mercredi 7 juin 2017

Jack-Alain Léger - Le Siècle des Ténèbres / Le Roman /Jacob Jacobi

Jack-Alain Léger


X se disant Jack-Alain Léger

Je dois à celle qui consent à partager sa vie avec moi d’avoir mis Jack-Alain Léger entre mes mains : jusqu’alors, je m’en défiais. Son nom dans mon esprit résonnait de bien trop de cabales, cabotinages et autres esclandres pour que je parvinsse à l’associer à la stricte littérature. Ce faisant, je tombais dans le piège que me tendait le Spectacle : je prenais la proie pour l’ombre, je regardais le doigt qui montrait l’objet sans même percevoir qu’il y avait objet, je dévisageais l’image et délaissais le texte. La réédition en un seul volume de ces trois romans vieux d’une quinzaine d’années vient à point nommé pour mettre un terme à mon aveuglement : il y avait finalement longtemps que je n’avais pas lu un de mes contemporains avec autant de jubilation.

Sans doute mon plaisir n’est-il pas exempt d’une forme de fantasme schizophrénique : nourrissant moi-même l’ambition de l’écriture, je ne pouvais pas ne pas entrer dans les raisons de Jack-Alain Léger, dont chaque roman est comme une invite à l’introspection du roman. Il faudrait d’ailleurs se demander si un écrivain est capable d’entrer dans l’œuvre de Jack-Alain Léger sans qu’un faisceau de projections plus ou moins avouables, plus ou moins assumées, ne se mette immédiatement en branle : d’office, son empathie est requise. Lire Léger, c’est en effet s’enchâsser dans l’innommable et mystérieuse machine à fabriquer du romancier. Son art tout entier repose dans l’exposition totale et secrète de ce duel avec lui-même, cette partie de poker avec les vrais/faux miroirs dans lesquels il vient se mirer – avant de se laisser envahir par une irrésistible envie de rire ou de vomir, selon l’humeur. Sûr de son fait et vraisemblablement de sa quintessence supérieure, JAL est ce gamin agaçant et surdoué du fond de la classe qui peut tout se permettre, y compris lancer des boulettes de papier mâché sur le grand tableau noir dans le dos de la maîtresse parce que, de toute façon, il sait qu’il sera incollable le jour de l’examen. Un grand gamin, donc, érudit, facétieux, libre comme on ne l’est plus, qui ne trouve rien de mieux à faire que de rire et pleurer de tout sans qu’on puisse trouver à y redire, et toujours sans contradiction apparente. C’est là aussi ce qui fait ce talent assez unique : nous laisser entiers, certes, mais comme désamorcés dans le halo d’une profonde incertitude : ce type est-il trop gai ou trop dépressif, faut-il prendre son hilarité au pied de la lettre, sa colère au sérieux, ses clichés ne sont-ils que des clichés, son lyrisme est-il sarcasme ou romantisme ? Habité par cette sorte d’allégresse insolente qui fut naguère le sceau d’un certain dix-huitième siècle, JAL dépoussière les échafaudages vermoulus de la correction littéraire en se jouant de la machine – donc de lui-même – dans un élan où l’on distingue aussi bien l’impossibilité à vivre que la jubilation à exister. Aucun tabou n’y résiste : puisque rien n’est permis dans la société puritaine, tout devient possible au dessein littéraire. Aussi nous faut-il désapprendre ce que nous savions de nos cours de littérature sans nous départir de ce que ces cours avaient de précieux. Léger nous agrége à ses marottes (et dieu sait s’il en a) mais désagrège ce qui nous faisait désirer les formes littéraires reconnues. Non content d’être l’auteur le mieux pourvu de France en pseudos et autres noms de scène, son plaisir, jubilatoire et tourmenté, est de les confondre dans un même corps, fût-il corps de texte – à nous de débrouiller l’écheveau.

Ce qui est certain, c’est que l’homme doit rudement souffrir pour être aussi habile à nous faire rire. La désespérance esthétique du bobo qui triomphe sur le marché extensible des bons sentiments trouve ici son maître : le désespoir impraticable de celui que le monde contraint au haussement d’épaule. L’humaniste conséquent est au fond celui que le destin de l’Homme finit par faire rire, car il sait bien que c’est en toute conscience, fût-elle docile et manœuvrée, qu’il court à sa perte. Reconnaissons en effet que son acharnement à choir n’est pas exempt de burlesque, pour peu que l’on sache n’accorder à sa propre existence que ce qu’elle mérite.

Allongé sur le divan drolatique d’une lacanienne un tantinet systématique (Le siècle des ténèbres), dévoré par les affres concrètes d’un amour transi sur fond de noirceur à l’eau de rose (Le roman) ou bon nègre d’un prix Nobel de la paix en quête d’honorabilité littéraire (Jacob Jacobi), le personnage des romans de Jack-Alain Léger (car il n’y a, tout bien mélangé, qu’un personnage) offre le condensé brillantissime de l’homme d’esprit qui s’immerge dans le monde tout en donnant l’impression de danser à sa surface, un peu à la façon d’un jazzman. Un papillon agite ses ailes à l’autre bout du monde ? La fiction de JAL s’enrhume. Car l’homme est hypersensible, impuissant à dominer les affects qui le terrassent, et pareillement intolérant à l’attitude de ceux qui, armés de leur seule fleur bleue, repeignent le monde aux couleurs d’une carte postale pour publicitaires trentenaires et hâlés. Nos écrivains colériques s’engagent, exhortent, objurguent, lui ridiculise ces vices que nous avons parés des atours de la vertu et les écrabouille afin de leur rendre leur vraie (in)consistance : celle de la confiture donnée aux cochons. Le registre n’est pas celui des déclinologues à l’esprit de sérieux, mais celui de l’honnête homme qui, accablé par tant de vulgarité, s’en va plaider sa cause à Venise : l’émeraude des canaux y sera toujours moins plate et moins morne que les rêves des hommes sous influence.

Le microcosme des lettres, où il faut aussi bien inclure les éditeurs, les chargés de com’ et les critiques que les écrivains eux-mêmes, est bien gêné aux entournures. Il faut dire que Léger, virtuose en dissimulations, ne cache pas grand-chose des tribulations de notre petit monde. La désespérante ironie où il s’en va puiser son encre charrie un sentiment de liberté qui n’a plus cours aujourd’hui, tant la profitabilité, l’outrance médiatique, le copinage et les renvois d’ascenseur suffisent à étayer la profonde aliénation du milieu. JAL, qui se fout comme de sa première chemise d’être sympathique, pulvérise avec une joie généralement attribuée aux lutins lubriques les codes de reconnaissance des mœurs traditionnelles, les snobismes jargonnants des chapelles théoriciennes et les petits impensés réflexes de l’homo mercantilis, toutes choses par ailleurs présentées comme autant de manifestations de la bonne foi, du bon sens et de la morale universelle. Bref, la loi du milieu. Le compte-rendu, dans Le siècle des ténèbres, d’un colloque post-structuraliste sur Dante est à cet égard parfaitement hilarant, et achève de ridiculiser ce qui, au fond, fait mourir les lettres : l’immersion dans la fantasmagorie pornographique de l’image, du business et du népotisme mandarinal. D’aucuns, pontes accrochés à quelque rente officielle, s’empresseront de livrer en pâture le populiste, le démagogue, l’anti-moderne, que sais-je encore : notre ami n’aura guère de mal à démontrer que l’accusation permet surtout d’éluder la question.

D’insister ainsi sur la fantastique vague de fraîcheur et de liberté qui porte la démarche de l’écrivain ne doit pas pour autant conduire à négliger l’exceptionnelle richesse du romancier. Le naturel apparent avec lequel le lecteur fait sienne l’existence des personnages et plonge dans les affres du narrateur serait impossible sans un talent peut-être inégalé dans nos contrées. Car il y a un lointain parfum d’Amérique, non seulement dans cette jubilation permanente à éprouver sa propre liberté et à la confronter au monde tel qu’il va, mais aussi dans ce goût de l’histoire bien cadencée, de l’incipit bien ficelé, du contrepoint désynchronisé, de l’acerbité sociale. JAL n’aime rien mieux que faire tanguer le navire amiral des petites tyrannies, des barbarismes en vogue et des inconscients oublieux. Tant et si bien qu’on en vient à se demander quel registre peut encore lui échapper, lui qui n’a pas son pareil pour embrasser l’ensemble des dispositions humaines identifiées comme telles. Pas un sentiment que JAL n’ait décortiqué, pas une angoisse qu’il n’ait fréquentée, pas une bassesse commune qu’il n’ait goûtée. Attendez-vous donc à un lumineux exercice de virtuosité. Mais une virtuosité débarrassée de toute tentation exhibitionniste et de tout tape-à-l’œil ; rien de clinquant ou de tapageur, aucune quincaille, aucune graisse : nous ne sommes pas dans un master class. Nous sommes devant une virtuosité qui se serait comme imposée à l’auteur, qui lui aurait pour ainsi dire préexisté. Jack-Alain Léger vibre d’une humanité bien trop déchirée pour nous livrer un plat froid. Disons-le tout net : jusqu’à ce jour, j’avais toujours pensé que Philip Roth ne pouvait être qu’américain. t

Jack-Alain Léger, Le Siècle des Ténèbres / Le Roman / Jacob Jacobi
Préface de Cécile Guilbert - Article paru dans Esprit Critique, Fondation Jean-Jaurès - n° 70, mai 2006
[Jack-Alain Léger s'est donné la mort le 17 juillet 2013]

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jeudi 31 janvier 2013

Frédéric Berthet - Felicidad & Paris-Berry

 

Frédéric Berthet - Felicidad

Frédéric Berthet - Paris-Berry

Les éditions de La Table Ronde poursuivent donc leur inlassable travail de réédition des oeuvres de Frédéric Berthet, avec, ce mois-ci, la sortie de deux petits ouvrages parus chez Gallimard en 1993, Felicidad, qui s'apparente à un recueil de nouvelles, et Paris-Berry, plus imparfait, mais dans un genre un peu moins identifiable.

Dans les deux cas : cette même manière de tourner sans fin autour de soi, de replacer la solitude de l'écrivain au coeur d'une sensation mêlée d'orgueil et de résignation lucide, de souffrir en souriant devant l'épreuve de l'écriture ; de ne pas vraiment savoir, finalement, quoi faire de la vie. Un père, la nouvelle qui ouvre le recueil Felicidad, montre bien ce qu'il y a d'irrésistiblement fuyant et incommunicable dans une vie qui ne nous laisse jamais seul mais qui, lorsqu'enfin on l'est, nous rend insupportables à nous-mêmes. D'ailleurs, connaît-il vraiment son père, ce personnage qui croit le voir passer à l'arrière d'un taxi et se met en tête de le suivre - pour mieux le perdre, bien sûr. Comme toujours, Frédéric Berthet ne donne pas tant l'impression de vivre que d'être vécu ; il ressemble par bien des traits à cette feuille que le vent emporte au gré de ses caprices, l'emmenant ici ou là, l'endroit où elle tombe, parc somptueux ou caniveau de basse maison, n'ayant au fond guère d'importance. Car chez Berthet, les choses échappent. A tout. La volonté est une chimère, au mieux, au pire le fantasme moral d'une société qui se considère elle-même comme un corps en souffrance. Berthet ne s'alarme de rien, tout lui semble plausible : être là, déjà, voilà qui suffit bien à notre étonnement. Alors autant s'en amuser. C'est son côté fitzgeraldien, cette espèce de regard qui passe par-dessus les choses sans s'y arrêter vraiment, ou plutôt en ne s'arrêtant qu'à ses plus infimes, ses plus imprévisibles détails. C'est ce mélange d'indifférence et de curiosité générale, d'insouciance et de névrose, de légèreté d'apparat et de gravité intérieure, qui renvoie de Berthet, comme de Fitzgerald d'ailleurs, cette impression très étrange qu'ils sont à la fois des produits de leur temps et des êtres à ce point inactuels qu'ils en deviennent atemporels. On retrouve cela aussi, avec le même instinct drolatique du dépressif, chez Jack-Alain Léger, par exemple, qui n'est pas le moins bon pour tirer la langue au néant et glisser des peaux de bananes sous le rouleau-compresseur de la vie. Ou, pour évoquer un écrivain dont j'ai eu récemment la chance de pouvoir éditer le premier roman, François Blistène, qui d'ailleurs a l'âge qu'aurait eu aujourd'hui Frédéric Berthet, et dont la causticité badine et l'apparente légèreté devant les lubies du temps désignent comme un de ses dignes héritiers.

Je ne suis pas sûr, comme Philippe Sollers l'avançait en son temps, que Berthet fut le plus doué de sa génération. Mais je crois qu'en effet il eût pu en être une incarnation fidèle et originale, typique et décalée ; car talentueux, bien sûr (trop peut-être, car sans cela, allez savoir s'il n'eût pas trouvé l'énergie, la constance d'écrire ce gros roman qui ne verra jamais le jour) ; car attentif aux sensations premières, aux images du monde et aux forces intestines qui traversent l'individu ; car ne vivant, au fond, que dans le plaisir anticipé de transformer l'existence en mots ; et puis, tellement apte au plaisir, mais si sourdement habité par ce que, faut d'expression plus appropriée, je décrirai comme un instinct tragique. D'où cet humour permanent sur lui-même, ces mécanismes d'autodérision autour desquels chaque phrase ou presque est bâtie, et ce sourire un peu jaune que l'on ne peut s'empêcher d'afficher en le lisant.

Ceux qui se piquent d'écriture apprécieront cette autre nouvelle, L'écrivain, assez essentielle je crois tant elle lui ressemble, et dans laquelle on vérifie que tout ce qui donne de l'énergie à l'écrivain est aussi, précisément, ce qui le détourne d'écrire : c'est, je crois, une assez juste définition du caractère contemplatif. On s'invente des raisons, des châteaux en Espagne, des motifs de s'exiler, à la campagne ou ailleurs, n'importe où tant que ce n'est pas ici, et on s'aperçoit que là-bas est un autre chez-soi, et, donc, que cela ne convient toujours pas. Il n'arrive jamais rien, dans la vie de l'écrivain, voilà ce que semble regretter le narrateur, pourtant plus désireux que jamais, et ce désir est impérieux, d'enfin trouver le luxe et le calme qui lui permettront d'écrire. Mais c'est aussi à ces paradoxes-là que s'adosse le quotidien de l'écrivain, sur eux qu'il érige les remparts de son univers.

NB 1. A noter aussi, la publication d'une nouvelle inédite de Frédéric Berthet, Ce qu'ils appelaient désespoir, dans le numéro 121 de la revue L'Infini.

NB 2. Pour ceux que cela intéresserait, je m'étais déjà penché sur deux de ses ouvrages. Ainsi peut-on lire, sur L'Anagnoste, ce que je disais de sa Correspondance et sur Simple journée d'été.

NB 3. On trouvera enfin ici même, sur ce blog, le bref souvenir d'une soirée organisée le 21 janvier 2011 en hommage à Frédéric Berthet.

 

RIMG0001Soirée d'hommage à Frédéric Berthet, galerie Zürcher, Paris, 21 janvier 2011

 

mardi 14 février 2012

Jack-Alain Légèrement survolté

Jack-Alain Léger, Zanzaro Circus, L'Editeur

Dashiell Hedayat - Jack-Alain LégerL'est pas de bien bonne humeur, Jack-Alain Léger. L'agaçant génial foutraque trublion des lettres françaises nous revient avec ce que, faute de mieux, on appellera un essai autobiographique - premier volet d'une saga qui, nous dit-il, devrait en compter sept. Que l'on ne s'attende pas à un parcours de santé : J.-A.L retrouve ici la fougue hallucinogène de sa jeunesse plus ou moins rock, plus ou moins free, quand il enregistra en 1969, sous le pseudo de Melmoth et avec les musiciens du groupe Gong, l'album Devanture des ivresses, ce même album qui, cette même année, excusez du peu, obtint le Grand prix de l'Académie Charles Cros, rien que ça, et que CBS ("CBS SS !") retira de la vente au bout de trois jours, réalisant soudain que ce garçon déjà largement possédé par la dépression et la hantise du suicide ne ferait rien comme les autres. Je réécoute, en écrivant ceci, une drôle de chanson, une parmi d'autres, Vous direz que je suis tombé : on dirait du Thiéfaine. Et celle-ci, Le blues interminable de la préposée au chalet d'aisance du bureau d'émigration, qu'on n'aurait pas été plus surpris que ça d'entendre dans la bouche de Boris Vian, de Brigitte Fontaine ou d'Higelin le Jeune. Puis vint Chrysler, deux ans plus tard, le presque tube, enregistré cette fois sous le nom de Dashiell Hedayat - hommage à qui vous voyez. Enfin bref. C'est cette énergie contestatrice, provocatrice et désespérée que retrouve Jack-Alain Léger dans Zanzaro Circus, brillant, touchant, et (nécessairement) inégal.

Jack-Alain Léger - Zanzaro CircusNécessairement, car l'objet de Jack-Alain Léger n'est pas seulement littéraire. Il gueule, fulmine, enrage, règle des comptes (nombreux), s'épanche, s'attendrit, (se) déplore, se nostalgise, se reprend, repart de plus belle : la phrase est chaotique comme ses affects sont sinueux. Reste que c'est brillant, toujours. Et méchant, donc. Derrida et Lacan ne sont heureusement plus là pour entendre. Ni Françoise Verny, la virago de chez Grasset, jamais citée, mais enfin comment ne pas la reconnaître, "la Grosse, vous voyez qui je veux dire, la méchante grosse vache qui prétend régenter à elle toute seule les éditions Grasset" ; et J.-A.L de nous rapporter par le menu cette scène où "saoule comme une vache, de la bave aux lèvres" elle entreprend de pisser, "debout, quoique titubante" sur les chaussures de Christian Bourgois. On peut ne pas toujours sourire à autant de rustique aigreur ; mais ladite aigreur est surtout la marque d'une constitution, d'une sensibilité blessée à vif, débordée, dominante, et douloureuse donc. Pétrie d'un sentiment de culpabilité, d'amertume devant le cours du monde, de révolte devant l'inculture de(s) masse(s). De haine de soi, aussi. De haine de sa maladie, cette maniaco-dépression dont les premières lances le font saigner dès les premiers bourgeons de l'adolescence, et qui emportera tout sur son passage, faisant de l'existence de Jack-Alain Léger une chose dont désormais seule disposera la maladie, qui va décider, jusqu'à aujourd'hui, de son sort, de ses humeurs, de sa capacité à écrire ou pas, de sa capacité à se supporter - ou pas. La vérité pour Jack-Alain Léger est crue, ou n'est pas. Dire tout, ou se taire. Raconter par le détail les fantasmes masochistes de l'adolescence, sa fascination pour les machos en uniformes, "les portraits des beaux Bérets verts, tout pectoraux et maxillaires, parus dans Paris Match" ; raconter l'excitation que lui procure alors "des hommes, des vrais (...), des qui matraquent les crouilles à coups de pèlerine en caoutchouc noir roulée serrée, des qui se font des colliers d'oreilles tranchées au coutelas sur les cadavres ennemis" ; et nous l'écrire, nous le dire, à nous, sur le ton de de la confession faite à sa mère suicidée ; parce qu'il y a bien de cela aussi, dans ce livre, quelque chose d'une confession d'un enfant débordé par son temps - le temps commun, bien sûr, mais plus sûrement encore son temps à lui, ce qui lui demeure inextricable dans ce qu'il vécut et eut à vivre, ce qui, dans son existence, continue de l'entailler. C'est lorsqu'il s'en saisit que les accents de vérité de Jack-Alain Léger ne souffrent plus aucune discussion, tant la mise à nu est intégrale : "Jouissance et mépris de soi. Indissolublement liés.

Jack-Alain Léger 2012Zanzaro Circus n'est certainement pas le plus grand livre de Jack-Alain Léger : pour cela, je renverrai plutôt à cet article, où j'évoquais quelques-uns de ses romans (Jacob Jacobi, Le Roman, Le Siècles des Ténèbres). Le roman familial dont il est ici question, sous une forme qui, donc, n'a plus grand-chose de romanesque, constitue pourtant une lecture vigoureuse, impétueuse, viscérale, et, il faut bien le dire, aux antipodes de ce que l'époque adule, J.-A.L., verbe haut et parole franche, réfutant "ce ton compassionnel qui poisse la littérature contemporaine quand elle ne se veut pas trash, hard, crade nihilisme pipicaca, mais mol humanisme à la mie de pain, gnangnan préchiprécha culcul mouliné dans une prose minimale à l'eau de rose." Il faut, pour le comprendre, entrer dans l'urgence de Jack-Alain Léger, urgence qui, sans doute, n'appartient qu'à lui, mais qui le conduit à exercer son art dans un genre auquel il donne là, à sa manière, ses lettres de noblesse.