux, il faut savoir rester humble), tu te dis que ça ne peut être aussi simpliste, aussi linéaire. Tu as affaire à des rivières infranchissables, pas à de longs fleuves tranquilles. On ne te la fait pas, à toi… Alors tu commences à imaginer ce recueil comme un diamant brut : chaque histoire est un morceau de ce diamant, une facette, éclairée par un prisme lumineux qui projettent des ombres variables et changeantes, à la nuance près, au gré des passions évoquées.

Toutes ces évocations, tous ces prismes, toutes ces facettes prennent d’autant plus de sens que le lecteur arrive à la dernière nouvelle. Mais chut, ça c’est le secret qui doit rester entre Marc Villemain et ceux qui le liront. Je ne doute pas et souhaite qu’ils soient nombreux.


mardi 24 octobre 2017

Châtelaillon-Plage / Sud-Ouest / Librairie du Chat qui lit

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C'est avec une certaine émotion que j'ai pu, dimanche dernier, rencontrer de nombreux lecteurs à Châtelaillon-Plage, ville où j'ai passé la plus grand part de mon enfance et de mon adolescence - et où, de manière un peu impressionniste, j'ai situé la plupart des nouvelles du recueil Il y avait des rivières infranchissables.

Je remercie les amis d'enfance, les parents d'amis d'enfance, les professeurs du collège  André-Malraux (où pourtant je n'ai guère brillé...), ceux avec qui je jouais du jazz ou faisais de la radio "libre", du rock ou la fête, et bien sûr les lecteurs, les curieux et les gens de passage, et parmi tout ce monde, certains que je n'avais plus mêmes croisés depuis quarante ans ; enfin tous ceux qui se sont déplacés et qui se reconnaîtront. Et un grand merci bien sûr à Stéphanie et Jérôme Daubian, de la librairie du Chat qui lit, pour leur implication et leur accueil plus que chaleureux.

v Prochain rendez-vous : Samedi 28 octobre, 18 heures, Étretat, librairie Entre pages et plage. Lecture par l'écrivain et comédien Marc Mauguin. v

vendredi 20 octobre 2017

Nicole Grundlinger a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

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Article de Nicole Grundlinger
Lire l'article directement sur *Mots pour mots* 

Un bon recueil de nouvelles c'est un peu comme une boîte de pâtes de fruits dont on ne connaitrait pas les parfums à l'avance et dont chaque spécimen serait l'occasion d'un voyage gustatif inattendu. Au fil des treize textes de ce recueil dont il faut saluer la belle unité, les parfums et les sensations ont le bon goût de l'enfance et de l'adolescence, ravivant des instants enfouis dans nos mémoires par les années et les souvenirs plus proches qui les ont recouverts.

"C'est le problème des régions océanes : les corps y prennent goût à la douceur". La première nouvelle cueille donc le lecteur dans un lieu que l'on devine plus rural qu'urbain, proche de l'océan atlantique, un lieu où la nature tient encore une place importante dans la vie quotidienne. Ce sera le décor de la plupart de ces textes où il est question d'un garçon et d'une fille, de plusieurs parfois, d'attentes, d'espoirs déçus, de questions sans réponses. L'apprentissage de la vie, la découverte du sentiment amoureux, les petits détails qui se transforment en grains de sable et font dérailler en un instant de longues périodes de rêve et d'espérance.

Marc Villemain ausculte avec beaucoup de finesse ces moments particuliers où le réel percute l'imaginaire, quand l'adolescent réfugié dans les volutes de son monde idéal doit faire soudain face à l'existence de forces contraires. Si le sentiment amoureux est le fil conducteur de cet éveil au monde, il en contient également tous les éléments de beauté et de cruauté qui forgeront au final la personnalité d'un futur adulte.

"Et lui qui ne sait pas, qui ne sait plus qui regarder, à qui parler, à qui sourire, lui qui voudrait tout, tout doit être possible, qu'est-ce qui pourrait empêcher que tout soit possible ?"

Et qui n'est pas nostalgique de cette sorte d'innocence qui permettait de croire que tout pouvait être possible ? Même s'il ne savait pas comment faire. Avant ce premier essai manqué qui l'a vu se retrouver à poil dans un escalier, avant que celle qu'il convoite ne voie en lui le confident idéal, avant que les choix ne deviennent si compliqués (et pourquoi, mais pourquoi choisir ?), avant que les grands frères s'en mêlent, avant les trahisons, avant...

Oui, la balade a une douceur toute nostalgique aidée en cela par une écriture précise et fluide, les détails qui réveillent l'adolescent en nous - une barre de chocolat que l'on enfonce dans un morceau de baguette, un après-midi ensoleillé dans l'herbe et les fleurs des champs ... - et des scènes particulièrement palpables qui nous ramènent au temps où on avait le temps de grandir en dehors des réseaux sociaux.

Mais c'est la dernière nouvelle qui enfonce le clou et emporte définitivement le morceau. La boucle est bouclée, le tourbillon de la vie s'apaise, là, sur les quais du canal de la Giudecca à Venise. "Amoureux comme au premier jour - amoureux comme des enfants". Et ce texte donne à l'ensemble un supplément d'âme qui le place au-delà d'un simple recueil de nouvelles. Comme une invitation à ne pas oublier l'innocence dont nous sommes issus et qui nous permet de croire, encore. t

jeudi 19 octobre 2017

Pierre Perrin a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

Sans titre


Article de Pierre Perrin, poète et romancier
Lire l'article directement sur son blog

« Quand on aime, on se satisfait d’un rien. Tout fait signe. » C’est sans doute ce que signifie ce cœur, sur la couverture. Né en 1968, Marc Villemain publie, avec ce sixième livre, treize nouvelles. Les douze premières mettent en scène la naissance du sentiment amoureux, l’hésitation initiale de ceux qui, en découvrant l’autre, enfant de moins de dix ans, ou adolescent, se révèlent à eux-mêmes. Le héros est presque toujours un citadin venu en vacances à la campagne. L’amour qui se lève en lui offre la grâce et la fragilité d’un coquelicot par grand vent devant un champ de blé. La treizième et dernière nouvelle se situe au contraire à Venise et met en scène un couple qui compte quarante ans de mariage. L’écrivain y récapitule en une ligne chaque nouvelle précédente, sans nostalgie particulière, ajoute, comme pour parachever son bouquet de découvertes, cette brève vérité : « la routine est source d’apaisement. » Ailleurs, il déclare que « les opinions ne valent pas mieux que l’envie d’uriner ». Bien qu’une note de lecture déclare aussi une opinion, je dis ici que je souhaite à ce livre un grand succès, pour qu’il rejoigne une nouvelle vie en poche et qu’alors il passe de main en main dans les cours de récréation. Il est tellement au-dessus des livres de jeunesse, qui barrent l’horizon du beau à ceux qui les lisent, qu’il éclairerait beaucoup de jeunes cœurs « à l’école qui désapprend le rêve. » 

À quelques rares expressions près, pour un puriste : « rester peinard le cul sur sa banquette à mater les filles », la phrase est propre, la langue tenue, souvent inventive et jamais elle n’ennuie, jusque dans l’expression du détail : l’amoureux est « la tête ailleurs, la tête à elle ». La poésie la sous-tend, et fait entendre, à qui veut voir, un alexandrin ternaire, avec sa diérèse finale : « L’adolescence [4] est une soif [4] insatiable [4] ». (En poésie, on exprime un e muet suivi d’une consonne). En exergue, les deux extraits de Ferrat et Jonasz auraient peut-être pu céder la place à cette remarque de Marcel Proust, au début d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs : « Nos désirs vont s’interférant et, dans la confusion de l’existence, il est rare qu’un bonheur vienne justement se poser sur le désir qui l’ait réclamé. » C’est vrai que Proust appelle une lecture fleuve, alors que ces nouvelles sont brèves, font rivières. Huit pages peuvent suffire à Marc Villemain pour ériger un monde à deux personnages. Pour lui, la naissance du sentiment amoureux tient dans le regard. C’est la beauté, dont il sait l’appréciation variable, le sésame. Il l’indique expressément dans deux nouvelles. À l’autre extrémité, l’acte, le coït est rarement évoqué, sauf une fois de la part d’un brutal aviné. Les pages sont toutes en délicatesse. Elles sont empreintes d’émotion, bien au-delà de la chute qui, dans la deuxième nouvelle, libère un coup de théâtre qui retentit tel un glas. Toutes ces nouvelles touchent à l’être et à merveille.

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Dans la retenue même de cette écriture plénière, en même temps qu’elle se délivre sur un ton de confidence : « les grands s’amusent toujours des sentiments des plus petits », l’admirable est que la discrétion domine, la mesure, le refus de la vantardise, de l’imbécillité et du viol, l’acceptation de la tendresse au point de courir le risque de « regarder ses pieds comme si dessous la terre s’y ouvrait. » Le mieux, peut-être, pour ouvrir l’appétit du lecteur, est de rapporter cet extrait où l’amoureux doit faire quatre bises à sept filles ; l’amoureuse est la dernière : « C’est imperceptible mais, entre la première et la dernière, il s’opère un léger, très léger, infime déplacement : on commence sur le creux de la joue, un tout petit peu en dessous de la pommette, puis la deuxième bise se pose à l’endroit même où, lorsque leurs regards se sont croisés, la chair tout à l’heure a rougi, puis c’est la troisième, on dévie encore un peu, le cœur qui chancelle comme un bouton de rose emporté par le vent, et tandis que le corps feint une espèce de langueur commune, de banalité mécanique, la dernière vient se poser dans le voisinage imminent de la commissure »… Cet art du détail voisine avec de fortes vérités. « Pour entendre ce qui asphyxie, ce qui étrangle, il faut du silence, de la bonté, de la clémence, toutes choses à jamais empêchées par la rage, le chagrin, le sentiment de trahison, l’amour blessé. » Ce riche recueil procure d’intenses frissons, pour un vrai bonheur de lecture. t

vendredi 13 octobre 2017

Lionel-Édouard Martin a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

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On sait mon admiration pour l'oeuvre de Lionel-Édouard Martin - dont j'ai eu au demeurant le privilège de pouvoir éditer trois romans, aux Éditions du Sonneur : Anaïs ou les Gravières, Mousselines et ses doubles, Icare au labyrinthe.
C'est peu dire, donc, si l'éloge qu'il fait ici de mon dernier livre, en plus de constituer un modèle de critique littéraire, me va au coeur.

Lire l'article sur le site de Lionel-Edouard Martin.


Un hymne au sensible

On est d’ordinaire, ayant passé depuis belle lurette l’âge des ferveurs naïves, économe de ses enthousiasmes et les vessies brûleront longtemps sans qu’on les prenne pour des lanternes. Les occasions d’exaltation littéraire n’étant pas si fréquentes, c’est en pesant ses mots et en les martelant dans toute la certitude du ressenti qu’on peut asséner ce jugement : jamais Marc Villemain n’a rien écrit de plus beau, de plus prenant, parfois de plus poignant, rien de plus tendrement souriant que ces Rivières ‒ comme si, brisant les entraves d’une rhétorique à laquelle (oh, le bondage était light !) il a pu s’attacher dans d’autres de ses livres, il assumait pleinement, avec ce dernier texte, ce qu’il est en ses tréfonds, quoi qu’il en veuille ou dise : un poète (« Il aimait qu’elle n’ait pas conscience de toute cette poésie en elle », écrit-il à propos d’une de ses héroïnes : retournons-lui-le compliment), un poète, sensible et même écorché vif, de l’enfance et de l’adolescence qu’il traite magnifiquement, comme l’expert en tendresse et nostalgie qu’il est. De cette thématique, il fait d’ailleurs pour ainsi dire son étendard, quand il dit, dans une sorte de projection épitaphique : 

De lui on croit savoir qu’il publia quelques romans et autres nouvelles assez nostalgiques, puisant souvent aux sources de l’enfance ou de l’adolescence. 

Certes, ce n’est pas la première fois qu’il s’aventure sur ces sentiers : dans Et que morts s’ensuivent, en 2009, il nous y entraînait déjà, mais Il y avait des rivières infranchissables relève, me semble-t-il, d’une exploration plus profonde et plus globale du thème et suscite chez le lecteur une empathie encore plus complète, plus viscérale ‒ à tout le moins : chez le lecteur de mon âge mais je gage que ces courtes histoires parleront à d’autres bien plus jeunes, parce qu’il doit y avoir, dans l’inconscient collectif propre à notre culture, un « éternel adolescent » que les mœurs actuelles n’entaillent qu’avec difficulté – Le Grand Meaulnes, j’en suis sûr, fait encore rêver.

*

C’est la fin des années 1970 (« l’époque était bénie »), auxquelles il est fait de nombreuses références (« fraîcheur de vivre Hollywood chewing-gum », «Ils ont les yeux couleur menthe à l’eau et le cœur grenadine »), qui sert d’arrière-plan temporel à ces treize nouvelles, chacune relatant un épisode de la vie copieusement amoureuse d’un jeune garçon « à l’imaginaire sensiblement romanesque » esquissée dans l’anonymat d’un « il » dont nul n’est dupe, le tout formant un ensemble d’une grande cohérence, couronné par la dernière histoire qui, sortant du cadre spatio-temporel des douze premières, projette l’adolescent dans sa vie d’homme et dans de nouveaux paysages pour mieux composer le livre en un système où chaque nouvelle est l’élément d’une mosaïque formant un tout, formant un sens. Les Rivières en effet ne sont pas une simple juxtaposition de textes constituant un recueil, mais bien plus une sorte de roman de forme originale, sans réelle focalisation diégétique, organisé en leitmotivs et dont le mouvement se développe fluidement du plus joyeux au plus mélancolique, du plus frivole au plus profond, selon le résumé programmatique qu’en fait d’ailleurs Villemain dans les toutes dernières pages : 

Plonger dans le passé redonne un peu d’allure à ses vieux jours. Tout y passe, jusqu’à ses amours enfantines. Alors le voilà qui parle au présent. Il dévale une piste de ski dans sa combinaison jaune et vole au secours d’une petite fille éplorée en bord de la piste, et puis il y a cette gamine, au bal, qu’il n’a jamais pu embrasser parce que ses grands frères le menaçaient, ou cette drôle de petite paysanne qu’il aidait aux travaux de la ferme ; et cette autre, une petite Hollandaise croit-il se souvenir, avec qui il aimait cueillir des fleurs dans la montagne et qu’il ne put sauver de la noyade.

*

Amours enfantines, oui : c’est bien là ce qui fonde l’unité du livre. Encore faut-il savoir de quoi on parle, le terme et sa définition n’allant pas de soi, ou chacun s’en faisant sa propre idée tant que l’expérience n’est pas passée par là : 

« C’est l’amour, qu’est-ce que tu crois !
– Je crois pas, non. C’est pas ça l’amour. »

Qu’est-ce donc qu’aimer quand on est collégien, et que de l’amour, dont on ressent si fort la nécessité, de cet amour qui vous taraude, on sait si peu de choses entre dix et quinze ans ? Peut-être est-ce, dans la relation qu’on entretient avec autrui, – et cela, on l’apprend en l’éprouvant, dans une manière de sensualisme –, des cinq sens, privilégier la vue, le toucher, l’odorat, comme dans cette scène où 

Elle veut bien qu’ils se déshabillent mais sous les draps, ne veut pas trop qu’il la voie. Pas grave, il la sent. La tiédeur veloutée de ses cuisses, la fraîche rondeur de sa petite poitrine, son odeur lointainement citronnée, et cette chaleur partout sous les draps qui irradie de sa chair.

– empire des sens, pourrait-on dire, où la volonté d’« elle » ne fait guère obstacle aux sensations de « il».

Il est là, cet « il » qui zyeute ailleurs autant qu’il peut cette autre fille 

entièrement nue [qui] se lave à l’eau claire qui sort par jets doux et réguliers du tuyau d’arrosage et dépose sur son corps, infimes cascades, toute la fraîcheur de la nature – chaque goutte est une perle où la lumière se réfracte en d’innombrables arcs-en-ciel miniatures

au point d’en être « tétanisé » et de poétiser l’événement, la vision virant à l’image, microcosme et macrocosme se confondant dans la pupille : le monde de l’amour est un monde baroque et fusionnel. Le grand jeu est d’ailleurs d’occulter le regard pour mieux l’aviver, mieux faire sentir la présence espérée mais inattendue : « Jointes en bandeau, deux petites mains fraîches qui lui couvrent les yeux. Il se retourne : elle est là ». Et « il » est là aussi qui palpe avec quelque maladresse, dans un geste primaire et réciproque, le corps de l’autre : 

Ils se touchent la peau à la manière des singes, les yeux grand ouverts, étudiant leurs cartographies intimes du bout des doigts ou plaquant l’entière paume de leur main sur le visage de l’autre, épousant, palpant les courbes, les inflexions, les douceurs insoupçonnées de leur squelette. 

Et quand ce n’est pas son corps qu’il éprouve sous ses paumes, ce sont ses cheveux 

si longs que sa main vient s’y emmêler, que sa main vient s’y embrouiller, alors il y voit un mauvais présage, un avertissement, peut-être une remontrance

parce que, dans ce monde inconnu qui se révèle et que l’on déchiffre vaille que vaille, tout, forcément, fait sens, se lit comme on déchiffre un mystère.

Mais c’est avant tout « l’odeur troublante de l’amour », telle qu’en exergue Jean Ferrat l’annonce, qui mobilise l’être entier du jeune héros : innombrables, dans le texte, les occurrences du vocabulaire lié à l’odorat, sans doute parce que l’odeur est, comme le dit dans ses Fragments le poète Ilarie Voronca (« Par [l]es [autres] sens on va vers le monde, on cherche ses contours, on s’arrête à sa surface. Par l’odorat au contraire, le monde vient à nous, nous pénètre, entre en vous. ») l’odorat est le sens le plus profond, celui qui nous comble d’une présence (comme, eût-on dit jadis, de cet enthousiasme qu’on a pu traduire par inspiration), et ce, quelle que soit la fragrance qui nous obsède :  

Qu’est-ce qu’il l’aimait, son odeur de petite paysanne. Il aimait qu’elle sente la vache, le lapin, le chien, cette odeur de bête entremêlée de fumier, de paille et de crottin, des potages de sa mère aussi, poireau, navet, céleri, et du jambon crocheté au mur à côté de l’antique vaisselier de famille. Une odeur qu’on aurait dit vieille comme le monde. 

Il y avait des rivières infranchissables est ainsi un texte plein d’odeurs, le texte d’un nez sensuel, « capable de flairer » jusqu’à l’absence de neige à la montagne et tout ce que le monde peut receler de parfums :

À l’intérieur ça sent le sommeil encore, le confiné, le café moulu du matin, la lessive et la semelle de godasses ; les murs du couloir sont d’un jaune sale, humide, des poils de chien plein la moquette. […] Et puis les odeurs : celles des vaches qui passent matin et soir sous sa fenêtre, le crottin de quelques rares chevaux, le grain des poules que l’on sème à la volée, le fumet du gibier, l’arôme un peu sec de l’ortie venue se mêler aux pâquerettes, entre les tombes du cimetière mitoyen avec la maison.

L’amour, c’est donc ça : une exaspération des sens qui, redécouverts à la faveur de quelque effleurement de peau, condensent le monde dans le rien du « bouquet mentholé de la terre fraîche », dans « l’odeur chaude et pleine d’une pièce immense au dallage sombre et sévère. » Le bonheur, chez Villemain, est un paroxysme sensoriel – il y a du Stendhal, autre fou d’Italie, chez cet homme, quand, dans cette ultime et magnifique nouvelle qui se déroule à Venise et sert d’épilogue à ses Rivières, il évoque 

[l]e bonheur […] de pouvoir prendre son café sur les Zattere devant l’eau qui miroite, grignoter son croissant chaud garni de crème pâtissière en tendant l’oreille aux premières rumeurs du commerce des hommes et en observant les innombrables nuances dont le soleil qui finit de s’étirer dans le ciel jaspe le canal.

Il suffit de se figurer la scène pour concevoir comme tout, des mains, du nez, des yeux, de la langue et des oreilles, est engagé dans cette globalité sensible que peut être pour l’auteur un simple petit déjeuner pris sur les quais de la Giudecca.

*

On le comprend aisément à travers les exemples donnés : si Il y avait des rivières infranchissables se veut un hymne au sensible et, malgré parfois la cruauté de la vie, à la beauté et à la bonté du monde, il faut que le texte soit servi par une langue qui puisse exalter ce qui est sensible, et beau, et bon. À cette exigence, Marc Villemain répond par, je l’ai dit d’emblée, une écriture dont la prose compte aujourd’hui peu de spécimens : qui écrit, de nos jours, des phrases comme celle-ci :

Il dit que, dans son cœur, c’est comme si des petites framboises y faisaient de la balançoire. Il dit que pour lui c’est une image du bonheur, ça, d’imaginer des petites framboises, toute une famille de petites framboises faisant sur son cœur de la balançoire

ou comme cette autre, quasi virgilienne : 

[Ils] se remettent en marche, enveloppés de douceur et de nuit, infimes sous le ciel infini. 

Il faut, me semble-t-il, creuser profondément dans la littérature publiée de nos jours pour y trouver de telles pépites que seuls des esprits chagrins trouveraient surannées, leur préférant sans doute ce rendu stylistique mal digéré régurgité un peu partout – comme si brutaliser la langue était le gage de la modernité. La prose poétique de Marc Villemain, toute de douceur et de tendresse, telle qu’on la lit dans Il y avait des rivières infranchissables, est à situer du côté de celles, de même exigence, d’un Franck Bouysse, d’une Emmanuelle Pagano, d’une Sylvie Germain, pour ne citer que quelques-unes des grandes et belles voix françaises contemporaines. Raison de plus pour, cette prose, la signaler et la saluer – je dirais même : la magnifiert


jeudi 12 octobre 2017

Il y avait des rivières infranchissables / Présentation / Agenda


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Je suis heureux d'annoncer la sortie en librairie de Il y avait des rivières infranchissables, recueil de nouvelles publié aux Éditions Joëlle Losfeld.
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QUATRIÈME DE COUVERTURE

Un premier regard échangé derrière une haie, un premier baiser volé parmi les fleurs d’une clairière, une première étreinte maladroite dans un lit trop petit. Dans un recueil de nouvelles porté par une langue précise et évocatrice, Marc Villemain met en scène la naissance du sentiment amoureux, l’hésitation initiale de jeunes gens qui, en découvrant l’autre, se révèlent à eux-mêmes. Les détails – un morceau de chocolat pour le goûter, une chanson dans une salle de fête communale, une balade à vélo sous le soleil d’été, la sensualité d’un sein aperçu – nous emportent dans un voyage tendre et bienveillant, brutal parfois, celui d’un homme qui explore les vertiges et vestiges de ses amours passées. 
On pense à Dominique Mainard, à son art d’aborder avec délicatesse les sujets les plus intimes, passant de la noirceur à la légèreté avec une élégance infinie.

     De premières rencontres sont d'ores et déjà programmées : 
- Le Chat qui Lit, Châtelaillon-Plage, dimanche 22/10, 10h30 ;
- Entre pages et plage, Étretat, samedi 28/10 à partir de 18 heures (avec Marc Mauguin, écrivain et comédien) ;
- L'Humeur vagabonde, Paris 18e, à 19 heures (avec Claude Aufaure, comédien) ;
- Radio France fête le livre, Paris - Maison de la Radio, samedi 25 novembre de 14 à 18 heures ;
- Librairie commercienne, Commercy, samedi 2 décembre à 16h30.

* Par ailleurs, je serai en direct aujourd'hui même sur Radio Libertaire (89.4 FM, ou en ligne sur https://www.radio-libertaire.net) de 15h à 16h30 dans *Bibliomanie*, l'émission littéraire animée par Valère-Marie Marchand.

* Les usagers de Facebook peuvent rejoindre la page consacrée à l'actualité du livre en suivant ce lien.

CONTACT PRESSE : christelle.mata@gallimard.fr 

lundi 9 octobre 2017

Livres Hebdo - Il y avait des rivières infranchissables

livres hebdo


Avant-critique de Véronique Rossignol
Livres Hebdo, 
22/09/17 

Les petites amoureuses
Marc Villemain se promène dans le vert paradis des amours enfantines.

Ce sont des histoires d’émois fondateurs. En douze nouvelles complétées d’une treizième et dernière qui les lie toutes, Il y avait des rivières infranchissables fait défiler en ordre dispersé un cortège de petites amoureuses pour recomposer l’itinéraire sentimental d’un garçon, alternativement enfant, adolescent, un petit homme en brouillon qui découvre ce qu’aimer veut dire.

Né en 1968, Marc Villemain, directeur de collection aux éditions du Sonneur, critique littéraire, auteur de six livres dont le recueil de nouvelles Et que morts s’ensuivent (Seuil, 2009), lauréat du grand prix SGDL de la Nouvelle, se souvient d’une époque qui fut celle de sa propre jeunesse. Avoir 10 ans à la fin des années 1970 : la barre de chocolat dans du pain frais pour le goûter, le camping à la ferme avec les parents, les vacances aux sports d’hiver… La décennie suivante est le temps des mobs et des boums - "le rallye dansant de la classe moyenne" -, des slows. Plus tard, ce sera les discothèques et le billard. A cette époque, le téléphone est fixe et domestique, "installé dans l’entrée, posé sur un guéridon en acajou recouvert d’un napperon de dentelle blanche", et les conversations durent des heures.

Dans ce recueil, Marc Villemain joue une musique presque romantique, parfois fleur bleue, même si, dans une seule nouvelle, le drame surgit derrière les bucoliques. Que les scènes se passent en bord de mer, ou dans la chambre d’une ado d’une tour de banlieue, que l’on marche le long d’un canal dans la brume, qu’on bavarde au bord d’un terrain de foot, ou qu’on passe et repasse dans une rue en vélo pour épier une jeune fille dans un jardin, se jouent la même tension fébrile. Elle est faite d’approches maladroites, d’apprivoisement, d’audaces brusques et d’attente, qui animent les élans chastes des premières fois d’avant la première fois, quand "ils ne s’autorisent pas encore à rêver d’autres choses que de baisers sur la bouche ou dans le cou, de caresses dans le dos, peut-être sur les seins". L’écrivain remue doucement, avec délicatesse, ce passé instable, émotif. Et "cette tristesse étrange, aussi, qui se niche en nous au sortir de l’innocence".

lundi 21 août 2017

Richard Morgiève - Les hommes

Richard Morgiève - Les hommes


Des bagnoles et des hommes 

 

« Elle était timide, ça me trouait le cul mais je la trouvais émouvante avec sa pudeur. Elle m'a donné le petit baiser qu'on s'accordait en public, style Peynet. Parfumé au champagne. Je n'aurais pas dû me regarder dans ses belles lèvres rouges, car j'ai vu un pauvre mec au derniers tiers du vingtième siècle. Heureusement, j'avais l'habitude. » 

Il est toujours difficile de parler de Richard Morgiève sans se donner l'impression de le trahir. Peu d'écrivains sont aussi sincères avec leurs lecteurs, peu donnent à ce point le sentiment d'écrire pour se sauver d'eux-mêmes, aussi éprouvé-je toujours quelque scrupule à jouer au critique. D'ailleurs je me demande toujours ce que l'on peut dire d'un roman de Morgiève - et m'est avis que lui-même doit parfois se demander ce que l'on pourrait bien trouver à en dire. On peut aimer, on peut ne pas aimer, on peut refermer ses livres en trouvant qu'il va décidément trop loin, ou les relire au contraire parce que son souci de la justesse nous fascine. Ce qui dans tous les cas ne dira pas grand-chose de son oeuvre. Morgiève n'est certes pas le premier écrivain écorché, mais sa manière, romans après romans, d'aller mordre dans ce que la vie lui a réservé me conduit, c'est ainsi, à une certaine réserve. Sa biographie officielle est connue - la mort de sa mère, le suicide de son père, l'adolescence bricoleuse et les petits trafics afférents, les premiers poèmes publiés à compte d'auteur et le sentiment de honte qui s'ensuivit, les premiers romans policiers plus ou moins reniés, le ressassement littéraire enfin de ces motifs biographiques, cette marginalité de fait qui finit par le situer voire le définir dans le jeu social et la "famille" littéraire. Avec Les hommes, il continue donc de remâcher cette existence dont il semble penser qu'elle est et sera toujours plus forte que lui - à l'instar de Mietek, le personnage principal : « J'étais ce qu'on me faisait, comme tout le monde. » 

Mietek. Le Polack. L'alcoolo qui ne boit pas. L'enfant déclassé de la société française des années 1960/70 qui porte par devers-lui l'héritage des bandits de la vieille école : code de l'honneur et individualisme farouche, frères d'armes et fraternité clanique, aversion instinctive pour les « caves » et réalisme mélancolique. Jamais bien certain de vivre ce qu'il vit ni de penser ce qu'il pense - de ce qu'il faudrait vivre ou penser. Aucun goût particulier à la vie. Seulement l'envie de sécuriser son pré carré dans cette « ville sale comme une pauvre femme sans savon », parfois un éclat dans l'oeil pour peu qu'il puisse mater peinard le jour se lever. On a les héritages et les amis qu'on peut, Robert-le-Mort, Mohammed-le-Périmé, François, Patrice, Clément, Dédé, "Mireille", Chimel, Karine, Brigitte et les autres. On retrouve même les Cheval, héros d'un précédent roman. Des macs, des prostituées, des « bicots » et des transfuges de la guerre d'Algérie, des types qui cachent leur jeu et des filles qui en savent long. Que de l'humanité en rupture. Du fracassé en veux-tu, en voilà. Et tout ce petit monde qui se reluque, se mélange, s'apprivoise, peu ou prou reconnaît en l'autre un frère ou une soeur. Et cette si bonne madame Test, qui pour un peu lui rappellerait sa mère - « La France manquait de gens comme elle, tous les grands hommes n'étaient pas au Panthéon.» Et Ming bien sûr, que Mietek aime à sa manière, avec cette pudeur archaïque et virile dont les hommes sont aussi faits. Il y a de la fierté chez ceux-là. Ne rien devoir à personne, savoir se faire loup dans un monde cannibale. Se planquer et agir. C'est le monde ambigu et brutal, amoral ou pire encore de José Giovanni et Albert Simonin, peuplé de malfrats au coeur tendre, brutes résignées et généreux mercenaires, sentimentaux à qui on ne la fait pas. Les héritiers s'il en est d'Audiard et de Grangier auraient grand intérêt à se pencher un peu sur les hommes de Morgiève, de ceux qui connaissent les limites de leurs fantasmes et peuvent confesser : « J'aurais voulu être Mesrine, braquer pour vivre comme un homme. » Morgiève n'est pas Despentes : pas de critique sociale, pas de revendications politiques, pas de dénonciation de l'ordre moral, aucune édification d'aucune sorte. La société, le monde ? Peu leur importe, à ces hommes - on va tous mourir, voilà leur sagesse. Indifférence totale pour cette frénésie du jour qu'on voudrait toujours croire inédite : « Les mecs autour de moi parlaient politique et foot : les cons avaient besoin de parler à des cons de sujets cons. » Et qu'on ne me parle des bagnoles. La bagnole, c'est autre chose. Un territoire, et pas moins noble qu'un autre. Le vrai chez-soi, celui où on a nos odeurs, nos habitudes, nos plus grands moments de solitude aussi. Avec toujours, chez Morgiève, une petite affection pour Citroën - la DS, la 19, la 21, la SM pour la flambe, les bons jours. Une charrette pour ultime réduit :  
C'est de la bagnole, ai-je dit pour lui faire plaisir.
- La vôtre, c'est pas rien, a-t-il répondu pour me retourner le compliment.
On est demeurés silencieux comme des paysans devant leurs bêtes, puis je l'ai quitté.

Mais le roman de Richard Morgiève ne se contente pas de faire le récit d'un monde qui enterre ses dernières grandes figures. Il n'en montre d'ailleurs pas tant la mort que la chute, ces quelques mois ou années de bascule, quand les derniers voyous tardent à se ranger des voitures et que derrière eux un nouveau monde pousse. Les hommes n'est pas seulement le roman-sépulture des méchants garçons d'antan, il s'attache aussi à ce qui s'éteint en mourant : un temps où le contrôle social laissait subsister ceux qui n'en voulaient pas plus que ça à la société - elle avait ses lois, eux aussi - et qui surtout n'attendaient rien d'elle. Et puis bien sûr, il y a Mietek. Trop singulier, trop sensible, trop troublant, trop métèque pour faire tomber complètement le roman du côté du hard-boiled ou du polar social à la Manchette. Mietek est à l'image de son époque, il bascule dans un autre âge, las de voir les hommes tomber autour de lui et pressentant que les forces ne tarderont plus à lui manquer. Il souffre d'une solitude qu'il a appris à habiter et dont on comprend qu'elle sera à jamais sa plus proche compagne, mais il en sait le prix : ces femmes, une en particulier, avec qui il n'a jamais rien pu construire. Et Cora, Cora enfin, puisque derrière le récit de l'homme il y a aussi le roman d'un autre amour dont il a tout à apprendre, l'amour d'une espèce de père pour cette petite fille qui va lui empoigner le coeur comme aucun(e) n'aura su le faire, gamine des temps à venir, « là pour que je rende à quelqu'un tout ce que je n'avais pas eu. »

On pense à bien des choses en lisant Les hommes. À Gabin, à Delon, à Dewaere et à tant d'autres, au Lavilliers de l'époque N'appartiens jamais à personne ; à Trust aussi pourquoi pas, quand Bonvoisin rendait hommage à son pote Bon Scott et pleurait son Dernier acte. La virilité exacerbée, la crudité théâtrale, la désespérance des hommes de Morgiève, voire le plaisir un peu régressif que l'auteur pourrait éprouver à choquer le bourgeois, donnent pourtant un éclat singulier à ce qui, ici, n'est pas moins déterminant : une tendresse brisée, une sentimentalité à peine contenue, une fragilité à fleur de peau. Et nous quittons le roman avec entre les doigts la poisse des huiles de vidange et dans le nez un tas d'odeurs mêlées, mais avec au coeur la tendre fêlure de qui a croisé un long cafard très doux.

Richard Morgiève, Les hommes, Éditions Joëlle Losfeld

jeudi 22 juin 2017

Dominique Mainard - Pour vous

Dominique Mainard - Pour vous


La voie mêlée de Dominique Mainard

Nous autres, lecteurs, abritons en nous une part non négligeable de conservatisme : nous supportons plus ou moins bien que les écrivains que nous aimons changent, qu’ils n’écrivent pas toujours ce que nous attendons d’eux – qu’ils ne réécrivent pas, au fond, ce même livre qui, naguère, nous enchanta. Nous sommes ingrats : comme si nous-mêmes ne changions pas, comme si nos propres goûts étaient inoxydables. Aussi est-ce avec cette réserve bien présente à l’esprit que je vais tâcher de montrer en quoi ce nouveau roman de Dominique Mainard, très bien écrit, excellemment mené, me paraît toutefois, par la nouveauté même de sa démarche, un tout petit peu, mais un tout petit peu quand même, en deçà de son travail passé.

L’idée de départ est excellente. Par sa simplicité immédiate, par l’évidence de son objet, mais aussi en ce qu’elle pourrait résumer à elle seule la notion même de roman : non pas extrapoler, non pas inventer, mais tirer le fil du réel et l’emmener au bout du bout, faire faire ou faire dire au réel ce qu’il ne saurait assumer sans conséquence ni danger.

L’héroïne, Delphine, a tout compris de notre société de services : les gens sont prêts à n’importe quoi pour qu’on leur facilite la vie, qu'on panse leurs plaies, qu'on satisfasse leurs désirs, qu'on leur donne ne serait-ce que l’illusion d’un bonheur. Tout se vend, tout s’achète : les affects pas moins que les produits de consommation courante. Forte de cette intelligence, Delphine crée Pour Vous, petite société qui propose un panel de services aussi variés que sortir l’aïeul dans le parc et faire les courses d’une vieille dame, offrir de la compagnie à des ados désœuvrés ou à des hommes délaissés, et jusqu’à louer à un couple stérile « un enfant à aimer deux après-midi par semaine », voire porter l’enfant d’une autre. Ce serait à peine exagérer que de dire qu’il y a dans cette activité quelque chose qui relève d’une sorte de soin palliatif, voire de thanatopraxie du vivant. Et cela marche, à merveille. Pas très légal, sans doute, mais il faut bien faire face à une demande qui ne fait que croître – les misères, petites ou grandes, sont innombrables, et tout le monde est prêt à payer pour s’offrir de l’apaisement, fût-ce sous forme d’illusion. C’est une entreprise cynique ? À peine. Plutôt l’usage à fins commerciales d’une lucidité infinie et douloureuse : « La vie m’a appris qu’il n’y a rien de moins réel que ce qu’on nomme la réalité et qu’une mort, une trahison, une souffrance cessent d’exister du moment qu’on arrive à s’en distraire. » Il faudra bien pourtant que la machine s’enraye à force de s’emballer, et que Delphine tombe sur un os.

Inutile de dire que Dominique Mainard mène son récit avec beaucoup d’intelligence, de minutie, de vitalité aussi – on l’entend presque sourire, à telle ou telle occasion, ou lorsque elle consigne sur le grand cahier de comptes les factures que Delphine adresse à ses clients. Il est agréable aussi de lire sous la plume d’un écrivain de ce temps autre chose qu’une ode à l’en-soi de la victime, quelque chose qui sache griser d’humour et de compréhension les écarts humains, qui n’opine pas du chef devant l’argument d’autorité de la sensiblerie. Ce qui ne signifie pas, loin s’en faut, que le sentiment déserte ce récit : mieux, c’est sans doute au prix d’une lutte avec elle-même, presque en reniement d’elle-même, en tout cas en connaissance de cause des limites morales de l’exercice et dans l’anfractuosité qui s’y dessine, que Delphine parvient à cet effort de pure exploitation commerciale des misères humaines. Parmi d’autres « lapsus », il y a cette jolie phrase, plus ambiguë, plus polysémique qu’il y paraît peut-être de prime abord : « j’avais compris qu’il y avait beaucoup à gagner pour qui pensait, comme moi, qu’un enfant, fût-il de chair et d’os, n’est qu’un rêve comme un autre » – la raison, l’appât du gain, n’estompent jamais complètement la persistance du rêve.

D’où vient, alors, malgré le très grand plaisir que m’auront procuré cette lecture et la relative perfection du romanesque, que le livre me soit apparu moins accompli que les précédents ? Sans doute parce que son apparence plus légère, cette forme d’humour aigre-doux que l’on ne connaissait pas à Dominique Mainard, cet usage un peu plus relâché des dialogues, ce sujet, qui n’est pas sans profondeur mais qui apparaît aussi plus sociétal, moins onirique, moins empreint des univers singuliers qui faisaient la magie habituelle de ses romans, me laissent avec l’impression d’un livre qui viendrait d’un peu moins loin. Si Pour vous trouve évidemment sa place, toute sa place, dans une très belle œuvre, je ne peux m’empêcher de penser que, si Dominique Mainard a toujours été naturellement et étrangement efficace, elle semble ici rechercher l’efficacité pour elle-même. Comme si sa traduction au cinéma (le film d’Alain Corneau, réalisé à partir de Leur histoire et intitulé Les mots bleus) lui avait donné un appétit nouveau, et que s’était immiscée dans son paysage mental une manière autre, plus immédiate, plus kaléidoscopique, plus matérielle, de suggérer pensées et situations. Cela n’enlève rien aux qualités habituelles de l’écrivain, qui sont grandes, mais cela nous les rend plus ordinaires, comme si, au plaisir immédiat d’une bonne, d’une excellente histoire, faisait contrepoint un usage simplifié, plus lisse de l’imaginaire. Pour vous n’en demeure pas moins un roman qui appartient à la fois à notre temps et à la temporalité irréductible de la littérature. S’il ne permet pas de crier au génie, s’il peut nous laisser sur notre faim, non en lui-même mais en regard de ce que nous savons de l’œuvre de Dominique Mainard, il vient au moins, et ce n’est pas rien, confirmer le talent d’une des valeurs les plus sûres de la littérature française. t

Dominique Mainard, Pour vous - Editions Joëlle Losfeld
Critique parue dans Le Magazine des Livres, n° 13, décembre 2008

mardi 20 juin 2017

Dominique Mainard - Je voudrais tant que tu te souviennes

Dominique Mainard - Je voudrais tant que tu te souviennes


Tu vois, je n’ai pas oublié

D’ vient que je ne rate plus désormais un roman de Dominique Mainard, quand ce qui constitue sa patte, son univers, ses visions, bref quand le terreau sur lequel son œuvre croît ne correspond a priori pas à ce qui domine mes prédilections littéraires ? Ce goût du détail disséqué, de la petite chose (qui certes en dit toujours long), cette sympathie franche, généreuse, immédiate, que Dominique Mainard porte à ses personnages (d’où l’on conclut, presque par-devers soi, qu’elle la porte à l’ensemble du genre humain), cette manière d’effacer les traces de l’ironie, du sarcasme ou de la noirceur (toutes choses qui, d’ordinaire, sont plutôt pour me réjouir), ou de rendre naturellement poreuse toute frontière entre le réel le plus prosaïque et le songe le moins socialisé, tout cela ne constitue généralement pas ce qui, d’emblée, me conduit vers un livre ; comme on dit : ce n’est pas ma littérature. Mais voilà. Sans doute parce que Dominique Mainard ne partage ces qualités qu’avec fort peu d’écrivains, et plus sûrement parce qu’elle fait preuve d’une exceptionnelle maîtrise dans l’art du roman (entendu non comme « technique romanesque », avec son cortège de standards didactiques, mais comme élan dialectique vers la tension), et que sa parole témoigne d’une intensité psychologique immédiate, il me faut bien mettre genou à terre et, toutes réticences désarmées, constater, dès les premières pages, dans quel trouble elle peut jeter son lecteur, fût-il le moins disposé à chuter.

Je ne voudrais toutefois pas laisser penser que, à force d’effumer le réel et de s’arc-bouter sur le fil de l’imaginaire, la littérature de Dominique Mainard soit désincarnée, ou par trop idéelle à force d’onirisme : c’est même tout le contraire. Et il n’est pas si fréquent d’avoir affaire à des personnages aussi pris dans les mailles du social que dépris de ses injonctions, des êtres aux contours simultanément aussi nets et aussi aériens. Sans doute aime-t-elle d’emblée tous ses personnages, et sans doute ceux-là ne sont-ils jamais méchants, ou en tout cas jamais accessibles au jugement : mais ils sont tous, et toujours, des êtres frappés de plein fouet. On ne sait d’ailleurs jamais très bien ce qu’il les a frappés, on sent juste qu’ils l’ont été ; on sait que ce sont toujours des petites gens, pour qui le grand monde ou la société n’ont jamais signifié que le devoir, le dénuement, la contrainte ou la mise au rebut de leurs rêves d’enfants, des petites gens que l’idée de s’accorder aux canons sociaux n’effleurerait même pas – et de toute façon, ils glisseraient sur eux comme de l’eau sur du cristal. C’est un trait que Dominique Mainard partage avec Paula Fox, autre auteur maison, lesquelles ont donc fini par occuper une place de choix dans le paysage éditorial, relais d’une littérature de haute tenue qui ne fore jamais le réel que pour en fouiller les abîmes, et parfois en extraire des parcelles d’espérance.

Dominique Mainard a un don. Ce don, elle le connaît – ne serait-ce que parce que la critique le lui rappelle souvent : celui de raconter des histoires. Un peu, d’ailleurs, comme on raconte une histoire à un enfant, le soir avant qu’il ne s’endorme. Mais le don s’adosse à un travail très minutieux, presque savant, sur la temporalité, l’enchâssement du récit, la manière de lui insuffler un rythme paradoxal, même et y compris lorsque aucune action ne s’impose ou n’éclate. Il tient enfin et surtout à l’extrême douceur où repose, non les dites histoires, mais la voix dont elles se servent. Si Dominique Mainard les lisait devant un public, ou si nous-mêmes les lisions à voix haute pour notre propre compte, le plus vraisemblable alors est qu’elles émergeraient dans un murmure, un souffle ou un susurrement. Mais de la même manière que l’onirisme qui taraude l’imaginaire de Dominique Mainard ne sombre jamais dans l’éther, le monde qui se présente à nous, suspendu, tout en latences, douceurs et fragilités, travaillé par une violence ravalée, ce monde habité par des êtres qui donnent l’impression de se donner la main et de n’œuvrer qu’au nom d’un dessein altruiste, unanime et pudique, est aussi d’une quotidienneté harassante ; c’est un monde où l’accord avec le réel n’est jamais acquis : un monde blessé. Et c’est dans ses blessures que se déploie l’écriture, non pour en panser les plaies (on ne le peut pas), mais parce que là seulement se niche l’humanité la plus authentique. Comme dans ses autres romans, et je pense au très beau Ciel des Chevaux, l’étrange est que la scène semble toujours se dérouler très loin, ou très haut, en tout cas très au-delà des codes sociaux, mais sans que ceux-là soient jamais totalement estompés : chacun les connaît, les admet sans doute, fût-ce avec réserve ou indifférence, mais tout le monde les contourne ; mieux : les ignore. On y traverse la vie concentré sur l’essentiel.

Mais je ne vous ai rien dit de l’histoire. Sachez alors et seulement qu’il y a une vieille tante qui s’en va, sans doute « pour  ne pas mourir devant eux » ; une vieille dame recroquevillée vers la terre dont « les souvenirs allaient et venaient en coulissant comme les billes d’un boulier chinois sur leur tige » ; un jeune homme, couvreur de profession, c’est-à-dire explorant le ciel par vocation, qui « s’étonne encore parfois d’être celui qui bouge sous le ciel et non plus l’enfant au-dessus duquel bougeait le ciel » ; et une jeune fille libre, rebelle, exemplaire, que le destin a placé au centre des trois autres. Il sera question d’amour, de promesses, de trahisons, de mensonges, de secrets, de cartomancie, de photographie, de solitude, de départs et de hasards, de la vieillesse et de la mort, de tout ce qui fait qu’une vie est une vie, et l’existence un long et douloureux et vain cheminement vers le bonheur. Souvent, on se demande comment tout cela finira, dans quel piège l’auteur finira par tomber – tout le monde y tomberait. Mais non, tout s’enchaîne, et toujours avec grâce, quoique sans se résoudre tout à fait, ou alors c’est une résolution trouble, une esquisse, à peine une promesse – dont on ne sait pas, ou plus, si la vie saura la tenir. Et en vérité, on en doute. t

Dominique Mainard, Je voudrais tant que tu te souviennes - Editions Joëlle Losfeld
Article paru dans Esprit critique n° 76 – Fondation Jean-Jaurès, mars 2007