dimanche 26 mai 2019

Marie Van Moere - Mauvais oeil

Marie van Moere - Mauvais oeil


Une certaine douceur rebelle

Si j'ai, au fil des ans, un peu délaissé les domaines du polar et du roman noir, je dois dire que ce nouveau Marie Van Moere, qui fait suite à l'excellentissime Petite louve, me donnerait plutôt l'envie d'y retourner. Rien de plus aventureux que de chercher à synthétiser ses impressions de lecture, pourtant je me risquerai à dire - certes à l'aune de deux seuls romans - que son écriture déploie concuremment deux très belles qualités : une certaine douceur rebelle, attentive, sensible, empathique, et une nervosité, une rage, une manière de s'obstiner au dur et de mordre - un peu à la façon d'un jeune chien qui refuserait de lâcher son os. À l'instar de son précédent roman, Mauvais œil s'acharne à dire les lois, la brutalité et l'avidité du sous-monde corse et mafieux sans que faiblisse jamais une attention aux êtres, à leurs fragilités, à ce qui les assaille, conférant ainsi à cette littérature au registre assez balisé et à ses protagonistes, hommes et femmes que tout concourt à classer parmi les « durs », une part discrète mais constante, mais puissante, de délicatesse enfouie, voire douloureuse. C'est ce qu'on aime dans la littérature « de genre » lorsqu'elle est réussie : cette liberté paradoxale qui consiste à n'user de ses codes que pour mieux se les approprier. À cette aune, Marie Van Moere n'hésite jamais à sortir la grosse artillerie, ses protagonistes, flics ou bandits, répondant plaisamment aux stéréotypes attendus. Mais, comme dans Petite louve, elle excelle ici à donner à chacun d'entre eux un corps, un style, une complexion propres, et, sans y apporter le moindre commentaire, une inclination psychologique marquée. Il faut dire que son travail est minutieux de réalisme, certains moments du roman n'étant même pas loin d'approcher du docu-fiction : c'est, il me semble, que lui tient à cœur d'imprimer à ce réel sans tamis le double mouvement d'une figure esthétique et éthique, d'une vision de l'art et d'un souci délibéré d'ancrage social.

Ce faisant, Van Moere signale une sorte de continuum moral, ou disons existentiel, entre des personnages qui, non contents d'être des rivaux dans la vie, sont de toute façon, sur le papier, parfaitement incompatibles. Ainsi de Cécile, la fliquette dotée d'un caractère de braise, sensuelle et crâneuse, courageuse et indépendante, rebelle aux bonbons Kréma dont Marie Van Moere déroule comme dans une caresse le petit fil de fragilité qui suffit à nous la rendre touchante. Et ainsi d'Antonia, veuve d'une figure du milieu qu'elle n'a pas même besoin de décrire pour nous faire sentir combien la tragédie a fâné ce qu'elle pouvait avoir de triomphale beauté, ni combien le feu n'en finira jamais de couver en elle. Ce sont là deux très beaux personnages de femmes, en qui se reconnaît sans doute en partie Marie Van Moere : des battantes, des combattantes, des femmes qui prennent l'initiative, qui vont droit au but, ne comptent que sur elles et se vivent à égalité avec les hommes, voire ne sont pas loin de se sentir supérieures à eux - disons a minima qu'il existe entre elles et eux un certain sentiment de compétition, et que la victoire n'est jamais acquise à quiconque. Mais des femmes qui savent aussi se dévêtir de leur armure, et sous le fer laisser affleurer de belles fragilités.

Que l'on ne me demande pas de résumer une intrigue à laquelle je confesse n'avoir peut-être pas tout compris... - du moins dans ses détails : il suffira de savoir qu'on y retrouve tous les éléments plus ou moins traditionnellement attachés au genre crapuleux : manipulations, trahisons, jalousies, vengeances, loi du talion, affairisme, sabotages, meurtres, etc. Tout est d'une belle précision clinique et cinématographique, documenté, justifié, étayé, mais sans doute est-ce un peu compliqué pour moi... À chacun son suspense : je ne fus pas tant émoustillé par l'envie de connaître la résolution de l'affaire (même si quelque chose en moi trépignait comme un môme), que par l'envie de savoir comment, dans l'adversité, allaient évoluer les personnages, lesquels se montreraient plus malins, plus retors, plus résistants, lesquels flancheraient ou imprimeraient leur marque sur les autres - donc au récit - : bref, d'observer ce que le drame fait aux hommes, comment il stimule leur intelligence ou, au contraire, les accule à s'effacer derrière plus grand qu'eux. Et je ne fus pas déçu.

Marie Van Moere jouit d'un talent dont je suis assez admiratif mais qu'il m'est en vérité assez difficile d'expliciter - même si je dirai tout de même qu'il puise dans quelque chose qui précède probablement la littérature. Cette autrice qui n'aime rien tant qu'« écrire à l'os », qui excelle dans les dialogues tirés au cordeau et dont le style est volontiers sec et visuel, témoigne d'une assez forte défiance envers tout ce qui pourrait vouloir s'assimiler à la grande littérature - entendue comme trop riche, trop démonstrative, trop virtuose, trop maniérée. C'est là sentiment assez commun dans le petit monde du noir, pourtant, sous telle ou telle notation, dans une certaine manière qu'elle a de ramasser une scène, d'ouvrir une brêche dans la pure factualité, comme dans l'entre-ligne, affleure aussi parfois une aspiration à une langue autre, à une autre matière, ouverte aux sensations, aux regards, aux paysages. On percevra ici ou là un éclat, la tentation d'une fugue, d'une échappée vers une littérature peut-être moins viscérale, ou disons moins immédiatement attachée à sa seule qualité de nerf, riche d'un certain désir d'approfondissement, soucieuse d'installer un autre tempo et ne détestant pas, même, accueillir un certain saisissement poétique. Il y a là peut-être matière à faire évoluer une écriture imparable dans son genre mais à laquelle Marie Van Moere ne voudra peut-être pas se cantonner, et qui pourrait lui permettre de déployer un certain nombre de variations autour de la fémininité, thème parfois caché mais latent il me semble, incessant, presque obsédant, de ses deux romans. Cela dit, si elle préférait continuer à creuser son sillon et nous offrait par la suite un autre polar de cette qualité, je prendrais quand même. Car quelle sacrée polardeuse.

Marie Van Moere, Mauvais œil - Les Arènes, coll. Équinoxe
Site de Marie Van Moere

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mardi 7 mai 2019

Mado lu par Marie Van Moere

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Lire l'article sur le site de Marie Van Moere

Marie Van Moere, l'auteure de Petite Louve et de Mauvais Oeil livre une lecture originale de Mado (Éditons Joëlle Losfeld). Je l'en remercie vivement.


Marc Villemain et le coeur mystérieux de Mado

« MADO est une histoire d’amour. Une histoire sombre et lumineuse, celle de deux jeunes filles qui, entrant dans l’âge adulte, découvrent ce qui irrigue toute passion : le désir, la jalousie et la peur. » (extrait de la quatrième de couverture)

Marc Villemain se présente comme écrivain, critique et éditeur. Il y a quelques années, je me faisais la réflexion de savoir comment il était possible de s’affirmer les trois à la fois. J’avais une méconnaissance du métier éditorial et de son histoire. Quand Toni Morrison a déboulé dans ma vie, j’ai compris que les portes étaient faites pour être ouvertes. 

Mado m’a accompagnée à la montagne, au pied de la Paglia Orba, dans un chalet tenu par des légionnaires. J’étais l’invitée de mon frère. J’avais besoin d’air, j’étouffais à Ajaccio, l’un des symptômes révélateurs étant ma grande difficulté à achever des romans entamés. Avant Mado, il y a eu Au plus bas des hautes solitudes de Don Winslow. Ce roman noir tout simple et puissant m’a remise en selle après une période creuse, raison pour laquelle j’ai attendu l’instant nécessaire pour m’y plonger. Hors de la ville, hors du temps, hors des gens, la lecture de Mado s’est imposée d’elle-même, en toute délicatesse. 

La première idée qui me soit venue à l’entame demeurera toujours la pire question que l’on puisse se poser face à un roman, celle de la nature du sujet romanesque en lien avec la nature (hors culture) de l’écrivain. Marc Villemain, mâle blanc quinquagénaire parisien, White Male Privilege si on suit de loin Bret Easton Ellis, a donc commis une histoire sur les amours de deux adolescentes… Allons bon, la belle affaire, n’est-elle pas folle d’écrire cela, penseras-tu. Mais non. Si je me la pose, cette question, c’est de façon distanciée, en lien avec les arguties du temps. De nos jours, l’équilibre instable entre les volontés de soumission et de domination des sexes, entre la nature et la culture des genres, les pertes de repères qui jettent chaque camp dans une radicalisation stérile des idées se traduit par une régression du droit d’expression dissimulé derrière un affreux brouhaha de premier degré. Alors, un mâle blanc amoureux de la tendresse et de la douceur (j’ai lu ses précédents romans, sauf, et c’est ballot, Il y avait des rivières infranchissables, paru également chez Joëlle Losfeld en 2017), un écrivain mâle blanc, donc, qui évoque les amours lesbiennes de deux adolescentes enchristées dans un drame qui sourd au long de lignes virtuoses selon Claro, sans se dévoiler avant la fin, je m’en régalais d’avance et je n’ai pas été déçue. 

C’est un beau roman, une histoire intense dans l’intimité et l’écriture précise, subtile, attentionnée. Certains passages font affleurer l’émotion, comme quand un livre entre dans l’histoire personnelle et présente du lecteur, lequel justement a choisi son instant de lecture. Le miroir entre l’histoire d’amour de Mado et Virginie et le journal intime de Virginie ne souffre aucunement d’une brisure narrative en cours de lecture. Les luttes entre exister pour soi et exister pour les autres, l’équilibre entre le plaisir pour soi et celui des autres quand on est jeune fille, tout cela n’est pas si simple. On a souvent dit de Jim Harrison qu’il avait accompli l’exploit d’entrer dans un cerveau féminin pour écrire Dalva. Bof, bof, ai-je envie de pinailler. Aussi magnifique que soit le roman Dalva, Jim Harrison a tellement envie d’être son personnage quand il raconte l’histoire de Dalva que cela ôte à ce dernier une part d’existence propre. Bien sûr, nous construisons nos héros avec un bout de nous, conscient ou inconscient, mais si on peut tromper une femme lectrice sur la culture d’un personnage féminin, c’est plus complexe du point de vue de la nature intime. Je trouve que Villemain excelle dans ses portraits de Mado et Virginie adolescentes et Virginie femme, leur offrant un désir commun dans des thématiques personnelles et sexuelles différentes. Non pas parce que je me serais identifiée à l’une ou l’autre mais parce que je les connais, dans ma chair ou dans la leur, leur esprit et le mien se sont salués sur une même route, dans un même bar, contre un même mur. Villemain parvient à nous faire embrasser les flux intimes qui les animent, les enjeux de la construction de leur être par la sexualité en friche. Mado et Virginie vont au bout de cette recherche d’identité par le désir et la conquête de leur corps, de sa singulière évolution, son troublant épanouissement, et cette identité apparaît page après page sous nos yeux troublés par la virtuosité légère de l’écriture de Villemain. 

Le journal intime de Virginie nous permet de la rencontrer adulte et génitrice d’une enfant dont elle ne sait que faire, vivant dans la douleur du souvenir de Mado, le seul amour de sa vie, comme sont souvent considérées les amours perdues. Villemain écrit le désespoir de Virginie, son refus de se construire dans l’absence de Mado avec la force d’une vague qui vous emporterait loin du rivage pour ne vous recracher jamais. Ce journal, caractérisé par les passages en italique, essaime au long du roman les interrogations de Virginie adulte à propos de Virginie enfant et adolescente et offre à la Virginie génitrice la possibilité d’être mère et par là même le défi de s’accepter dans son temps présent. Pour un tendre quinqua blanco, c’est pas mal du tout (oui, j’aime bien m’imaginer Villemain en tendre quinqua blanco). 

Mado exprime la grande pureté de la sexualité des jeunes filles de la plus belle des manières et le drame potentiel de cet épanouissement quand le calcul s’immisce entre les cœurs. Ce roman m’a rappelé qu’en matière de livres j’aimais aussi la beauté formelle, dans le sexe, le tragique ou les souvenirs d’enfance, et de ne jamais sous-estimer le don cathartique du beau, ce sentiment tellement subjectif et pourtant si rassembleur, comme souvent la littérature.

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mardi 3 mars 2015

Marie Van Moere - Petite louve

Marie Van Moere - Petite louve
I
l se trouve que j'ai eu à connaître une des versions de travail de Petite louve, roman brutal, roboratif, d'une énergie un peu folle - et en vérité assez rare en France : manière de dire qu'il ne m'aurait pas déplu de pouvoir en être l'éditeur. C'est un texte qui, dès son ouverture, m'a sauté à la gueule sans que je puisse tout à fait en comprendre les raisons. Car, mieux qu'une Fred Vargas trash, Marie Van Moere signe, avec ce premier roman noir aux allures de road-movie, un texte dont on se dit qu'un Tarantino, s'il avait été corse, n'aurait pas craché sur la science des dialogues, la mise en scène de la cruauté et l'amoralité consciente.

L'idée de vendetta pourrait assez bien résumer ce dont il est question : Agathe, médecin à Marseille, ne vit plus que pour se venger du viol de sa fille adolescente par un jeune gitan, Toni Vorstein. Rien ne résiste à cette soif de vengeance - donc à cette douleur : ni son métier, ni son couple. Agathe et "la petite" prennent la route, s'improvisent tueurs impitoyables, (re)découvrant sur le tas les réflexes de l'animal traquant et se sachant traqué. Elles poursuivent leur chemin sans se retourner - leur chemin, c'est-à-dire le fil rouge de leur destin. Entre les cadavres qui jonchent les routes ou les hôtels, les paysages défilent, ceux d'un Sud qui a parfois quelque chose de mystérieusement extraterritorial. Mais on ne se venge pas impunément des Vorstein, qui eux-mêmes vont chercher à venger leur fils et frère (c'est bien naturel) et, ce faisant, à laver l'honneur du clan. Autant dire que le happy end n'est pas au menu.

Van Moere ne se paye pas de mots. Elle n'a pas au langage de rapport “intellectuel”, mais une relation viscérale, primale. Elle conte, raconte, éprouvant un plaisir manifeste à tenir le lecteur par ce qu'il a de plus intime (que l'on m'autorise cette périphrase : elle ne déteste pas les images viriles.) Son phrasé, délibérément sec et râpeux, très cinématographique, n'exclut toutefois pas une certaine minutie dans les moments plus lents où, traversant des paysages qu'elle connaît bien, l'auteure sait maintenir le suspense tout en s'amusant à le tenir en bride. C'est d'autant plus réussi que cela n'empêche pas une certaine émotion de sourdre - d'autant plus troublante qu'elle est contenue.

Car, brutale, l'histoire n’en est pas moins touchante. Certes, tout y passe : torture, assassinat, viol, inceste, prostitution, drogue, nécrophilie, mais c’est toujours précis, subtil, et étrangement féminin : je ne suis pas certain qu'un homme eût pu écrire une telle chose sans sombrer dans une certaine complaisance. Ici, non : les pires scènes demeurent adossées à une intention que l’on devine d’un autre ordre. Dans la brutalité, dans la manière de l'amener (et d'en sortir), dans l’apparente et fausse gratuité des scènes gore, quelque chose nous ramène inlassablement à une dimension fondamentalement très humaine. En gros, c’est un peu de notre métaphysique commune qui est désossée. C’est aussi ce que j’ai aimé dans ce texte : qu’entre les lignes s'y lisent des dimensions à la fois plus universelles et personnelles - relatives à l’adolescence, au passage de la quarantaine, à l’anorexie, au rapport mère/fille, au couple ou à l’angoisse de l’intégrité corporelle. Bref, lisant Petite louve, j'ai retrouvé des sensations un peu oubliées, celles que me procuraient par exemple (cela fait un certain temps que je ne l'ai pas lu) les thrillers de Jeffery Deaver : de quoi être bluffé.

Marie Van Moere sur le site de l'éditeur, La Manufacture de Livres

Manufacture de livres