jeudi 31 janvier 2013

Frédéric Berthet - Felicidad & Paris-Berry

 

Frédéric Berthet - Felicidad

Frédéric Berthet - Paris-Berry

Les éditions de La Table Ronde poursuivent donc leur inlassable travail de réédition des oeuvres de Frédéric Berthet, avec, ce mois-ci, la sortie de deux petits ouvrages parus chez Gallimard en 1993, Felicidad, qui s'apparente à un recueil de nouvelles, et Paris-Berry, plus imparfait, mais dans un genre un peu moins identifiable.

Dans les deux cas : cette même manière de tourner sans fin autour de soi, de replacer la solitude de l'écrivain au coeur d'une sensation mêlée d'orgueil et de résignation lucide, de souffrir en souriant devant l'épreuve de l'écriture ; de ne pas vraiment savoir, finalement, quoi faire de la vie. Un père, la nouvelle qui ouvre le recueil Felicidad, montre bien ce qu'il y a d'irrésistiblement fuyant et incommunicable dans une vie qui ne nous laisse jamais seul mais qui, lorsqu'enfin on l'est, nous rend insupportables à nous-mêmes. D'ailleurs, connaît-il vraiment son père, ce personnage qui croit le voir passer à l'arrière d'un taxi et se met en tête de le suivre - pour mieux le perdre, bien sûr. Comme toujours, Frédéric Berthet ne donne pas tant l'impression de vivre que d'être vécu ; il ressemble par bien des traits à cette feuille que le vent emporte au gré de ses caprices, l'emmenant ici ou là, l'endroit où elle tombe, parc somptueux ou caniveau de basse maison, n'ayant au fond guère d'importance. Car chez Berthet, les choses échappent. A tout. La volonté est une chimère, au mieux, au pire le fantasme moral d'une société qui se considère elle-même comme un corps en souffrance. Berthet ne s'alarme de rien, tout lui semble plausible : être là, déjà, voilà qui suffit bien à notre étonnement. Alors autant s'en amuser. C'est son côté fitzgeraldien, cette espèce de regard qui passe par-dessus les choses sans s'y arrêter vraiment, ou plutôt en ne s'arrêtant qu'à ses plus infimes, ses plus imprévisibles détails. C'est ce mélange d'indifférence et de curiosité générale, d'insouciance et de névrose, de légèreté d'apparat et de gravité intérieure, qui renvoie de Berthet, comme de Fitzgerald d'ailleurs, cette impression très étrange qu'ils sont à la fois des produits de leur temps et des êtres à ce point inactuels qu'ils en deviennent atemporels. On retrouve cela aussi, avec le même instinct drolatique du dépressif, chez Jack-Alain Léger, par exemple, qui n'est pas le moins bon pour tirer la langue au néant et glisser des peaux de bananes sous le rouleau-compresseur de la vie. Ou, pour évoquer un écrivain dont j'ai eu récemment la chance de pouvoir éditer le premier roman, François Blistène, qui d'ailleurs a l'âge qu'aurait eu aujourd'hui Frédéric Berthet, et dont la causticité badine et l'apparente légèreté devant les lubies du temps désignent comme un de ses dignes héritiers.

Je ne suis pas sûr, comme Philippe Sollers l'avançait en son temps, que Berthet fut le plus doué de sa génération. Mais je crois qu'en effet il eût pu en être une incarnation fidèle et originale, typique et décalée ; car talentueux, bien sûr (trop peut-être, car sans cela, allez savoir s'il n'eût pas trouvé l'énergie, la constance d'écrire ce gros roman qui ne verra jamais le jour) ; car attentif aux sensations premières, aux images du monde et aux forces intestines qui traversent l'individu ; car ne vivant, au fond, que dans le plaisir anticipé de transformer l'existence en mots ; et puis, tellement apte au plaisir, mais si sourdement habité par ce que, faut d'expression plus appropriée, je décrirai comme un instinct tragique. D'où cet humour permanent sur lui-même, ces mécanismes d'autodérision autour desquels chaque phrase ou presque est bâtie, et ce sourire un peu jaune que l'on ne peut s'empêcher d'afficher en le lisant.

Ceux qui se piquent d'écriture apprécieront cette autre nouvelle, L'écrivain, assez essentielle je crois tant elle lui ressemble, et dans laquelle on vérifie que tout ce qui donne de l'énergie à l'écrivain est aussi, précisément, ce qui le détourne d'écrire : c'est, je crois, une assez juste définition du caractère contemplatif. On s'invente des raisons, des châteaux en Espagne, des motifs de s'exiler, à la campagne ou ailleurs, n'importe où tant que ce n'est pas ici, et on s'aperçoit que là-bas est un autre chez-soi, et, donc, que cela ne convient toujours pas. Il n'arrive jamais rien, dans la vie de l'écrivain, voilà ce que semble regretter le narrateur, pourtant plus désireux que jamais, et ce désir est impérieux, d'enfin trouver le luxe et le calme qui lui permettront d'écrire. Mais c'est aussi à ces paradoxes-là que s'adosse le quotidien de l'écrivain, sur eux qu'il érige les remparts de son univers.

NB 1. A noter aussi, la publication d'une nouvelle inédite de Frédéric Berthet, Ce qu'ils appelaient désespoir, dans le numéro 121 de la revue L'Infini.

NB 2. Pour ceux que cela intéresserait, je m'étais déjà penché sur deux de ses ouvrages. Ainsi peut-on lire, sur L'Anagnoste, ce que je disais de sa Correspondance et sur Simple journée d'été.

NB 3. On trouvera enfin ici même, sur ce blog, le bref souvenir d'une soirée organisée le 21 janvier 2011 en hommage à Frédéric Berthet.

 

RIMG0001Soirée d'hommage à Frédéric Berthet, galerie Zürcher, Paris, 21 janvier 2011

 


mercredi 10 octobre 2012

Willa Cather - Le pont d'Alexander

 

Cather-AlexanderD'un mot je voudrais attirer l'attention sur la sortie ces tout prochains jours en France du premier roman de Willa Cather, Le pont d'Alexander ; paru en 1912, il n'y avait encore jamais été traduit.

De Willa Cather, prix Pulitzer 1923, et que William Faulkner admirait beaucoup, on a pu lire il y a peu, également aux Editions du Sonneur, le récit très vif, très spirituel, qu'elle avait consacré à sa rencontre avec la nièce de Flaubert. C'est ce même ton d'élégance et de pétulance que l'on retrouve dans ce premier roman, romantique en diable et non dénué de tonalités parfois très fitzgeraldiennes. Assez classiquement, il y est question d'un bel homme fortuné qui, quoique épris de sa femme, souffre les affres du déchirement après qu'il a retrouvé par hasard son grand amour de jeunesse, devenue comédienne à succès. Tout se passe donc sous les dorures, dans une atmosphère de sensualité discrète, entre Londres et New-York, représentations théâtrales et traversées des mers. N'allez pas pour autant vous figurer qu'il s'agit là d'un roman à l'eau de rose, nous en sommes bien loin. Il y a dans cette atmosphère post-victorienne quelque chose d'éminemment tenu, fragile, et pour tout dire assez dramatique. Par ailleurs, on est assez subjugué devant la maîtrise littéraire de Willa Cather (n'oublions pas qu'il s'agit d'un premier roman), qui excelle tout à la fois au jeu des descriptions, des portraits, et dans cette manière qu'elle a de tirer un fil rouge entre les pensées intimes des uns et des autres, et de dire la part d'irréductibilité de chacun dans un monde où la représentation sociale occupe une assez grande place. Tous ces personnages nous apparaissent finalement très seuls, mais, surtout, ils semblent à la fois chérir et redouter cette solitude. Ce sont, peut-être, des solitudes amoureuses, de celles qui n'ont besoin pour vivre et s'épanouir que de la présence de l'être aimé. Ce qui donne par contraste au jeu social brillant dont ils sont capables une charge lointainement mélancolique et, donc, souterrainement dramatique.

Le pont d'Alexander n'est assurément pas un roman révolutionnaire, et la littérature mondiale ne s'en est pas trouvée changée lors de sa parution. Mais il possède ce style, cette grâce et cette profondeur d'âme qui m'ont conduit à le lire d'une quasi traite, me ramenant, sans que j'y prenne gare, au souvenir de telle ou telle lecture d'adolescent, ou à mes émotions d'enfant lorsque je lisais, par exemple, la Comtesse de Ségur. Mais ce qui en fait la qualité, c'est que tout y est maîtrisé tout en étant passionné. Douée d'un regard très conscient, et même pénétrant, sur le monde alentour, Willa Cather fait montre en même temps d'un instinct qui, en effet, approche parfois quelque chose que l'on pourrait qualifier de sentimental : c'est aussi dans ce contraste-là que réside la beauté à la fois naïve et complète de ce très joli roman.

 

Willa Cather

 

Le pont d'Alexander, de Willa Cather - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel.

Ici, la page du roman, sur le site des Editions du Sonneur.

 

Mes recensions d'ouvrages des Editions du Sonneur, où je travaille comme éditeur, ne sont publiées que sur ce seul blog personnel.

 

 

 

Willa Cather (1873-1947)