jeudi 30 novembre 2017

Astrid de Larminat a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

fullsizeoutput_638d

ASTRID DE LARMINAT - Le Figaro littéraire, 30/11/2017
Lire l'article sur le site du Figaro

Fragments de souvenirs amoureux
MARC VILLEMAIN Un recueil de nouvelles où l'on voit
que les garçons sont plus tendres qu'il n'y paraît.

Les hommes, même ceux qui roulent des mécaniques ou se comportent comme des goujats, auraient-ils peur des filles ? Et si c’était ça, leur secret inavouable ? Peur de leur beauté, peur de n’en être pas aimés, de leur faire mal avec leur grand corps ou qu’elles leur fassent trop mal en se moquant d’eux, peur de ne pas savoir être un homme à leurs côtés ?
C’est en tout cas ce qui ressort des nouvelles de ce recueil, une douzaine d’histoires racontées par un petit garçon, un adolescent ou un tout jeune homme. Sous des vêtements, des couleurs, des saisons et des cieux différents, ces narrateurs successifs évoquent la même douleur et douceur, celle qui les envahit lorsqu’ils s’approchent de la petite ou jeune fille dont ils sont épris.
Il y a l’histoire de ce lycéen amoureux d’une camarade qui n’est pas la plus jolie de la classe mais l’attire parce qu’elle est fraîche comme « un cœur à livre ouvert », pas comme ses copines qui déjà déploient tout un art féminin dans la pose, les mines, les réparties. Un jour à l’heure du déjeuner, en sortant du lycée, elle met sa main dans la sienne et le conduit chez elle, au douzième étage d’un immeuble HLM, mais à peine ont-ils commencé à s’embrasser dans sa chambre que sa petite sœur frappe à la porte.
Plus loin, dans un village de montagne « empesé de blancheur », un petit collégien chausse ses skis, s’en va suivre des sentiers de traverse, aperçoit une mince forme blanche posée sur le bord du chemin et, dépassant de sa combinaison, des cheveux couleur de filaments de caramel encadrant des traits d’ange. Elle pleure. Elle a une voix si pure qu’« en elle rien ne semble désaccordé ». Il lui offre sa gourde de chocolat chaud. Elle lui dit qu’il l’a sauvée, il veut se marier avec elle. Mais les vacances s’achèvent.
Dans cet épisode-là, l’auteur décrit le long des pistes « les gentianes que des racines bienveillantes ou quelque mystérieuse source de chaleur souterraine semblent préserver du gel ». Belle vision qui figure le désir qu’ont tous ces petits hommes - qui n’en forment peut-être qu’un seul à plusieurs moments de sa vie – de devenir forts sans s’endurcir. Confusément, ils sentent quelque chose de surnaturel dans la beauté féminine qui les attendrit, les ouvre à plus grand qu’eux.
Mais vient un âge où les filles ne tiennent pas les promesses de leur grâce. Les béguins sont sans lendemain. L’un des narrateurs cherche désespérément à aimer. « Mais ça ne prenait jamais. Il éprouvait une sorte d’empêchement. » Son idéal contrarié se convertit en rage : « Il finissait par en concevoir une aversion pour les filles. » Une nuit, dans une discothèque, entre une fille ravissante vers qui tous les regards convergent. Et c’est de lui, le plus timide, qu’elle tombe amoureuse. Lorsqu’elle lui expliquera qu’il n’y a rien de « si craquant qu’un type désarmé », il se sentira libéré des démonstrations de virilité obligées et grandira d’un coup. Mais cette nouvelle assurance va faire de lui « un salaud ». Il a un coup de foudre pour une autre. Il les aime toutes les deux. Elles le découvrent. Il voudrait leur donner des preuves de sa sincérité, leur dire qu’il n’a jamais cherché des aventures, qu’au contraire il a toujours guetté l’amour « mais la vieille pudeur masculine imbécile » l’en retient.

Le sceau du rêve
La vieille pudeur masculine... c’est l’une des « rivières infranchissables » qu’évoque le titre du recueil de Marc Villemain, quarante-neuf ans, auteur discret, amoureux des teintes tendres de la province, qui a l’art de faire chatoyer et rendre leur jus de nostalgie aux scènes de la vie quotidienne. Sans doute ses personnages ne sont-ils pas emblématiques d’un éternel masculin, ils sont marqués du sceau des rêveurs qui souffrent de l’inadéquation entre la poésie qu’ils sentent en eux, en elles, entre eux, et les mots et les gestes par lesquels ils voudraient l’exprimer. L’auteur, contrairement à l’une des jeunes filles qu’il met en scène, qui défend une morale de l’action et du combat politique, se garde des concepts et des jugements. Il « ne pense pas, il songe. Aux temps anciens, à la création du monde, à tout ce qui nous rend si sensibles, si petits, si précieux ».
Ce chapelet de nouvelles s’achève par un éloge des vieux couples qui s’aiment dans la routine comme aux premiers temps. En les lisant, on se dit que la littérature, autrement mieux que les idées, agit sur le monde en donnant aux lecteurs le goût de la délicatesse de cœur. t