mardi 21 février 2017

Christian Gailly - La Roue et autres nouvelles

Christian Gailly La Roue


Le moins que l'on puisse dire est que les quelques livres que j'ai publiés jusqu'ici ne portent guère de traces de l'admiration que je porte à cet écrivain - preuve, s'il en était besoin, que nos influences passent par de bien insondables tamis. Écrivain dont il devient d'ailleurs difficile de parler, tant est forte l'impression que tout a été dit déjà - son minimalisme, son écriture en butées et soubresauts, sa filiation d'avec l'absurde, son amour du jazz, sa personnalité effacée, casanière... D'autant qu'aucun livre de Christian Gailly ne nous surprend jamais vraiment. Au fil du temps, on ne le lit d'ailleurs plus pour cela, mais simplement pour le retrouver, lui, son personnage, ses personnages, pour prolonger et perpétuer le joli miracle de nos premières lectures. Pour retrouver sa voix, et, par là, un peu de notre chez-soi. Pour savoir où il en est, pour vérifier. On peut, pour le découvrir, commencer par n'importe lequel de ses livres, tout s'y trouvera déjà. Ce ne sont jamais, dira-t-on, que des petits livres sans histoire, des petites histoires balbutiantes, sans queue ni tête. C'est comme cette histoire de roue qui ouvre le recueil, et que je tiens pour une des plus belles pièces qu'il ait jamais écrites. Pour elle seule il convient d'acquérir tout le recueil - non qu'elle fasse de l'ombre aux autres d'ailleurs, enfin un tout petit peu quand même, parce qu'il y a là concentrée toute la matière et toute la moelle de Gailly, mais ce petit objet est tellement parfait, tellement pénétrant. Gailly a cette manière absolument unique de nous faire entendre la mélodie du temps, l'aléa perpétuel, cet accident incessant où les choses trouvent toujours à se produire, cette insoluble tension que constitue le seul fait d'être mis en relation avec d'autres humains, ou, même, simplement, avec le dehors. Il m'a toujours donné l'impression d'écrire avec les yeux écarquillés dans le vide. De ne pouvoir faire autrement que de regarder passer les choses qui lui passent sous le nez, tout en s'en découvrant parfois l'acteur. Au fond, pour lui, on dirait que les choses vont toujours trop vite. À peine le temps de les voir, de les saisir dans leur mouvement, moins encore de les penser, que, hop, une nouvelle chose chasse l'autre. Gailly passe son temps à éponger ce qui, de l'extérieur, parvient jusqu'à lui ; il est, à sa manière, le réceptacle le plus juste et le plus précis du monde ; et comme cette infinie précision vient d'un grand maître de l'ellipse, le contraste n'en est que plus étonnant, et merveilleux. Il est un des rares à savoir écrire avec cette apparente légèreté, cette grâce un peu vaporeuse, à savoir mettre un peu d'amusement et de facétie dans les choses graves et profondes dont ses personnages nous parlent, et à pouvoir laisser derrière lui autant de traces aussi indélébiles.

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lundi 6 février 2017

Christian Gailly - Les oubliés

Christian Gailly - Les oubliés


Ne pas aboutir, surtout ne pas aboutir

Je ne vous tiendrai pas davantage en haleine : des Oubliés je ne dirai que du bien. Normal : c’est un roman de Christian Gailly. Et je suis un inconditionnel de Christian Gailly. Ça n’avait rien d’évident au départ, n’ayant qu’assez peu d’attrait pour une littérature que, à tort sans doute et en tout cas abusivement, je, on, qualifie de minimaliste. Bien sûr il y a Beckett – qui n’est pas pour rien dans la naissance à la littérature de Christian Gailly –, ou Échenoz, mais, et tant pis si le trait est injuste, la littérature des Éditions de Minuit est d’ordinaire plutôt du genre de celle qui m’assomme. Or rien de moins assommant qu’un livre de Christian Gailly, auteur Minuit par excellence s’il en est. À quoi donc cela tient-il ? 

Sans doute, mais on pointera ma subjectivité, à ces personnages qui se demandent toujours plus ou moins ce qu’ils font sur terre. Bien sûr ils finissent par traverser la vie, mais toujours dans un mouvement d’une assez belle indécision, n’en refusant pas les joies lorsqu’elles se présentent et ne s’en prenant qu’à eux-mêmes, ou dans le pire des cas au destin, quand les choses tournent un peu moins bien. Là où Houellebecq recommande l’exil au monde, Gailly se satisfait d’une distance à vivre – et y trouve la poésie. C’est une autre option, voilà tout. La mélancolie, planante quoique lourde, douce, presque chérie, donne aux personnages une belle profondeur atterrée, qu’ils dissimulent avec plus ou moins de réussite dans un réflexe de pudeur, de savoir-vivre et d’élégance. Car tous les personnages de Christian Gailly sont toujours élégants. Peu bruyants. Peu causants. Plus troublés que troublants. Plus vécus que pleinement vivants. Toujours encombrés d’eux-mêmes, balbutiants, hésitants, maladroits, incertains dans leurs gestes comme de leurs pensées. « Brighton ouvrit sa portière. S’excusa de s’être endormi. Descendit de voiture. S’excusa encore. Se retourna puis esquissa le geste de claquer sa portière. Se rendit compte à temps qu’il allait faire du bruit. La ferme doucement en poussant. N’y parvint qu’incomplètement. Poussa davantage. Sentit une vague de honte. Toute rouge lui monter au visage. Pensa renoncer. La laisser comme ça, cette portière. Mal fermée. Oui, non. La rouvrit à demi. La claqua puis, ma foi, satisfait, se retourna. Moss lui tendait la main ». Je connais peu d’auteurs à ce point respectueux du temps, donc du tempo, de nos soliloques. D’où le déplacement de l’accent rythmique, la syncope pour parler savant, ce phrasé monkien, sans achèvement possible. Ce n’est pas un procédé, ou un truc d’écrivain, vaguement éculé, répété de livre en livre, mais la seule manière de dire, de remettre les choses sur leur voie naturelle – et condamnée à l’inaboutissement.

J’admire chez Gailly la très profonde liberté, rudement acquise sans doute, de ne plus vouloir se fier qu’à lui-même, à sa voix propre, et j’admire qu’il sache à ce point combien l’imagination est une toute petite chose, à laquelle on ne peut sérieusement se livrer sans un travail sur la langue autrement minutieux qu’il y paraît peut-être. J’aime, aussi, que les histoires éraflent les confins de l’absurde tout en demeurant si proches de tout réel possible. C’est bien simple, il est toujours question d’amour, de mort, de solitude – de vivre. Là dessus, tout a déjà été dit, écrit : ce ne sont donc pas les histoires en tant que telles, quoique toujours merveilleusement menées, que cette manière de les animer, et d’animer le langage. L’ironie n’est jamais loin, mais toujours dirigée contre soi : l’âge du sarcasme a passé. Il faut regarder la vie en face – et c’est notre face à nous qu’alors elle nous renvoie. Les êtres ont des intentions, mais ils ne peuvent s’y résoudre. Ils ont, ou ils ont eu, des ambitions, mais ils n’y étaient pas autorisés. Ils ont des sentiments, mais c’est à peine s’ils savent s’en dépêtrer. C’est un handicap qui fait souffrir. Au fond nous sommes tous bègues, claudiquant, quelle que soit notre superbe, quel que soit notre jeu. Nous hésitons, sur tout, pour tout, sûrs de rien. Si ce n’est de notre fin. Nous en redoutons juste les conditions.

Naguère, une violoncelliste connut le succès, le grand, le vrai. Deux journalistes s’en vont la rencontrer. Victimes d’un accident de la route, ils connaîtront, pour l’un la mort, pour l’autre l’amour. Voilà tout. Et si Gailly nous parle de nous malgré lui, il dit aussi beaucoup de notre temps – mais sans jamais le dire, sans jamais, même, vouloir le dire vraiment, et c’est pourquoi il atteint à une assez sublime atemporalité. Un de nos meilleurs antidotes aux manières de l’époque, et tant pis si là n’est son intention. Mais en a-t-il seulement une, d’intention ? N’est-il pas seulement, en plus d’un merveilleux écrivain, ce personnage qui, depuis treize livres maintenant, et quels que soient ses noms d’emprunt, ressemble au peu que l’on sait de lui ?

Christian Gailly, Les oubliés - Éditions de Minuit
Article publié dans Le Magazine des Livres, n°3, mars/avril 2007

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samedi 4 février 2017

Christian Gailly - Lily et Braine

Christian Gailly - Lily et Braine


Les douleurs de l'effleurement

J’ai, donc, depuis des années, pour Christian Gailly une tendresse tenace. Au point de confondre ses romans, de ne plus vraiment parvenir à les distinguer les uns des autres. C’est qu’ils me parlent au fond d’une seule et même chose, cette chose au coeur de ses livres et qui en fait à la fois le charme et l’exception. Comme d’aucuns ont pu le dire d’une femme, j’ai pourtant commencé à aimer Gailly à une époque où la littérature à laquelle on l’associe n’était « pas mon genre ». La tendresse ne s’explique certes pas. Mais qu’avait-il donc de si singulier qu’il me détournât de mes options ordinaires ?

Ce que nous lisons en lisant Gailly nous donne l’impression d’être nous-mêmes accrochés à nos hésitations, à nos instantanés, à l’incessant soliloque dont nous sommes faits. Il nous rend palpable, charnel, sensuel, le travail plus ou moins conscient de la pensée. J’entends bien, ici ou là, les pince-sans-rire, peut-être davantage troublés qu’expressément agacés par cette manière impromptue (et bien commode, doivent-ils penser) de stopper une phrase en plein essor et de chercher à coller à tout prix au silence, ce point ultime d’avant le son qui est le creuset de nos pensées. Ils y voient un truc d’écriture, non pas une exigence ou une estampille, mais plutôt un gadget, quelque chose d’un démagogisme. Ce que dément depuis toujours la tonalité de ces romans à fleur de peau, d’une peau lessivée où subsiste toujours un dernier grain d’énergie, un parfum de ce genre très particulier d’espérance que l’on trouve parfois dans le creux de la désespérance.

C’est cela, Gailly : un pessimiste qui traverse l’existence armé de son seul rictus – et de son talent, qu’il a immense, donc. Qu’y a-t-il dans ce rictus ? Mine de rien, une éthique : celle du jazz – car le jazz est aussi cela. Écrire de courtes phrases insolemment ponctuées ou avancer par emboîtements de syncopes ne suffit pas à écrire jazz – sans doute le cadet des soucis de Christian Gailly, et on le comprend ; mais c’est un fait qu’il connaît trop bien les arcanes de l’improvisation pour que celle-ci n’ait pas, au fil du temps, creusé chez lui ses propres sillons. D’où cette écriture, donc, toujours en équilibre, allusive par tropisme, précise par attention au réel, tendue comme peut l’être un chorus bien placé, un chromatisme de fin de phrase cherchant sa résolution. D’où, surtout, cette permanente hésitation de la pensée et de l’agir devant le cours des choses. Sans chercher à en faire une règle ou un poncif, la liberté inhérente au genre induit chez les musiciens de jazz une certaine manière d’être au monde qui préexiste sans doute à leur pratique artistique. Cette manière effleure le monde plus qu’elle ne leur permet de l’habiter. Elle est à la fois très terrienne, attentive à l’humus de la vie, à ses moindres instants, pourquoi pas désireuse de s’y soumettre, et formidablement azurée, vaporeuse, immatérielle. Les personnages de Christian Gailly sont ainsi, toujours. Ici encore, le personnage de Braine n’échappe pas à cet état, même si sa difficulté à glisser ses pas là où on lui a tracé un chemin trouve en partie son explication dans un long séjour à l’hôpital. Pour ce type humain dont la conscience navigue entre prosaïsme et onirisme, entre ancrage terrien et souffle céleste, aucun chemin ne convient jamais. On est à la fois un peu trop vivant et un peu trop mort. Et on aime tout trop. Trop mal ou trop peu, avec trop de douleur ou d’instinct, et « c’était peut-être ça, sa véritable infirmité. L’invalidité qu’il avait rapportée de là-bas. Une incapacité à ne pas aimer. »

Mais Gailly ne vaut pas que pour cette façon magistrale d’accompagner les errances de ses personnages. Cela n’offrirait que motif à une longue digression, fût-elle splendide, mais ne suffirait pas à transmettre cette sensation de halètement où ses livres nous jettent. Aussi, ce qui fait que les livres de Christian Gailly sont toujours de grands livres, c’est qu’il est aussi un merveilleux conteur, qui sait travailler au geste et à l’effet, à l’oreille et au silence. Et par dessus tout raconter des histoires dont l’alchimie parvient à ralentir le temps tout en lui rendant son exceptionnelle densité. Celle-là, d’histoire, pas plus que les autres, ne saurait vous décevoir.

Christian Gailly, Lily et Braine - Editions de Minuit
Article paru dans Le Magazine des Livres, janvier 2010

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samedi 28 janvier 2017

Jean Freustié - Les Collines de l'Est

Jean Freustié - Les Collines de l'Est


Le juste ton

On se trompe toujours lorsqu’on croit pouvoir définir le moderne comme l’homme de son temps : celui-là ne fait jamais que se conformer à quelques attractions majoritaires. Ce qui est moderne ne nous apparaît souvent qu’après coup, quand ce qui fut jadis, et tout en en portant les couleurs, continue de nous alerter aujourd’hui. À cette aune, et vingt-cinq ans après sa disparition, la lecture de Jean Freustié (pseudonyme de Pierre Teurlay) pourrait bien donner quelques leçons à certaines de nos figures les plus contemporaines, parfois un peu trop soucieuses de se fondre dans l’écume.

Réédité à l’occasion de cet anniversaire par Le Dilettante, La Table Ronde et Grasset, l’on découvre ainsi une plume à l’ironie plus ou moins dépressive, un regard sur le monde tangible où entrent de la langueur, du détachement, un sentiment mêlé de lointaine étrangeté et d’empathie pour les humains qui l’environnent, autant de manières peut-être de tenir en bride une sensibilité souterrainement écorchée. Les neuf nouvelles qui composent ce recueil, publié une première fois en 1967, donnent le ton de l’œuvre : une élégance sombre et débarrassée de toute tentation lyrique ou édifiante, une écriture trempée dans la chair de l’existence quotidienne autant que mise à distance de l’histoire vive. Cela donne quelques joyaux, tel ce Verre de mirabelle, où le narrateur, médecin comme le fut Jean Freustié, constate qu’il est en train de « braver le cours ordinaire de [son] ennui » à l’occasion de l’agonie de la grand-mère de sa femme. « Je serai en retard à la maison ; de quelques minutes. Mais de la mauvaise conscience j’ai aussi une longue habitude. Je ne commets d’ailleurs que des incartades mineures, celles qui, sans agrandir la vie, compromettent à coup sûr l’avenir. Le somptueux, je l’ai connu parfois, il me fatigue. Je le laisse à plus prétentieux que moi et je reste avec ma fatigue. » Ce qui intrigue Freustié, ce qu’il va, avec cet air de ne pas y toucher, décrypter, retourner, ce n’est pas tant la vie matérielle que l’ennui, ou ce que l’on appelle l’ordinaire, ces situations anodines et morales de la vie des hommes. « Il s’agissait de sa grand-mère à elle, ce qui ne change rien à ma moralité. Je ne suis pas ignoble ; pas même indifférent. Le seul fait important est que la vie des autres, pour moi – comme pour d’autres – se déroule dans un autre univers. Mais j’en suis conscient. » Une folie légère vaporise ces neuf récits, où saillent ce que l’on devine être les quelques blessures et obsessions de l’auteur, son inadéquation au monde, son embarras à devoir y paraître et y évoluer, sa maladresse à ne pas y parvenir, et la délicatesse d’un esprit à la sensibilité très profonde.

Jean Freustié, Les Collines de l'Est - Editions Le Dilettante
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 11, juillet/août 2008

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vendredi 25 novembre 2016

Jacques Josse - L'ultime parade de Bohumil Hrabal


Jacques Josse - L'ultime parade de Bohumil Hrabal
De l'ultime parade de Bohumil Hrabal, aura-t-on le fin mot ? Rien n'est moins sûr : jamais, probablement, l'on ne saura si l'écrivain chuta par accident ou délibérément de la fenêtre de sa chambre de l'hôpital de Prague, ce jour de février 1997. Jacques Josse, bien sûr, ne s'attache pas reconstituer le drame, pas plus qu'il ne cherche à l'expliciter ; tout juste semble-t-il songer, mais entre les lignes, que la chose, d'une certaine manière, allait de soi, terme logique, disons concevable, d'une existence brinquebalée par le siècle, d'une trajectoire d'écrivain que la peur "tenait entre ses griffes". Avec la justesse et la sensibilité qu'on lui connait, Josse dresse du grand écrivain tchèque un portrait à la fois impressionniste et concret, figure quotidienne et hors-normes, pétrie de joies simples, terrestres, mais en butte à un certain nombre de fêlures : une figure terriblement présente.

Les livres de Josse, brefs, limpides, s'agencent toujours le long d'un petit fil de mélancolie : sans doute fait-il partie de ces écrivains qui, sans le vouloir ou spécialement chercher à l'entretenir, ne peuvent s'empêcher de se retourner sur les lieux et le temps d'où ils viennent, et de reconnaître leurs dettes envers ce qui a croisé leur chemin. Ce petit fil de mélancolie, noué à cet écrivain tellement vivant, qui aimait s'asseoir parmi les siens à une table du Tigre d'or et, rageur, malicieux, y boire plus que de raison, donne à Josse l'occasion d'une déambulation délicate et sereine dans l'existence d'Hrabal. De fait, l'évocation discrète des conditions de sa naissance, des innombrables petits métiers auxquels, censure oblige, il fut acculé, de cette sensation de peur qui l'habitait, de l'amour qu'il portait à sa femme, constitue un hommage pudique à l'homme autant qu'à l'écrivain.

De la Seconde Guerre mondiale au Printemps de Prague jusqu'à la Révolution de velours, c'est peu dire que Hrabal rencontra le siècle, à commencer par ses convulsions. Peut-être faut-il y voir les raisons de cette trop bruyante solitude qu'il donna comme titre à l'un de ses textes marquants, cette histoire de mots qui meurent, ce "monologue sorti du fond des caves" qui, comme Josse le suggère, pourrait bien à lui seul contenir tout Hrabal. Lui qui souffrait tant de "la blême, la morne, l'efflanquée, l'insupportable solitude" ne saura jamais qu'au Tigre d'or et bien d'autres bars du monde, les inconsolables se retrouvaient pour lui dire, lui chanter, lui crier qu'il n'était pas seul.

Jacques Josse, L'ultime parade de Bohumil Hrabal
Sur le site des Editions de la Contre-Allée

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samedi 19 novembre 2016

Christian Estèbe - Le petit livre de septembre

Christian Estèbe


Des lettres à l'être

Par complexion personnelle, j’éprouve toujours une certaine équivoque à la lecture de ce genre de livre. Une part de moi y reconnaît d’emblée quelque chose à laquelle je suis sensible, une douceur, un susurrement, un retrait, presque un exil, cette sonorité tranquille que j’aimais, plus jeune, lorsque je lisais, par exemple, Christian Bobin – la manifestation d’une certaine inadéquation, tenace, ancienne, au monde tel qu’il se présente –, mais une autre part s’en agace, ou s’en défie, renvoyant tout cela à quelque vaine lamentation, à un abattement dont je me défends (encore) un peu. Christian Estèbe, dont le livre Petit exercice d’admiration, en hommage à Marc Bernard, rencontra l’an dernier ce qu’il convient d’appeler un succès d’estime très mérité, nous conte ici l’année qu’il passa du côté de Montauban, à Caussade, où il exerça au collège les fonctions d’aide-bibliothécaire avec le statut de CES – contrat emploi solidarité. Entre souvenirs personnels, événements de la vie du collège, pensées libres sur cette étrange communauté des professeurs et discussions un peu balbutiantes avec les élèves, il nous donne ainsi à partager le quotidien d’un homme qui se retrouve en charge d’un groupe d’enfants en pleine formation – affective, sexuelle, sociale, intellectuelle. C’est écrit avec beaucoup de tact, de tendresse, de retenue, d’humour, c’est d’une poésie assez simple, ample et brève à la fois, toujours juste. En même temps, ce que l’on perçoit est évidemment plus lourd, plus mêlé, plus amer aussi ; une mélancolie très tranquille, presque muette, jamais désespérée, presque espérante.

Ce qui me plaît, ou que d’emblée je comprends, c’est cette lassitude devant l’activisme disciplinaire et pédagogue, selon lequel il vaut toujours mieux faire plutôt qu’observer et attendre, quitte à mal faire, et aussi cette forme de renoncement, qui ne serait que cela s’il n’était au fond nourri d’une très ancienne sagesse. « Je ne me sens pas non plus impliqué dans la vie d’autrui, l’aventure d’un être humain est à la fois trop simple et trop complexe pour que je puisse y prendre part », note l’auteur comme pour s’excuser par avance de ne pas réussir à faire exactement tout ce qu’on (l’Éducation nationale) attend de lui. Tout cela est écrit sans forfanterie, sans humilité forcée, et il n’y a jamais rien d’édifiant. En même temps, autant de douceur peut aussi avoir quelque chose d’agaçant, d’irritant, d’un peu facile parfois. Car il y a une certaine facilité, oui, à railler tel « prof barbu » avec son « côté faussement de gauche et cette petite queue de cheval sur la nuque », comme à dire sa tendresse pour des adolescents qui « apprennent tellement de choses que leur vie leur fera oublier et si peu qui les aideront à mieux vivre ». C’est vrai qu’ils sont agaçants, ces « profs », avec leurs marottes pédagogiques et « leurs petites névroses administratives avec au bout la retraite » ; et c’est vrai qu’ils sont touchants, ces adultes en devenir, mal dans leur peau, mal dans leur être – après tout, n’est-ce pas ce que nous fûmes, nous aussi, peu ou prou, et n’est-ce pas, en partie, ce que nous demeurons ? Il faut tendre un fil entre les habitants de ces deux mondes qui ne se veulent pas, qui s’épient et qui se fuient, les uns parce qu’ils ne sont plus en âge de vouloir et de pouvoir en être, les autres parce qu’ils ne sont pas encore vraiment certains, et on peut les comprendre, de vouloir y entrer. L’aide-bibliothécaire Christian Estèbe joue un peu ce rôle : patiemment, généreusement, il rapproche les jeunes adultes de ce qui les attend, et, vaille que vaille, tente de rappeler aux déjà adultes ce qu’ils furent peut-être. Mais tout cela est voué à l’échec, naturellement, un certain échec – « je ne serai pas repris l’an prochain, pas assez autoritaire. » 

Au fond, tout livre sur l’expérience de l’éducation est peut-être un livre de l’échec. Ces enfants qui nous échappent, avec qui nous partageons si peu de choses, ces professeurs fourbus, lassés, à la vocation éteinte, qui considèrent parfois les « élèves comme un troupeau qu’il faut faire paître en évitant les ennuis », et qui échouent à se faire comprendre autant qu’à comprendre ce qu’ils ont en tête – « De quoi pouvions-nous bien parler lorsque nous avions leur âge ? » Et lui, l’aide-bibliothécaire, qui parvient, cahin-caha, à conseiller quelques lectures, à exciter une flammèche d’intérêt pour un livre ou un écrivain, précisément parce que son ambition est modeste – donc démesurée : « Je sais qu’il s’agit tout autant de ne pas perdre des lecteurs que d’en gagner. » 

Christian Estèbe n’est pas un maître, encore moins un pédagogue. Il n’est qu’un écrivain rongé par les livres, et vivant par eux. Il transmet son amour par petites touches, par œillades, quelques mots bien sentis – tout ce que la machine instructrice ne peut, ou ne veut faire. À la toute fin, ces enfants partiront, lui se retournera. Et il n’en restera qu’un, d’enfant, le sien, le seul envers qui, finalement, il se sentira une responsabilité : « Certes, je ne suis pas enseignant, mais j’espère être pour mon fils un prof de l’être. »

Christian Estèbe, Le petit livre de septembre - Éditions Finitude
Article paru dans Le Magazine des Livres, n° 12, octobre/novembre 2008

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vendredi 18 novembre 2016

René Ehni - Apnée

 

René Ehni - Apnée


René Ehni poursuit donc son œuvre, inclassable, à l’écart des doxas, des mouvements, des écoles, fidèle à une langue en permanente révolution. Aussi Apnée est-il un livre très étrange, d’aspect sibyllin, presque ésotérique, façonné dans un idiome singulier, une gouaille à laquelle échappe toute comparaison, mélange ébouriffant de vertus classiques, de traditions frontalières et d’oralité. Sans toujours être bien certain de comprendre ce qu’on a lu, on s’y esclaffe pourtant presque aussi souvent que l’auteur. Car c’est un pince-sans-rire, un farceur spirituel, un joueur – une sorte d’iconoclaste, si le mot ne résonnait aussi étrangement dans ce texte que traverse la foi des catacombes. Sous ses dehors plaisants et patoisants, Apnée est donc un très beau texte, lyrique, inspiré, fougueux, dont l’ironie caractéristique ne cherche en rien à dissimuler une certaine forme de chagrin. Car Apnée est d’abord un tombeau aux amis ; et spécialement à Christian Bourgois, disparu à la toute fin de l’année dernière.
 


L’apnée – ce moment où la respiration est suspendue sous le coup de l’effort, de la stupeur, du trop-plein d’émotions – : à lui seul, le titre dit combien l’hommage, et les souvenirs qui y sont attachés, induisent une forme d’ahurissement douloureux. Aussi, pour peu qu’on parvienne à entrer dans cette langue charnue, fulgurante, initiatique, on rencontrera ici bien des fantômes. On y rencontrera d’ailleurs Ehni lui-même, revêtu des habits du mort, parce que « je trouve que l’enfouissement de ma personne dans les habits de Christian est une bonne façon de porter sa disparition ». Ces amitiés enfouies n’ont pas fui, les êtres partis ne l’ont pas quitté : il convient d’« arpenter les champs où rôdent les formes éthérées », car « si nous ne portons pas les morts, ils n’arriveront jamais ». Cette évocation fournit à René Ehni l’occasion d’un retour presque inclassable sur lui-même, et sur une existence qui avance dans le compagnonnage constant de la mort et des mots.

René Ehni, Apnée - Christian Bourgois Editeur
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°13, décembre 2008

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jeudi 3 novembre 2016

Maximilien Durand - Parfum de sainteté



Maximilien Durand - Parfum de saintetéCachez ce saint

Disons-le tout net : pour un coup d’essai, c’est un coup de maître, une petite leçon de style, de grâce et d’esprit. Dispositions dont il ne fallait certes pas être démuni pour rapporter l’existence très amère (mais fort glorieuse) de ces huit saints rendus ici à leur humaine, très humaine carnation. Trop humaine, d’ailleurs, suggérera peut-être le croyant attisé par une foi mauvaise. Sans doute la vanité, l’égoïsme ou la perversion ne sont-elle pas vertus ordinairement attribuées aux bienheureux. Mais c’est oublier qu’avant d’être saints, il fallut bien qu’ils soient hommes – ou femmes. Le chemin vers la sanctification obéit à des lois non écrites, et l’Église comme les croyants peuvent bien se satisfaire du résultat sans se soucier de ce qu'il fallut endurer (ou faire endurer) pour y parvenir. 

La colère, l'envie, la luxure, l'orgueil : si la recension n'est pas tout à fait complète, il est plaisant de songer que ces péchés capitaux aient pu ou puisse être partagés par des êtres dont l'exemplarité (ultime) n'est plus à démontrer. Aussi ces huit nouvelles regorgent-elles de descriptions des très saintes errances, toutes plus évocatrices les unes que les autres, et parfois terribles (vous sentirez la puanteur rédemptrice de Sainte Lydwine de Schiedam et frémirez au martyre dans Ecce homo.) Nous aurions grand tort, toutefois, de chercher une quelconque forme d'impiété dans cette litanie des perversions : ramenés à leur condition initiale, nos huit saints n'en sont que plus admirables, et leur bravoure, leur abnégation et leur détermination pourraient en remontrer à plus coriaces que nous. Maximilien Durand, qui croit en la sainteté, s'en est d'ailleurs fort bien expliqué dans le journal Le Temps : "Derrière la recherche de la perfection, il y aussi la recherche d'une vie à part. Et quand on enlève la perfection, il reste quand même l'héroïsme." Il ne s'agit pas tant de désacraliser ou de rabaisser l'extraordinaire à un ordinaire corrompu, mais de montrer en quoi la sainteté est avant tout une démarche obsessionnelle, qui certes ternit l'icône apaisante que l'on connaît, mais qu peut aussi la rehausser à l'aune de valeurs plus prosaïquement humaines. Le saint est un extrémiste en ce sens qu'il accepte de se vivre à l'extrême et d'en supporter les conséquences. Sa cause et sa conscience le regardent. Et si l’Église ne voit que du feu à son manège, qu'importe : on n'en fera pas une Cène.

Maximilien Durand, Parfum de sainteté - Editions Les Allusifs
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°4, mai/juin 2007

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jeudi 20 octobre 2016

Édith Masson - Des carpes et des muets


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dith Masson m'offre donc d'être son premier éditeur - à tout le moins dans le domaine du roman, les amateurs de poésie la connaissant peut-être déjà. Et je me réjouis d'autant plus qu'elle ait fait ce grand saut dans le romanesque qu'elle s'y sera lancée pleinement, avec un très fort désir de narration, de tension, de personnages et, osons le mot, d'efficacité, sans jamais rien étouffer de cette voix première qui remue en elle. À cette aune, Des carpes et des muets a des allures de petit miracle, qui parvient à donner au lecteur des sensations pas très éloignées de ce que put nous procurer, par exemple, un Simenon, tout en ménageant un large courant poétique souterrain.

Comme c'est souvent le cas dans les beaux romans sensibles, le prétexte littéraire est ici tout simple.
Un matin, des villageois 
(quoique jamais nommée, la terre de Lorraine, bien plus qu'un simple décor, irrigue largement le roman) découvrent des ossements humains entassés dans un sac en plastique noué à l'échelle du canal. Se posent alors des questions assez naturelles en telle circonstance : qui, pourquoi ? Dès lors, il pourrait être tentant de lire Des carpes et des muets comme une enquête de type policier ; pourtant, c'est tout juste si nous nous éprouvons la curiosité de la résoudre : car ce que l'on pressent dès les premières pages du livre, c'est que la tension résidera moins dans la révélation d'un ou d'une éventuelle coupable que dans cette manière, presque imperceptible, volontiers insidieuse, qu'ont les différents protagonistes de se situer dans l'histoire, de lui conférer un sens, une mémoire, une généalogie - et, par là, d'éprouver combien eux-mêmes sont fragiles et vivants.

C'est probablement une des choses qui m'ont le plus séduit, lorsque je reçus ce texte : de me sentir embarqué dans la fréquentation de ces personnages étrangement ordinaires, bien plus que dans une simple investigation. Autrement dit, c'est avant tout un climat que pose Édith Masson, tout en ambiguités, malaises et discordances, et c'est finalement moins l'incident qui inaugure le texte que sa portée dont on se souviendra. Car dans ce roman dont bien des aspects sensibles se devinent et se lisent entre les lignes, elle a su, en peu de mots, mettre un tout petit monde en mouvement et lui donner un tour presque universel : après tout, c'est bien de là que nous venons, tous, d'une toute petite communauté au sein de laquelle l'autre, le parent, le voisin, finit toujours par prendre le visage du monde. C'est dans ce bucolisme contrarié, cette sorte d'éternel agreste, que l'écrivain joue de ces silences qui nous sont si difficiles à résoudre lorsque nous dialoguons. Car si tout, dit-on, revient toujours au silence, alors peut-être faudrait-il dire aussi que tout revient toujours à la parole ; ce qui souvent ne fait guère de différence, tant nous demeurons encombrés, empêtrés de nous-mêmes, noués enfin à un autre que jamais l'on ne pourra complètement atteindre.

Descarpesetdesmuets

Nous sommes loin ici de la veine sociétale à laquelle nombre de romans contemporains s'essaient. Car si la littérature peut bien se donner pour objet de témoigner, n'oublions jamais qu'il est, pour y parvenir, mille manières. On peut se saisir d'un fait divers, d'un drame, d'une tragédie même, on peut s'arrimer à de grandes et exemplaires destinées, fussent-elles méconnues, on peut s'emparer de telle ou telle circonstance humaine pour dire son fait au monde, mais on peut aussi vouloir simplement illustrer combien tout cela se répète et ne fait que se répèter encore - et s'en émouvoir. Gageons, pour le dire autrement, que nous trouverons probablement qui a enfoui ce squelette dans un sac en plastique, mais soyons bien certains pour autant que le crime ne s'en répétera pas moins : c'est le principe même de la vie.

Des carpes et des muets, Édith Masson
Éditions du Sonneur

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jeudi 13 octobre 2016

Pierre Drachline - L'île aux sarcasmes

Pierre Drachline - L'iîe aux sarcasmes


L'amour tel qu'il n'est plus (que rarement)

Pierre Drachline ressemble à ces écrivains tels que les firent les années soixante – et elles seules, serions-nous tentés d’ajouter. Cela tient sans doute à cet anarchisme rampant qui hante ses livres, mais plus sûrement encore au sentiment d’effroi que lui procure le spectacle du temps, dont il nourrit sa sympathie consubstantielle pour tout ce qui pourrait s’affilier au principe générique de la colère – fût-ce, donc, dans la désolation. Le lecteur de 2007 est-il d’ailleurs suffisamment averti de l’esprit des révoltes d’hier pour que sa lecture de Pierre Drachline déclenche autre chose en lui qu’un rire jaune ? Autre chose que cette forme sournoise de commisération propre à l’arrogance des modernes ? À cela, « l’amante », anti-héroïne de L’Île aux sarcasmes, a répondu, et de quelle manière : « Comment espérer encore une révolution dans un pays où on ne pend plus que la crémaillère ? »

Ceux qui aiment Pierre Drachline retrouveront ici ce qui fait l’ordinaire de son œuvre : une aversion générale pour la vulgarité d’un monde où les dominants, en sus des bonnes places, cumulent les rôles de précepteurs idéologiques, de prescripteurs du goût et d’extincteurs de silence, où l’idée même de masse conduit à une impression de quasi pornographie. On a retenu ce mot, bien sûr, qui nous remémore une certaine Coupe du monde : « Les stades sont les toilettes publiques du nationalisme. Les foules se pissent dessus. Ce droit est compris dans le prix du billet. » Mais si sa violence formelle paraît moins grande, les effets de celui-ci n’en sont pas moins abrupts : « La froideur des manifestants, aux slogans humanistes, face aux cris et appels aux secours des prisonniers de la Santé, l’avait glacée d’effroi. » On pourra regretter, d’ailleurs, l’excès d’aphorismes, qui hachent et perturbent un récit déjà sec, râblé. Ou la fréquence d’éruptions, à tendance très volcanique, sur le monde tel qu’il va : même fondées, elles finissent par nous distraire, faisant courir au livre le risque d’en parasiter l’armature et, finalement, la profonde beauté. Car si celui-ci allonge la liste des aversions drachliniennes, il tire sa nécessité d’une élégie qui semble faire écho à des considérations assez directement autobiographiques : « l’amante » ne semble pas tout à fait inconnue à son auteur.

Car L’Île aux sarcasmes est d’abord un livre d’amour. Seulement voilà, lorsqu’on s’appelle Pierre Drachline, l’évocation amoureuse peut prendre des tours un peu particuliers, et le lecteur, s’il veut trouver (la) grâce, doit pour y parvenir traverser un halo d’amertume et de misanthropie. Or si le misanthrope est communément considéré comme un esprit rance, stérile, injuste, on oublie toujours qu’il ne s’apprécie guère plus lui-même qu’il ne considère ses semblables : « Pratiquer la détestation de soi ne m’a pas enseigné la modestie. » Au fond, le misanthrope est le plus lucide des êtres, celui dont la sagesse est si grande qu’il ne serait pas même dupe de lui-même : « dès qu’un événement ne conforte pas ma noirceur, je le nie. » Preuve d’un discernement qui dit autant la source que la destination d’une souffrance. Preuve aussi, peut-être, que seul le misanthrope est capable de donner le change à l’amour, d’en accepter la tyrannie, de le connaître au fond – puisqu’il aime si peu par ailleurs.

Je ne cacherai pas davantage que ce livre a résonné en moi d’effets personnels, intimes parfois. Au point que les coïncidences, au fil de ma lecture, finirent par faire système. Au point aussi que j’ai par moments détesté que Pierre Drachline soit en situation de déflorer ce qui aurait dû ou devrait courir dans mes propres livres... Les amoureux authentiques ont souvent tendance à penser qu’ils sont seuls : tout, dans le spectacle du monde, s’évertue à conforter leur impression ; il peut même aller, par effet de contraste, jusqu’à rehausser l’image et l’idée qu’ils se font de leur union. Pour eux, la seule solution est de croire en la possibilité d’une île, de se regarder comme assez vaillants pour « aménager une oasis hors de portée des infâmes », de considérer leurs souffrances comme constitutives de leur être et de leur destin. « La plage, à quelques mètres, lui offrait un horizon à pleurer » : c’est autant la parabole de la solitude de l’amoureux que celle de sa désespérance à devoir demeurer seul. Aussi « L’amante » est-elle d’abord un être en souffrance, née de la souffrance. L’éperdu ne peut qu’en respecter les silences, « en souvenir de son enfance aux yeux battus » et parce qu’elle « prétendait que les souffrances ne se partagent pas mais s’additionnent », et que, de toute façon, « il n’est pire bagage qu’une mémoire ». Ce qu’il y a d’étrange, dans cette relation qui n’a rien de paritaire, c’est que l’amour, viscéral, instinctif, tout entier tourné vers sa propre fatalité, semble devoir s’afficher à distance. Peut-être trop lourd à porter, ou engageant trop de soi, et de la vie, pour seulement espérer y survivre – quoiqu’il soit la condition même de la survie.

On n’approche pas « l’amante » comme on aborderait une femme. Trop irréductible pour autoriser quelque familiarité, trop éloignée du commun pour qu’aucune recette soit jamais infaillible, trop peu terrienne pour que l’émeuve le pas lourd des mâles galoches. Elle donne le ton, elle laisse croire qu’on peut lui parler, la comprendre, parfois s’en faire entendre, mais c’est elle encore qui met sous tutelle la propre impression que nous nous faisons à nous-mêmes. C’est par ses yeux à elle qu’on finit par voir le monde, parce que nos yeux à nous ressemblent trop encore à ceux des autres. Qui connaîtra « l’amante » en éprouvera l’indomptable autorité, saura comment la réalité s’abolit en son alentour : au bout du bout, « la réalité est ce qu’elle ressent ». Pour « l’amante » le temps existe bien peu, puisque elle-même n’est d’aucun temps. Il n’y a entre elle et le monde qu’un lointain rapport de nécessité. L’amante est davantage jetée dans le monde qu’elle ne s’y jette. Aussi sa violence est-elle surtout un excès de tendresse mal comprise, ou mal reçue – ou irrecevable. Certes, « elle dort les poings fermés au plus près du visage. Prête à entamer un combat de boxe » ; pourtant, « ma terroriste aux mains nues se serait retourné la peau plutôt que de blesser qui que ce soit. » Elle consent parfois à un sourire – incomplet, taiseux, équivoque : l’autre pourra s’y accrocher comme on jouit d’un répit. Et tous deux forment un équilibre improbable quoique parfait, c’est l’eau et le feu, soufflant d’un même accord sur leurs flammes viscérales, n’épuisant jamais leur inextinguible soif de pureté. Bien sûr c’est inéquitable, bien sûr il en est toujours un qui se condamne à s’accrocher pour suivre le bon courant – celui de l’autre. Car ainsi va l’amour, qui n’unit jamais que deux fantasmes arc-boutés sur leur désir conjoint d’estomper ce qui dissemble en eux. On ne le peut, pourtant : dès l’origine, les choses ont tourné autrement. « Je m’étais fabriqué un malheur de vivre. Elle était née avec. Cette différence avait scellé notre relation », écrit le narrateur, quand elle voudrait seulement ne plus savoir d’où elle vient. Parce qu’on « ne s’excuse jamais assez d’être né. »

Pierre Drachline, L'île aux sarcames - Éditions Flammarion
Article paru dans Le Magazine des Livres, n°8, janvier/février 2008

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