lundi 4 décembre 2017

Éric Bonnargent a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

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Éric Bonnargent est romancier et critique au Matricule des Anges. Il est l'auteur de Atopia, petit observatoire de littérature décalée (Éditions du Vampire Actif) et, avec Gilles Marchand, du Roman de Bolaño (Éditions du Sonneur)
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Il y avait des rivières infranchissables est certes, comme j’ai pu le lire ici et là et comme le succès critique le confirme, le meilleur livre de Marc Villemain, mais il est, je crois, bien plus que cela : un tournant dans son œuvre, un livre par lequel, lui, qui cultivait depuis longtemps une écriture ciselée et élégante, poétique et raffinée, qui savait comment écrire a enfin trouvé quoi écrire : un certain rapport au temps, au souvenir. Dans ses deux précédents livres, Le Pourceau, le Diable et la Putain et Ils marchent le regard fier, Marc Villemain avait déjà affronté la thématique du temps qui passe, mais du côté de la vieillesse, du côté de la nostalgie triste. Avec Il y avait des rivières infranchissables, Marc Villemain a, comme il l’écrit lui-même, « la nostalgie heureuse ». Être un écrivain de « la nostalgie heureuse », c’est ne pas considérer le temps de manière négative, mais de manière proustienne, bergsonienne plutôt. À la conception statique et abstraite du temps qui considère que le passé n’est plus et que le futur n’est pas encore, Bergson oppose en effet le concret de la durée. Le présent est riche du passé, gros de l’avenir et la conscience, écrit-il dans l’Énergie spirituelle, a pour fonction de « retenir ce qui n’est déjà plus » et d’« anticiper sur ce qui n’est pas encore », elle est, comme le révèle d’ailleurs l’étonnante dernière nouvelle de ce recueil, « un pont jeté entre le passé et l’avenir ».
Si donc Marc Villemain regarde bien en arrière, du côté des années 80 et de son adolescence, c’est, à l’image de son écriture, avec tendresse et bienveillance. Il ne s’agit pas de prétendre que « c’était mieux avant », que les 103 SP avaient plus de classe que nos scooters, que les walkmans avaient plus de charme que nos lecteurs MP3, que la Jenlain et le Malibu étaient bien plus authentiques que nos bières bio et nos mojitos, non, il s’agit pour lui de se replonger dans ces années où s’est construit l’homme qu’il est devenu. Chacune à leur manière, les nouvelles de ce recueil nous permettent d’assister à l’éveil de la conscience et des sens, nous entraînent sur ce terrain glissant de l’adolescence dont Proust disait dans À l’ombre des jeunes filles en fleur (tiens donc…) qu’elle est « antérieure à la solidification complète », parce qu’elle est une période incertaine, mais décisive, parce que c’est l’âge où, que l’on ait 11 ou 17 ans, on n’est pas encore sérieux, l’âge où meurt en nous l’enfant que nous resterons et naît l’adulte que nous ne serons jamais tout à fait, l’âge où les mots buttent sur les sensations, où « il y a souvent, entre [le] cœur et [la] langue, comme une rivière infranchissable » :

     « Ils sont là, donc, à l’arbre adossés, à se demander comment on fait, comment il faut faire, comment font les autres, comment on faisait avant, et même, quand on a un peu d’imagination, comment on fera après, une fois que ce sera fait, une fois que ç’aura été fait ; consommé, on dit parfois, mais ils ne comprennent pas ce mot, consommé c’est affreux, comment peut-on, on n’est pas des choses, on n’est pas des produits, mais certains le disent, consommé, et eux non seulement ne le disent pas mais n’y pensent même pas ; ou plutôt si, ils y pensent, ils ne font même que cela, mais ils se refusent à y penser, ils s’y refusent parce qu’ils n’en sont pas là, parce qu’ils ont peur de salir ce qui en eux prend naissance, dans leur gorge une boule, dans leur ventre un nœud, dans leur cœur une graine. »

Bien entendu, dans ce recueil tout est autobiographique et rien ne l’est. Ce sont les sensations et non les faits qui intéressent Marc Villemain. Il y avait des rivières infranchissables est un texte d’une étonnante sensualité, où les sensations correspondent les unes avec les autres, où, comme l’écrivait Baudelaire, « les parfums, les couleurs et les sons se répondent » :

     « L’après-midi, ils exploraient les contreforts de la montagne et crapahutaient dans les rochers avant d’aller s’étendre dans l’herbe. Il lui enseignait le nom des fleurs : la jonquille, jaune comme le beurre du matin, ou encore, la fois où ils montèrent un peu plus haut, la nigritelle noire, qui sentait si bon la vanille ; et même le narcisse des poètes, avec ses grands pétales blancs et son petit liseré rouge qui en soulignait le cœur ambré. Il aimait lui apprendre tous ces noms de fleurs, mais il aimait surtout l’entendre les répéter après lui, avec son accent rigolo. »

Si, comme je le crois, on peut définir un grand écrivain comme celui qui a réalisé l’amalgame du fond et de la forme, de l’imaginaire et de la langue, alors il est incontestable qu’avec Il y avait des rivières infranchissables, Marc Villemain est devenu un grand écrivain. t


jeudi 19 octobre 2017

Pierre Perrin a lu "Il y avait des rivières infranchissables"

Sans titre


Article de Pierre Perrin, poète et romancier
Lire l'article directement sur son blog

« Quand on aime, on se satisfait d’un rien. Tout fait signe. » C’est sans doute ce que signifie ce cœur, sur la couverture. Né en 1968, Marc Villemain publie, avec ce sixième livre, treize nouvelles. Les douze premières mettent en scène la naissance du sentiment amoureux, l’hésitation initiale de ceux qui, en découvrant l’autre, enfant de moins de dix ans, ou adolescent, se révèlent à eux-mêmes. Le héros est presque toujours un citadin venu en vacances à la campagne. L’amour qui se lève en lui offre la grâce et la fragilité d’un coquelicot par grand vent devant un champ de blé. La treizième et dernière nouvelle se situe au contraire à Venise et met en scène un couple qui compte quarante ans de mariage. L’écrivain y récapitule en une ligne chaque nouvelle précédente, sans nostalgie particulière, ajoute, comme pour parachever son bouquet de découvertes, cette brève vérité : « la routine est source d’apaisement. » Ailleurs, il déclare que « les opinions ne valent pas mieux que l’envie d’uriner ». Bien qu’une note de lecture déclare aussi une opinion, je dis ici que je souhaite à ce livre un grand succès, pour qu’il rejoigne une nouvelle vie en poche et qu’alors il passe de main en main dans les cours de récréation. Il est tellement au-dessus des livres de jeunesse, qui barrent l’horizon du beau à ceux qui les lisent, qu’il éclairerait beaucoup de jeunes cœurs « à l’école qui désapprend le rêve. » 

À quelques rares expressions près, pour un puriste : « rester peinard le cul sur sa banquette à mater les filles », la phrase est propre, la langue tenue, souvent inventive et jamais elle n’ennuie, jusque dans l’expression du détail : l’amoureux est « la tête ailleurs, la tête à elle ». La poésie la sous-tend, et fait entendre, à qui veut voir, un alexandrin ternaire, avec sa diérèse finale : « L’adolescence [4] est une soif [4] insatiable [4] ». (En poésie, on exprime un e muet suivi d’une consonne). En exergue, les deux extraits de Ferrat et Jonasz auraient peut-être pu céder la place à cette remarque de Marcel Proust, au début d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs : « Nos désirs vont s’interférant et, dans la confusion de l’existence, il est rare qu’un bonheur vienne justement se poser sur le désir qui l’ait réclamé. » C’est vrai que Proust appelle une lecture fleuve, alors que ces nouvelles sont brèves, font rivières. Huit pages peuvent suffire à Marc Villemain pour ériger un monde à deux personnages. Pour lui, la naissance du sentiment amoureux tient dans le regard. C’est la beauté, dont il sait l’appréciation variable, le sésame. Il l’indique expressément dans deux nouvelles. À l’autre extrémité, l’acte, le coït est rarement évoqué, sauf une fois de la part d’un brutal aviné. Les pages sont toutes en délicatesse. Elles sont empreintes d’émotion, bien au-delà de la chute qui, dans la deuxième nouvelle, libère un coup de théâtre qui retentit tel un glas. Toutes ces nouvelles touchent à l’être et à merveille.

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Dans la retenue même de cette écriture plénière, en même temps qu’elle se délivre sur un ton de confidence : « les grands s’amusent toujours des sentiments des plus petits », l’admirable est que la discrétion domine, la mesure, le refus de la vantardise, de l’imbécillité et du viol, l’acceptation de la tendresse au point de courir le risque de « regarder ses pieds comme si dessous la terre s’y ouvrait. » Le mieux, peut-être, pour ouvrir l’appétit du lecteur, est de rapporter cet extrait où l’amoureux doit faire quatre bises à sept filles ; l’amoureuse est la dernière : « C’est imperceptible mais, entre la première et la dernière, il s’opère un léger, très léger, infime déplacement : on commence sur le creux de la joue, un tout petit peu en dessous de la pommette, puis la deuxième bise se pose à l’endroit même où, lorsque leurs regards se sont croisés, la chair tout à l’heure a rougi, puis c’est la troisième, on dévie encore un peu, le cœur qui chancelle comme un bouton de rose emporté par le vent, et tandis que le corps feint une espèce de langueur commune, de banalité mécanique, la dernière vient se poser dans le voisinage imminent de la commissure »… Cet art du détail voisine avec de fortes vérités. « Pour entendre ce qui asphyxie, ce qui étrangle, il faut du silence, de la bonté, de la clémence, toutes choses à jamais empêchées par la rage, le chagrin, le sentiment de trahison, l’amour blessé. » Ce riche recueil procure d’intenses frissons, pour un vrai bonheur de lecture. t