dimanche 25 mars 2018

Sebastian Barry - Des jours sans fin

Sebastian_Barry___Des_jours_sans_fin


De beaux lendemains

Si je confesse être entré dans ce roman avec un peu de circonspection (confusément heurté, traditionnel comme je le suis ou finirai par le devenir, par l'absence de particule de négation), je dois illico ajouter que j'en suis sorti avec enthousiasme et grand engouement. Je ne saurai affirmer, à l'instar de Kazuo Ishiguro, prix Nobel de littérature, qu'il s'agit de « mon roman préféré de l’année », quoique la chose ne soit pas impensable, mais, une fois cette particularité linguistique digérée et entérinée, vraiment ce fut avec exaltation que je me suis laissé gagner par la prose incroyablement vivante, rythmée, lyrique, brutale et délicate de Sebastian Barry, et par ses images d'une ingéniosité qui bien souvent força mon admiration. Notons au passage que Des jours sans fin lui aura permis de remporter en Angleterre et pour la deuxième fois le très fameux prix Costa - après Le Testament caché, en 2008, traduit comme le reste de son œuvre chez Joëlle Losfeld -, chose exceptionnelle et à ma connaissance unique.

L'histoire avait tout pour conquérir l'enfant qui s'obstine en moi : il y a les Indiens, il y a cette Amérique encore balbutiante, les grands enthousiasmes conquérants et dévastateurs du dix-neuvième siècle, le souffle de l'Histoire, les grands moments de bascule, les tragédies humaines et les drames intimes, bref tout l'attirail à même d'enflammer un imaginaire épique dont je ne me suis jamais tout à fait départi. Reste que c'est aussi dans son épopée généalogique personnelle que Sebastian Barry est allé puisé : outre le médaillon en couverture, saisissant, de son arrière-grand-oncle, le livre est dédié à son fils Toby, lequel, après semble-t-il une longue période de chagrin et de doute, s'est délesté auprès de ses parents de ce qui le taraudait : son homosexualité. Que le lecteur rétif aux atmosphères de western, de guerre mâle et de virilité mal comprise ne se laisse donc pas abuser : Des jours sans fin est un roman d'un incroyable délicatesse de coeur et d'esprit.

* * * 

Tout commence avec l'arrivée en Amérique du jeune Thomas McNulty, un gamin encore, orphelin, qui a fui l'Irlande et sa Grande Famine - celle qui, entre 1845 et 1852, jeta tout un peuple dans la faim et la maladie, et décima, selon les estimations, un million de personnes. Il fera là-bas la connaissance d'un autre gosse, John Cole, dont il sera aussitôt l'ami et qui, surtout, deviendra à jamais son seul et unique amour. Pour survivre, les deux mômes se font embaucher dans un bar où, grimés, enrobés, travestis, ils improviseront chaque soir quelques danses joyeuses pour des hommes de peu auxquels ils feront briller les yeux et qu'ils émerveilleront de leur fraîcheur. Ce qui donne lieu à des moments pittoresques bien sûr, mais aussi très sensibles et étonnamment enjoués. Là se joue assurément la scène fondatrice du jeune McNulty, là que s'esquisse son devenir intime. La jeunesse de ces deux garçons est on ne peut plus miséreuse, mais parsemée de grands et beaux moments de complicité, peut-être même des éclats de bonheur, même s'ils savent tous deux que rien de tout cela n'est jamais fait pour durer. Mais le temps passe, et ils grandissent dans une Amérique qui, loin d'être unie encore, se déchire entre les Confédérés du Sud et ceux qui en appellent à cette Union qui fera la gloire d'Abraham Lincoln. Les Indiens, au milieu, connaîtront le calvaire.

C'est ce monde d'une effroyable violence physique, matérielle et morale que décrit Barry, et c'est une prouesse que de savoir dire avec autant de justesse la froideur du crime, la démence froide et brutale, et de les montrer chez des hommes qui n'en ont pas forcément moins de cœur que les autres, qui eux aussi savent aimer. Car Barry montre avec une tendresse peu ordinaire ce qui s'acharne en nous à la sauvagerie et se tient toujours prêt au pire. Il faut lui savoir gré de l'écrire à un moment du monde, le nôtre, qui non seulement semble reculer toujours plus devant la complexité, mais s'en défier avec une passion assez folle, aspirant sans doute aux bons vieux équilibres de la binarité, du bien et du mal, de Diable et de Dieu.
Barry mêle l'épique et l'intime avec un brio et une sensibilité dont je dois dire que cela m'a parfois laissé bouché bée. Et si bien des scènes sont effroyables, proprement horrifiques, c'est bien sûr le contraste entre la férocité dont tout soldat doit être capable - ne serait-ce que pour survivre - et la délicatesse, la pudeur et à sa manière la grandeur d'âme de McNulty qui rend tout ce récit infiniment poignant. Si tout chez Barry est très palpable, incarné, concret, réaliste pour ainsi dire, il est impossible de ne pas éprouver le caractère décisif de ce à quoi il touche, les questions afférentes à la vie et à la mort bien sûr, à ce qu'il faut éventuellement savoir leur sacrifier, mais plus encore les profondes et insolubles interrogations relatives à la destinée des hommes. Et il y a dans ce que j'appellerai son naturalisme transcendé un authentique questionnement moral et métaphysique. Au plus haut de la sauvagerie, le jeune McNulty sait d'ailleurs que ce qui se joue vraiment est toujours supérieur à ce pour quoi les hommes s'agitent.

     On charge et on transperce tous ceux que les obus ou les balles ont trompeusement épargnés. Peut-être que les braves se défendent, mais on s'en rend à peine compte. Gonflés par la vengeance, c'est comme si aucune balle pouvait nous atteindre. Notre peur s'est consumée dans la chaleur de la bataille et métamorphosée en un courage assassin. On est des vauriens célestes qui viennent voler les pommes dans les vergers de Dieu [...].

Les impressions que laissent sur le lecteur les scènes de combat et de sauvagerie sont très fortes. Mais c'est aussi parce qu'elles sont entrecoupées, dans leur atrocité même, de notations très pures et parfois d'une grande et belle naïveté chez celui qui se bat. Nous ne sommes pas tant plongés dans le bain de sang que dans l'âme de McNulty à l'instant même où, avec les siens, il répand la terreur. D'où la proximité immédiate et animale que nous éprouvons avec des personnages dont on peut sentir la chair, la peur et la sueur. Il est complexe de mettre au jour le secret de Barry, mais sans doute la puissance d'évocation de ses images, nombreuses, variées, osées, y est-elle pour beaucoup : 

     Une fois tous les corps dans les fosses, on les a recouverts de terre, comme si on étalait de la pâte sur deux immenses tourtes.

Nous sommes toujours en train de contempler le réel, mais c'est un réel infimement tamisé par une distance métaphorique qui lui confère un relief paradoxal et, finalement, profondément humain - telle cette pluie qui « ... a ensuite aplati l'herbe comme de la graisse d'ours sur les cheveux d'une squaw. »
Enfin ce qui bien sûr est bouleversant dans ce texte, c'est l'implication croissante de McNulty dans son identité féminine - spécialement une époque et des circonstances dont le moins que l'on puisse dire est qu'elles ne s'y prêtent guère. Tout part donc d'un travestissement de fortune dans les ruelles d'une enfance de quasi indigence, avant que toute sa vie consiste, en plus d'une hargne à rester vivant, en une longue trajectoire pour devenir celle qu'il est. Sur son ami John il porte bien sûr un regard infiniment clément, d'une tendresse souvent maternelle, un regard de chrétien aussi, chrétien à sa manière, mais son attachement à la petite Winona, enfant rescapée du massacre des Indiens, parachèvera une destinée hors du commun. t

N.B. : Je ne formulerai qu'une seule réserve, certes de peu d'importance mais la chose excite en moi quelque démangeaison : amis correcteurs, boutons à jamais hors la langue française cet "au final" aussi laid qu'inutile, et tenons-nous à la recommandation de l'Académie française !

___________

t  EXTRAITS t

« Arrivée à Memphis. Je sais que mes habits puent. Ma culotte bouffante est tachée d'urine et de merde. Ça peut pas être autrement. Alors on s'offre une nuit dans une pension où on peut se laver, et le lendemain, alors qu'on se prépare pour partir, on sent les poux regagner nos cheveux propres. Ils ont passé la nuit dans les coutures de nos robes, et maintenant, tels des colons sur la piste de l'Oregon, ils rampent à nouveau sur l'étrange Amérique de nos peaux. »

« Pourquoi un homme en aide-t-il un autre ? Ça sert à rien, la vie s'en moque. La vie, c'est qu'une succession de moments difficiles en alternance avec des longues périodes où il se passe rien, à part boire de la chicorée, du whisky et jouer aux cartes. Sans aucune exigence. On est bizarres, nous autres soldats engoncés dans la guerre. On est pas en train de discuter des lois à Washington. On foule par leurs grandes pelouses. On meurt dans des tempêtes ou des batailles, puis la terre se referme sur nous sans qu'il y ait besoin de dire un mot, et je crois pas que ça nous dérange. On est heureux de respirer encore quand on a vu la terreur et l'horreur qui, juste après, se font oublier. La Bible a pas été écrite pour nous, ni aucun livre. On est peut-être même pas des humains, puisqu'on rompt pas le pain céleste. »

Sebastian Barry, Des jours sans fin - Éditions Joëlle Losfeld
Traduit de l'anglais (Irlande) par Laetitia Devaux


vendredi 8 septembre 2017

Izthak Orpaz - Fourmis

Itzhak Orpaz - Fourmis


Métaphysique du grouillement

Qu’on ne s’étonne pas que le pauvre Yaacov se fasse l’impression de tourner en bourrique : un beau jour en effet, il surprend sa femme, étendue sur le lit, « blanche comme neige, noble, inentamée par le soleil ou la pluie », « rejetant la tête d’un côté et de l’autre, les narines frémissantes, les hanches agitées de soubresauts et les jambes battant l’air » : voilà qui a toutes les apparences d’une partie de plaisir. Et « qu’est-ce qui ébranlait ce corps, qu’est-ce qui l’arrachait à sa merveilleuse froideur ? ». Réponse : « C’était une petite fourmi. » Quiconque se sentirait désarmé (jaloux ?) pour moins que ça. D’autant que, en dehors de la noce et sous la contrainte de cette seule justification, elle ne le « laisse pas lui faire ce que fait un homme avec une femme ». Comme chez Kafka, on ne peut s’empêcher de rire sans pouvoir réprimer le frisson qui monte concurremment le long de notre échine : c’est un rire incomplet, sur la défensive, assez peu sonore et plus proche du grincement de dents. Car dans ce huis clos qui tourne au corps à corps, un couple balance entre incompréhensions, sentiments de trahison, élans irrépressibles et érotisme animal. Mais il ne s’agit pas tant de dépeindre la vie de couple que d’interroger le chemin de vie de l’individu et d’explorer sa voie intime. L’univers de Rachel et Yaacov se réduit chaque jour davantage, au même rythme que le rétrécissement de leur espace vital peu à peu entièrement corrodé par les fourmis. Si bien que Yaacov le maçon, usant de tous les stratagèmes pour refouler les petites indésirables, en vient à ériger murs après murs à l’intérieur même des murs – sans qu’on ne sache si Rachel lui donne tort ou raison, ou même si la présence des insectes l’inquiète ou la satisfait.

Difficile, bien entendu, de ne pas chercher l’allégorie. Écrivain dont la famille fut décimée par la Shoah tandis que lui-même s’était mis à l’abri en Israël, Itzhak Orpaz a écrit ce texte en 1968, peu de temps après la Guerre des Six jours, qui permit au pays d’élargir ses frontières. Si l’arrière-plan politique ne peut pas ne pas l’avoir inspiré, au moins influencé, il n’en demeure pas moins que ce qu’il appelle « le mystère de l’être-juif » n’apparaît pas clairement ici. S’il est impossible, comme lecteur, de ne pas y songer, Orpaz interroge surtout le réel le plus brut et le moins déterminé. Écrit avec élégance, humour, brio, plus proche d’un conte surréaliste que de la fable édifiante, Fourmis est une sorte de sotie métaphysique qui se révèle d’autant plus efficace qu’on en sort avec la très agréable impression de n’avoir pas tout compris. t

Izthak Orpaz, Fourmis - Editions Liana Levi
Article paru dans Le Magazine des Livres - N° 4, mai/juin 2007

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jeudi 17 août 2017

Andrew O'Hagan - Vie et opinions de Maf le chien & de son amie Marylin Monroe

Andrew O'Hagan - Vie et opinions de Maf le chien


La belle et les bêtes

J’avais laissé Andrew O’Hagan à Dalgarnock, en Écosse, aux côtés d’un homme d’église en délicatesse avec le monde (cf. Sois près de moi), voilà que je le retrouve auprès de Marilyn Monroe : écart périlleux s’il en est – quoique Marilyn avait une âme « de grande beauté », ainsi que l’écrit Antonio Tabucchi (Fragments, Marilyn Monroe - Le Seuil). Moyennant quoi, j’enviais secrètement l’audace d’un écrivain capable de deux récits d’apparences aussi antinomiques, sottement persuadé toutefois qu’on ne peut convoquer tour à tour et sans casse les nobles tribulations du sentiment religieux et les mânes sensuelles des folles années d’optimisme yankee. J’avais eu tort.

Et négligé au passage que l’écrivain n’a pas tant besoin d’une intrigue que d’une pâte où continuer à modeler son monde. Il suffit d’ailleurs pour s’en convaincre de vérifier combien ces deux livres, si dissemblables, obéissent à une égale volonté de jouer avec les codes et les mœurs, de disséquer ces petits mécanismes impensés de la sociabilité ordinaire, que nous aimons considérer comme l’expression d’une certaine vertu sociale civilisée. Là où Sois près de moi jetait une lumière désabusée sur les travers identifiés du grégarisme, de l’esprit de communauté, du préjugé social et sexuel, Vies et opinion de Maf le chien et de son amie Marilyn Monroe s’amuse à décortiquer la facticité de l’individu social dans l’optimisme américain des années Kennedy, époque où « tous avaient le sentiment que leur rire était l’expression d’un progressisme confiant. » Les canons de la cool attitude avaient alors pour noms alors Sammy Davis Jr. ou Frank Sinatra. Or « c’est une malédiction merveilleusement comique, ce désir d’être décontracté, essentiellement parce que les gens qui en souffrent sont en général ceux dont l’anxiété diffuse rend toute décontraction impossible », est-il écrit à propos de Sinatra (dont le moins qu’on puisse dire est qu’il ne sort pas grandi de ce petit bijou littéraire). Lequel n’est d’ailleurs pas pour rien dans cette histoire de chien : c’est lui qui offrit ce bichon blanc, élevé par la mère de Natalie Wood, puis par Vanessa Bell (sœur de Virginia Woolf), à Marilyn Monroe, afin de la consoler de sa rupture avec Arthur Miller ; et c’est elle, Marilyn, qui, mi-figue mi-raisin, le baptisa « Maf », dans une allusion amusée aux liens supposés du crooner avec la Mafia.

On pourra lire Vie et opinions de Maf le chien de deux manières au moins. D’abord comme la représentation d’une époque. Celle de cette Amérique dont on ne voit pas en effet quelles raisons elle pourrait avoir de ne pas croire en elle, quand bien même « les appels historiques à la liberté et à l’égalité finissent toujours par conduire à un hôtel bourgeois. » Ce que Maf juge avec beaucoup de justesse et d’ironie – car Maf est un chien qui, non content d’être socialiste, se révèle supérieurement intelligent et lettré : « Il n’a jamais été facile pour nous autres trotskystes de l’admettre, mais c’est l’Amérique, cette chère Amérique dorée et enfantine, qui a allié le récit de l’ambition personnelle au mythe de la conscience collective pour créer un hymne, oh oui, à l’avenir, à l’intelligence et aux verts pâturages. »

La deuxième manière consiste bien sûr en un portrait, vibrant, attachant, sensible et empathique, de Marilyn Monroe. C’est l’avantage qu’a l’écrivain sur le journaliste ou le biographe : la nouveauté ne l’intéresse pas, il laisse aux autres le goût du scoop ; il ne lorgne pas là où ça se trémousse, mais du côté de ce qui tressaille. De l’humus où se réalise, non un personnage, mais une personnalité. « Ses cheveux étaient pâles et sa peau magnifiquement claire ; on aurait dit que le monde l’avait décolorée à force d’attention » : voilà bien une phrase d’écrivain, qui dit dans un même mouvement ce qui saute aux yeux du monde et échappe à qui voudrait, sciemment ou pas, se satisfaire du tangible immédiat. Bref il y a de l’amour, beaucoup d’amour, tout du long, dans cette manière très sensible d’évoquer Marilyn, et sans qu’on puisse jamais imputer à Andrew O’Hagan le moindre cliché. Il a même réussi, me semble-t-il, à ne pas déloger la fragilité là où l’icône paraît triompher, et à ne pas estomper la force caractéristique de son être dans ses moments les plus fragiles ou les plus intimes.

Et puis il y aura une troisième manière d’envisager le texte : comme une introspection de la société des hommes – où l’on en revient, peu ou prou, à Sois près de moi. Le choix du narrateur canin n’est évidemment pas indifférent : par sa taille, le bichon regarde le monde à peu près à hauteur de jambe humaine ; ce qui pourrait bien constituer une certaine façon de le regarder de haut. Manière aussi pour l’animal de conforter son assise tout en laissant aux hommes le sentiment de leur supériorité : « Nous laissons toujours l’histoire des humains occuper le centre de la scène : c’est ce qui fait du chien l’ami idéal. » L’anthropocentrisme est ici une déclinaison, une expression parmi d’autres des bornes de la pensée. Certes, O’Hagan semble en passer par une sorte d’animisme, le monde tout entier, et pas seulement les chiens, étant doué de parole – on croisera ainsi, à parts égales, Plutarque, Freud, Hemingway, Sartre, Carson Mc Cullers ou Elia Kazan, mais aussi une mouche (très stoïque lors de son agonie dans le potage de Marilyn), des fourmis, des oiseaux, un rat, une araignée ou des papillons. Mais ce qui est intelligent, c’est qu’il ne s’agit pas tant de faire parler le règne animal et de le doter d’un jugement sur l’humanité, que de suggérer des contrastes qui rapprochent, de souligner ce qui distingue pour mieux en établir la fragilité. Ce pourquoi sans doute les chiens n’aiment les enfants que « pour la pureté de leur narcissisme », ou que « les gens font comme ça avec leurs animaux, ils les étreignent, ils les serrent, mais en réalité c’est eux-mêmes qu’ils étreignent. » 

Un mot enfin du jugement que les animaux se portent entre eux, et qui mécaniquement renvoie aux humains. Ainsi, nous dit Maf le chien, « les chats adorent le burlesque. Ils ne se souviennent pas des choses elles-mêmes mais de leur manière. En ce sens, ils sont très modernes. » Quelle meilleure manière d’empoigner cette modernité dont il nous plait tant de penser qu’elle est inventive, pénétrante, visionnaire ? et, ce faisant, de dresser de l’homme en société le portrait d’un spécimen qui n’est, au fond, pas moins étrange aujourd’hui qu’hier, pas moins intéressant, en tant qu’objet d’étude, que le plus modeste animal dans son propre milieu ? Moyennant quoi, ce livre, dans son érudition un peu folle et son absolue distanciation, et qui n’est pas sans filiation avec Le colloque de chiens de Cervantès, est aussi un des plus drôles et pittoresques que j’aie lus depuis longtemps. En plus de rendre à Marilyn Monroe un hommage des plus brillants et des plus touchants. t

Andrew O'Hagan, Vie et opinions de Maf le chien et de son amie Marylin Monroe
Traduit de l’anglais par Cécile Déniard

Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 29, janvier/février 2011

mercredi 16 août 2017

Andrew O'Hagan - Sois près de moi

Andrew O'Hagan - Sois près de moi


Scottish kiss

Il n’aura sans doute pas manqué grand-chose à Sois près de moi pour figurer au nombre de ces grands romans qui embrassent et traversent le temps. Manière peut-être un peu abrupte d’entamer la critique de ce livre à la sensibilité très contagieuse, écrit dans une langue très pure, hanté par un esprit mélancolique au dessein très délicat.

Le personnage central, David Anderton, a étudié à Oxford, où il aura eu une jeunesse à la fois studieuse et cabotine, sérieuse et fantaisiste, de cette fantaisie propre peut-être aux années 60, quand les étudiants avaient le sentiment concret, quotidien, que le monde pouvait changer. Grand lecteur de Proust, le jeune Anderton participe alors aux péripéties et autres rocamboles d’étudiants lettrés, dandys, amateurs de bons vins, révolutionnaires et distingués. C’est à ce moment aussi qu’il éprouve une attirance pour les hommes – plus complexe, moins déterministe, que ce que laisse entendre le seul vocable d’homosexualité.

David Anderton a 57 ans désormais. Il est prêtre, en charge d’une petite paroisse du Ayrshire, à Dalgarnock, en Écosse. Laborieuse, miséreuse, « la majeure partie de la ville semble affectée aux logements sociaux noir et blanc pourvus de fenêtres de la taille d’une bible. » C’est une ville qui se méfie des Anglais – ou de ceux qui viennent d’Angleterre, ce qui revient au même. L’église est à peu près aussi désaffectée que la ville, et sa fréquentation tient au moins autant à une bigoterie hors d’âge qu’à un souci bien compris des convenances. Le Père David Anderton ne s’en alarme pas particulièrement, désireux seulement de regagner peu à peu la confiance des âmes endormies. Comme prêtre et comme homme, il y a quelque chose en lui de l’acceptation désolée, mais dénuée orgueil, d’une certaine manière de solitude.

Aussi n’a-t-il dans ce gros bourg que bien peu d’amis. Mrs Poole, tout de même, sorte d’intendante de l’église et de servante personnelle, avec laquelle il noue une relation de très grande complicité, joueuse mais infiniment respectueuse, et qui donne lieu à des dialogues en tous points savoureux, parfois inattendus. Et puis, surtout, il y a Mark et Lisa. Deux adolescents plus paumés que méchants, plus désœuvrés qu’indifférents, aux aspirations déjà presque mortes, naviguant à vue sur le fil rouge de la délinquance, sensibles aux éclats un peu vains d’une modernité d’apparat, deux gamins libres d’une sorte de liberté qui émeut le prêtre et le renvoie à cette part de lui-même qui lui est désormais close et interdite. C’est ici que les choses se gâtent pour le Père, de même que c’est, à mon sens, le point faible du livre. Les choses se gâtent, en effet, parce que Mark et Lisa vont peu à peu, et d’une manière dont on ne saurait dire si elle est absolument inconsciente ou gentiment perverse, entraîner David Anderton loin, bien loin de son ministère et de ses serments. Jusqu’à ce soir fatidique, donc, où il commettra avec Mark l’irréparable – l’irréparable, à Dalgernock, se résumant à un baiser. Il faut noter d’ailleurs que, à compter de cet épisode, le livre connaît un véritable sursaut, tant dans son intensité dramatique que parce que l’incident, et ses conséquences, vont conduire l’auteur à investir avec davantage d’acuité la personnalité profonde du Père Anderton. Mais où le livre pèche, selon moi, c’est par le défaut de vraisemblance. Défaut qui n’affecte pas l’histoire en elle-même – il n’est pas interdit à l’homme d’Eglise, qui ne se donne qu’à Dieu et ne se promet qu’à Lui, d’éprouver telle ou telle tentation –, mais qui tient au fait que, hormis dans les dernières dizaines de pages du roman, je n’ai que rarement eu l’impression, en suivant pas à pas l’existence de David Anderton, d’avoir affaire à un prêtre. Ce ne sera pas un problème pour le lecteur qui voudrait seulement appréhender la psychologie et les affects d’un solitaire de cinquante-sept ans. Mais on est en droit de penser que la psychologie et les affects d’un solitaire de cinquante-sept ans qui s’est fait prêtre doivent bien avoir quelques particularités saillantes. Or les choses vont trop vite. Le Père Anderton ne peut, aussi rapidement, sur quelques pages, changer à ce point d’existence, découvrir le plaisir des fugues nocturnes et des bouges désaffectés, les joies paradoxales de l’alcool et de la drogue, puis, in fine, de la chair, fût-elle bien prude. Même si tout cela fait plus ou moins écho à sa jeunesse. Ou alors, il faut que l’on comprenne pourquoi, et comment. Ce n’est pas parce qu’il s’agit d’un prêtre que le personnage doit être désincarné. En résumé, ce qu’il y a d’expressément religieux en David Anderton est trop peu présent dans le livre, en tout cas trop peu longtemps, pour qu’on y attache quelque importance ; c’est gênant, car, précisément, Andrew O’Hagan a voulu que cet homme soit prêtre. Bernanos, Bataille, auraient placé l’essence religieuse du personnage au coeur de leur texte, quand O’Hagan en fait plutôt une disposition périphérique, plus propice, il est vrai, à un examen d’ordre sociologique. Cela dit, nous étions prévenus dès les premières pages du livre, puisque, page 14, il est question déjà des « petits réconforts que procurent dans mon domaine la routine professionnelle. » C’est la vocation du prêtre qui, ici, me semble insuffisamment étayée, une vocation que l’on sait d’emblée fragile (pourquoi pas ?) mais qui, alors, nous conduit à penser que le choix de l’auteur de faire d’Anderton un prêtre obéit à des considérations plus romanesques que sensibles. « Il n’est pas toujours facile de faire la différence entre la passion religieuse et l’exaltation du chagrin » : phrase remarquable, riche de promesses, dont on regrettera seulement qu’elle ne hante pas davantage le roman.

Cela étant, je serais bien marri de décourager quiconque de lire Sois près de moi. La réserve que je viens de formuler doit en effet s’éclipser devant la délicatesse du propos, la beauté classique, pudique et légèrement désuète de l’écriture, et devant une intelligence du monde qui permet à son auteur de saisir ensemble maints questionnements fondamentaux. Peu de grands sujets contemporains échappent à l’intérêt d’Andrew O’Hagan : l’éthique, la modernité, la filiation, l’individu, la justice, la question sociale, qu’il traitent tous avec un doigté et une élégance en tous points exemplaires. Difficile, à cette aune, de ne pas songer aux polémiques, souvent démagogiques et pauvres en esprit, qui agitent nos sociétés médiatiques et justicières au moindre fait divers à connotation sexuelle – « la foule avait désormais son croquemitaine et sa place aux infos. » Andrew O’Hagan ne cultive aucun goût pour la condamnation, pénétré de cette forme de compréhension de l’humain que permet sans doute un certaine acception de la miséricorde. Aussi, moins coupable d’un acte que contrit dans sa culpabilité à être, le Père Anderton, au plus haut de son procès, a cette réflexion aussi belle qu’inaudible à notre temps : « Je voulais simplement répondre de mes péchés, de l’épuisement de ma sagesse, dire quelque chose de vrai et puis partir. » La société en décidera autrement. L’homme, décidément, est bien seul. t

Andrew O'Hagan, Sois près de moi - Éditions Christian Bourgois 
Traduit de l'anglais par Robert Davreu
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°16, mai 2009

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lundi 1 mai 2017

Mènis Koumandarèas - La Femme du métro

Menis Koumandarèas - La femme du métro


L’amour contre toute attente

Mènis Koumandarèas est aussi célébré dans son pays qu’il est méconnu dans le nôtre. Aussi les éditions Quidam, qui décidément n’ont pas leur pareil pour exhumer les perles, s’attachent à combler cette lacune en publiant le cinquième de ses livres, celui qui, nous dit son traducteur et commentateur Michel Volkovitch, « suscite une ferveur unanime. » 

Petit livre tremblant et enlacé, La Femme du métro est le récit d’une rencontre presque aussi interdite qu’improbable. Celle d’une femme, Koùla, la quarantaine installée, et d’un jeune homme assurément hédoniste et vaguement anarchiste, Mìmis, que tout distingue a priori mais qui ne peuvent réprimer leur attirance et s’empêcher de se dévisager, chaque jour à la même heure dans la même rame de métro : « Leurs regards étaient une détente mutuelle, une pause entre la journée finissante et la nuit qui arrivait. » Improbable, donc, cet amour aussi soudain qu’inexpliqué, entre cette femme dont on devine la monotonie établie de l’existence et ce garçon encore à peu près affranchi de toute contrainte. Mais interdite, aussi, d’une certaine manière, car ce qui est ici décrit nous renvoie à la Grèce des années 1970, cette Grèce qu’effleure à peine la bourrasque politique et sociale où nombre de sociétés du continent tâchent de trouver un peu d’air. La réserve obligée où se tient madame Koùla, cette effusion cadenassée qui perturbe ses journées, ce désir qu’elle échoue à tenir en lisière, tiennent autant à son caractère qu’à la prudence collective où est alors le pays. Écrit en 1975, ce récit qu’on lira d’une traite et en une heure de temps nous saisit de manière sourde et lancinante, parce qu’il dresse le portrait très touchant d’une femme ordinaire, vertueuse, résignée, raisonnable et passionnée, et parce qu’il condense le temps et les impressions avec une précision psychologique littérairement exemplaire. Michel Volkovitch l’écrit mieux que moi : « Comment se fait-il que tout aille très vite, et en même temps avance au ralenti ? »

C’est en cela un petit joyau, qui parvient même, dans son ultime partie, à basculer tranquillement dans un registre presque plus spirituel, où l’acte se résout et se tait pour laisser place à une forme d’introspection qui, articulée à une prose plus intérieure, n’en perd rien de sa sensualité : « Elle aurait voulu se trouver allongée sur des draps blancs, immobile, les mains jointes sur sa poitrine, prête à recevoir la communion, s’essuyant les lèvres avec le linge sacré que lui tendait le prêtre. Elle aurait voulu entendre une voix paternelle qui couvrirait toutes les autres, des paroles qui à elles seules la mèneraient à un sentiment d’accomplissement, légitimant sa vie. Elle aurait voulu que cette voix creuse en elle doucement, en extraie cette impression d’être condamnée qui pesait sur elle depuis toutes ces années, qu’elle lui rende le monde lumineux et pur qu’elle avait connu enfant. » Derrière l’amour interdit, ce qui se trame bien sûr c’est le vieillissement, la versatilité des chairs, la clôture des horizons, l’amertume et le ressassement où nous plongent les contrées disparues quand se mêlent, douloureux, le vivace persistant et le désir tenace. t

Mènis Koumandarèas, La Femme du métro - Quidam Éditeur
Traduit du grec et postfacé par Michel Volkovitch
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 26, novembre/décembre 2010

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mercredi 14 septembre 2016

Tibor Déry - Derrière le mur de briques

 

Tibor Déry - Derrière le mur de briques

Retour de Budapest

C'est un authentique petit bijou que viennent d’exhumer les éditions de La Dernière Goutte. S’il est considéré comme un des plus grands écrivains de la littérature hongroise, le nom de Tibor Déry est, en France, bien oublié, si tant qu’il y ait eu quelque réputation déjà. Nombre de ses œuvres restent d’ailleurs à traduire, mais on peut espérer que le mouvement s’amorce, comme peut le laisser penser la parution de ce recueil de nouvelles, après celle, il y a moins d’un an, de Niki, histoire d’un chien, aux éditions Circé.

L’histoire de Tibor Déry est à la mesure du vingtième siècle : tragique. Tôt engagé dans les mouvements révolutionnaires qui aboutiront en 1919 à la création, éphémère, de ce que l’on a parfois appelé la « Commune hongroise », il sera emprisonné par les communistes de Béla Kun et condamné à l’exil. Il retrouvera la Hongrie, et la prison, sous le régime, droitier celui-ci, de l’amiral Horthy, qui le condamnera notamment pour avoir traduit le Retour de l’Urss d’André Gide. Il aggravera encore son cas en 1956 : porte-parole, avec Georg Lukacs, du soulèvement de Budapest, il sera condamné à neuf ans de prison. L’arrivée au pouvoir de Janos Kádár lui permettra de recouvrer un peu de liberté au bout de trois ans : mais un peu seulement, et là réside aussi le drame personnel de Tibor Déry, sa liberté d’homme étant soumise à la condition que l’écrivain taise toute critique à l’égard du gouvernement. Déry aura donc été contraint de nouer avec Kádár une relation d’ambiguïté, ce qui, non content de susciter la défiance d’autres dissidents, laissera des marques en Hongrie, où Tibor Déry semble aujourd’hui encore assez peu lu. 

Son œuvre ne saurait être lue en dehors de ce contexte. Non en vertu de considérations morales, mais parce que l’empêchement où il était, l’empêchement que, finalement, aura été son existence, est évidemment au cœur de son écriture et de son être littéraire. Nulle innocence, donc, dans ces textes – mais pas plus d’engagement. Ce qui est assez fascinant dans ce recueil, et au-delà des questions d’ordre plus strictement littéraire ou rhétorique, c’est que Tibor Déry, tout en écrivant dans le plus grand souci du réalisme, se retrouve continûment à la lisière d’un autre monde : ce qui est décrit, ce qui constitue la matière de son imaginaire, nous renvoie aux conditions de vie d’une classe plutôt défavorisée, parfois miséreuse, mais il y subsiste toujours quelque chose d’insolite, d’énigmatique ou de bizarre. Il faut y voir sans doute l’état d’esprit de l’individu dans une société de liberté conditionnée, et c’est cela qui est ici merveilleusement peint : Derrière le mur de briques est aussi le tableau de la psyché humaine lorsqu’elle est acculée à intégrer la donne sociale et collective. Le quotidien des personnages qui traversent ces nouvelles, quotidien rude, j’y reviens, sans éclat ni lumière, d’une misère dont on pourrait dire qu’à traverser le temps elle en est devenue presque routinière, ce quotidien est l’étrangeté même. Les moindres gestes, qui ne portent jamais en eux que de maigres significations, retrouvent sous la plume de Tibor Déry une sorte d’histoire, d’historicité, de poids, de nécessité, ils sont comme réinvestis, renouvelés. On y sent la suspicion, l’instinct de prudence, de silence, ce quelque chose de cauteleux qui s’est imposé dans la vie de tout un chacun : séquelle, bien sûr, d’une vie sous surveillance. 

L’on songe à Kafka – difficile de faire autrement : la gravité que sous-tend l’ironie, la nécessité sensible, viscérale, où va se loger l’humour. L’on songe aussi, du moins ai-je, moi, songé, au Vercors du Silence de la Mer : bien sûr parce qu’il s’agit de contourner littérairement des contraintes historiques, mais en raison surtout d’une semblable sensation de claustration, de teinte grise et de mutisme, et de cette sorte d’épure qui donne au Silence de la Mer, comme à Derrière le mur de briques, leur exceptionnelle densité. Il serait, sans doute, possible de distinguer entre les nouvelles, d’insister sur la causticité de celle-ci, de souligner le malaise qui taraude celle-là ou l’émotion qui étreint telle autre : la réalité est qu’elles sont, toutes, également poignantes.

Tibor Déry, Derrière le mur de briques - Editions La dernière goutte
Traduit du hongrois par Stéphane Clerjaud-Bodócs
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 34, janvier/février 2012

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lundi 18 janvier 2016

Rolf Dieter Brinkmann - Romes, regards


Brinkmann - Rome regards

Les éclopés de l'Occident

De la vie de Rolf Dieter Brinkmann, il n’y a pas grand-chose à dire. Né en 1940 dans une petite ville de Basse-Saxe, il se consacre très tôt à la littérature après avoir occupé quelques emplois secondaires. De lui nous ne connaissons qu’un roman, Keiner Weiß Mehr, paru en 1968 et traduit en 1971 chez Gallimard sous le titre La lumière assombrit les feuilles. Il mourra à l’âge de trente-cinq, à Londres, fauché par un véhicule qui arrivait sur sa gauche… – à l’anglaise. Destin propre à fabriquer un mythe, comme l’écrit Arnaud de Ruyter dans la préface très complète qu’il donne à ce volume, d’autant que Brinkmann incarnait avec quelques autres (et à la suite d’Arno Schmidt), l’envie qu’avaient ces « enfants des ruines » de dynamiter la littérature allemande traditionnelle et de « transférer les expérimentations de la Beat Generation en Allemagne de l’Ouest ». La parution de Rom, Blicke sera donc posthume. Rédigé à l’occasion d’un séjour à la Villa Massimo, à Rome, entre octobre 1972 et janvier 1973, le livre est en fait le journal presque exhaustif de ce qu’il vit, à chaque instant du temps, du jour et de la nuit. Et ce qu’il vit, comme ce qu’il voit, de cette résidence d’écrivains qualifiée de « réserve-d’animaux-artistes de l’État », est à la fois terrible, et assez prophétique.

* * *

Vivre n’est simple pour personne. D’aucuns en trouvent l’envie ou l’énergie dans le plaisir immédiat que cela peut à l’occasion susciter, d’autres dans l’observance d’une morale supérieure induisant une forme de dépassement de soi, d’autres encore dans une sorte de courroux ininterrompu. C’est, en partie, le cas de Rolf Dieter Brinkmann, qui ne décolère pas devant la situation qui est faite à l’Individu confronté à la « Multitude » : tout, dans ce livre étrange, habité, volubile, lyrique, nous ramène à cette opposition, aussi impitoyable qu’insoluble, condamnant l’écrivain à se heurter sans fin au vieux rêve d’« enfin vivre tranquille, dans une région couverte de lande, de marais, la sauvage lumière d’octobre en Europe du Nord, sans grande trace d’une autre présence humaine. » Car l’autre, loin d’être un frère, est toujours celui qui nous fait face et incarne la foultitude honnie, toujours celui qui vient freiner nos élans, contrarier nos réalisations, embrouiller nos espérances. Moyennant quoi, Rome, regards pourrait passer pour un condensé assez remarquable de la misanthropie.

Le dessein, pourtant, est modeste – c’est un rêve d’écrivain : « Tout ce que je désire est juste un endroit où je pourrais vivre et travailler et où serait fixée la subsistance minimum nécessaire à la vie de chaque jour. » Il se trouve que ce rêve nous est interdit, sauf à prendre le risque de crever de faim. Peu compatissant à leur endroit et pâtissant de l’incessante gesticulation des humains, Brinkmann souffre de cette perpétuelle résistance du réel. Et ne peut donc en tirer qu’une morale qui vaille au moins pour lui : « L’Individu est sans cesse confronté au Nombre et ce conflit s’accentuera de plus en plus, d’année en année, et il est du devoir de l’Individu de parler au nom de l’Individu, au nom de sa conscience d’être unique, et de laisser tomber qui se trouve reconnu pour agir en banal automate. » Cette misanthropie trouve chez Brinkmann sa forme littéraire la plus incandescente, et nous ne pouvons manquer de nous inclure dans ce récit assombri de l’homme. Très vite pourtant elle nous submerge, distillant même quelque chose d’un peu écoeurant, de révoltant parfois, mais tout aussi vite il nous est possible aussi d’en rire, tant on peut se demander si l’écrivain n’y trouve pas pure matière à création – non un prétexte, au moins un biais par lequel regarder le monde et le raconter. Aussi ses humeurs, authentiques, lui laissent-elles pas mal de place au plaisir de s’en soulager. À propos des Italiens, dont il dit ne pas vouloir apprendre leur langue puisqu’il n’a « pas besoin de comprendre chaque connerie », il raille sans pitié « la grimacerie permanente du tempérament méditerranéen » et s’étend plaisamment sur ces « pouffiasses banales contaminées par les magazines de mode, fagotées à l’as de pique, et mochetés de Demi-Monde, répugnant, ce grattage éhonté des couilles sur la voie publique de messieurs qui ondulent du cul et ce mélange typique de requiem-pop-slumky des jeunes des grandes villes, ça les démange et ça se gratte et ça se réajuste les bijoux de famille dans les pantalons trop serrés. » L’on ne saurait pourtant résumer ce tempérament batailleur à ses seules saillies. Ou alors faut-il les comprendre aussi comme l’expression non négociable de sa mélancolie devant le cours du monde, d’un étonnamment permanent devant son étrangeté, et d’une certaine souffrance à ne jamais pouvoir se sentir en adéquation avec rien – et guère plus avec lui-même.

Mais sa vision du monde et de l’individu est aussi tourmentée qu’esthétique. Écoutons-le, à l’issue d’une mondanité littéraire quelconque : « Je gueulai quelques jurons de rage bien allemands à travers les buissons en direction de la route en contrebas, où des Italiens faisaient démarrer leurs voitures de merde – et cela a dû être un moment étrange, d’entendre brusquement dans la nuit une voix proférer des imprécations sauvages et étrangères, en provenance d’un fouillis végétal très haut par-dessus les têtes. » L’humeur ne parvient jamais à dissimuler complètement cette poésie de l’étrangeté du monde. Car c’est bien de cela, au fond, qu’il s’agit : de l’impuissance de l’individu à se rendre complètement maître de son destin dans un monde qui ne nous comprend pas plus qu’on ne le comprend, et de la beauté relative et poétique qu’induit cette mutuelle incompréhension. « T'es-tu déjà rendu une fois à l'évidence que les situations et les circonstances de chaque jour ne peuvent dans les règles que conduire à une automutilation forcée et qu'elles y mènent effectivement ? Et cette poussée est déjà bien terrifiante, puisqu'on ne peut plus s'en éloigner de beaucoup. Les sens sont mutilés, le goût est mutilé, la vue et l'émotion, toute stimulation douce ou délicate. Après la mutilation du paysage, la mutilation des individus, cela va de soi et c'est drôle, follement drôle. » Derrière la colère, derrière l’humour grinçant, derrière l’instinct de la révolte, on perçoit ici combien Brinkmann évolue sur le fil tendu de la dépression : le monde le rend tout aussi impuissant et désolé que rebelle et belliqueux ; il le laisse les bras ballants : « Il y a des moments où je frissonne purement d’horreur, et cela peut survenir au coeur du trafic le plus intense, quand toutes mes intentions et les buts qui font que je me trouve dans la rue s’effondrent brusquement et, qu’un bref laps de temps, j’éprouve le sentiment de voir vraiment, d’ouvrir les yeux et de saisir d’un seul regard chaque détail du décorum qui m’entoure, et je comprends dans quelles fonctions ridicules se cantonnent tous nos gestes, toutes les parties du corps. »

Rarement le monde des humains ne nous sera donc apparu aussi laid et pitoyable qu’en lisant Brinkmann. On pourrait presque se risquer à dire que rien de ce qui est humain ne lui est familier : « Laideur à verse, déchets en ribambelle où disparaît chaque individu, car la vue d’ensemble est on ne peut plus affreuse et se répercute sur l’individu, indépendamment du fait que la majorité est effectivement horrible. » Or c’est l’inverse : c’est quand la masse se fait plus compacte que l’humain disparaît, et c’est alors, et alors seulement, qu’il vient à manquer à Brinkmann, lequel trouve surtout à se désoler du mauvais goût généralisé, de la vulgarité en vogue, constatant simplement, et regrettant de devoir le constater, que l’on peut encore jouir de « coins étonnamment calmes » mais que « ce sont le plus souvent des endroits dont plus personne ne veut. » Prophète et visionnaire de la décadence, donc, de l’inexorable déclin de l’Occident, mais prophète attristé, et blessé : « Fulminations, épuisement, et la certitude : qu’il y aura de plus en plus de grèves, de plus en plus d’effondrements, de maladies, de courir à gauche et à droite absurde, de plus en plus à faire-le-pied-de-grue, plus de folie, de mélancolie, de sordide, plus de délire verbeux, de discours, de mutilations, plus d’idiotie, ouverte et cachée, plus de mal bouffe, plus de monotonie, tout en plus, plus de laisser-aller et de pris-à-la-gorge, plus de sueur, de devoir-dépendre de la connerie, plus de puanteur, de violence, d’anarchie, de plus en plus, uniquement du quantitatif, plus de police et de fouille-merde, simplement plus, pervers grimaçants, figures humaines monstrueuses qui se sont à moitié entredévorées, plus de boucan : c’est tout juste si l’on ose encore respirer dans la rue, on vit le souffle retenu, plus d’amochage, plus de déchéance, plus de ferraille – tout cela est clairement prévisible, car nulle part on ne voit de signes d’amélioration. »

Ce qu’il y a d’étrange, dans cette vaste litanie, c’est qu’il n’est pas si facile, au bout du compte, de cerner le personnage de Brinkmann. Il est à la fois tout feu tout flamme, volontaire engagé dans la lutte ontologique, et pourtant, presque démissionnaire par avance. Ce qui le renverse, le bouscule, le domine, l’excède, c’est l’ensauvagement, la renonciation de l’esprit : « Plus j’observe la vie dans les rues ici et plus je n’arrive plus à me sortir de la tête le fait que, dans des conditions zoologiques, les primates femelles tendent leur derrière aux primates mâles, pour apaiser des situations de colère, d’énervement. » Ce n’est pas que rien ne puisse trouver grâce à ses yeux, c’est que nulle part il n’entrevoie d’issue poétique : « Je hais les socialistes tout autant que leurs adversaires, leurs empoignades, leur détermination réciproque m’écoeure ! Tout comme me répugne leur insensibilité qui n’a rien à envier à la pensée utilitaire, globale et technique ! » Nulle part sauf en l’Individu, donc, le dernier pré carré : « Plus je comprends toutes les relations des choses entre elles, plus je les vis avec mes sens et plus radical devient le repli sur moi-même. Il n’y a plus à attendre. – Il n’y a plus que les prédicateurs professionnels de l’espoir pour échauffer encore les gens avec des paroles de maculature. » Et ce conflit ne peut jamais se dénouer en lui, puisque « même la conscience contemporaine de soi entraîne l’entropie. »

Il faut certes s’armer d’un peu de courage pour lire Rome, regards. C’est long, c’est lourd, parfois désespérant, mais porté par un style inimitable, incroyablement baroque, d’une liberté capable de rompre toutes les amarres. Il nous faut vivre avec Brinkmann, le suivre pas à pas, comme s’il se filmait lui-même, caméra à l’épaule, ne nous épargnant aucun détail, aucune description, aucune pensée, même fugace. Mais en effet, on comprend vite qu’il y a là quelque chose de l’événement. Événement littéraire, car nous sommes bien loin des clichés de la littérature allemande ; événement quasi-politique, en ce sens qu’il éclaire violemment, et de manière assez imparable, cette génération qui dut avancer « à tâtons à travers des ruines morales après avoir tâtonné à travers des ruines réelles, avoir grandi dans des bunkers, joué avec des éclats de bombe et reçu une éducation dispensée par des éclopés avec une échelle de valeurs pour une vie d’éclopé. » t

Rolf Dieter Brinkmann, Rome regards - Quidam Editeur
Traduit par Martine Rémond
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°14, février/mars 2009

 

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lundi 21 décembre 2015

Thomas Bernhard - Mes prix littéraires

Thomas Bernhard - Mes prix littéraires


Des prix littéraires et des lignes budgétaires

Nulle part je n’ai entraperçu la moindre circonspection eu égard à ce petit recueil posthume où Thomas Bernhard expose et décortique, il est vrai avec drôlerie, grand esprit et rude sarcasme, son rapport aux prix (nombreux) qu’il reçut de son vivant. Ce n’est pas que je veuille spécialement me distinguer de ce concert de louanges, je serais même plutôt penaud d’avoir à le faire, mais j’ai tout de même un peu le sentiment qu’il appert davantage d’un consensus général autour de l’œuvre complète de l’écrivain, authentiquement justifié, que d’une lecture critique de ce bref opuscule en lui-même : bref, l’événement me semble émouvoir la communauté littéraire davantage qu’il n’ébranle la littérature. L’immense majorité des articles écrits sur ce livre insistent d’ailleurs presque exclusivement sur les vertus prêtées à l’homme et à ses jugements, jamais ou quasi sur les qualités littéraires du texte. Entendons-nous bien : celui-ci est truffé de mérites, sa lecture en est hautement réjouissante, et Thomas Bernhard, même en y usant d’un style plus direct, moins élaboré, n’en déploie pas moins toute sa virtuosité, ce sens mêlé de concision et d’allusion qui, le plus souvent, fait mouche.

Il est singulier toutefois d’observer que nombre de ceux qui ont trouvé plaisant, et on les comprend, d’exhumer quelque ancienne et retentissante et peu habile déclaration de Michel Houellebecq sur le caractère vénal du prix Goncourt, avant de l’empocher sans mot dire ou presque, applaudissent haut et fort à l’authentique descente en flammes des prix littéraires telle que la pratique Thomas Bernhard, lequel leur reproche surtout d’être toujours très mal dotés. On louera sa « franchise », et cela d’autant plus facilement que, par ricochet, il ne s’épargne pas ; on trouvera même, pourquoi pas, du génie à cette très convoiteuse colère ; « mais du courage me disais-je, du courage et encore du courage, prends le chèque de huit mille marks et tire-toi. »

Thomas Bernhard met donc les rieurs de son côté, et il est vrai que « ce discret ronflement de ministre connu dans le monde entier » flatte notre populisme atemporel. Ce qui me gêne au fond, donc, n’est pas tant le texte lui-même, manifestation d’un homme au caractère trempé, exigeant, misanthrope, injuste parfois mais toujours spirituel, que l’unanimité de l’accueil critique qui lui a été réservé, alors qu’il ne ménage pas, et c’est peu dire, le microcosme littéraire. Comme si, sous prétexte que les faits relatés remontent à loin, ceux-là ne sauraient nous atteindre. Comme si aucun critique, aucun juré d’aucun prix, aucune petite main de l’économie du livre, n’avait décemment pu y reconnaître une part, fût-elle infime, de ce que nous sommes. Cette hypocrisie aurait beaucoup réjoui Thomas Bernhard, qui, vivant, aurait assurément pu donner une suite très croustillante et très contemporaine à ce recueil.

Dont, je le répète, je ne saurais que louer la nervosité narrative, le sens de l’observation ingénue, ce talent aussi, bien connu chez Bernhard, de la chute. Tout comme je veux dire qu’on ne saurait le réduire à un exercice de sarcasme sur le monde des lettres, tant certaines séquences peuvent y être touchantes – son hyper sensibilité à la critique, qui peut le conduire à ne plus vouloir « entendre parler de littérature », l’importance de sa tante, qui le suit pas à pas dans chaque moment de son existence littéraire, ou encore son expérience comme apprenti et ses retrouvailles, lors même de la remise du prix de la Chambre fédérale de commerce, avec le vieux professeur qui lui fit passer l’oral de l’examen. Il n’empêche : ce livre excite en moi un plaisir moins lettré que social, moins esthétique que politique. Et où il me semble, en tant que livre, en tant qu’objet fini, toucher à quelque limite, c’est qu’il est en lui même moins éclatant que les discours eux-mêmes, qu’il prononça lors des remises de prix, et dont on trouve l’intégralité en annexe. Si le recueil mettait en scène, circonstanciait ces festivités, laissant leur place à l’humour et à la sensibilité, les discours constituent un matériau brut de tonitruance, et l’on sourit en effet en supposant, dans la salle, le visage de ceux qui, éberlués, s’apprêtent sans doute à la quitter virilement. Ainsi, à propos de la remise du prix d’Etat autrichien de littérature (avec « tout ce qu’il impliquait d’abject et de répugnant »), Thomas Bernhard écrit avoir prononcé à cette occasion un discours « très calme » et feint de s’étonner de la réaction (en effet assez nette) du ministre et de ses suiveurs. Mais il faut dire que, s’il fit certainement preuve de flegme et de quiétude dans sa déclamation, il réussit toutefois et en une poignée de secondes (car ses discours sont toujours extrêmement brefs) à transformer l’Etat qui le gratifiait en un « grand magasin d’accessoires », à faire observer que celui-ci « est une structure condamnée à l’échec permanent, le peuple une structure perpétuellement condamnée à l’infamie et à l’indigence d’esprit », et à estimer que, définitivement, nous « ne méritons que le chaos. » Imaginez un heureux lauréat tenir aujourd’hui un tel discours sous la Coupole, et vous goûterez tout le sel d’un tel tintamarre. Là est peut-être la valeur de Mes prix littéraires : dans ce que le livre dit de la personnalité de l’écrivain, mais aussi dans ce qu’il montre de la société, de cette force d’inertie qui confine à l’invulnérabilité. t

Thomas Bernhard, Mes prix littéraires - Editions Gallimard
Traduit de l’allemand par Daniel Mirsky
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 28, janvier/février 2011

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mardi 8 décembre 2015

J.G. Ballard - Sauvagerie

J
Un corps sain dans un esprit malsain

J'ignore ce qui aura motivé la décision des éditions Tristram de publier cette nouvelle traduction du Massacre de Pangbourne, paru chez Belfond en 1992. Il n’est cependant pas interdit d’y voir un peu de malice au moment où la France, abolissant pour partie ses clivages politiques traditionnels, s’enfonce avec une certaine bonne conscience dans le temps sécuritaire. Lire Sauvagerie à cette aune est donc assez jouissif – ou décourageant, si l’on songe à l’aggravation de cette tendance depuis sa première édition.

Reste qu’il serait tristement insuffisant de ne voir dans Sauvagerie qu’une simple dénonciation d’un ordre politique et moral. Si l’intention anti-sécuritaire et anti-hygiéniste de Ballard n’est pas discutable, et concentrée tout entière dans cette saillie selon laquelle « dans une société totalement saine, la folie est la seule liberté », c’est d’abord à un incroyable brio littéraire qu’il convient de s’attacher et de rendre hommage. Mais il faut à ce propos dire un mot de ce qui sous-tend une certaine vision de la littérature anglo-saxonne (quoique plus spécialement américaine), souvent perçue comme excessivement arc-boutée sur l’impératif d’efficacité – entendez : au détriment d’une certaine profondeur. Pour des raisons qui remontent à loin, ladite efficacité est parfois considérée comme une vulgarité, comme l’indice d’une appétence outrancière pour l’image et le spectacle : l’artificialité supposée de l’efficacité narrative jouerait comme un révélateur de superficialité. Outre que l’histoire littéraire montre que cela peut être l’inverse et que l’on peine parfois à trouver quelque profondeur que ce soit dans une certaine littérature dite psychologique ou intimiste, toute la puissance de J.G. Ballard tient aussi à une manière de balayer les registres et de prendre à revers certaines profondeurs supposées pour en faire émerger d’autres. Le parti pris adopté ici – renverser la plus élémentaire des valeurs communes – n’est ni gratuit, ni simplement ludique ou provocateur, mais nourri à une forme d’angoisse afférente à la modernité telle qu’on la vante assez couramment. De sorte que Ballard n’est pas tant un auteur de science-fiction que l’immense écrivain d’un réel lourd de menaces pour le futur. Il y a sans doute chez lui autant de jouissance à décrire un réel imparfait, et à le décrire parfois avec un cynisme sociologique très réjouissant, que de colère et d’irritation devant le spectacle donné par les humains en société.

Je ne dirai rien ici de l’histoire, tant il est impossible de le faire sans en révéler les attendus et le dénouement. Il suffira de savoir que les résidents d’une très luxueuse banlieue londonienne, jouissant de cette « satisfaction sans aspérités qui vient de la combinaison de l’argent et du bon goût », sont retrouvés morts un beau matin, qu’il n’y a aucun survivant et que tous les enfants ont disparu : « Dans un intervalle de temps généralement estimé à vingt minutes maximum, environ trente-deux personnes ont été sauvagement mais efficacement mises à mort. » Incarnation de l’idéal d’une société moderne toute entière dévouée à la réussite sociale de sa progéniture, productrice d’ordre, d’hygiène et de tolérance au point qu’« ici, même les feuilles emportées par le vent semblent avoir trop de liberté », ce quartier résidentiel a fini par produire un « despotisme de la bonté » dont on comprend qu’il ait pu charrier un vent de révolte : « ils ont tué pour se libérer d’une tyrannie de l’amour et de la gentillesse. » C’est l’injonction à l’intégration qui est visée : l’intégration qui induit la norme, la norme qui induit la dictature – fût-elle la plus douce et la plus luxueuse. Sous ses dehors de fable moderne pour société en totale déliquescence spirituelle, Sauvagerie constitue une proposition politique assez redoutable, en plus d’une expression littéraire de tout premier plan. La totale maîtrise des genres littéraires et l’excellence des combinaisons narratives se conjuguent chez Ballard à un pessimisme historique et sociologique qui n’a rien d’esthétique : sous la farce, il y a une désolation cruelle, celle qu’amène un monde qui ne se sent jamais autant menacé que par ses propres libertés. Ce régal ambigu, que connaît tout lecteur de Ballard, est à même de qualifier le génie. t

J. G. Ballard - Sauvagerie - Editions Tristram
Traduit de l'anglais par Robert Louit

Article paru dans Le Magazine des Livres, n°15, avril/mai 2009

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jeudi 11 juin 2015

Enfin traduit en français : Thomas Stangl - Ce qui vient

Stangl Ce qui vient

En Autriche, d'où il est originaire, en Allemagne, en Suisse alémanique, Thomas Stangl, quand il ne rafle pas tous les prix, attise toutes les curiosités. On y dit de lui, entre autres et belles choses, qu'il est le digne successeur de Thomas Bernhard, Robert Musil et autres géants de la littérature de langue allemande. En France, jusqu'à présent, son nom n'est guère parvenu qu'aux oreilles de quelques spécialistes : à cette aune, la parution, aujourd'hui même, aux Editions du Sonneur, de Ce qui vient (paru en 2009 sous le titre Was kommt chez Droschl) constitue donc un événement.

Stangl NB3

On dira de Thomas Stangl qu'il est un auteur difficile, pourquoi pas ésotérique. C'est à la fois vrai et faux. Vrai parce qu'il y a dans son regard et sa littérature beaucoup de densité, de profondeur, et ce petit quelque chose qui le fait vibrionner autour d'une sorte de noeud métaphysique. Mais faux, donc, aussi, car il est peu de grands textes qui sachent user d'un lexique aussi simple et élémentaire : il y a peu de mots chez Stangl, et seule la manière qu'il a d'en user, un peu comme s'il récitait des mantras, confère à ses longues phrases accidentées quelque chose qui vient rompre le cours tranquille de notre lecture pour y déployer une sensation étonnamment lyrique. Stangl n'est pas là pour nous reposer mais pour nous convaincre que le monde est aussi fruit du langage : de ce dernier il suffit de bouleverser l'ordre attendu pour que, fût-ce légèrement, notre regard se déplace. Ni les codes, ni les règles du grammaticalement correct n'ont plus cours ici : Stangl n'invente pas une nouvelle langue, il invente sa langue. Ce qui, certainement, explique pourquoi il est si diffficile de le comparer à aucun autre écrivain.

On retrouve pourtant chez lui, quoique sous des formes assez amplement renouvelées, bien des traits qui, souvent, estampillent la littérature autrichienne : ainsi de la quête de l'individu tiraillé entre ses aspirations propres et le cadre (régalien et psychologique) d'une société soucieuse d'ordre et d'autorité. Ce qui vient illustre bien cette tension : deux jeunes gens, Emilia et Andreas, aux mêmes âges mais à deux époques différentes : l'une qui voit venir le fascisme, l'autre qui éprouve la difficulté à en triompher. Les indices d'un nazisme qui monte et ceux d'un fascisme qui perdure sont quotidiens : Stangl montre ainsi la nouveauté qui s'empare de la psyché individuelle et collective et la difficulté d'y réagir en toute raison - constater sans comprendre la force irrésistible de l'histoire qui galopent sous nos fenêtres.

Il est difficile, finalement, de dire ce qu'est Ce qui vient : un livre sur les conditions historiques d'une histoire autant que sur l'insondable, presque indicible, intériorité de l'individu ; une plongée dans l'incessant soliloque individuel, ses perceptions, ses réflexes, ses bizarreries aussi ; la photographie d'un lieu, d'une époque et de ses conditions ; un livre sur l'étrangeté radicale que peut éprouver l'être humain dès lors qu'il se regarde et s'analyse. Si l'on m'autorisait un conseil au lecteur, je lui dirais volontiers : laissez-vous envahir. Ne lisez pas ce livre par petites grappes, laissez le flot vous embarquer : le sens n'est pas toujours niché dans la phrase, mais dans l'entreligne qui l'exhausse. Ce qui vient est un livre de sensations, un livre à impressions durables, traversé de réminiscences, de rappels, d'échos et de jeux de miroirs. Enfin je lui dirais qu'il compte déjà parmi les chef-d'oeuvres de la littérature contemporaine de langue allemande.

Les Editions du Sonneur remercient Édith Noublanche,
non seulement d'être venue à bout d'un travail de traduction proprement titanesque,
mais aussi de leur avoir fait connaître ce texte dont je suis heureux, et fier,
avec l'aide minutieuse de Julien Delorme, d'avoir pu diriger le travail éditorial
.

Thomas Stangl - Ce qui vient

Thomas Stangl, Ce qui vient
Traduction : Edith Noublanche

En librairie le 11 juin 2015
Informations et commande sur le site des Editions du Sonneur

 

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