samedi 4 février 2017

Christian Gailly - Lily et Braine

Christian Gailly - Lily et Braine


Les douleurs de l'effleurement

J’ai, donc, depuis des années, pour Christian Gailly une tendresse tenace. Au point de confondre ses romans, de ne plus vraiment parvenir à les distinguer les uns des autres. C’est qu’ils me parlent au fond d’une seule et même chose, cette chose au coeur de ses livres et qui en fait à la fois le charme et l’exception. Comme d’aucuns ont pu le dire d’une femme, j’ai pourtant commencé à aimer Gailly à une époque où la littérature à laquelle on l’associe n’était « pas mon genre ». La tendresse ne s’explique certes pas. Mais qu’avait-il donc de si singulier qu’il me détournât de mes options ordinaires ?

Ce que nous lisons en lisant Gailly nous donne l’impression d’être nous-mêmes accrochés à nos hésitations, à nos instantanés, à l’incessant soliloque dont nous sommes faits. Il nous rend palpable, charnel, sensuel, le travail plus ou moins conscient de la pensée. J’entends bien, ici ou là, les pince-sans-rire, peut-être davantage troublés qu’expressément agacés par cette manière impromptue (et bien commode, doivent-ils penser) de stopper une phrase en plein essor et de chercher à coller à tout prix au silence, ce point ultime d’avant le son qui est le creuset de nos pensées. Ils y voient un truc d’écriture, non pas une exigence ou une estampille, mais plutôt un gadget, quelque chose d’un démagogisme. Ce que dément depuis toujours la tonalité de ces romans à fleur de peau, d’une peau lessivée où subsiste toujours un dernier grain d’énergie, un parfum de ce genre très particulier d’espérance que l’on trouve parfois dans le creux de la désespérance.

C’est cela, Gailly : un pessimiste qui traverse l’existence armé de son seul rictus – et de son talent, qu’il a immense, donc. Qu’y a-t-il dans ce rictus ? Mine de rien, une éthique : celle du jazz – car le jazz est aussi cela. Écrire de courtes phrases insolemment ponctuées ou avancer par emboîtements de syncopes ne suffit pas à écrire jazz – sans doute le cadet des soucis de Christian Gailly, et on le comprend ; mais c’est un fait qu’il connaît trop bien les arcanes de l’improvisation pour que celle-ci n’ait pas, au fil du temps, creusé chez lui ses propres sillons. D’où cette écriture, donc, toujours en équilibre, allusive par tropisme, précise par attention au réel, tendue comme peut l’être un chorus bien placé, un chromatisme de fin de phrase cherchant sa résolution. D’où, surtout, cette permanente hésitation de la pensée et de l’agir devant le cours des choses. Sans chercher à en faire une règle ou un poncif, la liberté inhérente au genre induit chez les musiciens de jazz une certaine manière d’être au monde qui préexiste sans doute à leur pratique artistique. Cette manière effleure le monde plus qu’elle ne leur permet de l’habiter. Elle est à la fois très terrienne, attentive à l’humus de la vie, à ses moindres instants, pourquoi pas désireuse de s’y soumettre, et formidablement azurée, vaporeuse, immatérielle. Les personnages de Christian Gailly sont ainsi, toujours. Ici encore, le personnage de Braine n’échappe pas à cet état, même si sa difficulté à glisser ses pas là où on lui a tracé un chemin trouve en partie son explication dans un long séjour à l’hôpital. Pour ce type humain dont la conscience navigue entre prosaïsme et onirisme, entre ancrage terrien et souffle céleste, aucun chemin ne convient jamais. On est à la fois un peu trop vivant et un peu trop mort. Et on aime tout trop. Trop mal ou trop peu, avec trop de douleur ou d’instinct, et « c’était peut-être ça, sa véritable infirmité. L’invalidité qu’il avait rapportée de là-bas. Une incapacité à ne pas aimer. »

Mais Gailly ne vaut pas que pour cette façon magistrale d’accompagner les errances de ses personnages. Cela n’offrirait que motif à une longue digression, fût-elle splendide, mais ne suffirait pas à transmettre cette sensation de halètement où ses livres nous jettent. Aussi, ce qui fait que les livres de Christian Gailly sont toujours de grands livres, c’est qu’il est aussi un merveilleux conteur, qui sait travailler au geste et à l’effet, à l’oreille et au silence. Et par dessus tout raconter des histoires dont l’alchimie parvient à ralentir le temps tout en lui rendant son exceptionnelle densité. Celle-là, d’histoire, pas plus que les autres, ne saurait vous décevoir.

Christian Gailly, Lily et Braine - Editions de Minuit
Article paru dans Le Magazine des Livres, janvier 2010

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jeudi 2 avril 2015

Avishai Cohen - Olympia, 1er avril 2015 (+ audio)

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D'Avishai Cohen, on a tout dit, tout écrit depuis longtemps : une star internationale, un enfant chéri du jazz, dont ce grand découvreur de Chick Corea mit le pied à l'étrier au milieu des années 90 (notamment en co-produisant son premier album, Adama). Depuis, connaisseurs et commentateurs avisés n'ont de cesse de louer l'inventivité de ce musicien hors-pair, la puissance et la vélocité de son jeu, le lyrisme et la rigueur de ses compositions, son énergie scénique ou la variété de ses sources d'inspiration, et qui a su, avec quelques autres (citons très arbitrairement Brad Mehldau, Tigran Hamasyan ou le regretté Esbjörn Svensson), donner un coup de jeune à l'art du trio. Aussi serai-je aussi bref que possible.

Plein à craquer, l'Olympia était assurément conquis d'avance. Mais Avishai Cohen, Nitai Hershkovits et Daniel Dor ont l'habitude d'être acclamés avant même d'avoir joué la moindre note : il en faudrait bien plus pour entamer leur concentration et leur plaisir, assez éclatant. La presque intégralité de From Darkness est déroulée, ce nouvel album qui d'ailleurs porte assez imparfaitement son nom, tant, même dans ses thèmes les plus élégiaques ou les plus nostalgiques, repose toujours une grande joie, quelque chose de continument énergique et lumineux. Aucun doute : sur scène, l'album est magnifié : les compositions studio, assez brèves pour du jazz, trouvent ici leur prolongement attendu. Des morceaux tels que Abie ou Lost Tribe, roboratifs, obsédants, frôlant la transe, sont évidemment taillés pour le live ; d'autres, plus retenus, plus intérieurs, y trouvent une fraîcheur autre : le très doux Ballad For an Unborn, sa très belle reprise de Nature boy, ou encore Smile, le thème que Charlie Chaplin écrivit pour Les Temps modernes, et dont Cohen nous dit qu'il est “la plus belle mélodie qu'il ait jamais entendue.” Succès assuré enfin sur le déjà ancien Seven Seas, gonflé d'énergie ; c'est qu'il y a aussi chez Cohen quelque chose (que l'on me IMG_2168pardonne...) de lointainement hard-rockeux, au point que parfois il semble presque headbanger (n'a t-il pas osé, d'ailleurs, une corne du diable en guise de ponctuation à un chorus de Daniel Dor ?) Tel est bien, d'ailleurs, l'esprit de tout power trio, qualification qui ne vient pas sans raison du rock : s'ils sont, cela va sans dire, au service de la musique, les musiciens le sont tout autant à l'égard du groupe. C'est, pour aller vite, une dimension orchestrale que ne cultivaient pas forcément les anciens trios de jazz, pour une majorité largement structurés autour d'un leader. Chez Cohen, les chorus sont incorporés, comme glissés dans la composition, chaque musicien en préparent le terrain ; ce sont presque des ponts ou des structures à part entière dans le morceau.

Une fois entre ses mains, la contrebasse d'Avishai Cohen n'est plus qu'un jouet. Il la soulève comme une vulgaire fourchette, la retourne, la saisit à bout de bras, la couche, s'emmêle autour d'elle : il en fait ce qu'il veut. Tout cela en parfaite entente avec Nitai Hershkovits et Daniel Dor, qui eux-mêmes rivalisent d'inventivité et déployent, chacun à sa manière, autant d'esprit et d'espièglerie qu'Avishai Cohen. Leur musique, finalement, se défie assez largement des genres et des registres ; l'éclectisme règne, les frontières semblent évaporées, pour ne pas dire inexistantes, ce qui les autorise à bien des facéties - et même un petit passage techno dans le chorus de Daniel Dor, grosse caisse marquée sur chaque temps. Il y a de l'humour partout, de la citation, une aptitude à jouer comme des gamins et, quelques instants plus tard, à rentrer en soi et à se laisser manoeuvrer par l'émotion. Bref, ceux-là n'oublient jamais que la musique est langage du corps autant que de l'âme, du moins qu'elle s'adresse d'abord aux sens ; si bien qu'entre eux l'on parlera moins de complicité que d'osmose.

Bien sûr, il y aura un rappel. Mais ce n'en sera pas un : il sera aussi long que chacune des deux premières parties. Avec l'autorisation, ici, de lâcher un peu les choses. Avishai se met au piano et bluese (joliment) like a mother's child. On enchaîne avec une sorte de rumba du diable, improvisée, cathartique ; Cohen plus hilare qu'un gosse, renversant un tabouret de scène et jouant au percussionniste. Et puis cette version, très belle, d'Alfonsina y El Mar (hommage à la poétesse argentine Alfonsina Storni, retrouvée suicidée dans sa chambre de l'hôtel Mar del Plata), tant de fois chantée et reprise, dans tous les genres possible et imaginables - et ici magnifiquement interprétée par un Avishai Cohen dont la tessiture et la voix, toujours légèrement feutrée, tamisée, me fait parfois songer à celle de Sting. Enfin oui, quoi : c'était un concert exceptionnel.

Mea culpa, mea culpa maxima - j'ai conscience que ce n'est pas bien régulier, mais c'était plus fort que moi : la captation d'Alfonsina y El Mar...

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Site officiel d'Avishai Cohen.

Et puis, pour le plaisir, une version de Seven Seas, enregistrée à Marciac en 2014.

vendredi 27 mars 2015

Vicente Amigo à La Cigale - 26 mars 2015 (+ extraits vidéos)

Photo personnelle

Vicente Amigo : guitare
Paquito Gonzalez : percussions
Añil Fernandez : deuxième guitare
Rafael de Utrera : chant

Vicente Amigo, qui fut l'élève de Manolo Sanlúcar et qui passe aujourd'hui pour le successeur quasi naturel de Paco de Lucia, donnait hier un unique récital à Paris, dans une formation épurée. Fort du récent Tierra,sans doute son album le plus accessible aux oreilles peu habituées au flamenco (et pour lequel il s'est d'ailleurs entouré des musiciens de Mark Knopfler - Dire Straits - et des folkleux écossais de Capercaillie), Vicente Amigo est toutefois venu se faire entendre tel qu'il est, délaissant la joliesse orchestrale de l'album studio pour déployer une belle authenticité.

Photo personnelle

 

Dire de Vicente Amigo qu'il est un virtuose, ce serait, au fond, ne pas dire grand-chose : à un certain niveau de virtuosité, ce qui fait la différence est ailleurs. C'est ici qu'Amigo est intéressant, tant il donne de l'air au flamenco “traditionnel”. Qu'il ne s'agit d'ailleurs pas de “renouveler” (il n'a aucun besoin de cela) mais, en tirant parti de son génie propre, d'utiliser afin de lui conférer de nouvelles couleurs, d'autres résonnances. Amigo est le musicien tout indiqué pour cela, tant son esprit est large et ses oreilles ouvertes (on l'a même vu, en 2013, jouer aux côtés de Steve Morse, successeur de Richie Blackmore au sein de Deep Purple) ; et cela s'entend : si du jeu de la guitare flamenca il conserve (et magnifie) toutes les caractéristiques, c'est pour mieux s'adosser à la tradition et se créer un espace, une dimension qui lui soient propres. C'est, disons, une vision émancipatrice de la tradition. Vision très ancrée dans son temps, comme en témoignent son ouverture, mais aussi son sens très aigu des petits motifs mélodiques entêtants, l'évidence avec laquelle il assume certaines modulations flatteuses, ou encore son plaisir manifeste à créer des atmosphères que j'appellerai de passerelle - comme pour servir de jonction, de pont entre différents univers. C'est ainsi que l'on pourra entendre, au beau milieu d'un morceau appartenant indiscutablement au plus pur registre flamenco, quelque chose qui le tirera du côté d'un Pat Metheny, avec lequel il partage donc ce même goût de la suggestion, de l'évasion et de la rêverie. Or il faut, pour cela, avoir développé un rapport décomplexé, pour tout dire un rapport de liberté, à la musique et à ce qu'elle charrie. Amigo assume tout - au point d'ailleurs que je ne serai pas surpris qu'un jour tel ou tel de ses thèmes finisse par servir de fond sonore à une marque de shampooing ou de chewing-gum... (pour vous en convaincre, jetez ne serait-ce qu'une oreille aux très grâcieux mais jamais mièvres Tres Notas Para Decir Te Quiero, Demipati ou Paseo de Gracia). Car voilà : c'est qu'ils sont beaux, ces thèmes. Et dans ces mélodies imparables, j'entends souvent comme une attitude devant la vie : une sorte de nonchalance, d'élégance aérienne ou de sensualité océane - ou simplement de romantisme.

En tout cas, à ceux qui ont pu juger que Tierra constituait un tournant, qu'il franchissait un cap vers une musique à dimension, voire à vocation plus commerciale (osons le gros mot), Vicente Amigo prouve sur scène qu'une carrière n'est jamais que dialectique ; c'est à force de dériver, de s'écarter, d'avancer et de revenir pour mieux repartir, que le musicien peut espérer conserver à sa musique un tour vivant (vivant puisque mouvant), et montrer combien la matrice originelle (le flamenco) est riche de libertés. Là, ce soir, il se montre tel qu'en lui-même, c'est-à-dire en musicien d'excellence, mais, plus encore peut-être, en une sensibilité qui est toute entière musique. Pour le coup, l'aisance technique lui offre toutes les possibilités - à commencer par celle de l'oublier : il y a de la percussion dans chaque note jouée, mais la même percussion charriera tour à tour la rage ou caresse, au gré d'un lyrisme à a fois très pur et très maîtrisé.
Enfin je m'en voudrais de ne pas mentionner Rafael de Utrera, dont le chant m'a beaucoup impressionné. Sa puissance, son ampleur, sa manière de se fondre dans le volume et de servir la musique, d'être aussi juste dans la gravité ou la douceur, dans la violence ou dans la plainte, sa présence enfin, méritent tous les éloges. On comprend mieux pourquoi les plus grands (à commencer par Paco de Lucia) ont toujours fait appel à ce cantaor de grande classe.

EXTRAITS

 

Vicente Amigo

dimanche 29 septembre 2013

Un soir au club : Ahmet Gülbay au New Morning

1272123_10201363915532483_1616028941_oC'était, l'autre soir au New Morning, 19 septembre, un moment un peu particulier : le pianiste Ahmet Gülbay, enfant prodige de Saint-Germain des Prés, avait réuni tous ses amis (du beau monde, et nombreux), à l'occasion notamment de la parution de ses deux nouveaux albums : Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux ? (enregistré en trio avec Christophe et Philippe Le Van) et Paris Cuban Project, à l'honneur ce soir.

Ce qui ne laisse de surprendre, chez Ahmet Gülbay, et après des années passées à écumer les scènes, c'est la joie, au sens strict éclatante, qu'il éprouve à jouer (quelle que soit l'heure, du jour ou de la nuit.) Aussi est-ce une chose assez singulière que de voir évoluer un tel musicien, rompu à tous les genres, passant plus de la moitié de sa vie à donner des concerts à droite et à gauche, en France et à l'étranger, tant il y prend un plaisir que rien ne semble devoir émousser. Le musicien Gülbay n'a pas d'humeurs, il est toujours égal à lui-même, et c'est en cela un authentique musicien : pour peu qu'il puisse s'installer devant un clavier, pour une poignée d'amis ou une salle pleine à craquer, il le fait toujours avec une incroyable gourmandise. Bien davantage que de l'énergie, c'est, je crois, cette joie (le mot devant être ici entendu au sens fort, presque spirituel) qui, sous des dehors volontiers légers, joueurs, voire farceurs, confère toute sa nécessité à sa musique. On se dit parfois qu'il ne joue que pour approcher la transe ; indécrottable romantique, il va chercher dans la musique, et dans son instrument, tout ce qu'ils peuvent lui procurer de sensations ; du rythme et de la mélodie : voilà ce qu'est pour lui la musique, voilà l'éthique de ce musicien qui, sans se soucier des modes ou des postures, sait donner une touche assez unique au moindre standard comme à la moindre ritournelle, et qui n'en finit pas de donner à sa musique une fraîcheur qui, tout bien pesé, n'est pas si fréquente.

Voici donc deux témoignages filmés de cette soirée (je ne suis guère équipé, pardonnez la qualité des enregistrements, pas mauvaise mais tout de même relative...) :

- dans le premier, l'excellente et très prometteuse flûtiste Amina Mezaache donne sa version d'Armando's Rhumba (de Chick Corea) - qu'Ahmet a eu la grande gentillesse de me dédier. Ahmet Gülbay est au piano, François Barnoud à la contrebasse, et Lukmil Perez à la batterie.

- dans le suivant, le Paris Cuban Quintet interprète Da norte a sur, composition de ce saxophoniste assez époustouflant qu'est Irving Acao.
Ahmet est bien sûr au piano, accompagné, donc, d'Irving Acao au saxophone, José Caparros à la trompette, Felipe Cabrera à la contrebasse, et toujours Lukmil Perez à la batterie.

Photo : Olivier Camax

 

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jeudi 5 septembre 2013

Ahmet Gülbay / Notice du CD trio + New Morning

 

Ahmet Trio

Je l'ai annoncé ici déjà, Ahmet Gülbay sera le 19 septembre prochain au New Morning, pour présenter son nouveau quintet, le Paris Cuban Project.


Parallèlement, il vient d'enregistrer un nouvel album en trio avec de déjà vieux complices : les frères Le Van, Christophe et Philippe, à la basse et à la batterie, auxquels viennent parfois s'adjoindre Jean-Yves Moka à la guitare et le fameux Hervé Meschinet à la flûte.

Pour cet album comme pour celui enregistré avec le quintet, Ahmet Gülbay a eu la gentillesse de faire appel à mes services pour rédiger la notice du CD ; c'est cette notice que l'on peut lire ci-dessous.

AHMET GÜLBAY TRIO
Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux ?
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Ce n’est pas faire injure au musicien, lui dont la trajectoire doit si peu à l’ordre académique, que d’avoir longtemps souri au pittoresque de cette crayeuse ardoise posée à même le trottoir de la rue Saint-Benoît, sur laquelle on put lire, pendant des années : ce soir – ahmet gülbay. Je vais être franc : pour ce qui est de l’actualité, ma tournure d’esprit était assez joliment inactuelle, aussi ce nom, Ahmet Gülbay, ne me disait-il rien. Bon, mais je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne pourront plus connaître : depuis, Saint-Germain semble triste et les lilas sont morts. Donc, c’est là, derrière l’humble ardoise, un certain soir de printemps, que m’entraîna celle que je ne pouvais pas (encore) me permettre de considérer comme ma femme. Le club s’appelait « Chez Papa » et nous y fûmes sitôt chez nous, deux fois plutôt qu’une arpentant les terroirs de Saint-Estèphe qui alors avaient notre prédilection – on ne dira jamais assez combien la langue du jazz est propice aux révolutions de palais. Quoique spontanément fringante, l’ambiance était encore bien tempérée, il fallait attendre que le clavier de l’Ahmet la mette. Et l’Ahmet en question, foin de fado, la mit facile, assis là, dos raide oscilla solo – il y avait là-dedans un peu de rumba d’Armando où je ne m’y connais pas.

Ahmet Gülbay tient à la fois du feu et de l’eau, du cancre et du romantique ; d’Alexandre (le Monty, pas le grand) et de Michel (Legrand, oui). C’est dire, puisqu’on parle d’ardoises, s’il en a une idée davantage bistrotière que scolaire. Son jazz d’ailleurs est assez buissonnier : c’est celui des chemins traversiers et autres flûtes du même acabit. Alors, son vieux copain Meschinet s’est échiné à souffler le vers pour qu’il puisse faire sa coquette gainsbourienne sur Une nuit – mais, admettons : chacun fait c’qui lui plaît, ainsi que l’enseigne la ritournelle. La liberté est une règle. Mais la liberté, qu’est-ce que c’est ? Une valse bien sûr, à commencer par celle des étiquettes. Là où d’autres s’échauffent à la conformité, Ahmet Gülbay s’enflamme à son bon plaisir. Qu’il prend partout, soit dit en passant et comme pour aggraver son cas : il n’y a pas de genres, il n’y a que de la musique : on en swinguerait sur l’air des lampions tant tout est bon pour l’amphion. D’ailleurs son Little boat a des réminiscences de Love boat : alors vogue la galère et que la croisière s’amuse. C’est son petit côté ricain, à Gülbay ; Gülbay qui s’emballe, qui s’en bat l’œil et sambalove à en devenir aussi rutilant que du Lalo Schifrin. Comme lui d’ailleurs (tiens tiens), il a au cinéma payé son bel écot – je les entends déjà, sur son petit bateau, vos chabadabada.

S’il y a du jazz dans ce que joue Ahmet Gülbay, c’est parce que le jazz lui donne la liberté de ne pas chercher à en jouer. On est ici comme dans la vraie vie : ce qui compte, c’est l’intention. La sienne est de trouver sa ligne mélodique comme d’autres pourchassent leur ligne de vie au creux de la main. C’est plus fort que lui, tous ceux qui l’ont vu sur scène le savent : il attendrit l’existence. Témoins, ces orchestrations solaires (Sambalova) et ces airs fluets (Adeos) qui, soyez-en sûr, auraient reçu l’agrément d’un Jobim ou d’un Petrucciani. L’aérien le dispute au matériel, le volage au sentimental, le désir au souvenir : Ahmet Gülbay met le doigt sur sa part sensible. Le bougre est véloce mais c’est avec le cœur et à l’oreille qu’il joue, question d’hygiène autant que d’éthique : des travées de l’existence, il s’agit toujours de rapporter la part tendre, facétieuse, éphémère aussi, puisque, décemment, on ne peut être heureux continument. Tout au plus peut-on s’y efforcer, et c’est bien ce qui s’entend chez lui : les petites modulations espiègles, les phrases appuyées comme des clins d’œil, les moments de langueur feinte, les explosions de joie, tout ce maelström dont il fait l’ordinaire de son discours ne va pas sans que l’histoire n’ait sa morale. Ray Ventura ne se retrouve pas par hasard allongé au beau milieu des plages. Et Gülbay qui rigole et racole comme un ado hard bopper, avec l’air de nous dire : alors, qu’est-ce qu’on attend ?

Ahmet Trio - Double

- La page Facebook du concert au New Morning
- La page du concert sur le site du New Morning

 


mercredi 4 septembre 2013

Ahmet Gülbay et le Paris Cuban Project au New Morning

 

Ahmet Cuban

 

Le NEW MORNING accueillera le jeudi 19 septembre prochain, et pour la première fois, le pianiste Ahmet Gülbay.

Occasion pour lui de présenter Paris Cuban Project, l'un de ses deux nouveaux albums - le second, Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux, vient d'être enregistré en trio.

Ahmet Gülbay m'a fait l'amitié de me demander d'écrire les textes de présentation inclus dans ces deux nouveaux cds. Aujourd'hui : le Paris Cuban Project.

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AHMET GÜLBAY QUINTET
Paris Cuban Project

Quand j’étais petit, il y avait chez mes parents un disque qui me mettait en joie. C’était une compilation, et je suis contre les compilations. Mais comme j’étais petit, vous me pardonnerez de ne m’être pas spontanément posé les sourcilleuses questions afférentes à la notion d’œuvre. Toujours est-il que, ce disque, mes parents ne l’écoutaient jamais (je me demande d’ailleurs toujours ce qu’il faisait là). Ma mémoire étant ce qu’elle est, je ne saurais vous en dresser la playlist intégrale, mais je me souviens qu’on y trouvait Patachou, Marcel Amont, Sacha Distel, Joe Dassin l’audacieux et autres drilles drolatiques (et même du Ivan Rebroff). Mais il y avait aussi, force m’est de l’admettre, ce qui aura constitué mon premier contact avec ces musiques qu’alors on qualifiait, c’est selon, d’exotiques, de tropicales, du Sud ou des îles – en tout cas était-ce torride : Si tu vas à Rio, de Dario Moreno. Son hâle allait à l’aise à son allure, sa margoulette dégoulinait sous la gomina, et il portait une chemise très cubaine quoiqu’étant né turc. Comme Ahmet Gülbay, vous le croyez ça ? Vous me direz que l’information n’est que de bien peu d’intérêt, et je suis tout prêt à l’admettre, mais il fallait bien que je trouve un truc pour introduire mon texte.

N’empêche. Allez savoir si je ne tiens pas ce goût des grosses sections cuivrées et du groove à grosses cylindrées de cette expérience (carrément) fondatrice. Quoique pour ce qui est des cuivres, je tiens aussi mes influences d’une copine qui faisait la majorette à la fin des matchs, mais bon, c’est une autre histoire. Cela dit, cette expérience fondatrice (carrément) ne fut pas celle d’Ahmet Gülbay – mais lui est musicien, ça ne compte pas. Car j’entends bien sa manière de s’immiscer dans un ostinato de trompette, de tromper les cadences infernales et de distiller ses gimmicks de conguero. Bon, mais qu’est-ce que c’est que cette musique ? Je vais vous le dire, vous en donner une définition bien définitive : c’est le blues des latins. Parce qu’il faudrait vraiment être un indécrottable occidental pour s’imaginer que la misère serait moins pénible au soleil. C’est ce que Gülbay a bien compris : ça rutile, ça brille ça pétille et ça scintille, mais le riff cuivré ne fait pas plus le bonheur que le ternaire fait le jazz ou l’habit le moine. C’est qu’il y a dans cette musique quelque chose de bien trop lancinant pour en faire un jingle publicitaire pour soda désaltérant. Il suffit d’entendre ce qu’Irving Acao fait de son saxophone pour en attraper la chair de poule et pour flairer tout ce que les musiques du soleil doivent aux inclinations de la lune (on comprend pourquoi il est réclamé par tous les grands de ce monde).

Bernard Maury, son maître, avait pris pour habitude de le surnommer Ahmet Jaimal. C’est que si Ahmet Gülbay passe pour le plus rayonnant des animateurs de soirées, s’il est, par excellence, l’homme à tout faire de la scène, il n’en trimballe pas moins toutes nos humaines fêlures avec lui. Il a d’ailleurs réussi à donner un caractère sentimental à l’une des rares compositions un peu guillerettes de Keith Jarrett (Lucky southern), au point qu’on se croirait à Cologne un soir de janvier 75. Preuve qu’on ne rigole sous les tropiques qu’à la condition de savoir pourquoi – d’ailleurs j’ai toujours rêvé de pouvoir glisser une peau de banane sous le pied des fanfares. Mais les fanfares, quand elles sonnent et résonnent comme celle-là, c’est autre chose : exit les destins de vahinés, le café équitable et Dario Moreno : c’est pas que du bonheur, c’est du lyrisme.

Ahmet Gülbay - New Morning

 

- Ici, la page Facebook de l'événement


- Et là, sur le site du New Morning

 

 

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mardi 2 juillet 2013

Pleyel : Keith Jarrett / Gary Peacock / Jack DeJohnette



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Il n'y a plus guère d'utilité, je le sais bien, si ce n'est pour témoigner et témoigner encore de son plaisir et de son admiration, à écrire le moindre et quelconque article sur un concert de Keith Jarrett : pour s'en tenir à ce seul trio de légende, voilà trente ans que la messe est dite déjà, et Internet regorge de dizaines de milliers de recensions, toutes plus éclairées les unes que les autres, plus savantes, plus admiratives, fût-ce secrètement, lorsque, pour tel ou tel mobile, l'auteur décide d'aller chercher des poux au génie - car je tiens pour acquis et, au sens le plus étroit et premier du terme, indiscutable, que nous avons affaire à un génie. Mon fils, onze ans, me dira peut-être, un jour, si j'ai eu raison de l'emmener écouter ce musicien qui impressionne tant son père : pour l'heure, je dois bien admettre qu'il a dû se sentir un peu perdu dans cette salle où il n'est pas un spectateur dont l'oreille ne soit aguerrie et conquise ; et moi de tenter de lui expliquer à quel moment le trio improvise, ce qui se passe lorsque Jarrett se lève, qu'il tourne autour de son piano, s'efface un instant derrière le rideau, trépigne, chante, se cabre, lorsque les musiciens se regardent, bref ce qui se passe sur scène. Or il se passe, sur scène, ce qui se passe toujours avec ces trois-là : lumière éteinte, silence déjà presque parfait, public en attente, aux aguets, et c'est long, cela dure bien deux minutes, peut-être davantage, il ne se passe rien, et c'est, comme me le fait justement remarquer le pianiste Ahmet Gülbay à mon oreille, déjà de la musique ; il a raison : tout est noir, seuls le piano, la contrebasse et la batterie sont éclairés, rien ne se produit, et, déjà, bien sûr, les musiciens, derrière le rideau, sont en concert. Ils arrivent par un des côtés de la scène, l'un après l'autre, Jarrett fermant la marche, comme toujours, tonnerre d'applaudissements, puis se positionnent au centre, saluent en s'inclinant, suivant leur rituel, enfin prennent place derrière leurs instruments, avec toujours cette même et nonchalante élégance.

C'est le moment où il se produit avec Keith Jarrett ce qui ne se produit qu'avec peu de musiciens : si l'on fermait les yeux, si l'on ignorait tout de ce qui se tramait là, on saurait, dans l'instant, exactement, qui joue. Car c'est du toucher de Keith Jarrett, je crois, que l'on tombe d'abord amoureux, de ce toucher qu'il polit jusqu'à l'obession depuis cinquante ans ; et de son phrasé, bien sûr, de cette déclamation par vagues et cheminements, de ces phrases qui n'en finissent plus de tourner autour de la note, déployées, étirées, et que traverse toujours le même chant profond ; c'est ainsi qu'est Jarrett : entièrement musique. Ce pourquoi sans doute il tourne le dos au public : non parce qu'il ferait sa diva caractérielle, comme les imbéciles aiment à en répandre l'idée, non, même, je crois, en vertu d'une sorte d'ultime hommage à Miles Davis, mais parce qu'il me semble avoir besoin de se protéger, de n'être présent qu'à lui-même et à son groupe, d'avoir le sentiment de ne jouer que pour lui - meilleure façon qui soit d'honorer la musique, donc le public. All of You donne le ton, Answer me, on enchaîne les standards, Woody'n You sur des braises, un I've got a crush on you, que Sinatra rendit populaire, à vous faire dresser le poil, When I Fall In Love, dont le thème ce soir est exposé quasiment à l'identique de ce que l'on peut entendre sur ce chef-d'oeuvre d'album qu'est Still Live.

Trentième anniversaire du trio, donc - 2013 étant aussi le quarantième d'un autre grand disque, solo celui-là, de Keith, le Bremen Concert. Trente ans à parcourir les salles du monde entier, puisque ces trois-là se font fort de ne plus s'enregistrer qu'en public, dans un mouvement et avec un désir toujours éclatant de liberté, au point qu'aucune playlist n'est jamais décidée avant concert : aux souverains Gary Peacock et Jack DeJohnette, une fois renseignés sur la tonalité, de monter dans le train que Jarrett a lancé. C'est, bien sûr, chaque fois, une leçon de musique - à côté de moi, Ahmet se dit admiratif de la qualité exceptionnelle de ce legato sans pédale - mais c'est aussi bien plus que cela : car ce qui fait plaisir, c'est leur plaisir à eux, renouvelé chaque soir ou presque, on les voit gourmands de sensations, désireux de se surprendre, presque farceurs ; et puis il y a ces fameuses ballades, surchargées d'émotion, d'une émotion tellement tendue qu'on pourrait dire qu'elle n'en finit pas de quêter sa résolution - sa délivrance ; l'intensité est comme tenue à bout de bras, on hésite entre libération et tension, tout respire énormément, chaque note est allongée, oxygénée, l'épure laisse de la place à chacun - et tout Pleyel est comme dans une bulle.
On a cru qu'il n'y aurait pas de rappel, les trois ont salué, Jarrett a sitôt pris la poudre d'escampette, mais voilà, le public était là, debout comme un seul homme, n'en finissant pas d'acclamer ; alors ils sont revenus, puis c'est DeJohnette qui a fait un signe à Jarrett, lequel, encore une fois, s'en allait, alors on l'a eu, le deuxième rappel, jusqu'au troisième, puisque Pleyel ne s'arrêtait plus de clamer son admiration, et c'est Jarrett cette fois qui a repris la main ; alors, anniversaire oblige, on lança cette cadence légèrement hypnotique, ce tempo faussement lancinant de God Bless the Child, sur lequel, donc, se refermait l'album qui lança le trio, en 1983.

Démonstration n'était plus à faire, mais qu'il fut bon de vérifier sur scène que ces vieilles chansons du music-hall, ces vieux airs de Broadway, toute cette musique populaire d'avant le rock'n'roll, continuent leur chemin et, surtout, puissent encore donner lieu à autant d'inventivité, de trouvailles, d'engagement. Il y a quelque chose de rassurant, oui, à constater que de tels musiciens trouvent en ces thèmes aux lignes simples matière à la musique la plus libre et la plus élaborée ; car c'est ainsi que se transmet le jazz - et, avec lui, une certaine idée de la musique.

jarrett somewhere

Dernier album paru : Somewhere (Live in Lucerne)

 

vendredi 23 mars 2012

Sébastien Giniaux au New Morning (+ extraits vidéos)

Sébastien Giniaux – New Morning – 25 janvier 2012

IMG_0076Vous, je ne sais pas : moi, rien ne m’agace davantage que l’appellation incontrôlée de musique du monde – encore que sa traduction dans la langue de Shakespeare et de David Beckam n’ait, pour ce qui est de son dessein mercantile, rien à lui envier. A-t-on d’ailleurs idée d’une musique qui ne fût pas du monde, fût-il celui qu’à la ville on qualifie de grand ? Et de quel autre monde pourrait-il bon Dieu s’agir, que ce corps céleste suffisamment bizarre pour que la vie y soit un jour apparue ? Non, décemment, sauf à tutoyer la musique des sphères, je n’y vois d’autres mobiles que ceux du caquètement décervelatoire (dit aussi « marketing »). D’autant que les musiques du monde n’ont finalement plus grand-chose de commun avec lui, puisqu’elles mettent le grand tout en fusion. Au moins, le folk lore, on savait ce que c’était : l’étymologie, ça donnait du sens. Bref, Internet a essoré l’exotisme comme Google Earth a sonné le tocsin des irréductibles. Autant de vénérables sujets de dissertation qui ne doivent guère troubler Sébastien Giniaux et son gang : ceux-là sont musiciens, et le musicien se moque de l’étiquetage de ses produits comme le cistercien de la Nintendo ds 3d. Le monde, ils le pratiquent à la manière des artistes : en tendant l’oreille. En tout cas, c’est dans leurs cordes. De guitare, s’entend. Qu’ils ont lestes, soit dit en passant, et manouches, et balkaniques, et maliennes. Car on ne peut pas nier que quelque chose de la secrète acoustique du monde habite ce petit groupe vibrant à une sorte de continuum dérobé au commun. Les musiciens ont ce secret, le secret de cette note qui taraude l’humain et, parfois, en rencontre le timbre.

Sébastien Giniaux est un grand gaillard dégingandé, légèrement voûté, le regard clair, facétieux, sa parole à peu près aussi maladroite que ses doigts sont agiles. Il ne se prend pas au sérieux car il prend son art très au sérieux. Surtout, j’en reviens à mon propos de départ, il réussit, à partir d’une tradition très affirmée, à façonner son monde. Car si sa musique est du monde, alors c’est d’abord du sien ; c’est-à-dire qu’on n’a un monde à soi que si l’on a préalablement su s’imbiber de la teinture d’autres mondes – je me comprends, je me comprends. Il n’est pas pour autant une synthèse : la synthèse vide les substances de leur moelle pour ne rendre des choses que leur aperçu. Or chez lui la tradition est vivace, on ne peut plus. Mais il lui donne comme un nouvel espace, la fait passer par d’autres circuits que ceux de l’hommage ou de la répétition : il la fait respirer. D’une ambiance typique il sait faire une atmosphère typée. Django n’est jamais loin, sans doute, mais nous sommes au vingt-et-unième siècle : les oreilles ouvertes comme des paraboles, Giniaux donne à ses couleurs manouches un spectre autrement plus large. Ça métisse à tire-larigot, univers dare-dare dilatés. C’est très écrit, luxueusement orchestré, tant et si bien que je me suis surpris à songer aux glissements colorés des premiers albums de Khalil Chahine – la cérémonieuse rutilance en moins, car Sébastien Giniaux conserve de la grande tradition une fraîcheur et un certain goût pour la sueur : il se garde la possibilité de l’accident heureux. Parce que, pour le reste, la partition n’est pas du luxe : les petites modulations ne se font pas toutes seuls, elles transitent par des brisures, rythme cassés, ponctuation inattendues. Ce n’est plus seulement le guitariste qui prête attention aux sonorités, c’est le peintre qui nous sort sa palette. Et de suivre le bon gré de ses humeurs, de ses perceptions, de ses voyages, ce qui ne va pas sans péril parfois. Ainsi des interludes en petites proses à visées poétiques : même agréablement déclamées par Anahita Gohari, elles me semblent, pour le coup, d’une tonalité un peu convenue (Reflet trop reflet escroc / cliché trop psyché Saleté / J’vais te casser) : le vrai-faux moderne, voilà bien ce qui tue la poésie. Enfin ce sera bien là ma seule réserve. Étant entendu qu’il faut savoir pardonner à l’incomplétude : un musicien, jeune par-dessus le marché, qui a le souci d’embrasser le monde et la mélodie des choses en en tirant, non seulement la musique, mais la fresque et les mots, ça suffit à justifier le coup de chapeau. Pour ce qui est de la parfaite harmonie de l’ensemble, c’est donc encore un peu incertain, mais insister là-dessus reviendrait à condamner l’ambition, alors non. Mieux vaut en revenir à l’hommage et derechef tirer notre chapeau à Joris Viquesnel (guitare), Jérémie Arranger (contrebasse), Cherif Soumano (kora), Mihaï Trestian (cymbalum), Mathias Levy (violon) et Maëva Le Berre (violoncelle) : cette petite troupe n’a pas son pareil, et son talent, pour donner au regard acéré de Sébastien Giniaux, et à sa guitare qui ne l’est pas moins, une souveraineté placide et très prometteuse. Et pour ce qui est de ce jeune guitariste virtuose, ceux qui l’ont applaudi, ce soir, sont bien certains d’une chose : on le retrouvera. Et je rappelle que Richard Galliano avait réussi, en son temps, à renouveler l’accordéon. Si vous voyez ce que je veux dire.

Extrait 1


Sébastien Giniaux au New Morning - 25 janvier 2012

Extrait 2


Sébastien Giniaux au New Morning

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mardi 20 mars 2012

Thierry Péala au New Morning - 18 janvier 2012 (+ extraits vidéos)

Thierry Péala, Bruno Angelini & Francesco Bearzatti - Présentation de l’album Move is - New Morning, 18 janvier 2012

IMG_0008Il me faut confesser d’abord n’avoir jamais été un amateur échevelé de jazz vocal : grosso modo, j’en suis resté à Ella et Billie chez les filles, à Nat et Louis chez les garçons. Quoique je m’aventurasse parfois, appréciez l’audace, à écouter un vieil Al Jarreau ou un jeune David Linx : de ce dernier, l’album qu’il enregistra avec Maria Joao figure même en fort jolie place dans mon panthéon personnel ; c’est dire. Encore que (on ne peut être honnête à moitié) rien ne me rendra plus sentimental, romantique, langoureux, voluptueux (on se calme) qu’un whisky qu’une ballade avec Franck, Tony ou Dean. N’allez pas en conclure que je suis inaccessible à la modernité, cela serait injuste en plus d’être méchant ; je me défends encore. Mais bon voilà. Je ne me trouve guère qu’une excuse (de taille, il est vrai) : le maniérisme (je suis aimable) de certain(e)s vocalistes contemporain(e)s – en gros, c’est d’une voix dont j’ai besoin, pas d’une charmeuse de serpents. Bref.

Donc, à propos d’échevelé, lorsque je suis arrivé l’autre soir au New Morning pour y découvrir Thierry Péala, figurez-vous que je lui ai trouvé un faux air de Gonzague Saint Bris. Gonzague Saint Bris, voyons ! Chantre du nouveau romantisme, candidat rémanent à l’Académie (française), visage poupon et crinière à la d’Artagnan (mais sommes-nous bien certains, après tout, que le cadet de Gascogne portait crinière ?) Un faux air, soit dit en passant, voilà bien ce dont Thierry Péala est incapable : on peut regretter que son timbre manque un peu d’éraillement, que sa texture ne soit pas un peu plus grenée, pour ce qui est de la justesse, en revanche, rien à envier aux plus grands. Ce qui est heureux, vu la complexité de ce projet qui le taraudait depuis longtemps (depuis, nous dit-il, ce Noël béni de ses sept ans où il reçut en offrande un « minicinex ») : créer une musique qui fût entièrement inspirée par ses émotions cinématographiques.

Il est un point commun au jazz et au cinéma que l’on néglige parfois : ils ont le même âge. L’on pourrait y voir une heureuse coïncidence mais, quoique personnellement très sensible à la poétique beauté de tout hasard, c’est bien de nécessité qu’il faudra parler : l’un comme l’autre naissent au plus fort du mouvement d’urbanisation et d’industrialisation, à un moment où les peuples deviennent des sociétés et où les sciences (dures et un peu moins) tâchent de donner corps à une certaine idée, peut-être pas du bonheur, à tout le moins du progrès. On ne peut rester de marbre devant cette conjonction d’événements où s’esquissent l’envol du jazz et, donc, du cinéma. Car ces deux arts, à eux seuls allégories, pour ne pas dire emblèmes, de notre modernité, ont la liberté qui leur souffle au cul : quelque effort taxinomique que nous entreprenions, ils n’en finissent pas de s’esquiver. C’est la grande réussite de Péala que de savoir le dire au son d’une musique elle-même très personnelle, téméraire, exigeante, mais qui ne souffre jamais la moindre affectation. Personnelle ne signifiant pas sans généalogie : j’ai entendu ce soir des réminiscences du Jardin sous la pluie de Debussy ou du New York, N.Y. de George Russel, et de Ravel autant que de Bill Evans.

On pourrait d’ailleurs dire du travail de Thierry Péala qu’il est généalogique, presque archéologique : il s’agit bien pour lui d’aller (far)fouiller dans l’histoire de son propre goût et d’en exhausser les ultimes vestiges qui sauraient en témoigner. Car, incontestablement, c’est aussi par le cinéma que Péala s’est formé une image du monde. Et s’il a bien dû se résoudre à trier dans la masse des références, ce qu’il en a retenu constitue à soi seul une fiche d’identité : Scola, Risi, de Sica, Hitchcock, Lynch, Godard, Cassavetes, Zulawski, Spike Lee – ou quand l’audace moderne le dispute au lyrisme de l’histoire. Reste qu’il n’est pas toujours aisé d’entrer dans toutes les projections musicales de cet imaginaire volubile, quelle que fût son authentique sensibilité. Car, magistralement accompagné par le tempétueux piano de Bruno Angelini et le ténor farceur de Francesco Bearzatti, Péala fait un choix dont l’esthétique confine à l’éthique : ne conserver de son intuition musicale que sa seule substance ; ni contrebasse, ni percussions : le squelette, seul, la quintessence, seule. On swinguera, donc, mais par quasi inadvertance. Riant de bon cœur sur le Do the right thing de Spike Lee, et emportant avec nous, in fine, la sensibilité très gracieuse de Thierry Péala lorsqu’il évoque Une journée particulière d’Ettore Scola. L’on pensait, s’agissant du jazz et du cinéma, avoir à peu près fait le tour de la question : le trio Péala/Angelini/Bearzatti m’a rappelé, idiot que j’étais, combien la messe n’est jamais dite, l’histoire jamais finie, et le jazz toujours renaissant. t

Extrait 1


Thierry Péala - New Morning - 18 janvier 2012

Extrait 2


Thierry Péala - New Morning, 18 janvier 2012

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dimanche 11 mars 2012

Médéric Collignon & Le Jus de Bocse - New Morning (+ extrait vidéo)

New Morning, 7 décembre 2011

IMG_0015Le jazz a-t-il (encore) une âme ? La question n’impose certainement pas d’avoir à porter le fer (et le verbe) en quelque moderne Valladolid, mais, tout de même, le sujet ne serait pas indigne d’une jolie et très métaphysique controverse. Elle n’impliquerait d’ailleurs pas tant cet hérétique de Médéric Collignon, lequel ne verrait probablement pas d’un si mauvais œil d’être dévisagé comme un Indien dans le jazz, que les acteurs mêmes d’un art qui n’en finit pas de tanguer entre une source originelle d’où fuse la liberté (à laquelle il offre bien des hymnes), et un désir, même larvé, de reconnaissance – avec ses corollaires marchands dans le viseur. Pour Médéric Collignon, ce seront là peut-être d’assez vaines questions, probablement résolues depuis le premier jour où il tint un instrument entre ses mains. Il n’est d’ailleurs pas indifférent qu’il puise tout un pan de ses ressources au mitan des années soixante, lorsque chaque jour (nuit) jouissait des grâces de tous les parfums de mai. De ces années, il a conservé la part la plus hallucinée, la plus libertaire : gageons que, s’il avait cherché à en recouvrer l’aspiration naturaliste, ou quasi spiritualiste, son audience s’en trouverait presque mécaniquement accrue. Aussi y a-t-il, dans son choix esthétique, brutal, urbain, grinçant, quelque chose qui pourrait bien avoir trait à une sorte d’engagement ; reste, bien sûr, à en interroger la manière.

Sous un certain angle, il serait assez aisé de considérer Médéric Collignon comme un fruit (mais parmi les meilleurs) tombé de l’arbre de notre ultra-contemporanéité : auto-dérision, goût de la farce et du collage, décloisonnement des genres, technophilie espiègle, bouffonneries de toutes espèces, désinhibition à peu près intégrale. Quelques manifestations de cet état d’esprit très débridé pourront bien agacer, et il n’est pas interdit de sourire poliment à quelques-uns de ses cabotinages. Pour peu toutefois qu’on n’y accorde que l’importance requise (c’est-à-dire presque aucune) et que cela ne masque pas l’essentiel, l’histoire du rire confirmant qu’il n’est pas seulement la politesse du désespoir, mais la belle arme des esprits indépendants et fiévreux.

La musique n’est pas pour rien l’art de ceux qui, parfois, peuvent douter de leur verbe – quand nombre d’écrivains, jaloux, allez savoir, de l’éclat d’une phrase ou de la couleur d’une cadence, peuvent bien, à leur tour, rêver en musique. Il y a d’ailleurs du cri, beaucoup de cris, dans l’art de Collignon, mêlés à une tentation de l’onomatopée qui en dit long sur ce qui bruisse comme discours en lui, dont il conjugue la trame dans une musique architecturale, fragmentaire, claquante et viscérale. Que ce discours transite par les instruments à vents ou la gorge, voilà qui n’en altère pas la nécessité, laquelle prend chez lui, donc, de farouches et cathartiques atours. La littérature est un cri, et un cri parfois silencieux, du moins un cri que l’on ne peut guère distinguer que dans le quant-à-soi de la lecture ; si le privilège des musiciens est de pouvoir en transmuer la forme, la texture, celui de Collignon pourrait bien être d’en faire un quasi métalangage. Ceux (c’est mon cas), qui l’ont vu pour la première fois, l’autre soir, sur la scène du New Morning, comprendront certainement ce que je veux dire.

Collignon fait donc partie de ces artistes pour lesquels il ne saurait y avoir de musique qui n’ait aussi pour ambition de (se) malmener. L’intention n’est pas tant d’innover que de renouveler, d’aguicher que d’affranchir : d’une certaine façon, j’eus parfois l’impression qu’il s’agissait de faire revenir la musique à son intention inaugurale, à sa gestation ; de lui restituer, finalement, la primauté de son cri. On comprend mieux alors son admiration pour ces explorateurs que furent, chacun dans son genre, Miles Davis ou King Crimson. Collignon exhausse ce qui en eux nous demeure étrange, hors de portée – quitte à parfois un peu trop insister sur la part la plus voyante ou spectaculaire de cette singularité. On lui en tiendra d’autant moins rigueur que ce garçon n’est pas loin de détenir le feu sacré qui fait les génies : il faut être un innocent ou un démiurge pour mettre en de telles formes la recréation de ce que l’on a ressuscité – peut-être est-ce aussi cela, ce que l’on appelle l’âme du jazz.

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Médéric Collignon & Le Jus de Bocse - New Morning, 7 décembre 2011


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